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Drame en cinq actes (1834) : dans la Florence du duc Alexandre de Médicis, son cousin Lorenzo, devenu le compagnon de ses débauches, prépare en secret le meurtre du tyran, tandis que les Strozzi et les républicains rêvent de liberté sans oser agir. Résumé en 1 minute

Lorenzaccio
1
Drame en cinq actes
2
1834
Personnages
3
- Alexandre de Médicis, duc de Florence.
4
- Lorenzo de Médicis (Lorenzaccio),
5
- Come de Médicis, ses cousins
6
- Le Cardinal Cibo.
7
- Le Marquis de Cibo, son frère.
8
- Sire Maurice, chancelier des Huit.
9
- Le Cardinal Baccio Valori, commissaire apostolique.
10
- Julien Salviati.
11
- Philippe Strozzi.
12
- Pierre Strozzi,
13
- Thomas Strozzi,
14
- Léon Strozzi, prieur de Capoue, ses fils.
15
- Roberto Corsini, provéditeur de la forteresse.
16
- Palla Ruccellai,
17
- Alamanno Salviati,
18
- François Pazzi, seigneurs républicains.
19
- Bindo Altoviti, oncle de Lorenzo.
20
- Venturi, bourgeois.
21
- Tebaldeo, peintre.
22
- Scoronconcolo, spadassin.
23
- Les Huit.
24
- Giomo le Hongrois, écuyer du duc.
25
- Maffio, bourgeois.
26
- Marie Soderini, mère de Lorenzo.
27
- Catherine Ginori, sa tante.
28
- La Marquise de Cibo.
29
- Louise Strozzi.
30
- Deux Dames de la cour et un Officier allemand.
31
- Un Orfèvre, un Marchand, deux Précepteurs et deux Enfants, Pages, Soldats, Moines, Courtisans, Bannis, Écoliers, Domestiques, Bourgeois, etc., etc.
32
La scène est à Florence.
Acte I
Scène première
33
Un jardin.—Clair de lune.—Un pavillon dans le fond, un autre sur le devant.
34
Entrent le Duc et Lorenzo, couverts de leurs manteaux; Giomo, une lanterne à la main.
35
Le Duc
36
Qu’elle se fasse attendre encore un quart d’heure, et je m’en vais. Il fait un froid de tous les diables.
37
Lorenzo
38
Patience, Altesse, patience.
39
Le Duc
40
Elle devait sortir de chez sa mère à minuit; il est minuit, et elle ne vient pourtant pas.
41
Lorenzo
42
Si elle ne vient pas, dites que je suis un sot, et que la vieille mère est une honnête femme.
43
Le Duc
44
Entrailles du pape! avec tout cela je suis volé d’un millier de ducats.
45
Lorenzo
46
Nous n’avons avancé que moitié. Je réponds de la petite. Deux grands yeux languissants, cela ne trompe pas. Quoi de plus curieux pour le connaisseur que la débauche à la mamelle? Voir dans un enfant de quinze ans la rouée à venir; étudier, ensemencer, infiltrer paternellement le filon mystérieux du vice dans un conseil d’ami, dans une caresse au menton;—tout dire et ne rien dire, selon le caractère des parents;—habituer doucement l’imagination qui se développe à donner des corps à ses fantômes, à toucher ce qui l’effraye, à mépriser ce qui la protège! Cela va plus vite qu’on ne pense; le vrai mérite est de frapper juste. Et quel trésor que celle-ci! tout ce qui peut faire passer une nuit délicieuse à Votre Altesse! Tant de pudeur! Une jeune chatte qui veut bien des confitures, mais qui ne veut pas se salir la patte. Proprette comme une Flamande! La médiocrité bourgeoise en personne. D’ailleurs, fille de bonnes gens, à qui leur peu de fortune n’a pas permis une éducation solide; point de fond dans les principes, rien qu’un léger vernis; mais quel flot violent d’un fleuve magnifique sous cette couche de glace fragile qui craque à chaque pas! Jamais arbuste en fleur n’a promis de fruits plus rares, jamais je n’ai humé dans une atmosphère enfantine plus exquise odeur de courtisanerie.
47
Le Duc
48
Sacrebleu! je ne vois pas le signal. Il faut pourtant que j’aille au bal chez Nasi: c’est aujourd’hui qu’il marie sa fille.
49
Giomo
50
Allons au pavillon, monseigneur; puisqu’il ne s’agit que d’emporter une fille qui est à moitié payée, nous pouvons bien taper aux carreaux.
51
Le Duc
52
Viens par ici; le Hongrois a raison.
53
Ils s’éloignent.—Entre Maffio.
54
Maffio
55
Il me semblait dans mon rêve voir ma sœur traverser notre jardin, tenant une lanterne sourde, et couverte de pierreries. Je me suis éveillé en sursaut. Dieu sait que ce n’est qu’une illusion, mais une illusion trop forte pour que le sommeil ne s’enfuie pas devant elle. Grâce au ciel, les fenêtres du pavillon où couche la petite sont fermées comme de coutume; j’aperçois faiblement la lumière de sa lampe entre les feuilles de notre vieux figuier. Maintenant mes folles terreurs se dissipent; les battements précipités de mon cœur font place à une douce tranquillité. Insensé! mes yeux se remplissent de larmes, comme si ma pauvre sœur avait couru un véritable danger.—Qu’entends-je? Qui remue là entre les branches?
56
La sœur de Maffio passe dans l’éloignement.
57
Suis-je éveillé? c’est le fantôme de ma sœur. Il tient une lanterne sourde, et un collier brillant étincelle, sur sa poitrine aux rayons de la lune. Gabrielle! Gabrielle! où vas-tu?
58
Rentrent Giomo et le duc.
59
Giomo
60
Ce sera le bonhomme de frère pris de somnambulisme.—Lorenzo conduira votre belle au palais par la petite porte; et quant à nous, qu’avons-nous à craindre?
61
Maffio
62
Qui êtes-vous? Holà! arrêtez!
63
Il tire son épée.
64
Giomo
65
Honnête rustre, nous sommes tes amis.
66
Maffio
67
Où est ma sœur? que cherchez-vous ici?
68
Giomo
69
Ta sœur est dénichée, brave canaille. Ouvre la grille de ton jardin.
70
Maffio
71
Tire ton épée et défends-toi, assassin que tu es!
72
Giomo saute sur lui et le désarme.
73
Halte-là! maître sot, pas si vite!
74
Maffio
75
O honte! ô excès de misère! S’il y a des lois à Florence, si quelque justice vit encore sur la terre, par ce qu’il y a de vrai et de sacré au monde, je me jetterai aux pieds du duc, et il vous fera pendre tous les deux.
76
Giomo
77
Aux pieds du duc?
78
Maffio
79
Oui, oui, je sais que les gredins de votre espèce égorgent impunément les familles. Mais que je meure, entendez-vous, je ne mourrai pas silencieux comme tant d’autres. Si le duc ne sait pas que sa ville est une forêt pleine de bandits, pleine d’empoisonneurs et de filles déshonorées, en voilà un qui le lui dira. Ah! massacre! ah! fer et sang! j’obtiendrai justice de vous!
80
Giomo, l’épée à la main.
81
Faut-il frapper, Altesse?
82
Le Duc
83
Allons donc! frapper ce pauvre homme! Va te recoucher, mon ami: nous t’enverrons demain quelques ducats.
84
Il sort.
85
Maffio
86
C’est Alexandre de Médicis!
87
Giomo
88
Lui-même, mon brave rustre. Ne te vante pas de sa visite si tu tiens à tes oreilles.
89
Il sort.
Scène II
90
Une rue.—Le point du jour.—Plusieurs masques sortent d’une maison illuminée.
91
Un marchand de soieries et un orfèvre ouvrent leur boutique.
92
Le marchand de soieries
93
Hé! hé! père Mondella, voilà bien du vent pour mes étoffes.
94
Il étale ses pièces de soie.
95
L’orfèvre, bâillant.
96
C’est à se casser la tête. Au diable leur noce! je n’ai pas fermé l’œil de la nuit.
97
Le marchand
98
Ni ma femme non plus, voisin; la chère âme s’est tournée et retournée comme une anguille. Ah! dame! quand on est jeune, on ne s’endort pas au bruit des violons.
99
L’orfèvre
100
Jeune! jeune! cela vous plaît à dire. On n’est pas jeune avec une barbe comme celle-là; et cependant Dieu sait si leur damnée de musique me donne envie de danser!
101
Deux écoliers passent.
102
Premier écolier
103
Rien n’est plus amusant. On se glisse contre la porte au milieu des soldats, et on les voit descendre avec leurs habits de toutes les couleurs. Tiens! voilà la maison des Nasi.
104
Il souffle dans ses doigts.
105
Mon portefeuille me glace les mains.
106
Deuxième écolier
107
Et on nous laissera approcher?
108
Premier écolier
109
En vertu de quoi est-ce qu’on nous en empêcherait? Nous sommes citoyens de Florence. Regarde tout ce monde autour de la porte; en voilà des chevaux, des pages et des livrées! Tout cela va et vient, il n’y a qu’à s’y connaître un peu; je suis capable de nommer toutes les personnes d’importance; on observe bien tous les costumes, et le soir on dit à l’atelier: J’ai une terrible envie de dormir, j’ai passé la nuit au bal chez le prince Aldobrandini, chez le comte Salviati; le prince était habillé de telle ou telle façon, la princesse de telle autre, et on ne ment pas. Viens, prends ma cape par derrière.
110
Ils se placent contre la porte de la maison.
111
L’orfèvre
112
Entendez-vous les petits badauds? Je voudrais qu’un de mes apprentis fît un pareil métier!
113
Le marchand
114
Bon, bon! père Mondella, où le plaisir ne coûte rien, la jeunesse n’a rien à perdre. Tous ces grands yeux étonnés de ces petits polissons me réjouissent le cœur.—Voilà comme j’étais, humant l’air et cherchant les nouvelles. Il paraît que la Nasi est une belle gaillarde, et que le Martelli est un heureux garçon. C’est une famille bien florentine, celle-là! Quelle tournure ont tous ces grands seigneurs! J’avoue que ces fêtes-là me font plaisir, à moi. On est dans son lit bien tranquille, avec un coin de ses rideaux retroussé; on regarde de temps en temps les lumières qui vont et viennent dans le palais; on attrape un petit air de danse sans rien payer, et on se dit: Hé! hé! ce sont mes étoffes qui dansent, mes belles étoffes du bon Dieu, sur le cher corps de tous ces braves et loyaux seigneurs.
115
L’orfèvre
116
Il en danse plus d’une qui n’est pas payée, voisin; ce sont celles-là qu’on arrose de vin et qu’on frotte sur les murailles avec le moins de regret. Que les grands seigneurs s’amusent, c’est tout simple,—ils sont nés pour cela; mais il y a des amusements de plusieurs sortes, entendez-vous?
117
Le marchand
118
Oui, oui, comme la danse, le cheval, le jeu de paume et tant d’autres. Qu’entendez-vous vous-même, père Mondella?
119
L’orfèvre
120
Cela suffit;—je me comprends.—C’est-à-dire que les murailles de tous ces palais-là n’ont jamais mieux prouvé leur solidité. Il leur fallait moins de force pour défendre les aïeux de l’eau du ciel, qu’il ne leur en faut pour soutenir les fils quand ils ont trop pris de leur vin.
121
Le marchand
122
Un verre de vin est de bon conseil, père Mondella. Entrez donc dans ma boutique que je vous montre une pièce de velours.
123
L’orfèvre
124
Oui, de bon conseil et de bonne mine, voisin; un bon verre de vin vieux a une bonne mine au bout d’un bras qui a sué pour le gagner; on le soulève gaiement d’un petit coup, et il s’en va donner du courage au cœur de l’honnête homme qui travaille pour sa famille. Mais ce sont des tonneaux sans vergogne, que tous ces godelureaux de la cour. A qui fait-on plaisir en s’abrutissant jusqu’à la bête féroce? A personne, pas même à soi, et à Dieu encore moins.
125
Le marchand
126
Le carnaval a été rude, il faut l’avouer; et leur maudit ballon m’a gâté de la marchandise pour une cinquantaine de florinsa. Dieu merci! les Strozzi l’ont payé.
1 note

aC’était l’usage au carnaval de traîner dans les rues un énorme ballon qui renversait les passants et les devantures des boutiques. Pierre Strozzi avait été arrêté pour ce fait. (*Note de l’auteur.*)

127
L’orfèvre
128
Les Strozzi! Que le ciel confonde ceux qui ont osé porter la main sur leur neveu! Le plus brave homme de Florence, c’est Philippe Strozzi.
129
Le marchand
130
Cela n’empêche pas Pierre Strozzi d’avoir traîné son maudit ballon sur ma boutique, et de m’avoir fait trois grandes taches dans une aune de velours brodé. A propos, père Mondella, nous verrons-nous à Montolivet?
131
L’orfèvre
132
Ce n’est pas mon métier de suivre les foires; j’irai cependant à Montolivet par piété. C’est un saint pèlerinage, voisin, et qui remet tous les péchés.
133
Le marchand
134
Et qui est tout à fait vénérable, voisin, et qui fait gagner les marchands plus que tous les autres jours de l’année. C’est plaisir de voir ces bonnes dames, sortant de la messe, manier, examiner toutes les étoffes. Que Dieu conserve Son Altesse! La cour est une belle chose.
