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Drame en cinq actes (1834) : dans la Florence du duc Alexandre de Médicis, son cousin Lorenzo, devenu le compagnon de ses débauches, prépare en secret le meurtre du tyran, tandis que les Strozzi et les républicains rêvent de liberté sans oser agir. Résumé en 1 minute
3- Alexandre de Médicis, duc de Florence.
4- Lorenzo de Médicis (Lorenzaccio),
5- Come de Médicis, ses cousins
7- Le Marquis de Cibo, son frère.
8- Sire Maurice, chancelier des Huit.
9- Le Cardinal Baccio Valori, commissaire apostolique.
14- Léon Strozzi, prieur de Capoue, ses fils.
15- Roberto Corsini, provéditeur de la forteresse.
18- François Pazzi, seigneurs républicains.
19- Bindo Altoviti, oncle de Lorenzo.
22- Scoronconcolo, spadassin.
24- Giomo le Hongrois, écuyer du duc.
26- Marie Soderini, mère de Lorenzo.
27- Catherine Ginori, sa tante.
30- Deux Dames de la cour et un Officier allemand.
31- Un Orfèvre, un Marchand, deux Précepteurs et deux Enfants, Pages, Soldats, Moines, Courtisans, Bannis, Écoliers, Domestiques, Bourgeois, etc., etc.
32La scène est à Florence.
33Un jardin.—Clair de lune.—Un pavillon dans le fond, un autre sur le devant.
34Entrent le Duc et Lorenzo, couverts de leurs manteaux; Giomo, une lanterne à la main.
36Qu’elle se fasse attendre encore un quart d’heure, et je m’en vais. Il fait un froid de tous les diables.
38Patience, Altesse, patience.
40Elle devait sortir de chez sa mère à minuit; il est minuit, et elle ne vient pourtant pas.
42Si elle ne vient pas, dites que je suis un sot, et que la vieille mère est une honnête femme.
44Entrailles du pape! avec tout cela je suis volé d’un millier de ducats.
46Nous n’avons avancé que moitié. Je réponds de la petite. Deux grands yeux languissants, cela ne trompe pas. Quoi de plus curieux pour le connaisseur que la débauche à la mamelle? Voir dans un enfant de quinze ans la rouée à venir; étudier, ensemencer, infiltrer paternellement le filon mystérieux du vice dans un conseil d’ami, dans une caresse au menton;—tout dire et ne rien dire, selon le caractère des parents;—habituer doucement l’imagination qui se développe à donner des corps à ses fantômes, à toucher ce qui l’effraye, à mépriser ce qui la protège! Cela va plus vite qu’on ne pense; le vrai mérite est de frapper juste. Et quel trésor que celle-ci! tout ce qui peut faire passer une nuit délicieuse à Votre Altesse! Tant de pudeur! Une jeune chatte qui veut bien des confitures, mais qui ne veut pas se salir la patte. Proprette comme une Flamande! La médiocrité bourgeoise en personne. D’ailleurs, fille de bonnes gens, à qui leur peu de fortune n’a pas permis une éducation solide; point de fond dans les principes, rien qu’un léger vernis; mais quel flot violent d’un fleuve magnifique sous cette couche de glace fragile qui craque à chaque pas! Jamais arbuste en fleur n’a promis de fruits plus rares, jamais je n’ai humé dans une atmosphère enfantine plus exquise odeur de courtisanerie.
48Sacrebleu! je ne vois pas le signal. Il faut pourtant que j’aille au bal chez Nasi: c’est aujourd’hui qu’il marie sa fille.
50Allons au pavillon, monseigneur; puisqu’il ne s’agit que d’emporter une fille qui est à moitié payée, nous pouvons bien taper aux carreaux.
52Viens par ici; le Hongrois a raison.
53Ils s’éloignent.—Entre Maffio.
55Il me semblait dans mon rêve voir ma sœur traverser notre jardin, tenant une lanterne sourde, et couverte de pierreries. Je me suis éveillé en sursaut. Dieu sait que ce n’est qu’une illusion, mais une illusion trop forte pour que le sommeil ne s’enfuie pas devant elle. Grâce au ciel, les fenêtres du pavillon où couche la petite sont fermées comme de coutume; j’aperçois faiblement la lumière de sa lampe entre les feuilles de notre vieux figuier. Maintenant mes folles terreurs se dissipent; les battements précipités de mon cœur font place à une douce tranquillité. Insensé! mes yeux se remplissent de larmes, comme si ma pauvre sœur avait couru un véritable danger.—Qu’entends-je? Qui remue là entre les branches?
56La sœur de Maffio passe dans l’éloignement.
57Suis-je éveillé? c’est le fantôme de ma sœur. Il tient une lanterne sourde, et un collier brillant étincelle, sur sa poitrine aux rayons de la lune. Gabrielle! Gabrielle! où vas-tu?
58Rentrent Giomo et le duc.
60Ce sera le bonhomme de frère pris de somnambulisme.—Lorenzo conduira votre belle au palais par la petite porte; et quant à nous, qu’avons-nous à craindre?
62Qui êtes-vous? Holà! arrêtez!
65Honnête rustre, nous sommes tes amis.
67Où est ma sœur? que cherchez-vous ici?
69Ta sœur est dénichée, brave canaille. Ouvre la grille de ton jardin.
71Tire ton épée et défends-toi, assassin que tu es!
72Giomo saute sur lui et le désarme.
73Halte-là! maître sot, pas si vite!
75O honte! ô excès de misère! S’il y a des lois à Florence, si quelque justice vit encore sur la terre, par ce qu’il y a de vrai et de sacré au monde, je me jetterai aux pieds du duc, et il vous fera pendre tous les deux.
79Oui, oui, je sais que les gredins de votre espèce égorgent impunément les familles. Mais que je meure, entendez-vous, je ne mourrai pas silencieux comme tant d’autres. Si le duc ne sait pas que sa ville est une forêt pleine de bandits, pleine d’empoisonneurs et de filles déshonorées, en voilà un qui le lui dira. Ah! massacre! ah! fer et sang! j’obtiendrai justice de vous!
80Giomo, l’épée à la main.
81Faut-il frapper, Altesse?
83Allons donc! frapper ce pauvre homme! Va te recoucher, mon ami: nous t’enverrons demain quelques ducats.
86C’est Alexandre de Médicis!
88Lui-même, mon brave rustre. Ne te vante pas de sa visite si tu tiens à tes oreilles.
90Une rue.—Le point du jour.—Plusieurs masques sortent d’une maison illuminée.
91Un marchand de soieries et un orfèvre ouvrent leur boutique.
92Le marchand de soieries
93Hé! hé! père Mondella, voilà bien du vent pour mes étoffes.
94Il étale ses pièces de soie.
96C’est à se casser la tête. Au diable leur noce! je n’ai pas fermé l’œil de la nuit.
98Ni ma femme non plus, voisin; la chère âme s’est tournée et retournée comme une anguille. Ah! dame! quand on est jeune, on ne s’endort pas au bruit des violons.
100Jeune! jeune! cela vous plaît à dire. On n’est pas jeune avec une barbe comme celle-là; et cependant Dieu sait si leur damnée de musique me donne envie de danser!
101Deux écoliers passent.
103Rien n’est plus amusant. On se glisse contre la porte au milieu des soldats, et on les voit descendre avec leurs habits de toutes les couleurs. Tiens! voilà la maison des Nasi.
104Il souffle dans ses doigts.
105Mon portefeuille me glace les mains.
107Et on nous laissera approcher?
109En vertu de quoi est-ce qu’on nous en empêcherait? Nous sommes citoyens de Florence. Regarde tout ce monde autour de la porte; en voilà des chevaux, des pages et des livrées! Tout cela va et vient, il n’y a qu’à s’y connaître un peu; je suis capable de nommer toutes les personnes d’importance; on observe bien tous les costumes, et le soir on dit à l’atelier: J’ai une terrible envie de dormir, j’ai passé la nuit au bal chez le prince Aldobrandini, chez le comte Salviati; le prince était habillé de telle ou telle façon, la princesse de telle autre, et on ne ment pas. Viens, prends ma cape par derrière.
110Ils se placent contre la porte de la maison.
112Entendez-vous les petits badauds? Je voudrais qu’un de mes apprentis fît un pareil métier!
114Bon, bon! père Mondella, où le plaisir ne coûte rien, la jeunesse n’a rien à perdre. Tous ces grands yeux étonnés de ces petits polissons me réjouissent le cœur.—Voilà comme j’étais, humant l’air et cherchant les nouvelles. Il paraît que la Nasi est une belle gaillarde, et que le Martelli est un heureux garçon. C’est une famille bien florentine, celle-là! Quelle tournure ont tous ces grands seigneurs! J’avoue que ces fêtes-là me font plaisir, à moi. On est dans son lit bien tranquille, avec un coin de ses rideaux retroussé; on regarde de temps en temps les lumières qui vont et viennent dans le palais; on attrape un petit air de danse sans rien payer, et on se dit: Hé! hé! ce sont mes étoffes qui dansent, mes belles étoffes du bon Dieu, sur le cher corps de tous ces braves et loyaux seigneurs.
116Il en danse plus d’une qui n’est pas payée, voisin; ce sont celles-là qu’on arrose de vin et qu’on frotte sur les murailles avec le moins de regret. Que les grands seigneurs s’amusent, c’est tout simple,—ils sont nés pour cela; mais il y a des amusements de plusieurs sortes, entendez-vous?
118Oui, oui, comme la danse, le cheval, le jeu de paume et tant d’autres. Qu’entendez-vous vous-même, père Mondella?
120Cela suffit;—je me comprends.—C’est-à-dire que les murailles de tous ces palais-là n’ont jamais mieux prouvé leur solidité. Il leur fallait moins de force pour défendre les aïeux de l’eau du ciel, qu’il ne leur en faut pour soutenir les fils quand ils ont trop pris de leur vin.
122Un verre de vin est de bon conseil, père Mondella. Entrez donc dans ma boutique que je vous montre une pièce de velours.
124Oui, de bon conseil et de bonne mine, voisin; un bon verre de vin vieux a une bonne mine au bout d’un bras qui a sué pour le gagner; on le soulève gaiement d’un petit coup, et il s’en va donner du courage au cœur de l’honnête homme qui travaille pour sa famille. Mais ce sont des tonneaux sans vergogne, que tous ces godelureaux de la cour. A qui fait-on plaisir en s’abrutissant jusqu’à la bête féroce? A personne, pas même à soi, et à Dieu encore moins.
126Le carnaval a été rude, il faut l’avouer; et leur maudit ballon m’a gâté de la marchandise pour une cinquantaine de florinsa. Dieu merci! les Strozzi l’ont payé.1 note
aC’était l’usage au carnaval de traîner dans les rues un énorme ballon qui renversait les passants et les devantures des boutiques. Pierre Strozzi avait été arrêté pour ce fait. (*Note de l’auteur.*)
128Les Strozzi! Que le ciel confonde ceux qui ont osé porter la main sur leur neveu! Le plus brave homme de Florence, c’est Philippe Strozzi.
130Cela n’empêche pas Pierre Strozzi d’avoir traîné son maudit ballon sur ma boutique, et de m’avoir fait trois grandes taches dans une aune de velours brodé. A propos, père Mondella, nous verrons-nous à Montolivet?
132Ce n’est pas mon métier de suivre les foires; j’irai cependant à Montolivet par piété. C’est un saint pèlerinage, voisin, et qui remet tous les péchés.
134Et qui est tout à fait vénérable, voisin, et qui fait gagner les marchands plus que tous les autres jours de l’année. C’est plaisir de voir ces bonnes dames, sortant de la messe, manier, examiner toutes les étoffes. Que Dieu conserve Son Altesse! La cour est une belle chose.
136La cour! le peuple la porte sur le dos, voyez-vous. Florence était encore (il n’y a pas longtemps de cela) une bonne maison bien bâtie; tous ces grands palais, qui sont les logements de nos grandes familles, en étaient les colonnes. Il n’y en avait pas une, de toutes ces colonnes, qui dépassât les autres d’un pouce; elles soutenaient à elles toutes une vieille voûte bien cimentée, et nous nous promenions là-dessous sans crainte d’une pierre sur la tête. Mais il y a de par le monde deux architectes malavisés qui ont gâté l’affaire; je vous le dis en confidence, c’est le pape et l’empereur Charles. L’empereur a commencé par entrer par une assez bonne brèche dans la susdite maison. Après quoi, ils ont jugé à propos de prendre une des colonnes dont je vous parle, à savoir celle de la famille des Médicis, et d’en faire un clocher, lequel clocher a poussé comme un champignon de malheur dans l’espace d’une nuit. Et puis, savez-vous, voisin? comme l’édifice branlait au vent, attendu qu’il avait la tête trop lourde et une jambe de moins, on a remplacé le pilier devenu clocher par un gros pâté informe fait de boue et de crachat, et on a appelé cela la citadelle: les Allemands se sont installés dans ce maudit trou comme des rats dans un fromage, et il est bon de savoir que, tout en jouant aux dés et en buvant leur vin aigrelet, ils ont l’œil sur nous autres. Les familles florentines ont beau crier, le peuple et les marchands ont beau dire, les Médicis gouvernent au moyen de leur garnison; ils nous dévorent comme une excroissance vénéneuse dévore un estomac malade; c’est en vertu des hallebardes qui se promènent sur la plate-forme, qu’un bâtard, une moitié de Médicis, un butor que le ciel avait fait pour être garçon boucher ou valet de charrue, couche dans le lit de nos filles, boit nos bouteilles, casse nos vitres; et encore le paye-t-on pour cela.
138Peste! peste! comme vous y allez! vous avez l’air de savoir tout cela par cœur; il ne ferait pas bon dire cela dans toutes les oreilles, voisin Mondella.
140Et quand on me bannirait comme tant d’autres! On vit à Rome aussi bien qu’ici. Que le diable emporte la noce, ceux qui y dansent et ceux qui la font!
141Il rentre. Le marchand se mêle aux curieux.—Passe un bourgeois, avec sa femme.
143Guillaume Martelli est un bel homme et riche. C’est un bonheur pour Nicolo Nasi d’avoir un gendre comme celui-là. Tiens! le bal dure encore.—Regarde donc toutes ces lumières.
145Et nous, notre fille, quand la marierons-nous?
147Comme tout est illuminé! Danser encore à l’heure qu’il est, c’est là une jolie fête!—On dit que le duc y est.
149Faire du jour la nuit et de la nuit le jour, c’est un moyen commode de ne pas voir les honnêtes gens. Une belle invention, ma foi, que des hallebardes à la porte d’une noce! Que le bon Dieu protège la ville! Il en sort tous les jours de nouveaux, de ces chiens d’Allemands, de leur damnée forteresse.
151Regarde donc le joli masque. Ah! la belle robe! Hélas! tout cela coûte très cher, et nous sommes bien pauvres à la maison.
153Un soldat, au marchand.
154Gare, canaille! laisse passer les chevaux.
156Canaille toi-même, Allemand du diable!
157Le soldat le frappe de sa pique.
158Le marchand, se retirant.
159Voilà comme on suit la capitulation! Ces gredins-là maltraitent les citoyens.
161L’écolier, à son camarade.
162Vois-tu celui-là qui ôte son masque? C’est Palla Ruccellai. Un fier luron! Ce petit-là, à côté de lui, c’est Thomas Strozzi, Masaccio, comme on dit.
164Le cheval de son Altesse!
166Allons-nous-en, voilà le duc qui sort.
168Crois-tu pas qu’il va te manger?
169La foule s’augmente à la porte.
171Celui-là, c’est Nicolini; celui-là, c’est le provéditeur.
172Le duc sort, vêtu en religieuse, avec Julien Salviati, habillé de même, tous deux masqués.
173Le Duc, montant à cheval.
176Non, Altesse, pas encore.
177Il lui parle à l’oreille.
181Elle est belle comme un démon.—Laissez-moi faire; si je peux me débarrasser de ma femme...
182Il rentre dans le bal.
184Tu es gris, Salviati; le diable m’emporte! tu vas de travers.
185Il part avec sa suite.
187Maintenant que voilà le duc parti, il n’y en a pas pour longtemps.
188Les masques sortent de tous côtés.
190Rose, vert, bleu, j’en ai plein les yeux; la tête me tourne.
192Il paraît que le souper a duré longtemps: en voilà deux qui ne peuvent plus se tenir.
193Le provéditeur monte à cheval; une bouteille cassée lui tombe sur l’épaule.
195Eh! ventrebleu! quel est l’assommeur, ici?
197Eh! ne le voyez-vous pas, seigneur Corsini? Tenez! regardez à la fenêtre; c’est Lorenzo avec sa robe de nonne.
199Lorenzaccio, le diable soit de toi! tu as blessé mon cheval.
201Peste soit de l’ivrogne et de ses farces silencieuses! un gredin qui n’a pas souri trois fois dans sa vie, et qui passe le temps à des espiègleries d’écolier en vacances.
202Il sort.—Louise Strozzi sort de la maison, accompagnée de Julien Salviati; il lui tient l’étrier. Elle monte à cheval; un écuyer et une gouvernante la suivent.
204La jolie jambe, chère fille! Tu es un rayon de soleil, et tu as brûlé la moelle de mes os.
206Seigneur, ce n’est pas là le langage d’un cavalier.
208Quels yeux tu as, mon cher cœur! quelle belle épaule à essuyer, tout humide et si fraîche! Que faut-il te donner pour être ta camériste cette nuit? Le joli pied à déchausser!
210Lâche mon pied, Salviati.
212Non, par le corps de Bacchus! jusqu’à ce que tu m’aies dit quand nous coucherons ensemble.
213Louise frappe son cheval et part au galop.
214Un masque, à Salviati.
215La petite Strozzi s’en va rouge comme la braise;—vous l’avez fâchée, Salviati.
217Baste! colère de jeune fille et pluie du matin...
219Chez le marquis de Cibo.
220Le Marquis, en habit de voyage, la Marquise, Ascanio, le Cardinal Cibo, assis.
221Le Marquis, embrassant son fils.
222Je voudrais pouvoir t’emmener, petit, toi et ta grande épée qui te traîne entre les jambes. Prends patience: Massa n’est pas bien loin, et je te rapporterai un bon cadeau.
224Adieu, Laurent; revenez, revenez!
226Marquise, voilà des pleurs qui sont de trop. Ne dirait-on pas que mon frère part pour la Palestine? Il ne court pas grand danger dans ses terres, je crois.
228Mon frère, ne dites pas de mal de ces belles larmes.
231Je voudrais seulement que l’honnêteté n’eût pas cette apparence.
233L’honnêteté n’a-t-elle point de larmes, monsieur le cardinal? sont-elles toutes au repentir ou à la crainte?
235Non, par le ciel! car les meilleures sont à l’amour. N’essuyez pas celles-ci sur mon visage, le vent s’en chargera en route: qu’elles se sèchent lentement! Eh bien! ma chère, vous ne me dites rien pour vos favoris? n’emporterai-je pas, comme de coutume, quelque belle harangue sentimentale à faire de votre part aux roches et aux cascades de mon vieux patrimoine?
237Ah! mes pauvres cascatelles!
239C’est la vérité, ma chère âme, elles sont toutes tristes sans vous. (Plus bas.) Elles ont été joyeuses autrefois, n’est-il pas vrai, Ricciarda?
243Je le ferais si j’étais fou, et je le suis presque, avec ma vieille mine de soldat. N’en parlons plus;—ce sera l’affaire d’une semaine. Que ma chère Ricciarda voie ses jardins quand ils sont tranquilles et solitaires; les pieds boueux de mes fermiers ne laisseront pas de trace dans ses allées chéries. C’est à moi de compter mes vieux troncs d’arbres qui me rappellent ton père Albéric, et tous les brins d’herbe de mes bois; les métayers et leurs bœufs, tout cela me regarde. A la première fleur que je verrai pousser, je mets tout à la porte, et je vous emmène alors.
245La première fleur de notre belle pelouse m’est toujours chère. L’hiver est si long! Il me semble toujours que ces pauvres petites ne reviendront jamais.
247Quel cheval as-tu, mon père, pour t’en aller?
249Viens avec moi dans la cour, tu le verras.
250Il sort.—La marquise reste seule avec le cardinal.—Un silence.
252N’est-ce pas aujourd’hui que vous m’avez demandé d’entendre votre confession, marquise?
254Dispensez-m’en, cardinal. Ce sera pour ce soir, si Votre Éminence est libre, ou demain, comme elle voudra.—Ce moment-ci n’est pas à moi.
255Elle se met à la fenêtre et fait un signe d’adieu à son mari.
257Si les regrets étaient permis à un fidèle serviteur de Dieu, j’envierais le sort de mon frère.—Un si court voyage, si simple, si tranquille!—une visite à une de ses terres qui n’est qu’à quelques pas d’ici!—une absence d’une semaine,—et tant de tristesse, une si douce tristesse, veux-je dire, à son départ! Heureux celui qui sait se faire aimer ainsi après sept années de mariage!—N’est-ce pas sept années, marquise?
259Oui, cardinal; mon fils a six ans.
261Étiez-vous hier à la noce des Nasi?
265Et le duc en religieuse?
267Pourquoi le duc en religieuse?
269On m’avait dit qu’il avait pris ce costume; il se peut qu’on m’ait trompé.
271Il l’avait en effet. Ah! Malaspina, nous sommes dans un triste temps pour toutes les choses saintes!
273On peut respecter les choses saintes, et, dans un jour de folie, prendre le costume de certains couvents, sans aucune intention hostile à la sainte Église catholique.
275L’exemple est à craindre, et non l’intention. Je ne suis pas comme vous; cela m’a révoltée. Il est vrai que je ne sais pas bien ce qui se peut et ce qui ne se peut pas, selon vos règles mystérieuses. Dieu sait où elles mènent. Ceux qui mettent les mots sur leur enclume, et qui les tordent avec un marteau et une lime, ne réfléchissent pas toujours que ces mots représentent des pensées, et ces pensées des actions.
277Bon, bon! le duc est jeune, marquise, et gageons que cet habit coquet des nonnes lui allait à ravir.
279On ne peut mieux; il n’y manquait que quelques gouttes du sang de son cousin, Hippolyte de Médicis.
281Et le bonnet de la Liberté, n’est-il pas vrai, petite sœur? Quelle haine pour ce pauvre duc!
283Et vous, son bras droit, cela vous est égal que le duc de Florence soit le préfet de Charles-Quint, le commissaire civil du pape, comme Baccio est son commissaire religieux? Cela vous est égal, à vous, frère de mon Laurent, que notre soleil, à nous, promène sur la citadelle des ombres allemandes? que César parle ici dans toutes les bouches? que la débauche serve d’entremetteuse à l’esclavage, et secoue ses grelots sur les sanglots du peuple? Ah! le clergé sonnerait au besoin toutes ses cloches pour en étouffer le bruit et pour réveiller l’aigle impérial, s’il s’endormait sur nos pauvres toits.
285Le Cardinal, seul, soulève la tapisserie et appelle à voix basse.
288Quoi de nouveau aujourd’hui?
290Cette lettre, monseigneur.
294Hélas! Éminence, c’est un péché.
296Rien n’est un péché quand on obéit à un prêtre de l’Église romaine.
297Agnolo remet la lettre.
298Cela est comique d’entendre les fureurs de cette pauvre marquise, et de la voir courir à un rendez-vous d’amour avec le cher tyran, toute baignée de larmes républicaines.
299Il ouvre la lettre et lit.
300«Ou vous serez à moi, ou vous aurez fait mon malheur, le vôtre et celui de nos deux maisons.»
301Le style du duc est laconique, mais il ne manque pas d’énergie. Que la marquise soit convaincue ou non, voilà le difficile à savoir. Deux mois de cour presque assidue, c’est beaucoup pour Alexandre; ce doit être assez pour Ricciarda Cibo.
302Il rend la lettre au page.
303Remets cela chez ta maîtresse; tu es toujours muet, n’est-ce pas? Compte sur moi.
304Il lui donne sa main à baiser et sort.
305Une cour du palais du duc.
306Le Duc Alexandre, sur une terrasse; des pages exercent des chevaux dans la cour. Entrent Valori et Sire Maurice.
308Votre Éminence a-t-elle reçu ce matin des nouvelles de la cour de Rome?
310Paul III envoie mille bénédictions à Votre Altesse, et fait les vœux les plus ardents pour sa prospérité.
312Rien que des vœux, Valori?
314Sa Sainteté craint que le duc ne se crée de nouveaux dangers par trop d’indulgence. Le peuple est mal habitué à la domination absolue; et César, à son dernier voyage, en a dit autant, je crois, à Votre Altesse.
316Voilà, pardieu! un beau cheval, sire Maurice! Eh! quelle croupe de diable!
320Ainsi, monsieur le commissaire apostolique, il y a encore quelques mauvaises branches à élaguer. César et le pape ont fait de moi un roi; mais, par Bacchus, ils m’ont mis dans la main une espèce de sceptre qui sent la hache d’une lieue. Allons! voyons, Valori, qu’est-ce que c’est?
322Je suis un prêtre, Altesse; si les paroles que mon devoir me force à vous rapporter fidèlement doivent être interprétées d’une manière aussi sévère, mon cœur me défend d’y ajouter un mot.
324Oui, oui, je vous connais pour un brave. Vous êtes, pardieu! le seul prêtre honnête homme que j’aie vu de ma vie.
326Monseigneur, l’honnêteté ne se perd ni ne se gagne sous aucun habit; et parmi les hommes il y a plus de bons que de méchants.
328Ainsi donc, point d’explications?
330Voulez-vous que je parle, monseigneur? tout est facile à expliquer.
334Les désordres de la cour irritent le pape.
338J’ai dit les désordres de la cour, Altesse; les actions du duc n’ont d’autre juge que lui-même. C’est Lorenzo de Médicis que le pape réclame comme transfuge de sa justice.
340De sa justice? Il n’a jamais offensé de pape, à ma connaissance, que Clément VII, feu mon cousin, qui, à cette heure, est en enfer.
342Clément VII a laissé sortir de ses États le libertin qui, un jour d’ivresse, avait décapité les statues de l’arc de Constantin. Paul III ne saurait pardonner au modèle titré de la débauche florentine.
344Ah parbleu! Alexandre Farnèse est un plaisant garçon! Si la débauche l’effarouche, que diable fait-il de son bâtard, le cher Pierre Farnèse, qui traite si joliment l’évêque de Fano? Cette mutilation revient toujours sur l’eau, à propos de ce pauvre Renzo. Moi, je trouve cela drôle, d’avoir coupé la tête à tous ces hommes de pierre. Je protège les arts comme un autre, et j’ai chez moi les premiers artistes de l’Italie; mais je n’entends rien au respect du pape pour ces statues, qu’il excommunierait demain, si elles étaient en chair et en os.
346Lorenzo est un athée; il se moque de tout. Si le gouvernement de Votre Altesse n’est pas entouré d’un profond respect, il ne saurait être solide. Le peuple appelle Lorenzo Lorenzaccio: on sait qu’il dirige vos plaisirs, et cela suffit.
348Paix! tu oublies que Lorenzo de Médicis est cousin d’Alexandre.
349Entre le cardinal Cibo.
350Cardinal, écoutez un peu ces messieurs qui disent que le pape est scandalisé des désordres de ce pauvre Renzo, et qui prétendent que cela fait tort à mon gouvernement.
352Messire Francesco Molza vient de débiter à l’Académie romaine une harangue en latin contre le mutilateur de l’arc de Constantin.
354Allons donc, vous me mettriez en colère! Renzo, un homme à craindre! le plus fieffé poltron! une femmelette, l’ombre d’un ruffian énervé! un rêveur qui marche nuit et jour sans épée, de peur d’en apercevoir l’ombre à son côté! d’ailleurs un philosophe, un gratteur de papier, un méchant poète qui ne sait seulement pas faire un sonnet! Non, non, je n’ai pas encore peur des ombres. Eh! corps de Bacchus! que me font les discours latins et les quolibets de ma canaille! J’aime Lorenzo, moi, et, par la mort de Dieu! il restera ici.
356Si je craignais cet homme, ce ne serait pas pour votre cour, ni pour Florence, mais pour vous, duc.
358Plaisantez-vous, cardinal, et voulez-vous que je vous dise la vérité?
360Tout ce que je sais de ces damnés bannis, de tous ces républicains entêtés qui complotent autour de moi, c’est par Lorenzo que je le sais. Il est glissant comme une anguille; il se fourre partout et me dit tout. N’a-t-il pas trouvé moyen d’établir une correspondance avec tous ces Strozzi de l’enfer? Oui, certes, c’est mon entremetteur; mais croyez que son entremise, si elle nuit à quelqu’un, ne me nuira pas. Tenez!
361Lorenzo paraît au fond d’une galerie basse.
362Regardez-moi ce petit corps maigre, ce lendemain d’orgie ambulant. Regardez-moi ces yeux plombés, ces mains fluettes et maladives, à peine assez fermes pour soutenir un éventail; ce visage morne, qui sourit quelquefois, mais qui n’a pas la force de rire. C’est là un homme à craindre? Allons, allons! vous vous moquez de lui. Hé! Renzo, viens donc ici; voilà sire Maurice qui te cherche dispute.
363Lorenzo, montant l’escalier de la terrasse.
364Bonjour, messieurs les amis de mon cousin!
366Lorenzo, écoute ici. Voilà une heure que nous parlons de toi. Sais-tu la nouvelle? Mon ami, on t’excommunie en latin, et sire Maurice t’appelle un homme dangereux, le cardinal aussi; quant au bon Valori, il est trop honnête homme pour prononcer ton nom.
