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Acte III

Scène Première

Le Misanthrope, Molière (1666)·Texte intégral, scène 10 sur 21·Livre complet →

Clitandre, Acaste

Clitandre

Cher Marquis, je te vois l’Âme bien satisfaite,

Toute chose t’égaye, et rien ne t’inquiète.

En bonne foi, crois-tu, sans t’éblouir les yeux,

Avoir de grands sujets de paraître joyeux ?

Acaste

Parbleu, je ne vois pas, lorsque je m’examine,

Où prendre aucun sujet d’avoir l’Âme chagrine.

J’ai du bien, je suis jeune, et sors d’une Maison

Qui se peut dire Noble, avec quelque raison ;

Et je crois, par le Rang que me donne ma Race,

Qu’il est fort peu d’Emplois, dont je ne sois en passe.

Pour le Cœur, dont, sur tout, nous devons faire cas,

On sait, sans vanité, que je n’en manque pas ;

Et l’on m’a vu pousser, dans le Monde, une Affaire,

D’une assez vigoureuse, et gaillarde manière.

Pour de l’Esprit, j’en ai, sans doute, et du bon goût,

À juger sans Étude, et raisonner de tout ;

À faire aux Nouveautés, dont je suis idolâtre,

Figure de Savant, sur les Bancs du Théâtre ;

Y décider en Chef, et faire du Fracas

À tous les beaux Endroits qui méritent des Has.

Je suis assez adroit, j’ai bon air, bonne mine,

Les Dents belles, surtout, et la taille fort fine.

Quant à se mettre bien, je crois, sans me flatter,

Qu’on serait mal venu de me le disputer.

Je me vois dans l’Estime autant qu’on y puisse être,

Fort aimé du beau Sexe, et bien auprès du Maître :

Je crois, qu’avec cela, mon cher Marquis, je crois,

Qu’on peut, par tout Pays, être content de soi.

Clitandre

Oui, mais trouvant ailleurs, des Conquêtes faciles,

Pourquoi pousser ici des soupirs inutiles ?

Acaste

Moi ? parbleu, je ne suis de taille, ni d’humeur,

À pouvoir, d’une Belle, essuyer la froideur.

C’est aux Gens mal tournés, aux Mérites vulgaires,

À brûler, constamment, pour des Beautés sévères ;

À languir à leurs pieds, et souffrir leurs rigueurs,

À chercher le secours des soupirs, et des pleurs,

Et tâcher, par des soins d’une très longue suite,

D’obtenir ce qu’on nie à leur peu de mérite.

Mais les Gens de mon air, Marquis, ne sont pas faits,

Pour aimer à crédit, et faire tous les frais.

Quelque rare que soit le mérite des Belles,

Je pense, Dieu merci, qu’on vaut son prix, comme elles ;

Que pour se faire honneur d’un Cœur comme le mien,

Ce n’est pas la raison qu’il ne leur coûte rien.

Et qu’au moins, à tout mettre en de justes Balances,

Il faut, qu’à frais communs, se fassent les avances.

Clitandre

Tu penses donc, Marquis, être fort bien ici ?

Acaste

J’ai quelque lieu, Marquis, de le penser ainsi.

Clitandre

Crois-moi, détache-toi de cette erreur extrême ;

Tu te flattes, mon Cher, et t’aveugles toi-même.

Acaste

Il est vrai, je me flatte, et m’aveugle, en effet.

Clitandre

Mais, qui te fait juger ton bonheur si parfait ?

Acaste

Je me flatte.

Clitandre

Sur quoi fonder tes Conjectures ?

Acaste

Je m’aveugle.

Clitandre

En as-tu des preuves qui soient sûres ?

Acaste

Je m’abuse, te dis-je.

Clitandre

Est-ce que de ses vœux,

Célimène t’a fait quelques secrets aveux ?

Acaste

Non, je suis maltraité.

Clitandre

Réponds-moi, je te prie.

Acaste

Je n’ai que des rebuts.

Clitandre

Laissons la raillerie,

Et me dis quel espoir on peut t’avoir donné ?

Acaste

Je suis le Misérable, et toi le Fortuné,

On a, pour ma Personne, une aversion grande ;

Et quelqu’un de ces jours, il faut que je me pende.

Clitandre

Ô çà, veux-tu, Marquis, pour ajuster nos vœux,

Que nous tombions d’accord d’une chose, tous deux ?

Que qui pourra montrer une marque certaine,

D’avoir meilleure part au Cœur de Célimène,

L’autre ici, fera place au Vainqueur prétendu,

Et le délivrera d’un Rival assidu ?

Acaste

Ah ! parbleu, tu me plais, avec un tel langage ;

Et du bon de mon cœur, à cela je m’engage.

Mais chut.