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Comédie en cinq actes et en vers (1664) : à Paris, Orgon, aveuglé par Tartuffe, faux dévot qu'il héberge, veut lui donner sa fille Mariane promise à Valère, tandis que sa femme Elmire, son fils, son beau-frère et la servante Dorine tentent de démasquer l'imposteur. Résumé en 1 minute
Le Tartuffe ou l’Imposteur
2L’histoire des premières représentations de Tartuffe est devenue, sous la plume de la plupart des commentateurs ou des biographes, une véritable légende, et le thème de déclamations contre le fanatisme, l’intolérance, les faux dévots et les jésuites. Nous ne nous replacerons pas sur ce terrain, et nous laisserons à M. Sainte-Beuve le soin de raconter, en historien et en critique, les difficultés que la nouvelle pièce éprouva avant d’arriver jusqu’au public :
3« Dès 1664, Molière avait achevé sa comédie du Tartuffe à peu près telle que nous l’avons. Trois actes en avaient été représentés aux fêtes de Versailles de cette année, et ensuite à Villers-Cotterets chez Monsieur : le prince de Condé, protecteur de toute hardiesse d’esprit, s’était fait jouer au Raincy la pièce tout entière. Mais les mêmes hommes qui avaient obtenu qu’on brûlât les Provinciales quatre ans auparavant, empêchèrent la représentation devant le public, et la suspension avec divers incidents se prolongea. Louis XIV, en ce premier feu de ses maîtresses, était loin d’être dévot ; mais il avait dès lors cette disposition à vouloir qu’on le fût, qui devint le trait marquant dans sa vieillesse. Tout en songeant à revoir et à corriger sa pièce pour la rendre représentable, Molière, dont le théâtre ni le génie ne pouvaient chômer, produisait d’autres œuvres, et, dans le Festin de Pierre, qui se joua en 1665, il se vengea de la cabale qui arrêtait le Tartuffe, par la tirade de don Juan au cinquième acte ; l’athée aux abois y confesse à Sganarelle son dessein de contrefaire le dévot : « Il n’y a plus de honte maintenant à cela : l’hypocrisie est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus. Le personnage d’homme de bien est le meilleur de tous les personnages qu’on puisse jouer. Aujourd’hui la profession d’hypocrite a de merveilleux avantages… » Mais d’autres traits audacieux du Festin, joints à cette attaque, soulevèrent de nouveau et semblèrent justifier la fureur de la cabale menacée ; il y eut des pamphlets violents publiés contre Molière. Il avait affaire à ses Pères Meyniers et Brisaciers, qui ne manquent jamais. »
4« Pourtant le crédit du divertissant poëte montait chaque jour ; sa gloire sérieuse s’étendait : il avait fait le Misanthrope. La mort de la reine-mère (1666) avait ôté à la faction dévote un grand point d’appui en cour. Comptant sur la faveur de Louis XIV, se faisant fort d’une espèce d’autorisation verbale qu’il avait obtenue, et pendant que le roi était au camp devant Lille, en août 1667, au milieu de cet été désert de Paris, Molière risqua sa pièce devant le public ; il en avait changé le titre : elle s’appelait l’Imposteur, et M. Tartuffe était devenu M. Panulphe ; il y avait des passages supprimés. L’Imposteur, sous cette forme, ne put avoir, malgré tout, qu’une représentation ; le premier président Lamoignon crut devoir empêcher la seconde jusqu’à nouvel ordre du roi. Molière députa deux de ses camarades au camp de Lille avec un placet qu’on a. Mais le roi maintint la suspension. » Tels sont, réduits à la simple vérité historique et dégagés de tous les détails minutieux qui ne font que les obscurcir, les faits qui se rapportent à la première apparition du Tartuffe ; et comme nous devons, avant tout, dans un sujet où il est difficile d’être neuf, nous attacher à éclaircir ou à rectifier, nous rectifierons en passant un fait qui se rattache à l’unique représentation de 1667. Voici ce que dit à ce sujet M. Génin, à l’opinion duquel nous souscrivons complètement :
5« Qui ne connaît l’anecdote de Molière notifiant au public la défense qu’il venait de recevoir de représenter Tartuffe ? M. le premier président ne veut pas qu’on le joue. Le fait est aussi faux qu’il est accrédité. Sous un roi comme Louis XIV, une plaisanterie si déplacée, un si grossier outrage lancé publiquement par un comédien contre un magistrat, contre l’illustre Lamoignon, ne fût certainement pas resté impuni : Molière, aimé de Louis XIV, était d’ailleurs l’homme de France le plus incapable de blesser à ce point les convenances, sans parler des égards qu’il devait à Boileau, honoré de l’intimité de M. de Lamoignon. Ce conte, beaucoup plus vieux que Molière a été ramassé dans les Anas espagnols, qui attribuent ce mot à Lope ou à Calderon, au sujet d’une comédie de l’Alcade : L’alcade ne veut pas qu’on le joue. Quelqu’un a trouvé spirituel de transporter cette facétie à Molière, et l’invention a fait fortune. La biographie des grands hommes est remplie de ces impertinences : c’est le devoir de la critique de les signaler, et d’en obtenir justice. »
6Molière, malgré ses vives instances auprès du roi, attendit deux ans avant de voir lever l’interdiction qui pesait sur sa pièce. Enfin, Tartuffe reparut au théâtre le 5 février 1669. Nombre de gens, dit Robinet, coururent hasard d’être étouffés et disloqués pour voir cet ouvrage ; quarante-quatre représentations consécutive assurèrent le triomphe, et les camarades de l’auteur voulurent que sa vie durant il eût double part dans les recettes produites par ce chef d’œuvre.
7Considéré comme œuvre littéraire, le Tartuffe n’a trouvé que des admirateurs. « Il est, dit M. Nisard, plus goûté au théâtre que le Misanthrope, sans l’être moins à la lecture. Il y a plus d’intérêt, plus d’action, plus de passion. Au lieu du salon d’une coquette, c’est le foyer domestique d’une femme honnête, envahi par un intrus. Tout y est troublé, les amusements innocents, l’honnête liberté des discours, les plaisirs et les projets de famille, un mariage sortable et déjà fort avancé ; personne n’y est incommodé médiocrement. Aussi quelle agitation dans cette maison, désormais divisée en deux camps !… C’est la pièce où Molière a mis le plus de feu… il y a d’autres vilaines gens dans son théâtre… il se contente de les rendre ridicules… Pour le faux dévot, on n’en rit pas un moment ; Molière en a peur ; il en a horreur du moins. C’est la révolte de sa noble nature contre ce vice, le plus odieux de tous, parce qu’il sert de couverture à tous. »
8M. Génin regarde Tartuffe comme le dernier effort du génie : « Quelle admirable combinaison de caractères ! Deux morale sont mises en présence : la vraie piété se personnifie dans Cléante, l’hypocrisie dans Tartuffe. Cléante est la ligne inflexible tendue à travers la pièce pour séparer le bien du mal, le faux du vrai. Orgon, c’est la multitude de bonne foi, faible et crédule, livrée au premier charlatan venu, extrême et emportée dans ses résolutions comme dans ses préjugés. Le fond du drame repose sur ces trois personnages. À côté d’eux paraissent les aimables figures de Marianne et de Valère ; la piquante et malicieuse Dorine, chargée de représenter le bon sens du peuple, comme madame Pernelle en représente l’entêtement ; Damis, l’ardeur juvénile qui, s’élançant vers le bien et la justice avec une impétuosité aveugle, se brise contre l’impassibilité calculée de l’imposteur, Elmire enfin, toute charmante de décence, quoiqu’elle aille vêtue ainsi qu’une princesse. Quelle habileté dans cette demi-teinte du caractère d’Elmire, de la jeune femme unie à un vieillard ! Si Molière l’eût faite passionnée, tout le reste devenait à l’instant impossible ou invraisemblable : la résistance d’Elmire perdait de son mérite ; Elmire était obligée de s’offenser, de se récrier, de se plaindre à Orgon. Point :
9Elle n’éprouve pour Tartuffe pas plus de haine que de sympathie ; elle le méprise, c’est tout. Ce sang-froid était indispensable pour arriver à démasquer l’imposteur. Elmire nous prouve quels sont les avantages d’une honnête femme qui demeure insensible sur la passion du plus rusé des hommes, de Tartuffe. »
10Considéré au point de vue de la morale sociale ou religieuse. Tartuffe a été l’objet de vives et nombreuses attaques. Nous allons, au moyen de quelques extraits, donner une idée aussi exacte que possible des critiques dont il a été l’objet, depuis le dix-septième siècle jusqu’à nos jours.
11Ce fut le curé de Saint-Barthélémy, Roullès, qui ouvrit le feu par un écrit anonyme : le Roi glorieux au monde. Roullès, dans cet écrit, appelle Molière « un démon vêtu de chair, habillé en homme ; un libertin, un impie digne d’être brûlé publiquement. » L’auteur d’un libelle intitulé : Observations sur une comédie de Molière intitulée : le Festin de Pierre, enchérit encore sur le curé de Saint-Barthélémy :
12« Certes, il faut avouer que Molière est lui-même un Tartuffe achevé et un véritable hypocrite… Si le dessein de la comédie est de corriger les hommes en les divertissant, le dessein de Molière est de les perdre en les faisant rire, de même que ces serpents dont les piqûres mortelles répandent une fausse joie sur le visage de ceux qui en sont atteints…
13» Molière, après avoir répandu dans les âmes ces poisons funestes qui étouffent la pudeur et la honte ; après avoir pris soin de former des coquettes et de donner aux filles des instructions dangereuses, après des écoles fameuses d’impureté, en a tenu d’autres pour le libertinage… ; et, voyant qu’il choquait toute la religion et que tous les gens de bien lui seraient contraires, il a composé son Tartuffe et a voulu rendre les dévots des ridicules ou des hypocrites… Certes, c’est bien affaire à Molière de parler de la religion, avec laquelle il a si peu de commerce et qu’il n’a jamais connue, ni par pratique ni par théorie…
14« Son avarice ne contribue pas peu à échauffer sa verve contre la religion… Il sait que les choses défendues irritent le désir, et il sacrifie hautement à ses intérêts tous les devoirs de la piété ; c’est ce qui lui fait porter avec audace la main au sanctuaire, et il n’est point honteux de lasser tous les jours la patience d’une grande reine, qui est continuellement en peine de faire réformer ou supprimer ses ouvrages…
15« Auguste fit mourir un bouffon qui avait fait raillerie de Jupiter, et défendit aux femmes d’assister à ses comédies, plus modestes que celles de Molière. Théodose condamna aux bêtes des farceurs qui tournaient en dérision les cérémonies ; et néanmoins cela n’approche point de l’emportement qui paraît en cette pièce…
16« Enfin, je ne crois pas faire un jugement téméraire d’avancer qu’il n’y a point d’homme si peu éclairé des lumières de la foi qui, ayant vu cette pièce ou sachant ce qu’elle contient, puisse soutenir que Molière, dans le dessein de la jouer, soit capable de la participation des sacrements, qu’il puisse être reçu à pénitence sans une réparation publique, ni même qu’il soit digne de l’entrée des églises après les anathèmes que les conciles ont fulminés contre les auteurs de spectacles impudiques ou sacrilèges, que les Pères appellent les naufrages de l’innocence et des attentats contre la souveraineté de Dieu. »
17L’archevêque de Paris, Harlay de Champvallon, que Fénélon dans une lettre à Louis XIV appelle « un archevêque corrompu, scandaleux, incorrigible, faux, malin, artificieux, ennemi de toute vertu, » publia, sous la date du 11 août 1667, le mandement suivant :
18«…Sur ce qui nous a été remontré par notre promoteur, que le vendredi cinquième de ce mois, on a représenté sur l’un des théâtres de cette ville, sous le nouveau nom de l’Imposteur, une comédie très-dangereuse, et qui est d’autant plus capable de nuire à la religion que, sous prétexte de condamner l’hypocrisie ou la fausse dévotion, elle donne lieu d’en accuser indifféremment tous ceux qui font profession de la plus solide piété, et les expose par ce moyen aux railleries et aux calomnies continuelles des libertins ; de sorte que, pour arrêter le cours d’un si grand mal, qui pourrait séduire les âmes faibles et les détourner du chemin de la vertu, notre dit promoteur nous aurait requis de faire défense à toute personne de notre diocèse de représenter, sous quelque nom que ce soit, la susdite comédie, de la lire ou entendre réciter, soit en public, soit en particulier, sous peine d’excommunication ;
19« Nous, sachant combien il serait en effet dangereux de souffrir que la véritable piété fût blessée par une représentation si scandaleuse et que le roi même avait ci-devant très-expressément défendue ; et considérant d’ailleurs que, dans un temps où ce grand monarque expose si librement sa vie pour le bien de son État, et où notre principal soin est d’exhorter tous les gens de bien de notre diocèse à faire des prières continuelles pour la conservation de sa personne sacrée et pour le succès de ses armes, il y aurait de l’impiété de s’occuper à des spectacles capables d’attirer la colère du ciel ; avons fait et faisons très-expresses inhibitions et défenses à toutes personnes de notre diocèse de représenter, lire ou entendre réciter la susdite comédie, soit publiquement, soit en particulier, sous quelque nom et quelque prétexte que ce soit, et ce sous peine d’excommunication.
20» Si mandons aux archiprêtres de Sainte-Marle-Magdelaine et de Saint-Severin de vous signifier la présente ordonnance, que vous publierez en vos prônes aussitôt que vous l’aurez reçue, en faisant connaître à tous vos paroissiens combien il importe à leur salut de ne point assister à la représentation ou lecture de la susdite ou semblables comédies. Donné à Paris sous le sceau de nos armes, ce onzième août mil six cent soixante-sept. »
21Deux ans après la publication de ce mandement, Bourdaloue, dans le Sermon sur l’hypocrisie, lançait contre Tartuffe de nouveaux anathèmes, et sans nommer la pièce, il la désignait en termes tellement précis, qu’il était impossible de se méprendre :
22« Et Voilà, chrétiens, dit Bourdaloue, ce qui est arrivé lorsque des esprits profanes, et bien éloignés de vouloir entrer dans les intérêts de Dieu, ont entrepris de censurer l’hypocrisie… Voilà ce qu’ils ont prétendu, exposant sur le théâtre et à la risée publique un hypocrite imaginaire, ou même, si vous voulez, un hypocrite réel, et tournant dans sa personne les choses les plus saintes en ridicule, la crainte des jugements de Dieu, l’horreur du péché, les pratiques les plus louables en elles-mêmes et les plut chrétiennes. Voilà ce qu’ils ont affecté, mettant dans la bouche de cet hypocrite des maximes de religion faiblement soutenues, en même temps qu’ils les supposaient fortement attaquées ; lui faisant blâmer les scandales du siècle d’une manière extravagante ; le représentant consciencieux jusqu’à la délicatesse et au scrupule sur des points moins importants, où toutefois il le faut être, pendant qu’il se portait d’ailleurs aux crimes les plus énormes ; le montrant sous un visage de pénitent, qui ne servait qu’à couvrir ses infamies ; lui donnant, selon leur caprice, un caractère de piété la plus austère, ce semble, et la plus exemplaire, mais, dans le fond, la plus mercenaire et la plus lâche.
23» Damnables inventions pour humilier les gens de bien, pour les rendre tous suspects, pour leur ôter la liberté de se déclarer en faveur de la vertu !… » Bossuet, dans sa Lettre sur les spectacles, est allé plus loin encore dans ce passage, où, suivant la remarque de M. Sainte-Beuve, l’idée de Tartuffe s’aperçoit à travers le pêle-mêle de l’anathème :
24« Il faudra donc que nous passions pour honnêtes les impiétés et les infamies dont sont pleines les comédies de Molière, ou que vous ne rangiez pas parmi les pièces d’aujourd’hui celles d’un auteur qui vient à peine d’expirer, et qui remplit encore à présent tous les théâtres des équivoques les plus grossières dont on ait jamais infecté les oreilles des chrétiens. — Ne m’obligez pas à les répéter ; songez seulement si vous oserez soutenir à la face du ciel des pièces où la vertu et la piété sont toujours ridicules, la corruption toujours défendue et toujours plaisante, et la pudeur toujours offensée ou toujours en crainte d’être violée par les derniers attentats… »
25« La postérité saura peut-être la fin de ce poète-comédien, qui en jouant son Malade imaginaire, reçut la dernière atteinte de la maladie dont il mourut peu d’heures après, et passa des plaisanteries du théâtre, parmi lesquelles il rendit presque le dernier soupir, au tribunal de celui qui dit : Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez ! » Bossuet, en traçant ces lignes, ignorait sans doute que Machiavel avait écrit la Mandragore pour le pape Jules II, et que le pape fut très-satisfait de Machiavel.
26C’était peu cependant d’attaquer Molière comme un ennemi de la religion ; on le signala aussi comme un ennemi de l’autorité royale. Parmi ses adversaires, chacun le combattit sur son propre terrain et avec ses armes : les gens d’église du haut de la chaire ou dans des traités ascétiques, les gens de lettres dans des satires, des libelles ou des comédies, et l’on vit paraître, en 1670, sous le titre de la Critique du Tartuffe, une pièce en un acte et en vers, qui ne paraît pas du reste avoir été représentée, et dont l’auteur cherche à prouver qu’un factieux, hostile au roi, pouvait seul avoir conçu l’idée de Tartuffe.
27On le voit par ce que nous venons de dire, si nous trouvons parmi les adversaires de Molière, à l’occasion de la pièce qu’on va lire, d’obscurs pamphlétaires qui n’osent pas se nommer, un archevêque à qui ses mœurs ne donnaient pas le droit d’être sévère, et des intrigants qui criaient au scandale parce qu’ils étaient blessés par le succès, nous trouvons aussi des hommes d’un grand esprit et d’une piété sincère ; et il est juste de reconnaître — nous ne discutons pas, nous constatons des faits — qu’il y eut parmi ceux qui condamnèrent Tartuffe, autre chose que de faux dévots et des jésuites, comme on le répète dans la plupart des livres modernes. « Ainsi, dit éloquemment M. Sainte-Beuve, une grande rumeur, un applaudissement grossi d’injures. De Maistre insultant à Pascal, Bossuet (chose plus grave !) insultant à Molière, voilà les plus glorieux succès humain dans l’ordre de l’esprit, voilà dans son plus beau et en l’écoutant de près, de quoi se compose une gloire. » Cet applaudissement mêlé de reproches a retenti jusque dans notre temps, et dans ce siècle même, deux hommes, dont les noms ont rarement l’occasion de se rencontrer dans l’histoire littéraire, le critique Geoffroy et l’empereur Napoléon, tout en admirant sans réserve Tartuffe comme œuvre d’art, en ont porté un jugement fort sévère.
