Acte I
Scène 5
Le Tartuffe, Molière (1664)·Texte intégral, scène 5 sur 33·Livre complet →
Orgon, Cléante, Dorine.
Orgon
Ah ! mon frère, bonjour.
Cléante
Je sortais, et j’ai joie à vous voir de retour.
La campagne à présent n’est pas beaucoup fleurie.
Orgon
Dorine… (À Cléante.) Mon beau-frère, attendez, je vous prie.
Vous voulez bien souffrir, pour m’ôter de souci,
Que je m’informe un peu des nouvelles d’ici.
(À Dorine.)
Tout s’est-il, ces deux jours, passé de bonne sorte ?
Qu’est-ce qu’on fait céans ? comme est-ce qu’on s’y porte ?
Dorine
Madame eut avant-hier la fièvre jusqu’au soir,
Avec un mal de tête étrange à concevoir.
Orgon
Et Tartuffe ?
Dorine
Tartuffe ! Il se porte à merveille,
Gros et gras, le teint frais, et la bouche vermeille.
Orgon
Le pauvre homme !
Dorine
Le soir elle eut un grand dégoût,
Et ne put, au souper, toucher à rien du tout,
Tant sa douleur de tête était encor cruelle !
Orgon
Et Tartuffe ?
Dorine
Il soupa, lui tout seul, devant elle ;
Et fort dévotement il mangea deux perdrix,
Avec une moitié de gigot en hachis.
Orgon
Le pauvre homme !
Dorine
La nuit se passa tout entière
Sans qu’elle pût fermer un moment la paupière ;
Des chaleurs l’empêchaient de pouvoir sommeiller,
Et jusqu’au jour, près d’elle, il nous fallut veiller.
Orgon
Et Tartuffe ?
Dorine
Pressé d’un sommeil agréable,
Il passa dans sa chambre au sortir de la table ;
Et dans son lit bien chaud il se mit tout soudain,
Où, sans trouble, il dormit jusques au lendemain.
Orgon
Le pauvre homme !
Dorine
À la fin, par nos raisons gagnée,
Elle se résolut à souffrir la saignée ;
Et le soulagement suivit tout aussitôt.
Orgon
Et Tartuffe ?
Dorine
Il reprit courage comme il faut ;
Et, contre tous les maux fortifiant son âme,
Pour réparer le sang qu’avait perdu madame,
But, à son déjeuner, quatre grands coups de vin.
Orgon
Le pauvre homme !
Dorine
Tous deux se portent bien enfin ;
Et je vais à madame annoncer, par avance,
La part que vous prenez à sa convalescence.