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Acte III

Scène III

Les Femmes savantes, Molière (1672)·Texte intégral, scène 15 sur 27·Livre complet →

L’Epine, Trissotin, Philaminte, Bélise, Armande, Henriette, Vadius.

L’épine

Monsieur, un Homme est là qui veut parler à vous,

Il est vêtu de noir, et parle d’un ton doux.

Trissotin

C’est cet Ami savant qui m’a fait tant d’instance

De lui donner l’honneur de votre connaissance.

Philaminte

Pour le faire venir, vous avez tout crédit.

Faisons bien les honneurs au moins de notre Esprit.

Holà. Je vous ai dit en paroles bien claires,

Que j’ai besoin de vous.

Henriette

Mais pour quelles affaires ?

Philaminte

Venez, on va dans peu vous les faire savoir.

Trissotin

Voici l’Homme qui meurt du désir de vous voir.

En vous le produisant, je ne crains point le blâme

D’avoir admis chez vous un Profane, Madame,

Il peut tenir son coin parmi de beaux Esprits.

Philaminte

La main qui le présente, en dit assez le prix.

Trissotin

Il a des vieux Auteurs la pleine intelligence,

Et sait du Grec, Madame, autant qu’Homme de France.

Philaminte

Du Grec, ô Ciel ! du Grec ! Il sait du Grec, ma Sœur !

Bélise

Ah, ma Nièce, du Grec !

Armande

Du Grec ! Quelle douceur !

Philaminte

Quoi, Monsieur sait du Grec ? Ah permettez, de grâce

Que pour l’amour du Grec, Monsieur, on vous embrasse.

Il les baise toutes, jusques à Henriette qui le refuse.

Henriette

Excusez-moi, Monsieur, je n’entends pas le Grec.

Philaminte

J’ai pour les Livres Grecs un merveilleux respect.

Vadius

Je crains d’être fâcheux, par l’ardeur qui m’engage

À vous rendre aujourd’hui, Madame, mon hommage,

Et j’aurais pu troubler quelque docte entretien.

Philaminte

Monsieur, avec du Grec on ne peut gâter rien.

Trissotin

Au reste il fait merveille en Vers ainsi qu’en Prose,

Et pourrait, s’il voulait, vous montrer quelque chose.

Vadius

Le défaut des Auteurs, dans leurs productions,

C’est d’en tyranniser les Conversations ;

D’être au Palais, au Cours, aux Ruelles, aux Tables,

De leurs Vers fatigants lecteurs infatigables.

Pour moi je ne vois rien de plus sot à mon sens,

Qu’un Auteur qui partout va gueuser des encens ;

Qui des premiers-venus saisissant les oreilles,

En fait le plus souvent les martyrs de ses veilles.

On ne m’a jamais vu ce fol entêtement,

Et d’un Grec là-dessus je suis le sentiment,

Qui par un dogme exprès défend à tous ses Sages

L’indigne empressement de lire leurs ouvrages.

Voici de petits vers pour de jeunes Amants,

Sur quoi je voudrais bien avoir vos sentiments.

Trissotin

Vos Vers ont des beautés que n’ont point tous les autres.

Vadius

Les Grâces et Vénus règnent dans tous les vôtres.

Trissotin

Vous avez le tour libre, et le beau choix des mots.

Vadius

On voit partout chez vous l’Ithos et le Pathos.

Trissotin

Nous avons vu de vous des Églogues d’un style,

Qui passe en doux attraits Théocrite et Virgile.

Vadius

Vos Odes ont un air noble, galant et doux,

Qui laisse de bien loin votre Horace après vous.

Trissotin

Est-il rien d’amoureux comme vos Chansonnettes ?

Vadius

Peut-on voir rien d’égal aux Sonnets que vous faites ?

Trissotin

Rien qui soit plus charmant que vos petits Rondeaux ?

Vadius

Rien de si plein d’esprit que tous vos Madrigaux ?

Trissotin

Aux Ballades surtout vous êtes admirable.

Vadius

Et dans les Bouts-rimés je vous trouve adorable.

Trissotin

Si la France pouvait connaître votre prix,

Vadius

Si le Siècle rendait justice aux beaux Esprits,

Trissotin

En Carrosse doré vous iriez par les rues.

