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Acte II

Scène IV

Le Misanthrope, Molière (1666)·Texte intégral, scène 7 sur 21·Livre complet →

Éliante, Philinte, Acaste, Clitandre, Alceste, Célimène, Basque

Éliante

Voici les deux Marquis, qui montent avec nous ;

Vous l’est-on venu dire ?

Célimène

Oui, des Sièges pour tous.

À Alceste.

Vous n’êtes pas sorti ?

Alceste

Non ; mais je veux, Madame,

Ou, pour eux, ou pour moi, faire expliquer votre Âme.

Célimène

Taisez-vous.

Alceste

Aujourd’hui, vous vous expliquerez.

Célimène

Vous perdez le sens.

Alceste

Point. Vous vous déclarerez.

Célimène

Ah !

Alceste

Vous prendrez Parti.

Célimène

Vous vous moquez, je pense.

Alceste

Non ; mais vous choisirez, c’est trop de patience.

Clitandre

Parbleu, je viens du Louvre, où Cléonte, au Levé,

Madame, a bien paru, Ridicule achevé.

N’a-t-il point quelque Ami qui pût, sur ses Manières,

D’un charitable Avis, lui prêter les lumières ?

Célimène

Dans le Monde, à vrai dire, il se barbouille fort ;

Partout, il porte un Air qui saute aux yeux, d’abord ;

Et lorsqu’on le revoit, après un peu d’absence,

On le retrouve, encor, plus plein d’extravagance.

Acaste

Parbleu, s’il faut parler de Gens extravagants,

Je viens d’en essuyer un des plus fatigants ;

Damon, le Raisonneur, qui m’a, ne vous déplaise,

Une heure, au grand Soleil, tenu hors de ma Chaise.

Célimène

C’est un Parleur étrange, et qui trouve, toujours,

L’Art de ne vous rien dire, avec de grands Discours.

Dans les Propos qu’il tient, on ne voit jamais goutte,

Et ce n’est que du Bruit, que tout ce qu’on écoute.

Éliante à Philinte

Ce Début n’est pas mal ; et contre le Prochain,

La Conversation prend un assez bon train.

Clitandre

Timante encor, Madame, est un bon Caractère !

Célimène

C’est, de la Tête aux Pieds, un Homme tout Mystère,

Qui vous jette, en passant, un coup d’œil égaré,

Et, sans aucune Affaire, est toujours affairé.

Tout ce qu’il vous débite en grimaces, abonde ;

À force de façons, il assomme le Monde ;

Sans cesse il a, tout bas, pour rompre l’Entretien,

Un Secret à vous dire, et ce Secret n’est rien ;

De la moindre Vétille, il fait une Merveille,

Et, jusques au Bonjour, il dit tout à l’oreille.

Acaste

Et Géralde, Madame ?

Célimène

Ô l’ennuyeux Conteur !

Jamais, on ne le voit sortir du Grand Seigneur ;

Dans le brillant Commerce, il se mêle, sans cesse,

Et ne cite jamais, que Duc, Prince, ou Princesse.

La Qualité l’entête, et tous ses Entretiens

Ne sont que de Chevaux, d’Équipage, et de Chiens ;

Il tutoie, en parlant, ceux du plus haut Étage,

Et le nom de Monsieur, est, chez lui, hors d’usage.

Clitandre

On dit qu’avec Bélise, il est du dernier Bien.

Célimène

Le pauvre Esprit de Femme ! et le sec entretien !

Lorsqu’elle vient me voir, je souffre le Martyre,

Il faut suer, sans cesse, à chercher que lui dire ;

Et la stérilité de son Expression,

Fait mourir, à tous coups, la Conversation.

En vain, pour attaquer son stupide silence,

De tous les Lieux communs, vous prenez l’assistance ;

Le beau Temps, et la Pluie, et le Froid et le Chaud,

Sont des Fonds qu’avec elle, on épuise bientôt.

Cependant, sa visite, assez insupportable,

Traîne en une longueur, encore, épouvantable ;

Et l’on demande l’heure, et l’on bâille vingt fois,

Qu’elle grouille aussi peu qu’une Pièce de Bois.