135
L’orfèvre
136
La cour! le peuple la porte sur le dos, voyez-vous. Florence était encore (il n’y a pas longtemps de cela) une bonne maison bien bâtie; tous ces grands palais, qui sont les logements de nos grandes familles, en étaient les colonnes. Il n’y en avait pas une, de toutes ces colonnes, qui dépassât les autres d’un pouce; elles soutenaient à elles toutes une vieille voûte bien cimentée, et nous nous promenions là-dessous sans crainte d’une pierre sur la tête. Mais il y a de par le monde deux architectes malavisés qui ont gâté l’affaire; je vous le dis en confidence, c’est le pape et l’empereur Charles. L’empereur a commencé par entrer par une assez bonne brèche dans la susdite maison. Après quoi, ils ont jugé à propos de prendre une des colonnes dont je vous parle, à savoir celle de la famille des Médicis, et d’en faire un clocher, lequel clocher a poussé comme un champignon de malheur dans l’espace d’une nuit. Et puis, savez-vous, voisin? comme l’édifice branlait au vent, attendu qu’il avait la tête trop lourde et une jambe de moins, on a remplacé le pilier devenu clocher par un gros pâté informe fait de boue et de crachat, et on a appelé cela la citadelle: les Allemands se sont installés dans ce maudit trou comme des rats dans un fromage, et il est bon de savoir que, tout en jouant aux dés et en buvant leur vin aigrelet, ils ont l’œil sur nous autres. Les familles florentines ont beau crier, le peuple et les marchands ont beau dire, les Médicis gouvernent au moyen de leur garnison; ils nous dévorent comme une excroissance vénéneuse dévore un estomac malade; c’est en vertu des hallebardes qui se promènent sur la plate-forme, qu’un bâtard, une moitié de Médicis, un butor que le ciel avait fait pour être garçon boucher ou valet de charrue, couche dans le lit de nos filles, boit nos bouteilles, casse nos vitres; et encore le paye-t-on pour cela.
137
Le marchand
138
Peste! peste! comme vous y allez! vous avez l’air de savoir tout cela par cœur; il ne ferait pas bon dire cela dans toutes les oreilles, voisin Mondella.
139
L’orfèvre
140
Et quand on me bannirait comme tant d’autres! On vit à Rome aussi bien qu’ici. Que le diable emporte la noce, ceux qui y dansent et ceux qui la font!
141
Il rentre. Le marchand se mêle aux curieux.—Passe un bourgeois, avec sa femme.
142
La femme
143
Guillaume Martelli est un bel homme et riche. C’est un bonheur pour Nicolo Nasi d’avoir un gendre comme celui-là. Tiens! le bal dure encore.—Regarde donc toutes ces lumières.
144
Le bourgeois
145
Et nous, notre fille, quand la marierons-nous?
146
La femme
147
Comme tout est illuminé! Danser encore à l’heure qu’il est, c’est là une jolie fête!—On dit que le duc y est.
148
Le bourgeois
149
Faire du jour la nuit et de la nuit le jour, c’est un moyen commode de ne pas voir les honnêtes gens. Une belle invention, ma foi, que des hallebardes à la porte d’une noce! Que le bon Dieu protège la ville! Il en sort tous les jours de nouveaux, de ces chiens d’Allemands, de leur damnée forteresse.
150
La femme
151
Regarde donc le joli masque. Ah! la belle robe! Hélas! tout cela coûte très cher, et nous sommes bien pauvres à la maison.
152
Ils sortent.
153
Un soldat, au marchand.
154
Gare, canaille! laisse passer les chevaux.
155
Le marchand
156
Canaille toi-même, Allemand du diable!
157
Le soldat le frappe de sa pique.
158
Le marchand, se retirant.
159
Voilà comme on suit la capitulation! Ces gredins-là maltraitent les citoyens.
160
Il rentre chez lui.
161
L’écolier, à son camarade.
162
Vois-tu celui-là qui ôte son masque? C’est Palla Ruccellai. Un fier luron! Ce petit-là, à côté de lui, c’est Thomas Strozzi, Masaccio, comme on dit.
163
Un page, criant.
164
Le cheval de son Altesse!
165
Le second écolier
166
Allons-nous-en, voilà le duc qui sort.
167
Le premier écolier
168
Crois-tu pas qu’il va te manger?
169
La foule s’augmente à la porte.
170
L’écolier
171
Celui-là, c’est Nicolini; celui-là, c’est le provéditeur.
172
Le duc sort, vêtu en religieuse, avec Julien Salviati, habillé de même, tous deux masqués.
173
Le Duc, montant à cheval.
174
Viens-tu, Julien?
175
Salviati
176
Non, Altesse, pas encore.
177
Il lui parle à l’oreille.
178
Le Duc
179
Bien, bien, ferme!
180
Salviati
181
Elle est belle comme un démon.—Laissez-moi faire; si je peux me débarrasser de ma femme...
182
Il rentre dans le bal.
183
Le Duc
184
Tu es gris, Salviati; le diable m’emporte! tu vas de travers.
185
Il part avec sa suite.
186
L’écolier
187
Maintenant que voilà le duc parti, il n’y en a pas pour longtemps.
188
Les masques sortent de tous côtés.
189
Le second écolier
190
Rose, vert, bleu, j’en ai plein les yeux; la tête me tourne.
191
Un bourgeois
192
Il paraît que le souper a duré longtemps: en voilà deux qui ne peuvent plus se tenir.
193
Le provéditeur monte à cheval; une bouteille cassée lui tombe sur l’épaule.
194
Le provéditeur
195
Eh! ventrebleu! quel est l’assommeur, ici?
196
Un masque
197
Eh! ne le voyez-vous pas, seigneur Corsini? Tenez! regardez à la fenêtre; c’est Lorenzo avec sa robe de nonne.
198
Le provéditeur
199
Lorenzaccio, le diable soit de toi! tu as blessé mon cheval.
200
La fenêtre se ferme.
201
Peste soit de l’ivrogne et de ses farces silencieuses! un gredin qui n’a pas souri trois fois dans sa vie, et qui passe le temps à des espiègleries d’écolier en vacances.
202
Il sort.—Louise Strozzi sort de la maison, accompagnée de Julien Salviati; il lui tient l’étrier. Elle monte à cheval; un écuyer et une gouvernante la suivent.
203
Salviati
204
La jolie jambe, chère fille! Tu es un rayon de soleil, et tu as brûlé la moelle de mes os.
205
Louise
206
Seigneur, ce n’est pas là le langage d’un cavalier.
207
Salviati
208
Quels yeux tu as, mon cher cœur! quelle belle épaule à essuyer, tout humide et si fraîche! Que faut-il te donner pour être ta camériste cette nuit? Le joli pied à déchausser!
209
Louise
210
Lâche mon pied, Salviati.
211
Salviati
212
Non, par le corps de Bacchus! jusqu’à ce que tu m’aies dit quand nous coucherons ensemble.
213
Louise frappe son cheval et part au galop.
214
Un masque, à Salviati.
215
La petite Strozzi s’en va rouge comme la braise;—vous l’avez fâchée, Salviati.
216
Salviati
217
Baste! colère de jeune fille et pluie du matin...
218
Il sort.
Scène III
219
Chez le marquis de Cibo.
220
Le Marquis, en habit de voyage, la Marquise, Ascanio, le Cardinal Cibo, assis.
221
Le Marquis, embrassant son fils.
222
Je voudrais pouvoir t’emmener, petit, toi et ta grande épée qui te traîne entre les jambes. Prends patience: Massa n’est pas bien loin, et je te rapporterai un bon cadeau.
223
La Marquise
224
Adieu, Laurent; revenez, revenez!
225
Le Cardinal
226
Marquise, voilà des pleurs qui sont de trop. Ne dirait-on pas que mon frère part pour la Palestine? Il ne court pas grand danger dans ses terres, je crois.
227
Le Marquis
228
Mon frère, ne dites pas de mal de ces belles larmes.
229
Il embrasse sa femme.
230
Le Cardinal
231
Je voudrais seulement que l’honnêteté n’eût pas cette apparence.
232
La Marquise
233
L’honnêteté n’a-t-elle point de larmes, monsieur le cardinal? sont-elles toutes au repentir ou à la crainte?
234
Le Marquis
235
Non, par le ciel! car les meilleures sont à l’amour. N’essuyez pas celles-ci sur mon visage, le vent s’en chargera en route: qu’elles se sèchent lentement! Eh bien! ma chère, vous ne me dites rien pour vos favoris? n’emporterai-je pas, comme de coutume, quelque belle harangue sentimentale à faire de votre part aux roches et aux cascades de mon vieux patrimoine?
236
La Marquise
237
Ah! mes pauvres cascatelles!
238
Le Marquis
239
C’est la vérité, ma chère âme, elles sont toutes tristes sans vous. (Plus bas.) Elles ont été joyeuses autrefois, n’est-il pas vrai, Ricciarda?
240
La Marquise
241
Emmenez-moi!
242
Le Marquis
243
Je le ferais si j’étais fou, et je le suis presque, avec ma vieille mine de soldat. N’en parlons plus;—ce sera l’affaire d’une semaine. Que ma chère Ricciarda voie ses jardins quand ils sont tranquilles et solitaires; les pieds boueux de mes fermiers ne laisseront pas de trace dans ses allées chéries. C’est à moi de compter mes vieux troncs d’arbres qui me rappellent ton père Albéric, et tous les brins d’herbe de mes bois; les métayers et leurs bœufs, tout cela me regarde. A la première fleur que je verrai pousser, je mets tout à la porte, et je vous emmène alors.
244
La Marquise
245
La première fleur de notre belle pelouse m’est toujours chère. L’hiver est si long! Il me semble toujours que ces pauvres petites ne reviendront jamais.
246
Ascanio
247
Quel cheval as-tu, mon père, pour t’en aller?
248
Le Marquis
249
Viens avec moi dans la cour, tu le verras.
250
Il sort.—La marquise reste seule avec le cardinal.—Un silence.
251
Le Cardinal
252
N’est-ce pas aujourd’hui que vous m’avez demandé d’entendre votre confession, marquise?
253
La Marquise
254
Dispensez-m’en, cardinal. Ce sera pour ce soir, si Votre Éminence est libre, ou demain, comme elle voudra.—Ce moment-ci n’est pas à moi.
255
Elle se met à la fenêtre et fait un signe d’adieu à son mari.
256
Le Cardinal
257
Si les regrets étaient permis à un fidèle serviteur de Dieu, j’envierais le sort de mon frère.—Un si court voyage, si simple, si tranquille!—une visite à une de ses terres qui n’est qu’à quelques pas d’ici!—une absence d’une semaine,—et tant de tristesse, une si douce tristesse, veux-je dire, à son départ! Heureux celui qui sait se faire aimer ainsi après sept années de mariage!—N’est-ce pas sept années, marquise?
258
La Marquise
259
Oui, cardinal; mon fils a six ans.
260
Le Cardinal
261
Étiez-vous hier à la noce des Nasi?
262
La Marquise
263
Oui, j’y étais.
264
Le Cardinal
265
Et le duc en religieuse?
266
La Marquise
267
Pourquoi le duc en religieuse?
268
Le Cardinal
269
On m’avait dit qu’il avait pris ce costume; il se peut qu’on m’ait trompé.
270
La Marquise
271
Il l’avait en effet. Ah! Malaspina, nous sommes dans un triste temps pour toutes les choses saintes!
272
Le Cardinal
273
On peut respecter les choses saintes, et, dans un jour de folie, prendre le costume de certains couvents, sans aucune intention hostile à la sainte Église catholique.
274
La Marquise
275
L’exemple est à craindre, et non l’intention. Je ne suis pas comme vous; cela m’a révoltée. Il est vrai que je ne sais pas bien ce qui se peut et ce qui ne se peut pas, selon vos règles mystérieuses. Dieu sait où elles mènent. Ceux qui mettent les mots sur leur enclume, et qui les tordent avec un marteau et une lime, ne réfléchissent pas toujours que ces mots représentent des pensées, et ces pensées des actions.
276
Le Cardinal
277
Bon, bon! le duc est jeune, marquise, et gageons que cet habit coquet des nonnes lui allait à ravir.
278
La Marquise
279
On ne peut mieux; il n’y manquait que quelques gouttes du sang de son cousin, Hippolyte de Médicis.
280
Le Cardinal
281
Et le bonnet de la Liberté, n’est-il pas vrai, petite sœur? Quelle haine pour ce pauvre duc!
282
La Marquise
283
Et vous, son bras droit, cela vous est égal que le duc de Florence soit le préfet de Charles-Quint, le commissaire civil du pape, comme Baccio est son commissaire religieux? Cela vous est égal, à vous, frère de mon Laurent, que notre soleil, à nous, promène sur la citadelle des ombres allemandes? que César parle ici dans toutes les bouches? que la débauche serve d’entremetteuse à l’esclavage, et secoue ses grelots sur les sanglots du peuple? Ah! le clergé sonnerait au besoin toutes ses cloches pour en étouffer le bruit et pour réveiller l’aigle impérial, s’il s’endormait sur nos pauvres toits.
284
Elle sort.
285
Le Cardinal, seul, soulève la tapisserie et appelle à voix basse.
286
Agnolo!
287
Entre un page.
288
Quoi de nouveau aujourd’hui?
289
Agnolo
290
Cette lettre, monseigneur.
291
Le Cardinal
292
Donne-la-moi.
293
Agnolo
294
Hélas! Éminence, c’est un péché.
295
Le Cardinal
296
Rien n’est un péché quand on obéit à un prêtre de l’Église romaine.
297
Agnolo remet la lettre.
298
Cela est comique d’entendre les fureurs de cette pauvre marquise, et de la voir courir à un rendez-vous d’amour avec le cher tyran, toute baignée de larmes républicaines.
299
Il ouvre la lettre et lit.
300
«Ou vous serez à moi, ou vous aurez fait mon malheur, le vôtre et celui de nos deux maisons.»
301
Le style du duc est laconique, mais il ne manque pas d’énergie. Que la marquise soit convaincue ou non, voilà le difficile à savoir. Deux mois de cour presque assidue, c’est beaucoup pour Alexandre; ce doit être assez pour Ricciarda Cibo.
