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Le Tartuffe

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Comédie en cinq actes et en vers (1664) : à Paris, Orgon, aveuglé par Tartuffe, faux dévot qu'il héberge, veut lui donner sa fille Mariane promise à Valère, tandis que sa femme Elmire, son fils, son beau-frère et la servante Dorine tentent de démasquer l'imposteur. Résumé en 1 minute

Le Tartuffe ou l’Imposteur
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Comédie
Notice
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L’histoire des premières représentations de Tartuffe est devenue, sous la plume de la plupart des commentateurs ou des biographes, une véritable légende, et le thème de déclamations contre le fanatisme, l’intolérance, les faux dévots et les jésuites. Nous ne nous replacerons pas sur ce terrain, et nous laisserons à M. Sainte-Beuve le soin de raconter, en historien et en critique, les difficultés que la nouvelle pièce éprouva avant d’arriver jusqu’au public :
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« Dès 1664, Molière avait achevé sa comédie du Tartuffe à peu près telle que nous l’avons. Trois actes en avaient été représentés aux fêtes de Versailles de cette année, et ensuite à Villers-Cotterets chez Monsieur : le prince de Condé, protecteur de toute hardiesse d’esprit, s’était fait jouer au Raincy la pièce tout entière. Mais les mêmes hommes qui avaient obtenu qu’on brûlât les Provinciales quatre ans auparavant, empêchèrent la représentation devant le public, et la suspension avec divers incidents se prolongea. Louis XIV, en ce premier feu de ses maîtresses, était loin d’être dévot ; mais il avait dès lors cette disposition à vouloir qu’on le fût, qui devint le trait marquant dans sa vieillesse. Tout en songeant à revoir et à corriger sa pièce pour la rendre représentable, Molière, dont le théâtre ni le génie ne pouvaient chômer, produisait d’autres œuvres, et, dans le Festin de Pierre, qui se joua en 1665, il se vengea de la cabale qui arrêtait le Tartuffe, par la tirade de don Juan au cinquième acte ; l’athée aux abois y confesse à Sganarelle son dessein de contrefaire le dévot : « Il n’y a plus de honte maintenant à cela : l’hypocrisie est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus. Le personnage d’homme de bien est le meilleur de tous les personnages qu’on puisse jouer. Aujourd’hui la profession d’hypocrite a de merveilleux avantages… » Mais d’autres traits audacieux du Festin, joints à cette attaque, soulevèrent de nouveau et semblèrent justifier la fureur de la cabale menacée ; il y eut des pamphlets violents publiés contre Molière. Il avait affaire à ses Pères Meyniers et Brisaciers, qui ne manquent jamais. »
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« Pourtant le crédit du divertissant poëte montait chaque jour ; sa gloire sérieuse s’étendait : il avait fait le Misanthrope. La mort de la reine-mère (1666) avait ôté à la faction dévote un grand point d’appui en cour. Comptant sur la faveur de Louis XIV, se faisant fort d’une espèce d’autorisation verbale qu’il avait obtenue, et pendant que le roi était au camp devant Lille, en août 1667, au milieu de cet été désert de Paris, Molière risqua sa pièce devant le public ; il en avait changé le titre : elle s’appelait l’Imposteur, et M. Tartuffe était devenu M. Panulphe ; il y avait des passages supprimés. L’Imposteur, sous cette forme, ne put avoir, malgré tout, qu’une représentation ; le premier président Lamoignon crut devoir empêcher la seconde jusqu’à nouvel ordre du roi. Molière députa deux de ses camarades au camp de Lille avec un placet qu’on a. Mais le roi maintint la suspension. » Tels sont, réduits à la simple vérité historique et dégagés de tous les détails minutieux qui ne font que les obscurcir, les faits qui se rapportent à la première apparition du Tartuffe ; et comme nous devons, avant tout, dans un sujet où il est difficile d’être neuf, nous attacher à éclaircir ou à rectifier, nous rectifierons en passant un fait qui se rattache à l’unique représentation de 1667. Voici ce que dit à ce sujet M. Génin, à l’opinion duquel nous souscrivons complètement :
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« Qui ne connaît l’anecdote de Molière notifiant au public la défense qu’il venait de recevoir de représenter Tartuffe ? M. le premier président ne veut pas qu’on le joue. Le fait est aussi faux qu’il est accrédité. Sous un roi comme Louis XIV, une plaisanterie si déplacée, un si grossier outrage lancé publiquement par un comédien contre un magistrat, contre l’illustre Lamoignon, ne fût certainement pas resté impuni : Molière, aimé de Louis XIV, était d’ailleurs l’homme de France le plus incapable de blesser à ce point les convenances, sans parler des égards qu’il devait à Boileau, honoré de l’intimité de M. de Lamoignon. Ce conte, beaucoup plus vieux que Molière a été ramassé dans les Anas espagnols, qui attribuent ce mot à Lope ou à Calderon, au sujet d’une comédie de l’Alcade : L’alcade ne veut pas qu’on le joue. Quelqu’un a trouvé spirituel de transporter cette facétie à Molière, et l’invention a fait fortune. La biographie des grands hommes est remplie de ces impertinences : c’est le devoir de la critique de les signaler, et d’en obtenir justice. »
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Molière, malgré ses vives instances auprès du roi, attendit deux ans avant de voir lever l’interdiction qui pesait sur sa pièce. Enfin, Tartuffe reparut au théâtre le 5 février 1669. Nombre de gens, dit Robinet, coururent hasard d’être étouffés et disloqués pour voir cet ouvrage ; quarante-quatre représentations consécutive assurèrent le triomphe, et les camarades de l’auteur voulurent que sa vie durant il eût double part dans les recettes produites par ce chef d’œuvre.
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Considéré comme œuvre littéraire, le Tartuffe n’a trouvé que des admirateurs. « Il est, dit M. Nisard, plus goûté au théâtre que le Misanthrope, sans l’être moins à la lecture. Il y a plus d’intérêt, plus d’action, plus de passion. Au lieu du salon d’une coquette, c’est le foyer domestique d’une femme honnête, envahi par un intrus. Tout y est troublé, les amusements innocents, l’honnête liberté des discours, les plaisirs et les projets de famille, un mariage sortable et déjà fort avancé ; personne n’y est incommodé médiocrement. Aussi quelle agitation dans cette maison, désormais divisée en deux camps !… C’est la pièce où Molière a mis le plus de feu… il y a d’autres vilaines gens dans son théâtre… il se contente de les rendre ridicules… Pour le faux dévot, on n’en rit pas un moment ; Molière en a peur ; il en a horreur du moins. C’est la révolte de sa noble nature contre ce vice, le plus odieux de tous, parce qu’il sert de couverture à tous. »
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M. Génin regarde Tartuffe comme le dernier effort du génie : « Quelle admirable combinaison de caractères ! Deux morale sont mises en présence : la vraie piété se personnifie dans Cléante, l’hypocrisie dans Tartuffe. Cléante est la ligne inflexible tendue à travers la pièce pour séparer le bien du mal, le faux du vrai. Orgon, c’est la multitude de bonne foi, faible et crédule, livrée au premier charlatan venu, extrême et emportée dans ses résolutions comme dans ses préjugés. Le fond du drame repose sur ces trois personnages. À côté d’eux paraissent les aimables figures de Marianne et de Valère ; la piquante et malicieuse Dorine, chargée de représenter le bon sens du peuple, comme madame Pernelle en représente l’entêtement ; Damis, l’ardeur juvénile qui, s’élançant vers le bien et la justice avec une impétuosité aveugle, se brise contre l’impassibilité calculée de l’imposteur, Elmire enfin, toute charmante de décence, quoiqu’elle aille vêtue ainsi qu’une princesse. Quelle habileté dans cette demi-teinte du caractère d’Elmire, de la jeune femme unie à un vieillard ! Si Molière l’eût faite passionnée, tout le reste devenait à l’instant impossible ou invraisemblable : la résistance d’Elmire perdait de son mérite ; Elmire était obligée de s’offenser, de se récrier, de se plaindre à Orgon. Point :
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Elle n’éprouve pour Tartuffe pas plus de haine que de sympathie ; elle le méprise, c’est tout. Ce sang-froid était indispensable pour arriver à démasquer l’imposteur. Elmire nous prouve quels sont les avantages d’une honnête femme qui demeure insensible sur la passion du plus rusé des hommes, de Tartuffe. »
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Considéré au point de vue de la morale sociale ou religieuse. Tartuffe a été l’objet de vives et nombreuses attaques. Nous allons, au moyen de quelques extraits, donner une idée aussi exacte que possible des critiques dont il a été l’objet, depuis le dix-septième siècle jusqu’à nos jours.
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Ce fut le curé de Saint-Barthélémy, Roullès, qui ouvrit le feu par un écrit anonyme : le Roi glorieux au monde. Roullès, dans cet écrit, appelle Molière « un démon vêtu de chair, habillé en homme ; un libertin, un impie digne d’être brûlé publiquement. » L’auteur d’un libelle intitulé : Observations sur une comédie de Molière intitulée : le Festin de Pierre, enchérit encore sur le curé de Saint-Barthélémy :
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« Certes, il faut avouer que Molière est lui-même un Tartuffe achevé et un véritable hypocrite… Si le dessein de la comédie est de corriger les hommes en les divertissant, le dessein de Molière est de les perdre en les faisant rire, de même que ces serpents dont les piqûres mortelles répandent une fausse joie sur le visage de ceux qui en sont atteints…
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» Molière, après avoir répandu dans les âmes ces poisons funestes qui étouffent la pudeur et la honte ; après avoir pris soin de former des coquettes et de donner aux filles des instructions dangereuses, après des écoles fameuses d’impureté, en a tenu d’autres pour le libertinage… ; et, voyant qu’il choquait toute la religion et que tous les gens de bien lui seraient contraires, il a composé son Tartuffe et a voulu rendre les dévots des ridicules ou des hypocrites… Certes, c’est bien affaire à Molière de parler de la religion, avec laquelle il a si peu de commerce et qu’il n’a jamais connue, ni par pratique ni par théorie…
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« Son avarice ne contribue pas peu à échauffer sa verve contre la religion… Il sait que les choses défendues irritent le désir, et il sacrifie hautement à ses intérêts tous les devoirs de la piété ; c’est ce qui lui fait porter avec audace la main au sanctuaire, et il n’est point honteux de lasser tous les jours la patience d’une grande reine, qui est continuellement en peine de faire réformer ou supprimer ses ouvrages…
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« Auguste fit mourir un bouffon qui avait fait raillerie de Jupiter, et défendit aux femmes d’assister à ses comédies, plus modestes que celles de Molière. Théodose condamna aux bêtes des farceurs qui tournaient en dérision les cérémonies ; et néanmoins cela n’approche point de l’emportement qui paraît en cette pièce…
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« Enfin, je ne crois pas faire un jugement téméraire d’avancer qu’il n’y a point d’homme si peu éclairé des lumières de la foi qui, ayant vu cette pièce ou sachant ce qu’elle contient, puisse soutenir que Molière, dans le dessein de la jouer, soit capable de la participation des sacrements, qu’il puisse être reçu à pénitence sans une réparation publique, ni même qu’il soit digne de l’entrée des églises après les anathèmes que les conciles ont fulminés contre les auteurs de spectacles impudiques ou sacrilèges, que les Pères appellent les naufrages de l’innocence et des attentats contre la souveraineté de Dieu. »
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L’archevêque de Paris, Harlay de Champvallon, que Fénélon dans une lettre à Louis XIV appelle « un archevêque corrompu, scandaleux, incorrigible, faux, malin, artificieux, ennemi de toute vertu, » publia, sous la date du 11 août 1667, le mandement suivant :
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«…Sur ce qui nous a été remontré par notre promoteur, que le vendredi cinquième de ce mois, on a représenté sur l’un des théâtres de cette ville, sous le nouveau nom de l’Imposteur, une comédie très-dangereuse, et qui est d’autant plus capable de nuire à la religion que, sous prétexte de condamner l’hypocrisie ou la fausse dévotion, elle donne lieu d’en accuser indifféremment tous ceux qui font profession de la plus solide piété, et les expose par ce moyen aux railleries et aux calomnies continuelles des libertins ; de sorte que, pour arrêter le cours d’un si grand mal, qui pourrait séduire les âmes faibles et les détourner du chemin de la vertu, notre dit promoteur nous aurait requis de faire défense à toute personne de notre diocèse de représenter, sous quelque nom que ce soit, la susdite comédie, de la lire ou entendre réciter, soit en public, soit en particulier, sous peine d’excommunication ;
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« Nous, sachant combien il serait en effet dangereux de souffrir que la véritable piété fût blessée par une représentation si scandaleuse et que le roi même avait ci-devant très-expressément défendue ; et considérant d’ailleurs que, dans un temps où ce grand monarque expose si librement sa vie pour le bien de son État, et où notre principal soin est d’exhorter tous les gens de bien de notre diocèse à faire des prières continuelles pour la conservation de sa personne sacrée et pour le succès de ses armes, il y aurait de l’impiété de s’occuper à des spectacles capables d’attirer la colère du ciel ; avons fait et faisons très-expresses inhibitions et défenses à toutes personnes de notre diocèse de représenter, lire ou entendre réciter la susdite comédie, soit publiquement, soit en particulier, sous quelque nom et quelque prétexte que ce soit, et ce sous peine d’excommunication.
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» Si mandons aux archiprêtres de Sainte-Marle-Magdelaine et de Saint-Severin de vous signifier la présente ordonnance, que vous publierez en vos prônes aussitôt que vous l’aurez reçue, en faisant connaître à tous vos paroissiens combien il importe à leur salut de ne point assister à la représentation ou lecture de la susdite ou semblables comédies. Donné à Paris sous le sceau de nos armes, ce onzième août mil six cent soixante-sept. »
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Deux ans après la publication de ce mandement, Bourdaloue, dans le Sermon sur l’hypocrisie, lançait contre Tartuffe de nouveaux anathèmes, et sans nommer la pièce, il la désignait en termes tellement précis, qu’il était impossible de se méprendre :
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« Et Voilà, chrétiens, dit Bourdaloue, ce qui est arrivé lorsque des esprits profanes, et bien éloignés de vouloir entrer dans les intérêts de Dieu, ont entrepris de censurer l’hypocrisie… Voilà ce qu’ils ont prétendu, exposant sur le théâtre et à la risée publique un hypocrite imaginaire, ou même, si vous voulez, un hypocrite réel, et tournant dans sa personne les choses les plus saintes en ridicule, la crainte des jugements de Dieu, l’horreur du péché, les pratiques les plus louables en elles-mêmes et les plut chrétiennes. Voilà ce qu’ils ont affecté, mettant dans la bouche de cet hypocrite des maximes de religion faiblement soutenues, en même temps qu’ils les supposaient fortement attaquées ; lui faisant blâmer les scandales du siècle d’une manière extravagante ; le représentant consciencieux jusqu’à la délicatesse et au scrupule sur des points moins importants, où toutefois il le faut être, pendant qu’il se portait d’ailleurs aux crimes les plus énormes ; le montrant sous un visage de pénitent, qui ne servait qu’à couvrir ses infamies ; lui donnant, selon leur caprice, un caractère de piété la plus austère, ce semble, et la plus exemplaire, mais, dans le fond, la plus mercenaire et la plus lâche.
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» Damnables inventions pour humilier les gens de bien, pour les rendre tous suspects, pour leur ôter la liberté de se déclarer en faveur de la vertu !… » Bossuet, dans sa Lettre sur les spectacles, est allé plus loin encore dans ce passage, où, suivant la remarque de M. Sainte-Beuve, l’idée de Tartuffe s’aperçoit à travers le pêle-mêle de l’anathème :
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« Il faudra donc que nous passions pour honnêtes les impiétés et les infamies dont sont pleines les comédies de Molière, ou que vous ne rangiez pas parmi les pièces d’aujourd’hui celles d’un auteur qui vient à peine d’expirer, et qui remplit encore à présent tous les théâtres des équivoques les plus grossières dont on ait jamais infecté les oreilles des chrétiens. — Ne m’obligez pas à les répéter ; songez seulement si vous oserez soutenir à la face du ciel des pièces où la vertu et la piété sont toujours ridicules, la corruption toujours défendue et toujours plaisante, et la pudeur toujours offensée ou toujours en crainte d’être violée par les derniers attentats… »
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« La postérité saura peut-être la fin de ce poète-comédien, qui en jouant son Malade imaginaire, reçut la dernière atteinte de la maladie dont il mourut peu d’heures après, et passa des plaisanteries du théâtre, parmi lesquelles il rendit presque le dernier soupir, au tribunal de celui qui dit : Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez ! » Bossuet, en traçant ces lignes, ignorait sans doute que Machiavel avait écrit la Mandragore pour le pape Jules II, et que le pape fut très-satisfait de Machiavel.
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C’était peu cependant d’attaquer Molière comme un ennemi de la religion ; on le signala aussi comme un ennemi de l’autorité royale. Parmi ses adversaires, chacun le combattit sur son propre terrain et avec ses armes : les gens d’église du haut de la chaire ou dans des traités ascétiques, les gens de lettres dans des satires, des libelles ou des comédies, et l’on vit paraître, en 1670, sous le titre de la Critique du Tartuffe, une pièce en un acte et en vers, qui ne paraît pas du reste avoir été représentée, et dont l’auteur cherche à prouver qu’un factieux, hostile au roi, pouvait seul avoir conçu l’idée de Tartuffe.
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On le voit par ce que nous venons de dire, si nous trouvons parmi les adversaires de Molière, à l’occasion de la pièce qu’on va lire, d’obscurs pamphlétaires qui n’osent pas se nommer, un archevêque à qui ses mœurs ne donnaient pas le droit d’être sévère, et des intrigants qui criaient au scandale parce qu’ils étaient blessés par le succès, nous trouvons aussi des hommes d’un grand esprit et d’une piété sincère ; et il est juste de reconnaître — nous ne discutons pas, nous constatons des faits — qu’il y eut parmi ceux qui condamnèrent Tartuffe, autre chose que de faux dévots et des jésuites, comme on le répète dans la plupart des livres modernes. « Ainsi, dit éloquemment M. Sainte-Beuve, une grande rumeur, un applaudissement grossi d’injures. De Maistre insultant à Pascal, Bossuet (chose plus grave !) insultant à Molière, voilà les plus glorieux succès humain dans l’ordre de l’esprit, voilà dans son plus beau et en l’écoutant de près, de quoi se compose une gloire. » Cet applaudissement mêlé de reproches a retenti jusque dans notre temps, et dans ce siècle même, deux hommes, dont les noms ont rarement l’occasion de se rencontrer dans l’histoire littéraire, le critique Geoffroy et l’empereur Napoléon, tout en admirant sans réserve Tartuffe comme œuvre d’art, en ont porté un jugement fort sévère.
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« Le Tartuffe, suivant Geoffroy, est le chef-d’œuvre de la scène comique, et l’un des plus parfaits ouvrages de littérature que jamais l’esprit humain ait conçus. Cette pièce réunit l’intrigue et l’intérêt avec la profondeur des caractères, la plus sublime raison avec le meilleur comique et la plus excellente plaisanterie, mais si nous envisageons du côté moral cette admirable production du génie, ajoute Geoffroy, elle a été plus nuisible qu’utile à la société… Les faux dévots se multiplièrent en dépit du Tartuffe Il y a une si grande affinité avec la religion et l’abus qu’on en peut faire, que cette pièce a dû réjouir les impies plus qu’elle n’affligeait les hypocrites…
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« Malgré l’espèce de protection accordée au Tartuffe par un roi jeune et victorieux qui aimait les spectacles, et qui ne sentait peut-être pas combien il est aisé de confondre avec l’abus la chose dont on abuse, Bourdaloue osa tonner dans la chaire contre le danger d’une pareille comédie ; et dans ses réflexions, sur le Tartuffe, l’orateur chrétien se montra, non pas dévot et fanatique, mais grand philosophe et homme d’état. »
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Voici maintenant le jugement de Napoléon : « Après le dîner, dit l’auteur du Mémorial de Sainte-Hélène, l’empereur nous a lu le Tartuffe ; mais il n’a pu l’achever, il se sentait trop fatigué ; il a posé le livre, et après le juste tribut d’éloges donné à Molière, il a terminé d’une manière à laquelle nous ne nous attendions pas : « Certainement, a-t-il dit, l’ensemble du Tartuffe est de main de maître, c’est un des chefs-d’œuvre d’un homme inimitable ; toutefois cette pièce porte un tel caractère, que je ne suis nullement étonné que son apparition ait été l’objet de fortes négociations à Versailles, et de beaucoup d’hésitation dans Louis XIV. Si j’ai droit de m’étonner de quelque chose, c’est qu’il l’ait laissé jouer ; elle présente, à mon avis, la dévotion sous des couleurs si odieuses ; une certaine scène offre une situation si décisive, si complètement indécente, que, pour mon propre compte, je n’hésite pas à dire que si la pièce eût été faite de mon temps, je n’en aurais pas permis la représentation. »
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La Lettre sur la comédie de l’Imposteur, publiée quinze jours après l’unique représentation du Tartuffe en 1667, et selon toute apparence écrite sous les yeux mêmes et d’après les inspirations de Molière, est le plaidoyer le plus habile et le plus intéressant qu’on ait opposé au réquisitoire des contemporains. Elle fut décisive auprès d’une foule de personnes, et autant les uns avaient été ardents à blâmer, autant les autres ont été ardents à défendre. Fénélon prit ouvertement le parti de Molière ; il justifia implicitement la donnée de l’Imposteur, en écrivant dans Télémaque « L’hypocrite est le plus dangereux des méchants, la fausse piété étant cause que les hommes n’osent plus se fier à la véritable. Les hypocrites souffrent dans les enfers des peines plus cruelles que les enfants qui ont égorgé leurs pères et leurs mères, que les épouses qui ont trempé leurs mains dans le sang de leurs époux, que les traîtres qui ont livré leur patrie, après avoir violé tous leurs serments. » Fénélon alla plus loin il n’hésita point à blâmer tout haut la sortie de Bourdaloue. « Bourdaloue, disait-il, n’est point Tartuffe, mais ses ennemis diront qu’il est jésuite. » Tandis que l’archevêque de Cambrai applaudissait Molière d’avoir démasqué l’un des vices les plus dangereux pour la vraie piété, un bel esprit qui se piquait aussi d’être un esprit fort. Saint-Évremond, voyait dans Tartuffe œuvre destinée à convertir les incrédules :
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« Je viens de lire le Tartuffe, écrivait-il à un ami, c’est le chef-d’œuvre de Molière. Je ne sais pas comment on a pu en empêcher si longtemps la représentation. Si je me sauve, je lui devrai mon salut. La dévotion est si raisonnable dans la bouche de Cléante, qu’elle me fait renoncer à toute ma philosophie ; et les faux dévots sont si bien dépeints, que la honte de leur peinture les fera renoncer à l’hypocrisie. Sainte piété, que vous allez apporter de bien au monde ! »
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À travers tant d’opinions divergentes, le public n’eut jamais qu’une seule et même opinion : il applaudit et il admira toujours. Au dix septième siècle, les molinistes étaient satisfaits de Molière, parce qu’ils voyaient dans sa pièce une attaque contre les jansénistes, et ces derniers adoucissaient leur rigorisme, parce qu’ils croyaient reconnaître un moliniste dans Tartuffe, ce qui n’empêchait pas le père Bouhours de composer pour l’auteur une très-louangeuse épitaphe. Dans le siècle suivant, le saint homme fut adopté, choyé par les philosophes, et de notre temps même, chaque fois que le pouvoir eut le tort de faire intervenir la religion dans les affaires de l’État chaque fois qu’une atteinte fut portée à la liberté de conscience on joua Tartuffe comme une protestation toujours vivante et toujours actuelle. N’est-ce pas là la preuve la plus irrécusable de la portée, et de ce qu’on pourrait appeler la vérité profondément humaine de cette œuvre ? Maintenant, après tant de témoignages d’admiration ou des critiques tombées de si haut, s’il nous est permis de poser une question, nous nous demanderons : Cette pièce de Molière, qui a soulevé tant d’orages, et de notre temps même occasionné plus d’une émeute, cachait-elle réellement, comme on l’a dit d’un côté, une attaque contre la croyance, ou, comme on l’a dit de l’autre, une défense de la croyance contre l’hypocrisie qui ne fait que la compromettre ? Nous pensons, pour notre part, que Molière n’avait, à proprement parler, aucune intention religieuse, soit dans le sens de l’attaque, soit dans le sens de la défense, et qu’il voulait tout simplement flétrir un vice, en laissant la religion complètement en dehors. Mais, nous ajouterons qu’en attaquant les faux dévots, il forgea, non pas positivement pour les hommes de son temps, mais pour ceux qui les suivirent, des armes qui devaient blesser plus d’un croyant sincère. Molière, en effet, placé au milieu des génies conservateurs et religieux du dix-septième siècle, forme avec Bayle et La Fontaine la transition de l’école de Montaigne à l’école de Voltaire. Le trait lancé par Poquelin, contre ceux qui de son temps se couvraient de la piété comme d’un masque, et l’exploitaient comme un instrument, ce trait fut bientôt ramassé comme sur un champ de bataille par ceux qui ne croyaient plus, et lancé de nouveau par eux contre ceux qui croyaient encore.