368Pour qui dangereux, Éminence? pour les filles de joie, ou pour les saints du paradis?
370Les chiens de cour peuvent être pris de la rage comme les autres chiens.
372Une insulte de prêtre doit se faire en latin.
374Il s’en fait en toscan, auxquelles on peut répondre.
376Sire Maurice, je ne vous voyais pas; excusez-moi, j’avais le soleil dans les yeux; mais vous avez un bon visage et votre habit me paraît tout neuf.
378Comme votre esprit; je l’ai fait faire d’un vieux pourpoint de mon grand-père.
380Cousin, quand vous aurez assez de quelque conquête des faubourgs, envoyez-la donc chez sire Maurice. Il est malsain de vivre sans femme, pour un homme qui a, comme lui, le cou court et les mains velues.
382Celui qui se croit le droit de plaisanter doit savoir se défendre. A votre place, je prendrais une épée.
384Si on vous a dit que j’étais un soldat, c’est une erreur, je suis un pauvre amant de la science.
386Votre esprit est une épée acérée, mais flexible. C’est une arme trop vile; chacun fait usage des siennes.
389Devant le duc, l’épée nue!
391Laissez faire, laissez faire. Allons, Renzo, je veux te servir de témoin; qu’on lui donne une épée!
393Monseigneur, que dites-vous là?
395Eh bien! ta gaieté s’évanouit si vite? Tu trembles, cousin? Fi donc! tu fais honte au nom des Médicis. Je ne suis qu’un bâtard, et je le porterais mieux que toi, qui es légitime! Une épée, une épée! un Médicis ne se laisse point provoquer ainsi. Pages, montez ici; toute la cour le verra, et je voudrais que Florence entière y fût.
397Son Altesse se rit de moi.
399J’ai ri tout à l’heure, mais maintenant je rougis de honte. Une épée!
400Il prend l’épée d’un page et la présente à Lorenzo.
402Monseigneur, c’est pousser trop loin les choses. Une épée tirée en présence de Votre Altesse est un crime punissable dans l’intérieur du palais.
404Qui parle ici, quand je parle?
406Votre Altesse ne peut avoir eu d’autre dessein que celui de s’égayer un instant, et sire Maurice lui-même n’a point agi dans une autre pensée.
408Et vous ne voyez pas que je plaisante encore! Qui diable pense ici à une affaire sérieuse? Regardez Renzo, je vous en prie: ses genoux tremblent; il serait devenu pâle, s’il pouvait le devenir. Quelle contenance, juste Dieu! je crois qu’il va tomber.
409Lorenzo chancelle; il s’appuie sur la balustrade et glisse à terre tout d’un coup.
410Le Duc, riant aux éclats.
411Quand je vous le disais! personne ne le sait mieux que moi; la seule vue d’une épée le fait trouver mal. Allons! chère Lorenzetta, fais-toi emporter chez ta mère.
412Les pages relèvent Lorenzo.
414Double poltron! fils de catin!
416Silence! sire Maurice; pesez vos paroles, c’est moi qui vous le dis maintenant; pas de ces mots-là devant moi.
420Le Cardinal, resté seul avec le duc.
421Vous croyez à cela, monseigneur?
423Je voudrais bien savoir comment je n’y croirais pas.
427C’est justement pour cela que j’y crois. Vous figurez-vous qu’un Médicis se déshonore publiquement, par partie de plaisir? D’ailleurs ce n’est pas la première fois que cela lui arrive; jamais il n’a pu voir une épée.
429C’est bien fort, c’est bien fort!
431Devant l’église de Saint-Miniato à Montolivet.—La foule sort de l’église.
432Une femme, à sa voisine.
433Retournez-vous ce soir à Florence?
435Je ne reste jamais plus d’une heure ici, et je n’y viens jamais qu’un seul vendredib; je ne suis pas assez riche pour m’arrêter à la foire; ce n’est pour moi qu’une affaire de dévotion, et que cela suffise pour mon salut, c’est tout ce qu’il me faut.1 note
bOn allait à Montolivet tous les vendredis de certains mois: c’était à Florence ce que Longchamp était autrefois à Paris: les marchands y trouvaient l’occasion d’une foire et y transportaient leurs boutiques. (*Note de l’auteur.*)
436Une dame de la cour, à une autre.
437Comme il a bien prêché! c’est le confesseur de ma fille.
438Elle s’approche d’une boutique.
439Blanc et or, cela fait bien le soir; mais le jour, le moyen d’être propre avec cela!
440Le marchand et l’orfèvre devant leurs boutiques avec quelques cavaliers.
442La citadelle! voilà ce que le peuple ne souffrira jamais, voir tout d’un coup s’élever sur la ville cette nouvelle tour de Babel, au milieu du plus maudit baragouin; les Allemands ne pousseront jamais à Florence, et pour les y greffer, il faudra un vigoureux lien.
444Voyez, mesdames; que Vos Seigneuries acceptent un tabouret sous mon auvent.
446Tu es du vieux sang florentin, père Mondella; la haine de la tyrannie fait encore trembler tes doigts ridés sur tes ciselures précieuses, au fond de ton cabinet de travail.
448C’est vrai, Excellence. Si j’étais un grand artiste, j’aimerais les princes, parce qu’eux seuls peuvent faire entreprendre de grands travaux; les grands artistes n’ont pas de patrie; moi, je fais des saints ciboires et des poignées d’épée.
450A propos d’artiste, ne voyez-vous pas dans ce petit cabaret ce grand gaillard qui gesticule devant des badauds? Il frappe son verre sur la table; si je ne me trompe, c’est ce hâbleur de Cellini.
452Allons-y donc, et entrons; avec un verre de vin dans la tête, il est curieux à entendre, et probablement quelque bonne histoire est en train.
453Ils sortent.—Deux bourgeois s’assoient.
455Il y a eu une émeute à Florence?
457Presque rien.—Quelques pauvres jeunes gens ont été tués sur le Vieux-Marché.
459Quelle pitié pour les familles!
461Voilà des malheurs inévitables. Que voulez-vous que fasse la jeunesse d’un gouvernement comme le nôtre? On vient crier à son de trompe que César est à Bologne, et les badauds répètent: «César est à Bologne,» en clignant des yeux d’un air d’importance, sans réfléchir à ce qu’on y fait. Le jour suivant, ils sont plus heureux encore d’apprendre et de répéter: «Le pape est à Bologne avec César.» Que s’ensuit-il? Une réjouissance publique, ils n’en voient pas davantage; et puis un beau matin ils se réveillent tout endormis des fumées du vin impérial, et ils voient une figure sinistre à la grande fenêtre du palais des Pazzi. Ils demandent quel est ce personnage, on leur répond que c’est leur roi. Le pape et l’empereur sont accouchés d’un bâtard qui a droit de vie et de mort sur nos enfants, et qui ne pourrait pas nommer sa mère.
462L’orfèvre, s’approchant.
463Vous parlez en patriote, ami; je vous conseille de prendre garde à ce flandrin.
464Passe un officier allemand.
466Ôtez-vous de là, messieurs; des dames veulent s’asseoir.
467Deux dames de la cour entrent et s’assoient.
471Oui, Magnifique Seigneurie; vous en lèverai-je quelques aunes?
473Si tu veux. J’ai cru voir passer Julien Salviati.
475Il va et vient à la porte de l’église; c’est un galant.
477C’est un insolent. Montrez-moi des bas de soie.
479Il n’y en aura pas d’assez petits pour vous.
481Laissez donc, vous ne savez que dire. Puisque vous voyez Julien, allez lui dire que j’ai à lui parler.
483J’y vais et je le ramène.
486Il est bête à faire plaisir, ton officier; que peux-tu faire de cela?
488Tu sauras qu’il n’y a rien de mieux que cet homme-là.
489Elles s’éloignent.—Entre le prieur de Capoue.
491Donnez-moi un verre de limonade, brave homme.
494Voilà le prieur de Capoue; c’est là un patriote!
495Les deux bourgeois se rassoient.
497Vous venez de l’église, messieurs? que dites-vous du sermon?
499Il était beau, seigneur prieur.
500Deuxième bourgeois, à l’orfèvre.
501Cette noblesse des Strozzi est chère au peuple, parce qu’elle n’est pas fière. N’est-il pas agréable de voir un grand seigneur adresser librement la parole à ses voisins d’une manière affable? Tout cela fait plus qu’on ne pense.
503S’il faut parler franchement, j’ai trouvé le sermon trop beau; j’ai prêché quelquefois, et je n’ai jamais tiré grande gloire du tremblement des vitres; mais une petite larme sur la joue d’un brave homme m’a toujours été d’un grand prix.
506On m’a dit qu’il y avait ici des femmes qui me demandaient tout à l’heure; mais je ne vois de robe ici que la vôtre, prieur. Est-ce que je me trompe?
508Excellence, on ne vous a pas trompé. Elles se sont éloignées; mais je pense qu’elles vont revenir. Voilà dix aunes d’étoffes et quatre paires de bas pour elles.
510Voilà une jolie femme qui passe.—Où diable l’ai-je donc vue?—Ah! parbleu! c’est dans mon lit.
511Le prieur, au bourgeois.
512Je crois avoir vu votre signature sur une lettre adressée au duc.
514Je le dis tout haut: c’est la supplique adressée par les bannis.
516En avez-vous dans votre famille?
518Deux, Excellence: mon père et mon oncle; il n’y a plus que moi d’homme à la maison.
519Le deuxième bourgeois, à l’orfèvre.
520Comme ce Salviati a une méchante langue!
522Cela n’est pas étonnant: un homme à moitié ruiné, vivant des générosités de ces Médicis, et marié comme il l’est à une femme déshonorée partout! Il voudrait qu’on dît de toutes les femmes possibles ce qu’on dit de la sienne.
524N’est-ce pas Louise Strozzi qui passe sur ce tertre?
526Elle-même, Seigneurie. Peu des dames de notre noblesse me sont inconnues. Si je ne me trompe, elle donne la main à sa sœur cadette.
528J’ai rencontré cette Louise la nuit dernière au bal de Nasi; elle a, ma foi, une jolie jambe, et nous devons coucher ensemble au premier jour.
529Le prieur, se retournant.
530Comment l’entendez-vous?
532Cela est clair, elle me l’a dit. Je lui tenais l’étrier, ne pensant guère à malice; je ne sais par quelle distraction je lui pris la jambe, et voilà comme tout est venu.
534Julien, je ne sais pas si tu sais que c’est de ma sœur que tu parles.
536Je le sais très bien; toutes les femmes sont faites pour coucher avec les hommes, et ta sœur peut bien coucher avec moi.
538Vous dois-je quelque chose, brave homme?
539Il jette une pièce de monnaie sur la table et sort.
541J’aime beaucoup ce brave prieur, à qui un propos sur sa sœur a fait oublier le reste de son argent. Ne dirait-on pas que toute la vertu de Florence s’est réfugiée chez ces Strozzi? Le voilà qui se retourne. Écarquille les yeux tant que tu voudras, tu ne me feras pas peur.
544Marie Soderini, Catherine.
546Le soleil commence à baisser. De larges bandes de pourpre traversent le feuillage, et la grenouille fait sonner sous les roseaux sa petite cloche de cristal. C’est une singulière chose que toutes les harmonies du soir avec le bruit lointain de cette ville.
548Il est temps de rentrer; noue ton voile autour de ton cou.
550Pas encore, à moins que vous n’ayez froid. Regardez, ma mère chériec; que le ciel est beau! Que tout cela est vaste et tranquille! Comme Dieu est partout! Mais vous baissez la tête, vous êtes inquiète depuis ce matin.1 note
cCatherine Ginori est belle-sœur de Marie; elle lui donne le nom de *mère*, parce qu’il y a entre elles une différence d’âge très grande; Catherine n’a guère que vingt-deux ans. (*Note de l’auteur*).
552Inquiète, non, mais affligée. N’as-tu pas entendu répéter cette fatale histoire de Lorenzo? Le voilà la fable de Florence.
554O ma mère! la lâcheté n’est point un crime; le courage n’est pas une vertu: pourquoi la faiblesse est-elle blâmable? Répondre des battements de son cœur est un triste privilège; Dieu seul peut le rendre noble et digne d’admiration. Et pourquoi cet enfant n’aurait-il pas le droit que nous avons toutes, nous autres femmes? Une femme qui n’a peur de rien n’est pas aimable, dit-on.
556Aimerais-tu un homme qui a peur? Tu rougis, Catherine; Lorenzo est ton neveu, tu ne peux pas l’aimer; mais figure-toi qu’il s’appelle de tout autre nom, qu’en penserais-tu? Quelle femme voudrait s’appuyer sur son bras pour monter à cheval? Quel homme lui serrerait la main?
558Cela est triste, et cependant ce n’est pas de cela que je le plains. Son cœur n’est peut-être pas celui d’un Médicis; mais hélas! c’est encore moins celui d’un honnête homme.
560N’en parlons pas, Catherine;—il est assez cruel pour une mère de ne pouvoir parler de son fils.
562Ah! cette Florence! c’est là qu’on l’a perdu! N’ai-je pas vu briller quelquefois dans ses yeux le feu d’une noble ambition? Sa jeunesse n’a-t-elle pas été l’aurore d’un soleil levant? Et souvent encore aujourd’hui il me semble qu’un éclair rapide...—Je me dis malgré moi que tout n’est pas mort en lui.
564Ah! tout cela est un abîme! Tant de facilité, un si doux amour de la solitude! Ce ne sera jamais un guerrier que mon Renzo, disais-je en le voyant rentrer de son collège, tout baigné de sueur, avec ses gros livres sous le bras; mais un saint amour de la vérité brillait sur ses lèvres et dans ses yeux noirs. Il lui fallait s’inquiéter de tout, dire sans cesse: «Celui-là est pauvre, celui-là est ruiné; comment faire?» Et cette admiration pour les grands hommes de son Plutarque! Catherine, Catherine, que de fois je l’ai baisé au front en pensant au père de la patrie!
568Je dis que je ne veux pas parler de lui, et j’en parle sans cesse. Il y a de certaines choses, vois-tu, les mères ne s’en taisent que dans le silence éternel. Que mon fils eût été un débauché vulgaire, que le sang des Soderini eût été pâle dans cette faible goutte tombée de mes veines, je ne me désespérerais pas; mais j’ai espéré et j’ai eu raison de le faire. Ah! Catherine, il n’est même plus beau; comme une fumée malfaisante, la souillure de son cœur lui est montée au visage. Le sourire, ce doux épanouissement qui rend la jeunesse semblable aux fleurs, s’est enfui de ses joues couleur de soufre, pour y laisser grommeler une ironie ignoble et le mépris de tout.
570Il est encore beau quelquefois dans sa mélancolie étrange.
572Sa naissance ne l’appelait-elle pas au trône? N’aurait-il pas pu y faire monter un jour avec lui la science d’un docteur, la plus belle jeunesse du monde, et couronner d’un diadème d’or tous mes songes chéris? Ne devais-je pas m’attendre à cela? Ah! Cattina, pour dormir tranquille, il faut n’avoir jamais fait certains rêves. Cela est trop cruel d’avoir vécu dans un palais de fées, où murmuraient les cantiques des anges, de s’y être endormie, bercée par son fils, et de se réveiller dans une masure ensanglantée, pleine de débris d’orgie et de restes humains, dans les bras d’un spectre hideux qui vous tue en vous appelant encore du nom de mère.
574Des ombres silencieuses commencent à marcher sur la route; rentrons, Marie, tous ces bannis me font peur.
576Pauvres gens! ils ne doivent que faire pitié! Ah! ne puis-je voir un seul objet qu’il ne m’entre une épine dans le cœur? Ne puis-je plus ouvrir les yeux? Hélas! ma Cattina, ceci est encore l’ouvrage de Lorenzo. Tous ces pauvres bourgeois ont eu confiance en lui; il n’en est pas un, parmi tous ces pères de famille chassés de leur patrie, que mon fils n’ait trahi. Leurs lettres, signées de leur nom, sont montrées au duc. C’est ainsi qu’il fait tourner à un infâme usage jusqu’à la glorieuse mémoire de ses aïeux. Les républicains s’adressent à lui comme à l’antique rejeton de leur protecteur; sa maison leur est ouverte, les Strozzi eux-mêmes y viennent. Pauvre Philippe! il y aura une triste fin pour tes cheveux gris! Ah! ne puis-je voir une fille sans pudeur, un malheureux privé de sa famille, sans que tout cela me crie: Tu es la mère de nos malheurs! Quand serai-je là?
579Ma pauvre mère, vos larmes se gagnent.
580Elles s’éloignent.—Le soleil est couché.—Un groupe de bannis se forme au milieu d’un champ.
588Et moi à Venise; en voilà deux qui vont à Ferrare; que deviendrons-nous ainsi éloignés les uns des autres?
590Adieu, voisin, à des temps meilleurs.
592Adieu; pour nous, nous pouvons aller ensemble jusqu’à la croix de la Vierge.
593Il sort avec un autre.—Arrive Maffio.
595C’est toi, Maffio? par quel hasard es-tu ici?
597Je suis des vôtres. Vous saurez que le duc a enlevé ma sœur; j’ai tiré l’épée; une espèce de tigre avec des membres de fer s’est jeté à mon cou et m’a désarmé. Après quoi j’ai reçu l’ordre de sortir de la ville, et une bourse à moitié pleine de ducats.
599Et ta sœur, où est-elle?
601On me l’a montrée ce soir sortant du spectacle dans une robe comme n’en a pas l’impératrice; que Dieu lui pardonne! Une vieille l’accompagnait, qui a laissé trois de ses dents à la sortie. Jamais je n’ai donné de ma vie un coup de poing qui m’ait fait ce plaisir-là.
603Qu’ils crèvent tous dans leur fange crapuleuse, et nous mourrons contents.
605Philippe Strozzi nous écrira à Venise; quelque jour nous serons tous étonnés de trouver une armée à nos ordres.
607Que Philippe vive longtemps! Tant qu’il y aura un cheveu sur sa tête, la liberté de l’Italie n’est pas morte.
608Une partie du groupe se détache; tous les bannis s’embrassent.
610A des temps meilleurs!
612A des temps meilleurs!
613Deux bannis montent sur une plate-forme d’où l’on découvre la ville.
615Adieu, Florence, peste de l’Italie! adieu, mère stérile, qui n’as plus de lait pour tes enfants!
617Adieu, Florence la bâtarde, spectre hideux de l’antique Florence! adieu, fange sans nom!
619Adieu, Florence! maudites soient les mamelles de tes femmes! maudits soient tes sanglots! maudits les prières de tes églises, le pain de tes blés, l’air de tes rues! Malédiction sur la dernière goutte de ton sang corrompu!
620Fin de l’acte premier.
622Philippe, dans son cabinet.
623Dix citoyens bannis dans ce quartier-ci seulement! le vieux Galeazzo et le petit Maffio bannis, sa sœur corrompue, devenue une fille publique en une nuit! Pauvre petite! Quand l’éducation des basses classes sera-t-elle assez forte pour empêcher les petites filles de rire lorsque leurs parents pleurent? La corruption est-elle donc une loi de nature? Ce qu’on appelle la vertu, est-ce donc l’habit du dimanche qu’on met pour aller à la messe? Le reste de la semaine, on est à la croisée, et, tout en tricotant, on regarde les jeunes gens passer. Pauvre humanité! quel nom portes-tu donc? celui de ta race, ou celui de ton baptême? Et nous autres vieux rêveurs, quelle tache originelle avons-nous lavée sur la face humaine depuis quatre ou cinq mille ans que nous jaunissons avec nos livres? Qu’il t’est facile à toi, dans le silence du cabinet, de tracer d’une main légère une ligne mince et pure comme un cheveu sur ce papier blanc! qu’il t’est facile de bâtir des palais et des villes avec ce petit compas et un peu d’encre! Mais l’architecte qui a dans son pupitre des milliers de plans admirables ne peut soulever de terre le premier pavé de son édifice, quand il vient se mettre à l’ouvrage avec son dos voûté et ses idées obstinées. Que le bonheur des hommes ne soit qu’un rêve, cela est pourtant dur; que le mal soit irrévocable, éternel, impossible à changer, non! Pourquoi le philosophe qui travaille pour tous regarde-t-il autour de lui? voilà le tort. Le moindre insecte qui passe devant ses yeux lui cache le soleil: allons-y donc plus hardiment; la république, il nous faut ce mot-là. Et quand ce ne serait qu’un mot, c’est quelque chose, puisque les peuples se lèvent quand il traverse l’air... Ah! bonjour, Léon.
624Entre le prieur de Capoue.
626Je viens de la foire de Montolivet.
628Était-ce beau? Te voilà aussi, Pierre? Assieds-toi donc; j’ai à te parler.
631C’était très beau, et je me suis assez amusé, sauf certaine contrariété un peu trop forte que j’ai quelque peine à digérer.
633Bah! qu’est-ce que c’est donc?
635Figurez-vous que j’étais entré dans une boutique pour prendre un verre de limonade...—Mais non, cela est inutile, je suis un sot de m’en souvenir.
637Que diable as-tu sur le cœur? tu parles comme une âme en peine.
639Ce n’est rien; un méchant propos, rien de plus. Il n’y a aucune importance à attacher à tout cela.
641Un propos? sur qui? sur toi?
643Non pas sur moi précisément. Je me soucierais bien d’un propos sur moi!
645Sur qui donc? Allons! parle, si tu veux.
647J’ai tort; on ne se souvient pas de ces choses-là, quand on sait la différence d’un honnête homme à un Salviati.
649Salviati? Qu’a dit cette canaille?
651C’est un misérable, tu as raison. Qu’importe ce qu’il peut dire! Un homme sans pudeur, un valet de cour, qui, à ce qu’on raconte, a pour femme la plus grande dévergondée! Allons! voilà qui est fait, je n’y penserai pas davantage.
653Penses-y et parle, Léon; c’est-à-dire que cela me démange de lui couper les oreilles. De qui a-t-il médit? De nous? de mon père? Ah! sang du Christ, je ne l’aime guère, ce Salviati. Il faut que je sache cela, entends-tu?
655Si tu y tiens, je te le dirai. Il s’est exprimé devant moi, dans une boutique, d’une manière vraiment offensante sur le compte de notre sœur.
657O mon Dieu! Dans quels termes? Allons! parle donc!
659Dans les termes les plus grossiers.
661Diable de prêtre que tu es! tu me vois hors de moi d’impatience, et tu cherches tes mots! Dis les choses comme elles sont; parbleu! un mot est un mot; il n’y a pas de bon Dieu qui tienne.
663Pierre, Pierre! tu manques à ton frère.
665Il a dit qu’il coucherait avec elle, voilà son mot, et qu’elle le lui avait promis.
667Qu’elle couch... Ah! mort de mort, de mille morts! Quelle heure est-il?
669Où vas-tu? Allons! es-tu fait de salpêtre? Qu’as-tu à faire de cette épée? tu en as une au côté.
671Je n’ai rien à faire; allons dîner; le dîner est servi.
673Le portail d’une église.
674Entrent Lorenzo et Valori.
676Comment se fait-il que le duc n’y vienne pas? Ah! monsieur, quelle satisfaction pour un chrétien que ces pompes magnifiques de l’Église romaine! quel homme peut y être insensible? L’artiste ne trouve-t-il pas là le paradis de son cœur? le guerrier, le prêtre et le marchand n’y rencontrent-ils pas tout ce qu’ils aiment? Cette admirable harmonie des orgues, ces tentures éclatantes de velours et de tapisseries, ces tableaux des premiers maîtres, les parfums tièdes et suaves que balancent les encensoirs, et les chants délicieux de ces voix argentines, tout cela peut choquer, par son ensemble mondain, le moine sévère et ennemi du plaisir; mais rien n’est plus beau, selon moi, qu’une religion qui se fait aimer par de pareils moyens. Pourquoi les prêtres voudraient-ils servir un Dieu jaloux? La religion n’est pas un oiseau de proie; c’est une colombe compatissante qui plane doucement sur tous les rêves et sur tous les amours.
678Sans doute; ce que vous dites là est parfaitement vrai, et parfaitement faux, comme tout au monde.
679Tebaldeo Freccia, s’approchant de Valori.
680Ah! monseigneur, qu’il est doux de voir un homme tel que Votre Éminence parler ainsi de la tolérance et de l’enthousiasme sacré! Pardonnez à un citoyen obscur, qui brûle de ce feu divin, de vous remercier de ce peu de paroles que je viens d’entendre. Trouver sur les lèvres d’un honnête homme ce qu’on a soi-même dans le cœur, c’est le plus grand des bonheurs qu’on puisse désirer.
682N’êtes-vous pas le petit Freccia?
684Mes ouvrages ont peu de mérite; je sais mieux aimer les arts que je ne sais les exercer. Ma jeunesse tout entière s’est passée dans les églises. Il me semble que je ne puis admirer ailleurs Raphaël et notre divin Buonarotti. Je demeure alors durant des journées devant leurs ouvrages, dans une extase sans égale. Le chant de l’orgue me révèle leur pensée, et me fait pénétrer dans leur âme; je regarde les personnages de leurs tableaux si saintement agenouillés, et j’écoute, comme si les cantiques du chœur sortaient de leurs bouches entr’ouvertes; des bouffées d’encens aromatique passent entre eux et moi dans une vapeur légère; je crois y voir la gloire de l’artiste; c’est aussi une triste et douce fumée, et qui ne serait qu’un parfum stérile, si elle ne montait à Dieu.
686Vous êtes un vrai cœur d’artiste! venez à mon palais, et ayez quelque chose sous votre manteau quand vous y viendrez. Je veux que vous travailliez pour moi.
688C’est trop d’honneur que me fait Votre Éminence. Je suis un desservant bien humble de la sainte religion de la peinture.
690Pourquoi remettre vos offres de service? Vous avez, il me semble, un cadre dans les mains.
692Il est vrai; mais je n’ose le montrer à de si grands connaisseurs. C’est une esquisse bien pauvre d’un rêve magnifique.
694Vous faites le portrait de vos rêves? Je ferai poser pour vous quelques-uns des miens.
696Réaliser des rêves, voilà la vie du peintre. Les plus grands ont représenté les leurs dans toute leur force, et sans y rien changer. Leur imagination était un arbre plein de sève; les bourgeons s’y métamorphosaient sans peine en fleurs, et les fleurs en fruits; bientôt ces fruits mûrissaient à un soleil bienfaisant, et, quand ils étaient mûrs, ils se détachaient d’eux-mêmes et tombaient sur la terre sans perdre un seul grain de leur poussière virginale. Hélas! les rêves des artistes médiocres sont des plantes difficiles à nourrir, et qu’on arrose de larmes bien amères pour les faire bien peu prospérer.
697Il montre son tableau.
699Sans compliment, cela est beau; non pas du premier mérite, il est vrai: pourquoi flatterais-je un homme qui ne se flatte pas lui-même? Mais votre barbe n’est pas poussée, jeune homme.
701Est-ce un paysage ou un portrait? De quel côté faut-il le regarder, en long ou en large?
703Votre Seigneurie se rit de moi. C’est la vue du Campo-Santo.
705Combien y a-t-il d’ici à l’immortalité?
707Il est mal à vous de plaisanter cet enfant. Voyez comme ses grands yeux s’attristent à chacune de vos paroles.
709L’immortalité, c’est la foi. Ceux à qui Dieu a donné des ailes y arrivent en souriant.
711Tu parles comme un élève de Raphaël.
713Seigneur, c’était mon maître. Ce que j’ai appris vient de lui.
715Viens chez moi; je te ferai peindre la Mazzafirra toute nue.
717Je ne respecte point mon pinceau, mais je respecte mon art: je ne puis faire le portrait d’une courtisane.
719Ton Dieu s’est bien donné la peine de la faire; tu peux bien te donner celle de la peindre. Veux-tu me faire une vue de Florence?
723Comment t’y prendrais-tu?
725Je me placerais à l’orient, sur la rive gauche de l’Arno. C’est de cet endroit que la perspective est la plus large et la plus agréable.
727Tu peindrais Florence, les places, les maisons et les rues?
731Pourquoi donc ne peux-tu peindre une courtisane, si tu peux peindre un mauvais lieu?
733On ne m’a point encore appris à parler ainsi de ma mère.
735Qu’appelles-tu ta mère?
739Alors tu n’es qu’un bâtard, car ta mère n’est qu’une catin.
741Une blessure sanglante peut engendrer la corruption dans le corps le plus sain; mais des gouttes précieuses du sang de ma mère sort une plante odorante qui guérit tous les maux. L’art, cette fleur divine, a quelquefois besoin du fumier pour engraisser le sol qui la porte.
743Comment entends-tu ceci?
745Les nations paisibles et heureuses ont quelquefois brillé d’une clarté pure, mais faible. Il y a plusieurs cordes à la harpe des anges; le zéphir peut murmurer sur les plus faibles, et tirer de leur accord une harmonie suave et délicieuse; mais la corde d’argent ne s’ébranle qu’au passage du vent du nord. C’est la plus belle et la plus noble; et cependant le toucher d’une rude main lui est favorable. L’enthousiasme est frère de la souffrance.
747C’est-à-dire qu’un peuple malheureux fait les grands artistes. Je me ferai volontiers l’alchimiste de ton alambic; les larmes des peuples y retombent en perles. Par la mort du diable! tu me plais. Les familles peuvent se désoler, les nations mourir de misère, cela échauffe la cervelle de monsieur! Admirable poète! comment arranges-tu tout cela avec ta piété?
