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Acte IV

Scène III

Les Femmes savantes, Molière (1672)·Texte intégral, scène 21 sur 27·Livre complet →

Trissotin, Armande, Philaminte, Clitandre.

Trissotin

Je viens vous annoncer une grande nouvelle.

Nous l’avons en dormant, Madame, échappé belle :

Un Monde près de nous a passé tout du long,

Est chu tout au travers de notre tourbillon ;

Et s’il eût en chemin rencontré notre terre,

Elle eût été brisée en morceaux comme verre.

Philaminte

Remettons ce discours pour une autre saison,

Monsieur n’y trouverait ni rime, ni raison ;

Il fait profession de chérir l’ignorance,

Et de haïr surtout l’Esprit et la Science.

Clitandre

Cette vérité veut quelque adoucissement.

Je m’explique, Madame, et je hais seulement

La Science et l’Esprit qui gâtent les Personnes.

Ce sont choses de soi qui sont belles et bonnes ;

Mais j’aimerais mieux être au rang des Ignorants,

Que de me voir savant comme certaines Gens.

Trissotin

Pour moi je ne tiens pas, quelque effet qu’on suppose,

Que la Science soit pour gâter quelque chose.

Clitandre

Et c’est mon sentiment, qu’en faits, comme en propos,

La Science est sujette à faire de grands Sots.

Trissotin

Le paradoxe est fort.

Clitandre

Sans être fort habile,

La preuve m’en serait je pense assez facile.

Si les raisons manquaient, je suis sûr qu’en tout cas

Les exemples fameux ne me manqueraient pas.

Trissotin

Vous en pourriez citer qui ne concluraient guère.

Clitandre

Je n’irais pas bien loin pour trouver mon affaire.

Trissotin

Pour moi je ne vois pas ces exemples fameux.

Clitandre

Moi, je les vois si bien, qu’ils me crèvent les yeux.

Trissotin

J’ai cru jusques ici que c’était l’Ignorance

Qui faisait les grands Sots, et non pas la Science.

Clitandre

Vous avez cru fort mal, et je vous suis garant,

Qu’un Sot savant est sot plus qu’un Sot ignorant.

Trissotin

Le sentiment commun est contre vos maximes,

Puisque Ignorant et Sot sont termes synonymes.

Clitandre

Si vous le voulez prendre aux usages du mot,

L’alliance est plus grande entre Pédant et Sot.

Trissotin

La Sottise dans l’un se fait voir toute pure.

Clitandre

Et l’Étude dans l’autre ajoute à la Nature.

Trissotin

Le Savoir garde en soi son mérite éminent.

Clitandre

Le Savoir dans un Fat devient impertinent.

Trissotin

Il faut que l’Ignorance ait pour vous de grands charmes,

Puisque pour elle ainsi vous prenez tant les armes.

Clitandre

Si pour moi l’Ignorance a des charmes bien grands,

C’est depuis qu’à mes yeux s’offrent certains Savants.

Trissotin

Ces certains Savants-là, peuvent à les connaître

Valoir certaines Gens que nous voyons paraître.

Clitandre

Oui, si l’on s’en rapporte à ces certains Savants ;

Mais on n’en convient pas chez ces certaines Gens.

Philaminte

Il me semble, Monsieur...

Clitandre

Eh, Madame, de grâce,

Monsieur est assez fort, sans qu’à son aide on passe :

Je n’ai déjà que trop d’un si rude assaillant ;

Et si je me défends, ce n’est qu’en reculant.

Armande

Mais l’offensante aigreur de chaque repartie

Dont vous...

Clitandre

Autre second, je quitte la partie.

Philaminte

On souffre aux entretiens ces sortes de combats,

Pourvu qu’à la Personne on ne s’attaque pas.

Clitandre

Eh, mon Dieu, tout cela n’a rien dont il s’offense ;

Il entend raillerie autant qu’Homme de France ;

Et de bien d’autres traits il s’est senti piquer,

Sans que jamais sa gloire ait fait que s’en moquer.

Trissotin

Je ne m’étonne pas au combat que j’essuie,

De voir prendre à Monsieur la Thèse qu’il appuie.

Il est fort enfoncé dans la Cour, c’est tout dit :

La Cour, comme l’on sait, ne tient pas pour l’Esprit ;

Elle a quelque intérêt d’appuyer l’Ignorance,

Et c’est en Courtisan qu’il en prend la défense.

Clitandre

Vous en voulez beaucoup à cette pauvre Cour,

Et son malheur est grand, de voir que chaque jour

Vous autres beaux Esprits, vous déclamiez contre elle ;

Que de tous vos chagrins vous lui fassiez querelle ;

Et sur son méchant goût lui faisant son procès,

N’accusiez que lui seul de vos méchants succès.

Permettez-moi, Monsieur Trissotin, de vous dire,

Avec tout le respect que votre nom m’inspire,

Que vous feriez fort bien, vos Confrères, et vous,

De parler de la Cour d’un ton un peu plus doux ;

Qu’à le bien prendre au fond, elle n’est pas si bête

Que vous autres Messieurs vous vous mettez en tête ;

Qu’elle a du sens commun pour se connaître à tout ;

Que chez elle on se peut former quelque bon goût ;

Et que l’Esprit du Monde y vaut, sans flatterie,

Tout le savoir obscur de la Pédanterie.

Trissotin

De son bon goût, Monsieur, nous voyons des effets.

Clitandre

Où voyez-vous, Monsieur, qu’elle l’ait si mauvais ?

Trissotin

Ce que je vois, Monsieur, c’est que pour la Science

Rasius et Baldus font honneur à la France,

Et que tout leur mérite exposé fort au jour,

N’attire point les yeux et les dons de la Cour.

Clitandre

Je vois votre chagrin, et que par modestie

Vous ne vous mettez point, Monsieur, de la partie :

Et pour ne vous point mettre aussi dans le propos,

Que font-ils pour l’État vos habiles Héros ?

Qu’est-ce que leurs Écrits lui rendent de service,

Pour accuser la Cour d’une horrible injustice,

Et se plaindre en tous lieux que sur leurs doctes noms

Elle manque à verser la faveur de ses dons ?

Leur savoir à la France est beaucoup nécessaire,

Et des Livres qu’ils font la Cour a bien affaire.

Il semble à trois Gredins, dans leur petit cerveau,

Que pour être imprimés, et reliés en Veau,

Les voilà dans l’État d’importantes Personnes ;

Qu’avec leur plume ils font les destins des Couronnes ;

Qu’au moindre petit bruit de leurs productions,

Ils doivent voir chez eux voler les Pensions ;

Que sur eux l’Univers a la vue attachée ;

Que partout de leur nom la gloire est épanchée,

Et qu’en Science ils sont des prodiges fameux,

Pour savoir ce qu’ont dit les autres avant eux,

Pour avoir eu trente ans des yeux et des oreilles,

Pour avoir employé neuf ou dix mille veilles

À se bien barbouiller de Grec et de Latin,

Et se charger l’esprit d’un ténébreux butin

De tous les vieux fatras qui traînent dans les Livres ;

Gens qui de leur savoir paraissent toujours ivres ;

Riches pour tout mérite, en babil importun,

Inhabiles à tout, vides de sens commun,

Et pleins d’un ridicule, et d’une impertinence

À décrier partout l’Esprit et la Science.

Philaminte

Votre chaleur est grande, et cet emportement

De la Nature en vous marque le mouvement.

C’est le nom de Rival qui dans votre âme excite...