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Tartuffe eut la même destinée que les Provinciales. Il dépassa le but que sans aucun doute l’auteur s’était proposé, et l’on peut de tous points rappeler, à propos de Molière, ce jugement de M. Sainte-Beuve sur Pascal :
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« En démasquant si bien le dedans, il contribua à discréditer la pratique ; en perçant si victorieusement le casuisme, il atteignit, sans y songer, la confession même, c’est-à-dire le tribunal qui rend nécessaire ce code de procédure morale et, jusqu’à un certain point, cet art de chicane. On débite chez ces apothicaires bien des poisons ; quand cela fut bien prouvé, on eut l’idée toute naturelle de conclure à laisser là le remède. Ce qu’un de ses descendants les plus directs, Paul-Louis Courier, a dit du confessionnal, l’auteur des Provinciales l’a préparé.
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« L’esprit humain, une fois éveillé, tire jusqu’au bout les conséquences. La raillerie est comme ces coursiers des dieux d’Homère : en trois pas au bout du monde. Les Provinciales, le Tartuffe et le Mariage de Figaro ! »
Préface
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Voici une comédie dont on a fait beaucoup de bruit, qui a été longtemps persécutée, et les gens qu’elle joue ont bien fait voir qu’ils étaient plus puissants en France que tous ceux que j’ai joués jusques ici. Les marquis, les précieuses, les cocus et les médecins, ont souffert doucement qu’on les ait représentés, et ils ont fait semblant de se divertir, avec tout le monde, des peintures que l’on a faites d’eux ; mais les hypocrites n’ont point entendu raillerie ; ils se sont effarouchés d’abord, et ont trouvé étrange que j’eusse la hardiesse de jouer leurs grimaces, et de vouloir décrier un métier dont tant d’honnêtes gens se mêlent. C’est un crime qu’ils ne sauraient me pardonner ; et ils se sont tous armés contre ma comédie avec une fureur épouvantable. Ils n’ont eu garde de l’attaquer par le côté qui les a blessés : ils sont trop politiques pour cela, et savent trop bien vivre pour découvrir le fond de leur âme. Suivant leur louable coutume, ils ont couvert leurs intérêts de la cause de Dieu ; et le Tartuffe, dans leur bouche, est une pièce qui offense la piété. Elle est, d’un bout à l’autre, pleine d’abominations, et l’on n’y trouve rien qui ne mérite le feu. Toutes les syllabes en sont impies ; les gestes même y sont criminels ; et le moindre coup d’œil, le moindre branlement de tête, le moindre pas à droite ou à gauche, y cachent des mystères qu’ils trouvent moyen d’expliquer à mon désavantage.
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J’ai eu beau la soumettre aux lumières de mes amis, et à la censure de tout le monde ; les corrections que j’y ai pu faire ; le jugement du roi et de la reine, qui l’ont vue ; l’approbation des grands princes et de messieurs les ministres, qui l’ont honorée publiquement de leur présence ; le témoignage des gens de bien, qui l’ont trouvée profitable, tout cela n’a de rien servi. Ils n’en veulent point démordre ; et, tous les jours encore, ils font crier en public des zélés indiscrets, qui me disent des injures pieusement, et me damnent par charité.
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Je me soucierais fort peu de tout ce qu’ils peuvent dire, n’était l’artifice qu’ils ont de me faire des ennemis que je respecte, et de jeter dans leur parti de véritables gens de bien, dont ils préviennent la bonne foi, et qui, par la chaleur qu’ils ont pour les intérêts du ciel, sont faciles à recevoir les impressions qu’on veut leur donner. Voilà ce qui m’oblige à me défendre. C’est aux vrais dévots que je veux partout me justifier sur la conduite de ma comédie ; et je les conjure, de tout mon cœur, de ne point condamner les choses avant que de les voir, de se défaire de toute prévention, et de ne point servir la passion de ceux dont les grimaces les déshonorent.
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Si l’on prend la peine d’examiner de bonne foi ma comédie, on verra sans doute que mes intentions y sont partout innocentes, et qu’elle ne tend nullement à jouer les choses que l’on doit révérer ; que je l’ai traitée avec toutes les précautions que demandait la délicatesse de la matière ; et que j’ai mis tout l’art et tous les soins qu’il m’a été possible pour bien distinguer le personnage de l’hypocrite d’avec celui du vrai dévot. J’ai employé pour cela deux actes entiers à préparer la venue de mon scélérat. Il ne tient pas un seul moment l’auditeur en balance ; on le connaît d’abord aux marques que je lui donne ; et, d’un bout à l’autre, il ne dit pas un mot, il ne fait pas une action, qui ne peigne aux spectateurs le caractère d’un méchant homme, et ne fasse éclater celui du véritable homme de bien que je lui oppose.
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Je sais bien que, pour réponse, ces messieurs tâchent d’insinuer que ce n’est point au théâtre à parler de ces matières ; mais je leur demande, avec leur permission, sur quoi ils fondent cette belle maxime. C’est une proposition qu’ils ne font que supposer, et qu’ils ne prouvent en aucune façon ; et, sans doute, il ne serait pas difficile de leur faire voir que la comédie, chez les anciens, a pris son origine de la religion, et faisait partie de leurs mystères ; que les Espagnols, nos voisins, ne célèbrent guère de fêtes où la comédie ne soit mêlée ; et que, même parmi nous, elle doit sa naissance aux soins d’une confrérie à qui appartient encore aujourd’hui l’hôtel de Bourgogne ; que c’est un lieu qui fut donné pour y représenter les plus importants mystères de notre foi ; qu’on en voit encore des comédies imprimées en lettres gothiques, sous le nom d’un docteur de Sorbonne ; et, sans aller chercher si loin, que l’on a joué, de notre temps, des pièces saintes de M. de Corneille, qui ont été l’admiration de toute la France.
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Si l’emploi de la comédie est de corriger les vices des hommes je ne vois pas par quelle raison il y en aura de privilégiés. Celui-ci est, dans l’État, d’une conséquence bien plus dangereuse que tous les autres ; et nous avons vu que le théâtre a une grande vertu pour la correction. Les plus beaux traits d’une sérieuse morale sont moins puissants, le plus souvent, que ceux de la satire ; et rien ne reprend mieux la plupart des hommes que la peinture de leurs défauts. C’est une grande atteinte aux vices, que de les exposer à la risée de tout le monde. On souffre aisément des répréhensions ; mais on ne souffre point la raillerie. On veut bien être méchant ; mais on ne veut point être ridicule.
43
On me reproche d’avoir mis des termes de piété dans la bouche de mon imposteur. Hé ! pouvais-je m’en empêcher, pour bien représenter le caractère d’un hypocrite ? Il suffit, ce me semble, que je fasse connaître les motifs criminels qui lui font dire les choses, et que j’en aie retranché les termes consacrés, dont on aurait eu peine à lui entendre faire un mauvais usage. — Mais il débite au quatrième acte une morale pernicieuse. — Mais cette morale est-elle quelque chose dont tout le monde n’eût les oreilles rebattues ? Dit-elle rien de nouveau dans ma comédie ? Et peut-on craindre que des choses si généralement détestées fassent quelque impression dans les esprits ; que je les rende dangereuses en les faisant monter sur le théâtre ; qu’elles reçoivent quelque autorité de la bouche d’un scélérat ? Il n’y a nulle apparence à cela ; et l’on doit approuver la comédie du Tartuffe, ou condamner généralement toutes les comédies.
44
C’est à quoi l’on s’attache furieusement depuis un temps ; et jamais on ne s’était si fort déchaîné contre le théâtre. Je ne puis pas nier qu’il n’y ait eu des Pères de l’Église qui ont condamné la comédie ; mais on ne peut pas me nier aussi qu’il n’y en ait eu quelques uns qui l’ont traitée un peu plus doucement. Ainsi l’autorité dont on prétend appuyer la censure est détruite par ce partage : et toute la conséquence qu’on peut tirer de cette diversité d’opinions en des esprits éclairés des mêmes lumières, c’est qu’ils ont pris la comédie différemment, et que les uns l’ont considérée dans sa pureté, lorsque les autres l’ont regardée dans sa corruption, et confondue avec tous ces vilains spectacles qu’on a eu raison de nommer des spectacles de turpitude.
45
Et en effet, puisqu’on doit discourir des choses et non pas des mots, et que la plupart des contrariétés viennent de ne se pas entendre, et d’envelopper dans un même mot des choses opposées, il ne faut qu’ôter le voile de l’équivoque, et regarder ce qu’est la comédie en soi, pour voir si elle est condamnable. On connaîtra, sans doute, que, n’étant autre chose qu’un poème ingénieux, qui, par des leçons agréables, reprend les défauts des hommes, on ne saurait la censurer sans injustice ; et, si nous voulons ouïr là-dessus le témoignage de l’antiquité, elle nous dira que ses plus célèbres philosophes ont donné des louanges à la comédie, eux qui faisaient profession d’une sagesse si austère, et qui criaient sans cesse après les vices de leur siècle. Elle nous fera voir qu’Aristote a consacré des veilles au théâtre, et s’est donné le soin de réduire en préceptes l’art de faire des comédies. Elle nous apprendra que de ses plus grands hommes, et des premiers en dignité, ont fait gloire d’en composer eux-mêmes ; qu’il y en a eu d’autres qui n’ont pas dédaigné de réciter en public celles qu’ils avoient composées, que la Grèce a fait pour cet art éclater son estime, par les prix glorieux et par les superbes théâtres dont elle a voulu l’honorer ; et que, dans Rome enfin, ce même art a reçu aussi des honneurs extraordinaires : je ne dis pas dans Rome débauchée, et sous la licence des empereurs, mais dans Rome disciplinée, sous la sagesse des consuls, et dans le temps de la vigueur de la vertu romaine.
46
J’avoue qu’il y a eu des temps ou la comédie s’est corrompue. Et qu’est-ce que dans le monde on ne corrompt point tous les jours ? Il n’y a chose si innocente où les hommes ne puissent porter du crime ; point d’art si salutaire dont ils ne soient capables de renverser les intentions ; rien de si bon en soi qu’ils ne puissent tourner à de mauvais usages. La médecine est un art profitable, et chacun la révère comme une des plus excellentes choses que nous ayons ; et cependant il y a eu des temps où elle s’est rendue odieuse, et souvent on en a fait un art d’empoisonner les hommes. La philosophie est un présent du ciel ; elle nous a été donnée pour porter nos esprits à la connaissance d’un Dieu, par la contemplation des merveilles de la nature ; et pourtant on n’ignore pas que souvent en l’a détournée de son emploi, et qu’on l’a occupée publiquement à soutenir l’impiété. Les choses même les plus saintes ne sont point à couvert de la corruption des hommes ; et nous voyons des scélérats qui, tous les jours, abusent de la piété, et la font servir méchamment aux crimes les plus grands. Mais on ne laisse pas pour cela de faire les distinctions qu’il est besoin de faire. On n’enveloppe point dans une fausse conséquence la bonté des choses que l’on corrompt, avec la malice des corrupteurs. On sépare toujours le mauvais usage d’avec l’intention de l’art ; et, comme on ne s’avise point de défendre la médecine pour avoir été bannie de Rome, ni la philosophie pour avoir été condamnée publiquement dans Athènes, on ne doit point aussi vouloir interdire la comédie pour avoir été censurée en de certains temps. Cette censure a eu ses raisons, qui ne subsistent point ici. Elle s’est renfermée dans ce qu’elle a pu voir ; et nous ne devons point la tirer des bornes qu’elle s’est données, l’étendre plus loin qu’il ne faut, et lui faire embrasser l’innocent avec le coupable. La comédie qu’elle a eu dessein d’attaquer n’est point du tout la comédie que nous voulons défendre. Il se faut bien garder de confondre celle-là avec celle-ci. Ce sont deux personnes de qui les mœurs sont tout à fait opposées. Elles n’ont aucun rapport l’une avec l’autre que la ressemblance du nom, et ce serait une injustice épouvantable que de vouloir condamner Olympe, qui est femme de bien, parce qu’il y a une Olympe qui a été une débauchée. De semblables arrêts, sans doute, feraient un grand désordre dans le monde. Il n’y aurait rien par là qui ne fût condamné ; et puisque l’on ne garde point cette rigueur à tant de choses dont on abuse tous les jours, on doit bien faire la même grâce à la comédie, et approuver les pièces de théâtre où l’on verra régner l’instruction et l’honnêteté.
47
Je sais qu’il y a des esprits dont la délicatesse ne peut souffrir aucune comédie ; qui disent que les plus honnêtes sont les plus dangereuses ; que les passions que l’on y dépeint sont d’autant plus touchantes qu’elles sont pleines de vertu, et que les âmes sont attendries par ces sortes de représentations. Je ne vois pas quel grand crime c’est que de s’attendrir à la vue d’une passion honnête ; et c’est un haut étage de vertu que cette pleine insensibilité où ils veulent faire monter notre âme. Je doute qu’une si grande perfection soit dans les forces de la nature humaine ; et je ne sais s’il n’est pas mieux de travailler à rectifier et adoucir les passions des hommes que de vouloir les retrancher entièrement. J’avoue qu’il y a des lieux qu’il vaut mieux fréquenter que le théâtre ; et si l’on veut blâmer toutes les choses qui ne regardent pas directement Dieu et notre salut, il est certain que la comédie en doit être, et je ne trouve point mauvais qu’elle soit condamnée avec le reste ; mais supposé, comme il est vrai, que les exercices de la piété souffrent des intervalles, et que les hommes aient besoin de divertissement, je soutiens qu’on ne leur en peut trouver un qui soit plus innocent que la comédie. Je me suis étendu trop loin. Finissons par un mot d’un grand prince sur la comédie du Tartuffe.
48
Huit jours après qu’elle eut été défendue, on représenta devant la cour une pièce intitulée Scaramouche ermite ; et le roi, en sortant, dit au grand prince que je veux dire : « Je voudrais bien savoir pourquoi les gens qui se scandalisent si fort de la comédie de Molière ne disent mot de celle de Scaramouche ; » à quoi le prince répondit : « La raison de cela, c’est que la comédie de Scaramouche joue le ciel et la religion, dont ces messieurs-là ne se soucient point : mais celle de Molière les joue eux-mêmes ; c’est ce qu’ils ne peuvent souffrir. »
Premier Placet
49
Présenté au roi
50
Sur la comédie du Tartuffe, qui n’avait pas encore été représenté en public.
51
Sire,
52
Le devoir de la comédie étant de corriger les hommes en les divertissant, j’ai cru que, dans l’emploi où je me trouve, je n’avais rien de mieux à faire que d’attaquer par des peintures ridicules les vices de mon siècle ; et comme l’hypocrisie, sans doute, en est un des plus en usage, des plus incommodes et des plus dangereux, j’avais eu, Sire, la pensée que je ne rendrais pas un petit service à tous les honnêtes gens de votre royaume, si je faisais une comédie qui décriât les hypocrites, et mit en vue, comme il faut, toutes les grimaces étudiées de ces gens de bien à outrance, toutes les friponneries couvertes de ces faux-monnayeurs en dévotion, qui veulent attraper les hommes avec un zèle contrefait et une charité sophistiquée.
53
Je l’ai faite, Sire, cette comédie, avec tout le soin, comme je crois, et toutes les circonspections que pouvait demander la délicatesse de la matière ; et pour mieux conserver l’estime et le respect qu’on doit aux vrais dévots, j’en ai distingué le plus que j’ai pu le caractère que j’avais à toucher. Je n’ai point laissé d’équivoque, j’ai ôté ce qui pouvait confondre le bien avec le mal, et ne me suis servi dans cette peinture que des couleurs expresses et des traits essentiels qui font reconnaître d’abord un véritable et franc hypocrite.
54
Cependant toutes mes précautions ont été inutiles. On a profité, Sire, de la délicatesse de votre âme sur les matières de religion, et l’on a su vous prendre par l’endroit seul que vous êtes prenable, je veux dire par le respect des choses saintes. Les tartuffes, sous main, ont eu l’adresse de trouver grâce auprès de Votre Majesté ; et les originaux enfin ont fait supprimer la copie, quelque innocente qu’elle fût, et quelque ressemblante qu’on la trouvât.
55
Bien que ce m’eût été un coup sensible que la suppression de cet ouvrage, mon malheur pourtant était adouci par la manière dont Votre Majesté s’était expliquée sur ce sujet ; et j’ai cru, Sire, qu’elle m’ôtait tout lieu de me plaindre, ayant eu la bonté de déclarer qu’elle ne trouvait rien à dire dans cette comédie qu’elle me défendait de produire en public.
56
Mais, malgré cette glorieuse déclaration du plus grand roi du monde et du plus éclairé, malgré l’approbation encore de M. le légat, et de la plus grande partie de nos prélats, qui tous, dans les lectures particulières que je leur ai faites de mon ouvrage, se sont trouvés d’accord avec les sentiments de Votre Majesté ; malgré tout cela, dis-je, on voit un livre composé par le curé de… qui donne hautement un démenti à tous ces augustes témoignages. Votre Majesté a beau dire, et M. le légat et MM. les prélats ont beau donner leur jugement, ma comédie, sans l’avoir vue, est diabolique, et diabolique mon cerveau ; je suis un démon vêtu de chair et habillé en homme, un libertin, un impie digne d’un supplice exemplaire. Ce n’est pas assez que le feu expie en public mon offense, j’en serais quitte à trop bon marché : le zèle charitable de ce galant homme de bien n’a garde de demeurer là ; il ne veut point que j’aie de miséricorde auprès de Dieu, il veut absolument que je sois damné, c’est une affaire résolue.
57
Ce livre, Sire, a été présenté à Votre Majesté ; et, sans doute, elle juge bien elle-même combien il m’est fâcheux de me voir exposé tous les jours aux insultes de ces messieurs ; quel tort me feront dans le monde de telles calomnies, s’il faut qu’elles soient tolérées ; et quel intérêt j’ai enfin à me purger de son imposture, et à faire voir au public que ma comédie n’est rien moins que ce qu’on veut qu’elle soit. Je ne dirai point, Sire, ce que j’aurais à demander pour ma réputation, et pour justifier à tout le monde l’innocence de mon ouvrage : les rois éclairés, comme vous, n’ont pas besoin qu’on leur marque ce qu’on souhaite ; ils voient, comme Dieu, ce qu’il nous faut, et savent mieux que nous ce qu’ils nous doivent accorder. Il me suffit de mettre mes intérêts entre les mains de Votre Majesté ; et j’attends d’elle, avec respect, tout ce qu’il lui plaira d’ordonner là-dessus.
Second Placet
58
Présenté au roi
59
Dans son camp devant la ville de Lille en Flandre, par les nommés de La Thorillière et de La Grange, comédiens de Sa Majesté, et compagnons du sieur Molière, sur la défense qui fut faite, le 6 août 1667, de représenter le Tartuffe jusques à nouvel ordre de Sa Majesté.
60
Sire,
61
C’est une chose bien téméraire à moi que de venir importuner un grand monarque au milieu de ses glorieuses conquêtes ; mais, dans l’état où je me vois, où trouver, Sire, une protection qu’au lieu où je la viens chercher ? Et qui puis-je solliciter contre l’autorité de la puissance qui m’accable, que la source de la puissance et de l’autorité, que le juste dispensateur des ordres absolus, que le souverain juge et le maître de toutes choses ?
62
Ma comédie, Sire, n’a pu jouir ici des bontés de Votre Majesté. En vain je l’ai produite sous le titre de l’Imposteur, et déguisé le personnage sous l’ajustement d’un homme du monde ; j’ai eu beau lui donner un petit chapeau, de grands cheveux, un grand collet, une épée, et des dentelles sur tout l’habit, mettre en plusieurs endroits des adoucissements, et retrancher avec soin tout ce que j’ai jugé capable de fournir l’ombre d’un prétexte aux célèbres originaux du portrait que je voulais faire : tout cela n’a de rien servi. La cabale s’est réveillée aux simples conjectures qu’ils ont pu avoir de la chose. Ils ont trouvé moyen de surprendre des esprits qui, dans toute autre matière, font une haute profession de ne se point laisser surprendre. Ma comédie n’a pas plutôt paru, qu’elle s’est vue foudroyée par le coup d’un pouvoir qui doit imposer du respect ; et tout ce que j’ai pu faire en cette rencontre pour me sauver moi-même de l’éclat de cette tempête, c’est de dire que Votre Majesté avait eu la bonté de m’en permettre la représentation, et que je n’avais pas cru qu’il fût besoin de demander cette permission à d’autres, puisqu’il n’y avait qu’elle seule qui me l’eût défendue.
63
Je ne doute point, Sire, que les gens que je peins dans ma comédie ne remuent bien des ressorts auprès de Votre Majesté, et ne jettent dans leur parti, comme ils l’ont déjà fait, de véritables gens de bien, qui sont d’autant plus prompts à se laisser tromper qu’ils jugent d’autrui par eux-mêmes. Ils ont l’art de donner de belles couleurs à toutes leurs intentions. Quelque mine qu’ils fassent, ce n’est point du tout l’intérêt de Dieu, qui les peut émouvoir : ils l’ont assez montré dans les comédies qu’ils ont souffert qu’on ait jouées tant de fois en public sans en dire le moindre mot. Celles-là n’attaquaient que la piété et la religion, dont ils se soucient fort peu : mais celle-ci les attaque et les joue eux-mêmes ; et c’est ce qu’ils ne peuvent souffrir. Ils ne sauraient me pardonner de dévoiler leurs impostures aux yeux de tout le monde ; et, sans doute, on ne manquera pas de dire à Votre Majesté que chacun s’est scandalisé de ma comédie. Mais la vérité pure, Sire, c’est que tout Paris ne s’est scandalisé que de la défense qu’on en a fait, que les plus scrupuleux en ont trouvé la représentation profitable, et qu’on s’est étonné que des personnes d’une probité si connue aient eu une si grande déférence pour des gens qui devraient être l’horreur de tout le monde, et sont si opposés à la véritable piété, dont elles font profession.
64
J’attends avec respect l’arrêt que Votre Majesté daignera prononcer sur cette matière : mais il est très assuré, Sire, qu’il ne faut plus que je songe à faire des comédies, si les tartuffes ont l’avantage ; qu’ils prendront droit par là de me persécuter plus que jamais, et voudront trouver à redire aux choses les plus innocentes qui pourront sortir de ma plume.
65
Daignent vos bontés, Sire, me donner une protection contre leur rage envenimée ! et puissé-je, au retour d’une campagne si glorieuse, délasser Votre Majesté des fatigues de ses conquêtes, lui donner d’innocents plaisirs après de si nobles travaux, et faire rire le monarque qui fait trembler toute l’Europe.
