Classiques.app

Acte V

Scène Première

Les Femmes savantes, Molière (1672)·Texte intégral, scène 24 sur 27·Livre complet →

Henriette, Trissotin.

Henriette

C’est sur le Mariage où ma Mère s’apprête,

Que j’ai voulu, Monsieur, vous parler tête-à-tête ;

Et j’ai cru dans le trouble où je vois la Maison,

Que je pourrais vous faire écouter la Raison.

Je sais qu’avec mes vœux vous me jugez capable

De vous porter en dot un bien considérable :

Mais l’argent dont on voit tant de Gens faire cas,

Pour un vrai Philosophe a d’indignes appas ;

Et le mépris du bien et des grandeurs frivoles,

Ne doit point éclater dans vos seules paroles.

Trissotin

Aussi n’est-ce point là ce qui me charme en vous ;

Et vos brillants attraits, vos yeux perçants et doux,

Votre grâce et votre air sont les biens, les richesses,

Qui vous ont attiré mes vœux et mes tendresses ;

C’est de ces seuls trésors que je suis amoureux.

Henriette

Je suis fort redevable à vos feux généreux ;

Cet obligeant amour a de quoi me confondre,

Et j’ai regret, Monsieur, de n’y pouvoir répondre.

Je vous estime autant qu’on saurait estimer,

Mais je trouve un obstacle à vous pouvoir aimer.

Un cœur, vous le savez, à deux ne saurait être,

Et je sens que du mien Clitandre s’est fait maître.

Je sais qu’il a bien moins de mérite que vous,

Que j’ai de méchants yeux pour le choix d’un Époux,

Que par cent beaux talents vous devriez me plaire.

Je vois bien que j’ai tort, mais je n’y puis que faire ;

Et tout ce que sur moi peut le raisonnement,

C’est de me vouloir mal d’un tel aveuglement.

Trissotin

Le don de votre main où l’on me fait prétendre,

Me livrera ce cœur que possède Clitandre ;

Et par mille doux soins, j’ai lieu de présumer,

Que je pourrai trouver l’art de me faire aimer.

Henriette

Non, à ses premiers vœux mon âme est attachée,

Et ne peut de vos soins, Monsieur, être touchée.

Avec vous librement j’ose ici m’expliquer,

Et mon aveu n’a rien qui vous doive choquer.

Cette amoureuse ardeur qui dans les cœurs s’excite,

N’est point, comme l’on sait, un effet du mérite ;

Le caprice y prend part, et quand quelqu’un nous plaît,

Souvent nous avons peine à dire pourquoi c’est.

Si l’on aimait, Monsieur, par choix et par sagesse,

Vous auriez tout mon cœur et toute ma tendresse ;

Mais on voit que l’Amour se gouverne autrement.

Laissez-moi, je vous prie, à mon aveuglement,

Et ne vous servez point de cette violence

Que pour vous on veut faire à mon obéissance.

Quand on est honnête Homme, on ne veut rien devoir

À ce que des Parents ont sur nous de pouvoir.

On répugne à se faire immoler ce qu’on aime,

Et l’on veut n’obtenir un cœur que de lui-même.

Ne poussez point ma Mère à vouloir par son choix,

Exercer sur mes vœux la rigueur de ses droits.

Ôtez-moi votre amour, et portez à quelque autre

Les hommages d’un cœur aussi cher que le vôtre.

Trissotin

Le moyen que ce cœur puisse vous contenter ?

Imposez-lui des Lois qu’il puisse exécuter.

De ne vous point aimer peut-il être capable,

À moins que vous cessiez, Madame, d’être aimable,

Et d’étaler aux yeux les célestes appas...

Henriette

Eh Monsieur, laissons là ce galimatias.

Vous avez tant d’Iris, de Philis, d’Amarantes,

Que partout dans vos Vers vous peignez si charmantes,

Et pour qui vous jurez tant d’amoureuse ardeur...

Trissotin

C’est mon esprit qui parle, et ce n’est pas mon cœur.

D’elles on ne me voit amoureux qu’en Poète ;

Mais j’aime tout de bon l’adorable Henriette.

Henriette

Eh de grâce, Monsieur...

Trissotin

Si c’est vous offenser,

Mon offense envers vous n’est pas prête à cesser.

Cette ardeur jusqu’ici de vos yeux ignorée,

Vous consacre des vœux d’éternelle durée.

Rien n’en peut arrêter les aimables transports ;

Et bien que vos beautés condamnent mes efforts,

Je ne puis refuser le secours d’une Mère

Qui prétend couronner une flamme si chère ;

Et pourvu que j’obtienne un bonheur si charmant,

Pourvu que je vous aie, il n’importe comment.

Henriette

Mais savez-vous qu’on risque un peu plus qu’on ne pense,

À vouloir sur un cœur user de violence.

Qu’il ne fait pas bien sûr, à vous le trancher net,

D’épouser une fille en dépit qu’elle en ait ;

Et qu’elle peut aller en se voyant contraindre,

À des ressentiments que le mari doit craindre.

Trissotin

Un tel discours n’a rien dont je sois altéré.

À tous événements le Sage est préparé.

Guéri par la raison des faiblesses vulgaires,

Il se met au-dessus de ces sortes d’affaires,

Et n’a garde de prendre aucune ombre d’ennui,

De tout ce qui n’est pas pour dépendre de lui.

Henriette

En vérité, Monsieur, je suis de vous ravie ;

Et je ne pensais pas que la Philosophie

Fût si belle qu’elle est, d’instruire ainsi les Gens

À porter constamment de pareils accidents.

Cette fermeté d’âme à vous si singulière,

Mérite qu’on lui donne une illustre matière ;

Est digne de trouver qui prenne avec amour,

Les soins continuels de la mettre en son jour ;

Et comme à dire vrai, je n’oserais me croire

Bien propre à lui donner tout l’éclat de sa gloire,

Je le laisse à quelque autre, et vous jure entre nous,

Que je renonce au bien de vous voir mon Époux.

Trissotin

Nous allons voir bientôt comment ira l’affaire ;

Et l’on a là-dedans fait venir le Notaire.