302
Il rend la lettre au page.
303
Remets cela chez ta maîtresse; tu es toujours muet, n’est-ce pas? Compte sur moi.
304
Il lui donne sa main à baiser et sort.
Scène IV
305
Une cour du palais du duc.
306
Le Duc Alexandre, sur une terrasse; des pages exercent des chevaux dans la cour. Entrent Valori et Sire Maurice.
307
Le Duc, à Valori.
308
Votre Éminence a-t-elle reçu ce matin des nouvelles de la cour de Rome?
309
Valori
310
Paul III envoie mille bénédictions à Votre Altesse, et fait les vœux les plus ardents pour sa prospérité.
311
Le Duc
312
Rien que des vœux, Valori?
313
Valori
314
Sa Sainteté craint que le duc ne se crée de nouveaux dangers par trop d’indulgence. Le peuple est mal habitué à la domination absolue; et César, à son dernier voyage, en a dit autant, je crois, à Votre Altesse.
315
Le Duc
316
Voilà, pardieu! un beau cheval, sire Maurice! Eh! quelle croupe de diable!
317
Sire Maurice
318
Superbe, Altesse.
319
Le Duc
320
Ainsi, monsieur le commissaire apostolique, il y a encore quelques mauvaises branches à élaguer. César et le pape ont fait de moi un roi; mais, par Bacchus, ils m’ont mis dans la main une espèce de sceptre qui sent la hache d’une lieue. Allons! voyons, Valori, qu’est-ce que c’est?
321
Valori
322
Je suis un prêtre, Altesse; si les paroles que mon devoir me force à vous rapporter fidèlement doivent être interprétées d’une manière aussi sévère, mon cœur me défend d’y ajouter un mot.
323
Le Duc
324
Oui, oui, je vous connais pour un brave. Vous êtes, pardieu! le seul prêtre honnête homme que j’aie vu de ma vie.
325
Valori
326
Monseigneur, l’honnêteté ne se perd ni ne se gagne sous aucun habit; et parmi les hommes il y a plus de bons que de méchants.
327
Le Duc
328
Ainsi donc, point d’explications?
329
Sire Maurice
330
Voulez-vous que je parle, monseigneur? tout est facile à expliquer.
331
Le Duc
332
Eh bien?
333
Sire Maurice
334
Les désordres de la cour irritent le pape.
335
Le Duc
336
Que dis-tu là, toi?
337
Sire Maurice
338
J’ai dit les désordres de la cour, Altesse; les actions du duc n’ont d’autre juge que lui-même. C’est Lorenzo de Médicis que le pape réclame comme transfuge de sa justice.
339
Le Duc
340
De sa justice? Il n’a jamais offensé de pape, à ma connaissance, que Clément VII, feu mon cousin, qui, à cette heure, est en enfer.
341
Sire Maurice
342
Clément VII a laissé sortir de ses États le libertin qui, un jour d’ivresse, avait décapité les statues de l’arc de Constantin. Paul III ne saurait pardonner au modèle titré de la débauche florentine.
343
Le Duc
344
Ah parbleu! Alexandre Farnèse est un plaisant garçon! Si la débauche l’effarouche, que diable fait-il de son bâtard, le cher Pierre Farnèse, qui traite si joliment l’évêque de Fano? Cette mutilation revient toujours sur l’eau, à propos de ce pauvre Renzo. Moi, je trouve cela drôle, d’avoir coupé la tête à tous ces hommes de pierre. Je protège les arts comme un autre, et j’ai chez moi les premiers artistes de l’Italie; mais je n’entends rien au respect du pape pour ces statues, qu’il excommunierait demain, si elles étaient en chair et en os.
345
Sire Maurice
346
Lorenzo est un athée; il se moque de tout. Si le gouvernement de Votre Altesse n’est pas entouré d’un profond respect, il ne saurait être solide. Le peuple appelle Lorenzo Lorenzaccio: on sait qu’il dirige vos plaisirs, et cela suffit.
347
Le Duc
348
Paix! tu oublies que Lorenzo de Médicis est cousin d’Alexandre.
349
Entre le cardinal Cibo.
350
Cardinal, écoutez un peu ces messieurs qui disent que le pape est scandalisé des désordres de ce pauvre Renzo, et qui prétendent que cela fait tort à mon gouvernement.
351
Le Cardinal
352
Messire Francesco Molza vient de débiter à l’Académie romaine une harangue en latin contre le mutilateur de l’arc de Constantin.
353
Le Duc
354
Allons donc, vous me mettriez en colère! Renzo, un homme à craindre! le plus fieffé poltron! une femmelette, l’ombre d’un ruffian énervé! un rêveur qui marche nuit et jour sans épée, de peur d’en apercevoir l’ombre à son côté! d’ailleurs un philosophe, un gratteur de papier, un méchant poète qui ne sait seulement pas faire un sonnet! Non, non, je n’ai pas encore peur des ombres. Eh! corps de Bacchus! que me font les discours latins et les quolibets de ma canaille! J’aime Lorenzo, moi, et, par la mort de Dieu! il restera ici.
355
Le Cardinal
356
Si je craignais cet homme, ce ne serait pas pour votre cour, ni pour Florence, mais pour vous, duc.
357
Le Duc
358
Plaisantez-vous, cardinal, et voulez-vous que je vous dise la vérité?
359
Il lui parle bas.
360
Tout ce que je sais de ces damnés bannis, de tous ces républicains entêtés qui complotent autour de moi, c’est par Lorenzo que je le sais. Il est glissant comme une anguille; il se fourre partout et me dit tout. N’a-t-il pas trouvé moyen d’établir une correspondance avec tous ces Strozzi de l’enfer? Oui, certes, c’est mon entremetteur; mais croyez que son entremise, si elle nuit à quelqu’un, ne me nuira pas. Tenez!
361
Lorenzo paraît au fond d’une galerie basse.
362
Regardez-moi ce petit corps maigre, ce lendemain d’orgie ambulant. Regardez-moi ces yeux plombés, ces mains fluettes et maladives, à peine assez fermes pour soutenir un éventail; ce visage morne, qui sourit quelquefois, mais qui n’a pas la force de rire. C’est là un homme à craindre? Allons, allons! vous vous moquez de lui. Hé! Renzo, viens donc ici; voilà sire Maurice qui te cherche dispute.
363
Lorenzo, montant l’escalier de la terrasse.
364
Bonjour, messieurs les amis de mon cousin!
365
Le Duc
366
Lorenzo, écoute ici. Voilà une heure que nous parlons de toi. Sais-tu la nouvelle? Mon ami, on t’excommunie en latin, et sire Maurice t’appelle un homme dangereux, le cardinal aussi; quant au bon Valori, il est trop honnête homme pour prononcer ton nom.
367
Lorenzo
368
Pour qui dangereux, Éminence? pour les filles de joie, ou pour les saints du paradis?
369
Le Cardinal
370
Les chiens de cour peuvent être pris de la rage comme les autres chiens.
371
Lorenzo
372
Une insulte de prêtre doit se faire en latin.
373
Sire Maurice
374
Il s’en fait en toscan, auxquelles on peut répondre.
375
Lorenzo
376
Sire Maurice, je ne vous voyais pas; excusez-moi, j’avais le soleil dans les yeux; mais vous avez un bon visage et votre habit me paraît tout neuf.
377
Sire Maurice
378
Comme votre esprit; je l’ai fait faire d’un vieux pourpoint de mon grand-père.
379
Lorenzo
380
Cousin, quand vous aurez assez de quelque conquête des faubourgs, envoyez-la donc chez sire Maurice. Il est malsain de vivre sans femme, pour un homme qui a, comme lui, le cou court et les mains velues.
381
Sire Maurice
382
Celui qui se croit le droit de plaisanter doit savoir se défendre. A votre place, je prendrais une épée.
383
Lorenzo
384
Si on vous a dit que j’étais un soldat, c’est une erreur, je suis un pauvre amant de la science.
385
Sire Maurice
386
Votre esprit est une épée acérée, mais flexible. C’est une arme trop vile; chacun fait usage des siennes.
387
Il tire son épée.
388
Valori
389
Devant le duc, l’épée nue!
390
Le Duc, riant.
391
Laissez faire, laissez faire. Allons, Renzo, je veux te servir de témoin; qu’on lui donne une épée!
392
Lorenzo
393
Monseigneur, que dites-vous là?
394
Le Duc
395
Eh bien! ta gaieté s’évanouit si vite? Tu trembles, cousin? Fi donc! tu fais honte au nom des Médicis. Je ne suis qu’un bâtard, et je le porterais mieux que toi, qui es légitime! Une épée, une épée! un Médicis ne se laisse point provoquer ainsi. Pages, montez ici; toute la cour le verra, et je voudrais que Florence entière y fût.
396
Lorenzo
397
Son Altesse se rit de moi.
398
Le Duc
399
J’ai ri tout à l’heure, mais maintenant je rougis de honte. Une épée!
400
Il prend l’épée d’un page et la présente à Lorenzo.
401
Valori
402
Monseigneur, c’est pousser trop loin les choses. Une épée tirée en présence de Votre Altesse est un crime punissable dans l’intérieur du palais.
403
Le Duc
404
Qui parle ici, quand je parle?
405
Valori
406
Votre Altesse ne peut avoir eu d’autre dessein que celui de s’égayer un instant, et sire Maurice lui-même n’a point agi dans une autre pensée.
407
Le Duc
408
Et vous ne voyez pas que je plaisante encore! Qui diable pense ici à une affaire sérieuse? Regardez Renzo, je vous en prie: ses genoux tremblent; il serait devenu pâle, s’il pouvait le devenir. Quelle contenance, juste Dieu! je crois qu’il va tomber.
409
Lorenzo chancelle; il s’appuie sur la balustrade et glisse à terre tout d’un coup.
410
Le Duc, riant aux éclats.
411
Quand je vous le disais! personne ne le sait mieux que moi; la seule vue d’une épée le fait trouver mal. Allons! chère Lorenzetta, fais-toi emporter chez ta mère.
412
Les pages relèvent Lorenzo.
413
Sire Maurice
414
Double poltron! fils de catin!
415
Le Duc
416
Silence! sire Maurice; pesez vos paroles, c’est moi qui vous le dis maintenant; pas de ces mots-là devant moi.
417
Sire Maurice sort.
418
Valori
419
Pauvre jeune homme!
420
Le Cardinal, resté seul avec le duc.
421
Vous croyez à cela, monseigneur?
422
Le Duc
423
Je voudrais bien savoir comment je n’y croirais pas.
424
Le Cardinal
425
Hum! c’est bien fort.
426
Le Duc
427
C’est justement pour cela que j’y crois. Vous figurez-vous qu’un Médicis se déshonore publiquement, par partie de plaisir? D’ailleurs ce n’est pas la première fois que cela lui arrive; jamais il n’a pu voir une épée.
428
Le Cardinal
429
C’est bien fort, c’est bien fort!
430
Ils sortent.
Scène V
431
Devant l’église de Saint-Miniato à Montolivet.—La foule sort de l’église.
432
Une femme, à sa voisine.
433
Retournez-vous ce soir à Florence?
434
La voisine
435
Je ne reste jamais plus d’une heure ici, et je n’y viens jamais qu’un seul vendredib; je ne suis pas assez riche pour m’arrêter à la foire; ce n’est pour moi qu’une affaire de dévotion, et que cela suffise pour mon salut, c’est tout ce qu’il me faut.
1 note

bOn allait à Montolivet tous les vendredis de certains mois: c’était à Florence ce que Longchamp était autrefois à Paris: les marchands y trouvaient l’occasion d’une foire et y transportaient leurs boutiques. (*Note de l’auteur.*)

436
Une dame de la cour, à une autre.
437
Comme il a bien prêché! c’est le confesseur de ma fille.
438
Elle s’approche d’une boutique.
439
Blanc et or, cela fait bien le soir; mais le jour, le moyen d’être propre avec cela!
440
Le marchand et l’orfèvre devant leurs boutiques avec quelques cavaliers.
441
L’orfèvre
442
La citadelle! voilà ce que le peuple ne souffrira jamais, voir tout d’un coup s’élever sur la ville cette nouvelle tour de Babel, au milieu du plus maudit baragouin; les Allemands ne pousseront jamais à Florence, et pour les y greffer, il faudra un vigoureux lien.
443
Le marchand
444
Voyez, mesdames; que Vos Seigneuries acceptent un tabouret sous mon auvent.
445
Un cavalier
446
Tu es du vieux sang florentin, père Mondella; la haine de la tyrannie fait encore trembler tes doigts ridés sur tes ciselures précieuses, au fond de ton cabinet de travail.
447
L’orfèvre
448
C’est vrai, Excellence. Si j’étais un grand artiste, j’aimerais les princes, parce qu’eux seuls peuvent faire entreprendre de grands travaux; les grands artistes n’ont pas de patrie; moi, je fais des saints ciboires et des poignées d’épée.
449
Un autre cavalier
450
A propos d’artiste, ne voyez-vous pas dans ce petit cabaret ce grand gaillard qui gesticule devant des badauds? Il frappe son verre sur la table; si je ne me trompe, c’est ce hâbleur de Cellini.
451
Le premier cavalier
452
Allons-y donc, et entrons; avec un verre de vin dans la tête, il est curieux à entendre, et probablement quelque bonne histoire est en train.
453
Ils sortent.—Deux bourgeois s’assoient.
454
Premier bourgeois
455
Il y a eu une émeute à Florence?
456
Deuxième bourgeois
457
Presque rien.—Quelques pauvres jeunes gens ont été tués sur le Vieux-Marché.
458
Premier bourgeois
459
Quelle pitié pour les familles!