Troisième Placet
66
Présenté au roi le 5 février 1669.
67
Sire,
68
Un fort honnête médecin, dont j’ai l’honneur d’être le malade, me promet et veut s’obliger par-devant notaire de me faire vivre encore trente années, si je puis lui obtenir une grâce de Votre Majesté. Je lui ai dit, sur sa promesse, que je ne lui demandais pas tant, et que je serais satisfait de lui pourvu qu’il s’obligeât de ne me point tuer. Cette grâce, Sire, est un canonicat de votre chapelle royale de Vincennes, vacant par la mort de…
69
Oserais-je demander encore cette grâce à Votre Majesté le propre jour de la grande résurrection de Tartuffe, ressuscité par vos bontés ? Je suis, par cette première faveur, réconcilié avec les dévots ; et je le serais, par cette seconde, avec les médecins. C’est pour moi, sans doute, trop de grâces à la fois ; mais peut-être n’en est-ce pas trop pour Votre Majesté ; et j’attends, avec un peu d’espérance respectueuse, la réponse de mon placet.
Personnages
70
- Mme Pernelle, mère d’Orgon.
71
- Orgon, mari d’Elmire.
72
- Elmire, femme d’Orgon.
73
- Damis, fils d’Orgon.
74
- Mariane, fille d’Orgon et amante de Valère.
75
- Valère, amant de Mariane.
76
- Cléante, beau-frère d’Orgon.
77
- Tartuffe, faux dévot.
78
- Dorine, suivante de Mariane.
79
- M. Loyal, sergent.
80
- Un Exempt.
81
- Flipote, servante de madame Pernelle.
82
La scène est à Paris dans la maison d’Orgon.
Acte I
Scène 1
83
Madame Pernelle, Elmire, Cléante, Damis, Dorine, Flipote.
84
Madame Pernelle
85
Allons, Flipote, allons ; que d’eux je me délivre.
86
Elmire
87
Vous marchez d’un tel pas, qu’on a peine à vous suivre.
88
Madame Pernelle
89
Laissez, ma bru, laissez ; ne venez pas plus loin ;
90
Ce sont toutes façons dont je n’ai pas besoin.
91
Elmire
92
De ce que l’on vous doit envers vous on s’acquitte.
93
Mais, ma mère, d’où vient que vous sortez si vite ?
94
Madame Pernelle
95
C’est que je ne puis voir tout ce ménage-ci,
96
Et que de me complaire on ne prend nul souci.
97
Oui, je sors de chez vous fort mal édifiée :
98
Dans toutes mes leçons j’y suis contrariée ;
99
On n’y respecte rien, chacun y parle haut,
100
Et c’est tout justement la cour du roi Pétaud.
101
Dorine
102
Si…
103
Madame Pernelle
104
Vous êtes, ma mie, une fille suivante,
105
Un peu trop forte en gueule, et fort impertinente ;
106
Vous vous mêlez sur tout de dire votre avis.
107
Damis
108
Mais…
109
Madame Pernelle
110
Vous êtes un sot en trois lettres, mon fils ;
111
C’est moi qui vous le dis, qui suis votre grand’mère ;
112
Et j’ai prédit cent fois à mon fils, votre père,
113
Que vous preniez tout l’air d’un méchant garnement,
114
Et ne lui donneriez jamais que du tourment.
115
Mariane
116
Je crois…
117
Madame Pernelle
118
Mon Dieu ! sa sœur, vous faites la discrète,
119
Et vous n’y touchez pas, tant vous semblez doucette ;
120
Mais il n’est, comme on dit, pire eau que l’eau qui dort,
121
Et vous menez sous chape un train que je hais fort.
122
Elmire
123
Mais, ma mère…
124
Madame Pernelle
125
Ma bru, qu’il ne vous en déplaise,
126
Votre conduite, en tout, est tout à fait mauvaise ;
127
Vous devriez leur mettre un bon exemple aux yeux ;
128
Et leur défunte mère en usait beaucoup mieux.
129
Vous êtes dépensière ; et cet état me blesse,
130
Que vous alliez vêtue ainsi qu’une princesse.
131
Quiconque à son mari veut plaire seulement,
132
Ma bru, n’a pas besoin de tant d’ajustement.
133
Cléante
134
Mais, madame, après tout…
135
Madame Pernelle
136
Pour vous, monsieur son frère,
137
Je vous estime fort, vous aime, et vous révère ;
138
Mais enfin si j’étais de mon fils son époux,
139
Je vous prierais bien fort de n’entrer point chez nous.
140
Sans cesse vous prêchez des maximes de vivre
141
Qui par d’honnêtes gens ne se doivent point suivre.
142
Je vous parle un peu franc ; mais c’est là mon humeur,
143
Et je ne mâche point ce que j’ai sur le cœur.
144
Damis
145
Votre Monsieur Tartuffe est bien heureux, sans doute…
146
Madame Pernelle
147
C’est un homme de bien qu’il faut que l’on écoute ;
148
Et je ne puis souffrir sans me mettre en courroux,
149
De le voir querellé par un fou comme vous.
150
Damis
151
Quoi ! je souffrirai, moi, qu’un cagot de critique
152
Vienne usurper céans un pouvoir tyrannique ;
153
Et que nous ne puissions à rien nous divertir,
154
Si ce beau monsieur-là n’y daigne consentir ?
155
Dorine
156
S’il le faut écouter, et croire à ses maximes,
157
On ne peut faire rien, qu’on ne fasse des crimes ;
158
Car il contrôle tout, ce critique zélé.
159
Madame Pernelle
160
Et tout ce qu’il contrôle est fort bien contrôlé.
161
C’est au chemin du ciel qu’il prétend vous conduire :
162
Et mon fils à l’aimer vous devrait tous induire.
163
Damis
164
Non, voyez-vous, ma mère, il n’est père ni rien,
165
Qui me puisse obliger à lui vouloir du bien :
166
Je trahirais mon cœur de parler d’autre sorte.
167
Sur ses façons de faire à tous coups je m’emporte :
168
J’en prévois une suite, et qu’avec ce pied-plat
169
Il faudra que j’en vienne à quelque grand éclat.
170
Dorine
171
Certes, c’est une chose aussi qui scandalise
172
De voir qu’un inconnu céans s’impatronise ;
173
Qu’un gueux, qui, quand il vint, n’avait pas de souliers,
174
Et dont l’habit entier valait bien six deniers,
175
En vienne jusque-là que de se méconnaître,
176
De contrarier tout, et de faire le maître.
177
Madame Pernelle
178
Eh ! merci de ma vie, il en irait bien mieux
179
Si tout se gouvernait par ses ordres pieux.
180
Dorine
181
Il passe pour un saint dans votre fantaisie :
182
Tout son fait, croyez-moi, n’est rien qu’hypocrisie.
183
Madame Pernelle
184
Voyez la langue !
185
Dorine
186
À lui, non plus qu’à son Laurent,
187
Je ne me fierais, moi, que sur un bon garant.
188
Madame Pernelle
189
J’ignore ce qu’au fond le serviteur peut être ;
190
Mais pour homme de bien je garantis le maître.
191
Vous ne lui voulez mal et ne le rebutez
192
Qu’à cause qu’il vous dit à tous vos vérités.
193
C’est contre le péché que son cœur se courrouce
194
Et l’intérêt du ciel est tout ce qui le pousse.
195
Dorine
196
Oui ; mais pourquoi, surtout depuis un certain temps,
197
Ne saurait-il souffrir qu’aucun hante céans ?
198
En quoi blesse le ciel une visite honnête,
199
Pour en faire un vacarme à nous rompre la tête ?
200
Veut-on que là-dessus je m’explique entre nous ?…
201
(Montrant Elmire.)
202
Je crois que de madame il est, ma foi, jaloux.
203
Madame Pernelle
204
Taisez-vous, et songez aux choses que vous dites.
205
Ce n’est pas lui tout seul qui blâme ces visites :
206
Tout ce tracas qui suit les gens que vous hantez,
207
Ces carrosses sans cesse à la porte plantés,
208
Et de tant de laquais le bruyant assemblage,
209
Font un éclat fâcheux dans tout le voisinage.
210
Je veux croire qu’au fond il ne se passe rien ;
211
Mais enfin on en parle, et cela n’est pas bien.
212
Cléante
213
Hé ! voulez-vous, madame, empêcher qu’on ne cause ?
214
Ce serait dans la vie une fâcheuse chose,
215
Si, pour les sots discours où l’on peut être mis,
216
Il fallait renoncer à ses meilleurs amis.
217
Et quand même on pourrait se résoudre à le faire,
218
Croiriez-vous obliger tout le monde à se taire ?
219
Contre la médisance il n’est point de rempart.
220
À tous les sots caquets n’ayons donc nul égard ;
221
Efforçons-nous de vivre avec toute innocence,
222
Et laissons aux causeurs une pleine licence.
223
Dorine
224
Daphné, notre voisine, et son petit époux,
225
Ne seraient-ils point ceux qui parlent mal de nous ?
226
Ceux de qui la conduite offre le plus à rire
227
Sont toujours sur autrui les premiers à médire :
228
Ils ne manquent jamais de saisir promptement
229
L’apparente lueur du moindre attachement,
230
D’en semer la nouvelle avec beaucoup de joie,
231
Et d’y donner le tour qu’ils veulent qu’on y croie ;
232
Des actions d’autrui, teintes de leurs couleurs,
233
Ils pensent dans le monde autoriser les leurs,
234
Et, sous le faux espoir de quelque ressemblance,
235
Aux intrigues qu’ils ont donner de l’innocence,
236
Ou faire ailleurs tomber quelques traits partagés
237
De ce blâme public dont ils sont trop chargés.
238
Madame Pernelle
239
Tous ces raisonnements ne font rien à l’affaire.
240
On sait qu’Orante mène une vie exemplaire ;
241
Tous ses soins vont au ciel ; et j’ai su, par des gens,
242
Qu’elle condamne fort le train qui vient céans.
243
Dorine
244
L’exemple est admirable, et cette dame est bonne !
245
Il est vrai qu’elle vit en austère personne ;
246
Mais l’âge, dans son âme, a mis ce zèle ardent,
247
Et l’on sait qu’elle est prude, à son corps défendant.
248
Tant qu’elle a pu des cœurs attirer les hommages,
249
Elle a fort bien joui de tous ses avantages ;
250
Mais, voyant de ses yeux tous les brillants baisser,
251
Au monde qui la quitte elle veut renoncer,
252
Et du voile pompeux d’une haute sagesse
253
De ses attraits usés déguiser la faiblesse.
254
Ce sont là les retours des coquettes du temps :
255
Il leur est dur de voir déserter les galants.
256
Dans un tel abandon, leur sombre inquiétude
257
Ne voit d’autre recours que le métier de prude ;
258
Et la sévérité de ces femmes de bien
259
Censure toute chose, et ne pardonne à rien.
260
Hautement d’un chacun elles blâment la vie,
261
Non point par charité, mais par un trait d’envie,
262
Qui ne saurait souffrir qu’une autre ait les plaisirs
263
Dont le penchant de l’âge a sevré leurs désirs.
264
Madame Pernelle, à Elmire.
265
Voilà les contes bleus qu’il vous faut pour vous plaire,
266
Ma bru. L’on est chez vous contrainte de se taire :
267
Car madame, à jaser, tient le dé tout le jour.
268
Mais enfin je prétends discourir à mon tour :
269
Je vous dis que mon fils n’a rien fait de plus sage
270
Qu’en recueillant chez soi ce dévot personnage ;
271
Que le ciel au besoin l’a céans envoyé
272
Pour redresser à tous votre esprit fourvoyé ;
273
Que, pour votre salut, vous le devez entendre,
274
Et qu’il ne reprend rien qui ne soit à reprendre.
275
Ces visites, ces bals, ces conversations,
276
Sont du malin esprit toutes inventions.
277
Là, jamais on n’entend de pieuses paroles ;
278
Ce sont propos oisifs, chansons, et fariboles :
279
Bien souvent le prochain en a sa bonne part,
280
Et l’on y sait médire et du tiers et du quart.
281
Enfin les gens sensés ont leurs têtes troublées
282
De la confusion de telles assemblées :
283
Mille caquets divers s’y font en moins de rien ;
284
Et, comme l’autre jour un docteur dit fort bien,
285
C’est véritablement la tour de Babylone,
286
Car chacun y babille, et tout du long de l’aune ;
287
Et, pour conter l’histoire où ce point l’engagea…
288
(Montrant Cléante.)
289
Voilà-t-il pas monsieur qui ricane déjà !
290
Allez chercher vos fous qui vous donnent à rire,
291
(À Elmire.)
292
Et sans… Adieu, ma bru ; je ne veux plus rien dire.
293
Sachez que pour céans j’en rabats de moitié,
294
Et qu’il fera beau temps quand j’y mettrai le pied.
295
(Donnant un soufflet à Flipote.)
296
Allons, vous, vous rêvez et bayez aux corneilles.
297
Jour de Dieu ! je saurai vous frotter les oreilles.
298
Marchons, gaupe, marchons.
Scène 2
299
Cléante, Dorine.
300
Cléante
301
Je n’y veux point aller,
302
De peur qu’elle ne vînt encor me quereller,
303
Que cette bonne femme…
304
Dorine
305
Ah ! certes, c’est dommage
306
Qu’elle ne vous ouît tenir un tel langage :
307
Elle vous dirait bien qu’elle vous trouve bon,
308
Et qu’elle n’est point d’âge à lui donner ce nom !
309
Cléante
310
Comme elle s’est pour rien contre nous échauffée !
311
Et que de son Tartuffe elle paraît coiffée !
312
Dorine
313
Oh ! vraiment, tout cela n’est rien au prix du fils :
314
Et, si vous l’aviez vu, vous diriez : C’est bien pis !
315
Nos troubles l’avaient mis sur le pied d’homme sage,
316
Et, pour servir son prince, il montra du courage.
317
Mais il est devenu comme un homme hébété
318
Depuis que de Tartuffe on le voit entêté ;
319
Il l’appelle son frère et l’aime dans son âme
320
Cent fois plus qu’il ne fait mère, fils, fille et femme.
321
C’est de tous ses secrets l’unique confident,
322
Et de ses actions le directeur prudent ;
323
Il le choie, il l’embrasse ; et pour une maîtresse
324
On ne saurait, je pense, avoir plus de tendresse :
325
À table, au plus haut bout il veut qu’il soit assis ;
326
Avec joie il l’y voit manger autant que six ;
327
Les bons morceaux de tout, il faut qu’on les lui cède ;
328
Et, s’il vient à roter, il lui dit : Dieu vous aide.
329
Enfin il en est fou ; c’est son tout, son héros ;
330
Il l’admire à tous coups, le cite à tout propos ;
331
Ses moindres actions lui semblent des miracles,
332
Et tous les mots qu’il dit sont pour lui des oracles.
333
Lui, qui connaît sa dupe et qui veut en jouir,
334
Par cent dehors fardés a l’art de l’éblouir ;
335
Son cagotisme en tire à toute heure des sommes,
336
Et prend droit de gloser sur tous tant que nous sommes.
337
Il n’est pas jusqu’au fat qui lui sert de garçon,
338
Qui ne se mêle aussi de nous faire leçon ;
339
Il vient nous sermonner avec des yeux farouches,
340
Et jeter nos rubans, notre rouge, et nos mouches.
341
Le traître, l’autre jour, nous rompit de ses mains
342
Un mouchoir qu’il trouva dans une Fleur des Saints,
343
Disant que nous mêlions, par un crime effroyable,
344
Avec la sainteté les parures du diable.
Scène 3
345
Elmire, Mariane, Damis, Cléante, Dorine.
346
Elmire, à Cléante.
347
Vous êtes bien heureux de n’être point venu
348
Au discours qu’à la porte elle nous a tenu.
349
Mais j’ai vu mon mari ; comme il ne m’a point vue,
350
Je veux aller là-haut attendre sa venue.
351
Cléante
352
Moi, je l’attends ici pour moins d’amusement ;
353
Et je vais lui donner le bonjour seulement.
Scène 4
354
Cléante, Damis, Dorine.
355
Damis
356
De l’hymen de ma sœur touchez-lui quelque chose :
357
J’ai soupçon que Tartuffe à son effet s’oppose,
358
Qu’il oblige mon père à des détours si grands ;
359
Et vous n’ignorez pas quel intérêt j’y prends…
360
Si même ardeur enflamme et ma sœur et Valère,
361
La sœur de cet ami, vous le savez, m’est chère ;
362
Et s’il fallait…
363
Dorine
364
Il entre.
Scène 5
365
Orgon, Cléante, Dorine.
366
Orgon
367
Ah ! mon frère, bonjour.
368
Cléante
369
Je sortais, et j’ai joie à vous voir de retour.
370
La campagne à présent n’est pas beaucoup fleurie.
371
Orgon
372
Dorine… (À Cléante.) Mon beau-frère, attendez, je vous prie.
373
Vous voulez bien souffrir, pour m’ôter de souci,
374
Que je m’informe un peu des nouvelles d’ici.
375
(À Dorine.)
376
Tout s’est-il, ces deux jours, passé de bonne sorte ?
377
Qu’est-ce qu’on fait céans ? comme est-ce qu’on s’y porte ?
378
Dorine
379
Madame eut avant-hier la fièvre jusqu’au soir,
380
Avec un mal de tête étrange à concevoir.
381
Orgon
382
Et Tartuffe ?
383
Dorine
384
Tartuffe ! Il se porte à merveille,
385
Gros et gras, le teint frais, et la bouche vermeille.
386
Orgon
387
Le pauvre homme !
388
Dorine
389
Le soir elle eut un grand dégoût,
390
Et ne put, au souper, toucher à rien du tout,
391
Tant sa douleur de tête était encor cruelle !
392
Orgon
393
Et Tartuffe ?
394
Dorine
395
Il soupa, lui tout seul, devant elle ;
396
Et fort dévotement il mangea deux perdrix,
397
Avec une moitié de gigot en hachis.
398
Orgon
399
Le pauvre homme !
400
Dorine
401
La nuit se passa tout entière
402
Sans qu’elle pût fermer un moment la paupière ;
403
Des chaleurs l’empêchaient de pouvoir sommeiller,
404
Et jusqu’au jour, près d’elle, il nous fallut veiller.
405
Orgon
406
Et Tartuffe ?
407
Dorine
408
Pressé d’un sommeil agréable,
409
Il passa dans sa chambre au sortir de la table ;
410
Et dans son lit bien chaud il se mit tout soudain,
411
Où, sans trouble, il dormit jusques au lendemain.
412
Orgon
413
Le pauvre homme !
414
Dorine
415
À la fin, par nos raisons gagnée,
416
Elle se résolut à souffrir la saignée ;
417
Et le soulagement suivit tout aussitôt.
418
Orgon
419
Et Tartuffe ?
420
Dorine
421
Il reprit courage comme il faut ;
422
Et, contre tous les maux fortifiant son âme,
423
Pour réparer le sang qu’avait perdu madame,
424
But, à son déjeuner, quatre grands coups de vin.
425
Orgon
426
Le pauvre homme !
427
Dorine
428
Tous deux se portent bien enfin ;
429
Et je vais à madame annoncer, par avance,
430
La part que vous prenez à sa convalescence.
Scène 6
431
Orgon, Cléante.
432
Cléante
433
À votre nez, mon frère, elle se rit de vous :
434
Et, sans avoir dessein de vous mettre en courroux,
435
Je vous dirai tout franc que c’est avec justice.
436
A-t-on jamais parlé d’un semblable caprice ?
437
Et se peut-il qu’un homme ait un charme aujourd’hui
438
À vous faire oublier toutes choses pour lui ?
439
Qu’après avoir chez vous réparé sa misère,
440
Vous en veniez au point… ?
441
Orgon
442
Halte-là, mon beau-frère,
443
Vous ne connaissez pas celui dont vous parlez.
444
Cléante
445
Je ne le connais pas, puisque vous le voulez ;
446
Mais enfin, pour savoir quel homme ce peut être…
447
Orgon
448
Mon frère, vous seriez charmé de le connaître ;
449
Et vos ravissements ne prendraient point de fin.
450
C’est un homme… qui… ah !… un homme… un homme enfin.
451
Qui suit bien ses leçons, goûte une paix profonde
452
Et comme du fumier regarde tout le monde.
453
Oui, je deviens tout autre avec son entretien ;
454
Il m’enseigne à n’avoir affection pour rien ;
455
De toutes amitiés il détache mon âme ;
456
Et je verrais mourir frère, enfants, mère et femme,
457
Que je m’en soucierais autant que de cela.
458
Cléante
459
Les sentiments humains, mon frère, que voilà !
460
Orgon
461
Ah ! si vous aviez vu comme j’en fis rencontre,
462
Vous auriez pris pour lui l’amitié que je montre.
463
Chaque jour à l’église il venait, d’un air doux,
464
Tout vis-à-vis de moi se mettre à deux genoux.
465
Il attirait les yeux de l’assemblée entière
466
Par l’ardeur dont au ciel il poussait sa prière ;
467
Il faisait des soupirs, de grands élancements,
468
Et baisait humblement la terre à tous moments :
469
Et, lorsque je sortais, il me devançait vite
470
Pour m’aller, à la porte, offrir de l’eau bénite.
471
Instruit par son garçon, qui dans tout l’imitait,
472
Et de son indigence, et de ce qu’il était,
473
Je lui faisais des dons ; mais, avec modestie,
474
Il me voulait toujours en rendre une partie.
475
C’est trop, me disait-il, c’est trop de la moitié.
476
Je ne mérite pas de vous faire pitié.
477
Et, quand je refusais de le vouloir reprendre,
478
Aux pauvres, à mes yeux, il allait le répandre.
479
Enfin le ciel chez moi me le fit retirer,
480
Et depuis ce temps-là tout semble y prospérer.
481
Je vois qu’il reprend tout, et qu’à ma femme même
482
Il prend, pour mon honneur, un intérêt extrême ;
483
Il m’avertit des gens qui lui font les yeux doux,
484
Et plus que moi six fois il s’en montre jaloux.
485
Mais vous ne croiriez point jusqu’où monte son zèle :
486
Il s’impute à péché la moindre bagatelle ;
487
Un rien presque suffit pour le scandaliser,
488
Jusque-là qu’il se vint l’autre jour accuser
489
D’avoir pris une puce en faisant sa prière,
490
Et de l’avoir tuée avec trop de colère.
491
Cléante
492
Parbleu, vous êtes fou, mon frère, que je croi.
493
Avec de tels discours, vous moquez-vous de moi ?
494
Et que prétendez-vous ? Que tout ce badinage…
495
Orgon
496
Mon frère, ce discours sent le libertinage :
497
Vous en êtes un peu dans votre âme entiché ;
498
Et, comme je vous l’ai plus de dix fois prêché,
499
Vous vous attirerez quelque méchante affaire.
500
Cléante
501
Voilà de vos pareils le discours ordinaire :
502
Ils veulent que chacun soit aveugle comme eux.
503
C’est être libertin que d’avoir de bons yeux ;
504
Et qui n’adore pas de vaines simagrées,
505
N’a ni respect ni foi pour les choses sacrées.
506
Allez, tous vos discours ne me font point de peur ;
507
Je sais comme je parle, et le ciel voit mon cœur.
508
De tous vos façonniers on n’est point les esclaves.
509
Il est de faux dévots ainsi que de faux braves :
510
Et, comme on ne voit pas qu’où l’honneur les conduit
511
Les vrais braves soient ceux qui font beaucoup de bruit,
512
Les bons et vrais dévots, qu’on doit suivre à la trace,
513
Ne sont pas ceux aussi qui font tant de grimace.
514
Hé quoi ! vous ne ferez nulle distinction
515
Entre l’hypocrisie et la dévotion ?
516
Vous les voulez traiter d’un semblable langage,
517
Et rendre même honneur au masque qu’au visage ;
518
Égaler l’artifice à la sincérité,
519
Confondre l’apparence avec la vérité,
520
Estimer le fantôme autant que la personne,
521
Et la fausse monnaie à l’égal de la bonne ?