749Je ne ris point du malheur des familles: je dis que la poésie est la plus douce des souffrances, et qu’elle aime ses sœurs. Je plains les peuples malheureux; mais je crois, en effet, qu’ils font les grands artistes: les champs de bataille font pousser les moissons, les terres corrompues engendrent le blé céleste.
751Ton pourpoint est usé; en veux-tu un à ma livrée?
753Je n’appartiens à personne; quand la pensée veut être libre, le corps doit l’être aussi.
755J’ai envie de dire à mon valet de chambre de te donner des coups de bâton.
757Pourquoi, monseigneur?
759Parce que cela me passe par la tête. Es-tu boiteux de naissance ou par accident?
761Je ne suis pas boiteux; que voulez-vous dire par-là?
763Tu es boiteux ou tu es fou.
765Pourquoi, monseigneur? vous vous riez de moi.
767Si tu n’étais pas boiteux, comment resterais-tu, à moins d’être fou, dans une ville où, en l’honneur de tes idées de liberté, le premier valet d’un Médicis peut te faire assommer sans qu’on y trouve à redire?
769J’aime ma mère Florence; c’est pourquoi je reste chez elle. Je sais qu’un citoyen peut être assassiné en plein jour et en pleine rue, selon le caprice de ceux qui la gouvernent; c’est pourquoi je porte ce stylet à ma ceinture.
771Frapperais-tu le duc si le duc te frappait, comme il lui est arrivé souvent de commettre, par partie de plaisir, des meurtres facétieux?
773Je le tuerais s’il m’attaquait.
777Pourquoi m’en voudrait-on? je ne fais de mal à personne. Je passe les journées à l’atelier. Le dimanche, je vais à l’Annonciade ou à Sainte-Marie; les moines trouvent que j’ai de la voix; ils me mettent une robe blanche et une calotte rouge, et je fais ma partie dans les chœurs, quelquefois un petit solo: ce sont les seules occasions où je vais en public. Le soir, je vais chez ma maîtresse, et quand la nuit est belle, je la passe sur son balcon. Personne ne me connaît, et je ne connais personne: à qui ma vie ou ma mort peut-elle être utile?
779Es-tu républicain? aimes-tu les princes?
781Je suis artiste; j’aime ma mère et ma maîtresse.
783Viens demain à mon palais, je veux te faire faire un tableau d’importance pour le jour de mes noces.
785Chez la marquise de Cibo.
787Oui, je suivrai tes ordres, Farnèsed! Que ton commissaire apostolique s’enferme avec sa probité dans le cercle étroit de son office, je remuerai d’une main ferme la terre glissante sur laquelle il n’ose marcher. Tu attends cela de moi, je l’ai compris, et j’agirai sans parler, comme tu as commandé. Tu as deviné qui j’étais lorsque tu m’as placé auprès d’Alexandre sans me revêtir d’aucun titre qui me donnât quelque pouvoir sur lui. C’est d’un autre qu’il se défiera, en m’obéissant à son insu. Qu’il épuise sa force contre des ombres d’hommes gonflés d’une ombre de puissance, je serai l’anneau invisible qui l’attachera, pieds et poings liés, à la chaîne de fer dont Rome et César tiennent les deux bouts. Si mes yeux ne me trompent pas, c’est dans cette maison qu’est le marteau dont je me servirai. Alexandre aime ma belle-sœur: que cet amour l’ait flattée, cela est croyable; ce qui peut en résulter est douteux; mais ce qu’elle en veut faire, c’est là ce qui est certain pour moi. Qui sait jusqu’où pourrait aller l’influence d’une femme exaltée, même sur cet homme grossier, sur cette armure vivante? Un si doux péché pour une si belle cause, cela est tentant, n’est-il pas vrai, Ricciarda? Presser ce cœur de lion sur ton faible cœur tout percé de flèches saignantes, comme celui de saint Sébastien; parler, les yeux en pleurs, pendant que le tyran adoré passera ses rudes mains dans ta chevelure dénouée; faire jaillir d’un rocher l’étincelle sacrée, cela valait bien le petit sacrifice de l’honneur conjugal, et de quelques autres bagatelles. Florence y gagnerait tant, et ces bons maris n’y perdent rien! Mais il ne fallait pas me prendre pour confesseur.1 note
dLe pape Paul III. (*Note de l’auteur.*)
788La voici qui s’avance, son livre de prières à la main. Aujourd’hui donc tout va s’éclaircir; laisse seulement tomber ton secret dans l’oreille du prêtre: le courtisan pourra bien en profiter; mais, en conscience, il n’en dira rien.
789Entre la marquise de Cibo.
790Le Cardinal, s’asseyant.
792La marquise s’agenouille auprès de lui sur son prie-Dieu.
794Bénissez-moi, mon père, parce que j’ai péché.
796Avez-vous dit votre Confiteor? Nous pouvons commencer, marquise.
798Je m’accuse de mouvements de colère, de doutes irréligieux et injurieux pour notre saint-père le pape.
802J’ai dit hier, dans une assemblée, à propos de l’évêque de Fano, que la sainte Église catholique était un lieu de débauche.
806J’ai écouté des discours contraires à la fidélité que j’ai jurée à mon mari.
808Qui vous a tenu ces discours?
810J’ai lu une lettre écrite dans la même pensée.
812Qui vous a écrit cette lettre?
814Je m’accuse de ce que j’ai fait, et non de ce qu’ont fait les autres.
816Ma fille, vous devez me répondre, si vous voulez que je puisse vous donner l’absolution en toute sécurité. Avant tout, dites-moi si vous avez répondu à cette lettre.
818J’y ai répondu de vive voix, mais non par écrit.
822J’ai accordé à la personne qui m’avait écrit la permission de me voir comme elle le demandait.
824Comment s’est passée cette entrevue?
826Je me suis accusée déjà d’avoir écouté des discours contraires à mon honneur.
828Comment y avez-vous répondu?
830Comme il convient à une femme qui se respecte.
832N’avez-vous point laissé entrevoir qu’on finirait par vous persuader?
836Avez-vous annoncé à la personne dont il s’agit la résolution de ne plus écouter de semblables discours à l’avenir?
840Cette personne vous plaît-elle?
842Mon cœur n’en sait rien, j’espère.
844Avez-vous averti votre mari?
846Non, mon père. Une honnête femme ne doit point troubler son ménage par des récits de cette sorte.
848Ne me cachez-vous rien? Ne s’est-il rien passé entre vous et la personne dont il s’agit, que vous hésitiez à me confier?
852Pas un regard tendre? pas un baiser pris à la dérobée?
856Cela est-il sûr, ma fille?
858Mon beau-frère, il me semble que je n’ai pas l’habitude de mentir devant Dieu.
860Vous avez refusé de me dire le nom que je vous ai demandé tout à l’heure; je ne puis cependant vous donner l’absolution sans le savoir.
862Pourquoi cela? Lire une lettre peut être un péché, mais non pas une signature. Qu’importe le nom à la chose?
864Il importe plus que vous ne pensez.
866Malaspina, vous en voulez trop savoir. Refusez-moi l’absolution, si vous voulez; je prendrai pour confesseur le premier prêtre venu, qui me la donnera.
869Quelle violence, marquise! Est-ce que je ne sais pas que c’est du duc que vous voulez parler?
871Du duc!—Eh bien! si vous le savez, pourquoi voulez-vous me le faire dire?
873Pourquoi refusez-vous de le dire? Cela m’étonne.
875Et qu’en voulez-vous faire, vous, mon confesseur? Est-ce pour le répéter à mon mari que vous tenez si fort à l’entendre? Oui, cela est bien certain; c’est un tort que d’avoir pour confesseur un de ses parents. Le ciel m’est témoin qu’en m’agenouillant devant vous, j’oublie que je suis votre belle-sœur; mais vous prenez soin de me le rappeler. Prenez garde, Cibo, prenez garde à votre salut éternel, tout cardinal que vous êtes.
877Revenez donc à cette place, marquise; il n’y a pas tant de mal que vous croyez.
881Qu’un confesseur doit tout savoir, parce qu’il peut tout diriger, et qu’un beau-frère ne doit rien dire, à certaines conditions.
885Non, non, je me trompe; ce n’était pas ce mot-là que je voulais employer. Je voulais dire que le duc est puissant, qu’une rupture avec lui peut nuire aux plus riches familles; mais qu’un secret d’importance entre des mains expérimentées peut devenir une source de biens abondante.
887Une source de biens!—des mains expérimentées!—Je reste là, en vérité, comme une statue. Que couves-tu, prêtre, sous ces paroles ambiguës? Il y a certains assemblages de mots qui passent par instants sur vos lèvres, à vous autres; on ne sait qu’en penser.
889Revenez donc vous asseoir là, Ricciarda. Je ne vous ai point encore donné l’absolution.
891Parlez toujours; il n’est pas prouvé que j’en veuille.
892Le Cardinal, se levant.
893Prenez garde à vous, marquise! Quand on veut me braver en face, il faut avoir une armure solide et sans défaut; je ne veux point menacer; je n’ai pas un mot à vous dire: prenez un autre confesseur.
896Cela est inouï. S’en aller en serrant les poings, les yeux enflammés de colère! Parler de mains expérimentées, de direction à donner à certaines choses! Eh mais! qu’y a-t-il donc? Qu’il voulût pénétrer mon secret pour en informer mon mari, je le conçois; mais, si ce n’est pas là son but, que veut-il donc faire de moi? la maîtresse du duc? Tout savoir, dit-il, et tout diriger! cela n’est pas possible; il y a quelque autre mystère plus sombre et plus inexplicable là-dessous; Cibo ne ferait pas un pareil métier. Non! cela est sûr; je le connais. C’est bon pour Lorenzaccio; mais lui! il faut qu’il ait quelque sourde pensée, plus vaste que cela et plus profonde. Ah! comme les hommes sortent d’eux-mêmes tout à coup après dix ans de silence! Cela est effrayant.
897Maintenant, que ferai-je? Est-ce que j’aime Alexandre? Non, je ne l’aime pas, non, assurément; j’ai dit que non dans ma confession, et je n’ai pas menti. Pourquoi Laurent est-il à Massa? Pourquoi le duc me presse-t-il? Pourquoi ai-je répondu que je ne voulais plus le voir? pourquoi?—Ah! pourquoi y a-t-il dans tout cela un aimant, un charme inexplicable qui m’attire?
898Elle ouvre sa fenêtre.
899Que tu es belle, Florence, mais que tu es triste! Il y a là plus d’une maison où Alexandre est entré la nuit, couvert de son manteau; c’est un libertin, je le sais.—Et pourquoi est-ce que tu te mêles à tout cela, toi, Florence? Qui est-ce donc que j’aime? Est-ce toi, ou est-ce lui?
901Madame, Son Altesse vient d’entrer dans la cour.
903Cela est singulier; ce Malaspina m’a laissée toute tremblante.
904Au palais des Soderini.
905Marie Soderini, Catherine, Lorenzo, assis.
906Catherine, tenant un livre.
907Quelle histoire vous lirai-je, ma mère?
909Ma Cattina se moque de sa pauvre mère. Est-ce que je comprends rien à tes livres latins?
911Celui-ci n’est point en latin, mais il en est traduit. C’est l’histoire romaine.
913Je suis très fort sur l’histoire romaine. Il y avait une fois un jeune gentilhomme nommé Tarquin le fils.
915Ah! c’est une histoire de sang.
917Pas du tout; c’est un conte de fées. Brutus était un fou, un monomane, et rien de plus. Tarquin était un duc plein de sagesse, qui allait voir en pantoufles si les petites filles dormaient bien.
919Dites-vous aussi du mal de Lucrèce?
921Elle s’est donné le plaisir du péché et la gloire du trépas. Elle s’est laissé prendre toute vive comme une alouette au piège, et puis elle s’est fourré bien gentiment son petit couteau dans le ventre.
923Si vous méprisez les femmes, pourquoi affectez-vous de les rabaisser devant votre mère et votre sœur?
925Je vous estime, vous et elle. Hors de là, le monde me fait horreur.
927Sais-tu le rêve que j’ai eu cette nuit, mon enfant?
931Ce n’était point un rêve, car je ne dormais pas. J’étais seule dans cette grande salle; ma lampe était loin de moi, sur cette table auprès de la fenêtre. Je songeais aux jours où j’étais heureuse, aux jours de ton enfance, mon Lorenzino. Je regardais cette nuit obscure, et je me disais: il ne rentrera qu’au jour, lui qui passait autrefois les nuits à travailler. Mes yeux se remplissaient de larmes, et je secouais la tête en les sentant couler. J’ai entendu tout d’un coup marcher lentement dans la galerie; je me suis retournée; un homme vêtu de noir venait à moi, un livre sous le bras: c’était toi, Renzo: «Comme tu reviens de bonne heure!» me suis-je écriée. Mais le spectre s’est assis auprès de la lampe, sans me répondre; il a ouvert son livre, et j’ai reconnu mon Lorenzino d’autrefois.
937Quand s’en est-il allé?
939Quand tu as tiré la cloche ce matin en rentrant.
941Mon spectre, à moi! Et il s’en est allé quand je suis rentré?
943Il s’est levé d’un air mélancolique, et s’est effacé comme une vapeur du matin.
945Catherine, Catherine, lis-moi l’histoire de Brutus.
947Qu’avez-vous? vous tremblez de la tête aux pieds.
949Ma mère, asseyez-vous ce soir à la place où vous étiez cette nuit, et si mon spectre revient, dites-lui qu’il verra bientôt quelque chose qui l’étonnera.
952C’est mon oncle Bindo et Baptista Venturi.
953Bindo et Venturi entrent.
955Je viens tenter un dernier effort.
957Nous vous laissons; puissiez-vous réussir!
958Elle sort avec Catherine.
960Lorenzo, pourquoi ne démens-tu pas l’histoire scandaleuse qui court sur ton compte?
964On dit que tu t’es évanoui à la vue d’une épée.
966Le croyez-vous, mon oncle?
968Je t’ai vu faire des armes à Rome; mais cela ne m’étonnerait pas que tu devinsses plus vil qu’un chien, au métier que tu fais ici.
970L’histoire est vraie: je me suis évanoui. Bonjour, Venturi. A quel taux sont vos marchandises? comment va le commerce?
972Seigneur, je suis à la tête d’une fabrique de soie, mais c’est me faire une injure que de m’appeler marchand.
974C’est vrai. Je voulais dire seulement que vous aviez contracté au collège l’habitude innocente de vendre de la soie.
976J’ai confié au seigneur Venturi les projets qui occupent en ce moment tant de familles à Florence. C’est un digne ami de la liberté, et j’entends, Lorenzo, que vous le traitiez comme tel. Le temps de plaisanter est passé. Vous nous avez dit quelquefois que cette confiance extrême que le duc vous témoigne n’était qu’un piège de votre part. Cela est-il vrai ou faux? Êtes-vous des nôtres, ou n’en êtes-vous pas? voilà ce qu’il nous faut savoir. Toutes les grandes familles voient bien que le despotisme des Médicis n’est ni juste ni tolérable. De quel droit laisserions-nous s’élever paisiblement cette maison orgueilleuse sur les ruines de nos privilèges? La capitulation n’est point observée. La puissance de l’Allemagne se fait sentir de jour en jour d’une manière plus absolue. Il est temps d’en finir, et de rassembler les patriotes. Répondez-vous à cet appel?
978Qu’en dites-vous, seigneur Venturi? Parlez, parlez, voilà mon oncle qui reprend haleine; saisissez cette occasion, si vous aimez votre pays.
980Seigneur, je pense de même, et je n’ai pas un mot à ajouter.
982Pas un mot? pas un beau petit mot bien sonore? Vous ne connaissez pas la véritable éloquence. On tourne une grande période autour d’un beau petit mot, pas trop court ni trop long, et rond comme une toupie; on rejette son bras gauche en arrière, de manière à faire faire à son manteau des plis pleins d’une dignité tempérée par la grâce; on lâche sa période qui se déroule comme une corde ronflante, et la petite toupie s’échappe avec un murmure délicieux. On pourrait presque la ramasser dans le creux de la main, comme les enfants des rues.
984Tu es un insolent! Réponds, ou sors d’ici.
986Je suis des vôtres, mon oncle. Ne voyez-vous pas à ma coiffure que je suis républicain dans l’âme? Regardez comme ma barbe est coupée. N’en doutez pas un seul instant, l’amour de la patrie respire dans mes vêtements les plus cachés.
987On sonne à la porte d’entrée; la cour se remplit de pages et de chevaux.
992Quel excès de faveur, mon prince! Vous daignez visiter un pauvre serviteur en personne?
994Quels sont ces hommes-là? J’ai à te parler.
996J’ai l’honneur de présenter à Votre Altesse mon oncle Bindo Altoviti, qui regrette qu’un long séjour à Naples ne lui ait pas permis de se jeter plus tôt à vos pieds. Cet autre seigneur est l’illustre Baptista Venturi, qui fabrique, il est vrai, de la soie, mais qui n’en vend point. Que la présence inattendue d’un si grand prince dans cette humble maison ne vous trouble pas, mon cher oncle, ni vous non plus, digne Venturi. Ce que vous demandez vous sera accordé, ou vous serez en droit de dire que mes supplications n’ont aucun crédit auprès de mon gracieux souverain.
998Que demandez-vous, Bindo?
1000Altesse, je suis désolé que mon neveu...
1002Le titre d’ambassadeur à Rome n’appartient à personne en ce moment. Mon oncle se flattait de l’obtenir de vos bontés. Il n’est pas dans Florence un seul homme qui puisse soutenir la comparaison avec lui, dès qu’il s’agit du dévouement et du respect qu’on doit aux Médicis.
1004En vérité, Renzino? Eh bien! mon cher Bindo, voilà qui est dit. Viens demain matin au palais.
1006Altesse, je suis confondu. Comment reconnaître?...
1008Le seigneur Venturi, bien qu’il ne vende point de soie, demande un privilège pour ses fabriques.
1012Vos armoiries sur la porte, avec le brevet. Accordez-le-lui, monseigneur, si vous aimez ceux qui vous aiment.
1014Voilà qui est bon. Est-ce fini? Allez, messieurs; la paix soit avec vous.
1016Altesse!... vous me comblez de joie,... je ne puis exprimer...
1017Le Duc, à ses gardes.
1018Qu’on laisse passer ces deux personnes.
1019Bindo, sortant, bas à Venturi.
1020C’est un tour infâme.
1022Qu’est-ce que vous ferez?
1024Que diable veux-tu que je fasse? Je suis nommé.
1035Parce que cela fera tort aux autres.
1037Ma foi, non, elle m’ennuie déjà. Dis-moi donc, mignon, quelle est donc cette belle femme qui arrange ces fleurs sur cette fenêtre? Voilà longtemps que je la vois sans cesse en passant.
1041Là-bas, en face, dans le palais.
1045Rien? Appelles-tu rien ces bras-là! Quelle Vénus, entrailles du diable!
1049Je veux parler à cette voisine-là. Eh, parbleu! si je ne me trompe, c’est Catherine Ginori.
1053Je la reconnais très bien; c’est ta tante. Peste! j’avais oublié cette figure-là. Amène-la donc souper.
1055Cela serait très difficile. C’est une vertu.
1057Allons donc! Est-ce qu’il y en a pour nous autres?
1059Je lui demanderai, si vous voulez, mais je vous avertis que c’est une pédante; elle parle latin.
1061Bon! elle ne fait pas l’amour en latin. Viens donc par ici; nous la verrons mieux de cette galerie.
1063Une autre fois, mignon;—à l’heure qu’il est, je n’ai pas de temps à perdre:—il faut que j’aille chez le Strozzi.
1065Quoi! chez ce vieux fou?
1067Oui, chez ce vieux misérable, chez cet infâme. Il paraît qu’il ne peut se guérir de cette singulière lubie d’ouvrir sa bourse à toutes ces viles créatures qu’on nomme bannis, et que ces meurt-de-faim se réunissent chez lui tous les jours, avant de mettre leurs souliers et de prendre leurs bâtons. Maintenant, mon projet est d’aller au plus vite manger le dîner de ce vieux gibier de potence, et de lui renouveler l’assurance de ma cordiale amitié. J’aurai ce soir quelque bonne histoire à vous conter, quelque charmante petite fredaine qui pourra faire lever de bonne heure demain matin quelques-unes de toutes ces canailles.
1069Que je suis heureux de t’avoir, mignon! J’avoue que je ne comprends pas comment ils te reçoivent.
1071Bon! si vous saviez comme cela est aisé de mentir impudemment au nez d’un butor! Cela prouve bien que vous n’avez jamais essayé. A propos, ne m’avez-vous pas dit que vous vouliez donner votre portrait, je ne sais plus à qui? J’ai un peintre à vous amener; c’est un protégé.
1073Bon, bon; mais pense à ta tante. C’est pour elle que je suis venu te voir: le diable m’emporte! tu as une tante qui me revient.
1077Je te dis de parler de moi à ta tante.
1079Une salle du palais des Strozzi.
1080Philippe Strozzi, le prieur, Louise, occupée à travailler; Lorenzo, couché sur un sofa.
1082Dieu veuille qu’il n’en soit rien! Que de haines inextinguibles, implacables, n’ont pas commencé autrement! Un propos! la fumée d’un repas jasant sur les lèvres épaisses d’un débauché! voilà les guerres de famille, voilà comme les couteaux se tirent. On est insulté, et on tue; on a tué, et on est tué. Bientôt les haines s’enracinent; on berce les fils dans les cercueils de leurs aïeux, et des générations entières sortent de terre l’épée à la main.
1084J’ai peut-être eu tort de me souvenir de ce méchant propos et de ce maudit voyage à Montolivet; mais le moyen d’endurer ces Salviati?
1086Ah! Léon, Léon, je te le demande, qu’y aurait-il de changé pour Louise et pour nous-mêmes, si tu n’avais rien dit à mes enfants? La vertu d’une Strozzi ne peut-elle oublier un mot d’un Salviati? L’habitant d’un palais de marbre doit-il savoir les obscénités que la populace écrit sur ses murs? Qu’importe le propos d’un Julien? Ma fille en trouvera-t-elle moins un honnête mari? ses enfants la respecteront-ils moins? M’en souviendrai-je, moi, son père, en lui donnant le baiser du soir? Où en sommes-nous, si l’insolence du premier venu tire du fourreau des épées comme les nôtres? Maintenant tout est perdu; voilà Pierre furieux de tout ce que tu nous as conté. Il s’est mis en campagne; il est allé chez les Pazzi. Dieu sait ce qui peut arriver! Qu’il rencontre Salviati, voilà le sang répandu, le mien, mon sang sur le pavé de Florence! Ah! pourquoi suis-je père!
1088Si on m’eût rapporté un propos sur ma sœur, quel qu’il fût, j’aurais tourné le dos, et tout aurait été fini là; mais celui-là m’était adressé; il était si grossier, que je me suis figuré que le rustre ne savait de qui il parlait;—mais il le savait bien.
1090Oui, ils le savent, les infâmes! ils savent bien où ils frappent! Le vieux tronc d’arbre est d’un bois trop solide; ils ne viendraient pas l’entamer. Mais ils connaissent la fibre délicate qui tressaille dans ses entrailles lorsqu’on attaque son plus faible bourgeon. Ma Louise! ah! qu’est-ce donc que la raison? Les mains me tremblent à cette idée. Juste Dieu! La raison, est-ce donc la vieillesse?
1092Pierre est trop violent.
1094Pauvre Pierre! comme le rouge lui est monté au front! comme il a frémi en t’écoutant raconter l’insulte faite à sa sœur! C’est moi qui suis un fou, car je t’ai laissé dire. Pierre se promenait par la chambre à grands pas, inquiet, furieux, la tête perdue; il allait, il venait, comme moi maintenant. Je le regardais en silence: c’est un si beau spectacle qu’un sang pur montant à un front sans reproche! O ma patrie! pensais-je, en voilà un, et c’est mon aîné. Ah! Léon, j’ai beau faire, je suis un Strozzi.
1096Il n’y a peut-être pas tant de danger que vous le pensez.—C’est un grand hasard s’il rencontre Salviati ce soir.—Demain nous verrons toutes les choses plus sagement.
1098N’en doute pas; Pierre le tuera, ou il se fera tuer.
1100Où sont-ils maintenant? Voilà la nuit; la ville se couvre de profondes ténèbres; ces rues sombres me font horreur;—le sang coule quelque part; j’en suis sûr.
1104A la manière dont mon Pierre est sorti, je suis sûr qu’il ne rentrera que vengé ou mort. Je l’ai vu décrocher son épée en fronçant le sourcil; il se mordait les lèvres, et les muscles de ses bras étaient tendus comme des arcs. Oui, oui, maintenant il meurt ou il est vengé; cela n’est pas douteux.
1106Remettez-vous, fermez cette fenêtre.
1108Eh bien! Florence, apprends-la donc à tes pavés, la couleur de mon noble sang! Il y a quarante de tes fils qui l’ont dans les veines. Et moi, le chef de cette famille immense, plus d’une fois encore ma tête blanche se penchera du haut de ces fenêtres, dans les angoisses paternelles! plus d’une fois ce sang, que tu bois peut-être à cette heure avec indifférence, séchera au soleil de tes places! Mais ne ris pas ce soir du vieux Strozzi, qui a peur pour son enfant. Sois avare de sa famille, car il viendra un jour où tu la compteras, où tu te mettras avec lui à la fenêtre, et où le cœur te battra aussi lorsque tu entendras le bruit de nos épées.
1110Mon père! mon père! vous me faites peur.
1111Le prieur, bas à Louise.
1112N’est-ce pas Thomas qui rôde sous ces lanternes? il m’a semblé le reconnaître à sa petite taille. Le voilà parti.
1114Pauvre ville! où les pères attendent ainsi le retour de leurs enfants! Pauvre patrie! pauvre patrie! Il y en a bien d’autres à cette heure qui ont pris leur manteau et leur épée pour s’enfoncer dans cette nuit obscure; et ceux qui les attendent ne sont point inquiets; ils savent qu’ils mourront demain de misère, s’ils ne meurent de froid cette nuit. Et nous, dans ces palais somptueux, nous attendons qu’on nous insulte pour tirer nos épées! Le propos d’un ivrogne nous transporte de colère, et disperse dans ces sombres rues nos fils et nos amis! Mais les malheurs publics ne secouent pas la poussière de nos armes. On croit Philippe Strozzi un honnête homme, parce qu’il fait le bien sans empêcher le mal; et maintenant, moi, père, que ne donnerais-je pas pour qu’il y eût au monde un être capable de me rendre mon fils et de punir juridiquement l’insulte faite à ma fille! Mais pourquoi empêcherait-on le mal qui m’arrive, quand je n’ai pas empêché celui qui arrive aux autres, moi qui en avais le pouvoir? Je me suis courbé sur des livres, et j’ai rêvé pour ma patrie ce que j’admirais dans l’antiquité. Les murs criaient vengeance autour de moi, et je me bouchais les oreilles pour m’enfoncer dans mes méditations; il a fallu que la tyrannie vînt me frapper au visage pour me faire dire: Agissons! et ma vengeance a des cheveux gris.
1115Entrent Pierre, Thomas et François Pazzi.
1117C’est fait; Salviati est mort.
1120Quelle horreur! tu es couvert de sang.
1122Nous l’avons attendu au coin de la rue des Archers; François a arrêté son cheval; Thomas l’a frappé à la jambe, et moi...
1124Tais-toi! tais-toi! tu me fais frémir; tes yeux sortent de leurs orbites; tes mains sont hideuses; tout ton corps tremble, et tu es pâle comme la mort.
1126Tu es beau, Pierre, tu es grand comme la vengeance.
1128Qui dit cela? Te voilà ici, toi, Lorenzaccio!
1129Il s’approche de son père.
1130Quand donc fermerez-vous votre porte à ce misérable? ne savez-vous donc pas ce que c’est, sans compter l’histoire de son duel avec Maurice?
1132C’est bon, je sais tout cela. Si Lorenzo est ici, c’est que j’ai de bonnes raisons pour l’y recevoir. Nous en parlerons en temps et lieu.
1133Pierre, entre ses dents.
1134Hum! des raisons pour recevoir cette canaille? Je pourrais bien en trouver, un de ces matins, une très bonne aussi pour le faire sauter par les fenêtres. Dites ce que vous voudrez, j’étouffe dans cette chambre de voir une pareille lèpre se traîner sur nos fauteuils.
1136Allons, paix! tu es un écervelé! Dieu veuille que ton coup de ce soir n’ait pas de mauvaises suites pour nous! Il faut commencer par te cacher.
1138Me cacher! Et au nom de tous les saints, pourquoi me cacherais-je?
1140En sorte que vous l’avez frappé à l’épaule? Dites-moi donc un peu...
1141Il l’entraîne dans l’embrasure d’une fenêtre; tous deux s’entretiennent à voix basse.
1143Non, mon père, je ne me cacherai pas. L’insulte a été publique, il nous l’a faite au milieu d’une place. Moi, je l’ai assommé au milieu d’une rue, et il me convient demain matin de le raconter à toute la ville. Depuis quand se cache-t-on pour avoir vengé son honneur? Je me promènerais volontiers l’épée nue, et sans en essuyer une goutte de sang.
1145Viens par ici, il faut que je te parle. Tu n’es pas blessé, mon enfant? tu n’as rien reçu dans tout cela?
1148Le Duc, à demi-nu; Tebaldeo, faisant son portrait; Giomo, joue de la guitare.
