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Acte V

Scène 4

Le Tartuffe, Molière (1664)·Texte intégral, scène 29 sur 33·Livre complet →

Orgon, Madame Pernelle, Elmire, Mariane, Cléante, Damis, Dorine, Monsieur Loyal.

Monsieur Loyal, à Dorine, dans le fond du théâtre.

Bonjour, ma chère sœur ; faites, je vous supplie,

Que je parle à monsieur.

Dorine

Il est en compagnie ;

Et je doute qu’il puisse à présent voir quelqu’un.

Monsieur Loyal

Je ne suis pas pour être en ces lieux importun.

Mon abord n’aura rien, je crois, qui lui déplaise ;

Et je viens pour un fait dont il sera bien aise.

Dorine

Votre nom ?

Monsieur Loyal

Dites-lui seulement que je viens

De la part de monsieur Tartuffe, pour son bien.

Dorine, à Orgon.

C’est un homme qui vient, avec douce manière,

De la part de monsieur Tartuffe, pour affaire

Dont vous serez, dit-il, bien aise.

Cléante, à Orgon.

Il vous faut voir

Ce que c’est que cet homme et ce qu’il peut vouloir.

Orgon, à Cléante.

Pour nous raccommoder il vient ici peut-être :

Quels sentiments aurai-je à lui faire paraître ?

Cléante

Votre ressentiment ne doit point éclater ;

Et s’il parle d’accord, il le faut écouter.

Monsieur Loyal, à Orgon.

Salut, monsieur. Le ciel perde qui vous veut nuire,

Et vous soit favorable autant que je désire !

Orgon, bas, à Cléante.

Ce doux début s’accorde avec mon jugement

Et présage déjà quelque accommodement.

Monsieur Loyal

Toute votre maison m’a toujours été chère,

Et j’étais serviteur de monsieur votre père.

Orgon

Monsieur, j’ai grande honte et demande pardon

D’être sans vous connaître ou savoir votre nom.

Monsieur Loyal

Je m’appelle Loyal, natif de Normandie,

Et suis huissier à verge, en dépit de l’envie.

J’ai, depuis quarante ans, grâce au ciel, le bonheur

D’en exercer la charge avec beaucoup d’honneur,

Et je vous viens, monsieur, avec votre licence,

Signifier l’exploit de certaine ordonnance…

Orgon

Quoi ! vous êtes ici…

Monsieur Loyal

Monsieur, sans passion.

Ce n’est rien seulement qu’une sommation,

Un ordre de vider d’ici, vous et les vôtres,

Mettre vos meubles hors, et faire place à d’autres,

Sans délai ni remise, ainsi que besoin est.

Orgon

Moi ! sortir de céans ?

Monsieur Loyal

Oui, monsieur, s’il vous plaît.

La maison à présent, comme savez de reste,

Au bon monsieur Tartuffe appartient sans conteste.

De vos biens désormais il est maître et seigneur,

En vertu d’un contrat duquel je suis porteur.

Il est en bonne forme, et l’on n’y peut rien dire.

Damis, à M. Loyal.

Certes cette impudence est grande, et je l’admire !

Monsieur Loyal, à Damis.

Monsieur, je ne dois point avoir affaire à vous ;

(Montrant Orgon.)

C’est à monsieur : il est et raisonnable et doux,

Et d’un homme de bien il sait trop bien l’office,

Pour se vouloir du tout opposer à justice.

Orgon

Mais…

Monsieur Loyal

Oui, monsieur, je sais que pour un million

Vous ne voudriez pas faire rébellion,

Et que vous souffrirez en honnête personne

Que j’exécute ici les ordres qu’on me donne.

Damis

Vous pourriez bien ici sur votre noir jupon,

Monsieur l’huissier à verge, attirer le bâton.

Monsieur Loyal, à Orgon.

Faites que votre fils se taise ou se retire,

Monsieur. J’aurais regret d’être obligé d’écrire,

Et de vous voir couché dans mon procès-verbal.

Dorine, à part.

Ce Monsieur Loyal porte un air bien déloyal.

Monsieur Loyal

Pour tous les gens de bien j’ai de grandes tendresses,

Et ne me suis voulu, monsieur, charger des pièces

Que pour vous obliger et vous faire plaisir ;

Que pour ôter par là le moyen d’en choisir

Qui, n’ayant pas pour vous le zèle qui me pousse,

Auraient pu procéder d’une façon moins douce.

Orgon

Et que peut-on de pis que d’ordonner aux gens

De sortir de chez eux ?

Monsieur Loyal

On vous donne du temps ;

Et jusques à demain je ferai surséance

À l’exécution, monsieur, de l’ordonnance.

Je viendrai seulement passer ici la nuit

Avec dix de mes gens, sans scandale et sans bruit.

Pour la forme, il faudra, s’il vous plaît, qu’on m’apporte,

Avant que se coucher, les clefs de votre porte.

J’aurai soin de ne pas troubler votre repos,

Et de ne rien souffrir qui ne soit à propos.

Mais demain, du matin, il vous faut être habile

À vider de céans jusqu’au moindre ustensile ;

Mes gens vous aideront, et je les ai pris forts

Pour vous faire service à tout mettre dehors.

On n’en peut pas user mieux que je fais, je pense ;

Et comme je vous traite avec grande indulgence,

Je vous conjure aussi, monsieur, d’en user bien,

Et qu’au dû de ma charge on ne me trouble en rien.

Orgon, à part.

Du meilleur de mon cœur je donnerais, sur l’heure

Les cent plus beaux louis de ce qui me demeure,

Et pouvoir, à plaisir, sur ce mufle assener

Le plus grand coup de poing qui se puisse donner.

Cléante, bas, à Orgon.

Laissez, ne gâtons rien.

Damis

À cette audace étrange

J’ai peine à me tenir, et la main me démange.

Dorine

Avec un si bon dos, ma foi, monsieur Loyal,

Quelques coups de bâton ne vous siéraient pas mal.

Monsieur Loyal

On pourrait bien punir ces paroles infâmes,

Mamie ; et l’on décrète aussi contre les femmes.

Cléante, à monsieur Loyal.

Finissons tout cela, monsieur ; c’en est assez.

Donnez tôt ce papier, de grâce, et nous laissez.

Monsieur Loyal

Jusqu’au revoir. Le ciel vous tienne tous en joie !

Orgon

Puisse-t-il te confondre, et celui qui t’envoie !