522
Les hommes, la plupart, sont étrangement faits ;
523
Dans la juste nature on ne les voit jamais :
524
La raison a pour eux des bornes trop petites ;
525
En chaque caractère ils passent ses limites,
526
Et la plus noble chose, ils la gâtent souvent
527
Pour la vouloir outrer et pousser trop avant.
528
Que cela vous soit dit en passant, mon beau-frère.
529
Orgon
530
Oui, vous êtes, sans doute, un docteur qu’on révère,
531
Tout le savoir du monde est chez vous retiré ;
532
Vous êtes le seul sage et le seul éclairé,
533
Un oracle, un Caton, dans le siècle où nous sommes ;
534
Et près de vous ce sont des sots que tous les hommes.
535
Cléante
536
Je ne suis point, mon frère, un docteur révéré,
537
Et le savoir chez moi n’est pas tout retiré.
538
Mais, en un mot, je sais, pour toute ma science,
539
Du faux avec le vrai faire la différence.
540
Et comme je ne vois nul genre de héros
541
Qui soient plus à priser que les parfaits dévots,
542
Aucune chose au monde et plus noble, et plus belle,
543
Que la sainte ferveur d’un véritable zèle ;
544
Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux
545
Que le dehors plâtré d’un zèle spécieux,
546
Que ces francs charlatans, que ces dévots de place,
547
De qui la sacrilège et trompeuse grimace
548
Abuse impunément, et se joue, à leur gré,
549
De ce qu’ont les mortels de plus saint et sacré ;
550
Ces gens qui, par une âme à l’intérêt soumise,
551
Font de dévotion métier et marchandise,
552
Et veulent acheter crédit et dignités
553
À prix de faux clins d’yeux et d’élans affectés ;
554
Ces gens, dis-je, qu’on voit, d’une ardeur non commune,
555
Par le chemin du ciel courir à leur fortune ;
556
Qui, brûlants et priants, demandent chaque jour,
557
Et prêchent la retraite au milieu de la cour ;
558
Qui savent ajuster leur zèle avec leurs vices,
559
Sont prompts, vindicatifs, sans foi, pleins d’artifices,
560
Et, pour perdre quelqu’un, couvrent insolemment
561
De l’intérêt du ciel leur fier ressentiment ;
562
D’autant plus dangereux dans leur âpre colère,
563
Qu’ils prennent contre nous des armes qu’on révère,
564
Et que leur passion, dont on leur sait bon gré,
565
Veut nous assassiner avec un fer sacré :
566
De ce faux caractère on en voit trop paraître.
567
Mais les dévots de cœur sont aisés à connaître.
568
Notre siècle, mon frère, en expose à nos yeux
569
Qui peuvent nous servir d’exemples glorieux.
570
Regardez Ariston, regardez Périandre,
571
Oronte, Alcidamas, Polydore, Clitandre ;
572
Ce titre par aucun ne leur est débattu ;
573
Ce ne sont point du tout fanfarons de vertu,
574
On ne voit point en eux ce faste insupportable,
575
Et leur dévotion est humaine, est traitable :
576
Ils ne censurent point toutes nos actions,
577
Ils trouvent trop d’orgueil dans ces corrections ;
578
Et, laissant la fierté des paroles aux autres,
579
C’est par leurs actions qu’ils reprennent les nôtres.
580
L’apparence du mal a chez eux peu d’appui,
581
Et leur âme est portée à juger bien d’autrui.
582
Point de cabale en eux, point d’intrigues à suivre ;
583
On les voit, pour tous soins, se mêler de bien vivre.
584
Jamais contre un pécheur ils n’ont d’acharnement,
585
Ils attachent leur haine au péché seulement,
586
Et ne veulent point prendre avec un zèle extrême
587
Les intérêts du ciel, plus qu’il ne veut lui-même.
588
Voilà mes gens, voilà comme il en faut user,
589
Voilà l’exemple enfin qu’il se faut proposer.
590
Votre homme, à dire vrai, n’est pas de ce modèle :
591
C’est de fort bonne foi que vous vantez son zèle ;
592
Mais par un faux éclat je vous crois ébloui.
593
Orgon
594
Monsieur mon cher beau-frère, avez-vous tout dit ?
595
Cléante
596
Oui.
597
Orgon, s’en allant.
598
Je suis votre valet.
599
Cléante
600
De grâce, un mot, mon frère.
601
Laissons là ce discours. Vous savez que Valère,
602
Pour être votre gendre, a parole de vous.
603
Orgon
604
Oui.
605
Cléante
606
Vous aviez pris jour pour un lien si doux.
607
Orgon
608
Il est vrai.
609
Cléante
610
Pourquoi donc en différer la fête ?
611
Orgon
612
Je ne sais.
613
Cléante
614
Auriez-vous autre pensée en tête ?
615
Orgon
616
Peut-être.
617
Cléante
618
Vous voulez manquer à votre foi ?
619
Orgon
620
Je ne dis pas cela.
621
Cléante
622
Nul obstacle, je croi,
623
Ne vous peut empêcher d’accomplir vos promesses.
624
Orgon
625
Selon.
626
Cléante
627
Pour dire un mot faut-il tant de finesses ?
628
Valère, sur ce point, me fait vous visiter.
629
Orgon
630
Le ciel en soit loué !
631
Cléante
632
Mais que lui reporter ?
633
Orgon
634
Tout ce qu’il vous plaira.
635
Cléante
636
Mais il est nécessaire
637
De savoir vos desseins. Quels sont-ils donc ?
638
Orgon
639
De faire
640
Ce que le ciel voudra.
641
Cléante
642
Mais parlons tout de bon.
643
Valère a votre foi ; la tiendrez-vous, ou non ?
644
Orgon
645
Adieu.
646
Cléante, seul.
647
Pour son amour je crains une disgrâce,
648
Et je dois l’avertir de tout ce qui se passe.
Acte II
Scène 1
649
Orgon, Mariane.
650
Orgon
651
Mariane !
652
Mariane
653
Mon père ?
654
Orgon
655
Approchez. J’ai de quoi
656
Vous parler en secret.
657
Mariane, à Orgon, qui regarde dans un petit cabinet.
658
Que cherchez-vous ?
659
Orgon
660
Je voi
661
Si quelqu’un n’est point là qui pourrait nous entendre,
662
Car ce petit endroit est propre pour surprendre.
663
Or sus, nous voilà bien. J’ai, Mariane, en vous
664
Reconnu de tout temps un esprit assez doux,
665
Et de tout temps aussi vous m’avez été chère.
666
Mariane
667
Je suis fort redevable à cet amour de père.
668
Orgon
669
C’est fort bien dit, ma fille ; et, pour le mériter,
670
Vous devez n’avoir soin que de me contenter.
671
Mariane
672
C’est où je mets aussi ma gloire la plus haute.
673
Orgon
674
Fort bien. Que dites-vous de Tartuffe notre hôte ?
675
Mariane
676
Qui, moi ?
677
Orgon
678
Vous. Voyez bien comme vous répondrez.
679
Mariane
680
Hélas ! j’en dirai, moi, tout ce que vous voudrez.
Scène 2
681
Orgon, Mariane, Dorine, entrant doucement et se tenant derrière Orgon, sans être vue.
682
Orgon
683
C’est parler sagement… Dites-moi donc, ma fille,
684
Qu’en toute sa personne un haut mérite brille,
685
Qu’il touche votre cœur, et qu’il vous serait doux
686
De le voir par mon choix devenir votre époux.
687
Hé ?
688
(Mariane se recule avec surprise.)
689
Mariane
690
Hé ?
691
Orgon
692
Qu’est-ce ?
693
Mariane
694
Plaît-il ?
695
Orgon
696
Quoi ?
697
Mariane
698
Me suis-je méprise ?
699
Orgon
700
Comment ?
701
Mariane
702
Qui voulez-vous, mon père, que je dise
703
Qui me touche le cœur, et qu’il me serait doux
704
De voir, par votre choix, devenir mon époux ?
705
Orgon
706
Tartuffe.
707
Mariane
708
Il n’en est rien, mon père, je vous jure.
709
Pourquoi me faire dire une telle imposture ?
710
Orgon
711
Mais je veux que cela soit une vérité ;
712
Et c’est assez pour vous que je l’aie arrêté.
713
Mariane
714
Quoi ! vous voulez, mon père ?…
715
Orgon
716
Oui, je prétends, ma fille,
717
Unir, par votre hymen, Tartuffe à ma famille.
718
Il sera votre époux, j’ai résolu cela ;
719
(Apercevant Dorine.)
720
Et comme sur vos vœux je… Que faites-vous là ?
721
La curiosité qui vous presse est bien forte,
722
Ma mie, à nous venir écouter de la sorte.
723
Dorine
724
Vraiment, je ne sais pas si c’est un bruit qui part
725
De quelque conjecture ou d’un coup de hasard ;
726
Mais de ce mariage on m’a dit la nouvelle,
727
Et j’ai traité cela de pure bagatelle.
728
Orgon
729
Quoi donc ! la chose est-elle incroyable ?
730
Dorine
731
À tel point
732
Que vous-même, monsieur, je ne vous en crois point.
733
Orgon
734
Je sais bien le moyen de vous le faire croire.
735
Dorine
736
Oui ! oui ! vous nous contez une plaisante histoire !
737
Orgon
738
Je conte justement ce qu’on verra dans peu.
739
Dorine
740
Chansons !
741
Orgon
742
Ce que je dis, ma fille, n’est point jeu.
743
Dorine
744
Allez, ne croyez point à monsieur votre père ;
745
Il raille.
746
Orgon
747
Je vous dis…
748
Dorine
749
Non, vous avez beau faire,
750
On ne vous croira point.
751
Orgon
752
À la fin, mon courroux…
753
Dorine
754
Hé bien ! on vous croit donc ; et c’est tant pis pour vous.
755
Quoi ! se peut-il, monsieur, qu’avec l’air d’homme sage,
756
Et cette large barbe au milieu du visage,
757
Vous soyez assez fou pour vouloir… ?
758
Orgon
759
Écoutez :
760
Vous avez pris céans certaines privautés
761
Qui ne me plaisent point ; je vous le dis, ma mie.
762
Dorine
763
Parlons sans nous fâcher, monsieur, je vous supplie.
764
Vous moquez-vous des gens d’avoir fait ce complot ?
765
Votre fille n’est point l’affaire d’un bigot :
766
Il a d’autres emplois auxquels il faut qu’il pense.
767
Et puis, que vous apporte une telle alliance ?
768
À quel sujet aller, avec tout votre bien,
769
Choisir un gendre gueux ?…
770
Orgon
771
Taisez-vous. S’il n’a rien,
772
Sachez que c’est par là qu’il faut qu’on le révère.
773
Sa misère est sans doute une honnête misère ;
774
Au-dessus des grandeurs elle doit l’élever,
775
Puisque enfin de son bien il s’est laissé priver
776
Par son trop peu de soin des choses temporelles,
777
Et sa puissante attache aux choses éternelles.
778
Mais mon secours pourra lui donner les moyens
779
De sortir d’embarras, et rentrer dans ses biens :
780
Ce sont fiefs qu’à bon titre au pays on renomme ;
781
Et, tel que l’on le voit, il est bien gentilhomme.
782
Dorine
783
Oui, c’est lui qui le dit ; et cette vanité,
784
Monsieur, ne sied pas bien avec la piété.
785
Qui d’une sainte vie embrasse l’innocence
786
Ne doit point tant prôner son nom et sa naissance,
787
Et l’humble procédé de la dévotion
788
Souffre mal les éclats de cette ambition.
789
À quoi bon cet orgueil ?… Mais ce discours vous blesse :
790
Parlons de sa personne, et laissons sa noblesse.
791
Ferez-vous possesseur, sans quelque peu d’ennui,
792
D’une fille comme elle un homme comme lui ?
793
Et ne devez-vous pas songer aux bienséances,
794
Et de cette union prévoir les conséquences ?
795
Sachez que d’une fille on risque la vertu,
796
Lorsque dans son hymen son goût est combattu ;
797
Que le dessein d’y vivre en honnête personne
798
Dépend des qualités du mari qu’on lui donne,
799
Et que ceux dont partout on montre au doigt le front,
800
Font leurs femmes souvent ce qu’on voit qu’elles sont.
801
Il est bien difficile enfin d’être fidèle
802
À de certains maris faits d’un certain modèle ;
803
Et qui donne à sa fille un homme qu’elle hait,
804
Est responsable au ciel des fautes qu’elle fait.
805
Songez à quels périls votre dessein vous livre.
806
Orgon
807
Je vous dis qu’il me faut apprendre d’elle à vivre !
808
Dorine
809
Vous n’en feriez que mieux de suivre mes leçons.
810
Orgon
811
Ne nous amusons point, ma fille, à ces chansons ;
812
Je sais ce qu’il vous faut, et je suis votre père.
813
J’avais donné pour vous ma parole à Valère :
814
Mais, outre qu’à jouer on dit qu’il est enclin,
815
Je le soupçonne encor d’être un peu libertin ;
816
Je ne remarque point qu’il hante les églises.
817
Dorine
818
Voulez-vous qu’il y coure à vos heures précises,
819
Comme ceux qui n’y vont que pour être aperçus ?
820
Orgon
821
Je ne demande pas votre avis là-dessus.
822
Enfin, avec le ciel l’autre est le mieux du monde,
823
Et c’est une richesse à nulle autre seconde.
824
Cet hymen de tous biens comblera vos désirs,
825
Il sera tout confit en douceurs et plaisirs.
826
Ensemble vous vivrez, dans vos ardeurs fidèles,
827
Comme deux vrais enfants, comme deux tourterelles :
828
À nul fâcheux débat jamais vous n’en viendrez ;
829
Et vous ferez de lui tout ce que vous voudrez.
830
Dorine
831
Elle ? elle n’en fera qu’un sot, je vous assure.
832
Orgon
833
Ouais ! quels discours !
834
Dorine
835
Je dis qu’il en a l’encolure
836
Et que son ascendant, monsieur, l’emportera
837
Sur toute la vertu que votre fille aura.
838
Orgon
839
Cessez de m’interrompre, et songez à vous taire,
840
Sans mettre votre nez où vous n’avez que faire.
841
Dorine, elle l’interrompt toujours au moment où il se retourne pour parler à sa fille.
842
Je n’en parle, monsieur, que pour votre intérêt.
843
Orgon
844
C’est prendre trop de soin ; taisez-vous, s’il vous plaît.
845
Dorine
846
Si l’on ne vous aimait…
847
Orgon
848
Je ne veux pas qu’on m’aime.
849
Dorine
850
Et je veux vous aimer, monsieur, malgré vous-même.
851
Orgon
852
Ah !
853
Dorine
854
Votre honneur m’est cher, et je ne puis souffrir
855
Qu’aux brocards d’un chacun vous alliez vous offrir.
856
Orgon
857
Vous ne vous tairez point ?
858
Dorine
859
C’est une conscience
860
Que de vous laisser faire une telle alliance.
861
Orgon
862
Te tairas-tu, serpent, dont les traits effrontés… ?
863
Dorine
864
Ah ! vous êtes dévot, et vous vous emportez ?
865
Orgon
866
Oui, ma bile s’échauffe à toutes ces fadaises,
867
Et tout résolument je veux que tu te taises.
868
Dorine
869
Soit. Mais, ne disant mot, je n’en pense pas moins.
870
Orgon
871
Pense, si tu le veux ; mais applique tes soins.
872
(Se retournant vers sa fille.)
873
À ne m’en point parler, ou… Suffit. Comme sage,
874
J’ai pesé mûrement toutes choses.
875
Dorine, à part.
876
J’enrage
877
De ne pouvoir parler.
878
Orgon
879
Sans être damoiseau,
880
Tartuffe est fait de sorte…
881
Dorine
882
Oui, c’est un beau museau !
883
Orgon
884
Que, quand tu n’aurais même aucune sympathie
885
Pour tous les autres dons…
886
Dorine, à part.
887
La voilà bien lotie !
888
(Orgon se retourne du côté de Dorine, et, les bras croisés, l’écoute et la regarde en face.)
889
Si j’étais en sa place, un homme assurément
890
Ne m’épouserait pas de force impunément ;
891
Et je lui ferais voir, bientôt après la fête,
892
Qu’une femme a toujours une vengeance prête.
893
Orgon, à Dorine.
894
Donc de ce que je dis on ne fera nul cas ?
895
Dorine
896
De quoi vous plaignez-vous ? Je ne vous parle pas.
897
Orgon
898
Qu’est-ce que tu fais donc ?
899
Dorine
900
Je me parle à moi-même.
901
Orgon, à part.
902
Fort bien. Pour châtier son insolence extrême,
903
Il faut que je lui donne un revers de ma main.
904
(Il se met en posture de donner un soufflet à Dorine, et, à chaque mot qu’il dit à sa fille, il se tourne pour regarder Dorine, qui se tient droite sans parler.)
905
Ma fille, vous devez approuver mon dessein…
906
Croire que le mari… que j’ai su vous élire…
907
(À Dorine)
908
Que ne te parles-tu ?
909
Dorine
910
Je n’ai rien à me dire.
911
Orgon
912
Encore un petit mot.
913
Dorine
914
Il ne me plaît pas, moi.
915
Orgon
916
Certes, je t’y guettais.
917
Dorine
918
Quelque sotte, ma foi !…
919
Orgon
920
Enfin, ma fille, il faut payer d’obéissance ;
921
Et montrer pour mon choix entière déférence.
922
Dorine, en s’enfuyant.
923
Je me moquerais fort de prendre un tel époux.
924
Orgon, après avoir manqué de donner un souffler à Dorine.
925
Vous avez là, ma fille, une peste avec vous,
926
Avec qui, sans péché, je ne saurais plus vivre.
927
Je me sens hors d’état maintenant de poursuivre ;
928
Ses discours insolents m’ont mis l’esprit en feu,
929
Et je vais prendre l’air pour me rasseoir un peu.
Scène 3
930
Dorine, Mariane.
931
Dorine
932
Avez-vous donc perdu, dites-moi, la parole ?
933
Et faut-il qu’en ceci je fasse votre rôle ?
934
Souffrir qu’on vous propose un projet insensé,
935
Sans que du moindre mot vous l’ayez repoussé !
936
Mariane
937
Contre un père absolu que veux-tu que je fasse ?
938
Dorine
939
Ce qu’il faut pour parer une telle menace.
940
Mariane
941
Quoi ?
942
Dorine
943
Lui dire qu’un cœur n’aime point par autrui ;
944
Que vous vous mariez pour vous, non pas pour lui ;
945
Qu’étant celle pour qui se fait toute l’affaire,
946
C’est à vous, non à lui, que le mari doit plaire,
947
Et que, si son Tartuffe est pour lui si charmant,
948
Il le peut épouser sans nul empêchement.
949
Mariane
950
Un père, je l’avoue, a sur nous tant d’empire,
951
Que je n’ai jamais eu la force de rien dire.
952
Dorine
953
Mais raisonnons. Valère a fait pour vous des pas :
954
L’aimez-vous, je vous prie, ou ne l’aimez-vous pas ?
955
Mariane
956
Ah ! qu’envers mon amour ton injustice est grande,
957
Dorine ! me dois-tu faire cette demande ?
958
T’ai-je pas là-dessus ouvert cent fois mon cœur ?
959
Et sais-tu pas pour lui jusqu’où va mon ardeur ?
960
Dorine
961
Que sais-je si le cœur a parlé par la bouche,
962
Et si c’est tout de bon que cet amant vous touche ?
963
Mariane
964
Tu me fais un grand tort, Dorine, d’en douter ;
965
Et mes vrais sentiments ont su trop éclater.
966
Dorine
967
Enfin, vous l’aimez donc ?
968
Mariane
969
Oui, d’une ardeur extrême.
970
Dorine
971
Et, selon l’apparence, il vous aime de même ?
972
Mariane
973
Je le crois.
974
Dorine
975
Et tous deux brûlez également
976
De vous voir mariés ensemble ?
977
Mariane
978
Assurément.
979
Dorine
980
Sur cette autre union quelle est donc votre attente ?
981
Mariane
982
De me donner la mort, si l’on me violente.
983
Dorine
984
Fort bien. C’est un recours où je ne songeais pas ;
985
Vous n’avez qu’à mourir pour sortir d’embarras.
986
Le remède, sans doute est merveilleux. J’enrage,
987
Lorsque j’entends tenir ces sortes de langage.
988
Mariane
989
Mon Dieu ! de quelle humeur, Dorine, tu te rends !
990
Tu ne compatis point aux déplaisirs des gens.
991
Dorine
992
Je ne compatis point à qui dit des sornettes,
993
Et dans l’occasion mollit comme vous faites.
994
Mariane
995
Mais que veux-tu ? si j’ai de la timidité…
996
Dorine
997
Mais l’amour dans un cœur veut de la fermeté.
998
Mariane
999
Mais n’en gardé-je pas pour les feux de Valère ?
1000
Et n’est-ce pas à lui de m’obtenir d’un père ?
1001
Dorine
1002
Mais quoi ! si votre père est un bourru fieffé,
1003
Qui s’est de son Tartuffe entièrement coiffé
1004
Et manque à l’union qu’il avait arrêtée,
1005
La faute à votre amant doit-elle être imputée ?
1006
Mariane
1007
Mais, par un haut refus, et d’éclatants mépris,
1008
Ferai-je, dans mon choix, voir un cœur trop épris ?
1009
Sortirai-je pour lui, quelque éclat dont il brille,
1010
De la pudeur du sexe et du devoir de fille ?
1011
Et veux-tu que mes feux par le monde étalés… ?
1012
Dorine
1013
Non, non, je ne veux rien. Je vois que vous voulez
1014
Être à Monsieur Tartuffe, et j’aurais, quand j’y pense,
1015
Tort de vous détourner d’une telle alliance.
1016
Quelle raison aurais-je à combattre vos vœux ?
1017
Le parti de soi-même est fort avantageux.
1018
Monsieur Tartuffe ! oh ! oh ! n’est-ce rien qu’on propose ?
1019
Certes, monsieur Tartuffe, à bien prendre la chose,
1020
N’est pas un homme, non, qui se mouche du pied ;
1021
Et ce n’est pas peu d’heur que d’être sa moitié,
1022
Tout le monde déjà de gloire le couronne ;
1023
Il est noble chez lui, bien fait de sa personne ;
1024
Il a l’oreille rouge et le teint bien fleuri :
1025
Vous vivrez trop contente avec un tel mari.
1026
Mariane
1027
Mon Dieu !…
1028
Dorine
1029
Quelle allégresse aurez-vous dans votre âme,
1030
Quand d’un époux si beau vous vous verrez la femme !
1031
Mariane
1032
Ah ! cesse, je te prie, un semblable discours ;
1033
Et contre cet hymen ouvre-moi du secours.
1034
C’en est fait, je me rends, et suis prête à tout faire.
1035
Dorine
1036
Non, il faut qu’une fille obéisse à son père,
1037
Voulût-il lui donner un singe pour époux.
1038
Votre sort est fort beau : de quoi vous plaignez-vous ?
1039
Vous irez par le coche en sa petite ville,
1040
Qu’en oncles et cousins vous trouverez fertile,
1041
Et vous vous plairez fort à les entretenir.
1042
D’abord chez le beau monde on vous fera venir.
1043
Vous irez visiter, pour votre bienvenue,
1044
Madame la baillive et madame l’élue,
1045
Qui d’un siège pliant vous feront honorer.
1046
Là, dans le carnaval, vous pourrez espérer
1047
Le bal et la grand’bande, assavoir, deux musettes,
1048
Et parfois Fagotin, et les marionnettes ;
1049
Si pourtant votre époux…
1050
Mariane
1051
Ah ! tu me fais mourir !
1052
De tes conseils plutôt songe à me secourir.
1053
Dorine
1054
Je suis votre servante.
