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Acte V

Scène Dernière

Le Misanthrope, Molière (1666)·Texte intégral, poème 21 sur 21·Livre complet →

Acaste, Clitandre, Arsinoé, Philinte, Éliante, Oronte, Célimène, Alceste

Acaste

Madame, nous venons tous deux, sans vous déplaire,

Éclaircir, avec vous, une petite Affaire.

Clitandre

Fort à propos, Messieurs, vous vous trouvez ici,

Et vous êtes mêlés dans cette Affaire, aussi.

Arsinoé

Madame, vous serez surprise de ma vue,

Mais ce sont ces Messieurs qui causent ma venue ;

Tous deux ils m’ont trouvée, et se sont plaints à moi,

D’un Trait, à qui mon Cœur ne saurait prêter foi.

J’ai du fond de votre Âme, une trop Haute Estime,

Pour vous croire, jamais, capable d’un tel Crime,

Mes yeux ont démenti leurs Témoins les plus forts :

Et l’Amitié passant sur de petits Discords,

J’ai bien voulu, chez vous, leur faire compagnie,

Pour vous voir vous laver de cette Calomnie.

Acaste

Oui, Madame, voyons, d’un Esprit adouci,

Comment vous vous prendrez à soutenir ceci ?

Cette Lettre, par vous, est écrite à Clitandre ?

Clitandre

Vous avez, pour Acaste, écrit ce Billet tendre ?

Acaste

Messieurs, ces Traits, pour vous, n’ont point d’obscurité,

Et je ne doute pas que sa civilité,

À connaître sa main, n’ait trop su vous instruire :

Mais ceci vaut, assez, la peine de le lire.

Vous êtes un étrange Homme, de condamner mon enjouement, et de me reprocher que je n’ai jamais tant de joie, que lorsque je ne suis pas avec vous. Il n’y a rien de plus injuste ; et si vous ne venez bien vite, me demander pardon de cette Offense, je ne vous la pardonnerai de ma vie. Notre grand Flandrin de Vicomte…

Il devrait être ici.

Notre grand Flandrin de Vicomte, par qui vous commencez vos plaintes, est un Homme qui ne saurait me revenir ; et depuis que je l’ai vu, trois-quarts d’heure durant, cracher dans un Puits, pour faire des Ronds, je n’ai pu jamais, prendre bonne opinion de lui. Pour le petit Marquis…

C’est moi-même, Messieurs, sans nulle vanité.

Pour le petit Marquis, qui me tint hier, longtemps, la main, je trouve qu’il n’y a rien de si mince que toute sa Personne ; et ce sont de ces Mérites qui n’ont que la Cape et l’Épée. Pour l’Homme aux Rubans verts…

À vous le Dé, Monsieur.

Pour l’Homme aux Rubans verts, il me divertit quelquefois, avec ses brusqueries, et son chagrin bourru ; mais il est cent moments, où je le trouve le plus fâcheux du Monde. Et pour l’Homme à la Veste…

Voici votre Paquet.

Et pour l’Homme à la Veste, qui s’est jeté dans le bel Esprit, et veut être Auteur malgré tout le Monde, je ne puis me donner la peine d’écouter ce qu’il dit ; et sa Prose me fatigue autant que ses Vers. Mettez-vous, donc, en tête, que je ne me divertis pas toujours si bien que vous pensez ; que je vous trouve à dire plus que je ne voudrais, dans toutes les Parties où l’on m’entraîne ; et que c’est un merveilleux assaisonnement aux Plaisirs qu’on goûte, que la présence des Gens qu’on aime.

Clitandre

Me voici maintenant, moi.

Votre Clitandre, dont vous me parlez, et qui fait tant le Doucereux, est le dernier des Hommes pour qui j’aurais de l’amitié. Il est extravagant de se persuader qu’on l’aime ; et vous l’êtes, de croire qu’on ne vous aime pas. Changez pour être raisonnable, vos Sentiments contre les siens ; et voyez-moi le plus que vous pourrez, pour m’aider à porter le chagrin d’en être obsédée…

D’un fort beau Caractère, on voit là, le Modèle,

Madame, et vous savez comment cela s’appelle ?

Il suffit, nous allons l’un, et l’autre, en tous Lieux,

Montrer, de votre Cœur, le Portrait glorieux.

Acaste

J’aurais de quoi vous dire, et belle est la Matière,

Mais je ne vous tiens pas digne de ma colère ;

Et je vous ferai voir, que les petits Marquis

Ont, pour se consoler, des Cœurs du plus haut prix.

Oronte

Quoi ! de cette façon je vois qu’on me déchire,

Après tout ce qu’à moi, je vous ai vu m’écrire :

Et votre Cœur paré de beaux Semblants d’Amour,

À tout le Genre Humain se promet tour à tour !

Allez, j’étais trop Dupe, et je vais ne plus l’être.

Vous me faites un Bien, me faisant vous connaître ;

J’y profite d’un Cœur, qu’ainsi vous me rendez,

Et trouve ma vengeance, en ce que vous perdez.

À Alceste.

Monsieur, je ne fais plus d’obstacle à votre flamme,

Et vous pouvez conclure Affaire avec Madame.

Arsinoé

Certes, voilà le Trait du Monde le plus noir,

Je ne m’en saurais taire, et me sens émouvoir.

Voit-on des Procédés qui soient pareils aux vôtres ?

Je ne prends point de part aux intérêts des autres :

Mais, Monsieur, que, chez vous, fixait votre Bonheur,

Un Homme, comme lui, de Mérite et d’Honneur,

Et qui vous chérissait avec idolâtrie,

Devait-il…

Alceste

Laissez-moi, Madame, je vous prie,

Vider mes intérêts, moi-même, là-dessus,

Et ne vous chargez point de ces Soins superflus.