1150Quand je mourrai, mon échanson,
1151Porte mon cœur à ma maîtresse;
1152Qu’elle envoie au diable la messe,
1153La prêtraille et les oraisons.
1154Les pleurs ne sont que de l’eau claire:
1155Dis-lui qu’elle éventre un tonneau;
1156Qu’on entonne un chœur sur ma bière,
1157J’y répondrai du fond de mon tombeau.
1159Je savais bien que j’avais quelque chose à te demander. Dis-moi, Hongrois, que t’avait donc fait ce garçon que je t’ai vu bâtonner tantôt d’une si joyeuse manière?
1161Ma foi, je ne saurais le dire, ni lui non plus.
1163Pourquoi? Est-ce qu’il est mort?
1165C’est un gamin d’une maison voisine; tout à l’heure, en passant, il m’a semblé qu’on l’enterrait.
1167Quand mon Giomo frappe, il frappe ferme.
1169Cela vous plaît à dire; je vous ai vu tuer un homme d’un coup plus d’une fois.
1171Tu crois? J’étais donc gris? Quand je suis en pointe de gaîté, tous mes moindres coups sont mortels. Qu’as-tu donc, petit? est-ce que la main te tremble? tu louches terriblement.
1173Rien, monseigneur, plaise à Votre Altesse.
1176Cela avance-t-il? Êtes-vous content de mon protégé?
1177Il prend la cotte de mailles du duc sur le sofa.
1178Vous avez là une jolie cotte de mailles, mignon! Mais cela doit être bien chaud.
1180En vérité, si elle me gênait, je n’en porterais pas. Mais c’est du fil d’acier; la lime la plus aiguë n’en pourrait ronger une maille, et en même temps c’est léger comme de la soie. Il n’y a peut-être pas la pareille dans toute l’Europe; aussi je ne la quitte guère; jamais, pour mieux dire.
1182C’est très léger, mais très solide. Croyez-vous cela à l’épreuve du stylet?
1186Au fait, j’y réfléchis à présent; vous la portez toujours sous votre pourpoint. L’autre jour, à la chasse, j’étais en croupe derrière vous, et en vous tenant à bras-le-corps, je la sentais très bien. C’est une prudente habitude.
1188Ce n’est pas que je me méfie de personne; comme tu dis, c’est une habitude,—pure habitude de soldat.
1190Votre habit est magnifique. Quel parfum que ces gants! Pourquoi donc posez-vous à moitié nu? Cette cotte de mailles aurait fait son effet dans votre portrait; vous avez eu tort de la quitter.
1192C’est le peintre qui l’a voulu; cela vaut toujours mieux, d’ailleurs, de poser le cou découvert: regarde les antiques.
1194Où diable est ma guitare? Il faut que je fasse un second dessus à Giomo.
1197Altesse, je n’en ferai pas davantage aujourd’hui.
1199Que fait donc Lorenzo? Le voilà en contemplation devant le puits qui est au milieu du jardin: ce n’est pas là, il me semble, qu’il devrait chercher sa guitare.
1201Donne-moi mes habits. Où est donc ma cotte de mailles?
1203Je ne la trouve pas; j’ai beau chercher: elle s’est envolée.
1205Renzino la tenait il n’y a pas cinq minutes; il l’aura jetée dans un coin en s’en allant, selon sa louable coutume de paresseux.
1207Cela est incroyable; pas plus de cotte de mailles que sur ma main.
1209Allons, tu rêves! cela est impossible.
1211Voyez vous-même, Altesse; la chambre n’est pas si grande!
1213Renzo la tenait là, sur ce sofa.
1215Qu’as-tu donc fait de ma cotte? nous ne pouvons plus la trouver.
1217Je l’ai remise où elle était. Attendez; non, je l’ai posée sur ce fauteuil; non, c’était sur le lit. Je n’en sais rien; mais j’ai trouvé ma guitare.
1218Il chante en s’accompagnant.
1219Bonjour, madame l’abbesse...
1221Dans le puits du jardin, apparemment? car vous étiez penché dessus tout à l’heure d’un air tout à fait absorbé.
1223Cracher dans un puits pour faire des ronds est mon plus grand bonheur. Après boire et dormir, je n’ai pas d’autre occupation.
1225Bonjour, bonjour, abbesse de mon cœur.
1227Cela est inouï que cette cotte se trouve perdue! Je crois que je ne l’ai pas ôtée deux fois dans ma vie, si ce n’est pour me coucher.
1229Laissez donc, laissez donc. N’allez-vous pas faire un valet de chambre d’un fils de pape? Vos gens la trouveront.
1231Que le diable t’emporte! c’est toi qui l’as égarée.
1233Si j’étais duc de Florence, je m’inquiéterais d’autre chose que de mes cottes. A propos, j’ai parlé de vous à ma chère tante. Tout est au mieux; venez donc vous asseoir un peu ici que je vous parle à l’oreille.
1235Cela est singulier, au moins; la cotte de mailles est enlevée.
1238Il s’assoit à côté de Lorenzo.
1240Quitter la compagnie pour aller cracher dans le puits, cela n’est pas naturel. Je voudrais retrouver cette cotte de mailles, pour m’ôter de la tête une vieille idée qui se rouille de temps en temps. Bah! un Lorenzaccio! La cotte est sous quelque fauteuil.
1242Entre Salviati, couvert de sang et boitant; deux hommes le soutiennent.
1244Alexandre de Médicis! ouvre ta fenêtre, et regarde un peu comme on traite tes serviteurs!
1245Le Duc, à la fenêtre.
1246Qui est là dans la boue? Qui se traîne aux murailles de mon palais avec ces cris épouvantables!
1248Les Strozzi m’ont assassiné; je vais mourir à ta porte.
1250Lesquels des Strozzi, et pourquoi?
1252Parce que j’ai dit que leur sœur était amoureuse de toi, mon noble duc. Les Strozzi ont trouvé leur sœur insultée parce que j’ai dit que tu lui plaisais; trois d’entre eux m’ont assassiné. J’ai reconnu Pierre et Thomas; je ne connais pas le troisième.
1254Fais-toi monter ici; par Hercule! les meurtriers passeront la nuit en prison, et on les pendra demain matin.
1255Salviati entre dans le palais.
1256Fin de l’acte deuxième.
1257La chambre à coucher de Lorenzo.
1258Lorenzo, Scoronconcolo, faisant des armes.
1260Maître, as-tu assez du jeu?
1262Non; crie plus fort. Tiens, pare celle-ci! tiens, meurs! tiens, misérable!
1264A l’assassin! on me tue! on me coupe la gorge!
1266Meurs! meurs! meurs!—Frappe donc du pied.
1268A moi, mes archers! au secours! on me tue! Lorenzo de l’enfer!
1270Meurs, infâme! Je te saignerai, pourceau, je te saignerai! Au cœur, au cœur! il est éventré.—Crie donc, frappe donc, tue donc! Ouvre-lui les entrailles! Coupons-le par morceaux, et mangeons, mangeons! J’en ai jusqu’au coude. Fouille dans la gorge, roule-le, roule! Mordons, mordons, et mangeons!
1272Scoronconcolo, s’essuyant le front.
1273Tu as inventé un rude jeu, maître, et tu y vas en vrai tigre; mille millions de tonnerres! tu rugis comme une caverne pleine de panthères et de lions.
1275O jour de sang, jour de mes noces! O soleil! soleil! il y a assez longtemps que tu es sec comme le plomb; tu te meurs de soif, soleil! son sang t’enivrera. O ma vengeance! qu’il y a longtemps que tes ongles poussent! O dents d’Ugolin! il vous faut le crâne, le crâne!
1277Es-tu en délire? As-tu la fièvre, ou es-tu toi-même un rêve?
1279Lâche, lâche,—ruffian,—le petit maigre, les pères, les filles,—des adieux, des adieux sans fin,—les rives de l’Arno pleines d’adieux!—les gamins l’écrivent sur les murs.—Ris, vieillard, ris dans ton bonnet blanc;—tu ne vois pas que mes ongles poussent?—Ah! le crâne! le crâne!
1282Maître, tu as un ennemi.
1283Il lui jette de l’eau à la figure.
1284Allons! maître, ce n’est pas la peine de tant te démener. On a des sentiments élevés ou on n’en a pas; je n’oublierai jamais que tu m’as fait avoir une certaine grâce sans laquelle je serais loin. Maître, si tu as un ennemi, dis-le, et je t’en débarrasserai sans qu’il y paraisse autrement.
1286Ce n’est rien; je te dis que mon seul plaisir est de faire peur à mes voisins.
1288Depuis que nous trépignons dans cette chambre, et que nous y mettons tout à l’envers, ils doivent être bien accoutumés à notre tapage. Je crois que tu pourrais égorger trente hommes dans ce corridor, et les rouler sur ton plancher, sans qu’on s’aperçût dans la maison qu’il s’y passe du nouveau. Si tu veux faire peur aux voisins, tu t’y prends mal. Ils ont eu peur la première fois, c’est vrai; mais maintenant ils se contentent d’enrager, et ne s’en mettent pas en peine jusqu’au point de quitter leurs fauteuils ou d’ouvrir leurs fenêtres.
1292Tu as un ennemi, maître. Ne t’ai-je pas vu frapper du pied la terre, et maudire le jour de ta naissance? N’ai-je pas des oreilles? Et, au milieu de toutes tes fureurs, n’ai-je pas entendu résonner distinctement un petit mot bien net; la vengeance? Tiens, maître, crois-moi, tu maigris;—tu n’as plus le mot pour rire comme devant;—crois-moi, il n’y a rien de si mauvaise digestion qu’une bonne haine. Est-ce que sur deux hommes au soleil il n’y en a pas toujours un dont l’ombre gêne l’autre? Ton médecin est dans ma gaine; laisse-moi te guérir.
1295Ce médecin-là t’a-t-il jamais guéri, toi?
1297Quatre ou cinq fois. Il y avait un jour à Padoue une petite demoiselle qui me disait...
1299Montre-moi cette épée. Ah! garçon, c’est une brave lame.
1301Essaye-la, et tu verras.
1303Tu as deviné mon mal,—j’ai un ennemi. Mais pour lui je ne me servirai pas d’une épée qui ait servi pour d’autres. Celle qui le tuera n’aura ici-bas qu’un baptême; elle gardera son nom.
1305Quel est le nom de l’homme?
1307Qu’importe? M’es-tu dévoué?
1309Pour toi, je remettrais le Christ en croix.
1311Je te le dis en confidence,—je ferai le coup dans cette chambre. Écoute bien, et ne te trompe pas. Si je l’abats du premier coup, ne t’avise pas de le toucher. Mais je ne suis pas plus gros qu’une puce, et c’est un sanglier. S’il se défend, je compte sur toi pour lui tenir les mains; rien de plus, entends-tu? c’est à moi qu’il appartient. Je t’avertirai en temps et lieu.
1315Entrent Philippe et Pierre.
1317Quand je pense à cela, j’ai envie de me couper la main droite. Avoir manqué cette canaille! un coup si juste, et l’avoir manqué! A qui n’était-ce pas rendre service que de faire dire aux gens: Il y a un Salviati de moins dans les rues? Mais le drôle a fait comme les araignées,—il s’est laissé tomber en repliant ses pattes crochues, et il a fait le mort de peur d’être achevé.
1319Que t’importe qu’il vive? ta vengeance n’en est que plus complète.
1321Oui, je le sais bien, voilà comme vous voyez les choses. Tenez, mon père, vous êtes bon patriote, mais encore meilleur père de famille: ne vous mêlez pas de tout cela.
1323Qu’as-tu encore en tête? Ne saurais-tu vivre un quart d’heure sans penser à mal?
1325Non, par l’enfer! je ne saurais vivre un quart d’heure tranquille dans cet air empoisonné. Le ciel me pèse sur la tête comme une voûte de prison, et il me semble que je respire dans les rues des quolibets et des hoquets d’ivrognes. Adieu, j’ai affaire à présent.
1329Pourquoi voulez-vous le savoir? Je vais chez les Pazzi.
1331Attends-moi donc, car j’y vais aussi.
1333Pas à présent, mon père; ce n’est pas un bon moment pour vous.
1335Parle-moi franchement.
1337Cela est entre nous. Nous sommes là une cinquantaine, les Ruccellai et d’autres, qui ne portons pas le bâtard dans nos entrailles.
1341Ainsi donc les avalanches se font quelquefois au moyen d’un caillou gros comme le bout du doigt.
1343Mais vous n’avez rien d’arrêté? pas de plan, pas de mesures prises? O enfants, enfants! jouer avec la vie et la mort! Des questions qui ont remué le monde! des idées qui ont blanchi des milliers de têtes, et qui les ont fait rouler comme des grains de sable sur les pieds du bourreau! des projets que la Providence elle-même regarde en silence et avec terreur, et qu’elle laisse achever à l’homme, sans oser y toucher! Vous parlez de tout cela en faisant des armes et en buvant un verre de vin d’Espagne, comme s’il s’agissait d’un cheval ou d’une mascarade! Savez-vous ce que c’est qu’une république, que l’artisan au fond de son atelier, que le laboureur dans son champ, que le citoyen sur la place, que la vie entière d’un royaume? le bonheur des hommes, Dieu de justice! O enfants, enfants! savez-vous compter sur vos doigts?
1345Un bon coup de lancette guérit tous les maux.
1347Guérir! guérir! Savez-vous que le plus petit coup de lancette doit être donné par le médecin? Savez-vous qu’il faut une expérience longue comme la vie, et une science grande comme le monde, pour tirer du bras d’un malade une goutte de sang? N’étais-je pas offensé aussi, la nuit dernière, lorsque tu avais mis ton épée nue sous ton manteau? Ne suis-je pas le père de ma Louise, comme tu es son frère? N’était-ce pas une juste vengeance? Et cependant sais-tu ce qu’elle m’a coûté? Ah! les pères savent cela, mais non les enfants. Si tu es père un jour, nous en parlerons.
1349Vous qui savez aimer, vous devriez savoir haïr.
1351Qu’ont donc fait à Dieu ces Pazzi? Ils invitent leurs amis à venir conspirer, comme on invite à jouer aux dés, et les amis, en entrant dans leur cour, glissent dans le sang de leurs grands-pèrese. Quelle soif ont donc leurs épées? Que voulez-vous donc, que voulez-vous?1 note
eVoir la conspiration des Pazzi. (*Note de l’auteur.*)
1353Et pourquoi vous démentir vous-même? Ne vous ai-je pas entendu cent fois dire ce que nous disons? Ne savons-nous pas ce qui vous occupe, quand vos domestiques voient à leur lever vos fenêtres éclairées des flambeaux de la veille? Ceux qui passent les nuits sans dormir ne meurent pas silencieux.
1355Où en viendrez-vous? réponds-moi.
1357Les Médicis sont une peste. Celui qui est mordu par un serpent n’a que faire d’un médecin; il n’a qu’à se brûler la plaie.
1359Et quand vous aurez renversé ce qui est, que voulez-vous mettre à la place?
1361Nous sommes toujours sûrs de ne pas trouver pire.
1363Je vous le dis, comptez sur vos doigts.
1365Les têtes d’une hydre sont faciles à compter.
1367Et vous voulez agir? cela est décidé?
1369Nous voulons couper les jarrets aux meurtriers de Florence.
1371Cela est irrévocable? vous voulez agir?
1373Adieu, mon père; laissez-moi aller seul.
1375Depuis quand le vieil aigle reste-t-il dans le nid, quand ses aiglons vont à la curée? O mes enfants! ma brave et belle jeunesse! vous qui avez la force que j’ai perdue, vous qui êtes aujourd’hui ce qu’était le jeune Philippe, laissez-le avoir vieilli pour vous! Emmène-moi, mon fils, je vois que vous allez agir. Je ne vous ferai pas de longs discours, je ne dirai que quelques mots; il peut y avoir quelque chose de bon dans cette tête grise: deux mots, et ce sera fait. Je ne radote pas encore; je ne vous serai pas à charge; ne pars pas sans moi, mon enfant; attends que je prenne mon manteau.
1377Venez, mon noble père; nous baiserons le bas de votre robe. Vous êtes notre patriarche, venez voir marcher au soleil les rêves de votre vie. La liberté est mûre; venez, vieux jardinier de Florence, voir sortir de terre la plante que vous aimez.
1380Un officier allemand et des soldats; Thomas Strozzi, au milieu d’eux.
1382Si nous ne le trouvons pas chez lui, nous le trouverons chez les Pazzi.
1384Va ton train, et ne sois pas en peine; tu sauras ce qu’il en coûte.
1386Pas de menace; j’exécute les ordres du duc, et n’ai rien à souffrir de personne.
1388Imbécile! qui arrête un Strozzi sur la parole d’un Médicis!
1389Il se forme un groupe autour d’eux.
1391Pourquoi arrêtez-vous ce seigneur? nous le connaissons bien, c’est le fils de Philippe.
1393Lâche-le; nous répondons pour lui.
1395Oui, oui, nous répondons pour les Strozzi. Laisse-le aller, ou prends garde à tes oreilles.
1397Hors de là, canaille! laissez passer la justice du duc, si vous n’aimez pas les coups de hallebarde.
1398Pierre et Philippe arrivent.
1400Qu’y a-t-il? quel est ce tapage? Que fais-tu là, Thomas?
1402Empêche-le, Philippe, il veut emmener ton fils en prison.
1404En prison? et sur quel ordre?
1406En prison? sais-tu à qui tu as affaire?
1408Qu’on saisisse cet homme!
1409Les soldats arrêtent Pierre.
1411Lâchez-moi, misérables, ou je vous éventre comme des pourceaux!
1413Sur quel ordre agissez-vous, monsieur?
1414L’officier, montrant l’ordre du duc.
1415Voilà mon mandat. J’ai ordre d’arrêter Pierre et Thomas Strozzi.
1416Les soldats repoussent le peuple, qui leur jette des cailloux.
1418De quoi nous accuse-t-on? qu’avons-nous fait? Aidez-moi, mes amis; rossons cette canaille.
1419Il tire son épée. Un autre détachement de soldats arrive.
1421Venez ici; prêtez-moi main-forte.
1423En marche! et le premier qui approche de trop près, un coup de pique dans le ventre! Cela leur apprendra à se mêler de leurs affaires.
1425On n’a pas le droit de m’arrêter sans un ordre des Huit. Je me soucie bien des ordres d’Alexandre! Où est l’ordre des Huit?
1427C’est devant eux que nous vous menons.
1429Si c’est devant eux, je n’ai rien à dire. De quoi suis-je accusé?
1431Comment, Philippe, tu laisses emmener tes enfants au tribunal des Huit?
1433Répondez donc, de quoi suis-je accusé?
1435Cela ne me regarde pas.
1436Les soldats sortent avec Pierre et Thomas.
1438N’ayez aucune inquiétude, mon père; les Huit me renverront souper à la maison, et le bâtard en sera pour ses frais de justice.
1439Philippe, seul, s’asseyant sur un banc.
1440J’ai beaucoup d’enfants, mais pas pour longtemps, si cela va si vite. Où en sommes-nous donc si une vengeance aussi juste que le ciel que voilà est clair est punie comme un crime! Eh quoi! les deux aînés d’une famille vieille comme la ville, emprisonnés comme des voleurs de grand chemin! la plus grossière insulte châtiée, un Salviati frappé, seulement frappé, et des hallebardes en jeu! Sors donc du fourreau, mon épée. Si le saint appareil des exécutions judiciaires devient la cuirasse des ruffians et des ivrognes, que la hache et le poignard, cette arme des assassins, protègent l’homme de bien. O Christ! la justice devenue une entremetteuse, l’honneur des Strozzi souffleté en place publique, et un tribunal répondant des quolibets d’un rustre! Un Salviati jetant à la plus noble famille de Florence son gant taché de vin et de sang, et, lorsqu’on le châtie, tirant pour se défendre le coupe-tête du bourreau! Lumière du soleil! j’ai parlé, il n’y a pas un quart d’heure, contre les idées de révolte, et voilà le pain qu’on me donne à manger, avec mes paroles de paix sur les lèvres! Allons! mes bras, remuez; et toi, vieux corps courbé par l’âge et par l’étude, redresse-toi pour l’action!
1443Demandes-tu l’aumône, Philippe, assis au coin de cette rue?
1445Je demande l’aumône à la justice des hommes; je suis un mendiant affamé de justice, et mon honneur est en haillons.
1447Quel changement va donc s’opérer dans le monde, et quelle robe nouvelle va revêtir la nature, si le masque de la colère s’est posé sur le visage auguste et paisible du vieux Philippe? O mon père! quelles sont ces plaintes? pour qui répands-tu sur la terre les joyaux les plus précieux qu’il y ait sous le soleil, les larmes d’un homme sans peur et sans reproche?
1449Il faut nous délivrer des Médicis, Lorenzo. Tu es un Médicis toi-même, mais seulement par ton nom; si je t’ai bien connu, si la hideuse comédie que tu joues m’a trouvé impassible et fidèle spectateur, que l’homme sorte de l’histrion. Si tu as jamais été quelque chose d’honnête, sois-le aujourd’hui. Pierre et Thomas sont en prison.
1451Oui, oui, je sais cela.
1453Est-ce là ta réponse? Est-ce là ton visage, homme sans épée?
1455Que veux-tu? dis-le, et tu auras alors ma réponse.
1457Agir! Comment? je n’en sais rien. Quel moyen employer, quel levier mettre sous cette citadelle de mort, pour la soulever et la pousser dans le fleuve? quoi faire, que résoudre, quels hommes aller trouver? je ne puis le savoir encore. Mais agir, agir, agir! O Lorenzo! le temps est venu. N’es-tu pas diffamé, traité de chien et de sans-cœur? Si je t’ai tenu, en dépit de tout, ma porte ouverte, ma main ouverte, mon cœur ouvert, parle, et que je voie si je me suis trompé. Ne m’as-tu pas parlé d’un homme qui s’appelle aussi Lorenzo, et qui se cache derrière le Lorenzo que voilà? Cet homme n’aime-t-il pas sa patrie, n’est-il pas dévoué à ses amis? Tu le disais, et je l’ai cru. Parle, parle, le temps est venu.
1459Si je ne suis pas tel que vous le désirez, que le soleil me tombe sur la tête!
1461Ami, rire d’un vieillard désespéré, cela porte malheur; si tu dis vrai, à l’action! J’ai de toi des promesses qui engageraient Dieu lui-même, et c’est sur ces promesses que je t’ai reçu. Le rôle que tu joues est un rôle de boue et de lèpre, tel que l’enfant prodigue ne l’aurait pas joué dans un jour de démence; et cependant je t’ai reçu. Quand les pierres criaient à ton passage, quand chacun de tes pas faisait jaillir des mares de sang humain, je t’ai appelé du nom sacré d’ami, je me suis fait sourd pour te croire, aveugle pour t’aimer; j’ai laissé l’ombre de ta mauvaise réputation passer sur mon honneur, et mes enfants ont douté de moi en trouvant sur ma main la trace hideuse du contact de la tienne. Sois honnête, car je l’ai été; agis, car tu es jeune, et je suis vieux.
1463Pierre et Thomas sont en prison; est-ce là tout?
1465O ciel et terre! oui, c’est là tout. Presque rien, deux enfants de mes entrailles qui vont s’asseoir au banc des voleurs. Deux têtes que j’ai baisées autant de fois que j’ai de cheveux gris, et que je vais trouver demain matin clouées sur la porte de la forteresse; oui, c’est là tout, rien de plus, en vérité.
1467Ne me parle pas sur ce ton: je suis rongé d’une tristesse auprès de laquelle la nuit la plus sombre est une lumière éblouissante.
1468Il s’assoit près de Philippe.
1470Que je laisse mourir mes enfants, cela est impossible, vois-tu! On m’arracherait les bras et les jambes, que, comme le serpent, les morceaux mutilés de Philippe se rejoindraient encore et se lèveraient pour la vengeance. Je connais si bien tout cela! Les Huit! un tribunal d’hommes de marbre! une forêt de spectres, sur laquelle passe de temps en temps le vent lugubre du doute qui les agite pendant une minute, pour se résoudre en un mot sans appel. Un mot, un mot, ô conscience! Ces hommes-là mangent, ils dorment, ils ont des femmes et des filles! Ah! qu’ils tuent et qu’ils égorgent; mais pas mes enfants, pas mes enfants!
1472Pierre est un homme; il parlera, et il sera mis en liberté.
1474O mon Pierre, mon premier-né!
1476Rentrez chez vous, tenez-vous tranquille; ou faites mieux, quittez Florence. Je vous réponds de tout, si vous quittez Florence.
1478Moi, un banni! moi dans un lit d’auberge à mon heure dernière! O Dieu! tout cela pour une parole d’un Salviati!
1480Sachez-le, Salviati voulait séduire votre fille, mais non pas pour lui seul. Alexandre a un pied dans le lit de cet homme; il y exerce le droit du seigneur sur la prostitution.
1482Et nous n’agirons pas! O Lorenzo, Lorenzo! tu es un homme ferme, toi; parle-moi, je suis faible, et mon cœur est trop intéressé dans tout cela. Je m’épuise, vois-tu! j’ai trop réfléchi ici-bas; j’ai trop tourné sur moi-même, comme un cheval de pressoir; je ne vaux plus rien pour la bataille. Dis-moi ce que tu penses; je le ferai.
1484Rentrez chez vous, mon bon monsieur.
1486Voilà qui est certain, je vais aller chez les Pazzi; là sont cinquante jeunes gens tous déterminés. Ils ont juré d’agir; je leur parlerai noblement, comme un Strozzi et comme un père, et ils m’entendront. Ce soir j’inviterai à souper les quarante membres de ma famille; je leur raconterai ce qui m’arrive. Nous verrons, nous verrons! rien n’est encore fait. Que les Médicis prennent garde à eux! Adieu, je vais chez les Pazzi; aussi bien, j’y allais avec Pierre, quand on l’a arrêté.
1488Il y a plusieurs démons, Philippe; celui qui te tente en ce moment n’est pas le moins à craindre de tous.
1492Prends-y garde, c’est un démon plus beau que Gabriel: la liberté, la patrie, le bonheur des hommes, tous ces mots résonnent à son approche comme les cordes d’une lyre; c’est le bruit des écailles d’argent de ses ailes flamboyantes. Les larmes de ses yeux fécondent la terre, et il tient à la main la palme des martyrs. Ses paroles épurent l’air autour de ses lèvres; son vol est si rapide, que nul ne peut dire où il va. Prends-y garde! une fois dans ma vie je l’ai vu traverser les cieux. J’étais courbé sur mes livres; le toucher de sa main a fait frémir mes cheveux comme une plume légère. Que je l’aie écouté ou non, n’en parlons pas.
1494Je ne te comprends qu’avec peine, et je ne sais pourquoi j’ai peur de te comprendre.
1496N’avez-vous dans la tête que cela: délivrer vos fils? Mettez la main sur la conscience; quelque autre pensée plus vaste, plus terrible, ne vous entraîne-t-elle pas comme un chariot étourdissant au milieu de cette jeunesse?
1498Eh bien! oui, que l’injustice faite à ma famille soit le signal de la liberté. Pour moi, et pour tous, j’irai!
1500Prends garde à toi, Philippe, tu as pensé au bonheur de l’humanité.
1502Que veut dire ceci? Es-tu dedans comme dehors une vapeur infecte? Toi qui m’as parlé d’une liqueur précieuse dont tu étais le flacon, est-ce là ce que tu renfermes?
1504Je suis, en effet, précieux pour vous, car je tuerai Alexandre.
1508Moi, demain ou après-demain. Rentrez chez vous, tâchez de délivrer vos enfants; si vous ne le pouvez pas, laissez-leur subir une légère punition; je sais pertinemment qu’il n’y a pas d’autres dangers pour eux, et je vous répète que d’ici à quelques jours il n’y aura pas plus d’Alexandre de Médicis à Florence qu’il n’y a de soleil à minuit.
1510Quand cela serait vrai, pourquoi aurais-je tort de penser à la liberté? Ne viendra-t-elle pas quand tu auras fait ton coup, si tu le fais?
1512Philippe, Philippe, prends garde à toi. Tu as soixante ans de vertu sur ta tête grise; c’est un enjeu trop cher pour le jouer aux dés.
1514Si tu caches sous ces sombres paroles quelque chose que je puisse entendre, parle; tu m’irrites singulièrement.
1516Tel que tu me vois, Philippe, j’ai été honnête. J’ai cru à la vertu, à la grandeur humaine, comme un martyr croit à son Dieu. J’ai versé plus de larmes sur la pauvre Italie que Niobé sur ses filles.
1520Ma jeunesse a été pure comme l’or. Pendant vingt ans de silence, la foudre s’est amoncelée dans ma poitrine; et il faut que je sois réellement une étincelle du tonnerre, car tout à coup, une certaine nuit que j’étais assis dans les ruines du colisée antique, je ne sais pourquoi, je me levai; je tendis vers le ciel mes bras trempés de rosée, et je jurai qu’un des tyrans de ma patrie mourrait de ma main. J’étais un étudiant paisible, et je ne m’occupais alors que des arts et des sciences, et il m’est impossible de dire comment cet étrange serment s’est fait en moi. Peut-être est-ce là ce qu’on éprouve quand on devient amoureux.
1522J’ai toujours eu confiance en toi, et cependant je crois rêver.