1055
Mariane
1056
Hé ! Dorine, de grâce…
1057
Dorine
1058
Il faut, pour vous punir, que cette affaire passe.
1059
Mariane
1060
Ma pauvre fille !
1061
Dorine
1062
Non.
1063
Mariane
1064
Si mes vœux déclarés…
1065
Dorine
1066
Point. Tartuffe est votre homme, et vous en tâterez.
1067
Mariane
1068
Tu sais qu’à toi toujours je me suis confiée :
1069
Fais-moi…
1070
Dorine
1071
Non, vous serez, ma foi, tartufiée.
1072
Mariane
1073
Hé bien ! puisque mon sort ne saurait t’émouvoir,
1074
Laisse-moi désormais toute à mon désespoir :
1075
C’est de lui que mon cœur empruntera de l’aide ;
1076
Et je sais de mes maux l’infaillible remède.
1077
(Elle veut s’en aller.)
1078
Dorine
1079
Hé ! là, là, revenez. Je quitte mon courroux.
1080
Il faut, nonobstant tout, avoir pitié de vous.
1081
Mariane
1082
Vois-tu, si l’on m’expose à ce cruel martyre,
1083
Je te le dis, Dorine, il faudra que j’expire.
1084
Dorine
1085
Ne vous tourmentez point. On peut adroitement
1086
Empêcher… Mais voici Valère, votre amant.
Scène 4
1087
Valère, Mariane, Dorine.
1088
Valère
1089
On vient de débiter, madame, une nouvelle
1090
Que je ne savais pas, et qui sans doute est belle.
1091
Mariane
1092
Quoi ?
1093
Valère
1094
Que vous épousez Tartuffe.
1095
Mariane
1096
Il est certain
1097
Que mon père s’est mis en tête ce dessein.
1098
Valère
1099
Votre père, madame…
1100
Mariane
1101
A changé de visée :
1102
La chose vient par lui de m’être proposée.
1103
Valère
1104
Quoi ! sérieusement ?
1105
Mariane
1106
Oui, sérieusement.
1107
Il s’est pour cet hymen déclaré hautement.
1108
Valère
1109
Et quel est le dessein où votre âme s’arrête.
1110
Madame ?
1111
Mariane
1112
Je ne sais.
1113
Valère
1114
La réponse est honnête.
1115
Vous ne savez ?
1116
Mariane
1117
Non.
1118
Valère
1119
Non ?
1120
Mariane
1121
Que me conseillez-vous ?
1122
Valère
1123
Je vous conseille, moi, de prendre cet époux.
1124
Mariane
1125
Vous me le conseillez ?
1126
Valère
1127
Oui.
1128
Mariane
1129
Tout de bon ?
1130
Valère
1131
Sans doute.
1132
Le choix est glorieux et vaut bien qu’on l’écoute.
1133
Mariane
1134
Hé bien ! c’est un conseil, monsieur, que je reçois.
1135
Valère
1136
Vous n’aurez pas grand-peine à le suivre, je crois.
1137
Mariane
1138
Pas plus qu’à le donner en a souffert votre âme.
1139
Valère
1140
Moi, je vous l’ai donné pour vous plaire, madame.
1141
Mariane
1142
Et moi, je le suivrai pour vous faire plaisir.
1143
Dorine, se retirant dans le fond du théâtre.
1144
Voyons ce qui pourra de ceci réussir.
1145
Valère
1146
C’est donc ainsi qu’on aime ? Et c’était tromperie,
1147
Quand vous…
1148
Mariane
1149
Ne parlons point de cela, je vous prie.
1150
Vous m’avez dit tout franc que je dois accepter
1151
Celui que pour époux on me veut présenter,
1152
Et je déclare, moi, que je prétends le faire,
1153
Puisque vous m’en donnez le conseil salutaire.
1154
Valère
1155
Ne vous excusez point sur mes intentions.
1156
Vous aviez pris déjà vos résolutions ;
1157
Et vous vous saisissez d’un prétexte frivole
1158
Pour vous autoriser à manquer de parole.
1159
Mariane
1160
Il est vrai, c’est bien dit.
1161
Valère
1162
Sans doute ; et votre cœur
1163
N’a jamais eu pour moi de véritable ardeur.
1164
Mariane
1165
Hélas ! permis à vous d’avoir cette pensée.
1166
Valère
1167
Oui, oui, permis à moi : mais mon âme offensée
1168
Vous préviendra peut-être en un pareil dessein ;
1169
Et je sais où porter et mes vœux et ma main.
1170
Mariane
1171
Ah ! je n’en doute point ; et les ardeurs qu’excite
1172
Le mérite…
1173
Valère
1174
Mon Dieu ! laissons là le mérite.
1175
J’en ai fort peu, sans doute, et vous en faites foi.
1176
Mais j’espère aux bontés qu’une autre aura pour moi :
1177
Et j’en sais de qui l’âme, à ma retraite ouverte,
1178
Consentira sans honte à réparer ma perte.
1179
Mariane
1180
La perte n’est pas grande, et de ce changement
1181
Vous vous consolerez assez facilement.
1182
Valère
1183
J’y ferai mon possible, et vous le pouvez croire.
1184
Un cœur qui nous oublie engage notre gloire ;
1185
Il faut à l’oublier mettre aussi tous nos soins ;
1186
Si l’on n’en vient à bout, on le doit feindre au moins.
1187
Et cette lâcheté jamais ne se pardonne,
1188
De montrer de l’amour pour qui nous abandonne.
1189
Mariane
1190
Ce sentiment sans doute est noble et relevé.
1191
Valère
1192
Fort bien ; et d’un chacun il doit être approuvé.
1193
Hé quoi ! vous voudriez qu’à jamais dans mon âme
1194
Je gardasse pour vous les ardeurs de ma flamme,
1195
Et vous visse, à mes yeux, passer en d’autres bras,
1196
Sans mettre ailleurs un cœur dont vous ne voulez pas ?
1197
Mariane
1198
Au contraire ; pour moi, c’est ce que je souhaite ;
1199
Et je voudrais déjà que la chose fût faite.
1200
Valère
1201
Vous le voudriez ?
1202
Mariane
1203
Oui.
1204
Valère
1205
C’est assez m’insulter,
1206
Madame ; et, de ce pas je vais vous contenter.
1207
(Il fait un pas pour s’en aller.)
1208
Mariane
1209
Fort bien.
1210
Valère, revenant.
1211
Souvenez-vous au moins que c’est vous-même
1212
Qui contraignez mon cœur à cet effort extrême.
1213
Mariane
1214
Oui.
1215
Valère, revenant encore.
1216
Et que le dessein que mon âme conçoit
1217
N’est rien qu’à votre exemple.
1218
Mariane
1219
À mon exemple, soit.
1220
Valère, en sortant.
1221
Suffit : vous allez être à point nommé servie.
1222
Mariane
1223
Tant mieux.
1224
Valère, revenant encore.
1225
Vous me voyez, c’est pour toute ma vie.
1226
Mariane
1227
À la bonne heure !
1228
Valère, s’en va, et, lorsqu’il est vers la porte, il se retourne.
1229
Hé ?
1230
Mariane
1231
Quoi ?
1232
Valère
1233
Ne m’appelez-vous pas ?
1234
Mariane
1235
Moi ? Vous rêvez.
1236
Valère
1237
Hé bien, je poursuis donc mes pas.
1238
Adieu, madame.
1239
(Il s’en va lentement.)
1240
Mariane
1241
Adieu, monsieur.
1242
Dorine, à Mariane.
1243
Pour moi, je pense
1244
Que vous perdez l’esprit par cette extravagance :
1245
Et je vous ai laissé tout du long quereller,
1246
Pour voir où tout cela pourrait enfin aller.
1247
Holà ! seigneur Valère.
1248
(Elle arrête Valère par le bras.)
1249
Valère, feignant de résister.
1250
Hé ! que veux-tu, Dorine ?
1251
Dorine
1252
Venez ici.
1253
Valère
1254
Non, non, le dépit me domine.
1255
Ne me détourne point de ce qu’elle a voulu.
1256
Dorine
1257
Arrêtez.
1258
Valère
1259
Non, vois-tu, c’est un point résolu.
1260
Dorine
1261
Ah !
1262
Mariane, à part.
1263
Il souffre à me voir, ma présence le chasse,
1264
Et je ferai bien mieux de lui quitter la place.
1265
Dorine, quittant Valère et courant à Mariane.
1266
À l’autre ! Où courez-vous ?
1267
Mariane
1268
Laisse.
1269
Dorine
1270
Il faut revenir.
1271
Mariane
1272
Non, non, Dorine ; en vain tu veux me retenir.
1273
Valère, à part
1274
Je vois bien que ma vue est pour elle un supplice ;
1275
Et, sans doute, il vaut mieux que je l’en affranchisse.
1276
Dorine, quittant Mariane et courant à Valère.
1277
Encor ? Diantre soit fait de vous ! Si, je le veux.
1278
Cessez ce badinage ; et venez çà tous deux.
1279
(Elle prend Valère et Mariane par la main, et les ramène.)
1280
Valère, à Dorine.
1281
Mais quel est ton dessein ?
1282
Mariane, à Dorine.
1283
Qu’est-ce que tu veux faire ?
1284
Dorine
1285
Vous bien remettre ensemble, et vous tirer d’affaire.
1286
(À Valère.)
1287
Êtes-vous fou d’avoir un pareil démêlé ?
1288
Valère
1289
N’as-tu pas entendu comme elle m’a parlé ?
1290
Dorine
1291
Êtes-vous folle, vous, de vous être emportée ?
1292
Mariane
1293
N’as-tu pas vu la chose, et comme il m’a traitée ?
1294
Dorine, à Valère.
1295
Sottise des deux parts. Elle n’a d’autre soin
1296
Que de se conserver à vous, j’en suis témoin.
1297
À Mariane.
1298
Il n’aime que vous seule, et n’a point d’autre envie
1299
Que d’être votre époux ; j’en réponds sur ma vie.
1300
Mariane, à Valère.
1301
Pourquoi donc me donner un semblable conseil ?
1302
Valère, à Mariane.
1303
Pourquoi m’en demander sur un sujet pareil ?
1304
Dorine
1305
Vous êtes fous tous deux. Çà, la main l’un et l’autre.
1306
(À Valère)
1307
Allons, vous.
1308
Valère, en donnant sa main à Dorine.
1309
À quoi bon ma main ?
1310
Dorine, à Mariane.
1311
Ah çà ! la vôtre.
1312
Mariane, en donnant aussi sa main.
1313
De quoi sert tout cela ?
1314
Dorine
1315
Mon Dieu ! vite, avancez.
1316
Vous vous aimez tous deux plus que vous ne pensez.
1317
(Valère et Mariane se tiennent quelque temps par la main sans se regarder.)
1318
Valère, se tournant vers Mariane.
1319
Mais ne faites donc point les choses avec peine ;
1320
Et regardez un peu les gens sans nulle haine.
1321
(Mariane se tourne du côté de Valère en lui souriant.)
1322
Dorine
1323
À vous dire le vrai, les amants sont bien fous !
1324
Valère, à Mariane.
1325
Oh çà ! n’ai-je pas lieu de me plaindre de vous ?
1326
Et, pour n’en point mentir, n’êtes vous pas méchante
1327
De vous plaire à me dire une chose affligeante ?
1328
Mariane
1329
Mais vous, n’êtes-vous pas l’homme le plus ingrat…
1330
Dorine
1331
Pour une autre saison laissons tout ce débat,
1332
Et songeons à parer ce fâcheux mariage.
1333
Mariane
1334
Dis-nous donc quels ressorts il faut mettre en usage.
1335
Dorine
1336
Nous en ferons agir de toutes les façons.
1337
(À Mariane.)
1338
Votre père se moque,
1339
(À Valère.)
1340
et ce sont des chansons.
1341
(À Mariane.)
1342
Mais, pour vous, il vaut mieux qu’à son extravagance
1343
D’un doux consentement vous prêtiez l’apparence,
1344
Afin qu’en cas d’alarme il vous soit plus aisé
1345
De tirer en longueur cet hymen proposé.
1346
En attrapant du temps, à tout on remédie.
1347
Tantôt vous payerez de quelque maladie
1348
Qui viendra tout à coup, et voudra des délais ;
1349
Tantôt vous payerez de présages mauvais ;
1350
Vous aurez fait d’un mort la rencontre fâcheuse,
1351
Cassé quelque miroir, ou songé d’eau bourbeuse :
1352
Enfin, le bon de tout, c’est qu’à d’autres qu’à lui
1353
On ne vous peut lier que vous ne disiez oui.
1354
Mais, pour mieux réussir, il est bon, ce me semble,
1355
Qu’on ne vous trouve point tous deux parlant ensemble.
1356
(À Valère.)
1357
Sortez ; et, sans tarder, employez vos amis,
1358
Pour vous faire tenir ce qu’on vous a promis.
1359
Nous allons réveiller les efforts de son frère,
1360
Et dans notre parti jeter la belle-mère.
1361
Adieu.
1362
Valère, à Mariane
1363
Quelques efforts que nous préparions tous,
1364
Ma plus grande espérance, à vrai dire, est en vous.
1365
Mariane, à Valère
1366
Je ne vous réponds pas des volontés d’un père ;
1367
Mais je ne serai point à d’autre qu’à Valère.
1368
Valère
1369
Que vous me comblez d’aise ! et, quoi que puisse oser…
1370
Dorine
1371
Ah ! jamais les amants ne sont las de jaser.
1372
Sortez, vous dis-je.
1373
Valère, il fait un pas et revient.
1374
Enfin…
1375
Dorine
1376
Quel caquet est le vôtre !
1377
Tirez de cette part, et vous, tirez de l’autre.
1378
(Dorine les pousse chacun par l’épaule, et les oblige de se séparer.)
Acte III
Scène 1
1379
Damis, Dorine.
1380
Damis
1381
Que la foudre sur l’heure achève mes destins,
1382
Qu’on me traite partout du plus grand des faquins,
1383
S’il est aucun respect ni pouvoir qui m’arrête,
1384
Et si je ne fais pas quelque coup de ma tête !
1385
Dorine
1386
De grâce, modérez un tel emportement :
1387
Votre père n’a fait qu’en parler simplement.
1388
On n’exécute pas tout ce qui se propose ;
1389
Et le chemin est long du projet à la chose.
1390
Damis
1391
Il faut que de ce fat j’arrête les complots,
1392
Et qu’à l’oreille un peu je lui dise deux mots.
1393
Dorine
1394
Ah ! tout doux ! envers lui, comme envers votre père,
1395
Laissez agir les soins de votre belle-mère.
1396
Sur l’esprit de Tartuffe elle a quelque crédit,
1397
Il se rend complaisant à tout ce qu’elle dit,
1398
Et pourrait bien avoir douceur de cœur pour elle.
1399
Plût à Dieu qu’il fût vrai ! la chose serait belle.
1400
Enfin, votre intérêt l’oblige à le mander :
1401
Sur l’hymen qui vous trouble elle veut le sonder,
1402
Savoir ses sentiments, et lui faire connaître
1403
Quels fâcheux démêlés il pourra faire naître,
1404
S’il faut qu’à ce dessein il prête quelque espoir.
1405
Son valet dit qu’il prie, et je n’ai pu le voir ;
1406
Mais ce valet m’a dit qu’il s’en allait descendre.
1407
Sortez donc, je vous prie, et me laissez l’attendre.
1408
Damis
1409
Je puis être présent à tout cet entretien.
1410
Dorine
1411
Point. Il faut qu’ils soient seuls.
1412
Damis
1413
Je ne lui dirai rien.
1414
Dorine
1415
Vous vous moquez : on sait vos transports ordinaires, ;
1416
Et c’est le vrai moyen de gâter les affaires.
1417
Sortez.
1418
Damis
1419
Non ; je veux voir, sans me mettre en courroux.
1420
Dorine
1421
Que vous êtes fâcheux ! Il vient. Retirez-vous.
1422
Damis va se cacher dans un cabinet qui est au fond du théâtre.
Scène 2
1423
Tartuffe, Laurent, Dorine.
1424
Tartuffe, parlant bas à son valet, qui est dans la maison, dès qu’il aperçoit Dorine.
1425
Laurent, serrez ma haire avec ma discipline,
1426
Et priez que toujours le ciel vous illumine.
1427
Si l’on vient pour me voir, je vais aux prisonniers
1428
Des aumônes que j’ai, partager les deniers.
1429
Dorine, à part.
1430
Que d’affectation et de forfanterie !
1431
Tartuffe
1432
Que voulez-vous ?
1433
Dorine
1434
Vous dire…
1435
Tartuffe, tirant un mouchoir de sa poche.
1436
Ah ! mon Dieu ! je vous prie,
1437
Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir.
1438
Dorine
1439
Comment !
1440
Tartuffe
1441
Couvrez ce sein que je ne saurais voir.
1442
Par de pareils objets les âmes sont blessées,
1443
Et cela fait venir de coupables pensées.
1444
Dorine
1445
Vous êtes donc bien tendre à la tentation ;
1446
Et la chair sur vos sens fait grande impression !
1447
Certes je ne sais pas quelle chaleur vous monte :
1448
Mais à convoiter, moi, je ne suis point si prompte :
1449
Et je vous verrais nu du haut jusques en bas,
1450
Que toute votre peau ne me tenterait pas.
1451
Tartuffe
1452
Mettez dans vos discours un peu de modestie,
1453
Ou je vais sur-le-champ vous quitter la partie.
1454
Dorine
1455
Non, non, c’est moi qui vais vous laisser en repos,
1456
Et je n’ai seulement qu’à vous dire deux mots.
1457
Madame va venir dans cette salle basse,
1458
Et d’un mot d’entretien vous demande la grâce.
1459
Tartuffe
1460
Hélas ! très volontiers.
1461
Dorine, à part.
1462
Comme il se radoucit !
1463
Ma foi, je suis toujours pour ce que j’en ai dit.
1464
Tartuffe
1465
Viendra-t-elle bientôt ?
1466
Dorine
1467
Je l’entends, ce me semble.
1468
Oui, c’est elle en personne, et je vous laisse ensemble.
Scène 3
1469
Elmire, Tartuffe.
1470
Tartuffe
1471
Que le ciel à jamais, par sa toute-bonté,
1472
Et de l’âme et du corps vous donne la santé,
1473
Et bénisse vos jours autant que le désire
1474
Le plus humble de ceux que son amour inspire !
1475
Elmire
1476
Je suis fort obligée à ce souhait pieux.
1477
Mais prenons une chaise, afin d’être un peu mieux.
1478
Tartuffe, assis.
1479
Comment de votre mal vous sentez-vous remise ?
1480
Elmire, assise.
1481
Fort bien ; et cette fièvre a bientôt quitté prise.
1482
Tartuffe
1483
Mes prières n’ont pas le mérite qu’il faut
1484
Pour avoir attiré cette grâce d’en haut :
1485
Mais je n’ai fait au ciel nulle dévote instance
1486
Qui n’ait eu pour objet votre convalescence.
1487
Elmire
1488
Votre zèle pour moi s’est trop inquiété.
1489
Tartuffe
1490
On ne peut trop chérir votre chère santé ;
1491
Et pour la rétablir, j’aurais donné la mienne.
1492
Elmire
1493
C’est pousser bien avant la charité chrétienne ;
1494
Et je vous dois beaucoup pour toutes ces bontés.
1495
Tartuffe
1496
Je fais bien moins pour vous que vous ne méritez.
1497
Elmire
1498
J’ai voulu vous parler en secret d’une affaire,
1499
Et suis bien aise, ici, qu’aucun ne nous éclaire.
1500
Tartuffe
1501
J’en suis ravi de même ; et sans doute, il m’est doux
1502
Madame, de me voir seul à seul avec vous.
1503
C’est une occasion qu’au ciel j’ai demandée,
1504
Sans que, jusqu’à cette heure, il me l’ait accordée.
1505
Elmire
1506
Pour moi, ce que je veux, c’est un mot d’entretien,
1507
Où tout votre cœur s’ouvre, et ne me cache rien.
1508
Damis, sans se montrer, entr’ouvre la porte du cabinet dans lequel il s’était retiré, pour entendre la conversation.
1509
Tartuffe
1510
Et je ne veux aussi, pour grâce singulière,
1511
Que montrer à vos yeux mon âme tout entière,
1512
Et vous faire serment que les bruits que j’ai faits
1513
Des visites qu’ici reçoivent vos attraits
1514
Ne sont pas envers vous l’effet d’aucune haine,
1515
Mais plutôt d’un transport de zèle qui m’entraîne,
1516
Et d’un pur mouvement…
1517
Elmire
1518
Je le prends bien aussi,
1519
Et crois que mon salut vous donne ce souci.
1520
Tartuffe, prenant la main d’Elmire, et lui serrant les doigts.
1521
Oui, madame, sans doute, et ma ferveur est telle…
1522
Elmire
1523
Ouf ! vous me serrez trop.
1524
Tartuffe
1525
C’est par excès de zèle.
1526
De vous faire autre mal je n’eus jamais dessein,
1527
Et j’aurais bien plutôt…
1528
(Il met la main sur les genoux d’Elmire.)
1529
Elmire
1530
Que fait là votre main ?
1531
Tartuffe
1532
Je tâte votre habit : l’étoffe en est moelleuse.
1533
Elmire
1534
Ah ! de grâce, laissez, je suis fort chatouilleuse.
1535
(Elmire recule son fauteuil, et Tartuffe rapproche d’elle.)
1536
Tartuffe, maniant le fichu d’Elmire.
1537
Mon Dieu ! que de ce point l’ouvrage est merveilleux !
1538
On travaille aujourd’hui d’un air miraculeux :
1539
Jamais, en toute chose, on n’a vu si bien faire.
1540
Elmire
1541
Il est vrai. Mais parlons un peu de notre affaire.
1542
On tient que mon mari veut dégager sa foi,
1543
Et vous donner sa fille : Est-il vrai ? dites-moi.
1544
Tartuffe
1545
Il m’en a dit deux mots : mais, madame, à vrai dire,
1546
Ce n’est pas le bonheur après quoi je soupire ;
1547
Et je vois autre part les merveilleux attraits
1548
De la félicité qui fait tous mes souhaits.
1549
Elmire
1550
C’est que vous n’aimez rien des choses de la terre.
1551
Tartuffe
1552
Mon sein n’enferme pas un cœur qui soit de pierre.
1553
Elmire
1554
Pour moi, je crois qu’au ciel tendent tous vos soupirs,
1555
Et que rien ici-bas n’arrête vos désirs.
1556
Tartuffe
1557
L’amour qui nous attache aux beautés éternelles
1558
N’étouffe pas en nous l’amour des temporelles :
1559
Nos sens facilement peuvent être charmés
1560
Des ouvrages parfaits que le ciel a formés.
1561
Ses attraits réfléchis brillent dans vos pareilles ;
1562
Mais il étale en vous ses plus rares merveilles :
1563
Il a sur votre face épanché des beautés
1564
Dont les yeux sont surpris, et les cœurs transportés ;
1565
Et je n’ai pu vous voir, parfaite créature,
1566
Sans admirer en vous l’auteur de la nature,
1567
Et d’une ardente amour sentir mon cœur atteint,
1568
Au plus beau des portraits où lui-même il s’est peint.
1569
D’abord j’appréhendai que cette ardeur secrète
1570
Ne fût du noir esprit une surprise adroite,
1571
Et même à fuir vos yeux mon cœur se résolut,
1572
Vous croyant un obstacle à faire mon salut.
1573
Mais enfin je connus, ô beauté tout aimable,
1574
Que cette passion peut n’être point coupable,
1575
Que je puis l’ajuster avecque la pudeur,
1576
Et c’est ce qui m’y fait abandonner mon cœur.
1577
Ce m’est, je le confesse, une audace bien grande
1578
Que d’oser de ce cœur vous adresser l’offrande :
1579
Mais j’attends en mes vœux tout de votre bonté,
1580
Et rien des vains efforts de mon infirmité.