Mon Cœur a beau vous voir prendre, ici, sa querelle,

Il n’est point en état de payer ce grand zèle ;

Et ce n’est pas à vous, que je pourrai songer,

Si, par un autre Choix, je cherche à me venger.

Arsinoé

Hé ! Croyez-vous, Monsieur, qu’on ait cette pensée,

Et que, de vous avoir, on soit tant empressée ?

Je vous trouve un Esprit bien plein de vanité,

Si, de cette créance, il peut s’être flatté :

Le Rebut de Madame, est une Marchandise,

Dont on aurait grand tort d’être si fort éprise.

Détrompez-vous, de grâce, et portez-le moins haut :

Ce ne sont pas des Gens, comme moi, qu’il vous faut ;

Vous ferez bien, encor, de soupirer pour elle,

Et je brûle de voir, une Union si belle.

Elle se retire.

Alceste

Hé bien, je me suis tu, malgré ce que je vois,

Et j’ai laissé parler tout le Monde, avant moi.

Ai-je pris sur moi-même, un assez long Empire,

Et puis-je maintenant…

Célimène

Oui, vous pouvez tout dire,

Vous en êtes en droit, lorsque vous vous plaindrez,

Et de me reprocher tout ce que vous voudrez.

J’ai tort, je le confesse, et mon Âme confuse

Ne cherche à vous payer, d’aucune vaine excuse :

J’ai des autres, ici, méprisé le courroux,

Mais je tombe d’accord de mon Crime envers vous.

Votre ressentiment, sans doute, est raisonnable,

Je sais combien je dois vous paraître coupable,

Que toute Chose dit, que j’ai pu vous trahir,

Et, qu’enfin, vous avez sujet de me haïr.

Faites-le, j’y consens.

Alceste

Hé le puis-je, Traîtresse,

Puis-je, ainsi, triompher de toute ma tendresse ?

Et quoique avec ardeur, je veuille vous haïr,

Trouvé-je un Cœur, en moi, tout prêt à m’obéir ?

À Éliante, et Philinte.

Vous voyez ce que peut une indigne Tendresse,

Et je vous fais tous deux témoins de ma faiblesse.

Mais, à vous dire vrai, ce n’est pas encor, tout,

Et vous allez me voir la pousser jusqu’au bout,

Montrer que c’est à tort, que Sages on nous nomme,

Et que, dans tous les Cœurs, il est toujours de l’Homme.

Oui, je veux bien, Perfide, oublier vos Forfaits,

J’en saurai, dans mon Âme, excuser tous les traits,

Et me les couvrirai du nom d’une Faiblesse,

Où le Vice du Temps, porte votre Jeunesse ;

Pourvu que votre Cœur veuille donner les mains

Au Dessein que j’ai fait de fuir tous les Humains,

Et que, dans mon Désert, où j’ai fait vœu de vivre,

Vous soyez, sans tarder, résolue à me suivre.

C’est par là, seulement, que, dans tous les Esprits,

Vous pouvez réparer le mal de vos Écrits ;

Et qu’après cet éclat, qu’un noble Cœur abhorre,

Il peut m’être permis de vous aimer encore.

Célimène

Moi, renoncer au Monde, avant que de vieillir !

Et dans votre Désert aller m’ensevelir !

Alceste

Et s’il faut qu’à mes feux votre Flamme réponde,

Que vous doit importer tout le reste du Monde ?

Vos Désirs, avec moi, ne sont-ils pas contents ?

Célimène

La Solitude effraye une Âme de vingt ans ;

Je ne sens point la mienne assez grande, assez forte,

Pour me résoudre à prendre un Dessein de la sorte.

Si le Don de ma main peut contenter vos vœux,

Je pourrai me résoudre à serrer de tels Nœuds :

Et l’Hymen…

Alceste

Non, mon Cœur, à présent, vous déteste,

Et ce refus, lui seul, fait plus que tout le reste :

Puisque vous n’êtes point, en des Liens si doux,

Pour trouver tout en moi, comme moi tout en vous,

Allez, je vous refuse, et ce sensible Outrage,

De vos indignes Fers, pour jamais me dégage.

Célimène se retire, et Alceste parle à Éliante.

Madame, cent Vertus ornent votre Beauté,

Et je n’ai vu, qu’en vous, de la sincérité :

De vous, depuis longtemps, je fais un cas extrême,

Mais laissez-moi, toujours, vous estimer de même :

Et souffrez que mon Cœur, dans ses troubles divers,

Ne se présente point à l’honneur de vos Fers ;

Je m’en sens trop indigne, et commence à connaître,

Que le Ciel, pour ce Nœud, ne m’avait point fait naître ;

Que ce serait, pour vous, un Hommage trop bas,

Que le rebut d’un Cœur qui ne vous valait pas :

Et qu’enfin…

Éliante

Vous pouvez suivre cette pensée,

Ma Main, de se donner, n’est pas embarrassée ;

Et voilà votre Ami, sans trop m’inquiéter,

Qui, si je l’en priais, la pourrait accepter.

Philinte

Ah ! Cet honneur, Madame, est toute mon envie,

Et j’y sacrifierais et mon Sang, et ma Vie.

Alceste

Puissiez-vous, pour goûter de vrais contentements,

L’un pour l’autre, à jamais, garder ces Sentiments.

Trahi de toutes parts, accablé d’Injustices,

Je vais sortir d’un Gouffre où triomphent les Vices ;

Et chercher sur la Terre, un endroit écarté,

Où d’être Homme d’honneur, on ait la liberté.

Philinte

Allons, Madame, allons employer toute chose,

Pour rompre le Dessein que son Cœur se propose.