1524Et moi aussi. J’étais heureux alors; j’avais le cœur et les mains tranquilles; mon nom m’appelait au trône, et je n’avais qu’à laisser le soleil se lever et se coucher pour voir fleurir autour de moi toutes les espérances humaines. Les hommes ne m’avaient fait ni bien ni mal; mais j’étais bon, et, pour mon malheur éternel, j’ai voulu être grand. Il faut que je l’avoue: si la Providence m’a poussé à la résolution de tuer un tyran, quel qu’il fût, l’orgueil m’y a poussé aussi. Que te dirais-je de plus? Tous les Césars du monde me faisaient penser à Brutus.
1526L’orgueil de la vertu est un noble orgueil. Pourquoi t’en défendrais-tu?
1528Tu ne sauras jamais, à moins d’être fou, de quelle nature est la pensée qui m’a travaillé. Pour comprendre l’exaltation fiévreuse qui a enfanté en moi le Lorenzo qui te parle, il faudrait que mon cerveau et mes entrailles fussent à nu sous un scalpel. Une statue qui descendrait de son piédestal pour marcher parmi les hommes sur la place publique serait peut-être semblable à ce que j’ai été le jour où j’ai commencé à vivre avec cette idée: il faut que je sois un Brutus.
1530Tu m’étonnes de plus en plus.
1532J’ai voulu d’abord tuer Clément VII; je n’ai pu le faire, parce qu’on m’a banni de Rome avant le temps. J’ai recommencé mon ouvrage avec Alexandre. Je voulais agir seul, sans le secours d’aucun homme. Je travaillais pour l’humanité; mais mon orgueil restait solitaire au milieu de tous mes rêves philanthropiques. Il fallait donc entamer par la ruse un combat singulier avec mon ennemi. Je ne voulais pas soulever les masses, ni conquérir la gloire bavarde d’un paralytique comme Cicéron; je voulais arriver à l’homme, me prendre corps à corps avec la tyrannie vivante, la tuer, et après cela porter mon épée sanglante sur la tribune, et laisser la fumée du sang d’Alexandre monter au nez des harangueurs, pour réchauffer leur cervelle ampoulée.
1534Quelle tête de fer as-tu, ami! quelle tête de fer!
1536La tâche que je m’imposais était rude avec Alexandre. Florence était, comme aujourd’hui, noyée de vin et de sang. L’empereur et le pape avaient fait un duc d’un garçon boucher. Pour plaire à mon cousin, il fallait arriver à lui porté par les larmes des familles; pour devenir son ami, et acquérir sa confiance, il fallait baiser sur ses lèvres épaisses tous les restes de ses orgies. J’étais pur comme un lis, et cependant je n’ai pas reculé devant cette tâche. Ce que je suis devenu à cause de cela, n’en parlons pas. Tu dois comprendre que j’ai souffert, et il y a des blessures dont on ne lève pas l’appareil impunément. Je suis devenu vicieux, lâche, un objet de honte et d’opprobre; qu’importe? ce n’est pas de cela qu’il s’agit.
1538Tu baisses la tête; tes yeux sont humides.
1540Non, je ne rougis point; les masques de plâtre n’ont point de rougeur au service de la honte. J’ai fait ce que j’ai fait. Tu sauras seulement que j’ai réussi dans mon entreprise. Alexandre viendra bientôt dans un certain lieu d’où il ne sortira pas debout. Je suis au terme de ma peine, et sois certain, Philippe, que le buffle sauvage, quand le bouvier l’abat sur l’herbe, n’est pas entouré de plus de filets, de plus de nœuds coulants que je n’en ai tissu autour de mon bâtard. Ce cœur, jusques auquel une armée ne serait pas parvenue en un an, il est maintenant à nu sous ma main; je n’ai qu’à laisser tomber mon stylet pour qu’il y entre. Tout sera fait. Maintenant, sais-tu ce qui m’arrive, et ce dont je veux t’avertir?
1542Tu es notre Brutus si tu dis vrai.
1544Je me suis cru un Brutus, mon pauvre Philippe; je me suis souvenu du bâton d’or couvert d’écorce. Maintenant je connais les hommes et je te conseille de ne pas t’en mêler.
1548Ah! vous avez vécu tout seul, Philippe. Pareil à un fanal éclatant, vous êtes resté immobile au bord de l’océan des hommes, et vous avez regardé dans les eaux la réflexion de votre propre lumière; du fond de votre solitude, vous trouviez l’océan magnifique sous le dais splendide des cieux; vous ne comptiez pas chaque flot, vous ne jetiez pas la sonde; vous étiez plein de confiance dans l’ouvrage de Dieu. Mais moi, pendant ce temps-là, j’ai plongé; je me suis enfoncé dans cette mer houleuse de la vie; j’en ai parcouru toutes les profondeurs, couvert de ma cloche de verre; tandis que vous admiriez la surface, j’ai vu les débris des naufrages, les ossements et les Léviathans.
1550Ta tristesse me fend le cœur.
1552C’est parce que je vous vois tel que j’ai été, et sur le point de faire ce que j’ai fait, que je vous parle ainsi. Je ne méprise point les hommes; le tort des livres et des historiens est de nous les montrer différents de ce qu’ils sont. La vie est comme une cité; on peut y rester cinquante ou soixante ans sans voir autre chose que des promenades et des palais; mais il ne faut pas entrer dans les tripots, ni s’arrêter, en rentrant chez soi, aux fenêtres des mauvais quartiers. Voilà mon avis, Philippe; s’il s’agit de sauver tes enfants, je te dis de rester tranquille; c’est le meilleur moyen pour qu’on te les renvoie après une petite semonce. S’il s’agit de tenter quelque chose pour les hommes, je te conseille de te couper les bras, car tu ne seras pas longtemps à t’apercevoir qu’il n’y a que toi qui en aies.
1554Je conçois que le rôle que tu joues t’ait donné de pareilles idées. Si je te comprends bien, tu as pris, dans un but sublime, une route hideuse, et tu crois que tout ressemble à ce que tu as vu.
1556Je me suis réveillé de mes rêves, rien de plus. Je te dis le danger d’en faire. Je connais la vie, et c’est une vilaine cuisine, sois-en persuadé. Ne mets pas la main là dedans, si tu respectes quelque chose.
1558Arrête; ne brise pas comme un roseau mon bâton de vieillesse. Je crois à tout ce que tu appelles des rêves; je crois à la vertu, à la pudeur et à la liberté.
1560Et me voilà dans la rue, moi, Lorenzaccio! et les enfants ne me jettent pas de la boue! Les lits des filles sont encore chauds de ma sueur, et les pères ne prennent pas, quand je passe, leurs couteaux et leurs balais pour m’assommer! Au fond de ces dix mille maisons que voilà, la septième génération parlera encore de la nuit où j’y suis entré, et pas une ne vomit à ma vue un valet de charrue qui me fende en deux comme une bûche pourrie! L’air que vous respirez, Philippe, je le respire; mon manteau de soie bariolé traîne paresseusement sur le sable fin des promenades; pas une goutte de poison ne tombe dans mon chocolat; que dis-je? ô Philippe! les mères pauvres soulèvent honteusement le voile de leurs filles quand je m’arrête au seuil de leurs portes; elles me laissent voir leur beauté avec un sourire plus vil que le baiser de Judas, tandis que moi, pinçant le menton de la petite, je serre les poings de rage en remuant dans ma poche quatre ou cinq méchantes pièces d’or.
1562Que le tentateur ne méprise pas le faible; pourquoi tenter lorsque l’on doute?
1564Suis-je un Satan? Lumière du ciel! je m’en souviens encore, j’aurais pleuré avec la première fille que j’ai séduite si elle ne s’était mise à rire. Quand j’ai commencé à jouer mon rôle de Brutus moderne, je marchais dans mes habits neufs de la grande confrérie du vice comme un enfant de dix ans dans l’armure d’un géant de la fable. Je croyais que la corruption était un stigmate, et que les monstres seuls le portaient au front. J’avais commencé à dire tout haut que mes vingt années de vertu étaient un masque étouffant; ô Philippe! j’entrai alors dans la vie, et je vis qu’à mon approche tout le monde en faisait autant que moi; tous les masques tombaient devant mon regard; l’humanité souleva sa robe, et me montra, comme à un adepte digne d’elle, sa monstrueuse nudité. J’ai vu les hommes tels qu’ils sont, et je me suis dit: Pour qui est-ce donc que je travaille? Lorsque je parcourais les rues de Florence, avec mon fantôme à mes côtés, je regardais autour de moi, je cherchais les visages qui me donnaient du cœur, et je me demandais: Quand j’aurai fait mon coup, celui-là en profitera-t-il? J’ai vu les républicains dans leurs cabinets; je suis entré dans les boutiques; j’ai écouté et j’ai guetté. J’ai recueilli les discours des gens du peuple; j’ai vu l’effet que produisait sur eux la tyrannie; j’ai bu dans les banquets patriotiques le vin qui engendre la métaphore et la prosopopée; j’ai avalé entre deux baisers les larmes les plus vertueuses; j’attendais toujours que l’humanité me laissât voir sur sa face quelque chose d’honnête. J’observais comme un amant observe sa fiancée en attendant le jour des noces.
1566Si tu n’as vu que le mal, je te plains, mais je ne puis te croire. Le mal existe, mais non pas sans le bien; comme l’ombre existe, mais non sans la lumière.
1568Tu ne veux voir en moi qu’un mépriseur d’hommes: c’est me faire injure. Je sais parfaitement qu’il y en a de bons; mais à quoi servent-ils? que font-ils? comment agissent-ils? Qu’importe que la conscience soit vivante, si le bras est mort? Il y a de certains côtés par où tout devient bon: un chien est un ami fidèle; on peut trouver en lui le meilleur des serviteurs, comme on peut voir aussi qu’il se roule sur les cadavres et que la langue avec laquelle il lèche son maître sent la charogne d’une lieue. Tout ce que j’ai à voir, moi, c’est que je suis perdu, et que les hommes n’en profiteront pas plus qu’ils ne me comprendront.
1570Pauvre enfant, tu me navres le cœur! Mais si tu es honnête, quand tu auras délivré ta patrie, tu le redeviendras. Cela réjouit mon vieux cœur, Lorenzo, de penser que tu es honnête; alors tu jetteras ce déguisement hideux qui te défigure, et tu redeviendras d’un métal aussi pur que les statues de bronze d’Harmodius et d’Aristogiton.
1572Philippe, Philippe, j’ai été honnête. La main qui a soulevé une fois le voile de la vérité ne peut plus le laisser retomber; elle reste immobile jusqu’à la mort, tenant toujours ce voile terrible, et l’élevant de plus en plus au-dessus de la tête de l’homme, jusqu’à ce que l’ange du sommeil éternel lui bouche les yeux.
1574Toutes les maladies se guérissent; et le vice est une maladie aussi.
1576Il est trop tard. Je me suis fait à mon métier. Le vice a été pour moi un vêtement; maintenant il est collé à ma peau. Je suis vraiment un ruffian, et quand je plaisante sur mes pareils, je me sens sérieux comme la mort au milieu de ma gaieté. Brutus a fait le fou pour tuer Tarquin, et ce qui m’étonne en lui, c’est qu’il n’y ait pas laissé sa raison. Profite de moi, Philippe, voilà ce que j’ai à te dire: ne travaille pas pour ta patrie.
1578Si je te croyais, il me semble que le ciel s’obscurcirait pour toujours, et que ma vieillesse serait condamnée à marcher à tâtons. Que tu aies pris une route dangereuse, cela peut être; pourquoi ne pourrais-je en prendre une autre qui me mènerait au même point? Mon intention est d’en appeler au peuple, et d’agir ouvertement.
1580Prends garde à toi, Philippe; celui qui te le dit sait pourquoi il le dit. Prends le chemin que tu voudras, tu auras toujours affaire aux hommes.
1582Je crois à l’honnêteté des républicains.
1584Je te fais une gageure. Je vais tuer Alexandre; une fois mon coup fait, si les républicains se comportent comme ils le doivent, il leur sera facile d’établir une république, la plus belle qui ait jamais fleuri sur la terre. Qu’ils aient pour eux le peuple, et tout est dit. Je te gage que ni eux ni le peuple ne feront rien. Tout ce que je te demande, c’est de ne pas t’en mêler; parle, si tu le veux, mais prends garde à tes paroles, et encore plus à tes actions. Laisse-moi faire mon coup: tu as les mains pures, et moi, je n’ai rien à perdre.
1586Fais-le, et tu verras.
1588Soit,—mais souviens-toi de ceci. Vois-tu dans cette petite maison cette famille assemblée autour d’une table? ne dirait-on pas des hommes? Ils ont un corps, et une âme dans ce corps. Cependant, s’il me prenait envie d’entrer chez eux, tout seul, comme me voilà, et de poignarder leur fils aîné au milieu d’eux, il n’y aurait pas un couteau de levé sur moi.
1590Tu me fais horreur. Comment le cœur peut-il rester grand avec des mains comme les tiennes?
1592Viens, rentrons à ton palais, et tâchons de délivrer tes enfants.
1594Mais pourquoi tueras-tu le duc, si tu as des idées pareilles?
1596Pourquoi? tu le demandes?
1598Si tu crois que c’est un meurtre inutile à ta patrie, comment le commets-tu?
1600Tu me demandes cela en face? regarde-moi un peu. J’ai été beau, tranquille et vertueux.
1602Quel abîme! quel abîme tu m’ouvres!
1604Tu me demandes pourquoi je tue Alexandre? Veux-tu donc que je m’empoisonne, ou que je saute dans l’Arno? veux-tu donc que je sois un spectre, et qu’en frappant sur ce squelette,
1605Il frappe sa poitrine.
1606il n’en sorte aucun son? Si je suis l’ombre de moi-même, veux-tu donc que je m’arrache le seul fil qui rattache aujourd’hui mon cœur à quelques fibres de mon cœur d’autrefois? Songes-tu que ce meurtre, c’est tout ce qui me reste de ma vertu? Songes-tu que je glisse depuis deux ans sur un mur taillé à pic, et que ce meurtre est le seul brin d’herbe où j’aie pu cramponner mes ongles? Crois-tu donc que je n’aie plus d’orgueil, parce que je n’ai plus de honte? et veux-tu que je laisse mourir en silence l’énigme de ma vie? Oui, cela est certain, si je pouvais revenir à la vertu, si mon apprentissage de vice pouvait s’évanouir, j’épargnerais peut-être ce conducteur de bœufs. Mais j’aime le vin, le jeu et les filles; comprends-tu cela? Si tu honores en moi quelque chose, toi qui me parles, c’est mon meurtre que tu honores, peut-être justement parce que tu ne le ferais pas. Voilà assez longtemps, vois-tu, que les républicains me couvrent de boue et d’infamie; voilà assez longtemps que les oreilles me tintent, et que l’exécration des hommes empoisonne le pain que je mâche; j’en ai assez de me voir conspué par des lâches sans nom, qui m’accablent d’injures pour se dispenser de m’assommer, comme ils le devraient. J’en ai assez d’entendre brailler en plein vent le bavardage humain; il faut que le monde sache un peu qui je suis, et qui il est. Dieu merci! c’est peut-être demain que je tue Alexandre; dans deux jours j’aurai fini. Ceux qui tournent autour de moi avec des yeux louches, comme autour d’une curiosité monstrueuse apportée d’Amérique, pourront satisfaire leur gosier et vider leur sac à paroles. Que les hommes me comprennent ou non, qu’ils agissent ou n’agissent pas, j’aurai dit tout ce que j’ai à dire; je leur ferai tailler leur plume, si je ne leur fais pas nettoyer leurs piques, et l’humanité gardera sur sa joue le soufflet de mon épée marqué en traits de sang. Qu’ils m’appellent comme ils voudront, Brutus ou Érostrate, il ne me plaît pas qu’ils m’oublient. Ma vie entière est au bout de ma dague, et que la Providence retourne ou non la tête en m’entendant frapper, je jette la nature humaine à pile ou face sur la tombe d’Alexandre; dans deux jours les hommes comparaîtront devant le tribunal de ma volonté.
1608Tout cela m’étonne, et il y a dans tout ce que tu m’as dit des choses qui me font peine, et d’autres qui me font plaisir. Mais Pierre et Thomas sont en prison, et je ne saurais là-dessus m’en fier à personne qu’à moi-même. C’est en vain que ma colère voudrait ronger son frein; mes entrailles sont émues trop vivement; tu peux avoir raison, mais il faut que j’agisse; je vais rassembler mes parents.
1610Comme tu voudras; mais prends garde à toi. Garde-moi le secret, même avec tes amis, c’est tout ce que je demande.
1613Entre Catherine, lisant un billet.
1614«Lorenzo a dû vous parler de moi; mais qui pourrait vous parler dignement d’un amour pareil au mien? Que ma plume vous apprenne ce que ma bouche ne peut vous dire et ce que mon cœur voudrait signer de son sang.
1615«Alexandre de Médicis.»
1616Si mon nom n’était pas sur l’adresse, je croirais que le messager s’est trompé, et ce que je lis me fait douter de mes yeux.
1618O ma mère chérie! voyez ce qu’on m’écrit; expliquez-moi, si vous pouvez, ce mystère.
1620Malheureuse, malheureuse! il t’aime! Où t’a-t-il vue? où lui as-tu parlé?
1622Nulle part; un messager m’a apporté cela comme je sortais de l’église.
1624Lorenzo, dit-il, a dû te parler de lui? Ah! Catherine, avoir un fils pareil! Oui, faire de la sœur de sa mère la maîtresse du duc, non pas même la maîtresse, ô ma fille! Quels noms portent ces créatures! je ne puis le dire; oui, il manquait cela à Lorenzo. Viens, je veux lui porter cette lettre ouverte, et savoir devant Dieu comment il répondra.
1626Je croyais que le duc aimait;... pardon, ma mère; mais je croyais que le duc aimait la marquise de Cibo; on me l’avait dit...
1628Cela est vrai, il l’a aimée, s’il peut aimer.
1630Il ne l’aime plus? Ah! comment peut-on offrir sans honte un cœur pareil! Venez, ma mère; venez chez Lorenzo.
1632Donne-moi ton bras. Je ne sais ce que j’éprouve depuis quelques jours; j’ai eu la fièvre toutes les nuits: il est vrai que depuis trois mois elle ne me quitte guère. J’ai trop souffert, ma pauvre Catherine; pourquoi m’as-tu lu cette lettre? Je ne puis plus rien supporter. Je ne suis plus jeune, et cependant il me semble que je le redeviendrais à certaines conditions; mais tout ce que je vois m’entraîne vers la tombe. Allons! soutiens-moi, pauvre enfant; je ne te donnerai pas longtemps cette peine.
1635La Marquise, parée, devant un miroir.
1636Quand je pense que cela est, cela me fait l’effet d’une nouvelle qu’on m’apprendrait tout à coup. Quel précipice que la vie! Comment, il est déjà neuf heures, et c’est le duc que j’attends dans cette toilette! Qu’il en soit ce qu’il pourra, je veux essayer mon pouvoir.
1639Quelle parure, marquise! voilà des fleurs qui embaument.
1641Je ne puis vous recevoir, cardinal; j’attends une amie: vous m’excuserez.
1643Je vous laisse, je vous laisse. Ce boudoir dont j’aperçois la porte entr’ouverte là-bas, c’est un petit paradis. Irai-je vous y attendre?
1645Je suis pressée, pardonnez-moi. Non, pas dans mon boudoir; où vous voudrez.
1647Je reviendrai dans un moment plus favorable.
1650Pourquoi toujours le visage de ce prêtre? Quels cercles décrit donc autour de moi ce vautour à tête chauve, pour que je le trouve sans cesse derrière moi quand je me retourne? Est-ce que l’heure de ma mort serait proche?
1651Entre un page qui lui parle à l’oreille.
1652C’est bon, j’y vais. Ah! ce métier de servante, tu n’y es pas fait, pauvre cœur orgueilleux.
1654Le boudoir de la marquise.
1657C’est ma façon de penser; je t’aimerais ainsi.
1659Des mots, des mots, et rien de plus.
1661Vous autres, hommes, cela est si peu pour vous! Sacrifier le repos de ses jours, la sainte chasteté de l’honneur! quelquefois ses enfants même;—ne vivre que pour un seul être au monde; se donner, enfin, se donner, puisque cela s’appelle ainsi! Mais cela n’en vaut pas la peine: à quoi bon écouter une femme? une femme qui parle d’autre chose que de chiffons et de libertinage, cela ne se voit pas.
1663Vous rêvez tout éveillée.
1665Oui, par le ciel! oui, j’ai fait un rêve; hélas! les rois seuls n’en font jamais: toutes les chimères de leurs caprices se transforment en réalités, et leurs cauchemars eux-mêmes se changent en marbre! Alexandre! Alexandre! quel mot que celui-là: Je peux si je veux! Ah! Dieu lui-même n’en sait pas plus: devant ce mot, les mains des peuples se joignent dans une prière craintive, et le pâle troupeau des hommes retient son haleine pour écouter.
1667N’en parlons plus, ma chère, cela est fatigant.
1669Être un roi, sais-tu ce que c’est? Avoir au bout de son bras cent mille mains! Être le rayon du soleil qui sèche les larmes des hommes! Être le bonheur et le malheur! Ah! quel frisson mortel cela donne! Comme il tremblerait, ce vieux du Vatican, si tu ouvrais tes ailes, toi, mon aiglon! César est si loin! la garnison t’est si dévouée! Et d’ailleurs on égorge une armée et l’on n’égorge pas un peuple. Le jour où tu auras pour toi la nation tout entière, et où tu seras la tête d’un corps libre, où tu diras: Comme le doge de Venise épouse l’Adriatique, ainsi je mets mon anneau d’or au doigt de ma belle Florence, et ses enfants sont mes enfants... Ah! sais-tu ce que c’est qu’un peuple qui prend son bienfaiteur dans ses bras? Sais-tu ce que c’est que d’être porté comme un nourrisson chéri par le vaste océan des hommes? Sais-tu ce que c’est que d’être montré par un père à son enfant?
1671Je me soucie de l’impôt; pourvu qu’on le paye, que m’importe?
1673Mais enfin, on t’assassinera.—Les pavés sortiront de terre et t’écraseront. Ah! la postérité! N’as-tu jamais vu ce spectre-là au chevet de ton lit? Ne t’es-tu jamais demandé ce que penseront de toi ceux qui sont dans le ventre des vivants? Et tu vis, toi, il est encore temps! Tu n’as qu’un mot à dire. Te souviens-tu du père de la patrie? Va! cela est facile d’être un grand roi quand on est roi. Déclare Florence indépendante; réclame l’exécution du traité avec l’empire; tire ton épée et montre-la: ils te diront de la remettre au fourreau, que ses éclairs leur font mal aux yeux. Songe donc comme tu es jeune! Rien n’est décidé sur ton compte.—Il y a dans le cœur des peuples de larges indulgences pour les princes, et la reconnaissance publique est un profond fleuve d’oubli pour leurs fautes passées. On t’a mal conseillé, on t’a trompé.—Mais il est encore temps; tu n’as qu’à dire; tant que tu es vivant, la page n’est pas tournée dans le livre de Dieu.
1675Assez, ma chère, assez.
1677Ah! quand elle le sera! quand un misérable jardinier payé à la journée viendra arroser à contre-cœur quelques chétives marguerites autour du tombeau d’Alexandre;—quand les pauvres respireront gaiement l’air du ciel, et n’y verront plus planer le sombre météore de ta puissance;—quand ils parleront de toi en secouant la tête;—quand ils compteront autour de ta tombe les tombes de leurs parents,—es-tu sûr de dormir tranquille dans ton dernier sommeil?—Toi qui ne vas pas à la messe, et qui ne tiens qu’à l’impôt, es-tu sûr que l’éternité soit sourde, et qu’il n’y ait pas un écho de la vie dans le séjour hideux des trépassés? Sais-tu où vont les larmes des peuples quand le vent les emporte?
1679Tu as une jolie jambe.
1681Écoute-moi; tu es étourdi, je le sais; mais tu n’es pas méchant; non, sur Dieu, tu ne l’es pas, tu ne peux pas l’être. Voyons! fais-toi violence;—réfléchis un instant, un seul instant à ce que je te dis. N’y a-t-il rien dans tout cela? Suis-je décidément une folle?
1683Tout cela me passe bien par la tête; mais qu’est-ce que je fais donc de si mal? Je vaux bien mes voisins; je vaux, ma foi, mieux que le pape. Tu me fais penser aux Strozzi avec tous tes discours;—et tu sais que je les déteste. Tu veux que je me révolte contre César; César est mon beau-père, ma chère amie. Tu te figures que les Florentins ne m’aiment pas; je suis sûr qu’ils m’aiment, moi. Eh! parbleu! quand tu aurais raison, de qui veux-tu que j’aie peur?
1685Tu n’as pas peur de ton peuple,—mais tu as peur de l’empereur; tu as tué ou déshonoré des centaines de citoyens, et tu crois avoir tout fait quand tu mets une cotte de mailles sous ton habit.
1689Ah! je m’emporte; je dis ce que je ne veux pas dire. Mon ami, qui ne sait pas que tu es brave? Tu es brave comme tu es beau; ce que tu as fait de mal, c’est ta jeunesse, c’est ta tête,—que sais-je, moi? c’est le sang qui coule violemment dans ces veines brûlantes, c’est ce soleil étouffant qui nous pèse.—Je t’en supplie, que je ne sois pas perdue sans ressource; que mon nom, que mon pauvre amour pour toi ne soit pas inscrit sur une liste infâme. Je suis une femme, c’est vrai, et si la beauté est tout pour les femmes, bien d’autres valent mieux que moi. Mais n’as-tu rien, dis-moi,—dis-moi donc, toi! voyons! n’as-tu donc rien, rien là?
1690Elle lui frappe le cœur.
1692Quel démon! assois-toi donc là, ma petite.
1694Eh bien! oui, je veux bien l’avouer; oui, j’ai de l’ambition, non pas pour moi;—mais toi! toi et ma chère Florence! O Dieu! tu m’es témoin de ce que je souffre.
1696Tu souffres! qu’est-ce que tu as?
1698Non, je ne souffre pas. Écoute! écoute! Je vois que tu t’ennuies auprès de moi. Tu comptes les moments, tu détournes la tête; ne t’en va pas encore: c’est peut-être la dernière fois que je te vois. Écoute! je te dis que Florence t’appelle sa peste nouvelle, et qu’il n’y a pas une chaumière où ton portrait ne soit collé sur les murailles avec un coup de couteau dans le cœur. Que je sois folle, que tu me haïsses demain, que m’importe? tu sauras cela!
1700Malheur à toi, si tu joues avec ma colère!
1702Oui, malheur à moi! malheur à moi!
1704Une autre fois,—demain matin, si tu veux,—nous pourrons nous revoir et parler de cela. Ne te fâche pas si je te quitte à présent: il faut que j’aille à la chasse.
1706Oui, malheur à moi! malheur à moi!
1708Pourquoi? Tu as l’air sombre comme l’enfer. Pourquoi diable aussi te mêles-tu de politique? Allons! allons! ton petit rôle de femme, et de vraie femme, te va si bien! Tu es trop dévote; cela se formera. Aide-moi donc à remettre mon habit; je suis tout débraillé.
1711Le duc l’embrasse.—Entre le cardinal Cibo.
1713Ah!—Pardon, Altesse, je croyais ma sœur toute seule. Je suis un maladroit; c’est à moi d’en porter la peine. Je vous supplie de m’excuser.
1715Comment l’entendez-vous? Allons donc! Malaspina, voilà qui sent le prêtre. Est-ce que vous devez voir ces choses-là? Venez donc, venez donc; que diable est-ce que cela vous fait?
1716Ils sortent ensemble.
1717La Marquise, seule, tenant le portrait de son mari.
1718Où es-tu maintenant, Laurent? Il est midi passé; tu te promènes sur la terrasse, devant les grands marronniers. Autour de toi paissent tes génisses grasses; tes garçons de ferme dînent à l’ombre; la pelouse soulève son manteau blanchâtre aux rayons du soleil; les arbres, entretenus par tes soins, murmurent religieusement sur la tête blanche de leur vieux maître, tandis que l’écho de nos longues arcades répète avec respect le bruit de ton pas tranquille. O mon Laurent! j’ai perdu le trésor de ton honneur; j’ai voué au ridicule et au doute les dernières années de ta noble vie; tu ne presseras plus sur ta cuirasse un cœur digne du tien, ce sera une main tremblante qui t’apportera ton repas du soir quand tu rentreras de la chasse.
1720Les quarante Strozzi, à souper.
1722Mes enfants, mettons-nous à table.
1724Pourquoi reste-t-il deux sièges vides?
1726Pierre et Thomas sont en prison.
1730Parce que Salviati a insulté ma fille, que voilà, à la foire de Montolivet, publiquement, et devant son frère Léon. Pierre et Thomas ont tué Salviati, et Alexandre de Médicis les a fait arrêter pour venger la mort de son ruffian.
1734J’ai rassemblé ma famille pour lui raconter mes chagrins, et la prier de me secourir. Soupons et sortons ensuite l’épée à la main, pour redemander mes deux fils, si vous avez du cœur.
1736C’est dit; nous voulons bien.
1738Il est temps que cela finisse, voyez-vous; on nous tuerait nos enfants et on déshonorerait nos filles. Il est temps que Florence apprenne à ces bâtards ce que c’est que le droit de vie et de mort. Les Huit n’ont pas le droit de condamner mes enfants; et moi, je n’y survivrais pas, voyez-vous!
1740N’aie pas peur, Philippe, nous sommes là.