28« Le Tartuffe, suivant Geoffroy, est le chef-d’œuvre de la scène comique, et l’un des plus parfaits ouvrages de littérature que jamais l’esprit humain ait conçus. Cette pièce réunit l’intrigue et l’intérêt avec la profondeur des caractères, la plus sublime raison avec le meilleur comique et la plus excellente plaisanterie, mais si nous envisageons du côté moral cette admirable production du génie, ajoute Geoffroy, elle a été plus nuisible qu’utile à la société… Les faux dévots se multiplièrent en dépit du Tartuffe Il y a une si grande affinité avec la religion et l’abus qu’on en peut faire, que cette pièce a dû réjouir les impies plus qu’elle n’affligeait les hypocrites…
29« Malgré l’espèce de protection accordée au Tartuffe par un roi jeune et victorieux qui aimait les spectacles, et qui ne sentait peut-être pas combien il est aisé de confondre avec l’abus la chose dont on abuse, Bourdaloue osa tonner dans la chaire contre le danger d’une pareille comédie ; et dans ses réflexions, sur le Tartuffe, l’orateur chrétien se montra, non pas dévot et fanatique, mais grand philosophe et homme d’état. »
30Voici maintenant le jugement de Napoléon : « Après le dîner, dit l’auteur du Mémorial de Sainte-Hélène, l’empereur nous a lu le Tartuffe ; mais il n’a pu l’achever, il se sentait trop fatigué ; il a posé le livre, et après le juste tribut d’éloges donné à Molière, il a terminé d’une manière à laquelle nous ne nous attendions pas : « Certainement, a-t-il dit, l’ensemble du Tartuffe est de main de maître, c’est un des chefs-d’œuvre d’un homme inimitable ; toutefois cette pièce porte un tel caractère, que je ne suis nullement étonné que son apparition ait été l’objet de fortes négociations à Versailles, et de beaucoup d’hésitation dans Louis XIV. Si j’ai droit de m’étonner de quelque chose, c’est qu’il l’ait laissé jouer ; elle présente, à mon avis, la dévotion sous des couleurs si odieuses ; une certaine scène offre une situation si décisive, si complètement indécente, que, pour mon propre compte, je n’hésite pas à dire que si la pièce eût été faite de mon temps, je n’en aurais pas permis la représentation. »
31La Lettre sur la comédie de l’Imposteur, publiée quinze jours après l’unique représentation du Tartuffe en 1667, et selon toute apparence écrite sous les yeux mêmes et d’après les inspirations de Molière, est le plaidoyer le plus habile et le plus intéressant qu’on ait opposé au réquisitoire des contemporains. Elle fut décisive auprès d’une foule de personnes, et autant les uns avaient été ardents à blâmer, autant les autres ont été ardents à défendre. Fénélon prit ouvertement le parti de Molière ; il justifia implicitement la donnée de l’Imposteur, en écrivant dans Télémaque « L’hypocrite est le plus dangereux des méchants, la fausse piété étant cause que les hommes n’osent plus se fier à la véritable. Les hypocrites souffrent dans les enfers des peines plus cruelles que les enfants qui ont égorgé leurs pères et leurs mères, que les épouses qui ont trempé leurs mains dans le sang de leurs époux, que les traîtres qui ont livré leur patrie, après avoir violé tous leurs serments. » Fénélon alla plus loin il n’hésita point à blâmer tout haut la sortie de Bourdaloue. « Bourdaloue, disait-il, n’est point Tartuffe, mais ses ennemis diront qu’il est jésuite. » Tandis que l’archevêque de Cambrai applaudissait Molière d’avoir démasqué l’un des vices les plus dangereux pour la vraie piété, un bel esprit qui se piquait aussi d’être un esprit fort. Saint-Évremond, voyait dans Tartuffe œuvre destinée à convertir les incrédules :
32« Je viens de lire le Tartuffe, écrivait-il à un ami, c’est le chef-d’œuvre de Molière. Je ne sais pas comment on a pu en empêcher si longtemps la représentation. Si je me sauve, je lui devrai mon salut. La dévotion est si raisonnable dans la bouche de Cléante, qu’elle me fait renoncer à toute ma philosophie ; et les faux dévots sont si bien dépeints, que la honte de leur peinture les fera renoncer à l’hypocrisie. Sainte piété, que vous allez apporter de bien au monde ! »
33À travers tant d’opinions divergentes, le public n’eut jamais qu’une seule et même opinion : il applaudit et il admira toujours. Au dix septième siècle, les molinistes étaient satisfaits de Molière, parce qu’ils voyaient dans sa pièce une attaque contre les jansénistes, et ces derniers adoucissaient leur rigorisme, parce qu’ils croyaient reconnaître un moliniste dans Tartuffe, ce qui n’empêchait pas le père Bouhours de composer pour l’auteur une très-louangeuse épitaphe. Dans le siècle suivant, le saint homme fut adopté, choyé par les philosophes, et de notre temps même, chaque fois que le pouvoir eut le tort de faire intervenir la religion dans les affaires de l’État chaque fois qu’une atteinte fut portée à la liberté de conscience on joua Tartuffe comme une protestation toujours vivante et toujours actuelle. N’est-ce pas là la preuve la plus irrécusable de la portée, et de ce qu’on pourrait appeler la vérité profondément humaine de cette œuvre ? Maintenant, après tant de témoignages d’admiration ou des critiques tombées de si haut, s’il nous est permis de poser une question, nous nous demanderons : Cette pièce de Molière, qui a soulevé tant d’orages, et de notre temps même occasionné plus d’une émeute, cachait-elle réellement, comme on l’a dit d’un côté, une attaque contre la croyance, ou, comme on l’a dit de l’autre, une défense de la croyance contre l’hypocrisie qui ne fait que la compromettre ? Nous pensons, pour notre part, que Molière n’avait, à proprement parler, aucune intention religieuse, soit dans le sens de l’attaque, soit dans le sens de la défense, et qu’il voulait tout simplement flétrir un vice, en laissant la religion complètement en dehors. Mais, nous ajouterons qu’en attaquant les faux dévots, il forgea, non pas positivement pour les hommes de son temps, mais pour ceux qui les suivirent, des armes qui devaient blesser plus d’un croyant sincère. Molière, en effet, placé au milieu des génies conservateurs et religieux du dix-septième siècle, forme avec Bayle et La Fontaine la transition de l’école de Montaigne à l’école de Voltaire. Le trait lancé par Poquelin, contre ceux qui de son temps se couvraient de la piété comme d’un masque, et l’exploitaient comme un instrument, ce trait fut bientôt ramassé comme sur un champ de bataille par ceux qui ne croyaient plus, et lancé de nouveau par eux contre ceux qui croyaient encore.
34Tartuffe eut la même destinée que les Provinciales. Il dépassa le but que sans aucun doute l’auteur s’était proposé, et l’on peut de tous points rappeler, à propos de Molière, ce jugement de M. Sainte-Beuve sur Pascal :
35« En démasquant si bien le dedans, il contribua à discréditer la pratique ; en perçant si victorieusement le casuisme, il atteignit, sans y songer, la confession même, c’est-à-dire le tribunal qui rend nécessaire ce code de procédure morale et, jusqu’à un certain point, cet art de chicane. On débite chez ces apothicaires bien des poisons ; quand cela fut bien prouvé, on eut l’idée toute naturelle de conclure à laisser là le remède. Ce qu’un de ses descendants les plus directs, Paul-Louis Courier, a dit du confessionnal, l’auteur des Provinciales l’a préparé.
36« L’esprit humain, une fois éveillé, tire jusqu’au bout les conséquences. La raillerie est comme ces coursiers des dieux d’Homère : en trois pas au bout du monde. Les Provinciales, le Tartuffe et le Mariage de Figaro ! »
37Voici une comédie dont on a fait beaucoup de bruit, qui a été longtemps persécutée, et les gens qu’elle joue ont bien fait voir qu’ils étaient plus puissants en France que tous ceux que j’ai joués jusques ici. Les marquis, les précieuses, les cocus et les médecins, ont souffert doucement qu’on les ait représentés, et ils ont fait semblant de se divertir, avec tout le monde, des peintures que l’on a faites d’eux ; mais les hypocrites n’ont point entendu raillerie ; ils se sont effarouchés d’abord, et ont trouvé étrange que j’eusse la hardiesse de jouer leurs grimaces, et de vouloir décrier un métier dont tant d’honnêtes gens se mêlent. C’est un crime qu’ils ne sauraient me pardonner ; et ils se sont tous armés contre ma comédie avec une fureur épouvantable. Ils n’ont eu garde de l’attaquer par le côté qui les a blessés : ils sont trop politiques pour cela, et savent trop bien vivre pour découvrir le fond de leur âme. Suivant leur louable coutume, ils ont couvert leurs intérêts de la cause de Dieu ; et le Tartuffe, dans leur bouche, est une pièce qui offense la piété. Elle est, d’un bout à l’autre, pleine d’abominations, et l’on n’y trouve rien qui ne mérite le feu. Toutes les syllabes en sont impies ; les gestes même y sont criminels ; et le moindre coup d’œil, le moindre branlement de tête, le moindre pas à droite ou à gauche, y cachent des mystères qu’ils trouvent moyen d’expliquer à mon désavantage.
38J’ai eu beau la soumettre aux lumières de mes amis, et à la censure de tout le monde ; les corrections que j’y ai pu faire ; le jugement du roi et de la reine, qui l’ont vue ; l’approbation des grands princes et de messieurs les ministres, qui l’ont honorée publiquement de leur présence ; le témoignage des gens de bien, qui l’ont trouvée profitable, tout cela n’a de rien servi. Ils n’en veulent point démordre ; et, tous les jours encore, ils font crier en public des zélés indiscrets, qui me disent des injures pieusement, et me damnent par charité.
39Je me soucierais fort peu de tout ce qu’ils peuvent dire, n’était l’artifice qu’ils ont de me faire des ennemis que je respecte, et de jeter dans leur parti de véritables gens de bien, dont ils préviennent la bonne foi, et qui, par la chaleur qu’ils ont pour les intérêts du ciel, sont faciles à recevoir les impressions qu’on veut leur donner. Voilà ce qui m’oblige à me défendre. C’est aux vrais dévots que je veux partout me justifier sur la conduite de ma comédie ; et je les conjure, de tout mon cœur, de ne point condamner les choses avant que de les voir, de se défaire de toute prévention, et de ne point servir la passion de ceux dont les grimaces les déshonorent.
40Si l’on prend la peine d’examiner de bonne foi ma comédie, on verra sans doute que mes intentions y sont partout innocentes, et qu’elle ne tend nullement à jouer les choses que l’on doit révérer ; que je l’ai traitée avec toutes les précautions que demandait la délicatesse de la matière ; et que j’ai mis tout l’art et tous les soins qu’il m’a été possible pour bien distinguer le personnage de l’hypocrite d’avec celui du vrai dévot. J’ai employé pour cela deux actes entiers à préparer la venue de mon scélérat. Il ne tient pas un seul moment l’auditeur en balance ; on le connaît d’abord aux marques que je lui donne ; et, d’un bout à l’autre, il ne dit pas un mot, il ne fait pas une action, qui ne peigne aux spectateurs le caractère d’un méchant homme, et ne fasse éclater celui du véritable homme de bien que je lui oppose.
41Je sais bien que, pour réponse, ces messieurs tâchent d’insinuer que ce n’est point au théâtre à parler de ces matières ; mais je leur demande, avec leur permission, sur quoi ils fondent cette belle maxime. C’est une proposition qu’ils ne font que supposer, et qu’ils ne prouvent en aucune façon ; et, sans doute, il ne serait pas difficile de leur faire voir que la comédie, chez les anciens, a pris son origine de la religion, et faisait partie de leurs mystères ; que les Espagnols, nos voisins, ne célèbrent guère de fêtes où la comédie ne soit mêlée ; et que, même parmi nous, elle doit sa naissance aux soins d’une confrérie à qui appartient encore aujourd’hui l’hôtel de Bourgogne ; que c’est un lieu qui fut donné pour y représenter les plus importants mystères de notre foi ; qu’on en voit encore des comédies imprimées en lettres gothiques, sous le nom d’un docteur de Sorbonne ; et, sans aller chercher si loin, que l’on a joué, de notre temps, des pièces saintes de M. de Corneille, qui ont été l’admiration de toute la France.
42Si l’emploi de la comédie est de corriger les vices des hommes je ne vois pas par quelle raison il y en aura de privilégiés. Celui-ci est, dans l’État, d’une conséquence bien plus dangereuse que tous les autres ; et nous avons vu que le théâtre a une grande vertu pour la correction. Les plus beaux traits d’une sérieuse morale sont moins puissants, le plus souvent, que ceux de la satire ; et rien ne reprend mieux la plupart des hommes que la peinture de leurs défauts. C’est une grande atteinte aux vices, que de les exposer à la risée de tout le monde. On souffre aisément des répréhensions ; mais on ne souffre point la raillerie. On veut bien être méchant ; mais on ne veut point être ridicule.
43On me reproche d’avoir mis des termes de piété dans la bouche de mon imposteur. Hé ! pouvais-je m’en empêcher, pour bien représenter le caractère d’un hypocrite ? Il suffit, ce me semble, que je fasse connaître les motifs criminels qui lui font dire les choses, et que j’en aie retranché les termes consacrés, dont on aurait eu peine à lui entendre faire un mauvais usage. — Mais il débite au quatrième acte une morale pernicieuse. — Mais cette morale est-elle quelque chose dont tout le monde n’eût les oreilles rebattues ? Dit-elle rien de nouveau dans ma comédie ? Et peut-on craindre que des choses si généralement détestées fassent quelque impression dans les esprits ; que je les rende dangereuses en les faisant monter sur le théâtre ; qu’elles reçoivent quelque autorité de la bouche d’un scélérat ? Il n’y a nulle apparence à cela ; et l’on doit approuver la comédie du Tartuffe, ou condamner généralement toutes les comédies.
44C’est à quoi l’on s’attache furieusement depuis un temps ; et jamais on ne s’était si fort déchaîné contre le théâtre. Je ne puis pas nier qu’il n’y ait eu des Pères de l’Église qui ont condamné la comédie ; mais on ne peut pas me nier aussi qu’il n’y en ait eu quelques uns qui l’ont traitée un peu plus doucement. Ainsi l’autorité dont on prétend appuyer la censure est détruite par ce partage : et toute la conséquence qu’on peut tirer de cette diversité d’opinions en des esprits éclairés des mêmes lumières, c’est qu’ils ont pris la comédie différemment, et que les uns l’ont considérée dans sa pureté, lorsque les autres l’ont regardée dans sa corruption, et confondue avec tous ces vilains spectacles qu’on a eu raison de nommer des spectacles de turpitude.
45Et en effet, puisqu’on doit discourir des choses et non pas des mots, et que la plupart des contrariétés viennent de ne se pas entendre, et d’envelopper dans un même mot des choses opposées, il ne faut qu’ôter le voile de l’équivoque, et regarder ce qu’est la comédie en soi, pour voir si elle est condamnable. On connaîtra, sans doute, que, n’étant autre chose qu’un poème ingénieux, qui, par des leçons agréables, reprend les défauts des hommes, on ne saurait la censurer sans injustice ; et, si nous voulons ouïr là-dessus le témoignage de l’antiquité, elle nous dira que ses plus célèbres philosophes ont donné des louanges à la comédie, eux qui faisaient profession d’une sagesse si austère, et qui criaient sans cesse après les vices de leur siècle. Elle nous fera voir qu’Aristote a consacré des veilles au théâtre, et s’est donné le soin de réduire en préceptes l’art de faire des comédies. Elle nous apprendra que de ses plus grands hommes, et des premiers en dignité, ont fait gloire d’en composer eux-mêmes ; qu’il y en a eu d’autres qui n’ont pas dédaigné de réciter en public celles qu’ils avoient composées, que la Grèce a fait pour cet art éclater son estime, par les prix glorieux et par les superbes théâtres dont elle a voulu l’honorer ; et que, dans Rome enfin, ce même art a reçu aussi des honneurs extraordinaires : je ne dis pas dans Rome débauchée, et sous la licence des empereurs, mais dans Rome disciplinée, sous la sagesse des consuls, et dans le temps de la vigueur de la vertu romaine.
46J’avoue qu’il y a eu des temps ou la comédie s’est corrompue. Et qu’est-ce que dans le monde on ne corrompt point tous les jours ? Il n’y a chose si innocente où les hommes ne puissent porter du crime ; point d’art si salutaire dont ils ne soient capables de renverser les intentions ; rien de si bon en soi qu’ils ne puissent tourner à de mauvais usages. La médecine est un art profitable, et chacun la révère comme une des plus excellentes choses que nous ayons ; et cependant il y a eu des temps où elle s’est rendue odieuse, et souvent on en a fait un art d’empoisonner les hommes. La philosophie est un présent du ciel ; elle nous a été donnée pour porter nos esprits à la connaissance d’un Dieu, par la contemplation des merveilles de la nature ; et pourtant on n’ignore pas que souvent en l’a détournée de son emploi, et qu’on l’a occupée publiquement à soutenir l’impiété. Les choses même les plus saintes ne sont point à couvert de la corruption des hommes ; et nous voyons des scélérats qui, tous les jours, abusent de la piété, et la font servir méchamment aux crimes les plus grands. Mais on ne laisse pas pour cela de faire les distinctions qu’il est besoin de faire. On n’enveloppe point dans une fausse conséquence la bonté des choses que l’on corrompt, avec la malice des corrupteurs. On sépare toujours le mauvais usage d’avec l’intention de l’art ; et, comme on ne s’avise point de défendre la médecine pour avoir été bannie de Rome, ni la philosophie pour avoir été condamnée publiquement dans Athènes, on ne doit point aussi vouloir interdire la comédie pour avoir été censurée en de certains temps. Cette censure a eu ses raisons, qui ne subsistent point ici. Elle s’est renfermée dans ce qu’elle a pu voir ; et nous ne devons point la tirer des bornes qu’elle s’est données, l’étendre plus loin qu’il ne faut, et lui faire embrasser l’innocent avec le coupable. La comédie qu’elle a eu dessein d’attaquer n’est point du tout la comédie que nous voulons défendre. Il se faut bien garder de confondre celle-là avec celle-ci. Ce sont deux personnes de qui les mœurs sont tout à fait opposées. Elles n’ont aucun rapport l’une avec l’autre que la ressemblance du nom, et ce serait une injustice épouvantable que de vouloir condamner Olympe, qui est femme de bien, parce qu’il y a une Olympe qui a été une débauchée. De semblables arrêts, sans doute, feraient un grand désordre dans le monde. Il n’y aurait rien par là qui ne fût condamné ; et puisque l’on ne garde point cette rigueur à tant de choses dont on abuse tous les jours, on doit bien faire la même grâce à la comédie, et approuver les pièces de théâtre où l’on verra régner l’instruction et l’honnêteté.
47Je sais qu’il y a des esprits dont la délicatesse ne peut souffrir aucune comédie ; qui disent que les plus honnêtes sont les plus dangereuses ; que les passions que l’on y dépeint sont d’autant plus touchantes qu’elles sont pleines de vertu, et que les âmes sont attendries par ces sortes de représentations. Je ne vois pas quel grand crime c’est que de s’attendrir à la vue d’une passion honnête ; et c’est un haut étage de vertu que cette pleine insensibilité où ils veulent faire monter notre âme. Je doute qu’une si grande perfection soit dans les forces de la nature humaine ; et je ne sais s’il n’est pas mieux de travailler à rectifier et adoucir les passions des hommes que de vouloir les retrancher entièrement. J’avoue qu’il y a des lieux qu’il vaut mieux fréquenter que le théâtre ; et si l’on veut blâmer toutes les choses qui ne regardent pas directement Dieu et notre salut, il est certain que la comédie en doit être, et je ne trouve point mauvais qu’elle soit condamnée avec le reste ; mais supposé, comme il est vrai, que les exercices de la piété souffrent des intervalles, et que les hommes aient besoin de divertissement, je soutiens qu’on ne leur en peut trouver un qui soit plus innocent que la comédie. Je me suis étendu trop loin. Finissons par un mot d’un grand prince sur la comédie du Tartuffe.
48Huit jours après qu’elle eut été défendue, on représenta devant la cour une pièce intitulée Scaramouche ermite ; et le roi, en sortant, dit au grand prince que je veux dire : « Je voudrais bien savoir pourquoi les gens qui se scandalisent si fort de la comédie de Molière ne disent mot de celle de Scaramouche ; » à quoi le prince répondit : « La raison de cela, c’est que la comédie de Scaramouche joue le ciel et la religion, dont ces messieurs-là ne se soucient point : mais celle de Molière les joue eux-mêmes ; c’est ce qu’ils ne peuvent souffrir. »
50Sur la comédie du Tartuffe, qui n’avait pas encore été représenté en public.
52Le devoir de la comédie étant de corriger les hommes en les divertissant, j’ai cru que, dans l’emploi où je me trouve, je n’avais rien de mieux à faire que d’attaquer par des peintures ridicules les vices de mon siècle ; et comme l’hypocrisie, sans doute, en est un des plus en usage, des plus incommodes et des plus dangereux, j’avais eu, Sire, la pensée que je ne rendrais pas un petit service à tous les honnêtes gens de votre royaume, si je faisais une comédie qui décriât les hypocrites, et mit en vue, comme il faut, toutes les grimaces étudiées de ces gens de bien à outrance, toutes les friponneries couvertes de ces faux-monnayeurs en dévotion, qui veulent attraper les hommes avec un zèle contrefait et une charité sophistiquée.
53Je l’ai faite, Sire, cette comédie, avec tout le soin, comme je crois, et toutes les circonspections que pouvait demander la délicatesse de la matière ; et pour mieux conserver l’estime et le respect qu’on doit aux vrais dévots, j’en ai distingué le plus que j’ai pu le caractère que j’avais à toucher. Je n’ai point laissé d’équivoque, j’ai ôté ce qui pouvait confondre le bien avec le mal, et ne me suis servi dans cette peinture que des couleurs expresses et des traits essentiels qui font reconnaître d’abord un véritable et franc hypocrite.
54Cependant toutes mes précautions ont été inutiles. On a profité, Sire, de la délicatesse de votre âme sur les matières de religion, et l’on a su vous prendre par l’endroit seul que vous êtes prenable, je veux dire par le respect des choses saintes. Les tartuffes, sous main, ont eu l’adresse de trouver grâce auprès de Votre Majesté ; et les originaux enfin ont fait supprimer la copie, quelque innocente qu’elle fût, et quelque ressemblante qu’on la trouvât.
55Bien que ce m’eût été un coup sensible que la suppression de cet ouvrage, mon malheur pourtant était adouci par la manière dont Votre Majesté s’était expliquée sur ce sujet ; et j’ai cru, Sire, qu’elle m’ôtait tout lieu de me plaindre, ayant eu la bonté de déclarer qu’elle ne trouvait rien à dire dans cette comédie qu’elle me défendait de produire en public.
