Acte V
Scène III
Les Femmes savantes, Molière (1672)·Texte intégral, scène 26 sur 27·Livre complet →
Philaminte, Bélise, Armande, Trissotin, Le notaire, Chrysale, Clitandre, Henriette, Martine.
Philaminte
Vous ne sauriez changer votre style sauvage,
Et nous faire un Contrat qui soit en beau langage ?
Le notaire
Notre style est très bon, et je serais un Sot,
Madame, de vouloir y changer un seul mot.
Bélise
Ah ! quelle barbarie au milieu de la France !
Mais au moins en faveur, Monsieur, de la Science,
Veuillez au lieu d’écus, de livres et de francs,
Nous exprimer la dot en Mines et Talents,
Et dater par les mots d’Ides et de Calendes.
Le notaire
Moi ? Si j’allais, Madame, accorder vos demandes,
Je me ferais siffler de tous mes Compagnons.
Philaminte
De cette barbarie en vain nous nous plaignons.
Allons, Monsieur, prenez la Table pour écrire.
Ah, ah ! Cette Impudente ose encor se produire ?
Pourquoi donc, s’il vous plaît, la ramener chez moi ?
Chrysale
Tantôt avec loisir on vous dira pourquoi.
Nous avons maintenant autre chose à conclure.
Le notaire
Procédons au Contrat. Où donc est la Future ?
Philaminte
Celle que je marie est la Cadette.
Le notaire
Bon.
Chrysale
Oui. La voilà, Monsieur, Henriette est son nom.
Le notaire
Fort bien. Et le futur ?
Philaminte
L’époux que je lui donne
Est Monsieur.
Chrysale
Et celui, moi, qu’en propre personne,
Je prétends qu’elle épouse, est Monsieur.
Le notaire
Deux époux !
C’est trop pour la coutume.
Philaminte
Où vous arrêtez-vous ?
Mettez, mettez, Monsieur, Trissotin pour mon gendre.
Chrysale
Pour mon gendre mettez, mettez, Monsieur, Clitandre.
Le notaire
Mettez-vous donc d’accord et d’un jugement mûr
Voyez à convenir entre vous du Futur ?
Philaminte
Suivez, suivez, Monsieur, le choix où je m’arrête.
Chrysale
Faites, faites, Monsieur, les choses à ma tête.
Le notaire
Dites-moi donc à qui j’obéirai des deux ?
Philaminte
Quoi donc, vous combattrez les choses que je veux ?
Chrysale
Je ne saurais souffrir qu’on ne cherche ma fille,
Que pour l’amour du bien qu’on voit dans ma Famille.
Philaminte
Vraiment à votre bien on songe bien ici,
Et c’est là pour un Sage, un fort digne souci !
Chrysale
Enfin pour son époux, j’ai fait choix de Clitandre.
Philaminte
Et moi, pour son Époux, voici qui je veux prendre :
Mon choix sera suivi, c’est un point résolu.
Chrysale
Ouais. Vous le prenez là d’un ton bien absolu ?
Martine
Ce n’est point à la Femme à prescrire, et je sommes
Pour céder le dessus en toute chose aux Hommes.
Chrysale
C’est bien dit.
Martine
Mon congé cent fois me fût-il hoc,
La poule ne doit point chanter devant le Coq.
Chrysale
Sans doute.
Martine
Et nous voyons que d’un homme on se gausse,
Quand sa Femme chez lui porte le Haut-de-chausse.
Chrysale
Il est vrai.
Martine
Si j’avais un mari, je le dis,
Je voudrais qu’il se fît le Maître du logis.
Je ne l’aimerais point, s’il faisait le Jocrisse.
Et si je contestais contre lui par caprice ;
Si je parlais trop haut, je trouverais fort bon,
Qu’avec quelques soufflets il rabaissât mon ton.
Chrysale
C’est parler comme il faut.
Martine
Monsieur est raisonnable,
De vouloir pour sa Fille un Mari convenable.
Chrysale
Oui.
Martine
Par quelle raison, jeune, et bien fait qu’il est,
Lui refuser Clitandre ? Et pourquoi, s’il vous plaît,
Lui bailler un Savant, qui sans cesse épilogue ?
Il lui faut un Mari, non pas un Pédagogue :
Et ne voulant savoir le Grais, ni le Latin,
Elle n’a pas besoin de Monsieur Trissotin.
Chrysale
Fort bien.
Philaminte
Il faut souffrir qu’elle jase à son aise.
Martine
Les Savants ne sont bons que pour prêcher en Chaise ;
Et pour mon Mari, moi, mille fois je l’ai dit,
Je ne voudrais jamais prendre un Homme d’esprit.
L’Esprit n’est point du tout ce qu’il faut en ménage ;
Les Livres cadrent mal avec le Mariage ;
Et je veux, si jamais on engage ma foi,
Un Mari qui n’ait point d’autre Livre que moi ;
Qui ne sache A, ne B, n’en déplaise à Madame,
Et ne soit en un mot Docteur que pour sa femme.
Philaminte
Est-ce fait ? et sans trouble ai-je assez écouté
Votre digne interprète ?
Chrysale
Elle a dit vérité.
Philaminte
Et moi, pour trancher court toute cette dispute,
Il faut qu’absolument mon désir s’exécute.
Henriette, et Monsieur seront joints de ce pas ;
Je l’ai dit, je le veux, ne me répliquez pas :
Et si votre parole à Clitandre est donnée,
Offrez-lui le parti d’épouser son aînée.
Chrysale
Voilà dans cette affaire un accommodement.
Voyez ? y donnez-vous votre consentement ?
Henriette
Eh mon père !
Clitandre
Eh Monsieur !
Bélise
On pourrait bien lui faire
Des propositions qui pourraient mieux lui plaire :
Mais nous établissons une espèce d’amour
Qui doit être épuré comme l’Astre du jour ;
La substance qui pense, y peut être reçue,
Mais nous en bannissons la substance étendue.