1742Je suis le chef de la famille: comment souffrirais-je qu’on m’insultât? Nous sommes tout autant que les Médicis, les Ruccellai tout autant, les Aldobrandini et vingt autres. Pourquoi ceux-là pourraient-ils faire égorger nos enfants plutôt que nous les leurs? Qu’on allume un tonneau de poudre dans les caves de la citadelle, et voilà la garnison allemande en déroute. Que reste-t-il à ces Médicis? Là est leur force; hors de là, ils ne sont rien. Sommes-nous des hommes? Est-ce à dire qu’on abattra d’un coup de hache les familles de Florence, et qu’on arrachera de la terre natale des racines aussi vieilles qu’elle? C’est par nous qu’on commence, c’est à nous de tenir ferme; notre premier cri d’alarme, comme le coup de sifflet de l’oiseleur, va rabattre sur Florence une armée tout entière d’aigles chassés du nid; ils ne sont pas loin; ils tournoient autour de la ville, les yeux fixés sur ses clochers. Nous y planterons le drapeau noir de la peste; ils accourront à ce signal de mort. Ce sont les couleurs de la colère céleste. Ce soir, allons d’abord délivrer nos fils; demain nous irons tous ensemble, l’épée nue, à la porte de toutes les grandes familles; il y a à Florence quatre-vingts palais, et de chacun d’eux sortira une troupe pareille à la nôtre quand la liberté y frappera.
1746Je prends Dieu à témoin que c’est la violence qui me force à tirer l’épée; que je suis resté durant soixante ans bon et paisible citoyen; que je n’ai jamais fait de mal à qui que ce soit au monde, et que la moitié de ma fortune a été employée à secourir les malheureux.
1750C’est une juste vengeance qui me pousse à la révolte, et je me fais rebelle parce que Dieu m’a fait père. Je ne suis poussé par aucun motif d’ambition, ni d’intérêt, ni d’orgueil. Ma cause est loyale, honorable et sacrée. Emplissez vos coupes et levez-vous. Notre vengeance est une hostie que nous pouvons briser sans crainte et nous partager devant Dieu. Je bois à la mort des Médicis!
1751Les convives, se levant et buvant.
1752A la mort des Médicis!
1753Louise, posant son verre.
1756Qu’as-tu, ma fille, mon enfant bien-aimée? qu’as-tu, mon Dieu? que t’arrive-t-il? Mon Dieu, mon Dieu! comme tu pâlis! Parle, qu’as-tu? parle à ton père. Au secours! au secours! un médecin! Vite, vite, il n’est plus temps.
1758Je vais mourir, je vais mourir.
1761Elle s’en va, mes amis, elle s’en va! Un médecin! ma fille est empoisonnée!
1762Il tombe à genoux près de Louise.
1764Coupez son corset! faites-lui boire de l’eau tiède; si c’est du poison, il faut de l’eau tiède.
1765Les domestiques accourent.
1767Frappez-lui dans les mains; ouvrez les fenêtres et frappez-lui dans les mains.
1769Ce n’est peut-être qu’un étourdissement; elle aura bu avec trop de précipitation.
1771Pauvre enfant! comme ses traits sont calmes! Elle ne peut pas être morte ainsi tout d’un coup.
1773Mon enfant! es-tu morte, es-tu morte, Louise, ma fille bien-aimée?
1775Voilà le médecin qui accourt.
1778Dépêchez-vous, monsieur; dites-nous si c’est du poison.
1780C’est un étourdissement, n’est-ce pas?
1782Pauvre jeune fille! elle est morte.
1783Un profond silence règne dans la salle; Philippe est toujours à genoux auprès de Louise et lui tient les mains.
1785C’est du poison des Médicis. Ne laissons pas Philippe dans l’état où il est. Cette immobilité est effrayante.
1787Je suis sûr de ne pas me tromper. Il y avait autour de la table un domestique qui a appartenu à la femme de Salviati.
1789C’est lui qui a fait le coup, sans aucun doute. Sortons, et arrêtons-le.
1792Philippe ne veut pas répondre à ce qu’on lui dit; il est frappé de la foudre.
1794C’est horrible! C’est un meurtre inouï!
1796Cela crie vengeance au ciel; sortons, et allons égorger Alexandre.
1798Oui, sortons; mort à Alexandre! C’est lui qui a tout ordonné. Insensés que nous sommes! ce n’est pas d’hier que date sa haine contre nous. Nous agissons trop tard.
1800Salviati n’en voulait pas à cette pauvre Louise pour son propre compte; c’est pour le duc qu’il travaillait. Allons, partons, quand on devrait nous tuer jusqu’au dernier.
1802Mes amis, vous enterrerez ma pauvre fille, n’est-ce pas,
1804dans mon jardin, derrière les figuiers? Adieu, mes bons amis; adieu, portez-vous bien.
1808J’en ai assez, voyez-vous! j’en ai autant que j’en puis porter. J’ai mes deux fils en prison, et voilà ma fille morte. J’en ai assez, je m’en vais d’ici.
1810Tu t’en vas? tu t’en vas sans vengeance?
1812Oui, oui. Ensevelissez seulement ma pauvre fille, mais ne l’enterrez pas; c’est à moi de l’enterrer; je le ferai à ma façon, chez de pauvres moines que je connais et qui viendront la chercher demain. A quoi sert-il de la regarder? elle est morte; ainsi cela est inutile. Adieu, mes amis, rentrez chez vous; portez-vous bien.
1814Ne le laissez pas sortir, il a perdu la raison.
1816Quelle horreur! je me sens prêt à m’évanouir dans cette salle.
1819Ne me faites pas violence; ne m’enfermez pas dans une chambre où est le cadavre de ma fille; laissez-moi m’en aller.
1821Venge-toi, Philippe, laisse-nous te venger. Que ta Louise soit notre Lucrèce! Nous ferons boire à Alexandre le reste de son verre.
1823La nouvelle Lucrèce! Nous allons jurer sur son corps de mourir pour la liberté! Rentre chez toi, Philippe, pense à ton pays. Ne rétracte pas tes paroles.
1825Liberté, vengeance, voyez-vous, tout cela est beau; j’ai deux fils en prison, et voilà ma fille morte. Si je reste ici, tout va mourir autour de moi. L’important, c’est que je m’en aille, et que vous vous teniez tranquilles. Quand ma porte et mes fenêtres seront fermées, on ne pensera plus aux Strozzi. Si elles restent ouvertes, je m’en vais vous voir tomber tous les uns après les autres. Je suis vieux, voyez-vous, il est temps que je ferme ma boutique. Adieu, mes amis, restez tranquilles; si je n’y suis plus, on ne vous fera rien. Je m’en vais de ce pas à Venise.
1827Il fait un orage épouvantable; reste ici cette nuit.
1829N’enterrez pas ma pauvre enfant; mes vieux moines viendront demain, et ils l’emporteront. Dieu de justice! Dieu de justice! que t’ai-je fait?
1831Fin de l’acte troisième.
1833Entrent le Duc et Lorenzo.
1835J’aurais voulu être là; il devait y avoir plus d’une face en colère. Mais je ne conçois pas qui a pu empoisonner cette Louise.
1837Ni moi non plus; à moins que ce ne soit vous.
1839Philippe doit être furieux! On dit qu’il est parti pour Venise. Dieu merci, me voilà délivré de ce vieillard insupportable. Quant à la chère famille, elle aura la bonté de se tenir tranquille. Sais-tu qu’ils ont failli faire une petite révolution dans leur quartier? On m’a tué deux Allemands.
1841Ce qui me fâche le plus, c’est que cet honnête Salviati a une jambe coupée. Avez-vous retrouvé votre cotte de mailles?
1843Non, en vérité; j’en suis plus mécontent que je ne puis le dire.
1845Méfiez-vous de Giomo; c’est lui qui vous l’a volée. Que portez-vous à la place?
1847Rien; je ne puis en supporter une autre; il n’y en a pas d’aussi légère que celle-là.
1849Cela est fâcheux pour vous.
1851Tu ne me parles pas de ta tante.
1853C’est par oubli, car elle vous adore; ses yeux ont perdu le repos depuis que l’astre de votre amour s’est levé dans son pauvre cœur. De grâce, seigneur, ayez quelque pitié pour elle; dites quand vous voulez la recevoir, et à quelle heure il lui sera loisible de vous sacrifier le peu de vertu qu’elle a.
1855Parles-tu sérieusement?
1857Aussi sérieusement que la Mort elle-même. Je voudrais voir qu’une tante à moi ne couchât pas avec vous!
1859Où pourrai-je la voir?
1861Dans ma chambre, seigneur; je ferai mettre des rideaux blancs à mon lit et un pot de réséda sur ma table; après quoi je coucherai par écrit sur votre calepin que ma tante sera en chemise à minuit précis, afin que vous ne l’oubliiez pas après souper.
1863Je n’en ai garde. Peste! Catherine est un morceau de roi. Eh! dis-moi, habile garçon, tu es vraiment sûr qu’elle viendra? Comment t’y es-tu pris?
1867Je m’en vais voir un cheval que je viens d’acheter; adieu et à ce soir. Viens me prendre après souper; nous irons ensemble à ta maison; quant à la Cibo, j’en ai par-dessus les oreilles; hier encore, il a fallu l’avoir sur le dos pendant toute la chasse. Bonsoir, mignon.
1870Ainsi, c’est convenu. Ce soir je l’emmène chez moi, et demain les républicains verront ce qu’ils ont à faire, car le duc de Florence sera mort. Il faut que j’avertisse Scoronconcolo. Dépêche-toi, soleil, si tu es curieux des nouvelles que cette nuit te dira demain.
1873Pierre et Thomas Strozzi, sortant de prison.
1875J’étais bien sûr que les Huit me renverraient absous, et toi aussi. Viens, frappons à notre porte, et allons embrasser notre père. Cela est singulier; les volets sont fermés!
1877Hélas! seigneur, vous savez les nouvelles.
1879Quelles nouvelles? Tu as l’air d’un spectre qui sort d’un tombeau, à la porte de ce palais désert.
1881Est-il possible que vous ne sachiez rien?
1882Deux moines arrivent.
1884Et que pourrions-nous savoir? Nous sortons de prison. Parle; qu’est-il arrivé?
1886Hélas! mes pauvres seigneurs, cela est horrible à dire.
1887Les moines, s’approchant.
1888Est-ce ici le palais des Strozzi?
1890Oui; que demandez-vous?
1892Nous venons chercher le corps de Louise Strozzi. Voilà l’autorisation de Philippe, afin que vous nous laissiez l’emporter.
1894Comment dites-vous? Quel corps demandez-vous?
1896Éloignez-vous, mon enfant, vous portez sur votre visage la ressemblance de Philippe; il n’y a rien de bon à apprendre ici pour vous.
1898Comment? elle est morte! morte, ô Dieu du ciel!
1899Il s’assoit à l’écart.
1901Je suis plus ferme que vous ne pensez. Qui a tué ma sœur? car on ne meurt pas à son âge, dans l’espace d’une nuit, sans une cause surnaturelle. Qui l’a tuée, que je le tue? Répondez-moi, ou vous êtes mort vous-même.
1903Hélas! hélas! qui peut le dire? Personne n’en sait rien.
1905Où est mon père? Viens, Thomas; point de larmes. Par le ciel! mon cœur se serre comme s’il allait s’ossifier dans mes entrailles, et rester un rocher pour l’éternité.
1907Si vous êtes le fils de Philippe, venez avec nous, nous vous conduirons à lui; il est depuis hier à notre couvent.
1909Et je ne saurai pas qui a tué ma sœur! Écoutez-moi, prêtres; si vous êtes l’image de Dieu, vous pouvez recevoir un serment. Par tout ce qu’il y a d’instruments de supplice sous le ciel, par les tortures de l’enfer... Non; je ne veux pas dire un mot. Dépêchons-nous, que je voie mon père. O Dieu! ô Dieu! faites que ce que je soupçonne soit la vérité, afin que je les broie sous mes pieds comme des grains de sable. Venez, venez, avant que je perde la force; ne me dites pas un mot: il s’agit là d’une vengeance, voyez-vous! telle que la colère céleste n’en a pas rêvé.
1912Lorenzo, Scoronconcolo.
1914Rentre chez toi, et ne manque pas de venir à minuit; tu t’enfermeras dans mon cabinet jusqu’à ce qu’on vienne t’avertir.
1919De quel tigre a rêvé ma mère enceinte de moi? Quand je pense que j’ai aimé les fleurs, les prairies et les sonnets de Pétrarque, le spectre de ma jeunesse se lève devant moi en frissonnant. O Dieu! pourquoi ce seul mot: «A ce soir,» fait-il pénétrer jusque dans mes os cette joie brûlante comme un fer rouge? De quelles entrailles fauves, de quels velus embrassements suis-je donc sorti? Que m’avait fait cet homme? Quand je pose ma main là, et que je réfléchis,—qui donc m’entendra dire demain: «Je l’ai tué», sans me répondre: «Pourquoi l’as-tu tué?» Cela est étrange. Il a fait du mal aux autres, mais il m’a fait du bien, du moins à sa manière. Si j’étais resté tranquille au fond de mes solitudes de Cafaggiuolo, il ne serait pas venu m’y chercher, et moi je suis venu le chercher à Florence. Pourquoi cela? Le spectre de mon père me conduisait-il, comme Oreste, vers un nouvel Égiste? M’avait-il offensé alors? Cela est étrange, et cependant pour cette action j’ai tout quitté; la seule pensée de ce meurtre a fait tomber en poussière les rêves de ma vie; je n’ai plus été qu’une ruine, dès que ce meurtre, comme un corbeau sinistre, s’est posé sur ma route et m’a appelé à lui. Que veut dire cela? Tout à l’heure, en passant sur la place, j’ai entendu deux hommes parler d’une comète. Sont-ce bien les battements d’un cœur humain que je sens là, sous les os de ma poitrine? Ah! pourquoi cette idée me vient-elle si souvent depuis quelque temps? Suis-je le bras de Dieu? Y a-t-il une nuée au-dessus de ma tête? Quand j’entrerai dans cette chambre, et que je voudrai tirer mon épée du fourreau, j’ai peur de tirer l’épée flamboyante de l’archange, et de tomber en cendres sur ma proie.
1921Chez le marquis de Cibo.
1922Entrent le Cardinal et la Marquise.
1924Comme vous voudrez, Malaspina.
1926Oui, comme je voudrai. Pensez-y à deux fois, marquise, avant de vous jouer à moi. Êtes-vous une femme comme les autres, et faut-il qu’on ait une chaîne d’or au cou et un mandat à la main pour que vous compreniez qui on est? Attendez-vous qu’un valet crie à tue-tête en ouvrant une porte devant moi, pour savoir quelle est ma puissance? Apprenez-le: ce ne sont pas les titres qui font l’homme; je ne suis ni envoyé du pape ni capitaine de Charles-Quint, je suis plus que cela.
1928Oui, je le sais: César a vendu son ombre au diable; cette ombre impériale se promène, affublée d’une robe rouge, sous le nom de Cibo.
1930Vous êtes la maîtresse d’Alexandre, songez à cela; et votre secret est entre mes mains.
1932Faites-en ce qu’il vous plaira; nous verrons l’usage qu’un confesseur sait faire de sa conscience.
1934Vous vous trompez, ce n’est pas par votre confession que je l’ai appris; je l’ai vu de mes propres yeux: je vous ai vue embrasser le duc. Vous me l’auriez avoué au confessionnal que je pourrais encore en parler sans péché, puisque je l’ai vu hors du confessionnal.
1938Pourquoi le duc vous quittait-il d’un pas si nonchalant, et en soupirant comme un écolier quand la cloche sonne? Vous l’avez rassasié de votre patriotisme, qui, comme une fade boisson, se mêle à tous les mets de votre table; quels livres avez-vous lus, et quelle sotte duègne était donc votre gouvernante, pour que vous ne sachiez pas que la maîtresse d’un roi parle ordinairement d’autre chose que de patriotisme?
1940J’avoue que l’on ne m’a jamais appris bien nettement de quoi devait parler la maîtresse d’un roi; j’ai négligé de m’instruire sur ce point, comme aussi, peut-être, de manger du riz pour m’engraisser, à la mode turque.
1942Il ne faut pas une grande science pour garder un amant un peu plus de trois jours.
1944Qu’un prêtre eût appris cette science à une femme, cela eût été fort simple: que ne m’avez-vous conseillée?
1946Voulez-vous que je vous conseille? Prenez votre manteau, et allez vous glisser dans l’alcôve du duc. S’il s’attend à des phrases en vous voyant, prouvez-lui que vous savez n’en pas faire à toutes les heures; soyez pareille à une somnambule, et faites en sorte que, s’il s’endort sur ce cœur républicain, ce ne soit pas d’ennui. Êtes-vous vierge? n’y a-t-il plus de vin de Chypre? n’avez-vous pas au fond de la mémoire quelque joyeuse chanson? n’avez-vous pas lu l’Arétin?
1948O ciel! j’ai entendu murmurer des mots comme ceux-là à de hideuses vieilles qui grelottent sur le Marché-Neuf. Si vous n’êtes pas un prêtre, êtes-vous un homme? êtes-vous sûr que le ciel est vide, pour faire ainsi rougir votre pourpre elle-même.
1950Il n’y a rien de si vertueux que l’oreille d’une femme dépravée. Feignez ou non de me comprendre, mais souvenez-vous que mon frère est votre mari.
1952Quel intérêt vous avez à me torturer ainsi, voilà ce que je ne puis comprendre que vaguement. Vous me faites horreur: que voulez-vous de moi?
1954Il y a des secrets qu’une femme ne doit pas savoir, mais qu’elle peut faire prospérer en en sachant les éléments.
1956Quel fil mystérieux de vos sombres pensées voudriez-vous me faire tenir? Si vos désirs sont aussi effrayants que vos menaces, parlez; montrez-moi du moins le cheveu qui suspend l’épée sur ma tête.
1958Je ne puis parler qu’en termes couverts, par la raison que je ne suis pas sûr de vous. Qu’il vous suffise de savoir que, si vous eussiez été une autre femme, vous seriez une reine à l’heure qu’il est. Puisque vous m’appelez l’ombre de César, vous auriez vu qu’elle est assez grande pour intercepter le soleil de Florence. Savez-vous où peut conduire un sourire féminin? Savez-vous où vont les fortunes dont les racines poussent dans les alcôves? Alexandre est fils d’un pape, apprenez-le; et quand ce pape était à Bologne... Mais je me laisse entraîner trop loin.
1960Prenez garde de vous confesser à votre tour. Si vous êtes frère de mon mari, je suis maîtresse d’Alexandre.
1962Vous l’avez été, marquise, et bien d’autres aussi.
1964Je l’ai été; oui, Dieu merci! je l’ai été.
1966J’étais sûr que vous commenceriez par vos rêves; il faudra cependant que vous en veniez quelque jour aux miens. Écoutez-moi: nous nous querellons assez mal à propos; mais, en vérité, vous prenez tout au sérieux. Réconciliez-vous avec Alexandre, et puisque je vous ai blessée tout à l’heure en vous disant comment, je n’ai que faire de le répéter. Laissez-vous conduire; dans un an, dans deux ans, vous me remercierez. J’ai travaillé longtemps pour être ce que je suis, et je sais où l’on peut aller. Si j’étais sûr de vous, je vous dirais des choses que Dieu lui-même ne saura jamais.
1968N’espérez rien, et soyez assuré de mon mépris.
1971Un instant! pas si vite! N’entendez-vous pas le bruit d’un cheval? mon frère ne doit-il pas venir aujourd’hui ou demain? me connaissez-vous pour un homme qui a deux paroles? Allez au palais ce soir, ou vous êtes perdue.
1973Mais enfin, que vous soyez ambitieux, que tous les moyens vous soient bons, je le conçois; mais parlerez-vous plus clairement? Voyons, Malaspina, je ne veux pas désespérer tout à fait de ma perversion. Si vous pouvez me convaincre, faites-le,—parlez-moi franchement. Quel est votre but?
1975Vous ne désespérez pas de vous laisser convaincre, n’est-il pas vrai? Me prenez-vous pour un enfant, et croyez-vous qu’il suffise de me frotter les lèvres de miel pour me les desserrer? Agissez d’abord, je parlerai après. Le jour où, comme femme, vous aurez pris l’empire nécessaire, non pas sur l’esprit d’Alexandre duc de Florence, mais sur le cœur d’Alexandre votre amant, je vous apprendrai le reste, et vous saurez ce que j’attends.
1977Ainsi donc, quand j’aurai lu l’Arétin pour me donner une première expérience, j’aurai à lire, pour en acquérir une seconde, le livre secret de vos pensées? Voulez-vous que je vous dise, moi, ce que vous n’osez pas me dire? Vous servez le pape, jusqu’à ce que l’empereur trouve que vous êtes meilleur valet que le pape lui-même. Vous espérez qu’un jour César vous devra bien réellement, bien complètement l’esclavage de l’Italie, et ce jour-là,—oh! ce jour-là, n’est-il pas vrai? celui qui est le roi de la moitié du monde pourrait bien vous donner en récompense le chétif héritage des cieux. Pour gouverner Florence en gouvernant le duc, vous vous feriez femme tout à l’heure, si vous pouviez. Quand la pauvre Ricciarda Cibo aura fait faire deux ou trois coups d’État à Alexandre, on aura bientôt ajouté que Ricciarda Cibo mène le duc, mais qu’elle est menée par son beau-frère; et, comme vous dites, qui sait jusqu’où les larmes des peuples, devenues un océan, pourraient lancer votre barque? Est-ce à peu près cela? Mon imagination ne peut aller aussi loin que la vôtre, sans doute; mais je crois que c’est à peu près cela.
1979Allez ce soir chez le duc, ou vous êtes perdue.
1985Faites-le, faites-le, je me tuerai.
1987Menace de femme! Écoutez, et ne vous jouez pas à moi. Que vous m’ayez compris bien ou mal, allez ce soir chez le duc.
1991Voilà votre mari qui entre dans la cour. Par tout ce qu’il y a de sacré au monde, je lui raconte tout, si vous dites non encore une fois.
1995Laurent, pendant que vous étiez à Massa, je me suis livrée à Alexandre, je me suis livrée, sachant qui il était, et quel rôle misérable j’allais jouer. Mais voilà un prêtre qui veut m’en faire jouer un plus vil encore; il me propose des horreurs pour m’assurer le titre de maîtresse du duc, et le tourner à son profit.
1996Elle se jette à genoux.
1998Êtes-vous folle? Que veut-elle dire, Malaspina?—Eh bien! vous voilà comme une statue. Ceci est-il une comédie, cardinal? Eh bien donc! que faut-il que j’en pense?
2003Elle est évanouie. Holà! qu’on apporte du vinaigre!
2004La chambre de Lorenzo.
2005Lorenzo, deux Domestiques.
2007Quand vous aurez placé ces fleurs sur la table et celles-ci au pied du lit, vous ferez un bon feu, mais de manière à ce que cette nuit la flamme ne flambe pas, et que les charbons échauffent sans éclairer. Vous me donnerez la clef, et vous irez vous coucher.
2010Notre mère est malade; ne viens-tu pas la voir, Renzo?
2014Hélas! je ne puis te cacher la vérité. J’ai reçu hier un billet du duc, dans lequel il me disait que tu avais dû me parler d’amour pour lui; cette lecture a fait bien du mal à Marie.
2016Cependant je ne t’avais pas parlé de cela. N’as-tu pas pu lui dire que je n’étais pour rien là-dedans?
2018Je le lui ai dit. Pourquoi ta chambre est-elle aujourd’hui si belle et en si bon état? je ne croyais pas que l’esprit d’ordre fût ton majordome.
2020Le duc t’a donc écrit? Cela est singulier que je ne l’aie point su. Et, dis-moi, que penses-tu de sa lettre?
2024Oui, de la déclaration d’Alexandre. Qu’en pense ce petit cœur innocent?
2026Que veux-tu que j’en pense?
2028N’as-tu pas été flattée? un amour qui fait l’envie de tant de femmes! un titre si beau à conquérir, la maîtresse de... Va-t’en, Catherine, va dire à ma mère que je te suis. Sors d’ici. Laisse-moi!
2030Par le ciel! quel homme de cire suis-je donc? Le vice, comme la robe de Déjanire, s’est-il si profondément incorporé à mes fibres, que je ne puisse plus répondre de ma langue, et que l’air qui sort de mes lèvres se fasse ruffian malgré moi? J’allais corrompre Catherine; je crois que je corromprais ma mère, si mon cerveau le prenait à tâche; car Dieu sait quelle corde et quel arc les dieux ont tendus dans ma tête, et quelle force ont les flèches qui en partent. Si tous les hommes sont des parcelles d’un foyer immense, assurément l’être inconnu qui m’a pétri a laissé tomber un tison au lieu d’une étincelle dans ce corps faible et chancelant. Je puis délibérer et choisir, mais non revenir sur mes pas quand j’ai choisi. O Dieu! les jeunes gens à la mode ne se font-ils pas une gloire d’être vicieux, et les enfants qui sortent du collège ont-ils quelque chose de plus pressé que de se pervertir? Quel bourbier doit donc être l’espèce humaine qui se rue ainsi dans les tavernes avec des lèvres affamées de débauche, quand moi, qui n’ai voulu prendre qu’un masque pareil à leurs visages, et qui ai été aux mauvais lieux avec une résolution inébranlable de rester pur sous mes vêtements souillés, je ne puis ni me retrouver moi-même, ni laver mes mains, même avec du sang! Pauvre Catherine! tu mourrais cependant comme Louise Strozzi, ou tu te laisserais tomber comme tant d’autres dans l’éternel abîme, si je n’étais pas là. O Alexandre! je ne suis pas dévot, mais je voudrais, en vérité, que tu fisses ta prière avant de venir ce soir dans cette chambre. Catherine n’est-elle pas vertueuse, irréprochable? Combien faudrait-il pourtant de paroles pour faire de cette colombe ignorante la proie de ce gladiateur aux poils roux? Quand je pense que j’ai failli parler! Que de filles maudites par leurs pères rôdent au coin des bornes, ou regardent leur tête rasée dans le miroir cassé d’une cellule, qui ont valu autant que Catherine, et qui ont écouté un ruffian moins habile que moi! Hé bien! j’ai commis bien des crimes, et si ma vie est jamais dans la balance d’un juge quelconque, il y aura d’un côté une montagne de sanglots; mais il y aura peut-être de l’autre une goutte de lait pur tombée du sein de Catherine, et qui aura nourri d’honnêtes enfants.
2032Une vallée; un couvent dans le fond.
2033Entrent Philippe Strozzi et deux moines; des novices portent le cercueil de Louise; ils le posent dans un tombeau.
2035Avant de la mettre dans son dernier lit, laissez-moi l’embrasser. Lorsqu’elle était couchée, c’est ainsi que je me penchais sur elle pour lui donner le baiser du soir. Ses yeux mélancoliques étaient ainsi fermés à demi; mais ils se rouvraient au premier rayon du soleil, comme deux fleurs d’azur; elle se levait doucement, le sourire sur les lèvres, et elle venait rendre à son vieux père son baiser de la veille. Sa figure céleste rendait délicieux un moment bien triste, le réveil d’un homme fatigué de la vie. Un jour de plus, pensais-je en voyant l’aurore, un sillon de plus dans mon champ! Mais alors j’apercevais ma fille, la vie m’apparaissait sous la forme de sa beauté, et la clarté du jour était la bienvenue.
2037Pierre Strozzi, derrière la scène.
2038Par ici, venez par ici.
2040Tu ne te lèveras plus de ta couche; tu ne poseras pas tes pieds nus sur ce gazon pour revenir trouver ton père. O ma Louise! il n’y a que Dieu qui a su qui tu étais, et moi, moi, moi!
2042Ils sont cent à Sestino qui arrivent du Piémont. Venez, Philippe; le temps des larmes est passé.
2044Enfant, sais-tu ce que c’est que le temps des larmes?
2046Les bannis se sont rassemblés à Sestino; il est temps de penser à la vengeance; marchons franchement sur Florence avec notre petite armée. Si nous pouvons arriver à propos pendant la nuit et surprendre les postes de la citadelle, tout est dit. Par le ciel! j’élèverai à ma sœur un autre mausolée que celui-là.
2048Non pas moi; allez sans moi, mes amis.
2050Nous ne pouvons nous passer de vous; sachez-le, les confédérés comptent sur votre nom; François Ier lui-même attend de vous un mouvement en faveur de la liberté. Il vous écrit comme au chef des républicains florentins; voilà sa lettre.
2051Philippe ouvre la lettre.
2052Dis à celui qui t’a apporté cette lettre qu’il réponde ceci au roi de France: Le jour où Philippe portera les armes contre son pays, il sera devenu fou.
2054Quelle est cette nouvelle sentence?
2056Celle qui me convient.
2058Ainsi vous perdez la cause des bannis pour le plaisir de faire une phrase! Prenez garde, mon père, il ne s’agit pas là d’un passage de Pline; réfléchissez avant de dire non.
2060Il y a soixante ans que je sais ce que je devais répondre à la lettre du roi de France.
2062Cela passe toute idée! vous me forceriez à vous dire de certaines choses. Venez avec nous, mon père, je vous en supplie. Lorsque j’allais chez les Pazzi, ne m’avez-vous pas dit: Emmène-moi? Cela était-il différent alors?
2064Très différent. Un père offensé, qui sort de sa maison l’épée à la main, avec ses amis, pour aller réclamer justice, est très différent d’un rebelle qui porte les armes contre son pays, en rase campagne et au mépris des lois.