56Mais, malgré cette glorieuse déclaration du plus grand roi du monde et du plus éclairé, malgré l’approbation encore de M. le légat, et de la plus grande partie de nos prélats, qui tous, dans les lectures particulières que je leur ai faites de mon ouvrage, se sont trouvés d’accord avec les sentiments de Votre Majesté ; malgré tout cela, dis-je, on voit un livre composé par le curé de… qui donne hautement un démenti à tous ces augustes témoignages. Votre Majesté a beau dire, et M. le légat et MM. les prélats ont beau donner leur jugement, ma comédie, sans l’avoir vue, est diabolique, et diabolique mon cerveau ; je suis un démon vêtu de chair et habillé en homme, un libertin, un impie digne d’un supplice exemplaire. Ce n’est pas assez que le feu expie en public mon offense, j’en serais quitte à trop bon marché : le zèle charitable de ce galant homme de bien n’a garde de demeurer là ; il ne veut point que j’aie de miséricorde auprès de Dieu, il veut absolument que je sois damné, c’est une affaire résolue.
57Ce livre, Sire, a été présenté à Votre Majesté ; et, sans doute, elle juge bien elle-même combien il m’est fâcheux de me voir exposé tous les jours aux insultes de ces messieurs ; quel tort me feront dans le monde de telles calomnies, s’il faut qu’elles soient tolérées ; et quel intérêt j’ai enfin à me purger de son imposture, et à faire voir au public que ma comédie n’est rien moins que ce qu’on veut qu’elle soit. Je ne dirai point, Sire, ce que j’aurais à demander pour ma réputation, et pour justifier à tout le monde l’innocence de mon ouvrage : les rois éclairés, comme vous, n’ont pas besoin qu’on leur marque ce qu’on souhaite ; ils voient, comme Dieu, ce qu’il nous faut, et savent mieux que nous ce qu’ils nous doivent accorder. Il me suffit de mettre mes intérêts entre les mains de Votre Majesté ; et j’attends d’elle, avec respect, tout ce qu’il lui plaira d’ordonner là-dessus.
59Dans son camp devant la ville de Lille en Flandre, par les nommés de La Thorillière et de La Grange, comédiens de Sa Majesté, et compagnons du sieur Molière, sur la défense qui fut faite, le 6 août 1667, de représenter le Tartuffe jusques à nouvel ordre de Sa Majesté.
61C’est une chose bien téméraire à moi que de venir importuner un grand monarque au milieu de ses glorieuses conquêtes ; mais, dans l’état où je me vois, où trouver, Sire, une protection qu’au lieu où je la viens chercher ? Et qui puis-je solliciter contre l’autorité de la puissance qui m’accable, que la source de la puissance et de l’autorité, que le juste dispensateur des ordres absolus, que le souverain juge et le maître de toutes choses ?
62Ma comédie, Sire, n’a pu jouir ici des bontés de Votre Majesté. En vain je l’ai produite sous le titre de l’Imposteur, et déguisé le personnage sous l’ajustement d’un homme du monde ; j’ai eu beau lui donner un petit chapeau, de grands cheveux, un grand collet, une épée, et des dentelles sur tout l’habit, mettre en plusieurs endroits des adoucissements, et retrancher avec soin tout ce que j’ai jugé capable de fournir l’ombre d’un prétexte aux célèbres originaux du portrait que je voulais faire : tout cela n’a de rien servi. La cabale s’est réveillée aux simples conjectures qu’ils ont pu avoir de la chose. Ils ont trouvé moyen de surprendre des esprits qui, dans toute autre matière, font une haute profession de ne se point laisser surprendre. Ma comédie n’a pas plutôt paru, qu’elle s’est vue foudroyée par le coup d’un pouvoir qui doit imposer du respect ; et tout ce que j’ai pu faire en cette rencontre pour me sauver moi-même de l’éclat de cette tempête, c’est de dire que Votre Majesté avait eu la bonté de m’en permettre la représentation, et que je n’avais pas cru qu’il fût besoin de demander cette permission à d’autres, puisqu’il n’y avait qu’elle seule qui me l’eût défendue.
63Je ne doute point, Sire, que les gens que je peins dans ma comédie ne remuent bien des ressorts auprès de Votre Majesté, et ne jettent dans leur parti, comme ils l’ont déjà fait, de véritables gens de bien, qui sont d’autant plus prompts à se laisser tromper qu’ils jugent d’autrui par eux-mêmes. Ils ont l’art de donner de belles couleurs à toutes leurs intentions. Quelque mine qu’ils fassent, ce n’est point du tout l’intérêt de Dieu, qui les peut émouvoir : ils l’ont assez montré dans les comédies qu’ils ont souffert qu’on ait jouées tant de fois en public sans en dire le moindre mot. Celles-là n’attaquaient que la piété et la religion, dont ils se soucient fort peu : mais celle-ci les attaque et les joue eux-mêmes ; et c’est ce qu’ils ne peuvent souffrir. Ils ne sauraient me pardonner de dévoiler leurs impostures aux yeux de tout le monde ; et, sans doute, on ne manquera pas de dire à Votre Majesté que chacun s’est scandalisé de ma comédie. Mais la vérité pure, Sire, c’est que tout Paris ne s’est scandalisé que de la défense qu’on en a fait, que les plus scrupuleux en ont trouvé la représentation profitable, et qu’on s’est étonné que des personnes d’une probité si connue aient eu une si grande déférence pour des gens qui devraient être l’horreur de tout le monde, et sont si opposés à la véritable piété, dont elles font profession.
64J’attends avec respect l’arrêt que Votre Majesté daignera prononcer sur cette matière : mais il est très assuré, Sire, qu’il ne faut plus que je songe à faire des comédies, si les tartuffes ont l’avantage ; qu’ils prendront droit par là de me persécuter plus que jamais, et voudront trouver à redire aux choses les plus innocentes qui pourront sortir de ma plume.
65Daignent vos bontés, Sire, me donner une protection contre leur rage envenimée ! et puissé-je, au retour d’une campagne si glorieuse, délasser Votre Majesté des fatigues de ses conquêtes, lui donner d’innocents plaisirs après de si nobles travaux, et faire rire le monarque qui fait trembler toute l’Europe.
66Présenté au roi le 5 février 1669.
68Un fort honnête médecin, dont j’ai l’honneur d’être le malade, me promet et veut s’obliger par-devant notaire de me faire vivre encore trente années, si je puis lui obtenir une grâce de Votre Majesté. Je lui ai dit, sur sa promesse, que je ne lui demandais pas tant, et que je serais satisfait de lui pourvu qu’il s’obligeât de ne me point tuer. Cette grâce, Sire, est un canonicat de votre chapelle royale de Vincennes, vacant par la mort de…
69Oserais-je demander encore cette grâce à Votre Majesté le propre jour de la grande résurrection de Tartuffe, ressuscité par vos bontés ? Je suis, par cette première faveur, réconcilié avec les dévots ; et je le serais, par cette seconde, avec les médecins. C’est pour moi, sans doute, trop de grâces à la fois ; mais peut-être n’en est-ce pas trop pour Votre Majesté ; et j’attends, avec un peu d’espérance respectueuse, la réponse de mon placet.
70- Mme Pernelle, mère d’Orgon.
71- Orgon, mari d’Elmire.
72- Elmire, femme d’Orgon.
74- Mariane, fille d’Orgon et amante de Valère.
75- Valère, amant de Mariane.
76- Cléante, beau-frère d’Orgon.
77- Tartuffe, faux dévot.
78- Dorine, suivante de Mariane.
81- Flipote, servante de madame Pernelle.
82La scène est à Paris dans la maison d’Orgon.
83Madame Pernelle, Elmire, Cléante, Damis, Dorine, Flipote.
85Allons, Flipote, allons ; que d’eux je me délivre.
87Vous marchez d’un tel pas, qu’on a peine à vous suivre.
89Laissez, ma bru, laissez ; ne venez pas plus loin ;
90Ce sont toutes façons dont je n’ai pas besoin.
92De ce que l’on vous doit envers vous on s’acquitte.
93Mais, ma mère, d’où vient que vous sortez si vite ?
95C’est que je ne puis voir tout ce ménage-ci,
96Et que de me complaire on ne prend nul souci.
97Oui, je sors de chez vous fort mal édifiée :
98Dans toutes mes leçons j’y suis contrariée ;
99On n’y respecte rien, chacun y parle haut,
100Et c’est tout justement la cour du roi Pétaud.
104Vous êtes, ma mie, une fille suivante,
105Un peu trop forte en gueule, et fort impertinente ;
106Vous vous mêlez sur tout de dire votre avis.
110Vous êtes un sot en trois lettres, mon fils ;
111C’est moi qui vous le dis, qui suis votre grand’mère ;
112Et j’ai prédit cent fois à mon fils, votre père,
113Que vous preniez tout l’air d’un méchant garnement,
114Et ne lui donneriez jamais que du tourment.
118Mon Dieu ! sa sœur, vous faites la discrète,
119Et vous n’y touchez pas, tant vous semblez doucette ;
120Mais il n’est, comme on dit, pire eau que l’eau qui dort,
121Et vous menez sous chape un train que je hais fort.
125Ma bru, qu’il ne vous en déplaise,
126Votre conduite, en tout, est tout à fait mauvaise ;
127Vous devriez leur mettre un bon exemple aux yeux ;
128Et leur défunte mère en usait beaucoup mieux.
129Vous êtes dépensière ; et cet état me blesse,
130Que vous alliez vêtue ainsi qu’une princesse.
131Quiconque à son mari veut plaire seulement,
132Ma bru, n’a pas besoin de tant d’ajustement.
134Mais, madame, après tout…
136Pour vous, monsieur son frère,
137Je vous estime fort, vous aime, et vous révère ;
138Mais enfin si j’étais de mon fils son époux,
139Je vous prierais bien fort de n’entrer point chez nous.
140Sans cesse vous prêchez des maximes de vivre
141Qui par d’honnêtes gens ne se doivent point suivre.
142Je vous parle un peu franc ; mais c’est là mon humeur,
143Et je ne mâche point ce que j’ai sur le cœur.
145Votre Monsieur Tartuffe est bien heureux, sans doute…
147C’est un homme de bien qu’il faut que l’on écoute ;
148Et je ne puis souffrir sans me mettre en courroux,
149De le voir querellé par un fou comme vous.
151Quoi ! je souffrirai, moi, qu’un cagot de critique
152Vienne usurper céans un pouvoir tyrannique ;
153Et que nous ne puissions à rien nous divertir,
154Si ce beau monsieur-là n’y daigne consentir ?
156S’il le faut écouter, et croire à ses maximes,
157On ne peut faire rien, qu’on ne fasse des crimes ;
158Car il contrôle tout, ce critique zélé.
160Et tout ce qu’il contrôle est fort bien contrôlé.
161C’est au chemin du ciel qu’il prétend vous conduire :
162Et mon fils à l’aimer vous devrait tous induire.
164Non, voyez-vous, ma mère, il n’est père ni rien,
165Qui me puisse obliger à lui vouloir du bien :
166Je trahirais mon cœur de parler d’autre sorte.
167Sur ses façons de faire à tous coups je m’emporte :
168J’en prévois une suite, et qu’avec ce pied-plat
169Il faudra que j’en vienne à quelque grand éclat.
171Certes, c’est une chose aussi qui scandalise
172De voir qu’un inconnu céans s’impatronise ;
173Qu’un gueux, qui, quand il vint, n’avait pas de souliers,
174Et dont l’habit entier valait bien six deniers,
175En vienne jusque-là que de se méconnaître,
176De contrarier tout, et de faire le maître.
178Eh ! merci de ma vie, il en irait bien mieux
179Si tout se gouvernait par ses ordres pieux.
181Il passe pour un saint dans votre fantaisie :
182Tout son fait, croyez-moi, n’est rien qu’hypocrisie.
186À lui, non plus qu’à son Laurent,
187Je ne me fierais, moi, que sur un bon garant.
189J’ignore ce qu’au fond le serviteur peut être ;
190Mais pour homme de bien je garantis le maître.
191Vous ne lui voulez mal et ne le rebutez
192Qu’à cause qu’il vous dit à tous vos vérités.
193C’est contre le péché que son cœur se courrouce
194Et l’intérêt du ciel est tout ce qui le pousse.
196Oui ; mais pourquoi, surtout depuis un certain temps,
197Ne saurait-il souffrir qu’aucun hante céans ?
198En quoi blesse le ciel une visite honnête,
199Pour en faire un vacarme à nous rompre la tête ?
200Veut-on que là-dessus je m’explique entre nous ?…
202Je crois que de madame il est, ma foi, jaloux.
204Taisez-vous, et songez aux choses que vous dites.
205Ce n’est pas lui tout seul qui blâme ces visites :
206Tout ce tracas qui suit les gens que vous hantez,
207Ces carrosses sans cesse à la porte plantés,
208Et de tant de laquais le bruyant assemblage,
209Font un éclat fâcheux dans tout le voisinage.
210Je veux croire qu’au fond il ne se passe rien ;
211Mais enfin on en parle, et cela n’est pas bien.
213Hé ! voulez-vous, madame, empêcher qu’on ne cause ?
214Ce serait dans la vie une fâcheuse chose,
215Si, pour les sots discours où l’on peut être mis,
216Il fallait renoncer à ses meilleurs amis.
217Et quand même on pourrait se résoudre à le faire,
218Croiriez-vous obliger tout le monde à se taire ?
219Contre la médisance il n’est point de rempart.
220À tous les sots caquets n’ayons donc nul égard ;
221Efforçons-nous de vivre avec toute innocence,
222Et laissons aux causeurs une pleine licence.
224Daphné, notre voisine, et son petit époux,
225Ne seraient-ils point ceux qui parlent mal de nous ?
226Ceux de qui la conduite offre le plus à rire
227Sont toujours sur autrui les premiers à médire :
228Ils ne manquent jamais de saisir promptement
229L’apparente lueur du moindre attachement,
230D’en semer la nouvelle avec beaucoup de joie,
231Et d’y donner le tour qu’ils veulent qu’on y croie ;
232Des actions d’autrui, teintes de leurs couleurs,
233Ils pensent dans le monde autoriser les leurs,
234Et, sous le faux espoir de quelque ressemblance,
235Aux intrigues qu’ils ont donner de l’innocence,
236Ou faire ailleurs tomber quelques traits partagés
237De ce blâme public dont ils sont trop chargés.
239Tous ces raisonnements ne font rien à l’affaire.
240On sait qu’Orante mène une vie exemplaire ;
241Tous ses soins vont au ciel ; et j’ai su, par des gens,
242Qu’elle condamne fort le train qui vient céans.
244L’exemple est admirable, et cette dame est bonne !
245Il est vrai qu’elle vit en austère personne ;
246Mais l’âge, dans son âme, a mis ce zèle ardent,
247Et l’on sait qu’elle est prude, à son corps défendant.
248Tant qu’elle a pu des cœurs attirer les hommages,
249Elle a fort bien joui de tous ses avantages ;
250Mais, voyant de ses yeux tous les brillants baisser,
251Au monde qui la quitte elle veut renoncer,
252Et du voile pompeux d’une haute sagesse
253De ses attraits usés déguiser la faiblesse.
254Ce sont là les retours des coquettes du temps :
255Il leur est dur de voir déserter les galants.
256Dans un tel abandon, leur sombre inquiétude
257Ne voit d’autre recours que le métier de prude ;
258Et la sévérité de ces femmes de bien
259Censure toute chose, et ne pardonne à rien.
260Hautement d’un chacun elles blâment la vie,
261Non point par charité, mais par un trait d’envie,
262Qui ne saurait souffrir qu’une autre ait les plaisirs
263Dont le penchant de l’âge a sevré leurs désirs.
264Madame Pernelle, à Elmire.
265Voilà les contes bleus qu’il vous faut pour vous plaire,
266Ma bru. L’on est chez vous contrainte de se taire :
267Car madame, à jaser, tient le dé tout le jour.
268Mais enfin je prétends discourir à mon tour :
269Je vous dis que mon fils n’a rien fait de plus sage
270Qu’en recueillant chez soi ce dévot personnage ;
271Que le ciel au besoin l’a céans envoyé
272Pour redresser à tous votre esprit fourvoyé ;
273Que, pour votre salut, vous le devez entendre,
274Et qu’il ne reprend rien qui ne soit à reprendre.
275Ces visites, ces bals, ces conversations,
276Sont du malin esprit toutes inventions.
277Là, jamais on n’entend de pieuses paroles ;
278Ce sont propos oisifs, chansons, et fariboles :
279Bien souvent le prochain en a sa bonne part,
280Et l’on y sait médire et du tiers et du quart.
281Enfin les gens sensés ont leurs têtes troublées
282De la confusion de telles assemblées :
283Mille caquets divers s’y font en moins de rien ;
284Et, comme l’autre jour un docteur dit fort bien,
285C’est véritablement la tour de Babylone,
286Car chacun y babille, et tout du long de l’aune ;
287Et, pour conter l’histoire où ce point l’engagea…
289Voilà-t-il pas monsieur qui ricane déjà !
290Allez chercher vos fous qui vous donnent à rire,
292Et sans… Adieu, ma bru ; je ne veux plus rien dire.
293Sachez que pour céans j’en rabats de moitié,
294Et qu’il fera beau temps quand j’y mettrai le pied.
295(Donnant un soufflet à Flipote.)
296Allons, vous, vous rêvez et bayez aux corneilles.
297Jour de Dieu ! je saurai vous frotter les oreilles.
298Marchons, gaupe, marchons.
301Je n’y veux point aller,
302De peur qu’elle ne vînt encor me quereller,
303Que cette bonne femme…
305Ah ! certes, c’est dommage
306Qu’elle ne vous ouît tenir un tel langage :
307Elle vous dirait bien qu’elle vous trouve bon,
308Et qu’elle n’est point d’âge à lui donner ce nom !
310Comme elle s’est pour rien contre nous échauffée !
311Et que de son Tartuffe elle paraît coiffée !
313Oh ! vraiment, tout cela n’est rien au prix du fils :
314Et, si vous l’aviez vu, vous diriez : C’est bien pis !
315Nos troubles l’avaient mis sur le pied d’homme sage,
316Et, pour servir son prince, il montra du courage.
317Mais il est devenu comme un homme hébété
318Depuis que de Tartuffe on le voit entêté ;
319Il l’appelle son frère et l’aime dans son âme
320Cent fois plus qu’il ne fait mère, fils, fille et femme.
321C’est de tous ses secrets l’unique confident,
322Et de ses actions le directeur prudent ;
323Il le choie, il l’embrasse ; et pour une maîtresse
324On ne saurait, je pense, avoir plus de tendresse :
325À table, au plus haut bout il veut qu’il soit assis ;
326Avec joie il l’y voit manger autant que six ;
327Les bons morceaux de tout, il faut qu’on les lui cède ;
328Et, s’il vient à roter, il lui dit : Dieu vous aide.
329Enfin il en est fou ; c’est son tout, son héros ;
330Il l’admire à tous coups, le cite à tout propos ;
331Ses moindres actions lui semblent des miracles,
332Et tous les mots qu’il dit sont pour lui des oracles.
333Lui, qui connaît sa dupe et qui veut en jouir,
334Par cent dehors fardés a l’art de l’éblouir ;
335Son cagotisme en tire à toute heure des sommes,
336Et prend droit de gloser sur tous tant que nous sommes.
337Il n’est pas jusqu’au fat qui lui sert de garçon,
338Qui ne se mêle aussi de nous faire leçon ;
339Il vient nous sermonner avec des yeux farouches,
340Et jeter nos rubans, notre rouge, et nos mouches.
341Le traître, l’autre jour, nous rompit de ses mains
342Un mouchoir qu’il trouva dans une Fleur des Saints,
343Disant que nous mêlions, par un crime effroyable,
344Avec la sainteté les parures du diable.
345Elmire, Mariane, Damis, Cléante, Dorine.
347Vous êtes bien heureux de n’être point venu
348Au discours qu’à la porte elle nous a tenu.
349Mais j’ai vu mon mari ; comme il ne m’a point vue,
350Je veux aller là-haut attendre sa venue.
352Moi, je l’attends ici pour moins d’amusement ;
353Et je vais lui donner le bonjour seulement.
354Cléante, Damis, Dorine.
356De l’hymen de ma sœur touchez-lui quelque chose :
357J’ai soupçon que Tartuffe à son effet s’oppose,
358Qu’il oblige mon père à des détours si grands ;
359Et vous n’ignorez pas quel intérêt j’y prends…
360Si même ardeur enflamme et ma sœur et Valère,
361La sœur de cet ami, vous le savez, m’est chère ;
365Orgon, Cléante, Dorine.
367Ah ! mon frère, bonjour.
369Je sortais, et j’ai joie à vous voir de retour.
370La campagne à présent n’est pas beaucoup fleurie.
372Dorine… (À Cléante.) Mon beau-frère, attendez, je vous prie.
373Vous voulez bien souffrir, pour m’ôter de souci,
374Que je m’informe un peu des nouvelles d’ici.
376Tout s’est-il, ces deux jours, passé de bonne sorte ?
377Qu’est-ce qu’on fait céans ? comme est-ce qu’on s’y porte ?
379Madame eut avant-hier la fièvre jusqu’au soir,
380Avec un mal de tête étrange à concevoir.
384Tartuffe ! Il se porte à merveille,
385Gros et gras, le teint frais, et la bouche vermeille.
389Le soir elle eut un grand dégoût,
390Et ne put, au souper, toucher à rien du tout,
391Tant sa douleur de tête était encor cruelle !