460
Deuxième bourgeois
461
Voilà des malheurs inévitables. Que voulez-vous que fasse la jeunesse d’un gouvernement comme le nôtre? On vient crier à son de trompe que César est à Bologne, et les badauds répètent: «César est à Bologne,» en clignant des yeux d’un air d’importance, sans réfléchir à ce qu’on y fait. Le jour suivant, ils sont plus heureux encore d’apprendre et de répéter: «Le pape est à Bologne avec César.» Que s’ensuit-il? Une réjouissance publique, ils n’en voient pas davantage; et puis un beau matin ils se réveillent tout endormis des fumées du vin impérial, et ils voient une figure sinistre à la grande fenêtre du palais des Pazzi. Ils demandent quel est ce personnage, on leur répond que c’est leur roi. Le pape et l’empereur sont accouchés d’un bâtard qui a droit de vie et de mort sur nos enfants, et qui ne pourrait pas nommer sa mère.
462
L’orfèvre, s’approchant.
463
Vous parlez en patriote, ami; je vous conseille de prendre garde à ce flandrin.
464
Passe un officier allemand.
465
L’officier
466
Ôtez-vous de là, messieurs; des dames veulent s’asseoir.
467
Deux dames de la cour entrent et s’assoient.
468
Première dame
469
Cela est de Venise?
470
Le marchand
471
Oui, Magnifique Seigneurie; vous en lèverai-je quelques aunes?
472
Première dame
473
Si tu veux. J’ai cru voir passer Julien Salviati.
474
L’officier
475
Il va et vient à la porte de l’église; c’est un galant.
476
Deuxième dame
477
C’est un insolent. Montrez-moi des bas de soie.
478
L’officier
479
Il n’y en aura pas d’assez petits pour vous.
480
Première dame
481
Laissez donc, vous ne savez que dire. Puisque vous voyez Julien, allez lui dire que j’ai à lui parler.
482
L’officier
483
J’y vais et je le ramène.
484
Il sort.
485
Première dame
486
Il est bête à faire plaisir, ton officier; que peux-tu faire de cela?
487
Deuxième dame
488
Tu sauras qu’il n’y a rien de mieux que cet homme-là.
489
Elles s’éloignent.—Entre le prieur de Capoue.
490
Le prieur
491
Donnez-moi un verre de limonade, brave homme.
492
Il s’assoit.
493
Un des bourgeois
494
Voilà le prieur de Capoue; c’est là un patriote!
495
Les deux bourgeois se rassoient.
496
Le prieur
497
Vous venez de l’église, messieurs? que dites-vous du sermon?
498
Le bourgeois
499
Il était beau, seigneur prieur.
500
Deuxième bourgeois, à l’orfèvre.
501
Cette noblesse des Strozzi est chère au peuple, parce qu’elle n’est pas fière. N’est-il pas agréable de voir un grand seigneur adresser librement la parole à ses voisins d’une manière affable? Tout cela fait plus qu’on ne pense.
502
Le prieur
503
S’il faut parler franchement, j’ai trouvé le sermon trop beau; j’ai prêché quelquefois, et je n’ai jamais tiré grande gloire du tremblement des vitres; mais une petite larme sur la joue d’un brave homme m’a toujours été d’un grand prix.
504
Entre Salviati.
505
Salviati
506
On m’a dit qu’il y avait ici des femmes qui me demandaient tout à l’heure; mais je ne vois de robe ici que la vôtre, prieur. Est-ce que je me trompe?
507
Le marchand
508
Excellence, on ne vous a pas trompé. Elles se sont éloignées; mais je pense qu’elles vont revenir. Voilà dix aunes d’étoffes et quatre paires de bas pour elles.
509
Salviati, s’asseyant.
510
Voilà une jolie femme qui passe.—Où diable l’ai-je donc vue?—Ah! parbleu! c’est dans mon lit.
511
Le prieur, au bourgeois.
512
Je crois avoir vu votre signature sur une lettre adressée au duc.
513
Le bourgeois
514
Je le dis tout haut: c’est la supplique adressée par les bannis.
515
Le prieur
516
En avez-vous dans votre famille?
517
Le bourgeois
518
Deux, Excellence: mon père et mon oncle; il n’y a plus que moi d’homme à la maison.
519
Le deuxième bourgeois, à l’orfèvre.
520
Comme ce Salviati a une méchante langue!
521
L’orfèvre
522
Cela n’est pas étonnant: un homme à moitié ruiné, vivant des générosités de ces Médicis, et marié comme il l’est à une femme déshonorée partout! Il voudrait qu’on dît de toutes les femmes possibles ce qu’on dit de la sienne.
523
Salviati
524
N’est-ce pas Louise Strozzi qui passe sur ce tertre?
525
Le marchand
526
Elle-même, Seigneurie. Peu des dames de notre noblesse me sont inconnues. Si je ne me trompe, elle donne la main à sa sœur cadette.
527
Salviati
528
J’ai rencontré cette Louise la nuit dernière au bal de Nasi; elle a, ma foi, une jolie jambe, et nous devons coucher ensemble au premier jour.
529
Le prieur, se retournant.
530
Comment l’entendez-vous?
531
Salviati
532
Cela est clair, elle me l’a dit. Je lui tenais l’étrier, ne pensant guère à malice; je ne sais par quelle distraction je lui pris la jambe, et voilà comme tout est venu.
533
Le prieur
534
Julien, je ne sais pas si tu sais que c’est de ma sœur que tu parles.
535
Salviati
536
Je le sais très bien; toutes les femmes sont faites pour coucher avec les hommes, et ta sœur peut bien coucher avec moi.
537
Le prieur se lève.
538
Vous dois-je quelque chose, brave homme?
539
Il jette une pièce de monnaie sur la table et sort.
540
Salviati
541
J’aime beaucoup ce brave prieur, à qui un propos sur sa sœur a fait oublier le reste de son argent. Ne dirait-on pas que toute la vertu de Florence s’est réfugiée chez ces Strozzi? Le voilà qui se retourne. Écarquille les yeux tant que tu voudras, tu ne me feras pas peur.
542
Il sort.
Scène VI
543
Le bord de l’Arno.
544
Marie Soderini, Catherine.
545
Catherine
546
Le soleil commence à baisser. De larges bandes de pourpre traversent le feuillage, et la grenouille fait sonner sous les roseaux sa petite cloche de cristal. C’est une singulière chose que toutes les harmonies du soir avec le bruit lointain de cette ville.
547
Marie
548
Il est temps de rentrer; noue ton voile autour de ton cou.
549
Catherine
550
Pas encore, à moins que vous n’ayez froid. Regardez, ma mère chériec; que le ciel est beau! Que tout cela est vaste et tranquille! Comme Dieu est partout! Mais vous baissez la tête, vous êtes inquiète depuis ce matin.
1 note

cCatherine Ginori est belle-sœur de Marie; elle lui donne le nom de *mère*, parce qu’il y a entre elles une différence d’âge très grande; Catherine n’a guère que vingt-deux ans. (*Note de l’auteur*).

551
Marie
552
Inquiète, non, mais affligée. N’as-tu pas entendu répéter cette fatale histoire de Lorenzo? Le voilà la fable de Florence.
553
Catherine
554
O ma mère! la lâcheté n’est point un crime; le courage n’est pas une vertu: pourquoi la faiblesse est-elle blâmable? Répondre des battements de son cœur est un triste privilège; Dieu seul peut le rendre noble et digne d’admiration. Et pourquoi cet enfant n’aurait-il pas le droit que nous avons toutes, nous autres femmes? Une femme qui n’a peur de rien n’est pas aimable, dit-on.
555
Marie
556
Aimerais-tu un homme qui a peur? Tu rougis, Catherine; Lorenzo est ton neveu, tu ne peux pas l’aimer; mais figure-toi qu’il s’appelle de tout autre nom, qu’en penserais-tu? Quelle femme voudrait s’appuyer sur son bras pour monter à cheval? Quel homme lui serrerait la main?
557
Catherine
558
Cela est triste, et cependant ce n’est pas de cela que je le plains. Son cœur n’est peut-être pas celui d’un Médicis; mais hélas! c’est encore moins celui d’un honnête homme.
559
Marie
560
N’en parlons pas, Catherine;—il est assez cruel pour une mère de ne pouvoir parler de son fils.
561
Catherine
562
Ah! cette Florence! c’est là qu’on l’a perdu! N’ai-je pas vu briller quelquefois dans ses yeux le feu d’une noble ambition? Sa jeunesse n’a-t-elle pas été l’aurore d’un soleil levant? Et souvent encore aujourd’hui il me semble qu’un éclair rapide...—Je me dis malgré moi que tout n’est pas mort en lui.
563
Marie
564
Ah! tout cela est un abîme! Tant de facilité, un si doux amour de la solitude! Ce ne sera jamais un guerrier que mon Renzo, disais-je en le voyant rentrer de son collège, tout baigné de sueur, avec ses gros livres sous le bras; mais un saint amour de la vérité brillait sur ses lèvres et dans ses yeux noirs. Il lui fallait s’inquiéter de tout, dire sans cesse: «Celui-là est pauvre, celui-là est ruiné; comment faire?» Et cette admiration pour les grands hommes de son Plutarque! Catherine, Catherine, que de fois je l’ai baisé au front en pensant au père de la patrie!
565
Catherine
566
Ne vous affligez pas.
567
Marie
568
Je dis que je ne veux pas parler de lui, et j’en parle sans cesse. Il y a de certaines choses, vois-tu, les mères ne s’en taisent que dans le silence éternel. Que mon fils eût été un débauché vulgaire, que le sang des Soderini eût été pâle dans cette faible goutte tombée de mes veines, je ne me désespérerais pas; mais j’ai espéré et j’ai eu raison de le faire. Ah! Catherine, il n’est même plus beau; comme une fumée malfaisante, la souillure de son cœur lui est montée au visage. Le sourire, ce doux épanouissement qui rend la jeunesse semblable aux fleurs, s’est enfui de ses joues couleur de soufre, pour y laisser grommeler une ironie ignoble et le mépris de tout.
569
Catherine
570
Il est encore beau quelquefois dans sa mélancolie étrange.
571
Marie
572
Sa naissance ne l’appelait-elle pas au trône? N’aurait-il pas pu y faire monter un jour avec lui la science d’un docteur, la plus belle jeunesse du monde, et couronner d’un diadème d’or tous mes songes chéris? Ne devais-je pas m’attendre à cela? Ah! Cattina, pour dormir tranquille, il faut n’avoir jamais fait certains rêves. Cela est trop cruel d’avoir vécu dans un palais de fées, où murmuraient les cantiques des anges, de s’y être endormie, bercée par son fils, et de se réveiller dans une masure ensanglantée, pleine de débris d’orgie et de restes humains, dans les bras d’un spectre hideux qui vous tue en vous appelant encore du nom de mère.
573
Catherine
574
Des ombres silencieuses commencent à marcher sur la route; rentrons, Marie, tous ces bannis me font peur.
575
Marie
576
Pauvres gens! ils ne doivent que faire pitié! Ah! ne puis-je voir un seul objet qu’il ne m’entre une épine dans le cœur? Ne puis-je plus ouvrir les yeux? Hélas! ma Cattina, ceci est encore l’ouvrage de Lorenzo. Tous ces pauvres bourgeois ont eu confiance en lui; il n’en est pas un, parmi tous ces pères de famille chassés de leur patrie, que mon fils n’ait trahi. Leurs lettres, signées de leur nom, sont montrées au duc. C’est ainsi qu’il fait tourner à un infâme usage jusqu’à la glorieuse mémoire de ses aïeux. Les républicains s’adressent à lui comme à l’antique rejeton de leur protecteur; sa maison leur est ouverte, les Strozzi eux-mêmes y viennent. Pauvre Philippe! il y aura une triste fin pour tes cheveux gris! Ah! ne puis-je voir une fille sans pudeur, un malheureux privé de sa famille, sans que tout cela me crie: Tu es la mère de nos malheurs! Quand serai-je là?
577
Elle frappe la terre.
578
Catherine
579
Ma pauvre mère, vos larmes se gagnent.
580
Elles s’éloignent.—Le soleil est couché.—Un groupe de bannis se forme au milieu d’un champ.
581
Un des bannis
582
Où allez-vous?
583
Un autre
584
A Pise; et vous?
585
Le premier
586
A Rome.
587
Un autre
588
Et moi à Venise; en voilà deux qui vont à Ferrare; que deviendrons-nous ainsi éloignés les uns des autres?
589
Un quatrième
590
Adieu, voisin, à des temps meilleurs.
591
Il s’en va.
592
Adieu; pour nous, nous pouvons aller ensemble jusqu’à la croix de la Vierge.
593
Il sort avec un autre.—Arrive Maffio.
594
Le premier banni
595
C’est toi, Maffio? par quel hasard es-tu ici?
596
Maffio
597
Je suis des vôtres. Vous saurez que le duc a enlevé ma sœur; j’ai tiré l’épée; une espèce de tigre avec des membres de fer s’est jeté à mon cou et m’a désarmé. Après quoi j’ai reçu l’ordre de sortir de la ville, et une bourse à moitié pleine de ducats.
598
Le second banni
599
Et ta sœur, où est-elle?
600
Maffio
601
On me l’a montrée ce soir sortant du spectacle dans une robe comme n’en a pas l’impératrice; que Dieu lui pardonne! Une vieille l’accompagnait, qui a laissé trois de ses dents à la sortie. Jamais je n’ai donné de ma vie un coup de poing qui m’ait fait ce plaisir-là.
602
Le troisième banni
603
Qu’ils crèvent tous dans leur fange crapuleuse, et nous mourrons contents.
604
Le quatrième
605
Philippe Strozzi nous écrira à Venise; quelque jour nous serons tous étonnés de trouver une armée à nos ordres.
606
Le troisième
607
Que Philippe vive longtemps! Tant qu’il y aura un cheveu sur sa tête, la liberté de l’Italie n’est pas morte.