1581
En vous est mon espoir, mon bien, ma quiétude ;
1582
De vous dépend ma peine ou ma béatitude ;
1583
Et je vais être enfin, par votre seul arrêt,
1584
Heureux, si vous voulez ; malheureux, s’il vous plaît.
1585
Elmire
1586
La déclaration est tout à fait galante ;
1587
Mais elle est, à vrai dire, un peu bien surprenante.
1588
Vous deviez, ce me semble, armer mieux votre sein,
1589
Et raisonner un peu sur un pareil dessein.
1590
Un dévot comme vous, et que partout on nomme…
1591
Tartuffe
1592
Ah ! pour être dévot, je n’en suis pas moins homme :
1593
Et, lorsqu’on vient à voir vos célestes appas,
1594
Un cœur se laisse prendre, et ne raisonne pas.
1595
Je sais qu’un tel discours de moi paraît étrange :
1596
Mais, madame, après tout, je ne suis pas un ange ;
1597
Et, si vous condamnez l’aveu que je vous fais,
1598
Vous devez vous en prendre à vos charmants attraits.
1599
Dès que j’en vis briller la splendeur plus qu’humaine,
1600
De mon intérieur vous fûtes souveraine ;
1601
De vos regards divins l’ineffable douceur
1602
Força la résistance où s’obstinait mon cœur ;
1603
Elle surmonta tout, jeûnes, prières, larmes,
1604
Et tourna tous mes vœux du côté de vos charmes.
1605
Mes yeux et mes soupirs vous l’ont dit mille fois ;
1606
Et pour mieux m’expliquer j’emploie ici la voix.
1607
Que si vous contemplez d’une âme un peu bénigne,
1608
Les tribulations de votre esclave indigne ;
1609
S’il faut que vos bontés veuillent me consoler,
1610
Et jusqu’à mon néant daignent se ravaler,
1611
J’aurai toujours pour vous, ô suave merveille,
1612
Une dévotion à nulle autre pareille.
1613
Votre honneur avec moi ne court point de hasard,
1614
Et n’a nulle disgrâce à craindre de ma part.
1615
Tous ces galants de cour, dont les femmes sont folles,
1616
Sont bruyants dans leurs faits et vains dans leurs paroles ;
1617
De leurs progrès sans cesse on les voit se targuer ;
1618
Ils n’ont point de faveurs qu’ils n’aillent divulguer ;
1619
Et leur langue indiscrète, en qui l’on se confie,
1620
Déshonore l’autel où leur cœur sacrifie.
1621
Mais les gens comme nous brûlent d’un feu discret,
1622
Avec qui, pour toujours, on est sûr du secret.
1623
Le soin que nous prenons de notre renommée
1624
Répond de toute chose à la personne aimée ;
1625
Et c’est en nous qu’on trouve, acceptant notre cœur,
1626
De l’amour sans scandale, et du plaisir sans peur.
1627
Elmire
1628
Je vous écoute dire, et votre rhétorique
1629
En termes assez forts à mon âme s’explique.
1630
N’appréhendez-vous point que je ne sois d’humeur
1631
À dire à mon mari cette galante ardeur,
1632
Et que le prompt avis d’un amour de la sorte
1633
Ne pût bien altérer l’amitié qu’il vous porte ?
1634
Tartuffe
1635
Je sais que vous avez trop de bénignité,
1636
Et que vous ferez grâce à ma témérité ;
1637
Que vous m’excuserez, sur l’humaine faiblesse,
1638
Des violents transports d’un amour qui vous blesse,
1639
Et considérerez, en regardant votre air,
1640
Que l’on n’est pas aveugle, et qu’un homme est de chair.
1641
Elmire
1642
D’autres prendraient cela d’autre façon peut-être ;
1643
Mais ma discrétion se veut faire paraître.
1644
Je ne redirai point l’affaire à mon époux ;
1645
Mais je veux, en revanche, une chose de vous :
1646
C’est de presser tout franc, et sans nulle chicane,
1647
L’union de Valère avecque Mariane,
1648
De renoncer vous-même à l’injuste pouvoir
1649
Qui veut du bien d’un autre enrichir votre espoir ;
1650
Et…
Scène 4
1651
Elmire, Damis, Tartuffe.
1652
Damis, sortant du cabinet où il s’était retiré.
1653
Non, Madame, non ; ceci doit se répandre.
1654
J’étais en cet endroit, d’où j’ai pu tout entendre ;
1655
Et la bonté du ciel m’y semble avoir conduit
1656
Pour confondre l’orgueil d’un traître qui me nuit,
1657
Pour m’ouvrir une voie à prendre la vengeance
1658
De son hypocrisie et de son insolence,
1659
À détromper mon père, et lui mettre en plein jour
1660
L’âme d’un scélérat qui vous parle d’amour.
1661
Elmire
1662
Non, Damis, il suffit qu’il se rende plus sage,
1663
Et tâche à mériter la grâce où je m’engage.
1664
Puisque je l’ai promis, ne m’en dédites pas.
1665
Ce n’est point mon humeur de faire des éclats ;
1666
Une femme se rit de sottises pareilles,
1667
Et jamais d’un mari n’en trouble les oreilles.
1668
Damis
1669
Vous avez vos raisons pour en user ainsi ;
1670
Et pour faire autrement, j’ai les miennes aussi.
1671
Le vouloir épargner est une raillerie ;
1672
Et l’insolent orgueil de sa cagoterie
1673
N’a triomphé que trop de mon juste courroux,
1674
Et que trop excité de désordre chez nous.
1675
Le fourbe, trop longtemps, a gouverné mon père,
1676
Et desservi mes feux avec ceux de Valère.
1677
Il faut que du perfide il soit désabusé ;
1678
Et le ciel, pour cela, m’offre un moyen aisé.
1679
De cette occasion je lui suis redevable,
1680
Et, pour la négliger, elle est trop favorable :
1681
Ce serait mériter qu’il me la vînt ravir,
1682
Que de l’avoir en main et ne m’en pas servir.
1683
Elmire
1684
Damis…
1685
Damis
1686
Non, s’il vous plaît, il faut que je me croie.
1687
Mon âme est maintenant au comble de sa joie ;
1688
Et vos discours en vain prétendent m’obliger
1689
À quitter le plaisir de me pouvoir venger.
1690
Sans aller plus avant, je vais vider d’affaire ;
1691
Et voici justement de quoi me satisfaire.
Scène 5
1692
Orgon, Elmire, Damis, Tartuffe.
1693
Damis
1694
Nous allons régaler, mon père, votre abord
1695
D’un incident tout frais qui vous surprendra fort.
1696
Vous êtes bien payé de toutes vos caresses,
1697
Et monsieur d’un beau prix reconnaît vos tendresses.
1698
Son grand zèle pour vous vient de se déclarer :
1699
Il ne va pas à moins qu’à vous déshonorer ;
1700
Et je l’ai surpris là qui faisait à madame
1701
L’injurieux aveu d’une coupable flamme.
1702
Elle est d’une humeur douce, et son cœur trop discret
1703
Voulait à toute force en garder le secret ;
1704
Mais je ne puis flatter une telle impudence,
1705
Et crois que vous la taire est vous faire une offense.
1706
Elmire
1707
Oui, je tiens que jamais de tous ces vains propos
1708
On ne doit d’un mari traverser le repos ;
1709
Que ce n’est point de là que l’honneur peut dépendre,
1710
Et qu’il suffit, pour nous, de savoir nous défendre.
1711
Ce sont mes sentiments ; et vous n’auriez rien dit,
1712
Damis, si j’avais eu sur vous quelque crédit.
Scène 6
1713
Orgon, Damis, Tartuffe.
1714
Orgon
1715
Ce que je viens d’entendre, ô ciel ! est-il croyable ?
1716
Tartuffe
1717
Oui, mon frère, je suis un méchant, un coupable,
1718
Un malheureux pécheur, tout plein d’iniquité,
1719
Le plus grand scélérat qui jamais ait été.
1720
Chaque instant de ma vie est chargé de souillures ;
1721
Elle n’est qu’un amas de crimes et d’ordures ;
1722
Et je vois que le ciel, pour ma punition,
1723
Me veut mortifier en cette occasion.
1724
De quelque grand forfait qu’on me puisse reprendre,
1725
Je n’ai garde d’avoir l’orgueil de m’en défendre.
1726
Croyez ce qu’on vous dit, armez votre courroux,
1727
Et comme un criminel chassez-moi de chez vous ;
1728
Je ne saurais avoir tant de honte en partage,
1729
Que je n’en aie encor mérité davantage.
1730
Orgon, à son fils.
1731
Ah ! traître, oses-tu bien par cette fausseté,
1732
Vouloir de sa vertu ternir la pureté ?
1733
Damis
1734
Quoi ! la feinte douceur de cette âme hypocrite
1735
Vous fera démentir…
1736
Orgon
1737
Tais-toi, peste maudite.
1738
Tartuffe
1739
Ah ! laissez-le parler ; vous l’accusez à tort,
1740
Et vous ferez bien mieux de croire à son rapport.
1741
Pourquoi, sur un tel fait, m’être si favorable ?
1742
Savez-vous, après tout, de quoi je suis capable ?
1743
Vous fiez-vous, mon frère, à mon extérieur ?
1744
Et, pour tout ce qu’on voit, me croyez-vous meilleur ?
1745
Non, non : vous vous laissez tromper à l’apparence,
1746
Et je ne suis rien moins, hélas ! que ce qu’on pense.
1747
Tout le monde me prend pour un homme de bien ;
1748
Mais la vérité pure est que je ne vaux rien.
1749
(S’adressant à Damis.)
1750
Oui, mon cher fils, parlez ; traitez-moi de perfide,
1751
D’infâme, de perdu, de voleur, d’homicide ;
1752
Accablez-moi de noms encor plus détestés :
1753
Je n’y contredis point, je les ai mérités ;
1754
Et j’en veux à genoux souffrir l’ignominie,
1755
Comme une honte due aux crimes de ma vie.
1756
Orgon, à Tartuffe.
1757
Mon frère, c’en est trop.
1758
(À son fils.)
1759
Ton cœur ne se rend point,
1760
Traître !
1761
Damis
1762
Quoi ! ses discours vous séduiront au point…
1763
Orgon, relevant Tartuffe.
1764
Tais-toi, pendard. Mon frère, hé ! levez-vous, de grâce !
1765
(À son fils)
1766
Infâme !
1767
Damis
1768
Il peut…
1769
Orgon
1770
Tais-toi.
1771
Damis
1772
J’enrage. Quoi ! je passe…
1773
Orgon
1774
Si tu dis un seul mot, je te romprai les bras.
1775
Tartuffe
1776
Mon frère, au nom de Dieu, ne vous emportez pas !
1777
J’aimerais mieux souffrir la peine la plus dure,
1778
Qu’il eût reçu pour moi la moindre égratignure.
1779
Orgon, à son fils.
1780
Ingrat !
1781
Tartuffe
1782
Laissez-le en paix. S’il faut, à deux genoux,
1783
Vous demander sa grâce…
1784
Orgon, se jetant aussi à genoux, et embrassant Tartuffe.
1785
Hélas ! vous moquez-vous ?
1786
(À son fils.)
1787
Coquin ! vois sa bonté !
1788
Damis
1789
Donc…
1790
Orgon
1791
Paix.
1792
Damis
1793
Quoi ! je…
1794
Orgon
1795
Paix, dis-je ;
1796
Je sais bien quel motif à l’attaquer t’oblige.
1797
Vous le haïssez tous, et je vois aujourd’hui
1798
Femme, enfants et valets, déchaînés contre lui.
1799
On met impudemment toute chose en usage
1800
Pour ôter de chez moi ce dévot personnage :
1801
Mais plus on fait d’effort afin de l’en bannir,
1802
Plus j’en veux employer à l’y mieux retenir ;
1803
Et je vais me hâter de lui donner ma fille,
1804
Pour confondre l’orgueil de toute ma famille.
1805
Damis
1806
À recevoir sa main on pense l’obliger ?
1807
Orgon
1808
Oui, traître, et dès ce soir, pour vous faire enrager.
1809
Ah ! je vous brave tous, et vous ferai connaître
1810
Qu’il faut qu’on m’obéisse, et que je suis le maître.
1811
Allons, qu’on se rétracte ; et qu’à l’instant, fripon,
1812
On se jette à ses pieds pour demander pardon.
1813
Damis
1814
Qui ? moi ! de ce coquin, qui, par ses impostures…
1815
Orgon
1816
Ah ! tu résistes, gueux, et lui dis des injures ?
1817
(À Tartuffe.)
1818
Un bâton ! un bâton ! Ne me retenez pas.
1819
(À son fils.)
1820
Sus ; que de ma maison on sorte de ce pas,
1821
Et que d’y revenir on n’ait jamais l’audace.
1822
Damis
1823
Oui, je sortirai ; mais…
1824
Orgon
1825
Vite, quittons la place.
1826
Je te prive, pendard, de ma succession,
1827
Et te donne, de plus, ma malédiction.
Scène 7
1828
Orgon, Tartuffe.
1829
Orgon
1830
Offenser de la sorte une sainte personne !
1831
Tartuffe
1832
Ô ciel ! pardonne-lui comme je lui pardonne !
1833
(À Orgon.)
1834
Si vous pouviez savoir avec quel déplaisir
1835
Je vois qu’envers mon frère on tâche à me noircir… !
1836
Orgon
1837
Hélas !
1838
Tartuffe
1839
Le seul penser de cette ingratitude
1840
Fait souffrir à mon âme un supplice si rude…
1841
L’horreur que j’en conçois… J’ai le cœur si serré
1842
Que je ne puis parler, et crois que j’en mourrai.
1843
Orgon, courant tout en larmes à la porte par où il a chassé son fils.
1844
Coquin ! je me repens que ma main t’ait fait grâce,
1845
Et ne t’ait pas d’abord assommé sur la place.
1846
(À Tartuffe.)
1847
Remettez-vous, mon frère, et ne vous fâchez pas.
1848
Tartuffe
1849
Rompons, rompons le cours de ces fâcheux débats.
1850
Je regarde céans quels grands troubles j’apporte,
1851
Et crois qu’il est besoin, mon frère, que j’en sorte.
1852
Orgon
1853
Comment ! vous moquez-vous ?
1854
Tartuffe
1855
On m’y hait, et je voi
1856
Qu’on cherche à vous donner des soupçons de ma foi.
1857
Orgon
1858
Qu’importe ! Voyez-vous que mon cœur les écoute ?
1859
Tartuffe
1860
On ne manquera pas de poursuivre, sans doute ;
1861
Et ces mêmes rapports qu’ici vous rejetez,
1862
Peut-être, une autre fois, seront-ils écoutés.
1863
Orgon
1864
Non, mon frère, jamais.
1865
Tartuffe
1866
Ah ! mon frère, une femme
1867
Aisément d’un mari peut bien surprendre l’âme.
1868
Orgon
1869
Non, non.
1870
Tartuffe
1871
Laissez-moi vite, en m’éloignant d’ici,
1872
Leur ôter tout sujet de m’attaquer ainsi.
1873
Orgon
1874
Non, vous demeurerez ; il y va de ma vie.
1875
Tartuffe
1876
Hé bien ! il faudra donc que je me mortifie.
1877
Pourtant, si vous vouliez…
1878
Orgon
1879
Ah !
1880
Tartuffe
1881
Soit : n’en parlons plus.
1882
Mais je sais comme il faut en user là-dessus.
1883
L’honneur est délicat, et l’amitié m’engage
1884
À prévenir les bruits et les sujets d’ombrage.
1885
Je fuirai votre épouse et vous ne me verrez…
1886
Orgon
1887
Non, en dépit de tous vous la fréquenterez.
1888
Faire enrager le monde est ma plus grande joie ;
1889
Et je veux qu’à toute heure avec elle on vous voie.
1890
Ce n’est pas tout encor : pour les mieux braver tous,
1891
Je ne veux point avoir d’autre héritier que vous ;
1892
Et je vais de ce pas, en fort bonne manière,
1893
Vous faire de mon bien donation entière.
1894
Un bon et franc ami, que pour gendre je prends,
1895
M’est bien plus cher que fils, que femme et que parents.
1896
N’accepterez-vous pas ce que je vous propose ?
1897
Tartuffe
1898
La volonté du ciel soit faite en toute chose !
1899
Orgon
1900
Le pauvre homme ! Allons vite en dresser un écrit :
1901
Et que puisse l’envie en crever de dépit !
Acte IV
Scène 1
1902
Cléante, Tartuffe
1903
Cléante
1904
Oui, tout le monde en parle, et vous m’en pouvez croire,
1905
L’éclat que fait ce bruit n’est point à votre gloire ;
1906
Et je vous ai trouvé, monsieur, fort à propos,
1907
Pour vous en dire net ma pensée en deux mots.
1908
Je n’examine point à fond ce qu’on expose ;
1909
Je passe là-dessus, et prends au pis la chose.
1910
Supposons que Damis n’en ait pas bien usé,
1911
Et que ce soit à tort qu’on vous ait accusé :
1912
N’est-il pas d’un chrétien de pardonner l’offense,
1913
Et d’éteindre en son cœur tout désir de vengeance ?
1914
Et devez-vous souffrir, pour votre démêlé,
1915
Que du logis d’un père un fils soit exilé ?
1916
Je vous le dis encore, et parle avec franchise,
1917
Il n’est petit, ni grand, qui ne s’en scandalise ;
1918
Et si vous m’en croyez, vous pacifierez tout,
1919
Et ne pousserez point les affaires à bout.
1920
Sacrifiez à Dieu toute votre colère,
1921
Et remettez le fils en grâce avec le père.
1922
Tartuffe
1923
Hélas ! je le voudrais, quant à moi, de bon cœur ;
1924
Je ne garde pour lui, monsieur, aucune aigreur ;
1925
Je lui pardonne tout ; de rien je ne le blâme,
1926
Et voudrais le servir du meilleur de mon âme :
1927
Mais l’intérêt du ciel n’y saurait consentir ;
1928
Et, s’il rentre céans, c’est à moi d’en sortir.
1929
Après son action, qui n’eut jamais d’égale,
1930
Le commerce entre nous porterait du scandale :
1931
Dieu sait ce que d’abord tout le monde en croirait ;
1932
À pure politique on me l’imputerait :
1933
Et l’on dirait partout que, me sentant coupable,
1934
Je feins, pour qui m’accuse, un zèle charitable ;
1935
Que mon cœur l’appréhende, et veut le ménager
1936
Pour le pouvoir, sous main, au silence engager.
1937
Cléante
1938
Vous nous payez ici d’excuses colorées ;
1939
Et toutes vos raisons, monsieur, sont trop tirées.
1940
Des intérêts du ciel pourquoi vous chargez-vous ?
1941
Pour punir le coupable, a-t-il besoin de nous ?
1942
Laissez-lui, laissez-lui le soin de ses vengeances,
1943
Ne songez qu’au pardon qu’il prescrit des offenses,
1944
Et ne regardez point aux jugements humains,
1945
Quand vous suivez du ciel les ordres souverains.
1946
Quoi ! le faible intérêt de ce qu’on pourra croire
1947
D’une bonne action empêchera la gloire ?
1948
Non, non ; faisons toujours ce que le ciel prescrit,
1949
Et d’aucun autre soin ne nous brouillons l’esprit.
1950
Tartuffe
1951
Je vous ai déjà dit que mon cœur lui pardonne ;
1952
Et c’est faire, monsieur, ce que le ciel ordonne :
1953
Mais, après le scandale et l’affront d’aujourd’hui,
1954
Le ciel n’ordonne pas que je vive avec lui.
1955
Cléante
1956
Et vous ordonne-t-il, monsieur, d’ouvrir l’oreille
1957
À ce qu’un pur caprice à son père conseille ?
1958
Et d’accepter le don qui vous est fait d’un bien
1959
Où le droit vous oblige à ne prétendre rien ?
1960
Tartuffe
1961
Ceux qui me connaîtront n’auront pas la pensée
1962
Que ce soit un effet d’une âme intéressée.
1963
Tous les biens de ce monde ont pour moi peu d’appas,
1964
De leur éclat trompeur je ne m’éblouis pas :
1965
Et si je me résous à recevoir du père
1966
Cette donation qu’il a voulu me faire,
1967
Ce n’est, à dire vrai, que parce que je crains
1968
Que tout ce bien ne tombe en de méchantes mains ;
1969
Qu’il ne trouve des gens qui, l’ayant en partage,
1970
En fassent dans le monde un criminel usage,
1971
Et ne s’en servent pas, ainsi que j’ai dessein,
1972
Pour la gloire du ciel et le bien du prochain.
1973
Cléante
1974
Hé ! monsieur, n’ayez point ces délicates craintes,
1975
Qui d’un juste héritier peuvent causer les plaintes.
1976
Souffrez, sans vous vouloir embarrasser de rien,
1977
Qu’il soit, à ses périls, possesseur de son bien ;
1978
Et songez qu’il vaut mieux encor qu’il en mésuse,
1979
Que si de l’en frustrer il faut qu’on vous accuse.
1980
J’admire seulement que, sans confusion,
1981
Vous en ayez souffert la proposition.
1982
Car enfin le vrai zèle a-t-il quelque maxime
1983
Qui montre à dépouiller l’héritier légitime ?
1984
Et, s’il faut que le ciel dans votre cœur ait mis
1985
Un invincible obstacle à vivre avec Damis,
1986
Ne vaudrait-il pas mieux qu’en personne discrète
1987
Vous fissiez de céans une honnête retraite,
1988
Que de souffrir ainsi, contre toute raison,
1989
Qu’on en chasse pour vous le fils de la maison ?
1990
Croyez-moi, c’est donner de votre prud’hommie,
1991
Monsieur…
1992
Tartuffe
1993
Il est, monsieur, trois heures et demie :
1994
Certain devoir pieux me demande là-haut,
1995
Et vous m’excuserez de vous quitter si tôt.
1996
Cléante, seul.
1997
Ah !
Scène 2
1998
Elmire, Mariane, Cléante, Dorine.
1999
Dorine
2000
De grâce, avec nous employez-vous pour elle,
2001
Monsieur : son âme souffre une douleur mortelle ;
2002
Et l’accord que son père a conclu pour ce soir
2003
La fait, à tous moments, entrer en désespoir.
2004
Il va venir. Joignons nos efforts, je vous prie,
2005
Et tâchons d’ébranler, de force ou d’industrie,
2006
Ce malheureux dessein qui nous a tous troublés.
Scène 3
2007
Orgon, Elmire, Mariane, Cléante, Dorine.
2008
Orgon
2009
Ah ! je me réjouis de vous voir assemblés.
2010
(À Mariane.)
2011
Je porte en ce contrat de quoi vous faire rire,
2012
Et vous savez déjà ce que cela veut dire.
2013
Mariane, aux genoux d’Orgon.
2014
Mon père, au nom du ciel, qui connaît ma douleur,
2015
Et par tout ce qui peut émouvoir votre cœur,
2016
Relâchez-vous un peu des droits de la naissance,
2017
Et dispensez mes vœux de cette obéissance.
2018
Ne me réduisez point, par cette dure loi,
2019
Jusqu’à me plaindre au ciel de ce que je vous doi ;
2020
Et cette vie, hélas ! que vous m’avez donnée,
2021
Ne me la rendez pas, mon père, infortunée.
2022
Si, contre un doux espoir que j’avais pu former,
2023
Vous me défendez d’être à ce que j’ose aimer,
2024
Au moins, par vos bontés, qu’à vos genoux j’implore,
2025
Sauvez-moi du tourment d’être à ce que j’abhorre ;
2026
Et ne me portez point à quelque désespoir,
2027
En vous servant sur moi de tout votre pouvoir
2028
Orgon, se sentant attendrir.
2029
Allons, ferme, mon cœur ! point de faiblesse humaine !