395Il soupa, lui tout seul, devant elle ;
396Et fort dévotement il mangea deux perdrix,
397Avec une moitié de gigot en hachis.
401La nuit se passa tout entière
402Sans qu’elle pût fermer un moment la paupière ;
403Des chaleurs l’empêchaient de pouvoir sommeiller,
404Et jusqu’au jour, près d’elle, il nous fallut veiller.
408Pressé d’un sommeil agréable,
409Il passa dans sa chambre au sortir de la table ;
410Et dans son lit bien chaud il se mit tout soudain,
411Où, sans trouble, il dormit jusques au lendemain.
415À la fin, par nos raisons gagnée,
416Elle se résolut à souffrir la saignée ;
417Et le soulagement suivit tout aussitôt.
421Il reprit courage comme il faut ;
422Et, contre tous les maux fortifiant son âme,
423Pour réparer le sang qu’avait perdu madame,
424But, à son déjeuner, quatre grands coups de vin.
428Tous deux se portent bien enfin ;
429Et je vais à madame annoncer, par avance,
430La part que vous prenez à sa convalescence.
433À votre nez, mon frère, elle se rit de vous :
434Et, sans avoir dessein de vous mettre en courroux,
435Je vous dirai tout franc que c’est avec justice.
436A-t-on jamais parlé d’un semblable caprice ?
437Et se peut-il qu’un homme ait un charme aujourd’hui
438À vous faire oublier toutes choses pour lui ?
439Qu’après avoir chez vous réparé sa misère,
440Vous en veniez au point… ?
442Halte-là, mon beau-frère,
443Vous ne connaissez pas celui dont vous parlez.
445Je ne le connais pas, puisque vous le voulez ;
446Mais enfin, pour savoir quel homme ce peut être…
448Mon frère, vous seriez charmé de le connaître ;
449Et vos ravissements ne prendraient point de fin.
450C’est un homme… qui… ah !… un homme… un homme enfin.
451Qui suit bien ses leçons, goûte une paix profonde
452Et comme du fumier regarde tout le monde.
453Oui, je deviens tout autre avec son entretien ;
454Il m’enseigne à n’avoir affection pour rien ;
455De toutes amitiés il détache mon âme ;
456Et je verrais mourir frère, enfants, mère et femme,
457Que je m’en soucierais autant que de cela.
459Les sentiments humains, mon frère, que voilà !
461Ah ! si vous aviez vu comme j’en fis rencontre,
462Vous auriez pris pour lui l’amitié que je montre.
463Chaque jour à l’église il venait, d’un air doux,
464Tout vis-à-vis de moi se mettre à deux genoux.
465Il attirait les yeux de l’assemblée entière
466Par l’ardeur dont au ciel il poussait sa prière ;
467Il faisait des soupirs, de grands élancements,
468Et baisait humblement la terre à tous moments :
469Et, lorsque je sortais, il me devançait vite
470Pour m’aller, à la porte, offrir de l’eau bénite.
471Instruit par son garçon, qui dans tout l’imitait,
472Et de son indigence, et de ce qu’il était,
473Je lui faisais des dons ; mais, avec modestie,
474Il me voulait toujours en rendre une partie.
475C’est trop, me disait-il, c’est trop de la moitié.
476Je ne mérite pas de vous faire pitié.
477Et, quand je refusais de le vouloir reprendre,
478Aux pauvres, à mes yeux, il allait le répandre.
479Enfin le ciel chez moi me le fit retirer,
480Et depuis ce temps-là tout semble y prospérer.
481Je vois qu’il reprend tout, et qu’à ma femme même
482Il prend, pour mon honneur, un intérêt extrême ;
483Il m’avertit des gens qui lui font les yeux doux,
484Et plus que moi six fois il s’en montre jaloux.
485Mais vous ne croiriez point jusqu’où monte son zèle :
486Il s’impute à péché la moindre bagatelle ;
487Un rien presque suffit pour le scandaliser,
488Jusque-là qu’il se vint l’autre jour accuser
489D’avoir pris une puce en faisant sa prière,
490Et de l’avoir tuée avec trop de colère.
492Parbleu, vous êtes fou, mon frère, que je croi.
493Avec de tels discours, vous moquez-vous de moi ?
494Et que prétendez-vous ? Que tout ce badinage…
496Mon frère, ce discours sent le libertinage :
497Vous en êtes un peu dans votre âme entiché ;
498Et, comme je vous l’ai plus de dix fois prêché,
499Vous vous attirerez quelque méchante affaire.
501Voilà de vos pareils le discours ordinaire :
502Ils veulent que chacun soit aveugle comme eux.
503C’est être libertin que d’avoir de bons yeux ;
504Et qui n’adore pas de vaines simagrées,
505N’a ni respect ni foi pour les choses sacrées.
506Allez, tous vos discours ne me font point de peur ;
507Je sais comme je parle, et le ciel voit mon cœur.
508De tous vos façonniers on n’est point les esclaves.
509Il est de faux dévots ainsi que de faux braves :
510Et, comme on ne voit pas qu’où l’honneur les conduit
511Les vrais braves soient ceux qui font beaucoup de bruit,
512Les bons et vrais dévots, qu’on doit suivre à la trace,
513Ne sont pas ceux aussi qui font tant de grimace.
514Hé quoi ! vous ne ferez nulle distinction
515Entre l’hypocrisie et la dévotion ?
516Vous les voulez traiter d’un semblable langage,
517Et rendre même honneur au masque qu’au visage ;
518Égaler l’artifice à la sincérité,
519Confondre l’apparence avec la vérité,
520Estimer le fantôme autant que la personne,
521Et la fausse monnaie à l’égal de la bonne ?
522Les hommes, la plupart, sont étrangement faits ;
523Dans la juste nature on ne les voit jamais :
524La raison a pour eux des bornes trop petites ;
525En chaque caractère ils passent ses limites,
526Et la plus noble chose, ils la gâtent souvent
527Pour la vouloir outrer et pousser trop avant.
528Que cela vous soit dit en passant, mon beau-frère.
530Oui, vous êtes, sans doute, un docteur qu’on révère,
531Tout le savoir du monde est chez vous retiré ;
532Vous êtes le seul sage et le seul éclairé,
533Un oracle, un Caton, dans le siècle où nous sommes ;
534Et près de vous ce sont des sots que tous les hommes.
536Je ne suis point, mon frère, un docteur révéré,
537Et le savoir chez moi n’est pas tout retiré.
538Mais, en un mot, je sais, pour toute ma science,
539Du faux avec le vrai faire la différence.
540Et comme je ne vois nul genre de héros
541Qui soient plus à priser que les parfaits dévots,
542Aucune chose au monde et plus noble, et plus belle,
543Que la sainte ferveur d’un véritable zèle ;
544Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux
545Que le dehors plâtré d’un zèle spécieux,
546Que ces francs charlatans, que ces dévots de place,
547De qui la sacrilège et trompeuse grimace
548Abuse impunément, et se joue, à leur gré,
549De ce qu’ont les mortels de plus saint et sacré ;
550Ces gens qui, par une âme à l’intérêt soumise,
551Font de dévotion métier et marchandise,
552Et veulent acheter crédit et dignités
553À prix de faux clins d’yeux et d’élans affectés ;
554Ces gens, dis-je, qu’on voit, d’une ardeur non commune,
555Par le chemin du ciel courir à leur fortune ;
556Qui, brûlants et priants, demandent chaque jour,
557Et prêchent la retraite au milieu de la cour ;
558Qui savent ajuster leur zèle avec leurs vices,
559Sont prompts, vindicatifs, sans foi, pleins d’artifices,
560Et, pour perdre quelqu’un, couvrent insolemment
561De l’intérêt du ciel leur fier ressentiment ;
562D’autant plus dangereux dans leur âpre colère,
563Qu’ils prennent contre nous des armes qu’on révère,
564Et que leur passion, dont on leur sait bon gré,
565Veut nous assassiner avec un fer sacré :
566De ce faux caractère on en voit trop paraître.
567Mais les dévots de cœur sont aisés à connaître.
568Notre siècle, mon frère, en expose à nos yeux
569Qui peuvent nous servir d’exemples glorieux.
570Regardez Ariston, regardez Périandre,
571Oronte, Alcidamas, Polydore, Clitandre ;
572Ce titre par aucun ne leur est débattu ;
573Ce ne sont point du tout fanfarons de vertu,
574On ne voit point en eux ce faste insupportable,
575Et leur dévotion est humaine, est traitable :
576Ils ne censurent point toutes nos actions,
577Ils trouvent trop d’orgueil dans ces corrections ;
578Et, laissant la fierté des paroles aux autres,
579C’est par leurs actions qu’ils reprennent les nôtres.
580L’apparence du mal a chez eux peu d’appui,
581Et leur âme est portée à juger bien d’autrui.
582Point de cabale en eux, point d’intrigues à suivre ;
583On les voit, pour tous soins, se mêler de bien vivre.
584Jamais contre un pécheur ils n’ont d’acharnement,
585Ils attachent leur haine au péché seulement,
586Et ne veulent point prendre avec un zèle extrême
587Les intérêts du ciel, plus qu’il ne veut lui-même.
588Voilà mes gens, voilà comme il en faut user,
589Voilà l’exemple enfin qu’il se faut proposer.
590Votre homme, à dire vrai, n’est pas de ce modèle :
591C’est de fort bonne foi que vous vantez son zèle ;
592Mais par un faux éclat je vous crois ébloui.
594Monsieur mon cher beau-frère, avez-vous tout dit ?
600De grâce, un mot, mon frère.
601Laissons là ce discours. Vous savez que Valère,
602Pour être votre gendre, a parole de vous.
606Vous aviez pris jour pour un lien si doux.
610Pourquoi donc en différer la fête ?
614Auriez-vous autre pensée en tête ?
618Vous voulez manquer à votre foi ?
622Nul obstacle, je croi,
623Ne vous peut empêcher d’accomplir vos promesses.
627Pour dire un mot faut-il tant de finesses ?
628Valère, sur ce point, me fait vous visiter.
630Le ciel en soit loué !
632Mais que lui reporter ?
634Tout ce qu’il vous plaira.
636Mais il est nécessaire
637De savoir vos desseins. Quels sont-ils donc ?
640Ce que le ciel voudra.
642Mais parlons tout de bon.
643Valère a votre foi ; la tiendrez-vous, ou non ?
647Pour son amour je crains une disgrâce,
648Et je dois l’avertir de tout ce qui se passe.
655Approchez. J’ai de quoi
656Vous parler en secret.
657Mariane, à Orgon, qui regarde dans un petit cabinet.
661Si quelqu’un n’est point là qui pourrait nous entendre,
662Car ce petit endroit est propre pour surprendre.
663Or sus, nous voilà bien. J’ai, Mariane, en vous
664Reconnu de tout temps un esprit assez doux,
665Et de tout temps aussi vous m’avez été chère.
667Je suis fort redevable à cet amour de père.
669C’est fort bien dit, ma fille ; et, pour le mériter,
670Vous devez n’avoir soin que de me contenter.
672C’est où je mets aussi ma gloire la plus haute.
674Fort bien. Que dites-vous de Tartuffe notre hôte ?
678Vous. Voyez bien comme vous répondrez.
680Hélas ! j’en dirai, moi, tout ce que vous voudrez.
681Orgon, Mariane, Dorine, entrant doucement et se tenant derrière Orgon, sans être vue.
683C’est parler sagement… Dites-moi donc, ma fille,
684Qu’en toute sa personne un haut mérite brille,
685Qu’il touche votre cœur, et qu’il vous serait doux
686De le voir par mon choix devenir votre époux.
688(Mariane se recule avec surprise.)
702Qui voulez-vous, mon père, que je dise
703Qui me touche le cœur, et qu’il me serait doux
704De voir, par votre choix, devenir mon époux ?
708Il n’en est rien, mon père, je vous jure.
709Pourquoi me faire dire une telle imposture ?
711Mais je veux que cela soit une vérité ;
712Et c’est assez pour vous que je l’aie arrêté.
714Quoi ! vous voulez, mon père ?…
716Oui, je prétends, ma fille,
717Unir, par votre hymen, Tartuffe à ma famille.
718Il sera votre époux, j’ai résolu cela ;
720Et comme sur vos vœux je… Que faites-vous là ?
721La curiosité qui vous presse est bien forte,
722Ma mie, à nous venir écouter de la sorte.
724Vraiment, je ne sais pas si c’est un bruit qui part
725De quelque conjecture ou d’un coup de hasard ;
726Mais de ce mariage on m’a dit la nouvelle,
727Et j’ai traité cela de pure bagatelle.
729Quoi donc ! la chose est-elle incroyable ?
732Que vous-même, monsieur, je ne vous en crois point.
734Je sais bien le moyen de vous le faire croire.
736Oui ! oui ! vous nous contez une plaisante histoire !
738Je conte justement ce qu’on verra dans peu.
742Ce que je dis, ma fille, n’est point jeu.
744Allez, ne croyez point à monsieur votre père ;
749Non, vous avez beau faire,
750On ne vous croira point.
752À la fin, mon courroux…
754Hé bien ! on vous croit donc ; et c’est tant pis pour vous.
755Quoi ! se peut-il, monsieur, qu’avec l’air d’homme sage,
756Et cette large barbe au milieu du visage,
757Vous soyez assez fou pour vouloir… ?
760Vous avez pris céans certaines privautés
761Qui ne me plaisent point ; je vous le dis, ma mie.
763Parlons sans nous fâcher, monsieur, je vous supplie.
764Vous moquez-vous des gens d’avoir fait ce complot ?
765Votre fille n’est point l’affaire d’un bigot :
766Il a d’autres emplois auxquels il faut qu’il pense.
767Et puis, que vous apporte une telle alliance ?
768À quel sujet aller, avec tout votre bien,
769Choisir un gendre gueux ?…
771Taisez-vous. S’il n’a rien,
772Sachez que c’est par là qu’il faut qu’on le révère.
773Sa misère est sans doute une honnête misère ;
774Au-dessus des grandeurs elle doit l’élever,
775Puisque enfin de son bien il s’est laissé priver
776Par son trop peu de soin des choses temporelles,
777Et sa puissante attache aux choses éternelles.
778Mais mon secours pourra lui donner les moyens
779De sortir d’embarras, et rentrer dans ses biens :
780Ce sont fiefs qu’à bon titre au pays on renomme ;
781Et, tel que l’on le voit, il est bien gentilhomme.
783Oui, c’est lui qui le dit ; et cette vanité,
784Monsieur, ne sied pas bien avec la piété.
785Qui d’une sainte vie embrasse l’innocence
786Ne doit point tant prôner son nom et sa naissance,
787Et l’humble procédé de la dévotion
788Souffre mal les éclats de cette ambition.
789À quoi bon cet orgueil ?… Mais ce discours vous blesse :
790Parlons de sa personne, et laissons sa noblesse.
791Ferez-vous possesseur, sans quelque peu d’ennui,
792D’une fille comme elle un homme comme lui ?
793Et ne devez-vous pas songer aux bienséances,
794Et de cette union prévoir les conséquences ?
795Sachez que d’une fille on risque la vertu,
796Lorsque dans son hymen son goût est combattu ;
797Que le dessein d’y vivre en honnête personne
798Dépend des qualités du mari qu’on lui donne,
799Et que ceux dont partout on montre au doigt le front,
800Font leurs femmes souvent ce qu’on voit qu’elles sont.
801Il est bien difficile enfin d’être fidèle
802À de certains maris faits d’un certain modèle ;
803Et qui donne à sa fille un homme qu’elle hait,
804Est responsable au ciel des fautes qu’elle fait.
805Songez à quels périls votre dessein vous livre.
807Je vous dis qu’il me faut apprendre d’elle à vivre !
809Vous n’en feriez que mieux de suivre mes leçons.
811Ne nous amusons point, ma fille, à ces chansons ;
812Je sais ce qu’il vous faut, et je suis votre père.
813J’avais donné pour vous ma parole à Valère :
814Mais, outre qu’à jouer on dit qu’il est enclin,
815Je le soupçonne encor d’être un peu libertin ;
816Je ne remarque point qu’il hante les églises.
818Voulez-vous qu’il y coure à vos heures précises,
819Comme ceux qui n’y vont que pour être aperçus ?
821Je ne demande pas votre avis là-dessus.
822Enfin, avec le ciel l’autre est le mieux du monde,
823Et c’est une richesse à nulle autre seconde.
824Cet hymen de tous biens comblera vos désirs,
825Il sera tout confit en douceurs et plaisirs.
826Ensemble vous vivrez, dans vos ardeurs fidèles,
827Comme deux vrais enfants, comme deux tourterelles :
828À nul fâcheux débat jamais vous n’en viendrez ;
829Et vous ferez de lui tout ce que vous voudrez.
831Elle ? elle n’en fera qu’un sot, je vous assure.
833Ouais ! quels discours !
835Je dis qu’il en a l’encolure
836Et que son ascendant, monsieur, l’emportera
837Sur toute la vertu que votre fille aura.
839Cessez de m’interrompre, et songez à vous taire,
840Sans mettre votre nez où vous n’avez que faire.
841Dorine, elle l’interrompt toujours au moment où il se retourne pour parler à sa fille.
842Je n’en parle, monsieur, que pour votre intérêt.
844C’est prendre trop de soin ; taisez-vous, s’il vous plaît.
846Si l’on ne vous aimait…
848Je ne veux pas qu’on m’aime.
850Et je veux vous aimer, monsieur, malgré vous-même.
854Votre honneur m’est cher, et je ne puis souffrir
855Qu’aux brocards d’un chacun vous alliez vous offrir.
857Vous ne vous tairez point ?
860Que de vous laisser faire une telle alliance.
862Te tairas-tu, serpent, dont les traits effrontés… ?
864Ah ! vous êtes dévot, et vous vous emportez ?
866Oui, ma bile s’échauffe à toutes ces fadaises,
867Et tout résolument je veux que tu te taises.
869Soit. Mais, ne disant mot, je n’en pense pas moins.
871Pense, si tu le veux ; mais applique tes soins.
872(Se retournant vers sa fille.)
873À ne m’en point parler, ou… Suffit. Comme sage,
874J’ai pesé mûrement toutes choses.
880Tartuffe est fait de sorte…
882Oui, c’est un beau museau !
884Que, quand tu n’aurais même aucune sympathie
885Pour tous les autres dons…
888(Orgon se retourne du côté de Dorine, et, les bras croisés, l’écoute et la regarde en face.)
889Si j’étais en sa place, un homme assurément
890Ne m’épouserait pas de force impunément ;
891Et je lui ferais voir, bientôt après la fête,
892Qu’une femme a toujours une vengeance prête.
894Donc de ce que je dis on ne fera nul cas ?
896De quoi vous plaignez-vous ? Je ne vous parle pas.
898Qu’est-ce que tu fais donc ?
900Je me parle à moi-même.
902Fort bien. Pour châtier son insolence extrême,
903Il faut que je lui donne un revers de ma main.
904(Il se met en posture de donner un soufflet à Dorine, et, à chaque mot qu’il dit à sa fille, il se tourne pour regarder Dorine, qui se tient droite sans parler.)
905Ma fille, vous devez approuver mon dessein…
906Croire que le mari… que j’ai su vous élire…
910Je n’ai rien à me dire.
914Il ne me plaît pas, moi.
916Certes, je t’y guettais.
918Quelque sotte, ma foi !…
920Enfin, ma fille, il faut payer d’obéissance ;
921Et montrer pour mon choix entière déférence.
922Dorine, en s’enfuyant.
923Je me moquerais fort de prendre un tel époux.
924Orgon, après avoir manqué de donner un souffler à Dorine.
925Vous avez là, ma fille, une peste avec vous,
926Avec qui, sans péché, je ne saurais plus vivre.
927Je me sens hors d’état maintenant de poursuivre ;
928Ses discours insolents m’ont mis l’esprit en feu,
929Et je vais prendre l’air pour me rasseoir un peu.
932Avez-vous donc perdu, dites-moi, la parole ?
933Et faut-il qu’en ceci je fasse votre rôle ?
934Souffrir qu’on vous propose un projet insensé,
935Sans que du moindre mot vous l’ayez repoussé !
937Contre un père absolu que veux-tu que je fasse ?
939Ce qu’il faut pour parer une telle menace.
943Lui dire qu’un cœur n’aime point par autrui ;
944Que vous vous mariez pour vous, non pas pour lui ;
945Qu’étant celle pour qui se fait toute l’affaire,
946C’est à vous, non à lui, que le mari doit plaire,
947Et que, si son Tartuffe est pour lui si charmant,
948Il le peut épouser sans nul empêchement.
950Un père, je l’avoue, a sur nous tant d’empire,
951Que je n’ai jamais eu la force de rien dire.
953Mais raisonnons. Valère a fait pour vous des pas :
954L’aimez-vous, je vous prie, ou ne l’aimez-vous pas ?
956Ah ! qu’envers mon amour ton injustice est grande,
957Dorine ! me dois-tu faire cette demande ?
958T’ai-je pas là-dessus ouvert cent fois mon cœur ?
959Et sais-tu pas pour lui jusqu’où va mon ardeur ?