2066Il s’agissait bien de réclamer justice! il s’agissait d’assommer Alexandre! Qu’est-ce qu’il y a de changé aujourd’hui? Vous n’aimez pas votre pays, ou sans cela vous profiteriez d’une occasion comme celle-ci.
2068Une occasion, mon Dieu! cela une occasion!
2069Il frappe le tombeau.
2071Laissez-vous fléchir.
2073Je n’ai pas une douleur ambitieuse; laisse-moi seul, j’en ai assez dit.
2075Vieillard obstiné! inexorable faiseur de sentences! vous serez cause de notre perte.
2077Tais-toi, insolent! sors d’ici!
2079Je ne puis dire ce qui se passe en moi. Allez où il vous plaira, nous agirons sans vous cette fois. Eh! mort de Dieu! il ne sera pas dit que tout soit perdu faute d’un traducteur de latin!
2082Ton jour est venu, Philippe! tout cela signifie que ton jour est venu.
2084Le bord de l’Arno; un quai. On voit une longue suite de palais.
2086Voilà le soleil qui se couche; je n’ai pas de temps à perdre, et cependant tout ressemble ici à du temps perdu.
2087Il frappe à une porte.
2088Holà! seigneur Alamanno! holà!
2089Alamanno, sur sa terrasse.
2090Qui est là? que me voulez-vous?
2092Je viens vous avertir que le duc doit être tué cette nuit; prenez vos mesures pour demain avec vos amis, si vous aimez la liberté.
2094Par qui doit être tué Alexandre?
2096Par Lorenzo de Médicis.
2098C’est toi, Renzinaccio? Eh! entre donc souper avec de bons vivants qui sont dans mon salon.
2100Je n’ai pas le temps; préparez-vous à agir demain.
2102Tu veux tuer le duc, toi? Allons donc! tu as un coup de vin dans la tête.
2105Peut-être que j’ai tort de leur dire que c’est moi qui tuerai Alexandre, car tout le monde refuse de me croire.
2106Il frappe à une autre porte.
2107Holà! seigneur Pazzi! holà!
2108Pazzi, sur sa terrasse.
2111Je viens vous dire que le duc sera tué cette nuit; tâchez d’agir demain pour la liberté de Florence.
2113Qui doit tuer le duc?
2115Peu importe, agissez toujours, vous et vos amis. Je ne puis vous dire le nom de l’homme.
2117Tu es fou, drôle, va-t’en au diable!
2120Il est clair que, si je ne dis pas que c’est moi, on me croira encore bien moins.
2121Il frappe à une porte.
2122Holà! seigneur Corsini!
2123Le provéditeur, sur sa terrasse.
2126Le duc Alexandre sera tué cette nuit.
2128Vraiment, Lorenzo! Si tu es gris, va plaisanter ailleurs. Tu m’as blessé bien mal à propos un cheval au bal des Nasi; que le diable te confonde!
2131Pauvre Florence! pauvre Florence!
2134Entrent Pierre Strozzi et deux bannis.
2136Mon père ne veut pas venir. Il m’a été impossible de lui faire entendre raison.
2138Je n’annoncerai pas cela à mes camarades: il y a de quoi les mettre en déroute.
2140Pourquoi? Montez à cheval ce soir, et allez bride abattue à Sestino; j’y serai demain matin. Dites que Philippe a refusé, mais que Pierre ne refuse pas.
2142Les confédérés veulent le nom de Philippe: nous ne ferons rien sans cela.
2144Le nom de famille de Philippe est le même que le mien; dites que Strozzi viendra, cela suffit.
2146On me demandera lequel des Strozzi, et si je ne réponds pas: Philippe, rien ne se fera.
2148Imbécile! fais ce qu’on te dit, et ne réponds que pour toi-même. Comment sais-tu d’avance que rien ne se fera?
2150Seigneur, il ne faut pas maltraiter les gens.
2152Allons! monte à cheval, et va à Sestino.
2154Ma foi, monsieur, mon cheval est fatigué! j’ai fait douze lieues dans la nuit. Je n’ai pas envie de le seller à cette heure.
2158Allez-y, vous: vous vous y prendrez mieux.
2160Le camarade n’a pas tort pour ce qui regarde Philippe; il est certain que son nom ferait bien pour la cause.
2162Lâches! manants sans cœur! ce qui fait bien pour la cause, ce sont vos femmes et vos enfants qui meurent de faim, entendez-vous? Le nom de Philippe leur remplira la bouche, mais il ne leur remplira pas le ventre. Quels pourceaux êtes-vous!
2164Il est impossible de s’entendre avec un homme aussi grossier; allons-nous-en, camarade.
2166Va au diable, canaille! et dis à tes confédérés que, s’ils ne veulent pas de moi, le roi de France en veut, lui; et qu’ils prennent garde qu’on ne me donne la main haute sur vous tous!
2167Deuxième banni, à l’autre.
2168Viens, camarade, allons souper; je suis, comme toi, excédé de fatigue.
2170Une place; il est nuit.
2172Je lui dirai que c’est un motif de pudeur, et j’emporterai la lumière;—cela se fait tous les jours;—une nouvelle mariée, par exemple, exige cela de son mari pour entrer dans la chambre nuptiale, et Catherine passe pour très vertueuse.—Pauvre fille! qui l’est sous le soleil, si elle ne l’est pas? Que ma mère mourût de tout cela, voilà ce qui pourrait arriver.
2173Ainsi donc, voilà qui est fait. Patience! une heure est une heure, et l’horloge vient de sonner. Si vous y tenez cependant?—Mais non, pourquoi? Emporte le flambeau si tu veux: la première fois qu’une femme se donne, cela est tout simple.—Entrez donc, chauffez-vous donc un peu.—Oh! mon Dieu, oui, pur caprice de jeune fille.—Et quel motif de croire à ce meurtre? Cela pourra les étonner, même Philippe.
2174Te voilà, toi, face livide?
2176Si les républicains étaient des hommes, quelle révolution demain dans la ville! Mais Pierre est un ambitieux; les Ruccellai seuls valent quelque chose.—Ah! les mots, les mots, les éternelles paroles! S’il y a quelqu’un là-haut, il doit bien rire de nous tous; cela est très comique, très comique, vraiment.—O bavardage humain! ô grand tueur de corps morts! grand défonceur de portes ouvertes! ô hommes sans bras!
2177Non! non! je n’emporterai pas la lumière.—J’irai droit au cœur; il se verra tuer... Sang du Christ! on se mettra demain aux fenêtres.
2178Pourvu qu’il n’ait pas imaginé quelque cuirasse nouvelle, quelque cotte de mailles. Maudite invention! Lutter avec Dieu et le diable, cela n’est rien; mais lutter avec des bouts de ferraille croisés les uns sur les autres par la main sale d’un armurier!—Je passerai le second pour entrer; il posera son épée là,—ou là,—oui, sur le canapé.—Quant à l’affaire du baudrier à rouler autour de la garde, cela est aisé. S’il pouvait lui prendre fantaisie de se coucher, voilà où serait le vrai moyen. Couché, assis ou debout? Assis plutôt. Je commencerai par sortir. Scoronconcolo est enfermé dans le cabinet. Alors nous venons, nous venons. Je ne voudrais pourtant pas qu’il tournât le dos. J’irai à lui tout droit. Allons! la paix, la paix! l’heure va venir.—Il faut que j’aille dans quelque cabaret; je ne m’aperçois pas que je prends du froid; je boirai une bouteille.—Non, je ne veux pas boire. Où diable vais-je donc? les cabarets sont fermés.
2179Est-elle bonne fille?—Oui, vraiment.—En chemise?—Oh! non, non, je ne le pense pas.—Pauvre Catherine!—Que ma mère mourût de tout cela, ce serait triste. Et quand je lui aurais dit mon projet, qu’aurais-je pu y faire? au lieu de la consoler, cela lui aurait fait dire: «Crime, crime!» jusqu’à son dernier soupir.
2180Je ne sais pourquoi je marche, je tombe de lassitude.
2182Pauvre Philippe! une fille belle comme le jour! Une seule fois je me suis assis près d’elle sous le marronnier; ces petites mains blanches, comme cela travaillait! Que de journées j’ai passées, moi, assis sous les arbres! Ah! quelle tranquillité! quel horizon à Cafaggiuolo! Jeannette était jolie, la petite fille du concierge, en faisant sécher sa lessive. Comme elle chassait les chèvres qui venaient marcher sur son linge étendu sur le gazon! la chèvre blanche revenait toujours, avec ses grandes pattes menues.
2184Ah! ah! il faut que j’aille là-bas.—Bonsoir, mignon; eh! trinque donc avec Giomo.—Bon vin! Cela serait plaisant qu’il lui vînt à l’idée de me dire: «Ta chambre est-elle retirée? entendra-t-on quelque chose du voisinage?» Cela serait plaisant. Ah! on y a pourvu. Oui, cela serait drôle qu’il lui vînt cette idée.
2185Je me trompe d’heure; ce n’est que la demie. Quelle est donc cette lumière sous le portique de l’église? on taille, on remue des pierres. Il paraît que ces hommes sont courageux avec les pierres. Comme ils coupent! comme ils enfoncent! Ils font un crucifix; avec quel courage ils le clouent! Je voudrais voir que leur cadavre de marbre les prît tout d’un coup à la gorge.
2186Eh bien! eh bien! quoi donc? j’ai des envies de danser qui sont incroyables. Je crois, si je m’y laissais aller, que je sauterais comme un moineau sur tous ces gros plâtras et sur toutes ces poutres. Eh, mignon! eh, mignon! mettez vos gants neufs, un plus bel habit que cela; tra la la! faites-vous beau, la mariée est belle. Mais, je vous le dis à l’oreille, prenez garde à son petit couteau.
2189Le Duc, à souper; Giomo.—Entre le cardinal Cibo.
2191Altesse, prenez garde à Lorenzo.
2193Vous voilà, cardinal! asseyez-vous donc, et prenez donc un verre.
2195Prenez garde à Lorenzo, duc. Il a été demander ce soir à l’évêque de Marzi la permission d’avoir des chevaux de poste cette nuit.
2199Je le tiens de l’évêque lui-même.
2201Allons donc! je vous dis que j’ai de bonnes raisons pour savoir que cela ne se peut pas.
2203Me faire croire est peut-être impossible; je remplis mon devoir en vous avertissant.
2205Quand cela serait vrai, que voyez-vous d’effrayant à cela? Il va peut-être à Cafaggiuolo.
2207Ce qu’il y a d’effrayant, monseigneur, c’est qu’en passant sur la place pour venir ici, je l’ai vu de mes yeux sauter sur des poutres et des pierres comme un fou. Je l’ai appelé, et je suis forcé d’en convenir, son regard m’a fait peur. Soyez certain qu’il mûrit dans sa tête quelque projet pour cette nuit.
2209Et pourquoi ces projets me seraient-ils dangereux?
2211Faut-il tout dire, même quand on parle d’un favori? Apprenez qu’il a dit ce soir à deux personnes de ma connaissance, publiquement sur leur terrasse, qu’il vous tuerait cette nuit.
2213Buvez donc un verre de vin, cardinal. Est-ce que vous ne savez pas que Renzo est ordinairement gris au coucher du soleil?
2216Altesse, défiez-vous de Lorenzo. Il a dit à trois de mes amis, ce soir, qu’il voulait vous tuer cette nuit.
2218Et vous aussi, brave Maurice, vous croyez aux fables? je vous croyais plus homme que cela.
2220Votre Altesse sait si je m’effraye sans raison. Ce que je dis, je puis le prouver.
2222Asseyez-vous donc, et trinquez avec le cardinal; vous ne trouverez pas mauvais que j’aille à mes affaires.
2224Eh bien! mignon, est-il déjà temps?
2226Il est minuit tout à l’heure.
2228Qu’on me donne mon pourpoint de zibeline!
2230Dépêchons-nous! votre belle est peut-être déjà au rendez-vous.
2232Quels gants faut-il prendre? ceux de guerre, ou ceux d’amour?
2234Ceux d’amour, Altesse.
2236Soit, je veux être un vert galant.
2239Que dites-vous de cela, cardinal?
2241Que la volonté de Dieu se fait malgré les hommes.
2243La chambre de Lorenzo.
2244Entrent le Duc et Lorenzo.
2246Je suis transi,—il fait vraiment froid.
2248Eh bien! mignon, qu’est-ce que tu fais donc?
2250Je roule votre baudrier autour de votre épée, et je la mets sous votre chevet. Il est bon d’avoir toujours une arme sous la main.
2251Il entortille le baudrier de manière à empêcher l’épée de sortir du fourreau.
2253Tu sais que je n’aime pas les bavardes, et il m’est revenu que la Catherine était une belle parleuse. Pour éviter les conversations, je vais me mettre au lit. A propos, pourquoi donc as-tu fait demander des chevaux de poste à l’évêque de Marzi?
2255Pour aller voir mon frère, qui est très malade, à ce qu’il m’écrit.
2257Va donc chercher ta tante.
2262Faire la cour à une femme qui vous répond oui lorsqu’on lui demande oui ou non, cela m’a toujours paru très sot, et tout à fait digne d’un Français. Aujourd’hui surtout que j’ai soupé comme trois moines, je serais incapable de dire seulement: «Mon cœur,» ou: «Mes chères entrailles,» à l’infante d’Espagne. Je veux faire semblant de dormir: ce sera peut-être cavalier, mais ce sera commode.
2263Il se couche.—Lorenzo rentre l’épée à la main.
2265Dormez-vous, seigneur?
2270Seigneur, n’en doutez pas.
2271Il le frappe de nouveau.—Entre Scoronconcolo.
2275Regarde, il m’a mordu au doigt. Je garderai jusqu’à la mort cette bague sanglante, inestimable diamant.
2277Ah! mon Dieu! c’est le duc de Florence!
2278Lorenzo, s’asseyant sur la fenêtre.
2279Que la nuit est belle! que l’air du ciel est pur! Respire, respire, cœur navré de joie!
2281Viens, maître, nous en avons trop fait; sauvons-nous.
2283Que le vent du soir est doux et embaumé! comme les fleurs des prairies s’entr’ouvrent! O nature magnifique! ô éternel repos!
2285Le vent va glacer sur votre visage la sueur qui en découle.—Venez, seigneur.
2287Ah! Dieu de bonté! quel moment!
2288Scoronconcolo, à part.
2289Son âme se dilate singulièrement. Quant à moi, je prendrai les devants.
2292Attends, tire ces rideaux. Maintenant, donne-moi la clef de cette chambre.
2294Pourvu que les voisins n’aient rien entendu!
2296Ne te souviens-tu pas qu’ils sont habitués à notre tapage? Viens, partons.
2298Fin de l’acte quatrième.
2300Entrent Valori, Sire Maurice et Guicciardini.
2301Une foule de courtisans circulent dans la salle et dans les environs.
2303Giomo n’est pas revenu encore de son message; cela devient de plus en plus inquiétant.
2305Le voilà qui entre dans la salle.
2308Eh bien! qu’as-tu appris?
2313Il ne veut pas répondre: le cardinal Cibo est enfermé dans le cabinet du duc; c’est à lui seul que les nouvelles arrivent.
2314Entre un autre messager.
2315Eh bien! le duc est-il retrouvé? sait-on ce qu’il est devenu?
2318Il entre dans le cabinet.
2320Quel événement épouvantable, messieurs, que cette disparition! point de nouvelles du duc! Ne disiez-vous pas, sire Maurice, que vous l’avez vu hier soir? Il ne paraissait pas malade?
2322Giomo, à sire Maurice.
2323Je puis vous le dire à l’oreille, le duc est assassiné.
2325Assassiné! par qui? où l’avez-vous trouvé?
2327Où vous nous aviez dit:—dans la chambre de Lorenzo.
2329Ah! sang du diable! Le cardinal le sait-il?
2333Que décide-t-il? qu’y a-t-il à faire? Déjà le peuple se porte en foule vers le palais; toute cette hideuse affaire a transpiré; nous sommes morts si elle se confirme; on nous massacrera.
2334Des valets portant des tonneaux pleins de vin et de comestibles passent dans le fond.
2336Que signifie cela? va-t-on faire des distributions au peuple?
2337Entre un seigneur de la cour.
2339Le duc est-il visible, messieurs? Voilà un cousin à moi, nouvellement arrivé d’Allemagne, que je désire présenter à Son Altesse; soyez assez bons pour le voir d’un œil favorable.
2341Répondez-lui, seigneur Valori; je ne sais que lui dire.
2343La salle se remplit à tout instant de ces complimenteurs du matin. Ils attendent tranquillement qu’on les admette.
2344Sire Maurice, à Giomo.
2347Ma foi, oui, dans la sacristie. Que voulez-vous! si le peuple apprenait cette mort-là, elle pourrait en causer bien d’autres. Lorsqu’il en sera temps, on lui fera des obsèques publiques. En attendant, nous l’avons emporté dans un tapis.
2349Qu’allons-nous devenir?
2350Plusieurs seigneurs, s’approchant.
2351Nous sera-t-il bientôt permis de présenter nos devoirs à Son Altesse? qu’en pensez-vous, messieurs?
2352Le Cardinal Cibo, entrant.
2353Oui, messieurs, vous pourrez entrer dans une heure ou deux; le duc a passé la nuit à une mascarade, et il repose dans ce moment.
2354Des valets suspendent des dominos aux croisées.
2356Retirons-nous; le duc est encore couché. Il a passé la nuit au bal.
2357Les courtisans se retirent. Entrent les Huit.
2359Eh bien! cardinal, qu’y a-t-il de décidé?
2361Primo avulso, non deficit alter
2362Aureus, et simili frondescit virga metallo.
2365Voilà qui est admirable! mais qu’y a-t-il de fait? Le duc est mort; il faut en élire un autre, et cela le plus vite possible. Si nous n’avons pas un duc ce soir ou demain, c’en est fait de nous. Le peuple est en ce moment comme l’eau qui va bouillir.
2367Je propose Octavien de Médicis.
2369Pourquoi? il n’est pas le premier par les droits du sang.
2371Si nous prenions le cardinal?
2375Pourquoi, en effet, ne prendriez-vous pas le cardinal, vous qui le laissez, au mépris de toutes les lois, se déclarer seul juge de cette affaire?
2377C’est un homme capable de la bien diriger?
2379Qu’il se fasse donner l’ordre du pape.
2381C’est ce qu’il a fait; le pape a envoyé l’autorisation par un courrier que le cardinal a fait partir dans la nuit.
2383Vous voulez dire par un oiseau, sans doute; car un courrier commence par prendre le temps d’aller, avant d’avoir celui de revenir. Nous traite-t-on comme des enfants?
2384Canigiani, s’approchant.
2385Messieurs, si vous m’en croyez, voilà ce que nous ferons: nous élirons duc de Florence mon fils naturel Julien.
2387Bravo! un enfant de cinq ans! N’a-t-il pas cinq ans, Canigiani?
2389Ne voyez-vous pas le personnage? c’est le cardinal qui lui met dans la tête cette sotte proposition; Cibo serait régent et l’enfant mangerait des gâteaux.
2391Cela est honteux; je sors de cette salle, si on y tient de pareils discours.
2393Messieurs, le cardinal vient d’écrire à Côme de Médicis.
2397Le cardinal a écrit pareillement à Pise, à Arezzo et à Pistoie, aux commandants militaires. Jacques de Médicis sera demain ici avec le plus de monde possible; Alexandre Vitelli est déjà dans la forteresse avec la garnison entière. Quant à Lorenzo, il est parti trois courriers pour le joindre.
2399Qu’il se fasse duc tout de suite, votre cardinal; cela sera plus tôt fait.
2401Il m’est ordonné de vous prier de mettre aux voix l’élection de Côme de Médicis, sous le titre provisoire de gouverneur de la république florentine.
2402Giomo, à des valets qui traversent la salle.
2403Répandez du sable autour de la porte, et n’épargnez pas le vin plus que le reste.
2405Pauvre peuple! quel badaud on fait de toi!
2407Allons! messieurs, aux voix. Voici vos billets.
2409Côme est en effet le premier en droit après Alexandre; c’est son plus proche parent.
2411Quel homme est-ce? je le connais fort peu.
2413C’est le meilleur prince du monde.
2415Hé! hé! pas tout à fait cela. Si vous disiez le plus diffus et le plus poli des princes, ce serait plus vrai.
2419Je m’oppose à ce vote formellement, et au nom de tous les citoyens.
2423Il ne faut plus à la république ni princes, ni ducs, ni seigneurs; voici mon vote.
2424Il montre son billet blanc.
2426Votre voix n’est qu’une voix. Nous nous passerons de vous.
2428Adieu donc; je m’en lave les mains.
2429Guicciardini, courant après lui.
2430Eh! mon Dieu! Palla, vous êtes trop violent.
2432Laissez-moi; j’ai soixante-deux ans passés; ainsi vous ne pouvez pas me faire grand mal désormais.
2436Il déplie les billets jetés dans un bonnet.
2437Il y a unanimité. Le courrier est-il parti pour Trebbio?
2439Oui, Excellence. Côme sera ici dans la matinée de demain, à moins qu’il ne refuse.
2441Pourquoi refuserait-il?
2443Ah! mon Dieu! s’il allait refuser, que deviendrions-nous? quinze lieues à faire d’ici à Trebbio pour trouver Côme, et autant pour revenir, ce serait une journée de perdue. Nous aurions dû choisir quelqu’un qui fût plus près de nous.
2445Que voulez-vous! notre vote est fait, et il est probable qu’il acceptera. Tout cela est étourdissant.
2448Philippe Strozzi, dans son cabinet.
2449J’en étais sûr.—Pierre est en correspondance avec le roi de France; le voilà à la tête d’une espèce d’armée, et prêt à mettre le bourg à feu et à sang. C’est donc là ce qu’aura fait ce pauvre nom de Strozzi, qu’on a respecté si longtemps! il aura produit un rebelle et deux ou trois massacres. O ma Louise! tu dors en paix sous le gazon; l’oubli du monde entier est autour de toi, comme en toi, au fond de la triste vallée où je t’ai laissée.
2450On frappe à la porte.
2454Philippe! je t’apporte le plus beau joyau de ta couronne.
2456Qu’est-ce que tu jettes là? une clef?
2458Cette clef ouvre ma chambre, et dans ma chambre est Alexandre de Médicis, mort de la main que voilà.
2460Vraiment! vraiment! cela est incroyable.
2462Crois-le si tu veux. Tu le sauras par d’autres que par moi.
2463Philippe, prenant la clef.
2464Alexandre est mort, cela est-il possible?
2466Que dirais-tu si les républicains t’offraient d’être duc à sa place?
2468Je refuserais, mon ami.
2470Vraiment! vraiment! cela est incroyable.
2472Pourquoi? cela est tout simple pour moi.
2474Comme pour moi de tuer Alexandre. Pourquoi ne veux-tu pas me croire?
2476O notre nouveau Brutus! je te crois et je t’embrasse. La liberté est donc sauvée! Oui, je te crois, tu es tel que tu me l’as dit. Donne-moi ta main. Le duc est mort! ah! il n’y a pas de haine dans ma joie; il n’y a que l’amour le plus pur, le plus sacré pour la patrie; j’en prends Dieu à témoin.
2478Allons! calme-toi; il n’y a rien de sauvé que moi, qui ai les reins brisés par les chevaux de l’évêque de Marzi.
2480N’as-tu pas averti nos amis? N’ont-ils pas l’épée à la main à l’heure qu’il est?
2482Je les ai avertis; j’ai frappé à toutes les portes républicaines avec la constance d’un frère quêteur; je leur ai dit de frotter leurs épées, qu’Alexandre serait mort quand ils s’éveilleraient. Je pense qu’à l’heure qu’il est, ils se sont éveillés plus d’une fois, et rendormis à l’avenant. Mais, en vérité, je ne pense pas autre chose.
2484As-tu averti les Pazzi? l’as-tu dit à Corsini?
2486A tout le monde; je l’aurais dit, je crois, à la lune, tant j’étais sûr de n’être pas écouté.
2488Comment l’entends-tu?
2490J’entends qu’ils ont haussé les épaules, et qu’ils sont retournés à leurs dîners, à leurs cornets et à leurs femmes.
2492Tu ne leur as donc pas expliqué l’affaire?
2494Que diantre voulez-vous que j’explique? croyez-vous que j’eusse une heure à perdre avec chacun d’eux? Je leur ai dit: Préparez-vous; et j’ai fait mon coup.
2496Et tu crois que les Pazzi ne font rien? qu’en sais-tu? Tu n’as pas de nouvelles depuis ton départ, et il y a plusieurs jours que tu es en route.
2498Je crois que les Pazzi font quelque chose; je crois qu’ils font des armes dans leur antichambre, en buvant du vin du Midi de temps à autre, quand ils ont le gosier sec.
2500Tu soutiens ta gageure; ne m’as-tu pas voulu parier ce que tu me dis là? Sois tranquille; j’ai meilleure espérance.
2502Je suis tranquille, plus que je ne puis dire.
2504Pourquoi n’es-tu pas sorti la tête du duc à la main? Le peuple t’aurait suivi comme son sauveur et son chef.
2506J’ai laissé le cerf aux chiens; qu’ils fassent eux-mêmes la curée.
2508Tu aurais déifié les hommes, si tu ne les méprisais.
2510Je ne les méprise point; je les connais. Je suis très persuadé qu’il y en a très peu de très méchants, beaucoup de lâches, et un grand nombre d’indifférents. Il y en a aussi de féroces, comme les habitants de Pistoie, qui ont trouvé dans cette affaire une petite occasion d’égorger tous leurs chanceliers en plein midi, au milieu des rues. J’ai appris cela il n’y a pas une heure.
2512Je suis plein de joie et d’espoir; le cœur me bat malgré moi.
2514Tant mieux pour vous.
2516Puisque tu n’en sais rien, pourquoi en parles-tu ainsi? Assurément tous les hommes ne sont pas capables de grandes choses, mais tous sont sensibles aux grandes choses: nies-tu l’histoire du monde entier? Il faut sans doute une étincelle pour allumer une forêt; mais l’étincelle peut sortir d’un caillou, et la forêt prend feu. C’est ainsi que l’éclair d’une seule épée peut illuminer tout un siècle.
2518Je ne nie pas l’histoire; mais je n’y étais pas.
2520Laisse-moi t’appeler Brutus; si je suis un rêveur, laisse-moi ce rêve-là. O mes amis, mes compatriotes! vous pouvez faire un beau lit de mort au vieux Strozzi, si vous voulez!
2522Pourquoi ouvrez-vous la fenêtre?
2524Ne vois-tu pas un courrier qui arrive? Mon Brutus! mon grand Lorenzo! la liberté est dans le ciel; je la sens, je la respire.
2526Philippe! Philippe! point de cela; fermez votre fenêtre; toutes ces paroles me font mal.
2528Il me semble qu’il y a un attroupement dans la rue; un crieur lit une proclamation. Holà, Jean! allez acheter le papier de ce crieur.
2532Tu deviens pâle comme un mort. Qu’as-tu donc?
2534N’as-tu rien entendu?
2535Entre un domestique, apportant la proclamation.
2537Non; lis donc un peu ce papier, qu’on criait dans la rue.
2539«A tout homme, noble ou roturier, qui tuera Lorenzo de Médicis, traître à la patrie et assassin de son maître, en quelque lieu et de quelque manière que ce soit, sur toute la surface de l’Italie, il est promis par le conseil des Huit à Florence: 1° quatre mille florins d’or sans aucune retenue; 2° une rente de cent florins d’or par an, pour lui durant sa vie, et ses héritiers en ligne directe après sa mort; 3° la permission d’exercer toutes les magistratures, de posséder tous les bénéfices et privilèges de l’État, malgré sa naissance s’il est roturier; 4° grâce perpétuelle pour toutes ses fautes, passées et futures, ordinaires et extraordinaires.»
2540Signé de la main des Huit.
2541Eh bien! Philippe, vous ne vouliez pas croire tout à l’heure que j’avais tué Alexandre! Vous voyez bien que je l’ai tué.
2543Silence! quelqu’un monte l’escalier. Cache-toi dans cette chambre.
2546Entrent deux gentilshommes.
2548N’est-ce pas le marquis de Cibo qui passe là? il me semble qu’il donne le bras à sa femme.
2549Le marquis et la marquise passent.
2551Il paraît que ce bon marquis n’est pas d’une nature vindicative. Qui ne sait pas à Florence que sa femme a été la maîtresse du feu duc?
2553Ils paraissent bien raccommodés. J’ai cru les voir se serrer la main.
2555La perle des maris, en vérité! Avaler ainsi une couleuvre aussi longue que l’Arno, cela s’appelle avoir l’estomac bon.
2557Je sais que cela fait parler,—cependant je ne te conseillerais pas d’aller lui en parler à lui-même; il est de la première force à toutes les armes, et les faiseurs de calembours craignent l’odeur de son jardin.
2559Si c’est un original, il n’y a rien à dire.
2562Entrent Pierre Strozzi et un Messager.
2564Ce sont ses propres paroles?
2566Oui, Excellence; les paroles du roi lui-même.
2570Le roi de France protégeant la liberté de l’Italie; c’est justement comme un voleur protégeant contre un autre voleur une jolie femme en voyage. Il la défend jusqu’à ce qu’il la viole. Quoi qu’il en soit, une route s’ouvre devant moi, sur laquelle il y a plus de bons grains que de poussière. Maudit soit ce Lorenzaccio, qui s’avise de devenir quelque chose! Ma vengeance m’a glissé entre les doigts comme un oiseau effarouché; je ne puis plus rien imaginer ici qui soit digne de moi. Allons faire une attaque vigoureuse au bourg, et puis laissons là ces femmelettes qui ne pensent qu’au nom de mon père, et qui me toisent toute la journée pour chercher par où je lui ressemble. Je suis né pour autre chose que pour faire un chef de bandits.
