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Acte II

Scène Première

Le Misanthrope, Molière (1666)·Texte intégral, scène 4 sur 21·Livre complet →

Alceste, Célimène

Alceste

Madame, voulez-vous que je vous parle net ?

De vos façons d’agir, je suis mal satisfait :

Contre elles, dans mon Cœur, trop de Bile s’assemble,

Et je sens qu’il faudra que nous rompions ensemble.

Oui, je vous tromperais, de parler autrement,

Tôt, ou tard, nous romprons, indubitablement ;

Et je vous promettrais, mille fois, le contraire,

Que je ne serais pas en pouvoir de le faire.

Célimène

C’est pour me quereller, donc, à ce que je vois,

Que vous avez voulu me ramener chez moi ?

Alceste

Je ne querelle point ; mais votre humeur, Madame,

Ouvre, au premier venu, trop d’accès dans votre Âme ;

Vous avez trop d’Amants, qu’on voit vous obséder,

Et mon cœur, de cela, ne peut s’accommoder.

Célimène

Des Amants que je fais, me rendez-vous coupable ?

Puis-je empêcher les Gens, de me trouver aimable ?

Et lorsque, pour me voir, ils font de doux efforts,

Dois-je prendre un Bâton, pour les mettre dehors ?

Alceste

Non, ce n’est pas, Madame, un bâton qu’il faut prendre,

Mais un Cœur, à leurs vœux, moins facile, et moins tendre.

Je sais que vos Appas vous suivent en tous Lieux,

Mais votre accueil retient ceux qu’attirent vos yeux ;

Et sa douceur offerte à qui vous rend les Armes,

Achève, sur les Cœurs, l’Ouvrage de vos Charmes.

Le trop riant Espoir que vous leur présentez,

Attache, autour de vous, leurs assiduités ;

Et votre Complaisance, un peu moins étendue,

De tant de Soupirants chasserait la Cohue.

Mais, au moins, dites-moi, Madame, par quel Sort,

Votre Clitandre a l’heur de vous plaire si fort ?

Sur quel fonds de Mérite, et de Vertu sublime,

Appuyez-vous, en lui, l’honneur de votre Estime ?

Est-ce par l’Ongle long, qu’il porte au petit Doigt,

Qu’il s’est acquis, chez vous, l’Estime où l’on le voit ?

Vous êtes-vous rendue, avec tout le beau Monde,

Au mérite éclatant de sa Perruque blonde ?

Sont-ce ses grands Canons, qui vous le font aimer ?

L’amas de ses Rubans a-t-il su vous charmer ?

Est-ce par les appas de sa vaste Rhingrave,

Qu’il a gagné votre Âme, en faisant votre Esclave ?

Ou sa façon de rire, et son ton de Fausset,

Ont-ils, de vous toucher, su trouver le secret ?

Célimène

Qu’injustement, de lui, vous prenez de l’ombrage !

Ne savez-vous pas bien, pourquoi je le ménage ?

Et que, dans mon Procès, ainsi qu’il m’a promis,

Il peut intéresser tout ce qu’il a d’Amis.

Alceste

Perdez votre Procès, Madame, avec constance,

Et ne ménagez point un Rival qui m’offense.

Célimène

Mais, de tout l’Univers vous devenez jaloux.

Alceste

C’est que tout l’Univers est bien reçu de vous.

Célimène

C’est ce qui doit rasseoir votre Âme effarouchée,

Puisque ma Complaisance est sur tous épanchée :

Et vous auriez plus lieu de vous en offenser,

Si vous me la voyiez, sur un seul, ramasser.

Alceste

Mais, moi, que vous blâmez de trop de jalousie,

Qu’ai-je de plus qu’eux tous, Madame, je vous prie ?

Célimène

Le bonheur de savoir que vous êtes aimé.

Alceste

Et quel lieu de le croire, à mon Cœur enflammé ?

Célimène

Je pense qu’ayant pris le soin de vous le dire,

Un aveu de la sorte, a de quoi vous suffire.

Alceste

Mais qui m’assurera que dans le même instant,

Vous n’en disiez, peut-être, aux autres tout autant ?

Célimène

Certes, pour un Amant, la Fleurette est mignonne,

Et vous me traitez, là, de gentille Personne.

Hé bien, pour vous ôter d’un semblable souci,

De tout ce que j’ai dit, je me dédis ici :

Et rien ne saurait plus vous tromper, que vous-même ;

Soyez content.

Alceste

Morbleu, faut-il que je vous aime ?

Ah ! que si, de vos Mains, je rattrape mon Cœur,

Je bénirai le Ciel, de ce rare Bonheur !

Je ne le cèle pas, je fais tout mon possible

À rompre, de ce Cœur, l’attachement terrible ;

Mais mes plus grands efforts n’ont rien fait, jusqu’ici,

Et c’est, pour mes Péchés, que je vous aime ainsi.

Célimène

Il est vrai, votre ardeur est, pour moi, sans seconde.

Alceste

Oui, je puis, là-dessus, défier tout le Monde.

Mon amour ne se peut concevoir, et jamais,

Personne n’a, Madame, aimé comme je fais.

Célimène

En effet, la Méthode en est toute nouvelle,

Car vous aimez les Gens, pour leur faire querelle ;

Ce n’est qu’en Mots fâcheux, qu’éclate votre ardeur,

Et l’on n’a vu jamais, un Amour si grondeur.

Alceste

Mais il ne tient qu’à vous, que son chagrin ne passe ;

À tous nos Démêlés, coupons chemin, de grâce,

Parlons à Cœur ouvert, et voyons d’arrêter…