961Que sais-je si le cœur a parlé par la bouche,
962Et si c’est tout de bon que cet amant vous touche ?
964Tu me fais un grand tort, Dorine, d’en douter ;
965Et mes vrais sentiments ont su trop éclater.
967Enfin, vous l’aimez donc ?
969Oui, d’une ardeur extrême.
971Et, selon l’apparence, il vous aime de même ?
975Et tous deux brûlez également
976De vous voir mariés ensemble ?
980Sur cette autre union quelle est donc votre attente ?
982De me donner la mort, si l’on me violente.
984Fort bien. C’est un recours où je ne songeais pas ;
985Vous n’avez qu’à mourir pour sortir d’embarras.
986Le remède, sans doute est merveilleux. J’enrage,
987Lorsque j’entends tenir ces sortes de langage.
989Mon Dieu ! de quelle humeur, Dorine, tu te rends !
990Tu ne compatis point aux déplaisirs des gens.
992Je ne compatis point à qui dit des sornettes,
993Et dans l’occasion mollit comme vous faites.
995Mais que veux-tu ? si j’ai de la timidité…
997Mais l’amour dans un cœur veut de la fermeté.
999Mais n’en gardé-je pas pour les feux de Valère ?
1000Et n’est-ce pas à lui de m’obtenir d’un père ?
1002Mais quoi ! si votre père est un bourru fieffé,
1003Qui s’est de son Tartuffe entièrement coiffé
1004Et manque à l’union qu’il avait arrêtée,
1005La faute à votre amant doit-elle être imputée ?
1007Mais, par un haut refus, et d’éclatants mépris,
1008Ferai-je, dans mon choix, voir un cœur trop épris ?
1009Sortirai-je pour lui, quelque éclat dont il brille,
1010De la pudeur du sexe et du devoir de fille ?
1011Et veux-tu que mes feux par le monde étalés… ?
1013Non, non, je ne veux rien. Je vois que vous voulez
1014Être à Monsieur Tartuffe, et j’aurais, quand j’y pense,
1015Tort de vous détourner d’une telle alliance.
1016Quelle raison aurais-je à combattre vos vœux ?
1017Le parti de soi-même est fort avantageux.
1018Monsieur Tartuffe ! oh ! oh ! n’est-ce rien qu’on propose ?
1019Certes, monsieur Tartuffe, à bien prendre la chose,
1020N’est pas un homme, non, qui se mouche du pied ;
1021Et ce n’est pas peu d’heur que d’être sa moitié,
1022Tout le monde déjà de gloire le couronne ;
1023Il est noble chez lui, bien fait de sa personne ;
1024Il a l’oreille rouge et le teint bien fleuri :
1025Vous vivrez trop contente avec un tel mari.
1029Quelle allégresse aurez-vous dans votre âme,
1030Quand d’un époux si beau vous vous verrez la femme !
1032Ah ! cesse, je te prie, un semblable discours ;
1033Et contre cet hymen ouvre-moi du secours.
1034C’en est fait, je me rends, et suis prête à tout faire.
1036Non, il faut qu’une fille obéisse à son père,
1037Voulût-il lui donner un singe pour époux.
1038Votre sort est fort beau : de quoi vous plaignez-vous ?
1039Vous irez par le coche en sa petite ville,
1040Qu’en oncles et cousins vous trouverez fertile,
1041Et vous vous plairez fort à les entretenir.
1042D’abord chez le beau monde on vous fera venir.
1043Vous irez visiter, pour votre bienvenue,
1044Madame la baillive et madame l’élue,
1045Qui d’un siège pliant vous feront honorer.
1046Là, dans le carnaval, vous pourrez espérer
1047Le bal et la grand’bande, assavoir, deux musettes,
1048Et parfois Fagotin, et les marionnettes ;
1049Si pourtant votre époux…
1051Ah ! tu me fais mourir !
1052De tes conseils plutôt songe à me secourir.
1054Je suis votre servante.
1056Hé ! Dorine, de grâce…
1058Il faut, pour vous punir, que cette affaire passe.
1064Si mes vœux déclarés…
1066Point. Tartuffe est votre homme, et vous en tâterez.
1068Tu sais qu’à toi toujours je me suis confiée :
1071Non, vous serez, ma foi, tartufiée.
1073Hé bien ! puisque mon sort ne saurait t’émouvoir,
1074Laisse-moi désormais toute à mon désespoir :
1075C’est de lui que mon cœur empruntera de l’aide ;
1076Et je sais de mes maux l’infaillible remède.
1077(Elle veut s’en aller.)
1079Hé ! là, là, revenez. Je quitte mon courroux.
1080Il faut, nonobstant tout, avoir pitié de vous.
1082Vois-tu, si l’on m’expose à ce cruel martyre,
1083Je te le dis, Dorine, il faudra que j’expire.
1085Ne vous tourmentez point. On peut adroitement
1086Empêcher… Mais voici Valère, votre amant.
1087Valère, Mariane, Dorine.
1089On vient de débiter, madame, une nouvelle
1090Que je ne savais pas, et qui sans doute est belle.
1094Que vous épousez Tartuffe.
1097Que mon père s’est mis en tête ce dessein.
1102La chose vient par lui de m’être proposée.
1104Quoi ! sérieusement ?
1107Il s’est pour cet hymen déclaré hautement.
1109Et quel est le dessein où votre âme s’arrête.
1114La réponse est honnête.
1121Que me conseillez-vous ?
1123Je vous conseille, moi, de prendre cet époux.
1125Vous me le conseillez ?
1132Le choix est glorieux et vaut bien qu’on l’écoute.
1134Hé bien ! c’est un conseil, monsieur, que je reçois.
1136Vous n’aurez pas grand-peine à le suivre, je crois.
1138Pas plus qu’à le donner en a souffert votre âme.
1140Moi, je vous l’ai donné pour vous plaire, madame.
1142Et moi, je le suivrai pour vous faire plaisir.
1143Dorine, se retirant dans le fond du théâtre.
1144Voyons ce qui pourra de ceci réussir.
1146C’est donc ainsi qu’on aime ? Et c’était tromperie,
1149Ne parlons point de cela, je vous prie.
1150Vous m’avez dit tout franc que je dois accepter
1151Celui que pour époux on me veut présenter,
1152Et je déclare, moi, que je prétends le faire,
1153Puisque vous m’en donnez le conseil salutaire.
1155Ne vous excusez point sur mes intentions.
1156Vous aviez pris déjà vos résolutions ;
1157Et vous vous saisissez d’un prétexte frivole
1158Pour vous autoriser à manquer de parole.
1160Il est vrai, c’est bien dit.
1162Sans doute ; et votre cœur
1163N’a jamais eu pour moi de véritable ardeur.
1165Hélas ! permis à vous d’avoir cette pensée.
1167Oui, oui, permis à moi : mais mon âme offensée
1168Vous préviendra peut-être en un pareil dessein ;
1169Et je sais où porter et mes vœux et ma main.
1171Ah ! je n’en doute point ; et les ardeurs qu’excite
1174Mon Dieu ! laissons là le mérite.
1175J’en ai fort peu, sans doute, et vous en faites foi.
1176Mais j’espère aux bontés qu’une autre aura pour moi :
1177Et j’en sais de qui l’âme, à ma retraite ouverte,
1178Consentira sans honte à réparer ma perte.
1180La perte n’est pas grande, et de ce changement
1181Vous vous consolerez assez facilement.
1183J’y ferai mon possible, et vous le pouvez croire.
1184Un cœur qui nous oublie engage notre gloire ;
1185Il faut à l’oublier mettre aussi tous nos soins ;
1186Si l’on n’en vient à bout, on le doit feindre au moins.
1187Et cette lâcheté jamais ne se pardonne,
1188De montrer de l’amour pour qui nous abandonne.
1190Ce sentiment sans doute est noble et relevé.
1192Fort bien ; et d’un chacun il doit être approuvé.
1193Hé quoi ! vous voudriez qu’à jamais dans mon âme
1194Je gardasse pour vous les ardeurs de ma flamme,
1195Et vous visse, à mes yeux, passer en d’autres bras,
1196Sans mettre ailleurs un cœur dont vous ne voulez pas ?
1198Au contraire ; pour moi, c’est ce que je souhaite ;
1199Et je voudrais déjà que la chose fût faite.
1205C’est assez m’insulter,
1206Madame ; et, de ce pas je vais vous contenter.
1207(Il fait un pas pour s’en aller.)
1211Souvenez-vous au moins que c’est vous-même
1212Qui contraignez mon cœur à cet effort extrême.
1215Valère, revenant encore.
1216Et que le dessein que mon âme conçoit
1217N’est rien qu’à votre exemple.
1221Suffit : vous allez être à point nommé servie.
1224Valère, revenant encore.
1225Vous me voyez, c’est pour toute ma vie.
1228Valère, s’en va, et, lorsqu’il est vers la porte, il se retourne.
1233Ne m’appelez-vous pas ?
1237Hé bien, je poursuis donc mes pas.
1239(Il s’en va lentement.)
1244Que vous perdez l’esprit par cette extravagance :
1245Et je vous ai laissé tout du long quereller,
1246Pour voir où tout cela pourrait enfin aller.
1247Holà ! seigneur Valère.
1248(Elle arrête Valère par le bras.)
1249Valère, feignant de résister.
1250Hé ! que veux-tu, Dorine ?
1254Non, non, le dépit me domine.
1255Ne me détourne point de ce qu’elle a voulu.
1259Non, vois-tu, c’est un point résolu.
1263Il souffre à me voir, ma présence le chasse,
1264Et je ferai bien mieux de lui quitter la place.
1265Dorine, quittant Valère et courant à Mariane.
1266À l’autre ! Où courez-vous ?
1272Non, non, Dorine ; en vain tu veux me retenir.
1274Je vois bien que ma vue est pour elle un supplice ;
1275Et, sans doute, il vaut mieux que je l’en affranchisse.
1276Dorine, quittant Mariane et courant à Valère.
1277Encor ? Diantre soit fait de vous ! Si, je le veux.
1278Cessez ce badinage ; et venez çà tous deux.
1279(Elle prend Valère et Mariane par la main, et les ramène.)
1281Mais quel est ton dessein ?
1283Qu’est-ce que tu veux faire ?
1285Vous bien remettre ensemble, et vous tirer d’affaire.
1287Êtes-vous fou d’avoir un pareil démêlé ?
1289N’as-tu pas entendu comme elle m’a parlé ?
1291Êtes-vous folle, vous, de vous être emportée ?
1293N’as-tu pas vu la chose, et comme il m’a traitée ?
1295Sottise des deux parts. Elle n’a d’autre soin
1296Que de se conserver à vous, j’en suis témoin.
1298Il n’aime que vous seule, et n’a point d’autre envie
1299Que d’être votre époux ; j’en réponds sur ma vie.
1301Pourquoi donc me donner un semblable conseil ?
1303Pourquoi m’en demander sur un sujet pareil ?
1305Vous êtes fous tous deux. Çà, la main l’un et l’autre.
1308Valère, en donnant sa main à Dorine.
1312Mariane, en donnant aussi sa main.
1313De quoi sert tout cela ?
1315Mon Dieu ! vite, avancez.
1316Vous vous aimez tous deux plus que vous ne pensez.
1317(Valère et Mariane se tiennent quelque temps par la main sans se regarder.)
1318Valère, se tournant vers Mariane.
1319Mais ne faites donc point les choses avec peine ;
1320Et regardez un peu les gens sans nulle haine.
1321(Mariane se tourne du côté de Valère en lui souriant.)
1323À vous dire le vrai, les amants sont bien fous !
1325Oh çà ! n’ai-je pas lieu de me plaindre de vous ?
1326Et, pour n’en point mentir, n’êtes vous pas méchante
1327De vous plaire à me dire une chose affligeante ?
1329Mais vous, n’êtes-vous pas l’homme le plus ingrat…
1331Pour une autre saison laissons tout ce débat,
1332Et songeons à parer ce fâcheux mariage.
1334Dis-nous donc quels ressorts il faut mettre en usage.
1336Nous en ferons agir de toutes les façons.
1340et ce sont des chansons.
1342Mais, pour vous, il vaut mieux qu’à son extravagance
1343D’un doux consentement vous prêtiez l’apparence,
1344Afin qu’en cas d’alarme il vous soit plus aisé
1345De tirer en longueur cet hymen proposé.
1346En attrapant du temps, à tout on remédie.
1347Tantôt vous payerez de quelque maladie
1348Qui viendra tout à coup, et voudra des délais ;
1349Tantôt vous payerez de présages mauvais ;
1350Vous aurez fait d’un mort la rencontre fâcheuse,
1351Cassé quelque miroir, ou songé d’eau bourbeuse :
1352Enfin, le bon de tout, c’est qu’à d’autres qu’à lui
1353On ne vous peut lier que vous ne disiez oui.
1354Mais, pour mieux réussir, il est bon, ce me semble,
1355Qu’on ne vous trouve point tous deux parlant ensemble.
1357Sortez ; et, sans tarder, employez vos amis,
1358Pour vous faire tenir ce qu’on vous a promis.
1359Nous allons réveiller les efforts de son frère,
1360Et dans notre parti jeter la belle-mère.
1363Quelques efforts que nous préparions tous,
1364Ma plus grande espérance, à vrai dire, est en vous.
1366Je ne vous réponds pas des volontés d’un père ;
1367Mais je ne serai point à d’autre qu’à Valère.
1369Que vous me comblez d’aise ! et, quoi que puisse oser…
1371Ah ! jamais les amants ne sont las de jaser.
1373Valère, il fait un pas et revient.
1376Quel caquet est le vôtre !
1377Tirez de cette part, et vous, tirez de l’autre.
1378(Dorine les pousse chacun par l’épaule, et les oblige de se séparer.)
1381Que la foudre sur l’heure achève mes destins,
1382Qu’on me traite partout du plus grand des faquins,
1383S’il est aucun respect ni pouvoir qui m’arrête,
1384Et si je ne fais pas quelque coup de ma tête !
1386De grâce, modérez un tel emportement :
1387Votre père n’a fait qu’en parler simplement.
1388On n’exécute pas tout ce qui se propose ;
1389Et le chemin est long du projet à la chose.
1391Il faut que de ce fat j’arrête les complots,
1392Et qu’à l’oreille un peu je lui dise deux mots.
1394Ah ! tout doux ! envers lui, comme envers votre père,
1395Laissez agir les soins de votre belle-mère.
1396Sur l’esprit de Tartuffe elle a quelque crédit,
1397Il se rend complaisant à tout ce qu’elle dit,
1398Et pourrait bien avoir douceur de cœur pour elle.
1399Plût à Dieu qu’il fût vrai ! la chose serait belle.
1400Enfin, votre intérêt l’oblige à le mander :
1401Sur l’hymen qui vous trouble elle veut le sonder,
1402Savoir ses sentiments, et lui faire connaître
1403Quels fâcheux démêlés il pourra faire naître,
1404S’il faut qu’à ce dessein il prête quelque espoir.
1405Son valet dit qu’il prie, et je n’ai pu le voir ;
1406Mais ce valet m’a dit qu’il s’en allait descendre.
1407Sortez donc, je vous prie, et me laissez l’attendre.
1409Je puis être présent à tout cet entretien.
1411Point. Il faut qu’ils soient seuls.
1413Je ne lui dirai rien.
1415Vous vous moquez : on sait vos transports ordinaires, ;
1416Et c’est le vrai moyen de gâter les affaires.
1419Non ; je veux voir, sans me mettre en courroux.
1421Que vous êtes fâcheux ! Il vient. Retirez-vous.
1422Damis va se cacher dans un cabinet qui est au fond du théâtre.
1423Tartuffe, Laurent, Dorine.
1424Tartuffe, parlant bas à son valet, qui est dans la maison, dès qu’il aperçoit Dorine.
1425Laurent, serrez ma haire avec ma discipline,
1426Et priez que toujours le ciel vous illumine.
1427Si l’on vient pour me voir, je vais aux prisonniers
1428Des aumônes que j’ai, partager les deniers.
1430Que d’affectation et de forfanterie !
1435Tartuffe, tirant un mouchoir de sa poche.
1436Ah ! mon Dieu ! je vous prie,
1437Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir.
1441Couvrez ce sein que je ne saurais voir.
1442Par de pareils objets les âmes sont blessées,
1443Et cela fait venir de coupables pensées.
1445Vous êtes donc bien tendre à la tentation ;
1446Et la chair sur vos sens fait grande impression !
1447Certes je ne sais pas quelle chaleur vous monte :
1448Mais à convoiter, moi, je ne suis point si prompte :
1449Et je vous verrais nu du haut jusques en bas,
1450Que toute votre peau ne me tenterait pas.
1452Mettez dans vos discours un peu de modestie,
1453Ou je vais sur-le-champ vous quitter la partie.
1455Non, non, c’est moi qui vais vous laisser en repos,
1456Et je n’ai seulement qu’à vous dire deux mots.
1457Madame va venir dans cette salle basse,
1458Et d’un mot d’entretien vous demande la grâce.
1460Hélas ! très volontiers.
1462Comme il se radoucit !
1463Ma foi, je suis toujours pour ce que j’en ai dit.
1465Viendra-t-elle bientôt ?
1467Je l’entends, ce me semble.
1468Oui, c’est elle en personne, et je vous laisse ensemble.
1471Que le ciel à jamais, par sa toute-bonté,
1472Et de l’âme et du corps vous donne la santé,
1473Et bénisse vos jours autant que le désire
1474Le plus humble de ceux que son amour inspire !
1476Je suis fort obligée à ce souhait pieux.
1477Mais prenons une chaise, afin d’être un peu mieux.
1479Comment de votre mal vous sentez-vous remise ?
1481Fort bien ; et cette fièvre a bientôt quitté prise.
1483Mes prières n’ont pas le mérite qu’il faut
1484Pour avoir attiré cette grâce d’en haut :
1485Mais je n’ai fait au ciel nulle dévote instance
1486Qui n’ait eu pour objet votre convalescence.
1488Votre zèle pour moi s’est trop inquiété.
1490On ne peut trop chérir votre chère santé ;
1491Et pour la rétablir, j’aurais donné la mienne.
1493C’est pousser bien avant la charité chrétienne ;
1494Et je vous dois beaucoup pour toutes ces bontés.
1496Je fais bien moins pour vous que vous ne méritez.
1498J’ai voulu vous parler en secret d’une affaire,
1499Et suis bien aise, ici, qu’aucun ne nous éclaire.
1501J’en suis ravi de même ; et sans doute, il m’est doux
1502Madame, de me voir seul à seul avec vous.
1503C’est une occasion qu’au ciel j’ai demandée,
1504Sans que, jusqu’à cette heure, il me l’ait accordée.
1506Pour moi, ce que je veux, c’est un mot d’entretien,
1507Où tout votre cœur s’ouvre, et ne me cache rien.
1508Damis, sans se montrer, entr’ouvre la porte du cabinet dans lequel il s’était retiré, pour entendre la conversation.
1510Et je ne veux aussi, pour grâce singulière,
1511Que montrer à vos yeux mon âme tout entière,
1512Et vous faire serment que les bruits que j’ai faits
1513Des visites qu’ici reçoivent vos attraits
1514Ne sont pas envers vous l’effet d’aucune haine,
1515Mais plutôt d’un transport de zèle qui m’entraîne,
1516Et d’un pur mouvement…
1518Je le prends bien aussi,
1519Et crois que mon salut vous donne ce souci.
1520Tartuffe, prenant la main d’Elmire, et lui serrant les doigts.
1521Oui, madame, sans doute, et ma ferveur est telle…
1523Ouf ! vous me serrez trop.
1525C’est par excès de zèle.
1526De vous faire autre mal je n’eus jamais dessein,
1527Et j’aurais bien plutôt…
1528(Il met la main sur les genoux d’Elmire.)
1530Que fait là votre main ?
1532Je tâte votre habit : l’étoffe en est moelleuse.
1534Ah ! de grâce, laissez, je suis fort chatouilleuse.
1535(Elmire recule son fauteuil, et Tartuffe rapproche d’elle.)
1536Tartuffe, maniant le fichu d’Elmire.
1537Mon Dieu ! que de ce point l’ouvrage est merveilleux !
1538On travaille aujourd’hui d’un air miraculeux :
1539Jamais, en toute chose, on n’a vu si bien faire.
1541Il est vrai. Mais parlons un peu de notre affaire.
1542On tient que mon mari veut dégager sa foi,
1543Et vous donner sa fille : Est-il vrai ? dites-moi.
1545Il m’en a dit deux mots : mais, madame, à vrai dire,
1546Ce n’est pas le bonheur après quoi je soupire ;
1547Et je vois autre part les merveilleux attraits
1548De la félicité qui fait tous mes souhaits.
1550C’est que vous n’aimez rien des choses de la terre.
1552Mon sein n’enferme pas un cœur qui soit de pierre.
1554Pour moi, je crois qu’au ciel tendent tous vos soupirs,
1555Et que rien ici-bas n’arrête vos désirs.
1557L’amour qui nous attache aux beautés éternelles
1558N’étouffe pas en nous l’amour des temporelles :
1559Nos sens facilement peuvent être charmés
1560Des ouvrages parfaits que le ciel a formés.