2030
Mariane
2031
Vos tendresses pour lui ne me font point de peine ;
2032
Faites-les éclater, donnez-lui votre bien,
2033
Et, si ce n’est assez, joignez-y tout le mien ;
2034
J’y consens de bon cœur, et je vous l’abandonne :
2035
Mais, au moins, n’allez pas jusques à ma personne ;
2036
Et souffrez qu’un couvent, dans les austérités,
2037
Use les tristes jours que le ciel m’a comptés.
2038
Orgon
2039
Ah ! voilà justement de mes religieuses,
2040
Lorsqu’un père combat leurs flammes amoureuses !
2041
Debout. Plus votre cœur répugne à l’accepter,
2042
Plus ce sera pour vous matière à mériter.
2043
Mortifiez vos sens avec ce mariage,
2044
Et ne me rompez pas la tête davantage.
2045
Dorine
2046
Mais quoi !…
2047
Orgon
2048
Taisez-vous, vous. Parlez à votre écot ;
2049
Je vous défends, tout net, d’oser dire un seul mot.
2050
Cléante
2051
Si par quelque conseil vous souffrez qu’on réponde…
2052
Orgon
2053
Mon frère, vos conseils sont les meilleurs du monde ;
2054
Ils sont bien raisonnés, et j’en fais un grand cas :
2055
Mais vous trouverez bon que je n’en use pas.
2056
Elmire, à son mari.
2057
À voir ce que je vois, je ne sais plus que dire ;
2058
Et votre aveuglement fait que je vous admire.
2059
C’est être bien coiffé, bien prévenu de lui,
2060
Que de nous démentir sur le fait d’aujourd’hui !
2061
Orgon
2062
Je suis votre valet, et crois les apparences.
2063
Pour mon fripon de fils je sais vos complaisances ;
2064
Et vous avez eu peur de le désavouer
2065
Du trait qu’à ce pauvre homme il a voulu jouer.
2066
Vous étiez trop tranquille, enfin, pour être crue ;
2067
Et vous auriez paru d’autre manière émue.
2068
Elmire
2069
Est-ce qu’au simple aveu d’un amoureux transport,
2070
Il faut que notre honneur se gendarme si fort ?
2071
Et ne peut-on répondre à tout ce qui le touche
2072
Que le feu dans les yeux, et l’injure à la bouche ?
2073
Pour moi, de tels propos je me ris simplement ;
2074
Et l’éclat, là-dessus, ne me plaît nullement.
2075
J’aime qu’avec douceur nous nous montrions sages ;
2076
Et ne suis point du tout pour ces prudes sauvages
2077
Dont l’honneur est armé de griffes et de dents,
2078
Et veut au moindre mot dévisager les gens.
2079
Me préserve le ciel d’une telle sagesse !
2080
Je veux une vertu qui ne soit point diablesse,
2081
Et crois que d’un refus la discrète froideur
2082
N’en est pas moins puissante à rebuter un cœur.
2083
Orgon
2084
Enfin je sais l’affaire, et ne prends point le change.
2085
Elmire
2086
J’admire, encore un coup, cette faiblesse étrange :
2087
Mais que me répondrait votre incrédulité,
2088
Si je vous faisais voir qu’on vous dit vérité ?
2089
Orgon
2090
Voir ?
2091
Elmire
2092
Oui.
2093
Orgon
2094
Chansons.
2095
Elmire
2096
Mais quoi ! si je trouvais manière
2097
De vous le faire voir avec pleine lumière ?…
2098
Orgon
2099
Contes en l’air.
2100
Elmire
2101
Quel homme ! Au moins, répondez-moi.
2102
Je ne vous parle pas de nous ajouter foi ;
2103
Mais supposons ici que, d’un lieu qu’on peut prendre,
2104
On vous fît clairement tout voir et tout entendre :
2105
Que diriez-vous alors de votre homme de bien ?
2106
Orgon
2107
En ce cas, je dirais que… Je ne dirais rien,
2108
Car cela ne se peut.
2109
Elmire
2110
L’erreur trop longtemps dure,
2111
Et c’est trop condamner ma bouche d’imposture.
2112
Il faut que, par plaisir, et sans aller plus loin,
2113
De tout ce qu’on vous dit je vous fasse témoin.
2114
Orgon
2115
Soit. Je vous prends au mot. Nous verrons votre adresse,
2116
Et comment vous pourrez remplir cette promesse.
2117
Elmire, à Dorine.
2118
Faites-le-moi venir.
2119
Dorine, à Elmire.
2120
Son esprit est rusé,
2121
Et peut-être à surprendre il sera malaisé.
2122
Elmire, à Dorine.
2123
Non ; on est aisément dupé par ce qu’on aime,
2124
Et l’amour-propre engage à se tromper soi-même.
2125
Faites-le-moi descendre.
2126
(À Cléante et à Mariane.)
2127
Et vous, retirez-vous.
Scène 4
2128
Elmire, Orgon.
2129
Elmire
2130
Approchons cette table, et vous mettez dessous.
2131
Orgon
2132
Comment !
2133
Elmire
2134
Vous bien cacher est un point nécessaire.
2135
Orgon
2136
Pourquoi sous cette table ?
2137
Elmire
2138
Ah ! mon Dieu ! laissez faire ;
2139
J’ai mon dessein en tête, et vous en jugerez.
2140
Mettez-vous là, vous dis-je ; et, quand vous y serez,
2141
Gardez qu’on ne vous voie et qu’on ne vous entende.
2142
Orgon
2143
Je confesse qu’ici ma complaisance est grande :
2144
Mais de votre entreprise il vous faut voir sortir.
2145
Elmire
2146
Vous n’aurez, que je crois, rien à me repartir.
2147
(À son mari, qui est sous la table.)
2148
Au moins, je vais toucher une étrange matière :
2149
Ne vous scandalisez en aucune manière.
2150
Quoi que je puisse dire, il doit m’être permis ;
2151
Et c’est pour vous convaincre, ainsi que j’ai promis.
2152
Je vais par des douceurs, puisque j’y suis réduite,
2153
Faire poser le masque à cette âme hypocrite,
2154
Flatter de son amour les désirs effrontés,
2155
Et donner un champ libre à ses témérités.
2156
Comme c’est pour vous seul, et pour mieux le confondre,
2157
Que mon âme à ses vœux va feindre de répondre,
2158
J’aurai lieu de cesser dès que vous vous rendrez,
2159
Et les choses n’iront que jusqu’où vous voudrez.
2160
C’est à vous d’arrêter son ardeur insensée,
2161
Quand vous croirez l’affaire assez avant poussée ;
2162
D’épargner votre femme, et de ne m’exposer
2163
Qu’à ce qu’il vous faudra pour vous désabuser,
2164
Ce sont vos intérêts, vous en serez le maître ;
2165
Et… L’on vient. Tenez-vous, et gardez de paraître.
Scène 5
2166
Tartuffe, Elmire ; Orgon, sous la table.
2167
Tartuffe
2168
On m’a dit qu’en ce lieu vous me vouliez parler.
2169
Elmire
2170
Oui, l’on a des secrets à vous y révéler.
2171
Mais tirez cette porte avant qu’on vous les dise ;
2172
Et regardez partout de crainte de surprise.
2173
(Tartuffe va fermer la porte, et revient.)
2174
Une affaire pareille à celle de tantôt
2175
N’est pas assurément ici ce qu’il nous faut :
2176
Jamais il ne s’est vu de surprise de même.
2177
Damis m’a fait pour vous une frayeur extrême ;
2178
Et vous avez bien vu que j’ai fait mes efforts
2179
Pour rompre son dessein et calmer ses transports.
2180
Mon trouble, il est bien vrai, m’a si fort possédée,
2181
Que de le démentir je n’ai point eu l’idée :
2182
Mais par là, grâce au ciel, tout a bien mieux été,
2183
Et les choses en sont dans plus de sûreté.
2184
L’estime où l’on vous tient a dissipé l’orage,
2185
Et mon mari de vous ne peut prendre d’ombrage.
2186
Pour mieux braver l’éclat des mauvais jugements,
2187
Il veut que nous soyons ensemble à tous moments ;
2188
Et c’est par où je puis, sans peur d’être blâmée,
2189
Me trouver ici seule avec vous enfermée,
2190
Et ce qui m’autorise à vous ouvrir un cœur
2191
Un peu trop prompt peut-être à souffrir votre ardeur.
2192
Tartuffe
2193
Ce langage à comprendre est assez difficile,
2194
Madame ; et vous parliez tantôt d’un autre style.
2195
Elmire
2196
Ah ! si d’un tel refus vous êtes en courroux,
2197
Que le cœur d’une femme est mal connu de vous !
2198
Et que vous savez peu ce qu’il veut faire entendre
2199
Lorsque si faiblement on le voit se défendre !
2200
Toujours notre pudeur combat, dans ces moments,
2201
Ce qu’on peut nous donner de tendres sentiments.
2202
Quelque raison qu’on trouve à l’amour qui nous dompte,
2203
On trouve à l’avouer toujours un peu de honte.
2204
On s’en défend d’abord : mais de l’air qu’on s’y prend,
2205
On fait connaître assez que notre cœur se rend ;
2206
Qu’à nos vœux, par honneur, notre bouche s’oppose,
2207
Et que de tels refus promettent toute chose.
2208
C’est vous faire, sans doute, un assez libre aveu,
2209
Et sur notre pudeur me ménager bien peu.
2210
Mais, puisque la parole enfin en est lâchée,
2211
À retenir Damis me serais-je attachée,
2212
Aurais-je, je vous prie, avec tant de douceur
2213
Écouté tout au long l’offre de votre cœur,
2214
Aurais-je pris la chose ainsi qu’on m’a vu faire,
2215
Si l’offre de ce cœur n’eût eu de quoi me plaire ?
2216
Et, lorsque j’ai voulu moi-même vous forcer
2217
À refuser l’hymen qu’on venait d’annoncer,
2218
Qu’est-ce que cette instance a dû vous faire entendre,
2219
Que l’intérêt qu’en vous on s’avise de prendre,
2220
Et l’ennui qu’on aurait que ce nœud qu’on résout
2221
Vînt partager du moins un cœur que l’on veut tout ?
2222
Tartuffe
2223
C’est sans doute, madame, une douceur extrême
2224
Que d’entendre ces mots d’une bouche qu’on aime ;
2225
Leur miel, dans tous mes sens, fait couler à longs traits
2226
Une suavité qu’on ne goûta jamais.
2227
Le bonheur de vous plaire est ma suprême étude,
2228
Et mon cœur de vos vœux fait sa béatitude ;
2229
Mais ce cœur vous demande ici la liberté
2230
D’oser douter un peu de sa félicité.
2231
Je puis croire ces mots un artifice honnête
2232
Pour m’obliger à rompre un hymen qui s’apprête ;
2233
Et, s’il faut librement m’expliquer avec vous,
2234
Je ne me fierai point à des propos si doux,
2235
Qu’un peu de vos faveurs, après quoi je soupire,
2236
Ne vienne m’assurer tout ce qu’ils m’ont pu dire,
2237
Et planter dans mon âme une constante foi
2238
Des charmantes bontés que vous avez pour moi.
2239
Elmire, après avoir toussé pour avertir son mari.
2240
Quoi ! vous voulez aller avec cette vitesse,
2241
Et d’un cœur tout d’abord épuiser la tendresse ?
2242
On se tue à vous faire un aveu des plus doux.
2243
Cependant ce n’est pas encore assez pour vous ;
2244
Et l’on ne peut aller jusqu’à vous satisfaire
2245
Qu’aux dernières faveurs on ne pousse l’affaire ?
2246
Tartuffe
2247
Moins on mérite un bien, moins on l’ose espérer.
2248
Nos vœux sur des discours ont peine à s’assurer.
2249
On soupçonne aisément un sort tout plein de gloire,
2250
Et l’on veut en jouir avant que de le croire.
2251
Pour moi, qui crois si peu mériter vos bontés,
2252
Je doute du bonheur de mes témérités ;
2253
Et je ne croirai rien, que vous n’ayez, madame,
2254
Par des réalités su convaincre ma flamme.
2255
Elmire
2256
Mon Dieu ! que votre amour en vrai tyran agit !
2257
Et qu’en un trouble étrange il me jette l’esprit !
2258
Que sur les cœurs il prend un furieux empire !
2259
Et qu’avec violence il veut ce qu’il désire !
2260
Quoi ! de votre poursuite on ne peut se parer,
2261
Et vous ne donnez pas le temps de respirer ?
2262
Sied-il bien de tenir une rigueur si grande ?
2263
De vouloir sans quartier les choses qu’on demande,
2264
Et d’abuser ainsi, par vos efforts pressants,
2265
Du faible que pour vous vous voyez qu’ont les gens ?
2266
Tartuffe
2267
Mais, si d’un œil bénin vous voyez mes hommages,
2268
Pourquoi m’en refuser d’assurés témoignages ?
2269
Elmire
2270
Mais comment consentir à ce que vous voulez,
2271
Sans offenser le ciel, dont toujours vous parlez ?
2272
Tartuffe
2273
Si ce n’est que le ciel qu’à mes vœux on oppose,
2274
Lever un tel obstacle est à moi peu de chose ;
2275
Et cela ne doit pas retenir votre cœur.
2276
Elmire
2277
Mais des arrêts du ciel on nous fait tant de peur !
2278
Tartuffe
2279
Je puis vous dissiper ces craintes ridicules,
2280
Madame, et je sais l’art de lever les scrupules.
2281
Le ciel défend, de vrai, certains contentements ;
2282
Mais on trouve avec lui des accommodements.
2283
Selon divers besoins, il est une science
2284
D’étendre les liens de notre conscience,
2285
Et de rectifier le mal de l’action
2286
Avec la pureté de notre intention.
2287
De ces secrets, madame, on saura vous instruire ;
2288
Vous n’avez seulement qu’à vous laisser conduire.
2289
Contentez mon désir, et n’ayez point d’effroi ;
2290
Je vous réponds de tout, et prends le mal sur moi.
2291
(Elmire tousse plus fort.)
2292
Vous toussez fort, madame.
2293
Elmire
2294
Oui, je suis au supplice.
2295
Tartuffe
2296
Vous plaît-il un morceau de ce jus de réglisse ?
2297
Elmire
2298
C’est un rhume obstiné, sans doute ; et je vois bien
2299
Que tous les jus du monde ici ne feront rien.
2300
Tartuffe
2301
Cela, certe, est fâcheux.
2302
Elmire
2303
Oui, plus qu’on ne peut dire.
2304
Tartuffe
2305
Enfin votre scrupule est facile à détruire.
2306
Vous êtes assurée ici d’un plein secret,
2307
Et le mal n’est jamais que dans l’éclat qu’on fait.
2308
Le scandale du monde est ce qui fait l’offense,
2309
Et ce n’est pas pécher que pécher en silence.
2310
Elmire, après avoir encore toussé et frappé sur la table.
2311
Enfin je vois qu’il faut se résoudre à céder ;
2312
Qu’il faut que je consente à vous tout accorder ;
2313
Et qu’à moins de cela, je ne dois point prétendre
2314
Qu’on puisse être content, et qu’on veuille se rendre.
2315
Sans doute il est fâcheux d’en venir jusque-là,
2316
Et c’est bien malgré moi que je franchis cela ;
2317
Mais, puisque l’on s’obstine à m’y vouloir réduire,
2318
Puisqu’on ne veut point croire à tout ce qu’on peut dire,
2319
Et qu’on veut des témoins qui soient plus convaincants,
2320
Il faut bien s’y résoudre, et contenter les gens.
2321
Si ce consentement porte en soi quelque offense,
2322
Tant pis pour qui me force à cette violence ;
2323
La faute assurément n’en doit pas être à moi.
2324
Tartuffe
2325
Oui, madame, on s’en charge ; et la chose de soi…
2326
Elmire
2327
Ouvrez un peu la porte, et voyez, je vous prie,
2328
Si mon mari n’est point dans cette galerie.
2329
Tartuffe
2330
Qu’est-il besoin pour lui du soin que vous prenez ?
2331
C’est un homme, entre nous, à mener par le nez.
2332
De tous nos entretiens il est pour faire gloire,
2333
Et je l’ai mis au point de voir tout sans rien croire.
2334
Elmire
2335
Il n’importe. Sortez, je vous prie, un moment ;
2336
Et partout là dehors voyez exactement.
Scène 6
2337
Orgon, Elmire.
2338
Orgon, sortant de dessous la table.
2339
Voilà, je vous l’avoue, un abominable homme !
2340
Je n’en puis revenir, et tout ceci m’assomme.
2341
Elmire
2342
Quoi ! vous sortez si tôt ? Vous vous moquez des gens.
2343
Rentrez sous le tapis, il n’est pas encor temps ;
2344
Attendez jusqu’au bout, pour voir les choses sûres,
2345
Et ne vous fiez point aux simples conjectures.
2346
Orgon
2347
Non, rien de plus méchant n’est sorti de l’enfer.
2348
Elmire
2349
Mon Dieu ! l’on ne doit point croire trop de léger.
2350
Laissez-vous bien convaincre avant que de vous rendre ;
2351
Et ne vous hâtez point, de peur de vous méprendre.
2352
(Elmire fait mettre Orgon derrière elle.)
Scène 7
2353
Tartuffe, Elmire, Orgon.
2354
Tartuffe, sans voir Orgon.
2355
Tout conspire, madame, à mon contentement.
2356
J’ai visité de l’œil tout cet appartement.
2357
Personne ne s’y trouve ; et mon âme ravie…
2358
(Dans le temps que Tartuffe s’avance les bras ouverts pour embrasser Elmire, elle se retire, et Tartuffe aperçoit Orgon.)
2359
Orgon, arrêtant Tartuffe.
2360
Tout doux ! vous suivez trop votre amoureuse envie,
2361
Et vous ne devez pas vous tant passionner,
2362
Ah ! ah ! l’homme de bien, vous m’en voulez donner !
2363
Comme aux tentations s’abandonne votre âme !
2364
Vous épousiez ma fille, et convoitiez ma femme !
2365
J’ai douté fort longtemps que ce fût tout de bon,
2366
Et je croyais toujours qu’on changerait de ton ;
2367
Mais c’est assez avant pousser le témoignage :
2368
Je m’y tiens, et n’en veux, pour moi, pas davantage.
2369
Elmire, à Tartuffe
2370
C’est contre mon humeur que j’ai fait tout ceci ;
2371
Mais on m’a mise au point de vous traiter ainsi.
2372
Tartuffe, à Orgon.
2373
Quoi ! vous croyez… ?
2374
Orgon
2375
Allons, point de bruit, je vous prie,
2376
Dénichons de céans, et sans cérémonie.
2377
Tartuffe
2378
Mon dessein…
2379
Orgon
2380
Ces discours ne sont plus de saison ;
2381
Il faut, tout sur-le-champ, sortir de la maison.
2382
Tartuffe
2383
C’est à vous d’en sortir, vous qui parlez en maître.
2384
La maison m’appartient, je le ferai connaître,
2385
Et vous montrerai bien qu’en vain on a recours,
2386
Pour me chercher querelle, à ces lâches détours ;
2387
Qu’on n’est pas où l’on pense en me faisant injure ;
2388
Que j’ai de quoi confondre et punir l’imposture,
2389
Venger le ciel qu’on blesse, et faire repentir
2390
Ceux qui parlent ici de me faire sortir.
Scène 8
2391
Elmire, Orgon.
2392
Elmire
2393
Quel est donc ce langage, et qu’est-ce qu’il veut dire ?
2394
Orgon
2395
Ma foi, je suis confus, et n’ai pas lieu de rire.
2396
Elmire
2397
Comment ?
2398
Orgon
2399
Je vois ma faute aux choses qu’il me dit ;
2400
Et la donation m’embarrasse l’esprit.
2401
Elmire
2402
La donation…
2403
Orgon
2404
Oui. C’est une affaire faite
2405
Mais j’ai quelque autre chose encor qui m’inquiète.
2406
Elmire
2407
Et quoi ?
2408
Orgon
2409
Vous saurez tout. Mais voyons au plus tôt
2410
Si certaine cassette est encore là-haut.
Acte V
Scène 1
2411
Orgon, Cléante.
2412
Cléante
2413
Où voulez-vous courir ?
2414
Orgon
2415
Las ! que sais-je ?
2416
Cléante
2417
Il me semble
2418
Que l’on doit commencer par consulter ensemble
2419
Les choses qu’on peut faire en cet événement.
2420
Orgon
2421
Cette cassette-là me trouble entièrement.
2422
Plus que le reste encore elle me désespère.
2423
Cléante
2424
Cette cassette est donc un important mystère ?
2425
Orgon
2426
C’est un dépôt qu’Argas, cet ami que je plains,
2427
Lui-même en grand secret m’a mis entre les mains.
2428
Pour cela dans sa fuite il me voulut élire ;
2429
Et ce sont des papiers, à ce qu’il m’a pu dire,
2430
Où sa vie et ses biens se trouvent attachés.
2431
Cléante
2432
Pourquoi donc les avoir en d’autres mains lâchés ?
2433
Orgon
2434
Ce fut par un motif de cas de conscience.
2435
J’allai droit à mon traître en faire confidence ;
2436
Et son raisonnement me vint persuader
2437
De lui donner plutôt la cassette à garder,
2438
Afin que pour nier, en cas de quelque enquête,
2439
J’eusse d’un faux-fuyant la faveur toute prête,
2440
Par où ma conscience eût pleine sûreté
2441
À faire des serments contre la vérité.
2442
Cléante
2443
Vous voilà mal, au moins, si j’en crois l’apparence :
2444
Et la donation et cette confidence,
2445
Sont, à vous en parler selon mon sentiment,
2446
Des démarches par vous faites légèrement.
2447
On peut vous mener loin avec de pareils gages ;
2448
Et cet homme sur vous ayant ces avantages,
2449
Le pousser est encor grande imprudence à vous ;
2450
Et vous deviez chercher quelque biais plus doux.
2451
Orgon
2452
Quoi ! sous un beau semblant de ferveur si touchante
2453
Cacher un cœur si double, une âme si méchante !
2454
Et moi qui l’ai reçu gueusant et n’ayant rien…
2455
C’en est fait, je renonce à tous les gens de bien ;
2456
J’en aurai désormais une horreur effroyable
2457
Et m’en vais devenir, pour eux, pire qu’un diable.
2458
Cléante
2459
Hé bien ! ne voilà pas de vos emportements !
2460
Vous ne gardez en rien les doux tempéraments.
2461
Dans la droite raison jamais n’entre la vôtre ;
2462
Et toujours d’un excès vous vous jetez dans l’autre.
2463
Vous voyez votre erreur, et vous avez connu
2464
Que par un zèle feint vous étiez prévenu ;
2465
Mais pour vous corriger quelle raison demande
2466
Que vous alliez passer dans une erreur plus grande,
2467
Et qu’avecque le cœur d’un perfide vaurien
2468
Vous confondiez les cœurs de tous les gens de bien ?
2469
Quoi ! parce qu’un fripon vous dupe avec audace,
2470
Sous le pompeux éclat d’une austère grimace,
2471
Vous voulez que partout on soit fait comme lui,
2472
Et qu’aucun vrai dévot ne se trouve aujourd’hui ?
2473
Laissez aux libertins ces sottes conséquences :
2474
Démêlez la vertu d’avec ses apparences,
2475
Ne hasardez jamais votre estime trop tôt,
2476
Et soyez pour cela dans le milieu qu’il faut.
2477
Gardez-vous, s’il se peut, d’honorer l’imposture ;
2478
Mais au vrai zèle aussi n’allez pas faire injure,
2479
Et s’il vous faut tomber dans une extrémité,
2480
Péchez plutôt encor de cet autre côté.
Scène 2
2481
Orgon, Cléante, Damis.
2482
Damis
2483
Quoi ! mon père, est-il vrai qu’un coquin vous menace ?
2484
Qu’il n’est point de bienfait qu’en son âme il n’efface,
2485
Et que son lâche orgueil, trop digne de courroux,
2486
Se fait de vos bontés des armes contre vous ?
2487
Orgon
2488
Oui, mon fils ; et j’en sens des douleurs nonpareilles.