Acaste

Que vous semble d’Adraste ?

Célimène

Ah ! quel orgueil extrême !

C’est un Homme gonflé de l’amour de soi-même ;

Son Mérite, jamais, n’est content de la Cour,

Contre elle, il fait métier de pester chaque jour ;

Et l’on ne donne Emploi, Charge ni Bénéfice,

Qu’à tout ce qu’il se croit, on ne fasse injustice.

Clitandre

Mais le jeune Cléon, chez qui vont, aujourd’hui,

Nos plus honnêtes Gens, que dites-vous de lui ?

Célimène

Que de son Cuisinier, il s’est fait un Mérite,

Et que c’est à sa Table, à qui l’on rend Visite.

Éliante

Il prend soin d’y servir des Mets fort délicats.

Célimène

Oui, mais je voudrais bien qu’il ne s’y servît pas,

C’est un fort méchant Plat, que sa sotte Personne,

Et qui gâte, à mon goût, tous les Repas qu’il donne.

Philinte

On fait assez de cas de son Oncle Damis ;

Qu’en dites-vous, Madame ?

Célimène

Il est de mes Amis.

Philinte

Je le trouve honnête Homme, et d’un air assez sage.

Célimène

Oui, mais il veut avoir trop d’Esprit, dont j’enrage ;

Il est guindé sans cesse ; et dans tous ses propos,

On voit qu’il se travaille à dire de bons Mots.

Depuis que dans la tête, il s’est mis d’être habile,

Rien ne touche son goût, tant il est difficile ;

Il veut voir des Défauts à tout ce qu’on écrit,

Et pense que louer, n’est pas d’un bel Esprit.

Que c’est être Savant, que trouver à redire ;

Qu’il n’appartient qu’aux Sots, d’admirer, et de rire ;

Et qu’en n’approuvant rien des Ouvrages du Temps,

Il se met au-dessus de tous les autres Gens.

Aux Conversations, même il trouve à reprendre,

Ce sont Propos trop bas, pour y daigner descendre ;

Et, les deux bras croisés, du haut de son Esprit,

Il regarde en pitié, tout ce que chacun dit.

Acaste

Dieu me damne, voilà son Portrait véritable.

Clitandre

Pour bien peindre les Gens, vous êtes admirable !

Alceste

Allons, ferme, poussez, mes bons Amis de Cour,

Vous n’en épargnez point, et chacun a son tour.

Cependant, aucun d’eux, à vos yeux, ne se montre,

Qu’on ne vous voie en hâte, aller à sa rencontre,

Lui présenter la main, et d’un baiser flatteur,

Appuyer les Serments d’être son Serviteur.

Clitandre

Pourquoi s’en prendre à nous ? Si ce qu’on dit, vous blesse,

Il faut que le reproche, à Madame, s’adresse.

Alceste

Non, morbleu, c’est à vous ; et vos Ris complaisants

Tirent de son Esprit, tous ces traits médisants ;

Son Humeur Satirique est sans cesse nourrie

Par le coupable Encens de votre Flatterie ;

Et son Cœur, à railler, trouverait moins d’appas,

S’il avait observé qu’on ne l’applaudît pas.

C’est ainsi qu’aux Flatteurs, on doit, partout, se prendre

Des Vices où l’on voit les Humains se répandre.

Philinte

Mais pourquoi, pour ces Gens, un intérêt si grand,

Vous, qui condamneriez, ce qu’en eux on reprend ?

Célimène

Et ne faut-il pas bien que Monsieur contredise ?

À la commune voix, veut-on qu’il se réduise,

Et qu’il ne fasse pas éclater, en tous lieux,

L’Esprit contrariant, qu’il a reçu des Cieux ?

Le Sentiment d’autrui, n’est jamais, pour lui plaire,

Il prend, toujours, en main, l’opinion contraire ;

Et penserait paraître un Homme du commun,

Si l’on voyait qu’il fût de l’avis de quelqu’un.

L’honneur de contredire, a, pour lui, tant de charmes,

Qu’il prend, contre lui-même, assez souvent, les armes ;

Et ses vrais Sentiments sont combattus par lui,

Aussitôt qu’il les voit dans la bouche d’Autrui.