608
Une partie du groupe se détache; tous les bannis s’embrassent.
609
Une voix
610
A des temps meilleurs!
611
Une autre
612
A des temps meilleurs!
613
Deux bannis montent sur une plate-forme d’où l’on découvre la ville.
614
Le premier
615
Adieu, Florence, peste de l’Italie! adieu, mère stérile, qui n’as plus de lait pour tes enfants!
616
Le second
617
Adieu, Florence la bâtarde, spectre hideux de l’antique Florence! adieu, fange sans nom!
618
Tous les bannis
619
Adieu, Florence! maudites soient les mamelles de tes femmes! maudits soient tes sanglots! maudits les prières de tes églises, le pain de tes blés, l’air de tes rues! Malédiction sur la dernière goutte de ton sang corrompu!
620
Fin de l’acte premier.
Acte II
Scène première
621
Chez les Strozzi.
622
Philippe, dans son cabinet.
623
Dix citoyens bannis dans ce quartier-ci seulement! le vieux Galeazzo et le petit Maffio bannis, sa sœur corrompue, devenue une fille publique en une nuit! Pauvre petite! Quand l’éducation des basses classes sera-t-elle assez forte pour empêcher les petites filles de rire lorsque leurs parents pleurent? La corruption est-elle donc une loi de nature? Ce qu’on appelle la vertu, est-ce donc l’habit du dimanche qu’on met pour aller à la messe? Le reste de la semaine, on est à la croisée, et, tout en tricotant, on regarde les jeunes gens passer. Pauvre humanité! quel nom portes-tu donc? celui de ta race, ou celui de ton baptême? Et nous autres vieux rêveurs, quelle tache originelle avons-nous lavée sur la face humaine depuis quatre ou cinq mille ans que nous jaunissons avec nos livres? Qu’il t’est facile à toi, dans le silence du cabinet, de tracer d’une main légère une ligne mince et pure comme un cheveu sur ce papier blanc! qu’il t’est facile de bâtir des palais et des villes avec ce petit compas et un peu d’encre! Mais l’architecte qui a dans son pupitre des milliers de plans admirables ne peut soulever de terre le premier pavé de son édifice, quand il vient se mettre à l’ouvrage avec son dos voûté et ses idées obstinées. Que le bonheur des hommes ne soit qu’un rêve, cela est pourtant dur; que le mal soit irrévocable, éternel, impossible à changer, non! Pourquoi le philosophe qui travaille pour tous regarde-t-il autour de lui? voilà le tort. Le moindre insecte qui passe devant ses yeux lui cache le soleil: allons-y donc plus hardiment; la république, il nous faut ce mot-là. Et quand ce ne serait qu’un mot, c’est quelque chose, puisque les peuples se lèvent quand il traverse l’air... Ah! bonjour, Léon.
624
Entre le prieur de Capoue.
625
Le prieur
626
Je viens de la foire de Montolivet.
627
Philippe
628
Était-ce beau? Te voilà aussi, Pierre? Assieds-toi donc; j’ai à te parler.
629
Entre Pierre Strozzi.
630
Le prieur
631
C’était très beau, et je me suis assez amusé, sauf certaine contrariété un peu trop forte que j’ai quelque peine à digérer.
632
Pierre
633
Bah! qu’est-ce que c’est donc?
634
Le prieur
635
Figurez-vous que j’étais entré dans une boutique pour prendre un verre de limonade...—Mais non, cela est inutile, je suis un sot de m’en souvenir.
636
Philippe
637
Que diable as-tu sur le cœur? tu parles comme une âme en peine.
638
Le prieur
639
Ce n’est rien; un méchant propos, rien de plus. Il n’y a aucune importance à attacher à tout cela.
640
Pierre
641
Un propos? sur qui? sur toi?
642
Le prieur
643
Non pas sur moi précisément. Je me soucierais bien d’un propos sur moi!
644
Pierre
645
Sur qui donc? Allons! parle, si tu veux.
646
Le prieur
647
J’ai tort; on ne se souvient pas de ces choses-là, quand on sait la différence d’un honnête homme à un Salviati.
648
Pierre
649
Salviati? Qu’a dit cette canaille?
650
Le prieur
651
C’est un misérable, tu as raison. Qu’importe ce qu’il peut dire! Un homme sans pudeur, un valet de cour, qui, à ce qu’on raconte, a pour femme la plus grande dévergondée! Allons! voilà qui est fait, je n’y penserai pas davantage.
652
Pierre
653
Penses-y et parle, Léon; c’est-à-dire que cela me démange de lui couper les oreilles. De qui a-t-il médit? De nous? de mon père? Ah! sang du Christ, je ne l’aime guère, ce Salviati. Il faut que je sache cela, entends-tu?
654
Le prieur
655
Si tu y tiens, je te le dirai. Il s’est exprimé devant moi, dans une boutique, d’une manière vraiment offensante sur le compte de notre sœur.
656
Pierre
657
O mon Dieu! Dans quels termes? Allons! parle donc!
658
Le prieur
659
Dans les termes les plus grossiers.
660
Pierre
661
Diable de prêtre que tu es! tu me vois hors de moi d’impatience, et tu cherches tes mots! Dis les choses comme elles sont; parbleu! un mot est un mot; il n’y a pas de bon Dieu qui tienne.
662
Philippe
663
Pierre, Pierre! tu manques à ton frère.
664
Le prieur
665
Il a dit qu’il coucherait avec elle, voilà son mot, et qu’elle le lui avait promis.
666
Pierre
667
Qu’elle couch... Ah! mort de mort, de mille morts! Quelle heure est-il?
668
Philippe
669
Où vas-tu? Allons! es-tu fait de salpêtre? Qu’as-tu à faire de cette épée? tu en as une au côté.
670
Pierre
671
Je n’ai rien à faire; allons dîner; le dîner est servi.
672
Ils sortent.
Scène II
673
Le portail d’une église.
674
Entrent Lorenzo et Valori.
675
Valori
676
Comment se fait-il que le duc n’y vienne pas? Ah! monsieur, quelle satisfaction pour un chrétien que ces pompes magnifiques de l’Église romaine! quel homme peut y être insensible? L’artiste ne trouve-t-il pas là le paradis de son cœur? le guerrier, le prêtre et le marchand n’y rencontrent-ils pas tout ce qu’ils aiment? Cette admirable harmonie des orgues, ces tentures éclatantes de velours et de tapisseries, ces tableaux des premiers maîtres, les parfums tièdes et suaves que balancent les encensoirs, et les chants délicieux de ces voix argentines, tout cela peut choquer, par son ensemble mondain, le moine sévère et ennemi du plaisir; mais rien n’est plus beau, selon moi, qu’une religion qui se fait aimer par de pareils moyens. Pourquoi les prêtres voudraient-ils servir un Dieu jaloux? La religion n’est pas un oiseau de proie; c’est une colombe compatissante qui plane doucement sur tous les rêves et sur tous les amours.
677
Lorenzo
678
Sans doute; ce que vous dites là est parfaitement vrai, et parfaitement faux, comme tout au monde.
679
Tebaldeo Freccia, s’approchant de Valori.
680
Ah! monseigneur, qu’il est doux de voir un homme tel que Votre Éminence parler ainsi de la tolérance et de l’enthousiasme sacré! Pardonnez à un citoyen obscur, qui brûle de ce feu divin, de vous remercier de ce peu de paroles que je viens d’entendre. Trouver sur les lèvres d’un honnête homme ce qu’on a soi-même dans le cœur, c’est le plus grand des bonheurs qu’on puisse désirer.
681
Valori
682
N’êtes-vous pas le petit Freccia?
683
Tebaldeo
684
Mes ouvrages ont peu de mérite; je sais mieux aimer les arts que je ne sais les exercer. Ma jeunesse tout entière s’est passée dans les églises. Il me semble que je ne puis admirer ailleurs Raphaël et notre divin Buonarotti. Je demeure alors durant des journées devant leurs ouvrages, dans une extase sans égale. Le chant de l’orgue me révèle leur pensée, et me fait pénétrer dans leur âme; je regarde les personnages de leurs tableaux si saintement agenouillés, et j’écoute, comme si les cantiques du chœur sortaient de leurs bouches entr’ouvertes; des bouffées d’encens aromatique passent entre eux et moi dans une vapeur légère; je crois y voir la gloire de l’artiste; c’est aussi une triste et douce fumée, et qui ne serait qu’un parfum stérile, si elle ne montait à Dieu.
685
Valori
686
Vous êtes un vrai cœur d’artiste! venez à mon palais, et ayez quelque chose sous votre manteau quand vous y viendrez. Je veux que vous travailliez pour moi.
687
Tebaldeo
688
C’est trop d’honneur que me fait Votre Éminence. Je suis un desservant bien humble de la sainte religion de la peinture.
689
Lorenzo
690
Pourquoi remettre vos offres de service? Vous avez, il me semble, un cadre dans les mains.
691
Tebaldeo
692
Il est vrai; mais je n’ose le montrer à de si grands connaisseurs. C’est une esquisse bien pauvre d’un rêve magnifique.
693
Lorenzo
694
Vous faites le portrait de vos rêves? Je ferai poser pour vous quelques-uns des miens.
695
Tebaldeo
696
Réaliser des rêves, voilà la vie du peintre. Les plus grands ont représenté les leurs dans toute leur force, et sans y rien changer. Leur imagination était un arbre plein de sève; les bourgeons s’y métamorphosaient sans peine en fleurs, et les fleurs en fruits; bientôt ces fruits mûrissaient à un soleil bienfaisant, et, quand ils étaient mûrs, ils se détachaient d’eux-mêmes et tombaient sur la terre sans perdre un seul grain de leur poussière virginale. Hélas! les rêves des artistes médiocres sont des plantes difficiles à nourrir, et qu’on arrose de larmes bien amères pour les faire bien peu prospérer.
697
Il montre son tableau.
698
Valori
699
Sans compliment, cela est beau; non pas du premier mérite, il est vrai: pourquoi flatterais-je un homme qui ne se flatte pas lui-même? Mais votre barbe n’est pas poussée, jeune homme.
700
Lorenzo
701
Est-ce un paysage ou un portrait? De quel côté faut-il le regarder, en long ou en large?
702
Tebaldeo
703
Votre Seigneurie se rit de moi. C’est la vue du Campo-Santo.
704
Lorenzo
705
Combien y a-t-il d’ici à l’immortalité?
706
Valori
707
Il est mal à vous de plaisanter cet enfant. Voyez comme ses grands yeux s’attristent à chacune de vos paroles.
708
Tebaldeo
709
L’immortalité, c’est la foi. Ceux à qui Dieu a donné des ailes y arrivent en souriant.
710
Valori
711
Tu parles comme un élève de Raphaël.
712
Tebaldeo
713
Seigneur, c’était mon maître. Ce que j’ai appris vient de lui.
714
Lorenzo
715
Viens chez moi; je te ferai peindre la Mazzafirra toute nue.
716
Tebaldeo
717
Je ne respecte point mon pinceau, mais je respecte mon art: je ne puis faire le portrait d’une courtisane.
718
Lorenzo
719
Ton Dieu s’est bien donné la peine de la faire; tu peux bien te donner celle de la peindre. Veux-tu me faire une vue de Florence?
720
Tebaldeo
721
Oui, monseigneur.
722
Lorenzo
723
Comment t’y prendrais-tu?
724
Tebaldeo
725
Je me placerais à l’orient, sur la rive gauche de l’Arno. C’est de cet endroit que la perspective est la plus large et la plus agréable.
726
Lorenzo
727
Tu peindrais Florence, les places, les maisons et les rues?
728
Tebaldeo
729
Oui, monseigneur.
730
Lorenzo
731
Pourquoi donc ne peux-tu peindre une courtisane, si tu peux peindre un mauvais lieu?
732
Tebaldeo
733
On ne m’a point encore appris à parler ainsi de ma mère.
734
Lorenzo
735
Qu’appelles-tu ta mère?
736
Tebaldeo
737
Florence, seigneur.
738
Lorenzo
739
Alors tu n’es qu’un bâtard, car ta mère n’est qu’une catin.
740
Tebaldeo
741
Une blessure sanglante peut engendrer la corruption dans le corps le plus sain; mais des gouttes précieuses du sang de ma mère sort une plante odorante qui guérit tous les maux. L’art, cette fleur divine, a quelquefois besoin du fumier pour engraisser le sol qui la porte.
742
Lorenzo
743
Comment entends-tu ceci?
744
Tebaldeo
745
Les nations paisibles et heureuses ont quelquefois brillé d’une clarté pure, mais faible. Il y a plusieurs cordes à la harpe des anges; le zéphir peut murmurer sur les plus faibles, et tirer de leur accord une harmonie suave et délicieuse; mais la corde d’argent ne s’ébranle qu’au passage du vent du nord. C’est la plus belle et la plus noble; et cependant le toucher d’une rude main lui est favorable. L’enthousiasme est frère de la souffrance.
746
Lorenzo
747
C’est-à-dire qu’un peuple malheureux fait les grands artistes. Je me ferai volontiers l’alchimiste de ton alambic; les larmes des peuples y retombent en perles. Par la mort du diable! tu me plais. Les familles peuvent se désoler, les nations mourir de misère, cela échauffe la cervelle de monsieur! Admirable poète! comment arranges-tu tout cela avec ta piété?
748
Tebaldeo
749
Je ne ris point du malheur des familles: je dis que la poésie est la plus douce des souffrances, et qu’elle aime ses sœurs. Je plains les peuples malheureux; mais je crois, en effet, qu’ils font les grands artistes: les champs de bataille font pousser les moissons, les terres corrompues engendrent le blé céleste.
750
Lorenzo
751
Ton pourpoint est usé; en veux-tu un à ma livrée?