2573L’orfèvre et le marchand de soie, assis.
2575Observez bien ce que je dis; faites attention à mes paroles. Le feu duc Alexandre a été tué l’an 1536, qui est bien l’année où nous sommes. Suivez-moi toujours. Il a donc été tué l’an 1536; voilà qui est fait. Il avait vingt-six ans; remarquez-vous cela? mais ce n’est encore rien. Il avait donc vingt-six ans; bon. Il est mort le 6 du mois; ah! ah! saviez-vous ceci? n’est-ce pas justement le 6 qu’il est mort? Écoutez maintenant. Il est mort à six heures de la nuit. Qu’en pensez-vous, père Mondella? voilà de l’extraordinaire, ou je ne m’y connais pas. Il est donc mort à six heures de la nuit. Paix! ne dites rien encore. Il avait six blessures. Eh bien! cela vous frappe-t-il à présent? Il avait six blessures, à six heures de la nuit, le 6 du mois, à l’âge de vingt-six ans, l’an 1536. Maintenant, un seul mot: il avait régné six ans.
2577Quel galimatias me faites-vous là, voisin!
2579Comment! comment! vous êtes donc absolument incapable de calculer? vous ne voyez pas ce qui résulte de ces combinaisons surnaturelles que j’ai l’honneur de vous expliquer?
2581Non, en vérité, je ne vois pas ce qui en résulte.
2583Vous ne le voyez pas? Est-ce possible, voisin, que vous ne le voyiez pas?
2585Je ne vois pas qu’il en résulte la moindre des choses.—A quoi cela peut-il nous être utile?
2587Il en résulte que six Six ont concouru à la mort d’Alexandre. Chut! ne répétez pas ceci comme venant de moi. Vous savez que je passe pour un homme sage et circonspect; ne me faites point de tort, au nom de tous les saints! La chose est plus grave qu’on ne pense; je vous le dis comme à un ami.
2589Allez vous promener; je suis un homme vieux, mais pas encore une vieille femme. Le Côme arrive aujourd’hui, voilà ce qui résulte le plus clairement de notre affaire; il nous est poussé un beau dévideur de paroles dans votre nuit de six Six. Ah! mort de ma vie! cela ne fait-il pas honte! Mes ouvriers, voisin, les derniers de mes ouvriers, frappaient avec leurs instruments sur les tables, en voyant passer les Huit, et ils leur criaient: «Si vous ne savez ni ne pouvez agir, appelez-nous, qui agirons.»
2591Il n’y a pas que les vôtres qui aient crié; c’est un vacarme de paroles dans la ville comme je n’en ai jamais entendu, même par ouï-dire.
2593On demande les boulesf; les uns courent après les soldats, les autres après le vin qu’on distribue, ils s’en remplissent la bouche et la cervelle, afin de perdre le peu de sens commun et de bonnes paroles qui pourraient leur rester.1 note
fOn comprend qu’il s’agit ici d’élections. (Voir page 206.)
2595Il y en a qui voulaient rétablir le conseil, et élire librement un gonfalonier, comme jadis.
2597Il y en a qui voulaient, comme vous dites; mais il n’y en a pas qui aient agi. Tout vieux que je suis, j’ai été au Marché-Neuf, moi, et j’ai reçu dans la jambe un bon coup de hallebarde, parce que je demandais les boules. Pas une âme n’est venue à mon secours. Les étudiants seuls se sont montrés.
2599Je le crois bien. Savez-vous ce qu’on dit, voisin? On dit que le provéditeur, Roberto Corsini, est allé hier soir à l’assemblée des républicains, au palais Salviati.
2601Rien n’est plus vrai; il a offert de livrer la forteresse aux amis de la liberté, avec les provisions, les clefs, et tout le reste.
2603Et il l’a fait, voisin? est-ce qu’il l’a fait? C’est une trahison de haute justice.
2605Ah bien oui! on a braillé, bu du vin sucré, et cassé des carreaux; mais la proposition de ce brave homme n’a seulement pas été écoutée. Comme on n’osait pas faire ce qu’il voulait, on a dit qu’on doutait de lui, et qu’on le soupçonnait de fausseté dans ses offres. Mille millions de diables! que j’enrage! Tenez! voilà les courriers de Trebbio qui arrivent; Côme n’est pas loin d’ici. Bonsoir, voisin, le sang me démange! il faut que j’aille au palais.
2608Attendez-donc, voisin; je vais avec vous.
2609Il sort.—Entre un précepteur avec le petit Salviati, et un autre avec le petit Strozzi.
2610Le premier précepteur
2611Sapientissime doctor, comment se porte Votre Seigneurie? Le trésor de votre précieuse santé est-il dans une assiette régulière, et votre équilibre se maintient-il convenable par ces tempêtes où nous voilà?
2612Le deuxième précepteur
2613C’est chose grave, seigneur docteur, qu’une rencontre aussi érudite et aussi fleurie que la vôtre, sur cette terre soucieuse et lézardée. Souffrez que je presse cette main gigantesque, d’où sont sortis les chefs-d’œuvre de notre langue. Avouez-le, vous avez fait depuis peu un sonnet.
2615Canaille de Strozzi que tu es!
2617Ton père a été rossé, Salviati.
2618Le premier précepteur
2619Ce pauvre ébat de notre muse serait-il allé jusqu’à vous, qui êtes homme d’art si consciencieux, si large et si austère? Des yeux comme les vôtres, qui remuent des horizons si dentelés, si phosphorescents, auraient-ils consenti à s’occuper des fumées peut-être bizarres et osées d’une imagination chatoyante?
2620Le deuxième précepteur
2621Oh! si vous aimez l’art, et si vous nous aimez, dites-nous, de grâce, votre sonnet. La ville ne s’occupe que de votre sonnet.
2622Le premier précepteur
2623Vous serez peut-être étonné que moi, qui ai commencé par chanter la monarchie en quelque sorte, je semble cette fois chanter la république.
2625Ne me donne pas de coups de pied, Strozzi.
2627Tiens, chien de Salviati, en voilà encore deux.
2628Le premier précepteur
2630Chantons la liberté, qui refleurit plus âpre...
2632Faites donc finir ce gamin-là, monsieur; c’est un coupe-jarret. Tous les Strozzi sont des coupe-jarrets.
2633Le deuxième précepteur
2634Allons! petit, tiens-toi tranquille.
2636Tu y reviens en sournois! Tiens! canaille, porte cela à ton père, et dis-lui qu’il le mette avec l’estafilade qu’il a reçue de Pierre Strozzi, empoisonneur que tu es! Vous êtes tous des empoisonneurs.
2637Le premier précepteur
2638Veux-tu te taire, polisson!
2641Aïe! aïe! il m’a frappé.
2642Le premier précepteur
2643Chantons la liberté, qui refleurit plus âpre,
2644Sous des soleils plus mûrs et des cieux plus vermeils.
2646Aïe! aïe! il m’a écorché l’oreille.
2647Le deuxième précepteur
2648Vous avez frappé trop fort, mon ami.
2649Le petit Strozzi rosse le petit Salviati.
2650Le premier précepteur
2651Eh bien! qu’est-ce à dire?
2652Le deuxième précepteur
2653Continuez, je vous en supplie.
2654Le premier précepteur
2655Avec plaisir; mais ces enfants ne cessent pas de se battre.
2656Les enfants sortent en se battant. Ils les suivent.
2658Entrent des étudiants et des soldats.
2660Puisque les grands seigneurs n’ont que des langues, ayons des bras. Holà! les boules! les boules! Citoyens de Florence, ne laissons pas élire un duc sans voter.
2662Vous n’aurez pas les boules; retirez-vous.
2664Citoyens, venez ici; on méconnaît vos droits, on insulte le peuple.
2669Nous voulons mourir pour nos droits.
2674Venge-moi, Roberto, et console ma mère.
2675Il meurt.—Les étudiants attaquent les soldats; ils sortent en se battant.
2676Venise.—Le cabinet de Strozzi.
2677Entrent Philippe et Lorenzo, tenant une lettre.
2679Voilà une lettre qui m’apprend que ma mère est morte. Venez donc faire un tour de promenade, Philippe.
2681Je vous en supplie, mon ami, ne tentez pas la destinée. Vous allez et venez continuellement, comme si cette proclamation de mort n’existait pas contre vous.
2683Au moment où j’allais tuer Clément VII, ma tête a été mise à prix à Rome; il est naturel qu’elle le soit dans toute l’Italie, aujourd’hui que j’ai tué Alexandre; si je sortais de l’Italie, je serais bientôt sonné à son de trompe dans toute l’Europe, et à ma mort, le bon Dieu ne manquera pas de faire placarder ma condamnation éternelle dans tous les carrefours de l’immensité.
2685Votre gaieté est triste comme la nuit; vous n’êtes pas changé, Lorenzo.
2687Non, en vérité, je porte les mêmes habits, je marche toujours sur mes jambes, et je bâille avec ma bouche; il n’y a de changé en moi qu’une misère: c’est que je suis plus creux et plus vide qu’une statue de fer-blanc.
2689Partons ensemble; redevenez un homme; vous avez beaucoup fait, mais vous êtes jeune.
2691Je suis plus vieux que le bisaïeul de Saturne; je vous en prie, venez faire un tour de promenade.
2693Votre esprit se torture dans l’inaction; c’est là votre malheur. Vous avez des travers, mon ami.
2695J’en conviens; que les républicains n’aient rien fait à Florence, c’est là un grand travers de ma part. Qu’une centaine de jeunes étudiants, braves et déterminés, se soient fait massacrer en vain; que Côme, un planteur de choux, ait été élu à l’unanimité, oh! je l’avoue, je l’avoue, ce sont là des travers impardonnables, et qui me font le plus grand tort.
2697Ne raisonnons point sur un événement qui n’est pas achevé. L’important est de sortir d’Italie; vous n’avez point encore fini sur la terre.
2699J’étais une machine à meurtre, mais à un meurtre seulement.
2701N’avez-vous pas été heureux autrement que par ce meurtre? Quand vous ne devriez faire désormais qu’un honnête homme, qu’un artiste, pourquoi voudriez-vous mourir?
2703Je ne puis que vous répéter mes propres paroles: Philippe, j’ai été honnête. Peut-être le redeviendrais-je sans l’ennui qui me prend. J’aime encore le vin et les femmes; c’est assez, il est vrai, pour faire de moi un débauché, mais ce n’est pas assez pour me donner envie de l’être. Sortons, je vous en prie.
2705Tu te feras tuer dans toutes ces promenades.
2707Cela m’amuse de les voir. La récompense est si grosse, qu’elle les rend presque courageux. Hier, un grand gaillard à jambes nues m’a suivi un gros quart d’heure au bord de l’eau, sans pouvoir se déterminer à m’assommer. Le pauvre homme portait une espèce de couteau long comme une broche; il le regardait d’un air si penaud qu’il me faisait pitié; c’était peut-être un père de famille qui mourait de faim.
2709O Lorenzo, Lorenzo! ton cœur est très malade. C’était sans doute un honnête homme: pourquoi attribuer à la lâcheté du peuple le respect pour les malheureux?
2711Attribuez cela à ce que vous voudrez. Je vais faire un tour au Rialto.
2714Il faut que je le fasse suivre par quelqu’un de mes gens. Holà! Jean! Pippo! holà!
2716Prenez une épée, vous et un autre de vos camarades, et tenez-vous à une distance convenable du seigneur Lorenzo, de manière à pouvoir le secourir si on l’attaque.
2721Monseigneur, Lorenzo est mort. Un homme était caché derrière la porte, qui l’a frappé par derrière, comme il sortait.
2723Courons vite; il n’est peut-être que blessé.
2725Ne voyez-vous pas tout ce monde? le peuple s’est jeté sur lui. Dieu de miséricorde! on le pousse dans la lagune.
2727Quelle horreur! quelle horreur! Eh quoi! pas même un tombeau!
2729Florence.—La grande place; des tribunes publiques sont remplies de monde.
2730Des gens du peuple, courant de tous côtés.
2731Les boules! les boules! Il est duc, duc; les boules! il est duc.
2734Le Cardinal Cibo, sur une estrade, à Côme de Médicis.
2735Seigneur, vous êtes duc de Florence. Avant de recevoir de mes mains la couronne que le pape et César m’ont chargé de vous confier, il m’est ordonné de vous faire jurer quatre choses.
2737Lesquelles, cardinal?
2739Faire la justice sans restriction; ne jamais rien tenter contre l’autorité de Charles-Quint; venger la mort d’Alexandre, et bien traiter le seigneur Jules et la signora Julia, ses enfants naturels.
2741Comment faut-il que je prononce ce serment?
2744Il lui présente l’Évangile.
2745Je le jure à Dieu et à vous, cardinal. Maintenant, donnez-moi la main.
2746Ils s’avancent vers le peuple. On entend Côme parler dans l’éloignement.
2748«Très nobles et très puissants seigneurs,
2749«Le remercîment que je veux faire à Vos très illustres et très gracieuses Seigneuries, pour le bienfait si haut que je leur dois, n’est pas autre que l’engagement qui m’est bien doux, à moi si jeune comme je suis, d’avoir toujours devant les yeux, en même temps que la crainte de Dieu, l’honnêteté et la justice, et le dessein de n’offenser personne, ni dans les biens ni dans l’honneur, et, quant au gouvernement des affaires, de ne jamais m’écarter du conseil et du jugement des très prudentes et très judicieuses Seigneuries auxquelles je m’offre en tout, et recommande bien dévotement.»
2751Alfred de Musset conçut l’idée de ce grand drame et en composa le plan, à Florence, devant les sombres palais des Médicis et des Strozzi, pendant le mois de janvier 1834; mais il prit le temps de le laisser mûrir dans sa tête, et ne l’écrivit que huit mois plus tard; on ne doit pas s’étonner d’y trouver une crudité de langage à laquelle les lecteurs des comédies précédentes n’étaient pas accoutumés. Il s’agissait cette fois de faire une peinture exacte de l’Italie au seizième siècle, et l’on sait que, depuis le règne de Borgia jusqu’à celui de Sixte-Quint, les actes de violence de toutes sortes se commettaient ouvertement et avec impunité. Les premières familles de la noblesse en donnaient l’exemple, et Benvenuto Cellini lui-même, qui n’était pas un grand seigneur, ne dormait jamais de si bon cœur que lorsqu’il avait poignardé ou assommé un de ses ennemis. A moins de ne tenir aucun compte de l’histoire et de la vérité, l’auteur de Lorenzaccio ne pouvait pas faire parler décemment des scélérats tels que Julien Salviati et Alexandre de Médicis. C’est dans les rôles de Philippe Strozzi, de Catherine Ginori et de Marie Soderini qu’on trouve les sentiments tendres et le langage des cœurs nobles et délicats. Quant au personnage de Lorenzo, nous n’hésitons pas à le placer au niveau des plus belles créations de Shakespeare. Ce drame est assurément l’œuvre capitale d’Alfred de Musset, l’expression la plus énergique et la plus virile de son génie.
2752La longueur de cet ouvrage nous a obligés à le rejeter au second volume du Théâtre, bien qu’il ait été écrit avant Barberine.
Traduction du livre XV des Chroniques florentines
2753La nuit était venue que le destin avait marquée pour être celle de la mort malheureuse du duc Alexandre. Ce fut entre cinq et six heures, le samedi d’avant l’Épiphanie, et le 6 janvier de l’année 1536 (selon la manière de compter le temps des Florentins, qui prennent pour la première heure du jour celle qui suit le coucher du soleil). Le duc n’avait pas encore achevé sa vingt-sixième année. Cette mort, dont on a parlé et écrit diversement, je la raconterai avec la plus entière véracité, en ayant entendu le récit de la bouche même de Lorenzo, dans la villa Paluello, située à huit milles de Padoue, ainsi que de la bouche même de Scoronconcolo, dans la maison des Strozzi à Venise. Si l’on peut parler d’un tel fait avec certitude, c’est assurément lorsqu’on le tient de ces hommes, et non d’autres, en supposant qu’ils l’aient voulu raconter sans mentir, comme je pense qu’ils l’ont fait. Mais il est nécessaire de commencer par donner quelques détails sur la vie et les mœurs dudit Lorenzo.
2754Il naquit à Florence en 1514, le 24 mars. Son père était Pierre-François de Médicis, fils de Lorenzo et petit-neveu de Lorenzo, frère de Cosme; et sa mère, madame Marie, fille de Thomas Soderini, fils de Paul-Antoine. Cette femme, d’une rare prudence et bonté, ayant perdu son mari quand Lorenzo était encore en bas âge, fit élever cet enfant avec tous les soins imaginables. Lorenzo manifesta une intelligence incroyable dans ses études; mais à peine fut-il sorti de la tutelle de sa mère et de ses maîtres, qu’il commença à montrer un esprit inquiet, insatiable, et désireux de mal faire. Après avoir pris des leçons de Philippe Strozzi, il se mit à se railler ouvertement de toutes les choses divines et humaines. Au lieu de rechercher ses égaux, il se lia de préférence avec des gens au-dessous de lui et qui non seulement lui témoignaient du respect, mais se faisaient ses âmes damnées. Il se passait toutes ses envies, surtout en affaires d’amour, sans égard pour le sexe, l’âge et la condition des personnes. Il caressait tout le monde, et, au fond, méprisait tous les hommes. Son appétit de célébrité était étrange, et il ne laissait pas échapper une seule occasion, tant en actions qu’en paroles, d’acquérir la réputation d’homme galant ou spirituel. Comme il était délicat et maigre de corps, on l’appelait Lorenzino. Il ne riait point, et souriait seulement. Bien qu’il fût plutôt agréable que beau, ayant le visage brun et l’air mélancolique, il plut cependant beaucoup, dans sa petite jeunesse, au pape Clément, ce qui ne l’empêcha point, comme il l’a dit lui-même après la mort du duc Alexandre, de concevoir la pensée de tuer le saint-père. Il conduisit François, fils de Raphaël de Médicis, compétiteur du pape, jeune homme instruit et de grande espérance, à un tel état de ruine, que ce malheureux, devenu la fable de la cour de Rome, fut considéré comme fou et renvoyé à Florence. Dans le même temps, Lorenzo encourut la disgrâce du pape et devint un objet de haine pour le peuple romain: on trouva un matin, sur l’Arc de Constantin et en d’autres lieux de la ville, quantité de figures antiques privées de leurs têtes. Clément en ressentit tant de colère, qu’il déclara, ne pensant guère à Lorenzo, que l’auteur de ce délit serait pendu par le cou, sans forme de procès, quel qu’il fût, à moins pourtant que le cardinal-neveu ne se trouvât être le coupable. Le cardinal, ayant découvert que l’auteur était Lorenzo, s’en alla intercéder en sa faveur près du saint-père, en le représentant comme un jeune amateur passionné d’objets d’art, à l’exemple de leurs aïeux les Médicis. A grand’-peine le cardinal réussit à calmer le ressentiment du pape, qui appela Lorenzo la honte et l’opprobre de sa maison. Le dit Lorenzo fut banni de Rome, sous peine de mort, si on l’y reprenait, par deux décrets dont un émané du tribunal de Caporioni, et messer François-Marie Molza, homme de grande éloquence, versé dans les lettres grecques, latines et italiennes, prononça, dans l’Académie romaine, un discours où il accabla Lorenzo des plus belles malédictions qu’il put trouver en latin.
2755Lorenzo, étant retourné à Florence, se mit à faire sa cour au duc Alexandre, et il sut si bien feindre, si bien complaire au duc en toutes choses, qu’il alla jusqu’à lui persuader que, pour le service de ce prince, il jouait le rôle d’espion; et, en effet, il entretenait des relations secrètes avec les bannis, et chaque jour il communiquait au duc quelque lettre de ces bannis; et comme il se montrait lâche au point de n’oser ni porter ni toucher une arme, ni même en entendre parler, le duc s’amusait beaucoup de sa poltronnerie. Tant parce que Lorenzo étudiait et lisait, que parce qu’il allait souvent seul et paraissait mépriser la fortune et les honneurs, le duc l’appelait le Philosophe, tandis que d’autres le connaissant mieux le nommaient Lorenzaccio. En toute occasion, Alexandre le favorisait, et particulièrement contre son second cousin Cosme, auquel le duc portait une haine extrême, dont l’origine, outre leur complète dissemblance de mœurs et de caractères, était un procès important que Cosme avait intenté à ce prince, touchant l’héritage de leurs ancêtres. De toutes ces choses, il arriva que le duc prit une confiance extrême en Lorenzo, et qu’il se servit de lui comme d’entremetteur près des femmes, tant religieuses que laïques, vierges, mariées ou veuves, nobles ou roturières, jeunes ou expérimentées; et non content de cela, il voulut encore que Lorenzo lui procurât une sœur de sa mère du côté paternel, jeune femme d’une merveilleuse beauté, mais aussi honnête que belle, laquelle était mariée à Léonard Ginori et demeurait non loin de la porte de derrière du palais de Médicis.
2756Lorenzo, qui attendait une occasion de ce genre, fit entendre au duc que l’entreprise offrirait des difficultés, mais qu’il ferait son possible pour réussir, disant qu’en somme toutes les femmes étaient femmes, et que, d’ailleurs, le mari de celle-ci se trouvait fort à propos à Naples dans le moment présent pour des affaires embarrassées, car il avait dissipé son bien. Quoique Lorenzo n’eût parlé de rien à sa tante, il ne laissait pas de dire au duc qu’il l’avait fait, et qu’il la trouvait rebelle; mais que pourtant il viendrait à bout de la séduire et de l’obliger à condescendre à leurs désirs. Tandis qu’il amusait ainsi le duc, il travaillait l’esprit d’un certain Michel del Tovalaccino, surnommé Scoronconcolo, auquel il avait fait obtenir grâce de la vie, pour un homicide par lui commis; et, raisonnant avec cet homme, il se plaignait à lui d’un courtisan qui, disait-il, l’avait offensé sans raison, et s’était joué de lui, et il ajoutait que par le ciel!... Mais Scoronconcolo, l’interrompant, lui dit tout à coup: «Nommez-le seulement, et laissez-moi faire; il ne vous donnera plus d’ennui.» Il le supplia de dire qui était son ennemi; à quoi Lorenzo répondit: «Hélas! je ne le puis: c’est un favori du duc.—Qui que ce soit, dites toujours,» reprenait Scoronconcolo; et dans le langage dont se servent habituellement les spadassins de cette espèce, il s’écria: «Je le tuerai, quand ce serait le Christ!»
2757Voyant, par là, que ses manœuvres réussissaient, Lorenzo emmena un jour cet homme dîner avec lui, comme il le faisait souvent, malgré les remontrances de sa mère, et il dit à Scoronconcolo: «Or çà, puisque tu me promets si résolument de m’assister, je crois que tu ne me manqueras pas, comme, de mon côté, je te rendrai service en tout ce qui dépendra de moi, et je suis satisfait de tes offres que j’accepte. Mais je veux être de la partie, et afin que nous puissions faire le coup et nous sauver après, j’aviserai à conduire mon ennemi dans un lieu où nous ne courrons aucun risque, et je suis sûr que nous réussirons.» Comme la nuit que j’ai dite plus haut parut à Lorenzo le moment favorable, d’autant que le seigneur Alexandre Vitelli se trouvait parti ce jour-là pour Città-di-Castello, il parla bas à l’oreille du duc après souper, et il lui dit qu’enfin, par des promesses d’argent, il avait décidé sa tante, et que le duc pouvait venir seul, à l’heure convenue et avec précaution, dans sa chambre à lui Lorenzo, en prenant garde, pour l’honneur de la dame, que personne ne le vît ni entrer ni sortir, et que sitôt que le prince y serait, incontinent il irait chercher Catherine Ginori. Le duc ayant mis un grand vêtement de satin, à la napolitaine et garni de zibeline, au moment de prendre ses gants, qui étaient les uns de mailles et les autres de peau parfumée, réfléchit un peu et dit: «Lesquels prendrai-je, ceux de guerre ou ceux de bonne fortune?» Quand il eut pris ceux-ci, le duc sortit accompagné seulement de trois personnes, Giomo le Hongrois, le capitaine Justinien de Cesena, et un officier de bouche nommé Alexandre. Arrivé sur la place de Saint-Marc, où il était venu pour ne pas être épié, il les congédia, disant qu’il voulait aller seul, et il ne retint avec lui que le Hongrois, lequel entra dans la maison des Sostegni, située presque en face de celle de Lorenzo, avec l’ordre du prince de ne bouger ni se montrer, quelque personne qu’il vît entrer ou sortir. Mais le Hongrois, ayant demeuré là un bon bout de temps, retourna au palais et s’endormit dans l’appartement du duc. En arrivant dans la chambre de Lorenzo, où un grand feu était allumé, le prince ôta son épée. Tandis qu’il se couchait sur le lit, Lorenzo s’empara de l’épée, en lia prestement la garde avec le ceinturon, de manière à empêcher la lame de sortir aisément du fourreau, puis il la posa sur le chevet du lit, en disant au duc de se reposer; après quoi il sortit, et laissa retomber derrière lui la porte, qui était de celles qui se ferment d’elles-mêmes. Il s’en alla trouver Scoronconcolo, et d’un air tout à fait content: «Frère, lui dit-il, voici le moment; j’ai enfermé mon ennemi dans ma chambre, et il dort.—Allons-y,» répondit Scoronconcolo. Sur le palier de l’escalier, Lorenzo se retourna et dit: «Ne t’inquiète pas si c’est un ami du duc; et tâche de bien faire.—Ainsi ferai-je, répondit l’ami, quand ce serait le duc lui-même.—Grâce à notre embuscade, reprit Lorenzo d’un ton joyeux, il ne peut plus nous échapper; marchons.—Marchons donc,» répondit Scoronconcolo.
2758Lorsqu’il eut soulevé le loquet qui retomba et ne s’ouvrit pas du premier coup, Lorenzo entra dans la chambre, et dit: «Seigneur, dormez-vous?» Prononcer ces mots et percer le duc de part en part d’un coup de dague, fut une seule et même chose. Cette blessure était mortelle, car elle avait traversé les reins et perforé cette membrane appelée diaphragme, qui, semblable à une ceinture, divise le corps humain en deux parties, l’une supérieure où se trouvent le cœur et les autres organes du sentiment, l’autre inférieure où sont le foie et les organes de la nutrition et de la génération. Le duc, qui dormait ou feignait de dormir, se tenait le visage tourné vers le fond. Il bondit sur le lit en recevant cette blessure, et sortit du côté de la ruelle, cherchant à gagner la porte, et se faisant un bouclier d’un escabeau qu’il avait saisi. Mais Scoronconcolo lui donna une taillade au visage qui lui fendit la tempe et une grande partie de la joue gauche. Lorenzo le repoussa sur le lit et l’y tint renversé en pesant sur lui de tout le poids de son corps; et afin de l’empêcher de crier, lui serra la bouche avec le pouce et l’index de sa main gauche, en lui disant: «Seigneur, n’en doutez pas.» Alors le duc, se débattant comme il pouvait, prit entre ses dents le pouce de Lorenzo et le serra avec une telle rage que Lorenzo tombant sur lui appela Scoronconcolo à son aide. Celui-ci courait d’un côté et de l’autre, et il ne pouvait atteindre le duc sans blesser du même coup Lorenzo, que le duc tenait étroitement embrassé. Scoronconcolo essaya d’abord de faire passer son épée entre les jambes de Lorenzo, sans autre résultat que de piquer le matelas; enfin il prit un couteau qu’il avait par hasard sur lui, et l’ayant fixé dans le cou de la victime, il appuya si fort que le duc fut égorgé. Après sa mort, ils lui firent encore quelques blessures qui versèrent tant de sang que la chambre en devint comme un lac. C’est une chose à remarquer, que pendant tout ce temps, où il était tenu par Lorenzo et où il voyait Scoronconcolo tourner et se démener pour le tuer, le duc ne poussa ni un cri ni une plainte, et ne lâcha point ce doigt qu’il serrait entre ses dents avec fureur. En mourant, il avait glissé à terre; ses meurtriers le relevèrent tout souillé de sang, et l’ayant posé sur le lit, ils recouvrirent son corps avec la tenture qu’il avait fermée lui-même avant de s’endormir ou d’en faire semblant. On a supposé qu’il s’était ainsi enfermé à dessein, parce que, sachant bien qu’il était incapable d’en user convenablement avec cette Catherine qu’il attendait, laquelle passait pour une personne savante et d’esprit, il voulait éviter, par ce moyen, les préliminaires et belles paroles. Lorenzo, lorsqu’il vit le duc en l’état qu’il souhaitait, tant pour s’assurer qu’on n’avait rien entendu que pour se reposer et reprendre ses esprits, car il se sentait rompu et accablé de fatigue, se mit à l’une des fenêtres qui donnaient sur la Via Larga. Quelques personnes de la maison avaient entendu du bruit et des trépignements de pieds, entre autres madame Marie, mère du seigneur Cosme; mais nul ne s’en était ému, car depuis longtemps, et par précaution, Lorenzo avait pris l’habitude d’amener dans cette chambre, comme font parfois les mauvais plaisants, une troupe de gens qui feignaient de se quereller et couraient çà et là criant: «Frappe-le! tue-le! Ah! traître, tu m’as tué!» et autres vociférations semblables.