1561Ses attraits réfléchis brillent dans vos pareilles ;
1562Mais il étale en vous ses plus rares merveilles :
1563Il a sur votre face épanché des beautés
1564Dont les yeux sont surpris, et les cœurs transportés ;
1565Et je n’ai pu vous voir, parfaite créature,
1566Sans admirer en vous l’auteur de la nature,
1567Et d’une ardente amour sentir mon cœur atteint,
1568Au plus beau des portraits où lui-même il s’est peint.
1569D’abord j’appréhendai que cette ardeur secrète
1570Ne fût du noir esprit une surprise adroite,
1571Et même à fuir vos yeux mon cœur se résolut,
1572Vous croyant un obstacle à faire mon salut.
1573Mais enfin je connus, ô beauté tout aimable,
1574Que cette passion peut n’être point coupable,
1575Que je puis l’ajuster avecque la pudeur,
1576Et c’est ce qui m’y fait abandonner mon cœur.
1577Ce m’est, je le confesse, une audace bien grande
1578Que d’oser de ce cœur vous adresser l’offrande :
1579Mais j’attends en mes vœux tout de votre bonté,
1580Et rien des vains efforts de mon infirmité.
1581En vous est mon espoir, mon bien, ma quiétude ;
1582De vous dépend ma peine ou ma béatitude ;
1583Et je vais être enfin, par votre seul arrêt,
1584Heureux, si vous voulez ; malheureux, s’il vous plaît.
1586La déclaration est tout à fait galante ;
1587Mais elle est, à vrai dire, un peu bien surprenante.
1588Vous deviez, ce me semble, armer mieux votre sein,
1589Et raisonner un peu sur un pareil dessein.
1590Un dévot comme vous, et que partout on nomme…
1592Ah ! pour être dévot, je n’en suis pas moins homme :
1593Et, lorsqu’on vient à voir vos célestes appas,
1594Un cœur se laisse prendre, et ne raisonne pas.
1595Je sais qu’un tel discours de moi paraît étrange :
1596Mais, madame, après tout, je ne suis pas un ange ;
1597Et, si vous condamnez l’aveu que je vous fais,
1598Vous devez vous en prendre à vos charmants attraits.
1599Dès que j’en vis briller la splendeur plus qu’humaine,
1600De mon intérieur vous fûtes souveraine ;
1601De vos regards divins l’ineffable douceur
1602Força la résistance où s’obstinait mon cœur ;
1603Elle surmonta tout, jeûnes, prières, larmes,
1604Et tourna tous mes vœux du côté de vos charmes.
1605Mes yeux et mes soupirs vous l’ont dit mille fois ;
1606Et pour mieux m’expliquer j’emploie ici la voix.
1607Que si vous contemplez d’une âme un peu bénigne,
1608Les tribulations de votre esclave indigne ;
1609S’il faut que vos bontés veuillent me consoler,
1610Et jusqu’à mon néant daignent se ravaler,
1611J’aurai toujours pour vous, ô suave merveille,
1612Une dévotion à nulle autre pareille.
1613Votre honneur avec moi ne court point de hasard,
1614Et n’a nulle disgrâce à craindre de ma part.
1615Tous ces galants de cour, dont les femmes sont folles,
1616Sont bruyants dans leurs faits et vains dans leurs paroles ;
1617De leurs progrès sans cesse on les voit se targuer ;
1618Ils n’ont point de faveurs qu’ils n’aillent divulguer ;
1619Et leur langue indiscrète, en qui l’on se confie,
1620Déshonore l’autel où leur cœur sacrifie.
1621Mais les gens comme nous brûlent d’un feu discret,
1622Avec qui, pour toujours, on est sûr du secret.
1623Le soin que nous prenons de notre renommée
1624Répond de toute chose à la personne aimée ;
1625Et c’est en nous qu’on trouve, acceptant notre cœur,
1626De l’amour sans scandale, et du plaisir sans peur.
1628Je vous écoute dire, et votre rhétorique
1629En termes assez forts à mon âme s’explique.
1630N’appréhendez-vous point que je ne sois d’humeur
1631À dire à mon mari cette galante ardeur,
1632Et que le prompt avis d’un amour de la sorte
1633Ne pût bien altérer l’amitié qu’il vous porte ?
1635Je sais que vous avez trop de bénignité,
1636Et que vous ferez grâce à ma témérité ;
1637Que vous m’excuserez, sur l’humaine faiblesse,
1638Des violents transports d’un amour qui vous blesse,
1639Et considérerez, en regardant votre air,
1640Que l’on n’est pas aveugle, et qu’un homme est de chair.
1642D’autres prendraient cela d’autre façon peut-être ;
1643Mais ma discrétion se veut faire paraître.
1644Je ne redirai point l’affaire à mon époux ;
1645Mais je veux, en revanche, une chose de vous :
1646C’est de presser tout franc, et sans nulle chicane,
1647L’union de Valère avecque Mariane,
1648De renoncer vous-même à l’injuste pouvoir
1649Qui veut du bien d’un autre enrichir votre espoir ;
1651Elmire, Damis, Tartuffe.
1652Damis, sortant du cabinet où il s’était retiré.
1653Non, Madame, non ; ceci doit se répandre.
1654J’étais en cet endroit, d’où j’ai pu tout entendre ;
1655Et la bonté du ciel m’y semble avoir conduit
1656Pour confondre l’orgueil d’un traître qui me nuit,
1657Pour m’ouvrir une voie à prendre la vengeance
1658De son hypocrisie et de son insolence,
1659À détromper mon père, et lui mettre en plein jour
1660L’âme d’un scélérat qui vous parle d’amour.
1662Non, Damis, il suffit qu’il se rende plus sage,
1663Et tâche à mériter la grâce où je m’engage.
1664Puisque je l’ai promis, ne m’en dédites pas.
1665Ce n’est point mon humeur de faire des éclats ;
1666Une femme se rit de sottises pareilles,
1667Et jamais d’un mari n’en trouble les oreilles.
1669Vous avez vos raisons pour en user ainsi ;
1670Et pour faire autrement, j’ai les miennes aussi.
1671Le vouloir épargner est une raillerie ;
1672Et l’insolent orgueil de sa cagoterie
1673N’a triomphé que trop de mon juste courroux,
1674Et que trop excité de désordre chez nous.
1675Le fourbe, trop longtemps, a gouverné mon père,
1676Et desservi mes feux avec ceux de Valère.
1677Il faut que du perfide il soit désabusé ;
1678Et le ciel, pour cela, m’offre un moyen aisé.
1679De cette occasion je lui suis redevable,
1680Et, pour la négliger, elle est trop favorable :
1681Ce serait mériter qu’il me la vînt ravir,
1682Que de l’avoir en main et ne m’en pas servir.
1686Non, s’il vous plaît, il faut que je me croie.
1687Mon âme est maintenant au comble de sa joie ;
1688Et vos discours en vain prétendent m’obliger
1689À quitter le plaisir de me pouvoir venger.
1690Sans aller plus avant, je vais vider d’affaire ;
1691Et voici justement de quoi me satisfaire.
1692Orgon, Elmire, Damis, Tartuffe.
1694Nous allons régaler, mon père, votre abord
1695D’un incident tout frais qui vous surprendra fort.
1696Vous êtes bien payé de toutes vos caresses,
1697Et monsieur d’un beau prix reconnaît vos tendresses.
1698Son grand zèle pour vous vient de se déclarer :
1699Il ne va pas à moins qu’à vous déshonorer ;
1700Et je l’ai surpris là qui faisait à madame
1701L’injurieux aveu d’une coupable flamme.
1702Elle est d’une humeur douce, et son cœur trop discret
1703Voulait à toute force en garder le secret ;
1704Mais je ne puis flatter une telle impudence,
1705Et crois que vous la taire est vous faire une offense.
1707Oui, je tiens que jamais de tous ces vains propos
1708On ne doit d’un mari traverser le repos ;
1709Que ce n’est point de là que l’honneur peut dépendre,
1710Et qu’il suffit, pour nous, de savoir nous défendre.
1711Ce sont mes sentiments ; et vous n’auriez rien dit,
1712Damis, si j’avais eu sur vous quelque crédit.
1713Orgon, Damis, Tartuffe.
1715Ce que je viens d’entendre, ô ciel ! est-il croyable ?
1717Oui, mon frère, je suis un méchant, un coupable,
1718Un malheureux pécheur, tout plein d’iniquité,
1719Le plus grand scélérat qui jamais ait été.
1720Chaque instant de ma vie est chargé de souillures ;
1721Elle n’est qu’un amas de crimes et d’ordures ;
1722Et je vois que le ciel, pour ma punition,
1723Me veut mortifier en cette occasion.
1724De quelque grand forfait qu’on me puisse reprendre,
1725Je n’ai garde d’avoir l’orgueil de m’en défendre.
1726Croyez ce qu’on vous dit, armez votre courroux,
1727Et comme un criminel chassez-moi de chez vous ;
1728Je ne saurais avoir tant de honte en partage,
1729Que je n’en aie encor mérité davantage.
1731Ah ! traître, oses-tu bien par cette fausseté,
1732Vouloir de sa vertu ternir la pureté ?
1734Quoi ! la feinte douceur de cette âme hypocrite
1737Tais-toi, peste maudite.
1739Ah ! laissez-le parler ; vous l’accusez à tort,
1740Et vous ferez bien mieux de croire à son rapport.
1741Pourquoi, sur un tel fait, m’être si favorable ?
1742Savez-vous, après tout, de quoi je suis capable ?
1743Vous fiez-vous, mon frère, à mon extérieur ?
1744Et, pour tout ce qu’on voit, me croyez-vous meilleur ?
1745Non, non : vous vous laissez tromper à l’apparence,
1746Et je ne suis rien moins, hélas ! que ce qu’on pense.
1747Tout le monde me prend pour un homme de bien ;
1748Mais la vérité pure est que je ne vaux rien.
1749(S’adressant à Damis.)
1750Oui, mon cher fils, parlez ; traitez-moi de perfide,
1751D’infâme, de perdu, de voleur, d’homicide ;
1752Accablez-moi de noms encor plus détestés :
1753Je n’y contredis point, je les ai mérités ;
1754Et j’en veux à genoux souffrir l’ignominie,
1755Comme une honte due aux crimes de ma vie.
1757Mon frère, c’en est trop.
1759Ton cœur ne se rend point,
1762Quoi ! ses discours vous séduiront au point…
1763Orgon, relevant Tartuffe.
1764Tais-toi, pendard. Mon frère, hé ! levez-vous, de grâce !
1772J’enrage. Quoi ! je passe…
1774Si tu dis un seul mot, je te romprai les bras.
1776Mon frère, au nom de Dieu, ne vous emportez pas !
1777J’aimerais mieux souffrir la peine la plus dure,
1778Qu’il eût reçu pour moi la moindre égratignure.
1782Laissez-le en paix. S’il faut, à deux genoux,
1783Vous demander sa grâce…
1784Orgon, se jetant aussi à genoux, et embrassant Tartuffe.
1785Hélas ! vous moquez-vous ?
1787Coquin ! vois sa bonté !
1796Je sais bien quel motif à l’attaquer t’oblige.
1797Vous le haïssez tous, et je vois aujourd’hui
1798Femme, enfants et valets, déchaînés contre lui.
1799On met impudemment toute chose en usage
1800Pour ôter de chez moi ce dévot personnage :
1801Mais plus on fait d’effort afin de l’en bannir,
1802Plus j’en veux employer à l’y mieux retenir ;
1803Et je vais me hâter de lui donner ma fille,
1804Pour confondre l’orgueil de toute ma famille.
1806À recevoir sa main on pense l’obliger ?
1808Oui, traître, et dès ce soir, pour vous faire enrager.
1809Ah ! je vous brave tous, et vous ferai connaître
1810Qu’il faut qu’on m’obéisse, et que je suis le maître.
1811Allons, qu’on se rétracte ; et qu’à l’instant, fripon,
1812On se jette à ses pieds pour demander pardon.
1814Qui ? moi ! de ce coquin, qui, par ses impostures…
1816Ah ! tu résistes, gueux, et lui dis des injures ?
1818Un bâton ! un bâton ! Ne me retenez pas.
1820Sus ; que de ma maison on sorte de ce pas,
1821Et que d’y revenir on n’ait jamais l’audace.
1823Oui, je sortirai ; mais…
1825Vite, quittons la place.
1826Je te prive, pendard, de ma succession,
1827Et te donne, de plus, ma malédiction.
1830Offenser de la sorte une sainte personne !
1832Ô ciel ! pardonne-lui comme je lui pardonne !
1834Si vous pouviez savoir avec quel déplaisir
1835Je vois qu’envers mon frère on tâche à me noircir… !
1839Le seul penser de cette ingratitude
1840Fait souffrir à mon âme un supplice si rude…
1841L’horreur que j’en conçois… J’ai le cœur si serré
1842Que je ne puis parler, et crois que j’en mourrai.
1843Orgon, courant tout en larmes à la porte par où il a chassé son fils.
1844Coquin ! je me repens que ma main t’ait fait grâce,
1845Et ne t’ait pas d’abord assommé sur la place.
1847Remettez-vous, mon frère, et ne vous fâchez pas.
1849Rompons, rompons le cours de ces fâcheux débats.
1850Je regarde céans quels grands troubles j’apporte,
1851Et crois qu’il est besoin, mon frère, que j’en sorte.
1853Comment ! vous moquez-vous ?
1855On m’y hait, et je voi
1856Qu’on cherche à vous donner des soupçons de ma foi.
1858Qu’importe ! Voyez-vous que mon cœur les écoute ?
1860On ne manquera pas de poursuivre, sans doute ;
1861Et ces mêmes rapports qu’ici vous rejetez,
1862Peut-être, une autre fois, seront-ils écoutés.
1864Non, mon frère, jamais.
1866Ah ! mon frère, une femme
1867Aisément d’un mari peut bien surprendre l’âme.
1871Laissez-moi vite, en m’éloignant d’ici,
1872Leur ôter tout sujet de m’attaquer ainsi.
1874Non, vous demeurerez ; il y va de ma vie.
1876Hé bien ! il faudra donc que je me mortifie.
1877Pourtant, si vous vouliez…
1881Soit : n’en parlons plus.
1882Mais je sais comme il faut en user là-dessus.
1883L’honneur est délicat, et l’amitié m’engage
1884À prévenir les bruits et les sujets d’ombrage.
1885Je fuirai votre épouse et vous ne me verrez…
1887Non, en dépit de tous vous la fréquenterez.
1888Faire enrager le monde est ma plus grande joie ;
1889Et je veux qu’à toute heure avec elle on vous voie.
1890Ce n’est pas tout encor : pour les mieux braver tous,
1891Je ne veux point avoir d’autre héritier que vous ;
1892Et je vais de ce pas, en fort bonne manière,
1893Vous faire de mon bien donation entière.
1894Un bon et franc ami, que pour gendre je prends,
1895M’est bien plus cher que fils, que femme et que parents.
1896N’accepterez-vous pas ce que je vous propose ?
1898La volonté du ciel soit faite en toute chose !
1900Le pauvre homme ! Allons vite en dresser un écrit :
1901Et que puisse l’envie en crever de dépit !
1904Oui, tout le monde en parle, et vous m’en pouvez croire,
1905L’éclat que fait ce bruit n’est point à votre gloire ;
1906Et je vous ai trouvé, monsieur, fort à propos,
1907Pour vous en dire net ma pensée en deux mots.
1908Je n’examine point à fond ce qu’on expose ;
1909Je passe là-dessus, et prends au pis la chose.
1910Supposons que Damis n’en ait pas bien usé,
1911Et que ce soit à tort qu’on vous ait accusé :
1912N’est-il pas d’un chrétien de pardonner l’offense,
1913Et d’éteindre en son cœur tout désir de vengeance ?
1914Et devez-vous souffrir, pour votre démêlé,
1915Que du logis d’un père un fils soit exilé ?
1916Je vous le dis encore, et parle avec franchise,
1917Il n’est petit, ni grand, qui ne s’en scandalise ;
1918Et si vous m’en croyez, vous pacifierez tout,
1919Et ne pousserez point les affaires à bout.
1920Sacrifiez à Dieu toute votre colère,
1921Et remettez le fils en grâce avec le père.
1923Hélas ! je le voudrais, quant à moi, de bon cœur ;
1924Je ne garde pour lui, monsieur, aucune aigreur ;
1925Je lui pardonne tout ; de rien je ne le blâme,
1926Et voudrais le servir du meilleur de mon âme :
1927Mais l’intérêt du ciel n’y saurait consentir ;
1928Et, s’il rentre céans, c’est à moi d’en sortir.
1929Après son action, qui n’eut jamais d’égale,
1930Le commerce entre nous porterait du scandale :
1931Dieu sait ce que d’abord tout le monde en croirait ;
1932À pure politique on me l’imputerait :
1933Et l’on dirait partout que, me sentant coupable,
1934Je feins, pour qui m’accuse, un zèle charitable ;
1935Que mon cœur l’appréhende, et veut le ménager
1936Pour le pouvoir, sous main, au silence engager.
1938Vous nous payez ici d’excuses colorées ;
1939Et toutes vos raisons, monsieur, sont trop tirées.
1940Des intérêts du ciel pourquoi vous chargez-vous ?
1941Pour punir le coupable, a-t-il besoin de nous ?
1942Laissez-lui, laissez-lui le soin de ses vengeances,
1943Ne songez qu’au pardon qu’il prescrit des offenses,
1944Et ne regardez point aux jugements humains,
1945Quand vous suivez du ciel les ordres souverains.
1946Quoi ! le faible intérêt de ce qu’on pourra croire
1947D’une bonne action empêchera la gloire ?
1948Non, non ; faisons toujours ce que le ciel prescrit,
1949Et d’aucun autre soin ne nous brouillons l’esprit.
1951Je vous ai déjà dit que mon cœur lui pardonne ;
1952Et c’est faire, monsieur, ce que le ciel ordonne :
1953Mais, après le scandale et l’affront d’aujourd’hui,
1954Le ciel n’ordonne pas que je vive avec lui.
1956Et vous ordonne-t-il, monsieur, d’ouvrir l’oreille
1957À ce qu’un pur caprice à son père conseille ?
1958Et d’accepter le don qui vous est fait d’un bien
1959Où le droit vous oblige à ne prétendre rien ?
1961Ceux qui me connaîtront n’auront pas la pensée
1962Que ce soit un effet d’une âme intéressée.
1963Tous les biens de ce monde ont pour moi peu d’appas,
1964De leur éclat trompeur je ne m’éblouis pas :
1965Et si je me résous à recevoir du père
1966Cette donation qu’il a voulu me faire,
1967Ce n’est, à dire vrai, que parce que je crains
1968Que tout ce bien ne tombe en de méchantes mains ;
1969Qu’il ne trouve des gens qui, l’ayant en partage,
1970En fassent dans le monde un criminel usage,
1971Et ne s’en servent pas, ainsi que j’ai dessein,
1972Pour la gloire du ciel et le bien du prochain.
1974Hé ! monsieur, n’ayez point ces délicates craintes,
1975Qui d’un juste héritier peuvent causer les plaintes.
1976Souffrez, sans vous vouloir embarrasser de rien,
1977Qu’il soit, à ses périls, possesseur de son bien ;
1978Et songez qu’il vaut mieux encor qu’il en mésuse,
1979Que si de l’en frustrer il faut qu’on vous accuse.
1980J’admire seulement que, sans confusion,
1981Vous en ayez souffert la proposition.
1982Car enfin le vrai zèle a-t-il quelque maxime
1983Qui montre à dépouiller l’héritier légitime ?
1984Et, s’il faut que le ciel dans votre cœur ait mis
1985Un invincible obstacle à vivre avec Damis,
1986Ne vaudrait-il pas mieux qu’en personne discrète
1987Vous fissiez de céans une honnête retraite,
1988Que de souffrir ainsi, contre toute raison,
1989Qu’on en chasse pour vous le fils de la maison ?
1990Croyez-moi, c’est donner de votre prud’hommie,
1993Il est, monsieur, trois heures et demie :
1994Certain devoir pieux me demande là-haut,
1995Et vous m’excuserez de vous quitter si tôt.
1998Elmire, Mariane, Cléante, Dorine.
2000De grâce, avec nous employez-vous pour elle,
2001Monsieur : son âme souffre une douleur mortelle ;
2002Et l’accord que son père a conclu pour ce soir
2003La fait, à tous moments, entrer en désespoir.
2004Il va venir. Joignons nos efforts, je vous prie,
2005Et tâchons d’ébranler, de force ou d’industrie,
2006Ce malheureux dessein qui nous a tous troublés.
2007Orgon, Elmire, Mariane, Cléante, Dorine.
2009Ah ! je me réjouis de vous voir assemblés.
2011Je porte en ce contrat de quoi vous faire rire,
2012Et vous savez déjà ce que cela veut dire.
2013Mariane, aux genoux d’Orgon.