752
Tebaldeo
753
Je n’appartiens à personne; quand la pensée veut être libre, le corps doit l’être aussi.
754
Lorenzo
755
J’ai envie de dire à mon valet de chambre de te donner des coups de bâton.
756
Tebaldeo
757
Pourquoi, monseigneur?
758
Lorenzo
759
Parce que cela me passe par la tête. Es-tu boiteux de naissance ou par accident?
760
Tebaldeo
761
Je ne suis pas boiteux; que voulez-vous dire par-là?
762
Lorenzo
763
Tu es boiteux ou tu es fou.
764
Tebaldeo
765
Pourquoi, monseigneur? vous vous riez de moi.
766
Lorenzo
767
Si tu n’étais pas boiteux, comment resterais-tu, à moins d’être fou, dans une ville où, en l’honneur de tes idées de liberté, le premier valet d’un Médicis peut te faire assommer sans qu’on y trouve à redire?
768
Tebaldeo
769
J’aime ma mère Florence; c’est pourquoi je reste chez elle. Je sais qu’un citoyen peut être assassiné en plein jour et en pleine rue, selon le caprice de ceux qui la gouvernent; c’est pourquoi je porte ce stylet à ma ceinture.
770
Lorenzo
771
Frapperais-tu le duc si le duc te frappait, comme il lui est arrivé souvent de commettre, par partie de plaisir, des meurtres facétieux?
772
Tebaldeo
773
Je le tuerais s’il m’attaquait.
774
Lorenzo
775
Tu me dis cela à moi?
776
Tebaldeo
777
Pourquoi m’en voudrait-on? je ne fais de mal à personne. Je passe les journées à l’atelier. Le dimanche, je vais à l’Annonciade ou à Sainte-Marie; les moines trouvent que j’ai de la voix; ils me mettent une robe blanche et une calotte rouge, et je fais ma partie dans les chœurs, quelquefois un petit solo: ce sont les seules occasions où je vais en public. Le soir, je vais chez ma maîtresse, et quand la nuit est belle, je la passe sur son balcon. Personne ne me connaît, et je ne connais personne: à qui ma vie ou ma mort peut-elle être utile?
778
Lorenzo
779
Es-tu républicain? aimes-tu les princes?
780
Tebaldeo
781
Je suis artiste; j’aime ma mère et ma maîtresse.
782
Lorenzo
783
Viens demain à mon palais, je veux te faire faire un tableau d’importance pour le jour de mes noces.
784
Ils sortent.
Scène III
785
Chez la marquise de Cibo.
786
Le Cardinal, seul.
787
Oui, je suivrai tes ordres, Farnèsed! Que ton commissaire apostolique s’enferme avec sa probité dans le cercle étroit de son office, je remuerai d’une main ferme la terre glissante sur laquelle il n’ose marcher. Tu attends cela de moi, je l’ai compris, et j’agirai sans parler, comme tu as commandé. Tu as deviné qui j’étais lorsque tu m’as placé auprès d’Alexandre sans me revêtir d’aucun titre qui me donnât quelque pouvoir sur lui. C’est d’un autre qu’il se défiera, en m’obéissant à son insu. Qu’il épuise sa force contre des ombres d’hommes gonflés d’une ombre de puissance, je serai l’anneau invisible qui l’attachera, pieds et poings liés, à la chaîne de fer dont Rome et César tiennent les deux bouts. Si mes yeux ne me trompent pas, c’est dans cette maison qu’est le marteau dont je me servirai. Alexandre aime ma belle-sœur: que cet amour l’ait flattée, cela est croyable; ce qui peut en résulter est douteux; mais ce qu’elle en veut faire, c’est là ce qui est certain pour moi. Qui sait jusqu’où pourrait aller l’influence d’une femme exaltée, même sur cet homme grossier, sur cette armure vivante? Un si doux péché pour une si belle cause, cela est tentant, n’est-il pas vrai, Ricciarda? Presser ce cœur de lion sur ton faible cœur tout percé de flèches saignantes, comme celui de saint Sébastien; parler, les yeux en pleurs, pendant que le tyran adoré passera ses rudes mains dans ta chevelure dénouée; faire jaillir d’un rocher l’étincelle sacrée, cela valait bien le petit sacrifice de l’honneur conjugal, et de quelques autres bagatelles. Florence y gagnerait tant, et ces bons maris n’y perdent rien! Mais il ne fallait pas me prendre pour confesseur.
1 note

dLe pape Paul III. (*Note de l’auteur.*)

788
La voici qui s’avance, son livre de prières à la main. Aujourd’hui donc tout va s’éclaircir; laisse seulement tomber ton secret dans l’oreille du prêtre: le courtisan pourra bien en profiter; mais, en conscience, il n’en dira rien.
789
Entre la marquise de Cibo.
790
Le Cardinal, s’asseyant.
791
Me voilà prêt.
792
La marquise s’agenouille auprès de lui sur son prie-Dieu.
793
La Marquise
794
Bénissez-moi, mon père, parce que j’ai péché.
795
Le Cardinal
796
Avez-vous dit votre Confiteor? Nous pouvons commencer, marquise.
797
La Marquise
798
Je m’accuse de mouvements de colère, de doutes irréligieux et injurieux pour notre saint-père le pape.
799
Le Cardinal
800
Continuez.
801
La Marquise
802
J’ai dit hier, dans une assemblée, à propos de l’évêque de Fano, que la sainte Église catholique était un lieu de débauche.
803
Le Cardinal
804
Continuez.
805
La Marquise
806
J’ai écouté des discours contraires à la fidélité que j’ai jurée à mon mari.
807
Le Cardinal
808
Qui vous a tenu ces discours?
809
La Marquise
810
J’ai lu une lettre écrite dans la même pensée.
811
Le Cardinal
812
Qui vous a écrit cette lettre?
813
La Marquise
814
Je m’accuse de ce que j’ai fait, et non de ce qu’ont fait les autres.
815
Le Cardinal
816
Ma fille, vous devez me répondre, si vous voulez que je puisse vous donner l’absolution en toute sécurité. Avant tout, dites-moi si vous avez répondu à cette lettre.
817
La Marquise
818
J’y ai répondu de vive voix, mais non par écrit.
819
Le Cardinal
820
Qu’avez-vous répondu?
821
La Marquise
822
J’ai accordé à la personne qui m’avait écrit la permission de me voir comme elle le demandait.
823
Le Cardinal
824
Comment s’est passée cette entrevue?
825
La Marquise
826
Je me suis accusée déjà d’avoir écouté des discours contraires à mon honneur.
827
Le Cardinal
828
Comment y avez-vous répondu?
829
La Marquise
830
Comme il convient à une femme qui se respecte.
831
Le Cardinal
832
N’avez-vous point laissé entrevoir qu’on finirait par vous persuader?
833
La Marquise
834
Non, mon père.
835
Le Cardinal
836
Avez-vous annoncé à la personne dont il s’agit la résolution de ne plus écouter de semblables discours à l’avenir?
837
La Marquise
838
Oui, mon père.
839
Le Cardinal
840
Cette personne vous plaît-elle?
841
La Marquise
842
Mon cœur n’en sait rien, j’espère.
843
Le Cardinal
844
Avez-vous averti votre mari?
845
La Marquise
846
Non, mon père. Une honnête femme ne doit point troubler son ménage par des récits de cette sorte.
847
Le Cardinal
848
Ne me cachez-vous rien? Ne s’est-il rien passé entre vous et la personne dont il s’agit, que vous hésitiez à me confier?
849
La Marquise
850
Rien, mon père.
851
Le Cardinal
852
Pas un regard tendre? pas un baiser pris à la dérobée?
853
La Marquise
854
Non, mon père.
855
Le Cardinal
856
Cela est-il sûr, ma fille?
857
La Marquise
858
Mon beau-frère, il me semble que je n’ai pas l’habitude de mentir devant Dieu.
859
Le Cardinal
860
Vous avez refusé de me dire le nom que je vous ai demandé tout à l’heure; je ne puis cependant vous donner l’absolution sans le savoir.
861
La Marquise
862
Pourquoi cela? Lire une lettre peut être un péché, mais non pas une signature. Qu’importe le nom à la chose?
863
Le Cardinal
864
Il importe plus que vous ne pensez.
865
La Marquise
866
Malaspina, vous en voulez trop savoir. Refusez-moi l’absolution, si vous voulez; je prendrai pour confesseur le premier prêtre venu, qui me la donnera.
867
Elle se lève.
868
Le Cardinal
869
Quelle violence, marquise! Est-ce que je ne sais pas que c’est du duc que vous voulez parler?
870
La Marquise
871
Du duc!—Eh bien! si vous le savez, pourquoi voulez-vous me le faire dire?
872
Le Cardinal
873
Pourquoi refusez-vous de le dire? Cela m’étonne.
874
La Marquise
875
Et qu’en voulez-vous faire, vous, mon confesseur? Est-ce pour le répéter à mon mari que vous tenez si fort à l’entendre? Oui, cela est bien certain; c’est un tort que d’avoir pour confesseur un de ses parents. Le ciel m’est témoin qu’en m’agenouillant devant vous, j’oublie que je suis votre belle-sœur; mais vous prenez soin de me le rappeler. Prenez garde, Cibo, prenez garde à votre salut éternel, tout cardinal que vous êtes.
876
Le Cardinal
877
Revenez donc à cette place, marquise; il n’y a pas tant de mal que vous croyez.
878
La Marquise
879
Que voulez-vous dire?
880
Le Cardinal
881
Qu’un confesseur doit tout savoir, parce qu’il peut tout diriger, et qu’un beau-frère ne doit rien dire, à certaines conditions.
882
La Marquise
883
Quelles conditions?
884
Le Cardinal
885
Non, non, je me trompe; ce n’était pas ce mot-là que je voulais employer. Je voulais dire que le duc est puissant, qu’une rupture avec lui peut nuire aux plus riches familles; mais qu’un secret d’importance entre des mains expérimentées peut devenir une source de biens abondante.
886
La Marquise
887
Une source de biens!—des mains expérimentées!—Je reste là, en vérité, comme une statue. Que couves-tu, prêtre, sous ces paroles ambiguës? Il y a certains assemblages de mots qui passent par instants sur vos lèvres, à vous autres; on ne sait qu’en penser.
888
Le Cardinal
889
Revenez donc vous asseoir là, Ricciarda. Je ne vous ai point encore donné l’absolution.
890
La Marquise
891
Parlez toujours; il n’est pas prouvé que j’en veuille.
892
Le Cardinal, se levant.
893
Prenez garde à vous, marquise! Quand on veut me braver en face, il faut avoir une armure solide et sans défaut; je ne veux point menacer; je n’ai pas un mot à vous dire: prenez un autre confesseur.
894
Il sort.
895
La Marquise, seule.
896
Cela est inouï. S’en aller en serrant les poings, les yeux enflammés de colère! Parler de mains expérimentées, de direction à donner à certaines choses! Eh mais! qu’y a-t-il donc? Qu’il voulût pénétrer mon secret pour en informer mon mari, je le conçois; mais, si ce n’est pas là son but, que veut-il donc faire de moi? la maîtresse du duc? Tout savoir, dit-il, et tout diriger! cela n’est pas possible; il y a quelque autre mystère plus sombre et plus inexplicable là-dessous; Cibo ne ferait pas un pareil métier. Non! cela est sûr; je le connais. C’est bon pour Lorenzaccio; mais lui! il faut qu’il ait quelque sourde pensée, plus vaste que cela et plus profonde. Ah! comme les hommes sortent d’eux-mêmes tout à coup après dix ans de silence! Cela est effrayant.
897
Maintenant, que ferai-je? Est-ce que j’aime Alexandre? Non, je ne l’aime pas, non, assurément; j’ai dit que non dans ma confession, et je n’ai pas menti. Pourquoi Laurent est-il à Massa? Pourquoi le duc me presse-t-il? Pourquoi ai-je répondu que je ne voulais plus le voir? pourquoi?—Ah! pourquoi y a-t-il dans tout cela un aimant, un charme inexplicable qui m’attire?
898
Elle ouvre sa fenêtre.
899
Que tu es belle, Florence, mais que tu es triste! Il y a là plus d’une maison où Alexandre est entré la nuit, couvert de son manteau; c’est un libertin, je le sais.—Et pourquoi est-ce que tu te mêles à tout cela, toi, Florence? Qui est-ce donc que j’aime? Est-ce toi, ou est-ce lui?
900
Agnolo, entrant.
901
Madame, Son Altesse vient d’entrer dans la cour.
902
La Marquise
903
Cela est singulier; ce Malaspina m’a laissée toute tremblante.
Scène IV
904
Au palais des Soderini.
905
Marie Soderini, Catherine, Lorenzo, assis.
906
Catherine, tenant un livre.
907
Quelle histoire vous lirai-je, ma mère?
908
Marie
909
Ma Cattina se moque de sa pauvre mère. Est-ce que je comprends rien à tes livres latins?
910
Catherine
911
Celui-ci n’est point en latin, mais il en est traduit. C’est l’histoire romaine.
912
Lorenzo
913
Je suis très fort sur l’histoire romaine. Il y avait une fois un jeune gentilhomme nommé Tarquin le fils.
914
Catherine
915
Ah! c’est une histoire de sang.
916
Lorenzo
917
Pas du tout; c’est un conte de fées. Brutus était un fou, un monomane, et rien de plus. Tarquin était un duc plein de sagesse, qui allait voir en pantoufles si les petites filles dormaient bien.
918
Catherine
919
Dites-vous aussi du mal de Lucrèce?
920
Lorenzo
921
Elle s’est donné le plaisir du péché et la gloire du trépas. Elle s’est laissé prendre toute vive comme une alouette au piège, et puis elle s’est fourré bien gentiment son petit couteau dans le ventre.
