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Acte III

Scène 6

Le Tartuffe, Molière (1664)·Texte intégral, scène 16 sur 33·Livre complet →

Orgon, Damis, Tartuffe.

Orgon

Ce que je viens d’entendre, ô ciel ! est-il croyable ?

Tartuffe

Oui, mon frère, je suis un méchant, un coupable,

Un malheureux pécheur, tout plein d’iniquité,

Le plus grand scélérat qui jamais ait été.

Chaque instant de ma vie est chargé de souillures ;

Elle n’est qu’un amas de crimes et d’ordures ;

Et je vois que le ciel, pour ma punition,

Me veut mortifier en cette occasion.

De quelque grand forfait qu’on me puisse reprendre,

Je n’ai garde d’avoir l’orgueil de m’en défendre.

Croyez ce qu’on vous dit, armez votre courroux,

Et comme un criminel chassez-moi de chez vous ;

Je ne saurais avoir tant de honte en partage,

Que je n’en aie encor mérité davantage.

Orgon, à son fils.

Ah ! traître, oses-tu bien par cette fausseté,

Vouloir de sa vertu ternir la pureté ?

Damis

Quoi ! la feinte douceur de cette âme hypocrite

Vous fera démentir…

Orgon

Tais-toi, peste maudite.

Tartuffe

Ah ! laissez-le parler ; vous l’accusez à tort,

Et vous ferez bien mieux de croire à son rapport.

Pourquoi, sur un tel fait, m’être si favorable ?

Savez-vous, après tout, de quoi je suis capable ?

Vous fiez-vous, mon frère, à mon extérieur ?

Et, pour tout ce qu’on voit, me croyez-vous meilleur ?

Non, non : vous vous laissez tromper à l’apparence,

Et je ne suis rien moins, hélas ! que ce qu’on pense.

Tout le monde me prend pour un homme de bien ;

Mais la vérité pure est que je ne vaux rien.

(S’adressant à Damis.)

Oui, mon cher fils, parlez ; traitez-moi de perfide,

D’infâme, de perdu, de voleur, d’homicide ;

Accablez-moi de noms encor plus détestés :

Je n’y contredis point, je les ai mérités ;

Et j’en veux à genoux souffrir l’ignominie,

Comme une honte due aux crimes de ma vie.

Orgon, à Tartuffe.

Mon frère, c’en est trop.

(À son fils.)

Ton cœur ne se rend point,

Traître !

Damis

Quoi ! ses discours vous séduiront au point…

Orgon, relevant Tartuffe.

Tais-toi, pendard. Mon frère, hé ! levez-vous, de grâce !

(À son fils)

Infâme !

Damis

Il peut…

Orgon

Tais-toi.

Damis

J’enrage. Quoi ! je passe…

Orgon

Si tu dis un seul mot, je te romprai les bras.

Tartuffe

Mon frère, au nom de Dieu, ne vous emportez pas !

J’aimerais mieux souffrir la peine la plus dure,

Qu’il eût reçu pour moi la moindre égratignure.

Orgon, à son fils.

Ingrat !

Tartuffe

Laissez-le en paix. S’il faut, à deux genoux,

Vous demander sa grâce…

Orgon, se jetant aussi à genoux, et embrassant Tartuffe.

Hélas ! vous moquez-vous ?

(À son fils.)

Coquin ! vois sa bonté !

Damis

Donc…

Orgon

Paix.

Damis

Quoi ! je…

Orgon

Paix, dis-je ;

Je sais bien quel motif à l’attaquer t’oblige.

Vous le haïssez tous, et je vois aujourd’hui

Femme, enfants et valets, déchaînés contre lui.

On met impudemment toute chose en usage

Pour ôter de chez moi ce dévot personnage :

Mais plus on fait d’effort afin de l’en bannir,

Plus j’en veux employer à l’y mieux retenir ;

Et je vais me hâter de lui donner ma fille,

Pour confondre l’orgueil de toute ma famille.

Damis

À recevoir sa main on pense l’obliger ?

Orgon

Oui, traître, et dès ce soir, pour vous faire enrager.

Ah ! je vous brave tous, et vous ferai connaître

Qu’il faut qu’on m’obéisse, et que je suis le maître.

Allons, qu’on se rétracte ; et qu’à l’instant, fripon,

On se jette à ses pieds pour demander pardon.

Damis

Qui ? moi ! de ce coquin, qui, par ses impostures…

Orgon

Ah ! tu résistes, gueux, et lui dis des injures ?

(À Tartuffe.)

Un bâton ! un bâton ! Ne me retenez pas.

(À son fils.)

Sus ; que de ma maison on sorte de ce pas,

Et que d’y revenir on n’ait jamais l’audace.

Damis

Oui, je sortirai ; mais…

Orgon

Vite, quittons la place.

Je te prive, pendard, de ma succession,

Et te donne, de plus, ma malédiction.