2014Mon père, au nom du ciel, qui connaît ma douleur,
2015Et par tout ce qui peut émouvoir votre cœur,
2016Relâchez-vous un peu des droits de la naissance,
2017Et dispensez mes vœux de cette obéissance.
2018Ne me réduisez point, par cette dure loi,
2019Jusqu’à me plaindre au ciel de ce que je vous doi ;
2020Et cette vie, hélas ! que vous m’avez donnée,
2021Ne me la rendez pas, mon père, infortunée.
2022Si, contre un doux espoir que j’avais pu former,
2023Vous me défendez d’être à ce que j’ose aimer,
2024Au moins, par vos bontés, qu’à vos genoux j’implore,
2025Sauvez-moi du tourment d’être à ce que j’abhorre ;
2026Et ne me portez point à quelque désespoir,
2027En vous servant sur moi de tout votre pouvoir
2028Orgon, se sentant attendrir.
2029Allons, ferme, mon cœur ! point de faiblesse humaine !
2031Vos tendresses pour lui ne me font point de peine ;
2032Faites-les éclater, donnez-lui votre bien,
2033Et, si ce n’est assez, joignez-y tout le mien ;
2034J’y consens de bon cœur, et je vous l’abandonne :
2035Mais, au moins, n’allez pas jusques à ma personne ;
2036Et souffrez qu’un couvent, dans les austérités,
2037Use les tristes jours que le ciel m’a comptés.
2039Ah ! voilà justement de mes religieuses,
2040Lorsqu’un père combat leurs flammes amoureuses !
2041Debout. Plus votre cœur répugne à l’accepter,
2042Plus ce sera pour vous matière à mériter.
2043Mortifiez vos sens avec ce mariage,
2044Et ne me rompez pas la tête davantage.
2048Taisez-vous, vous. Parlez à votre écot ;
2049Je vous défends, tout net, d’oser dire un seul mot.
2051Si par quelque conseil vous souffrez qu’on réponde…
2053Mon frère, vos conseils sont les meilleurs du monde ;
2054Ils sont bien raisonnés, et j’en fais un grand cas :
2055Mais vous trouverez bon que je n’en use pas.
2057À voir ce que je vois, je ne sais plus que dire ;
2058Et votre aveuglement fait que je vous admire.
2059C’est être bien coiffé, bien prévenu de lui,
2060Que de nous démentir sur le fait d’aujourd’hui !
2062Je suis votre valet, et crois les apparences.
2063Pour mon fripon de fils je sais vos complaisances ;
2064Et vous avez eu peur de le désavouer
2065Du trait qu’à ce pauvre homme il a voulu jouer.
2066Vous étiez trop tranquille, enfin, pour être crue ;
2067Et vous auriez paru d’autre manière émue.
2069Est-ce qu’au simple aveu d’un amoureux transport,
2070Il faut que notre honneur se gendarme si fort ?
2071Et ne peut-on répondre à tout ce qui le touche
2072Que le feu dans les yeux, et l’injure à la bouche ?
2073Pour moi, de tels propos je me ris simplement ;
2074Et l’éclat, là-dessus, ne me plaît nullement.
2075J’aime qu’avec douceur nous nous montrions sages ;
2076Et ne suis point du tout pour ces prudes sauvages
2077Dont l’honneur est armé de griffes et de dents,
2078Et veut au moindre mot dévisager les gens.
2079Me préserve le ciel d’une telle sagesse !
2080Je veux une vertu qui ne soit point diablesse,
2081Et crois que d’un refus la discrète froideur
2082N’en est pas moins puissante à rebuter un cœur.
2084Enfin je sais l’affaire, et ne prends point le change.
2086J’admire, encore un coup, cette faiblesse étrange :
2087Mais que me répondrait votre incrédulité,
2088Si je vous faisais voir qu’on vous dit vérité ?
2096Mais quoi ! si je trouvais manière
2097De vous le faire voir avec pleine lumière ?…
2101Quel homme ! Au moins, répondez-moi.
2102Je ne vous parle pas de nous ajouter foi ;
2103Mais supposons ici que, d’un lieu qu’on peut prendre,
2104On vous fît clairement tout voir et tout entendre :
2105Que diriez-vous alors de votre homme de bien ?
2107En ce cas, je dirais que… Je ne dirais rien,
2110L’erreur trop longtemps dure,
2111Et c’est trop condamner ma bouche d’imposture.
2112Il faut que, par plaisir, et sans aller plus loin,
2113De tout ce qu’on vous dit je vous fasse témoin.
2115Soit. Je vous prends au mot. Nous verrons votre adresse,
2116Et comment vous pourrez remplir cette promesse.
2121Et peut-être à surprendre il sera malaisé.
2123Non ; on est aisément dupé par ce qu’on aime,
2124Et l’amour-propre engage à se tromper soi-même.
2125Faites-le-moi descendre.
2126(À Cléante et à Mariane.)
2127Et vous, retirez-vous.
2130Approchons cette table, et vous mettez dessous.
2134Vous bien cacher est un point nécessaire.
2136Pourquoi sous cette table ?
2138Ah ! mon Dieu ! laissez faire ;
2139J’ai mon dessein en tête, et vous en jugerez.
2140Mettez-vous là, vous dis-je ; et, quand vous y serez,
2141Gardez qu’on ne vous voie et qu’on ne vous entende.
2143Je confesse qu’ici ma complaisance est grande :
2144Mais de votre entreprise il vous faut voir sortir.
2146Vous n’aurez, que je crois, rien à me repartir.
2147(À son mari, qui est sous la table.)
2148Au moins, je vais toucher une étrange matière :
2149Ne vous scandalisez en aucune manière.
2150Quoi que je puisse dire, il doit m’être permis ;
2151Et c’est pour vous convaincre, ainsi que j’ai promis.
2152Je vais par des douceurs, puisque j’y suis réduite,
2153Faire poser le masque à cette âme hypocrite,
2154Flatter de son amour les désirs effrontés,
2155Et donner un champ libre à ses témérités.
2156Comme c’est pour vous seul, et pour mieux le confondre,
2157Que mon âme à ses vœux va feindre de répondre,
2158J’aurai lieu de cesser dès que vous vous rendrez,
2159Et les choses n’iront que jusqu’où vous voudrez.
2160C’est à vous d’arrêter son ardeur insensée,
2161Quand vous croirez l’affaire assez avant poussée ;
2162D’épargner votre femme, et de ne m’exposer
2163Qu’à ce qu’il vous faudra pour vous désabuser,
2164Ce sont vos intérêts, vous en serez le maître ;
2165Et… L’on vient. Tenez-vous, et gardez de paraître.
2166Tartuffe, Elmire ; Orgon, sous la table.
2168On m’a dit qu’en ce lieu vous me vouliez parler.
2170Oui, l’on a des secrets à vous y révéler.
2171Mais tirez cette porte avant qu’on vous les dise ;
2172Et regardez partout de crainte de surprise.
2173(Tartuffe va fermer la porte, et revient.)
2174Une affaire pareille à celle de tantôt
2175N’est pas assurément ici ce qu’il nous faut :
2176Jamais il ne s’est vu de surprise de même.
2177Damis m’a fait pour vous une frayeur extrême ;
2178Et vous avez bien vu que j’ai fait mes efforts
2179Pour rompre son dessein et calmer ses transports.
2180Mon trouble, il est bien vrai, m’a si fort possédée,
2181Que de le démentir je n’ai point eu l’idée :
2182Mais par là, grâce au ciel, tout a bien mieux été,
2183Et les choses en sont dans plus de sûreté.
2184L’estime où l’on vous tient a dissipé l’orage,
2185Et mon mari de vous ne peut prendre d’ombrage.
2186Pour mieux braver l’éclat des mauvais jugements,
2187Il veut que nous soyons ensemble à tous moments ;
2188Et c’est par où je puis, sans peur d’être blâmée,
2189Me trouver ici seule avec vous enfermée,
2190Et ce qui m’autorise à vous ouvrir un cœur
2191Un peu trop prompt peut-être à souffrir votre ardeur.
2193Ce langage à comprendre est assez difficile,
2194Madame ; et vous parliez tantôt d’un autre style.
2196Ah ! si d’un tel refus vous êtes en courroux,
2197Que le cœur d’une femme est mal connu de vous !
2198Et que vous savez peu ce qu’il veut faire entendre
2199Lorsque si faiblement on le voit se défendre !
2200Toujours notre pudeur combat, dans ces moments,
2201Ce qu’on peut nous donner de tendres sentiments.
2202Quelque raison qu’on trouve à l’amour qui nous dompte,
2203On trouve à l’avouer toujours un peu de honte.
2204On s’en défend d’abord : mais de l’air qu’on s’y prend,
2205On fait connaître assez que notre cœur se rend ;
2206Qu’à nos vœux, par honneur, notre bouche s’oppose,
2207Et que de tels refus promettent toute chose.
2208C’est vous faire, sans doute, un assez libre aveu,
2209Et sur notre pudeur me ménager bien peu.
2210Mais, puisque la parole enfin en est lâchée,
2211À retenir Damis me serais-je attachée,
2212Aurais-je, je vous prie, avec tant de douceur
2213Écouté tout au long l’offre de votre cœur,
2214Aurais-je pris la chose ainsi qu’on m’a vu faire,
2215Si l’offre de ce cœur n’eût eu de quoi me plaire ?
2216Et, lorsque j’ai voulu moi-même vous forcer
2217À refuser l’hymen qu’on venait d’annoncer,
2218Qu’est-ce que cette instance a dû vous faire entendre,
2219Que l’intérêt qu’en vous on s’avise de prendre,
2220Et l’ennui qu’on aurait que ce nœud qu’on résout
2221Vînt partager du moins un cœur que l’on veut tout ?
2223C’est sans doute, madame, une douceur extrême
2224Que d’entendre ces mots d’une bouche qu’on aime ;
2225Leur miel, dans tous mes sens, fait couler à longs traits
2226Une suavité qu’on ne goûta jamais.
2227Le bonheur de vous plaire est ma suprême étude,
2228Et mon cœur de vos vœux fait sa béatitude ;
2229Mais ce cœur vous demande ici la liberté
2230D’oser douter un peu de sa félicité.
2231Je puis croire ces mots un artifice honnête
2232Pour m’obliger à rompre un hymen qui s’apprête ;
2233Et, s’il faut librement m’expliquer avec vous,
2234Je ne me fierai point à des propos si doux,
2235Qu’un peu de vos faveurs, après quoi je soupire,
2236Ne vienne m’assurer tout ce qu’ils m’ont pu dire,
2237Et planter dans mon âme une constante foi
2238Des charmantes bontés que vous avez pour moi.
2239Elmire, après avoir toussé pour avertir son mari.
2240Quoi ! vous voulez aller avec cette vitesse,
2241Et d’un cœur tout d’abord épuiser la tendresse ?
2242On se tue à vous faire un aveu des plus doux.
2243Cependant ce n’est pas encore assez pour vous ;
2244Et l’on ne peut aller jusqu’à vous satisfaire
2245Qu’aux dernières faveurs on ne pousse l’affaire ?
2247Moins on mérite un bien, moins on l’ose espérer.
2248Nos vœux sur des discours ont peine à s’assurer.
2249On soupçonne aisément un sort tout plein de gloire,
2250Et l’on veut en jouir avant que de le croire.
2251Pour moi, qui crois si peu mériter vos bontés,
2252Je doute du bonheur de mes témérités ;
2253Et je ne croirai rien, que vous n’ayez, madame,
2254Par des réalités su convaincre ma flamme.
2256Mon Dieu ! que votre amour en vrai tyran agit !
2257Et qu’en un trouble étrange il me jette l’esprit !
2258Que sur les cœurs il prend un furieux empire !
2259Et qu’avec violence il veut ce qu’il désire !
2260Quoi ! de votre poursuite on ne peut se parer,
2261Et vous ne donnez pas le temps de respirer ?
2262Sied-il bien de tenir une rigueur si grande ?
2263De vouloir sans quartier les choses qu’on demande,
2264Et d’abuser ainsi, par vos efforts pressants,
2265Du faible que pour vous vous voyez qu’ont les gens ?
2267Mais, si d’un œil bénin vous voyez mes hommages,
2268Pourquoi m’en refuser d’assurés témoignages ?
2270Mais comment consentir à ce que vous voulez,
2271Sans offenser le ciel, dont toujours vous parlez ?
2273Si ce n’est que le ciel qu’à mes vœux on oppose,
2274Lever un tel obstacle est à moi peu de chose ;
2275Et cela ne doit pas retenir votre cœur.
2277Mais des arrêts du ciel on nous fait tant de peur !
2279Je puis vous dissiper ces craintes ridicules,
2280Madame, et je sais l’art de lever les scrupules.
2281Le ciel défend, de vrai, certains contentements ;
2282Mais on trouve avec lui des accommodements.
2283Selon divers besoins, il est une science
2284D’étendre les liens de notre conscience,
2285Et de rectifier le mal de l’action
2286Avec la pureté de notre intention.
2287De ces secrets, madame, on saura vous instruire ;
2288Vous n’avez seulement qu’à vous laisser conduire.
2289Contentez mon désir, et n’ayez point d’effroi ;
2290Je vous réponds de tout, et prends le mal sur moi.
2291(Elmire tousse plus fort.)
2292Vous toussez fort, madame.
2294Oui, je suis au supplice.
2296Vous plaît-il un morceau de ce jus de réglisse ?
2298C’est un rhume obstiné, sans doute ; et je vois bien
2299Que tous les jus du monde ici ne feront rien.
2301Cela, certe, est fâcheux.
2303Oui, plus qu’on ne peut dire.
2305Enfin votre scrupule est facile à détruire.
2306Vous êtes assurée ici d’un plein secret,
2307Et le mal n’est jamais que dans l’éclat qu’on fait.
2308Le scandale du monde est ce qui fait l’offense,
2309Et ce n’est pas pécher que pécher en silence.
2310Elmire, après avoir encore toussé et frappé sur la table.
2311Enfin je vois qu’il faut se résoudre à céder ;
2312Qu’il faut que je consente à vous tout accorder ;
2313Et qu’à moins de cela, je ne dois point prétendre
2314Qu’on puisse être content, et qu’on veuille se rendre.
2315Sans doute il est fâcheux d’en venir jusque-là,
2316Et c’est bien malgré moi que je franchis cela ;
2317Mais, puisque l’on s’obstine à m’y vouloir réduire,
2318Puisqu’on ne veut point croire à tout ce qu’on peut dire,
2319Et qu’on veut des témoins qui soient plus convaincants,
2320Il faut bien s’y résoudre, et contenter les gens.
2321Si ce consentement porte en soi quelque offense,
2322Tant pis pour qui me force à cette violence ;
2323La faute assurément n’en doit pas être à moi.
2325Oui, madame, on s’en charge ; et la chose de soi…
2327Ouvrez un peu la porte, et voyez, je vous prie,
2328Si mon mari n’est point dans cette galerie.
2330Qu’est-il besoin pour lui du soin que vous prenez ?
2331C’est un homme, entre nous, à mener par le nez.
2332De tous nos entretiens il est pour faire gloire,
2333Et je l’ai mis au point de voir tout sans rien croire.
2335Il n’importe. Sortez, je vous prie, un moment ;
2336Et partout là dehors voyez exactement.
2338Orgon, sortant de dessous la table.
2339Voilà, je vous l’avoue, un abominable homme !
2340Je n’en puis revenir, et tout ceci m’assomme.
2342Quoi ! vous sortez si tôt ? Vous vous moquez des gens.
2343Rentrez sous le tapis, il n’est pas encor temps ;
2344Attendez jusqu’au bout, pour voir les choses sûres,
2345Et ne vous fiez point aux simples conjectures.
2347Non, rien de plus méchant n’est sorti de l’enfer.
2349Mon Dieu ! l’on ne doit point croire trop de léger.
2350Laissez-vous bien convaincre avant que de vous rendre ;
2351Et ne vous hâtez point, de peur de vous méprendre.
2352(Elmire fait mettre Orgon derrière elle.)
2353Tartuffe, Elmire, Orgon.
2354Tartuffe, sans voir Orgon.
2355Tout conspire, madame, à mon contentement.
2356J’ai visité de l’œil tout cet appartement.
2357Personne ne s’y trouve ; et mon âme ravie…
2358(Dans le temps que Tartuffe s’avance les bras ouverts pour embrasser Elmire, elle se retire, et Tartuffe aperçoit Orgon.)
2359Orgon, arrêtant Tartuffe.
2360Tout doux ! vous suivez trop votre amoureuse envie,
2361Et vous ne devez pas vous tant passionner,
2362Ah ! ah ! l’homme de bien, vous m’en voulez donner !
2363Comme aux tentations s’abandonne votre âme !
2364Vous épousiez ma fille, et convoitiez ma femme !
2365J’ai douté fort longtemps que ce fût tout de bon,
2366Et je croyais toujours qu’on changerait de ton ;
2367Mais c’est assez avant pousser le témoignage :
2368Je m’y tiens, et n’en veux, pour moi, pas davantage.
2370C’est contre mon humeur que j’ai fait tout ceci ;
2371Mais on m’a mise au point de vous traiter ainsi.
2373Quoi ! vous croyez… ?
2375Allons, point de bruit, je vous prie,
2376Dénichons de céans, et sans cérémonie.
2380Ces discours ne sont plus de saison ;
2381Il faut, tout sur-le-champ, sortir de la maison.
2383C’est à vous d’en sortir, vous qui parlez en maître.
2384La maison m’appartient, je le ferai connaître,
2385Et vous montrerai bien qu’en vain on a recours,
2386Pour me chercher querelle, à ces lâches détours ;
2387Qu’on n’est pas où l’on pense en me faisant injure ;
2388Que j’ai de quoi confondre et punir l’imposture,
2389Venger le ciel qu’on blesse, et faire repentir
2390Ceux qui parlent ici de me faire sortir.
2393Quel est donc ce langage, et qu’est-ce qu’il veut dire ?
2395Ma foi, je suis confus, et n’ai pas lieu de rire.
2399Je vois ma faute aux choses qu’il me dit ;
2400Et la donation m’embarrasse l’esprit.
2404Oui. C’est une affaire faite
2405Mais j’ai quelque autre chose encor qui m’inquiète.
2409Vous saurez tout. Mais voyons au plus tôt
2410Si certaine cassette est encore là-haut.
2413Où voulez-vous courir ?
2418Que l’on doit commencer par consulter ensemble
2419Les choses qu’on peut faire en cet événement.
2421Cette cassette-là me trouble entièrement.
2422Plus que le reste encore elle me désespère.
2424Cette cassette est donc un important mystère ?
2426C’est un dépôt qu’Argas, cet ami que je plains,
2427Lui-même en grand secret m’a mis entre les mains.
2428Pour cela dans sa fuite il me voulut élire ;
2429Et ce sont des papiers, à ce qu’il m’a pu dire,
2430Où sa vie et ses biens se trouvent attachés.
2432Pourquoi donc les avoir en d’autres mains lâchés ?
2434Ce fut par un motif de cas de conscience.
2435J’allai droit à mon traître en faire confidence ;
2436Et son raisonnement me vint persuader
2437De lui donner plutôt la cassette à garder,
2438Afin que pour nier, en cas de quelque enquête,
2439J’eusse d’un faux-fuyant la faveur toute prête,
2440Par où ma conscience eût pleine sûreté
2441À faire des serments contre la vérité.
2443Vous voilà mal, au moins, si j’en crois l’apparence :
2444Et la donation et cette confidence,
2445Sont, à vous en parler selon mon sentiment,
2446Des démarches par vous faites légèrement.
2447On peut vous mener loin avec de pareils gages ;
2448Et cet homme sur vous ayant ces avantages,
2449Le pousser est encor grande imprudence à vous ;
2450Et vous deviez chercher quelque biais plus doux.
2452Quoi ! sous un beau semblant de ferveur si touchante
2453Cacher un cœur si double, une âme si méchante !
2454Et moi qui l’ai reçu gueusant et n’ayant rien…
2455C’en est fait, je renonce à tous les gens de bien ;
2456J’en aurai désormais une horreur effroyable
2457Et m’en vais devenir, pour eux, pire qu’un diable.
2459Hé bien ! ne voilà pas de vos emportements !
2460Vous ne gardez en rien les doux tempéraments.
2461Dans la droite raison jamais n’entre la vôtre ;
2462Et toujours d’un excès vous vous jetez dans l’autre.
2463Vous voyez votre erreur, et vous avez connu
2464Que par un zèle feint vous étiez prévenu ;
2465Mais pour vous corriger quelle raison demande
2466Que vous alliez passer dans une erreur plus grande,
2467Et qu’avecque le cœur d’un perfide vaurien
2468Vous confondiez les cœurs de tous les gens de bien ?
2469Quoi ! parce qu’un fripon vous dupe avec audace,
2470Sous le pompeux éclat d’une austère grimace,
2471Vous voulez que partout on soit fait comme lui,
2472Et qu’aucun vrai dévot ne se trouve aujourd’hui ?
2473Laissez aux libertins ces sottes conséquences :
2474Démêlez la vertu d’avec ses apparences,
2475Ne hasardez jamais votre estime trop tôt,
2476Et soyez pour cela dans le milieu qu’il faut.