922
Marie
923
Si vous méprisez les femmes, pourquoi affectez-vous de les rabaisser devant votre mère et votre sœur?
924
Lorenzo
925
Je vous estime, vous et elle. Hors de là, le monde me fait horreur.
926
Marie
927
Sais-tu le rêve que j’ai eu cette nuit, mon enfant?
928
Lorenzo
929
Quel rêve?
930
Marie
931
Ce n’était point un rêve, car je ne dormais pas. J’étais seule dans cette grande salle; ma lampe était loin de moi, sur cette table auprès de la fenêtre. Je songeais aux jours où j’étais heureuse, aux jours de ton enfance, mon Lorenzino. Je regardais cette nuit obscure, et je me disais: il ne rentrera qu’au jour, lui qui passait autrefois les nuits à travailler. Mes yeux se remplissaient de larmes, et je secouais la tête en les sentant couler. J’ai entendu tout d’un coup marcher lentement dans la galerie; je me suis retournée; un homme vêtu de noir venait à moi, un livre sous le bras: c’était toi, Renzo: «Comme tu reviens de bonne heure!» me suis-je écriée. Mais le spectre s’est assis auprès de la lampe, sans me répondre; il a ouvert son livre, et j’ai reconnu mon Lorenzino d’autrefois.
932
Lorenzo
933
Vous l’avez vu?
934
Marie
935
Comme je te vois.
936
Lorenzo
937
Quand s’en est-il allé?
938
Marie
939
Quand tu as tiré la cloche ce matin en rentrant.
940
Lorenzo
941
Mon spectre, à moi! Et il s’en est allé quand je suis rentré?
942
Marie
943
Il s’est levé d’un air mélancolique, et s’est effacé comme une vapeur du matin.
944
Lorenzo
945
Catherine, Catherine, lis-moi l’histoire de Brutus.
946
Catherine
947
Qu’avez-vous? vous tremblez de la tête aux pieds.
948
Lorenzo
949
Ma mère, asseyez-vous ce soir à la place où vous étiez cette nuit, et si mon spectre revient, dites-lui qu’il verra bientôt quelque chose qui l’étonnera.
950
On frappe.
951
Catherine
952
C’est mon oncle Bindo et Baptista Venturi.
953
Bindo et Venturi entrent.
954
Bindo, bas à Marie.
955
Je viens tenter un dernier effort.
956
Marie
957
Nous vous laissons; puissiez-vous réussir!
958
Elle sort avec Catherine.
959
Bindo
960
Lorenzo, pourquoi ne démens-tu pas l’histoire scandaleuse qui court sur ton compte?
961
Lorenzo
962
Quelle histoire?
963
Bindo
964
On dit que tu t’es évanoui à la vue d’une épée.
965
Lorenzo
966
Le croyez-vous, mon oncle?
967
Bindo
968
Je t’ai vu faire des armes à Rome; mais cela ne m’étonnerait pas que tu devinsses plus vil qu’un chien, au métier que tu fais ici.
969
Lorenzo
970
L’histoire est vraie: je me suis évanoui. Bonjour, Venturi. A quel taux sont vos marchandises? comment va le commerce?
971
Venturi
972
Seigneur, je suis à la tête d’une fabrique de soie, mais c’est me faire une injure que de m’appeler marchand.
973
Lorenzo
974
C’est vrai. Je voulais dire seulement que vous aviez contracté au collège l’habitude innocente de vendre de la soie.
975
Bindo
976
J’ai confié au seigneur Venturi les projets qui occupent en ce moment tant de familles à Florence. C’est un digne ami de la liberté, et j’entends, Lorenzo, que vous le traitiez comme tel. Le temps de plaisanter est passé. Vous nous avez dit quelquefois que cette confiance extrême que le duc vous témoigne n’était qu’un piège de votre part. Cela est-il vrai ou faux? Êtes-vous des nôtres, ou n’en êtes-vous pas? voilà ce qu’il nous faut savoir. Toutes les grandes familles voient bien que le despotisme des Médicis n’est ni juste ni tolérable. De quel droit laisserions-nous s’élever paisiblement cette maison orgueilleuse sur les ruines de nos privilèges? La capitulation n’est point observée. La puissance de l’Allemagne se fait sentir de jour en jour d’une manière plus absolue. Il est temps d’en finir, et de rassembler les patriotes. Répondez-vous à cet appel?
977
Lorenzo
978
Qu’en dites-vous, seigneur Venturi? Parlez, parlez, voilà mon oncle qui reprend haleine; saisissez cette occasion, si vous aimez votre pays.
979
Venturi
980
Seigneur, je pense de même, et je n’ai pas un mot à ajouter.
981
Lorenzo
982
Pas un mot? pas un beau petit mot bien sonore? Vous ne connaissez pas la véritable éloquence. On tourne une grande période autour d’un beau petit mot, pas trop court ni trop long, et rond comme une toupie; on rejette son bras gauche en arrière, de manière à faire faire à son manteau des plis pleins d’une dignité tempérée par la grâce; on lâche sa période qui se déroule comme une corde ronflante, et la petite toupie s’échappe avec un murmure délicieux. On pourrait presque la ramasser dans le creux de la main, comme les enfants des rues.
983
Bindo
984
Tu es un insolent! Réponds, ou sors d’ici.
985
Lorenzo
986
Je suis des vôtres, mon oncle. Ne voyez-vous pas à ma coiffure que je suis républicain dans l’âme? Regardez comme ma barbe est coupée. N’en doutez pas un seul instant, l’amour de la patrie respire dans mes vêtements les plus cachés.
987
On sonne à la porte d’entrée; la cour se remplit de pages et de chevaux.
988
Un page, entrant.
989
Le duc!
990
Entre Alexandre.
991
Lorenzo
992
Quel excès de faveur, mon prince! Vous daignez visiter un pauvre serviteur en personne?
993
Le Duc
994
Quels sont ces hommes-là? J’ai à te parler.
995
Lorenzo
996
J’ai l’honneur de présenter à Votre Altesse mon oncle Bindo Altoviti, qui regrette qu’un long séjour à Naples ne lui ait pas permis de se jeter plus tôt à vos pieds. Cet autre seigneur est l’illustre Baptista Venturi, qui fabrique, il est vrai, de la soie, mais qui n’en vend point. Que la présence inattendue d’un si grand prince dans cette humble maison ne vous trouble pas, mon cher oncle, ni vous non plus, digne Venturi. Ce que vous demandez vous sera accordé, ou vous serez en droit de dire que mes supplications n’ont aucun crédit auprès de mon gracieux souverain.
997
Le Duc
998
Que demandez-vous, Bindo?
999
Bindo
1000
Altesse, je suis désolé que mon neveu...
1001
Lorenzo
1002
Le titre d’ambassadeur à Rome n’appartient à personne en ce moment. Mon oncle se flattait de l’obtenir de vos bontés. Il n’est pas dans Florence un seul homme qui puisse soutenir la comparaison avec lui, dès qu’il s’agit du dévouement et du respect qu’on doit aux Médicis.
1003
Le Duc
1004
En vérité, Renzino? Eh bien! mon cher Bindo, voilà qui est dit. Viens demain matin au palais.
1005
Bindo
1006
Altesse, je suis confondu. Comment reconnaître?...
1007
Lorenzo
1008
Le seigneur Venturi, bien qu’il ne vende point de soie, demande un privilège pour ses fabriques.
1009
Le Duc
1010
Quel privilège?
1011
Lorenzo
1012
Vos armoiries sur la porte, avec le brevet. Accordez-le-lui, monseigneur, si vous aimez ceux qui vous aiment.
1013
Le Duc
1014
Voilà qui est bon. Est-ce fini? Allez, messieurs; la paix soit avec vous.
1015
Venturi
1016
Altesse!... vous me comblez de joie,... je ne puis exprimer...
1017
Le Duc, à ses gardes.
1018
Qu’on laisse passer ces deux personnes.
1019
Bindo, sortant, bas à Venturi.
1020
C’est un tour infâme.
1021
Venturi, de même.
1022
Qu’est-ce que vous ferez?
1023
Bindo, de même.
1024
Que diable veux-tu que je fasse? Je suis nommé.
1025
Venturi, de même.
1026
Cela est terrible!
1027
Ils sortent.
1028
Le Duc
1029
La Cibo est à moi.
1030
Lorenzo
1031
J’en suis fâché.
1032
Le Duc
1033
Pourquoi?
1034
Lorenzo
1035
Parce que cela fera tort aux autres.
1036
Le Duc
1037
Ma foi, non, elle m’ennuie déjà. Dis-moi donc, mignon, quelle est donc cette belle femme qui arrange ces fleurs sur cette fenêtre? Voilà longtemps que je la vois sans cesse en passant.
1038
Lorenzo
1039
Où donc?
1040
Le Duc
1041
Là-bas, en face, dans le palais.
1042
Lorenzo
1043
Oh! ce n’est rien.
1044
Le Duc
1045
Rien? Appelles-tu rien ces bras-là! Quelle Vénus, entrailles du diable!
1046
Lorenzo
1047
C’est une voisine.
1048
Le Duc
1049
Je veux parler à cette voisine-là. Eh, parbleu! si je ne me trompe, c’est Catherine Ginori.
1050
Lorenzo
1051
Non.
1052
Le Duc
1053
Je la reconnais très bien; c’est ta tante. Peste! j’avais oublié cette figure-là. Amène-la donc souper.
1054
Lorenzo
1055
Cela serait très difficile. C’est une vertu.
1056
Le Duc
1057
Allons donc! Est-ce qu’il y en a pour nous autres?
1058
Lorenzo
1059
Je lui demanderai, si vous voulez, mais je vous avertis que c’est une pédante; elle parle latin.
1060
Le Duc
1061
Bon! elle ne fait pas l’amour en latin. Viens donc par ici; nous la verrons mieux de cette galerie.
1062
Lorenzo
1063
Une autre fois, mignon;—à l’heure qu’il est, je n’ai pas de temps à perdre:—il faut que j’aille chez le Strozzi.
1064
Le Duc
1065
Quoi! chez ce vieux fou?
1066
Lorenzo
1067
Oui, chez ce vieux misérable, chez cet infâme. Il paraît qu’il ne peut se guérir de cette singulière lubie d’ouvrir sa bourse à toutes ces viles créatures qu’on nomme bannis, et que ces meurt-de-faim se réunissent chez lui tous les jours, avant de mettre leurs souliers et de prendre leurs bâtons. Maintenant, mon projet est d’aller au plus vite manger le dîner de ce vieux gibier de potence, et de lui renouveler l’assurance de ma cordiale amitié. J’aurai ce soir quelque bonne histoire à vous conter, quelque charmante petite fredaine qui pourra faire lever de bonne heure demain matin quelques-unes de toutes ces canailles.
1068
Le Duc
1069
Que je suis heureux de t’avoir, mignon! J’avoue que je ne comprends pas comment ils te reçoivent.
1070
Lorenzo
1071
Bon! si vous saviez comme cela est aisé de mentir impudemment au nez d’un butor! Cela prouve bien que vous n’avez jamais essayé. A propos, ne m’avez-vous pas dit que vous vouliez donner votre portrait, je ne sais plus à qui? J’ai un peintre à vous amener; c’est un protégé.
1072
Le Duc
1073
Bon, bon; mais pense à ta tante. C’est pour elle que je suis venu te voir: le diable m’emporte! tu as une tante qui me revient.
1074
Lorenzo
1075
Et la Cibo?
1076
Le Duc
1077
Je te dis de parler de moi à ta tante.
1078
Ils sortent.
Scène V
1079
Une salle du palais des Strozzi.
1080
Philippe Strozzi, le prieur, Louise, occupée à travailler; Lorenzo, couché sur un sofa.
1081
Philippe
1082
Dieu veuille qu’il n’en soit rien! Que de haines inextinguibles, implacables, n’ont pas commencé autrement! Un propos! la fumée d’un repas jasant sur les lèvres épaisses d’un débauché! voilà les guerres de famille, voilà comme les couteaux se tirent. On est insulté, et on tue; on a tué, et on est tué. Bientôt les haines s’enracinent; on berce les fils dans les cercueils de leurs aïeux, et des générations entières sortent de terre l’épée à la main.
1083
Le prieur
1084
J’ai peut-être eu tort de me souvenir de ce méchant propos et de ce maudit voyage à Montolivet; mais le moyen d’endurer ces Salviati?
1085
Philippe
1086
Ah! Léon, Léon, je te le demande, qu’y aurait-il de changé pour Louise et pour nous-mêmes, si tu n’avais rien dit à mes enfants? La vertu d’une Strozzi ne peut-elle oublier un mot d’un Salviati? L’habitant d’un palais de marbre doit-il savoir les obscénités que la populace écrit sur ses murs? Qu’importe le propos d’un Julien? Ma fille en trouvera-t-elle moins un honnête mari? ses enfants la respecteront-ils moins? M’en souviendrai-je, moi, son père, en lui donnant le baiser du soir? Où en sommes-nous, si l’insolence du premier venu tire du fourreau des épées comme les nôtres? Maintenant tout est perdu; voilà Pierre furieux de tout ce que tu nous as conté. Il s’est mis en campagne; il est allé chez les Pazzi. Dieu sait ce qui peut arriver! Qu’il rencontre Salviati, voilà le sang répandu, le mien, mon sang sur le pavé de Florence! Ah! pourquoi suis-je père!
1087
Le prieur
1088
Si on m’eût rapporté un propos sur ma sœur, quel qu’il fût, j’aurais tourné le dos, et tout aurait été fini là; mais celui-là m’était adressé; il était si grossier, que je me suis figuré que le rustre ne savait de qui il parlait;—mais il le savait bien.