2489
Damis
2490
Laissez-moi, je lui veux couper les deux oreilles.
2491
Contre son insolence on ne doit point gauchir :
2492
C’est à moi tout d’un coup de vous en affranchir ;
2493
Et, pour sortir d’affaire, il faut que je l’assomme.
2494
Cléante
2495
Voilà tout justement parler en vrai jeune homme.
2496
Modérez, s’il vous plaît, ces transports éclatants.
2497
Nous vivons sous un règne et sommes dans un temps
2498
Où par la violence on fait mal ses affaires.
Scène 3
2499
Madame Pernelle, Orgon, Elmire, Cléante, Mariane, Damis, Dorine.
2500
Madame Pernelle
2501
Qu’est-ce ? J’apprends ici de terribles mystères !
2502
Orgon
2503
Ce sont des nouveautés dont mes yeux sont témoins,
2504
Et vous voyez le prix dont sont payés mes soins.
2505
Je recueille avec zèle un homme en sa misère,
2506
Je le loge, et le tiens comme mon propre frère ;
2507
De bienfaits chaque jour il est par moi chargé ;
2508
Je lui donne ma fille et tout le bien que j’ai :
2509
Et, dans le même temps, le perfide, l’infâme,
2510
Tente le noir dessein de suborner ma femme ;
2511
Et, non content encor de ces lâches essais,
2512
Il m’ose menacer de mes propres bienfaits,
2513
Et veut, à ma ruine, user des avantages
2514
Dont le viennent d’armer mes bontés trop peu sages,
2515
Me chasser de mes biens où je l’ai transféré,
2516
Et me réduire au point d’où je l’ai retiré.
2517
Dorine
2518
Le pauvre homme !
2519
Madame Pernelle
2520
Mon fils, je ne puis du tout croire
2521
Qu’il ait voulu commettre une action si noire.
2522
Orgon
2523
Comment ?
2524
Madame Pernelle
2525
Les gens de bien sont enviés toujours.
2526
Orgon
2527
Que voulez-vous donc dire avec votre discours,
2528
Ma mère ?
2529
Madame Pernelle
2530
Que chez vous on vit d’étrange sorte,
2531
Et qu’on ne sait que trop la haine qu’on lui porte.
2532
Orgon
2533
Qu’a cette haine à faire avec ce qu’on vous dit ?
2534
Madame Pernelle
2535
Je vous l’ai dit cent fois quand vous étiez petit :
2536
La vertu dans le monde est toujours poursuivie ;
2537
Les envieux mourront, mais non jamais l’envie.
2538
Orgon
2539
Mais que fait ce discours aux choses d’aujourd’hui ?
2540
Madame Pernelle
2541
On vous aura forgé cent sots contes de lui.
2542
Orgon
2543
Je vous ai dit déjà que j’ai vu tout moi-même.
2544
Madame Pernelle
2545
Des esprits médisants la malice est extrême.
2546
Orgon
2547
Vous me feriez damner, ma mère ! Je vous di
2548
Que j’ai vu de mes yeux un crime si hardi.
2549
Madame Pernelle
2550
Les langues ont toujours du venin à répandre,
2551
Et rien n’est ici-bas qui s’en puisse défendre.
2552
Orgon
2553
C’est tenir un propos de sens bien dépourvu.
2554
Je l’ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux vu,
2555
Ce qu’on appelle vu. Faut-il vous le rebattre
2556
Aux oreilles cent fois, et crier comme quatre ?
2557
Madame Pernelle
2558
Mon Dieu ! le plus souvent l’apparence déçoit :
2559
Il ne faut pas toujours juger sur ce qu’on voit.
2560
Orgon
2561
J’enrage !
2562
Madame Pernelle
2563
Aux faux soupçons la nature est sujette,
2564
Et c’est souvent à mal que le bien s’interprète.
2565
Orgon
2566
Je dois interpréter à charitable soin
2567
Le désir d’embrasser ma femme !
2568
Madame Pernelle
2569
Il est besoin,
2570
Pour accuser les gens, d’avoir de justes causes ;
2571
Et vous deviez attendre à vous voir sûr des choses.
2572
Orgon
2573
Hé ! diantre ! le moyen de m’en assurer mieux ?
2574
Je devais donc, ma mère, attendre qu’à mes yeux
2575
Il eût… Vous me feriez dire quelque sottise.
2576
Madame Pernelle
2577
Enfin d’un trop pur zèle on voit son âme éprise,
2578
Et je ne puis du tout me mettre dans l’esprit
2579
Qu’il ait voulu tenter les choses que l’on dit.
2580
Orgon
2581
Allez, je ne sais pas, si vous n’étiez ma mère,
2582
Ce que je vous dirais, tant je suis en colère.
2583
Dorine, à Orgon.
2584
Juste retour, monsieur, des choses d’ici-bas ;
2585
Vous ne vouliez point croire, et l’on ne vous croit pas.
2586
Cléante
2587
Nous perdons des moments en bagatelles pures,
2588
Qu’il faudrait employer à prendre des mesures.
2589
Aux menaces du fourbe on doit ne dormir point.
2590
Damis
2591
Quoi ! son effronterie irait jusqu’à ce point ?
2592
Elmire
2593
Pour moi, je ne crois pas cette instance possible,
2594
Et son ingratitude est ici trop visible.
2595
Cléante, à Orgon.
2596
Ne vous y fiez pas ; il aura des ressorts
2597
Pour donner contre vous raison à ses efforts,
2598
Et sur moins que cela le poids d’une cabale
2599
Embarrasse les gens dans un fâcheux dédale.
2600
Je vous le dis encore : armé de ce qu’il a,
2601
Vous ne deviez jamais le pousser jusque-là.
2602
Orgon
2603
Il est vrai ; mais qu’y faire ? À l’orgueil de ce traître,
2604
De mes ressentiments je n’ai pas été maître.
2605
Cléante
2606
Je voudrais de bon cœur qu’on pût entre vous deux
2607
De quelque ombre de paix raccommoder les nœuds.
2608
Elmire
2609
Si j’avais su qu’en main il a de telles armes,
2610
Je n’aurais pas donné matière à tant d’alarmes,
2611
Et mes…
2612
Orgon, à Dorine, voyant entrer monsieur Loyal.
2613
Que veut cet homme ? Allez tôt le savoir,
2614
Je suis bien en état que l’on me vienne voir !
Scène 4
2615
Orgon, Madame Pernelle, Elmire, Mariane, Cléante, Damis, Dorine, Monsieur Loyal.
2616
Monsieur Loyal, à Dorine, dans le fond du théâtre.
2617
Bonjour, ma chère sœur ; faites, je vous supplie,
2618
Que je parle à monsieur.
2619
Dorine
2620
Il est en compagnie ;
2621
Et je doute qu’il puisse à présent voir quelqu’un.
2622
Monsieur Loyal
2623
Je ne suis pas pour être en ces lieux importun.
2624
Mon abord n’aura rien, je crois, qui lui déplaise ;
2625
Et je viens pour un fait dont il sera bien aise.
2626
Dorine
2627
Votre nom ?
2628
Monsieur Loyal
2629
Dites-lui seulement que je viens
2630
De la part de monsieur Tartuffe, pour son bien.
2631
Dorine, à Orgon.
2632
C’est un homme qui vient, avec douce manière,
2633
De la part de monsieur Tartuffe, pour affaire
2634
Dont vous serez, dit-il, bien aise.
2635
Cléante, à Orgon.
2636
Il vous faut voir
2637
Ce que c’est que cet homme et ce qu’il peut vouloir.
2638
Orgon, à Cléante.
2639
Pour nous raccommoder il vient ici peut-être :
2640
Quels sentiments aurai-je à lui faire paraître ?
2641
Cléante
2642
Votre ressentiment ne doit point éclater ;
2643
Et s’il parle d’accord, il le faut écouter.
2644
Monsieur Loyal, à Orgon.
2645
Salut, monsieur. Le ciel perde qui vous veut nuire,
2646
Et vous soit favorable autant que je désire !
2647
Orgon, bas, à Cléante.
2648
Ce doux début s’accorde avec mon jugement
2649
Et présage déjà quelque accommodement.
2650
Monsieur Loyal
2651
Toute votre maison m’a toujours été chère,
2652
Et j’étais serviteur de monsieur votre père.
2653
Orgon
2654
Monsieur, j’ai grande honte et demande pardon
2655
D’être sans vous connaître ou savoir votre nom.
2656
Monsieur Loyal
2657
Je m’appelle Loyal, natif de Normandie,
2658
Et suis huissier à verge, en dépit de l’envie.
2659
J’ai, depuis quarante ans, grâce au ciel, le bonheur
2660
D’en exercer la charge avec beaucoup d’honneur,
2661
Et je vous viens, monsieur, avec votre licence,
2662
Signifier l’exploit de certaine ordonnance…
2663
Orgon
2664
Quoi ! vous êtes ici…
2665
Monsieur Loyal
2666
Monsieur, sans passion.
2667
Ce n’est rien seulement qu’une sommation,
2668
Un ordre de vider d’ici, vous et les vôtres,
2669
Mettre vos meubles hors, et faire place à d’autres,
2670
Sans délai ni remise, ainsi que besoin est.
2671
Orgon
2672
Moi ! sortir de céans ?
2673
Monsieur Loyal
2674
Oui, monsieur, s’il vous plaît.
2675
La maison à présent, comme savez de reste,
2676
Au bon monsieur Tartuffe appartient sans conteste.
2677
De vos biens désormais il est maître et seigneur,
2678
En vertu d’un contrat duquel je suis porteur.
2679
Il est en bonne forme, et l’on n’y peut rien dire.
2680
Damis, à M. Loyal.
2681
Certes cette impudence est grande, et je l’admire !
2682
Monsieur Loyal, à Damis.
2683
Monsieur, je ne dois point avoir affaire à vous ;
2684
(Montrant Orgon.)
2685
C’est à monsieur : il est et raisonnable et doux,
2686
Et d’un homme de bien il sait trop bien l’office,
2687
Pour se vouloir du tout opposer à justice.
2688
Orgon
2689
Mais…
2690
Monsieur Loyal
2691
Oui, monsieur, je sais que pour un million
2692
Vous ne voudriez pas faire rébellion,
2693
Et que vous souffrirez en honnête personne
2694
Que j’exécute ici les ordres qu’on me donne.
2695
Damis
2696
Vous pourriez bien ici sur votre noir jupon,
2697
Monsieur l’huissier à verge, attirer le bâton.
2698
Monsieur Loyal, à Orgon.
2699
Faites que votre fils se taise ou se retire,
2700
Monsieur. J’aurais regret d’être obligé d’écrire,
2701
Et de vous voir couché dans mon procès-verbal.
2702
Dorine, à part.
2703
Ce Monsieur Loyal porte un air bien déloyal.
2704
Monsieur Loyal
2705
Pour tous les gens de bien j’ai de grandes tendresses,
2706
Et ne me suis voulu, monsieur, charger des pièces
2707
Que pour vous obliger et vous faire plaisir ;
2708
Que pour ôter par là le moyen d’en choisir
2709
Qui, n’ayant pas pour vous le zèle qui me pousse,
2710
Auraient pu procéder d’une façon moins douce.
2711
Orgon
2712
Et que peut-on de pis que d’ordonner aux gens
2713
De sortir de chez eux ?
2714
Monsieur Loyal
2715
On vous donne du temps ;
2716
Et jusques à demain je ferai surséance
2717
À l’exécution, monsieur, de l’ordonnance.
2718
Je viendrai seulement passer ici la nuit
2719
Avec dix de mes gens, sans scandale et sans bruit.
2720
Pour la forme, il faudra, s’il vous plaît, qu’on m’apporte,
2721
Avant que se coucher, les clefs de votre porte.
2722
J’aurai soin de ne pas troubler votre repos,
2723
Et de ne rien souffrir qui ne soit à propos.
2724
Mais demain, du matin, il vous faut être habile
2725
À vider de céans jusqu’au moindre ustensile ;
2726
Mes gens vous aideront, et je les ai pris forts
2727
Pour vous faire service à tout mettre dehors.
2728
On n’en peut pas user mieux que je fais, je pense ;
2729
Et comme je vous traite avec grande indulgence,
2730
Je vous conjure aussi, monsieur, d’en user bien,
2731
Et qu’au dû de ma charge on ne me trouble en rien.
2732
Orgon, à part.
2733
Du meilleur de mon cœur je donnerais, sur l’heure
2734
Les cent plus beaux louis de ce qui me demeure,
2735
Et pouvoir, à plaisir, sur ce mufle assener
2736
Le plus grand coup de poing qui se puisse donner.
2737
Cléante, bas, à Orgon.
2738
Laissez, ne gâtons rien.
2739
Damis
2740
À cette audace étrange
2741
J’ai peine à me tenir, et la main me démange.
2742
Dorine
2743
Avec un si bon dos, ma foi, monsieur Loyal,
2744
Quelques coups de bâton ne vous siéraient pas mal.
2745
Monsieur Loyal
2746
On pourrait bien punir ces paroles infâmes,
2747
Mamie ; et l’on décrète aussi contre les femmes.
2748
Cléante, à monsieur Loyal.
2749
Finissons tout cela, monsieur ; c’en est assez.
2750
Donnez tôt ce papier, de grâce, et nous laissez.
2751
Monsieur Loyal
2752
Jusqu’au revoir. Le ciel vous tienne tous en joie !
2753
Orgon
2754
Puisse-t-il te confondre, et celui qui t’envoie !
Scène 5
2755
Orgon, Madame Pernelle, Elmire, Cléante, Mariane, Damis, Dorine.
2756
Orgon
2757
Hé bien ! vous le voyez, ma mère, si j’ai droit ;
2758
Et vous pouvez juger du reste par l’exploit.
2759
Ses trahisons enfin vous sont-elles connues ?
2760
Madame Pernelle
2761
Je suis toute ébaubie, et je tombe des nues !
2762
Dorine, à Orgon.
2763
Vous vous plaignez à tort, à tort vous le blâmez,
2764
Et ses pieux desseins par là sont confirmés.
2765
Dans l’amour du prochain sa vertu se consomme :
2766
Il sait que très souvent les biens corrompent l’homme,
2767
Et, par charité pure, il veut vous enlever
2768
Tout ce qui vous peut faire obstacle à vous sauver.
2769
Orgon
2770
Taisez-vous. C’est le mot qu’il vous faut toujours dire.
2771
Cléante, à Orgon.
2772
Allons voir quel conseil on doit vous faire élire.
2773
Elmire
2774
Allez faire éclater l’audace de l’ingrat.
2775
Ce procédé détruit la vertu du contrat ;
2776
Et sa déloyauté va paraître trop noire,
2777
Pour souffrir qu’il en ait le succès qu’on veut croire.
Scène 6
2778
Valère, Orgon, Madame Pernelle, Elmire, Cléante, Mariane, Damis, Dorine.
2779
Valère
2780
Avec regret, monsieur, je viens vous affliger ;
2781
Mais je m’y vois contraint par le pressant danger.
2782
Un ami, qui m’est joint d’une amitié fort tendre,
2783
Et qui sait l’intérêt qu’en vous j’ai lieu de prendre,
2784
A violé pour moi, par un pas délicat,
2785
Le secret que l’on doit aux affaires d’État,
2786
Et me vient d’envoyer un avis dont la suite
2787
Vous réduit au parti d’une soudaine fuite.
2788
Le fourbe qui longtemps a pu vous imposer
2789
Depuis une heure au prince a su vous accuser,
2790
Et remettre en ses mains, dans les traits qu’il vous jette,
2791
D’un criminel d’État l’importante cassette,
2792
Dont, au mépris, dit-il, du devoir d’un sujet,
2793
Vous avez conservé le coupable secret.
2794
J’ignore le détail du crime qu’on vous donne ;
2795
Mais un ordre est donné contre votre personne ;
2796
Et lui-même est chargé, pour mieux l’exécuter,
2797
D’accompagner celui qui vous doit arrêter.
2798
Cléante
2799
Voilà ses droits armés ; et c’est par où le traître
2800
De vos biens qu’il prétend cherche à se rendre maître.
2801
Orgon
2802
L’homme est, je vous l’avoue, un méchant animal !
2803
Valère
2804
Le moindre amusement vous peut être fatal.
2805
J’ai, pour vous emmener, mon carrosse à la porte,
2806
Avec mille louis qu’ici je vous apporte.
2807
Ne perdons point de temps : le trait est foudroyant ;
2808
Et ce sont de ces coups que l’on pare en fuyant.
2809
À vous mettre en lieu sûr je m’offre pour conduite,
2810
Et veux accompagner, jusqu’au bout, votre fuite.
2811
Orgon
2812
Las ! que ne dois-je point à vos soins obligeants !
2813
Pour vous en rendre grâce, il faut un autre temps ;
2814
Et je demande au ciel de m’être assez propice
2815
Pour reconnaître un jour ce généreux service.
2816
Adieu : prenez le soin, vous autres.
2817
Cléante
2818
Allez tôt.
2819
Nous songerons, mon frère, à faire ce qu’il faut.
Scène 7
2820
Tartuffe, un Exempt, Madame Pernelle, Orgon, Elmire, Cléante, Mariane, Valère, Damis, Dorine.
2821
Tartuffe, arrêtant Orgon.
2822
Tout beau, monsieur, tout beau, ne courez point si vite :
2823
Vous n’irez pas fort loin pour trouver votre gîte ;
2824
Et de la part du prince on vous fait prisonnier.
2825
Orgon
2826
Traître ! tu me gardais ce trait pour le dernier :
2827
C’est le coup, scélérat, par où tu m’expédies ;
2828
Et voilà couronner toutes tes perfidies.
2829
Tartuffe
2830
Vos injures n’ont rien à me pouvoir aigrir ;
2831
Et je suis, pour le ciel, appris à tout souffrir.
2832
Cléante
2833
La modération est grande, je l’avoue.
2834
Damis
2835
Comme du ciel l’infâme impudemment se joue !
2836
Tartuffe
2837
Tous vos emportements ne sauraient m’émouvoir ;
2838
Et je ne songe à rien qu’à faire mon devoir.
2839
Mariane
2840
Vous avez de ceci grande gloire à prétendre ;
2841
Et cet emploi pour vous est fort honnête à prendre.
2842
Tartuffe
2843
Un emploi ne saurait être que glorieux
2844
Quand il part du pouvoir qui m’envoie en ces lieux.
2845
Orgon
2846
Mais t’es-tu souvenu que ma main charitable,
2847
Ingrat, t’a retiré d’un état misérable ?
2848
Tartuffe
2849
Oui, je sais quels secours j’en ai pu recevoir ;
2850
Mais l’intérêt du prince est mon premier devoir.
2851
De ce devoir sacré la juste violence
2852
Étouffe dans mon cœur toute reconnaissance :
2853
Et je sacrifierais à de si puissants nœuds
2854
Ami, femme, parents, et moi-même avec eux.
2855
Elmire
2856
L’imposteur !
2857
Dorine
2858
Comme il sait, de traîtresse manière,
2859
Se faire un beau manteau de tout ce qu’on révère !
2860
Cléante
2861
Mais, s’il est si parfait que vous le déclarez,
2862
Ce zèle qui vous pousse et dont vous vous parez,
2863
D’où vient que pour paraître il s’avise d’attendre
2864
Qu’à poursuivre sa femme il ait su vous surprendre
2865
Et que vous ne songez à l’aller dénoncer
2866
Que lorsque son honneur l’oblige à vous chasser ?
2867
Je ne vous parle point, pour devoir en distraire,
2868
Du don de tout son bien qu’il venait de vous faire ;
2869
Mais, le voulant traiter en coupable aujourd’hui,
2870
Pourquoi consentiez-vous à rien prendre de lui ?
2871
Tartuffe, à l’Exempt
2872
Délivrez-moi, monsieur, de la criaillerie ;
2873
Et daignez accomplir votre ordre, je vous prie.
2874
L’Exempt
2875
Oui, c’est trop demeurer, sans doute, à l’accomplir ;
2876
Votre bouche à propos m’invite à le remplir :
2877
Et, pour l’exécuter, suivez-moi tout à l’heure
2878
Dans la prison qu’on doit vous donner pour demeure.
2879
Tartuffe
2880
Qui ? moi, monsieur ?
2881
L’Exempt
2882
Oui, vous.
2883
Tartuffe
2884
Pourquoi donc la prison ?
2885
L’Exempt
2886
Ce n’est pas vous à qui j’en veux rendre raison.
2887
(À Orgon.)
2888
Remettez-vous, monsieur, d’une alarme si chaude.
2889
Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude,
2890
Un prince dont les yeux se font jour dans les cœurs,
2891
Et que ne peut tromper tout l’art des imposteurs.
2892
D’un fin discernement sa grande âme pourvue
2893
Sur les choses toujours jette une droite vue ;
2894
Chez elle jamais rien ne surprend trop d’accès,
2895
Et sa ferme raison ne tombe en nul excès.
2896
Il donne aux gens de bien une gloire immortelle :
2897
Mais sans aveuglement il fait briller ce zèle,
2898
Et l’amour pour les vrais ne ferme point son cœur
2899
À tout ce que les faux doivent donner d’horreur.
2900
Celui-ci n’était pas pour le pouvoir surprendre,
2901
Et de pièges plus fins on le voit se défendre.
2902
D’abord il a percé, par ses vives clartés
2903
Des replis de son cœur toutes les lâchetés.
2904
Venant vous accuser, il s’est trahi lui-même,
2905
Et, par un juste trait de l’équité suprême,
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S’est découvert au prince un fourbe renommé,
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Dont sous un autre nom il était informé ;
2908
Et c’est un long détail d’actions toutes noires
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Dont on pourrait former des volumes d’histoires.
2910
Ce monarque, en un mot, a vers vous détesté
2911
Sa lâche ingratitude et sa déloyauté ;
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À ses autres horreurs il a joint cette suite,
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Et ne m’a jusqu’ici soumis à sa conduite
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Que pour voir l’impudence aller jusques au bout,
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Et vous faire, par lui, faire raison de tout.
2916
Oui, de tous vos papiers, dont il se dit le maître,
2917
Il veut qu’entre vos mains je dépouille le traître.
2918
D’un souverain pouvoir, il brise les liens
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Du contrat qui lui fait un don de tous vos biens,
2920
Et vous pardonne enfin cette offense secrète
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Où vous a d’un ami fait tomber la retraite ;
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Et c’est le prix qu’il donne au zèle qu’autrefois
2923
On vous vit témoigner en appuyant ses droits,
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Pour montrer que son cœur sait, quand moins on y pense,
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D’une bonne action verser la récompense ;
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Que jamais le mérite avec lui ne perd rien ;
2927
Et que mieux que du mal, il se souvient du bien.
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Dorine
2929
Que le ciel soit loué !
2930
Madame Pernelle
2931
Maintenant je respire.
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Elmire
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Favorable succès !
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Mariane
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Qui l’aurait osé dire ?
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Orgon, à Tartuffe, que l’exempt emmène.
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Hé bien ! te voilà, traître !…
Scène 8
2938
Madame Pernelle, Orgon, Elmire, Mariane, Cléante, Valère, Damis, Dorine.
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Cléante
2940
Ah ! mon frère, arrêtez,
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Et ne descendez point à des indignités.
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À son mauvais destin laissez un misérable,
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Et ne vous joignez point au remords qui l’accable.
2944
Souhaitez bien plutôt que son cœur, en ce jour,
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Au sein de la vertu fasse un heureux retour ;
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Qu’il corrige sa vie en détestant son vice,
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Et puisse du grand prince adoucir la justice ;
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Tandis qu’à sa bonté vous irez, à genoux,
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Rendre ce que demande un traitement si doux.
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Orgon
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Oui, c’est bien dit. Allons à ses pieds avec joie
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Nous louer des bontés que son cœur nous déploie :
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Puis, acquittés un peu de ce premier devoir,
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Aux justes soins d’un autre il nous faudra pourvoir,
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Et par un doux hymen couronner en Valère
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La flamme d’un amant généreux et sincère.