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Acte V

Scène 1

Le Tartuffe, Molière (1664)·Texte intégral, scène 26 sur 33·Livre complet →

Orgon, Cléante.

Cléante

Où voulez-vous courir ?

Orgon

Las ! que sais-je ?

Cléante

Il me semble

Que l’on doit commencer par consulter ensemble

Les choses qu’on peut faire en cet événement.

Orgon

Cette cassette-là me trouble entièrement.

Plus que le reste encore elle me désespère.

Cléante

Cette cassette est donc un important mystère ?

Orgon

C’est un dépôt qu’Argas, cet ami que je plains,

Lui-même en grand secret m’a mis entre les mains.

Pour cela dans sa fuite il me voulut élire ;

Et ce sont des papiers, à ce qu’il m’a pu dire,

Où sa vie et ses biens se trouvent attachés.

Cléante

Pourquoi donc les avoir en d’autres mains lâchés ?

Orgon

Ce fut par un motif de cas de conscience.

J’allai droit à mon traître en faire confidence ;

Et son raisonnement me vint persuader

De lui donner plutôt la cassette à garder,

Afin que pour nier, en cas de quelque enquête,

J’eusse d’un faux-fuyant la faveur toute prête,

Par où ma conscience eût pleine sûreté

À faire des serments contre la vérité.

Cléante

Vous voilà mal, au moins, si j’en crois l’apparence :

Et la donation et cette confidence,

Sont, à vous en parler selon mon sentiment,

Des démarches par vous faites légèrement.

On peut vous mener loin avec de pareils gages ;

Et cet homme sur vous ayant ces avantages,

Le pousser est encor grande imprudence à vous ;

Et vous deviez chercher quelque biais plus doux.

Orgon

Quoi ! sous un beau semblant de ferveur si touchante

Cacher un cœur si double, une âme si méchante !

Et moi qui l’ai reçu gueusant et n’ayant rien…

C’en est fait, je renonce à tous les gens de bien ;

J’en aurai désormais une horreur effroyable

Et m’en vais devenir, pour eux, pire qu’un diable.

Cléante

Hé bien ! ne voilà pas de vos emportements !

Vous ne gardez en rien les doux tempéraments.

Dans la droite raison jamais n’entre la vôtre ;

Et toujours d’un excès vous vous jetez dans l’autre.

Vous voyez votre erreur, et vous avez connu

Que par un zèle feint vous étiez prévenu ;

Mais pour vous corriger quelle raison demande

Que vous alliez passer dans une erreur plus grande,

Et qu’avecque le cœur d’un perfide vaurien

Vous confondiez les cœurs de tous les gens de bien ?

Quoi ! parce qu’un fripon vous dupe avec audace,

Sous le pompeux éclat d’une austère grimace,

Vous voulez que partout on soit fait comme lui,

Et qu’aucun vrai dévot ne se trouve aujourd’hui ?

Laissez aux libertins ces sottes conséquences :

Démêlez la vertu d’avec ses apparences,

Ne hasardez jamais votre estime trop tôt,

Et soyez pour cela dans le milieu qu’il faut.

Gardez-vous, s’il se peut, d’honorer l’imposture ;

Mais au vrai zèle aussi n’allez pas faire injure,

Et s’il vous faut tomber dans une extrémité,

Péchez plutôt encor de cet autre côté.