2477Gardez-vous, s’il se peut, d’honorer l’imposture ;
2478Mais au vrai zèle aussi n’allez pas faire injure,
2479Et s’il vous faut tomber dans une extrémité,
2480Péchez plutôt encor de cet autre côté.
2481Orgon, Cléante, Damis.
2483Quoi ! mon père, est-il vrai qu’un coquin vous menace ?
2484Qu’il n’est point de bienfait qu’en son âme il n’efface,
2485Et que son lâche orgueil, trop digne de courroux,
2486Se fait de vos bontés des armes contre vous ?
2488Oui, mon fils ; et j’en sens des douleurs nonpareilles.
2490Laissez-moi, je lui veux couper les deux oreilles.
2491Contre son insolence on ne doit point gauchir :
2492C’est à moi tout d’un coup de vous en affranchir ;
2493Et, pour sortir d’affaire, il faut que je l’assomme.
2495Voilà tout justement parler en vrai jeune homme.
2496Modérez, s’il vous plaît, ces transports éclatants.
2497Nous vivons sous un règne et sommes dans un temps
2498Où par la violence on fait mal ses affaires.
2499Madame Pernelle, Orgon, Elmire, Cléante, Mariane, Damis, Dorine.
2501Qu’est-ce ? J’apprends ici de terribles mystères !
2503Ce sont des nouveautés dont mes yeux sont témoins,
2504Et vous voyez le prix dont sont payés mes soins.
2505Je recueille avec zèle un homme en sa misère,
2506Je le loge, et le tiens comme mon propre frère ;
2507De bienfaits chaque jour il est par moi chargé ;
2508Je lui donne ma fille et tout le bien que j’ai :
2509Et, dans le même temps, le perfide, l’infâme,
2510Tente le noir dessein de suborner ma femme ;
2511Et, non content encor de ces lâches essais,
2512Il m’ose menacer de mes propres bienfaits,
2513Et veut, à ma ruine, user des avantages
2514Dont le viennent d’armer mes bontés trop peu sages,
2515Me chasser de mes biens où je l’ai transféré,
2516Et me réduire au point d’où je l’ai retiré.
2520Mon fils, je ne puis du tout croire
2521Qu’il ait voulu commettre une action si noire.
2525Les gens de bien sont enviés toujours.
2527Que voulez-vous donc dire avec votre discours,
2530Que chez vous on vit d’étrange sorte,
2531Et qu’on ne sait que trop la haine qu’on lui porte.
2533Qu’a cette haine à faire avec ce qu’on vous dit ?
2535Je vous l’ai dit cent fois quand vous étiez petit :
2536La vertu dans le monde est toujours poursuivie ;
2537Les envieux mourront, mais non jamais l’envie.
2539Mais que fait ce discours aux choses d’aujourd’hui ?
2541On vous aura forgé cent sots contes de lui.
2543Je vous ai dit déjà que j’ai vu tout moi-même.
2545Des esprits médisants la malice est extrême.
2547Vous me feriez damner, ma mère ! Je vous di
2548Que j’ai vu de mes yeux un crime si hardi.
2550Les langues ont toujours du venin à répandre,
2551Et rien n’est ici-bas qui s’en puisse défendre.
2553C’est tenir un propos de sens bien dépourvu.
2554Je l’ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux vu,
2555Ce qu’on appelle vu. Faut-il vous le rebattre
2556Aux oreilles cent fois, et crier comme quatre ?
2558Mon Dieu ! le plus souvent l’apparence déçoit :
2559Il ne faut pas toujours juger sur ce qu’on voit.
2563Aux faux soupçons la nature est sujette,
2564Et c’est souvent à mal que le bien s’interprète.
2566Je dois interpréter à charitable soin
2567Le désir d’embrasser ma femme !
2570Pour accuser les gens, d’avoir de justes causes ;
2571Et vous deviez attendre à vous voir sûr des choses.
2573Hé ! diantre ! le moyen de m’en assurer mieux ?
2574Je devais donc, ma mère, attendre qu’à mes yeux
2575Il eût… Vous me feriez dire quelque sottise.
2577Enfin d’un trop pur zèle on voit son âme éprise,
2578Et je ne puis du tout me mettre dans l’esprit
2579Qu’il ait voulu tenter les choses que l’on dit.
2581Allez, je ne sais pas, si vous n’étiez ma mère,
2582Ce que je vous dirais, tant je suis en colère.
2584Juste retour, monsieur, des choses d’ici-bas ;
2585Vous ne vouliez point croire, et l’on ne vous croit pas.
2587Nous perdons des moments en bagatelles pures,
2588Qu’il faudrait employer à prendre des mesures.
2589Aux menaces du fourbe on doit ne dormir point.
2591Quoi ! son effronterie irait jusqu’à ce point ?
2593Pour moi, je ne crois pas cette instance possible,
2594Et son ingratitude est ici trop visible.
2596Ne vous y fiez pas ; il aura des ressorts
2597Pour donner contre vous raison à ses efforts,
2598Et sur moins que cela le poids d’une cabale
2599Embarrasse les gens dans un fâcheux dédale.
2600Je vous le dis encore : armé de ce qu’il a,
2601Vous ne deviez jamais le pousser jusque-là.
2603Il est vrai ; mais qu’y faire ? À l’orgueil de ce traître,
2604De mes ressentiments je n’ai pas été maître.
2606Je voudrais de bon cœur qu’on pût entre vous deux
2607De quelque ombre de paix raccommoder les nœuds.
2609Si j’avais su qu’en main il a de telles armes,
2610Je n’aurais pas donné matière à tant d’alarmes,
2612Orgon, à Dorine, voyant entrer monsieur Loyal.
2613Que veut cet homme ? Allez tôt le savoir,
2614Je suis bien en état que l’on me vienne voir !
2615Orgon, Madame Pernelle, Elmire, Mariane, Cléante, Damis, Dorine, Monsieur Loyal.
2616Monsieur Loyal, à Dorine, dans le fond du théâtre.
2617Bonjour, ma chère sœur ; faites, je vous supplie,
2618Que je parle à monsieur.
2620Il est en compagnie ;
2621Et je doute qu’il puisse à présent voir quelqu’un.
2623Je ne suis pas pour être en ces lieux importun.
2624Mon abord n’aura rien, je crois, qui lui déplaise ;
2625Et je viens pour un fait dont il sera bien aise.
2629Dites-lui seulement que je viens
2630De la part de monsieur Tartuffe, pour son bien.
2632C’est un homme qui vient, avec douce manière,
2633De la part de monsieur Tartuffe, pour affaire
2634Dont vous serez, dit-il, bien aise.
2637Ce que c’est que cet homme et ce qu’il peut vouloir.
2639Pour nous raccommoder il vient ici peut-être :
2640Quels sentiments aurai-je à lui faire paraître ?
2642Votre ressentiment ne doit point éclater ;
2643Et s’il parle d’accord, il le faut écouter.
2644Monsieur Loyal, à Orgon.
2645Salut, monsieur. Le ciel perde qui vous veut nuire,
2646Et vous soit favorable autant que je désire !
2647Orgon, bas, à Cléante.
2648Ce doux début s’accorde avec mon jugement
2649Et présage déjà quelque accommodement.
2651Toute votre maison m’a toujours été chère,
2652Et j’étais serviteur de monsieur votre père.
2654Monsieur, j’ai grande honte et demande pardon
2655D’être sans vous connaître ou savoir votre nom.
2657Je m’appelle Loyal, natif de Normandie,
2658Et suis huissier à verge, en dépit de l’envie.
2659J’ai, depuis quarante ans, grâce au ciel, le bonheur
2660D’en exercer la charge avec beaucoup d’honneur,
2661Et je vous viens, monsieur, avec votre licence,
2662Signifier l’exploit de certaine ordonnance…
2664Quoi ! vous êtes ici…
2666Monsieur, sans passion.
2667Ce n’est rien seulement qu’une sommation,
2668Un ordre de vider d’ici, vous et les vôtres,
2669Mettre vos meubles hors, et faire place à d’autres,
2670Sans délai ni remise, ainsi que besoin est.
2672Moi ! sortir de céans ?
2674Oui, monsieur, s’il vous plaît.
2675La maison à présent, comme savez de reste,
2676Au bon monsieur Tartuffe appartient sans conteste.
2677De vos biens désormais il est maître et seigneur,
2678En vertu d’un contrat duquel je suis porteur.
2679Il est en bonne forme, et l’on n’y peut rien dire.
2681Certes cette impudence est grande, et je l’admire !
2682Monsieur Loyal, à Damis.
2683Monsieur, je ne dois point avoir affaire à vous ;
2685C’est à monsieur : il est et raisonnable et doux,
2686Et d’un homme de bien il sait trop bien l’office,
2687Pour se vouloir du tout opposer à justice.
2691Oui, monsieur, je sais que pour un million
2692Vous ne voudriez pas faire rébellion,
2693Et que vous souffrirez en honnête personne
2694Que j’exécute ici les ordres qu’on me donne.
2696Vous pourriez bien ici sur votre noir jupon,
2697Monsieur l’huissier à verge, attirer le bâton.
2698Monsieur Loyal, à Orgon.
2699Faites que votre fils se taise ou se retire,
2700Monsieur. J’aurais regret d’être obligé d’écrire,
2701Et de vous voir couché dans mon procès-verbal.
2703Ce Monsieur Loyal porte un air bien déloyal.
2705Pour tous les gens de bien j’ai de grandes tendresses,
2706Et ne me suis voulu, monsieur, charger des pièces
2707Que pour vous obliger et vous faire plaisir ;
2708Que pour ôter par là le moyen d’en choisir
2709Qui, n’ayant pas pour vous le zèle qui me pousse,
2710Auraient pu procéder d’une façon moins douce.
2712Et que peut-on de pis que d’ordonner aux gens
2713De sortir de chez eux ?
2715On vous donne du temps ;
2716Et jusques à demain je ferai surséance
2717À l’exécution, monsieur, de l’ordonnance.
2718Je viendrai seulement passer ici la nuit
2719Avec dix de mes gens, sans scandale et sans bruit.
2720Pour la forme, il faudra, s’il vous plaît, qu’on m’apporte,
2721Avant que se coucher, les clefs de votre porte.
2722J’aurai soin de ne pas troubler votre repos,
2723Et de ne rien souffrir qui ne soit à propos.
2724Mais demain, du matin, il vous faut être habile
2725À vider de céans jusqu’au moindre ustensile ;
2726Mes gens vous aideront, et je les ai pris forts
2727Pour vous faire service à tout mettre dehors.
2728On n’en peut pas user mieux que je fais, je pense ;
2729Et comme je vous traite avec grande indulgence,
2730Je vous conjure aussi, monsieur, d’en user bien,
2731Et qu’au dû de ma charge on ne me trouble en rien.
2733Du meilleur de mon cœur je donnerais, sur l’heure
2734Les cent plus beaux louis de ce qui me demeure,
2735Et pouvoir, à plaisir, sur ce mufle assener
2736Le plus grand coup de poing qui se puisse donner.
2737Cléante, bas, à Orgon.
2738Laissez, ne gâtons rien.
2740À cette audace étrange
2741J’ai peine à me tenir, et la main me démange.
2743Avec un si bon dos, ma foi, monsieur Loyal,
2744Quelques coups de bâton ne vous siéraient pas mal.
2746On pourrait bien punir ces paroles infâmes,
2747Mamie ; et l’on décrète aussi contre les femmes.
2748Cléante, à monsieur Loyal.
2749Finissons tout cela, monsieur ; c’en est assez.
2750Donnez tôt ce papier, de grâce, et nous laissez.
2752Jusqu’au revoir. Le ciel vous tienne tous en joie !
2754Puisse-t-il te confondre, et celui qui t’envoie !
2755Orgon, Madame Pernelle, Elmire, Cléante, Mariane, Damis, Dorine.
2757Hé bien ! vous le voyez, ma mère, si j’ai droit ;
2758Et vous pouvez juger du reste par l’exploit.
2759Ses trahisons enfin vous sont-elles connues ?
2761Je suis toute ébaubie, et je tombe des nues !
2763Vous vous plaignez à tort, à tort vous le blâmez,
2764Et ses pieux desseins par là sont confirmés.
2765Dans l’amour du prochain sa vertu se consomme :
2766Il sait que très souvent les biens corrompent l’homme,
2767Et, par charité pure, il veut vous enlever
2768Tout ce qui vous peut faire obstacle à vous sauver.
2770Taisez-vous. C’est le mot qu’il vous faut toujours dire.
2772Allons voir quel conseil on doit vous faire élire.
2774Allez faire éclater l’audace de l’ingrat.
2775Ce procédé détruit la vertu du contrat ;
2776Et sa déloyauté va paraître trop noire,
2777Pour souffrir qu’il en ait le succès qu’on veut croire.
2778Valère, Orgon, Madame Pernelle, Elmire, Cléante, Mariane, Damis, Dorine.
2780Avec regret, monsieur, je viens vous affliger ;
2781Mais je m’y vois contraint par le pressant danger.
2782Un ami, qui m’est joint d’une amitié fort tendre,
2783Et qui sait l’intérêt qu’en vous j’ai lieu de prendre,
2784A violé pour moi, par un pas délicat,
2785Le secret que l’on doit aux affaires d’État,
2786Et me vient d’envoyer un avis dont la suite
2787Vous réduit au parti d’une soudaine fuite.
2788Le fourbe qui longtemps a pu vous imposer
2789Depuis une heure au prince a su vous accuser,
2790Et remettre en ses mains, dans les traits qu’il vous jette,
2791D’un criminel d’État l’importante cassette,
2792Dont, au mépris, dit-il, du devoir d’un sujet,
2793Vous avez conservé le coupable secret.
2794J’ignore le détail du crime qu’on vous donne ;
2795Mais un ordre est donné contre votre personne ;
2796Et lui-même est chargé, pour mieux l’exécuter,
2797D’accompagner celui qui vous doit arrêter.
2799Voilà ses droits armés ; et c’est par où le traître
2800De vos biens qu’il prétend cherche à se rendre maître.
2802L’homme est, je vous l’avoue, un méchant animal !
2804Le moindre amusement vous peut être fatal.
2805J’ai, pour vous emmener, mon carrosse à la porte,
2806Avec mille louis qu’ici je vous apporte.
2807Ne perdons point de temps : le trait est foudroyant ;
2808Et ce sont de ces coups que l’on pare en fuyant.
2809À vous mettre en lieu sûr je m’offre pour conduite,
2810Et veux accompagner, jusqu’au bout, votre fuite.
2812Las ! que ne dois-je point à vos soins obligeants !
2813Pour vous en rendre grâce, il faut un autre temps ;
2814Et je demande au ciel de m’être assez propice
2815Pour reconnaître un jour ce généreux service.
2816Adieu : prenez le soin, vous autres.
2819Nous songerons, mon frère, à faire ce qu’il faut.
2820Tartuffe, un Exempt, Madame Pernelle, Orgon, Elmire, Cléante, Mariane, Valère, Damis, Dorine.
2821Tartuffe, arrêtant Orgon.
2822Tout beau, monsieur, tout beau, ne courez point si vite :
2823Vous n’irez pas fort loin pour trouver votre gîte ;
2824Et de la part du prince on vous fait prisonnier.
2826Traître ! tu me gardais ce trait pour le dernier :
2827C’est le coup, scélérat, par où tu m’expédies ;
2828Et voilà couronner toutes tes perfidies.
2830Vos injures n’ont rien à me pouvoir aigrir ;
2831Et je suis, pour le ciel, appris à tout souffrir.
2833La modération est grande, je l’avoue.
2835Comme du ciel l’infâme impudemment se joue !
2837Tous vos emportements ne sauraient m’émouvoir ;
2838Et je ne songe à rien qu’à faire mon devoir.
2840Vous avez de ceci grande gloire à prétendre ;
2841Et cet emploi pour vous est fort honnête à prendre.
2843Un emploi ne saurait être que glorieux
2844Quand il part du pouvoir qui m’envoie en ces lieux.
2846Mais t’es-tu souvenu que ma main charitable,
2847Ingrat, t’a retiré d’un état misérable ?
2849Oui, je sais quels secours j’en ai pu recevoir ;
2850Mais l’intérêt du prince est mon premier devoir.
2851De ce devoir sacré la juste violence
2852Étouffe dans mon cœur toute reconnaissance :
2853Et je sacrifierais à de si puissants nœuds
2854Ami, femme, parents, et moi-même avec eux.
2858Comme il sait, de traîtresse manière,
2859Se faire un beau manteau de tout ce qu’on révère !
2861Mais, s’il est si parfait que vous le déclarez,
2862Ce zèle qui vous pousse et dont vous vous parez,
2863D’où vient que pour paraître il s’avise d’attendre
2864Qu’à poursuivre sa femme il ait su vous surprendre
2865Et que vous ne songez à l’aller dénoncer
2866Que lorsque son honneur l’oblige à vous chasser ?
2867Je ne vous parle point, pour devoir en distraire,
2868Du don de tout son bien qu’il venait de vous faire ;
2869Mais, le voulant traiter en coupable aujourd’hui,
2870Pourquoi consentiez-vous à rien prendre de lui ?
2872Délivrez-moi, monsieur, de la criaillerie ;
2873Et daignez accomplir votre ordre, je vous prie.
2875Oui, c’est trop demeurer, sans doute, à l’accomplir ;
2876Votre bouche à propos m’invite à le remplir :
2877Et, pour l’exécuter, suivez-moi tout à l’heure
2878Dans la prison qu’on doit vous donner pour demeure.
2880Qui ? moi, monsieur ?
2884Pourquoi donc la prison ?
2886Ce n’est pas vous à qui j’en veux rendre raison.
2888Remettez-vous, monsieur, d’une alarme si chaude.
2889Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude,
2890Un prince dont les yeux se font jour dans les cœurs,
2891Et que ne peut tromper tout l’art des imposteurs.
2892D’un fin discernement sa grande âme pourvue
2893Sur les choses toujours jette une droite vue ;
2894Chez elle jamais rien ne surprend trop d’accès,
2895Et sa ferme raison ne tombe en nul excès.
2896Il donne aux gens de bien une gloire immortelle :
2897Mais sans aveuglement il fait briller ce zèle,
2898Et l’amour pour les vrais ne ferme point son cœur
2899À tout ce que les faux doivent donner d’horreur.
2900Celui-ci n’était pas pour le pouvoir surprendre,
2901Et de pièges plus fins on le voit se défendre.
2902D’abord il a percé, par ses vives clartés
2903Des replis de son cœur toutes les lâchetés.
2904Venant vous accuser, il s’est trahi lui-même,
2905Et, par un juste trait de l’équité suprême,
2906S’est découvert au prince un fourbe renommé,
2907Dont sous un autre nom il était informé ;
2908Et c’est un long détail d’actions toutes noires
2909Dont on pourrait former des volumes d’histoires.
2910Ce monarque, en un mot, a vers vous détesté
2911Sa lâche ingratitude et sa déloyauté ;
2912À ses autres horreurs il a joint cette suite,
2913Et ne m’a jusqu’ici soumis à sa conduite
2914Que pour voir l’impudence aller jusques au bout,
2915Et vous faire, par lui, faire raison de tout.
2916Oui, de tous vos papiers, dont il se dit le maître,
2917Il veut qu’entre vos mains je dépouille le traître.
2918D’un souverain pouvoir, il brise les liens
2919Du contrat qui lui fait un don de tous vos biens,
2920Et vous pardonne enfin cette offense secrète
2921Où vous a d’un ami fait tomber la retraite ;
2922Et c’est le prix qu’il donne au zèle qu’autrefois
2923On vous vit témoigner en appuyant ses droits,
2924Pour montrer que son cœur sait, quand moins on y pense,
2925D’une bonne action verser la récompense ;
2926Que jamais le mérite avec lui ne perd rien ;
2927Et que mieux que du mal, il se souvient du bien.
2929Que le ciel soit loué !
2931Maintenant je respire.
2935Qui l’aurait osé dire ?
2936Orgon, à Tartuffe, que l’exempt emmène.
2937Hé bien ! te voilà, traître !…
2938Madame Pernelle, Orgon, Elmire, Mariane, Cléante, Valère, Damis, Dorine.
2940Ah ! mon frère, arrêtez,
2941Et ne descendez point à des indignités.
2942À son mauvais destin laissez un misérable,
2943Et ne vous joignez point au remords qui l’accable.
2944Souhaitez bien plutôt que son cœur, en ce jour,
2945Au sein de la vertu fasse un heureux retour ;
2946Qu’il corrige sa vie en détestant son vice,
2947Et puisse du grand prince adoucir la justice ;
2948Tandis qu’à sa bonté vous irez, à genoux,
2949Rendre ce que demande un traitement si doux.
2951Oui, c’est bien dit. Allons à ses pieds avec joie
2952Nous louer des bontés que son cœur nous déploie :
2953Puis, acquittés un peu de ce premier devoir,
2954Aux justes soins d’un autre il nous faudra pourvoir,
2955Et par un doux hymen couronner en Valère
2956La flamme d’un amant généreux et sincère.