Vadius

On verrait le Public vous dresser des Statues.

Hom. C’est une Ballade, et je veux que tout net

Vous m’en...

Trissotin

Avez-vous vu certain petit Sonnet

Sur la Fièvre qui tient la Princesse Uranie ?

Vadius

Oui, hier il me fut lu dans une Compagnie.

Trissotin

Vous en savez l’Auteur ?

Vadius

Non ; mais je sais fort bien,

Qu’à ne le point flatter, son Sonnet ne vaut rien.

Trissotin

Beaucoup de Gens pourtant le trouvent admirable.

Vadius

Cela n’empêche pas qu’il ne soit misérable ;

Et si vous l’avez vu, vous serez de mon goût.

Trissotin

Je sais que là-dessus je n’en suis point du tout,

Et que d’un tel Sonnet peu de Gens sont capables.

Vadius

Me préserve le Ciel d’en faire de semblables !

Trissotin

Je soutiens qu’on ne peut en faire de meilleur ;

Et ma grande raison, c’est que j’en suis l’auteur.

Vadius

Vous ?

Trissotin

Moi.

Vadius

Je ne sais donc comment se fit l’affaire.

Trissotin

C’est qu’on fut malheureux, de ne pouvoir vous plaire.

Vadius

Il faut qu’en écoutant j’aie eu l’esprit distrait,

Ou bien que le Lecteur m’ait gâté le Sonnet.

Mais laissons ce discours, et voyons ma Ballade.

Trissotin

La Ballade, à mon goût, est une chose fade.

Ce n’en est plus la mode ; Elle sent son vieux temps.

Vadius

La Ballade pourtant charme beaucoup de gens.

Trissotin

Cela n’empêche pas qu’elle ne me déplaise.

Vadius

Elle n’en reste pas pour cela plus mauvaise.

Trissotin

Elle a pour les Pédants de merveilleux appas.

Vadius

Cependant nous voyons qu’elle ne vous plaît pas.

Trissotin

Vous donnez sottement vos qualités aux autres.

Vadius

Fort impertinemment vous me jetez les vôtres.

Trissotin

Allez, petit Grimaud, Barbouilleur de Papier.

Vadius

Allez, Rimeur de Balle, opprobre du Métier.

Trissotin

Allez, Fripier d’Écrits, impudent Plagiaire.

Vadius

Allez, Cuistre...

Philaminte

Eh, Messieurs, que prétendez-vous faire ?

Trissotin

Va, va restituer tous les honteux larcins

Que réclament sur toi les Grecs et les Latins.

Vadius

Va, va-t’en faire amende honorable au Parnasse,

D’avoir fait à tes Vers estropier Horace.

Trissotin

Souviens-toi de ton Livre, et de son peu de bruit.

Vadius

Et toi, de ton Libraire à l’Hôpital réduit.

Trissotin

Ma gloire est établie, en vain tu la déchires.

Vadius

Oui, oui, je te renvoie à l’Auteur des Satires.

Trissotin

Je t’y renvoie aussi.

Vadius

J’ai le contentement,

Qu’on voit qu’il m’a traité plus honorablement.

Il me donne en passant une atteinte légère

Parmi plusieurs Auteurs qu’au Palais on révère ;

Mais jamais dans ses Vers il ne te laisse en paix,

Et l’on t’y voit partout être en butte à ses traits.

Trissotin

C’est par là que j’y tiens un rang plus honorable.

Il te met dans la foule ainsi qu’un Misérable,

Il croit que c’est assez d’un coup pour t’accabler,

Et ne t’a jamais fait l’honneur de redoubler :

Mais il m’attaque à part comme un noble Adversaire

Sur qui tout son effort lui semble nécessaire ;

Et ses coups contre moi redoublés en tous lieux,

Montrent qu’il ne se croit jamais victorieux.

Vadius

Ma plume t’apprendra quel Homme je puis être.

Trissotin

Et la mienne saura te faire voir ton Maître.

Vadius

Je te défie en Vers, Prose, Grec, et Latin.

Trissotin

Hé bien, nous nous verrons seul à seul chez Barbin.