Alceste

Les Rieurs sont pour vous, Madame, c’est tout dire ;

Et vous pouvez pousser, contre moi, la Satire.

Philinte

Mais il est véritable, aussi, que votre Esprit

Se gendarme, toujours, contre tout ce qu’on dit ;

Et que, par un chagrin, que lui-même il avoue,

Il ne saurait souffrir qu’on blâme, ni qu’on loue.

Alceste

C’est que jamais, morbleu, les Hommes n’ont raison,

Que le Chagrin, contre eux, est toujours de Saison,

Et que je vois qu’ils sont, sur toutes les Affaires,

Loueurs impertinents, ou Censeurs téméraires.

Célimène

Mais…

Alceste

Non, Madame, non, quand j’en devrais mourir,

Vous avez des Plaisirs que je ne puis souffrir ;

Et l’on a tort, ici, de nourrir dans votre Âme,

Ce grand attachement aux Défauts qu’on y blâme.

Clitandre

Pour moi, je ne sais pas ; mais j’avouerai, tout haut,

Que j’ai cru, jusqu’ici, Madame sans Défaut.

Acaste

De Grâces, et d’Attraits, je vois qu’elle est pourvue ;

Mais les Défauts qu’elle a, ne frappent point ma vue.

Alceste

Ils frappent tous la mienne, et loin de m’en cacher,

Elle sait que j’ai soin de les lui reprocher.

Plus on aime quelqu’un, moins il faut qu’on le flatte ;

À ne rien pardonner, le pur Amour éclate ;

Et je bannirais, moi, tous ces lâches Amants,

Que je verrais soumis à tous mes Sentiments,

Et dont, à tous propos, les molles Complaisances

Donneraient de l’Encens à mes Extravagances.

Célimène

Enfin, s’il faut qu’à vous, s’en rapportent les Cœurs,

On doit, pour bien aimer, renoncer aux Douceurs ;

Et du parfait Amour, mettre l’Honneur suprême,

À bien injurier les Personnes qu’on aime.

Éliante

L’Amour, pour l’ordinaire, est peu fait à ces Lois,

Et l’on voit les Amants vanter, toujours, leur Choix :

Jamais, leur Passion n’y voit rien de blâmable,

Et dans l’Objet aimé, tout leur devient aimable ;

Ils comptent les Défauts pour des Perfections,

Et savent y donner de favorables Noms.

La Pâle, est aux Jasmins, en blancheur, comparable ;

La Noire, à faire peur, une Brune adorable ;

La Maigre, a de la taille, et de la liberté ;

La Grasse, est, dans son Port, pleine de Majesté ;

La Malpropre, sur soi, de peu d’Attraits chargée,

Est mise sous le nom de Beauté négligée ;

La Géante, paraît une Déesse aux yeux ;

La Naine, un Abrégé des Merveilles des Cieux ;

L’Orgueilleuse, a le Cœur digne d’une Couronne ;

La Fourbe, a de l’Esprit ; la Sotte, est toute bonne ;

La Trop Grande Parleuse, est d’agréable Humeur ;

Et la Muette, garde une honnête Pudeur.

C’est ainsi, qu’un Amant, dont l’ardeur est extrême,

Aime, jusqu’aux Défauts des Personnes qu’il aime.

Alceste

Et moi, je soutiens, moi…

Célimène

Brisons là, ce discours,

Et dans la Galerie, allons faire deux tours.

Quoi ! vous vous en allez, Messieurs ?

Clitandre et Acaste

Non pas, Madame.

Alceste

La peur de leur départ, occupe fort votre Âme ;

Sortez quand vous voudrez, Messieurs ; mais j’avertis,

Que je ne sors qu’après que vous serez sortis.

Acaste

À moins de voir Madame en être importunée,

Rien ne m’appelle, ailleurs, de toute la journée.

Clitandre

Moi, pourvu que je puisse être au petit Couché,

Je n’ai point d’autre Affaire, où je sois attaché.

Célimène

C’est pour rire, je crois.

Alceste

Non, en aucune sorte,

Nous verrons, si c’est moi, que vous voudrez qui sorte.