1089
Philippe
1090
Oui, ils le savent, les infâmes! ils savent bien où ils frappent! Le vieux tronc d’arbre est d’un bois trop solide; ils ne viendraient pas l’entamer. Mais ils connaissent la fibre délicate qui tressaille dans ses entrailles lorsqu’on attaque son plus faible bourgeon. Ma Louise! ah! qu’est-ce donc que la raison? Les mains me tremblent à cette idée. Juste Dieu! La raison, est-ce donc la vieillesse?
1091
Le prieur
1092
Pierre est trop violent.
1093
Philippe
1094
Pauvre Pierre! comme le rouge lui est monté au front! comme il a frémi en t’écoutant raconter l’insulte faite à sa sœur! C’est moi qui suis un fou, car je t’ai laissé dire. Pierre se promenait par la chambre à grands pas, inquiet, furieux, la tête perdue; il allait, il venait, comme moi maintenant. Je le regardais en silence: c’est un si beau spectacle qu’un sang pur montant à un front sans reproche! O ma patrie! pensais-je, en voilà un, et c’est mon aîné. Ah! Léon, j’ai beau faire, je suis un Strozzi.
1095
Le prieur
1096
Il n’y a peut-être pas tant de danger que vous le pensez.—C’est un grand hasard s’il rencontre Salviati ce soir.—Demain nous verrons toutes les choses plus sagement.
1097
Philippe
1098
N’en doute pas; Pierre le tuera, ou il se fera tuer.
1099
Il ouvre la fenêtre.
1100
Où sont-ils maintenant? Voilà la nuit; la ville se couvre de profondes ténèbres; ces rues sombres me font horreur;—le sang coule quelque part; j’en suis sûr.
1101
Le prieur
1102
Calmez-vous.
1103
Philippe
1104
A la manière dont mon Pierre est sorti, je suis sûr qu’il ne rentrera que vengé ou mort. Je l’ai vu décrocher son épée en fronçant le sourcil; il se mordait les lèvres, et les muscles de ses bras étaient tendus comme des arcs. Oui, oui, maintenant il meurt ou il est vengé; cela n’est pas douteux.
1105
Le prieur
1106
Remettez-vous, fermez cette fenêtre.
1107
Philippe
1108
Eh bien! Florence, apprends-la donc à tes pavés, la couleur de mon noble sang! Il y a quarante de tes fils qui l’ont dans les veines. Et moi, le chef de cette famille immense, plus d’une fois encore ma tête blanche se penchera du haut de ces fenêtres, dans les angoisses paternelles! plus d’une fois ce sang, que tu bois peut-être à cette heure avec indifférence, séchera au soleil de tes places! Mais ne ris pas ce soir du vieux Strozzi, qui a peur pour son enfant. Sois avare de sa famille, car il viendra un jour où tu la compteras, où tu te mettras avec lui à la fenêtre, et où le cœur te battra aussi lorsque tu entendras le bruit de nos épées.
1109
Louise
1110
Mon père! mon père! vous me faites peur.
1111
Le prieur, bas à Louise.
1112
N’est-ce pas Thomas qui rôde sous ces lanternes? il m’a semblé le reconnaître à sa petite taille. Le voilà parti.
1113
Philippe
1114
Pauvre ville! où les pères attendent ainsi le retour de leurs enfants! Pauvre patrie! pauvre patrie! Il y en a bien d’autres à cette heure qui ont pris leur manteau et leur épée pour s’enfoncer dans cette nuit obscure; et ceux qui les attendent ne sont point inquiets; ils savent qu’ils mourront demain de misère, s’ils ne meurent de froid cette nuit. Et nous, dans ces palais somptueux, nous attendons qu’on nous insulte pour tirer nos épées! Le propos d’un ivrogne nous transporte de colère, et disperse dans ces sombres rues nos fils et nos amis! Mais les malheurs publics ne secouent pas la poussière de nos armes. On croit Philippe Strozzi un honnête homme, parce qu’il fait le bien sans empêcher le mal; et maintenant, moi, père, que ne donnerais-je pas pour qu’il y eût au monde un être capable de me rendre mon fils et de punir juridiquement l’insulte faite à ma fille! Mais pourquoi empêcherait-on le mal qui m’arrive, quand je n’ai pas empêché celui qui arrive aux autres, moi qui en avais le pouvoir? Je me suis courbé sur des livres, et j’ai rêvé pour ma patrie ce que j’admirais dans l’antiquité. Les murs criaient vengeance autour de moi, et je me bouchais les oreilles pour m’enfoncer dans mes méditations; il a fallu que la tyrannie vînt me frapper au visage pour me faire dire: Agissons! et ma vengeance a des cheveux gris.
1115
Entrent Pierre, Thomas et François Pazzi.
1116
Pierre
1117
C’est fait; Salviati est mort.
1118
Il embrasse sa sœur.
1119
Louise
1120
Quelle horreur! tu es couvert de sang.
1121
Pierre
1122
Nous l’avons attendu au coin de la rue des Archers; François a arrêté son cheval; Thomas l’a frappé à la jambe, et moi...
1123
Louise
1124
Tais-toi! tais-toi! tu me fais frémir; tes yeux sortent de leurs orbites; tes mains sont hideuses; tout ton corps tremble, et tu es pâle comme la mort.
1125
Lorenzo, se levant.
1126
Tu es beau, Pierre, tu es grand comme la vengeance.
1127
Pierre
1128
Qui dit cela? Te voilà ici, toi, Lorenzaccio!
1129
Il s’approche de son père.
1130
Quand donc fermerez-vous votre porte à ce misérable? ne savez-vous donc pas ce que c’est, sans compter l’histoire de son duel avec Maurice?
1131
Philippe
1132
C’est bon, je sais tout cela. Si Lorenzo est ici, c’est que j’ai de bonnes raisons pour l’y recevoir. Nous en parlerons en temps et lieu.
1133
Pierre, entre ses dents.
1134
Hum! des raisons pour recevoir cette canaille? Je pourrais bien en trouver, un de ces matins, une très bonne aussi pour le faire sauter par les fenêtres. Dites ce que vous voudrez, j’étouffe dans cette chambre de voir une pareille lèpre se traîner sur nos fauteuils.
1135
Philippe
1136
Allons, paix! tu es un écervelé! Dieu veuille que ton coup de ce soir n’ait pas de mauvaises suites pour nous! Il faut commencer par te cacher.
1137
Pierre
1138
Me cacher! Et au nom de tous les saints, pourquoi me cacherais-je?
1139
Lorenzo, à Thomas.
1140
En sorte que vous l’avez frappé à l’épaule? Dites-moi donc un peu...
1141
Il l’entraîne dans l’embrasure d’une fenêtre; tous deux s’entretiennent à voix basse.
1142
Pierre
1143
Non, mon père, je ne me cacherai pas. L’insulte a été publique, il nous l’a faite au milieu d’une place. Moi, je l’ai assommé au milieu d’une rue, et il me convient demain matin de le raconter à toute la ville. Depuis quand se cache-t-on pour avoir vengé son honneur? Je me promènerais volontiers l’épée nue, et sans en essuyer une goutte de sang.
1144
Philippe
1145
Viens par ici, il faut que je te parle. Tu n’es pas blessé, mon enfant? tu n’as rien reçu dans tout cela?
1146
Ils sortent.
Scène VI
1147
Au palais du duc.
1148
Le Duc, à demi-nu; Tebaldeo, faisant son portrait; Giomo, joue de la guitare.
1149
Giomo, chantant.
1150
Quand je mourrai, mon échanson,
1151
Porte mon cœur à ma maîtresse;
1152
Qu’elle envoie au diable la messe,
1153
La prêtraille et les oraisons.
1154
Les pleurs ne sont que de l’eau claire:
1155
Dis-lui qu’elle éventre un tonneau;
1156
Qu’on entonne un chœur sur ma bière,
1157
J’y répondrai du fond de mon tombeau.
1158
Le Duc
1159
Je savais bien que j’avais quelque chose à te demander. Dis-moi, Hongrois, que t’avait donc fait ce garçon que je t’ai vu bâtonner tantôt d’une si joyeuse manière?
1160
Giomo
1161
Ma foi, je ne saurais le dire, ni lui non plus.
1162
Le Duc
1163
Pourquoi? Est-ce qu’il est mort?
1164
Giomo
1165
C’est un gamin d’une maison voisine; tout à l’heure, en passant, il m’a semblé qu’on l’enterrait.
1166
Le Duc
1167
Quand mon Giomo frappe, il frappe ferme.
1168
Giomo
1169
Cela vous plaît à dire; je vous ai vu tuer un homme d’un coup plus d’une fois.
1170
Le Duc
1171
Tu crois? J’étais donc gris? Quand je suis en pointe de gaîté, tous mes moindres coups sont mortels. Qu’as-tu donc, petit? est-ce que la main te tremble? tu louches terriblement.
1172
Tebaldeo
1173
Rien, monseigneur, plaise à Votre Altesse.
1174
Entre Lorenzo.
1175
Lorenzo
1176
Cela avance-t-il? Êtes-vous content de mon protégé?
1177
Il prend la cotte de mailles du duc sur le sofa.
1178
Vous avez là une jolie cotte de mailles, mignon! Mais cela doit être bien chaud.
1179
Le Duc
1180
En vérité, si elle me gênait, je n’en porterais pas. Mais c’est du fil d’acier; la lime la plus aiguë n’en pourrait ronger une maille, et en même temps c’est léger comme de la soie. Il n’y a peut-être pas la pareille dans toute l’Europe; aussi je ne la quitte guère; jamais, pour mieux dire.
1181
Lorenzo
1182
C’est très léger, mais très solide. Croyez-vous cela à l’épreuve du stylet?
1183
Le Duc
1184
Assurément.
1185
Lorenzo
1186
Au fait, j’y réfléchis à présent; vous la portez toujours sous votre pourpoint. L’autre jour, à la chasse, j’étais en croupe derrière vous, et en vous tenant à bras-le-corps, je la sentais très bien. C’est une prudente habitude.
1187
Le Duc
1188
Ce n’est pas que je me méfie de personne; comme tu dis, c’est une habitude,—pure habitude de soldat.
1189
Lorenzo
1190
Votre habit est magnifique. Quel parfum que ces gants! Pourquoi donc posez-vous à moitié nu? Cette cotte de mailles aurait fait son effet dans votre portrait; vous avez eu tort de la quitter.
1191
Le Duc
1192
C’est le peintre qui l’a voulu; cela vaut toujours mieux, d’ailleurs, de poser le cou découvert: regarde les antiques.
1193
Lorenzo
1194
Où diable est ma guitare? Il faut que je fasse un second dessus à Giomo.
1195
Il sort.
1196
Tebaldeo
1197
Altesse, je n’en ferai pas davantage aujourd’hui.
1198
Giomo, à la fenêtre.
1199
Que fait donc Lorenzo? Le voilà en contemplation devant le puits qui est au milieu du jardin: ce n’est pas là, il me semble, qu’il devrait chercher sa guitare.
1200
Le Duc
1201
Donne-moi mes habits. Où est donc ma cotte de mailles?
1202
Giomo
1203
Je ne la trouve pas; j’ai beau chercher: elle s’est envolée.
1204
Le Duc
1205
Renzino la tenait il n’y a pas cinq minutes; il l’aura jetée dans un coin en s’en allant, selon sa louable coutume de paresseux.
1206
Giomo
1207
Cela est incroyable; pas plus de cotte de mailles que sur ma main.
1208
Le Duc
1209
Allons, tu rêves! cela est impossible.
1210
Giomo
1211
Voyez vous-même, Altesse; la chambre n’est pas si grande!
1212
Le Duc
1213
Renzo la tenait là, sur ce sofa.
1214
Rentre Lorenzo.
1215
Qu’as-tu donc fait de ma cotte? nous ne pouvons plus la trouver.
1216
Lorenzo
1217
Je l’ai remise où elle était. Attendez; non, je l’ai posée sur ce fauteuil; non, c’était sur le lit. Je n’en sais rien; mais j’ai trouvé ma guitare.
1218
Il chante en s’accompagnant.
1219
Bonjour, madame l’abbesse...
1220
Giomo
1221
Dans le puits du jardin, apparemment? car vous étiez penché dessus tout à l’heure d’un air tout à fait absorbé.
1222
Lorenzo
1223
Cracher dans un puits pour faire des ronds est mon plus grand bonheur. Après boire et dormir, je n’ai pas d’autre occupation.
1224
Il continue à jouer.
1225
Bonjour, bonjour, abbesse de mon cœur.
1226
Le Duc
1227
Cela est inouï que cette cotte se trouve perdue! Je crois que je ne l’ai pas ôtée deux fois dans ma vie, si ce n’est pour me coucher.
1228
Lorenzo
1229
Laissez donc, laissez donc. N’allez-vous pas faire un valet de chambre d’un fils de pape? Vos gens la trouveront.
1230
Le Duc
1231
Que le diable t’emporte! c’est toi qui l’as égarée.
1232
Lorenzo
1233
Si j’étais duc de Florence, je m’inquiéterais d’autre chose que de mes cottes. A propos, j’ai parlé de vous à ma chère tante. Tout est au mieux; venez donc vous asseoir un peu ici que je vous parle à l’oreille.
1234
Giomo, bas au duc.
1235
Cela est singulier, au moins; la cotte de mailles est enlevée.
1236
Le Duc
1237
On la retrouvera.
1238
Il s’assoit à côté de Lorenzo.
1239
Giomo, à part.
1240
Quitter la compagnie pour aller cracher dans le puits, cela n’est pas naturel. Je voudrais retrouver cette cotte de mailles, pour m’ôter de la tête une vieille idée qui se rouille de temps en temps. Bah! un Lorenzaccio! La cotte est sous quelque fauteuil.
Scène VII
1241
Devant le palais.
1242
Entre Salviati, couvert de sang et boitant; deux hommes le soutiennent.
1243
Salviati, criant.
1244
Alexandre de Médicis! ouvre ta fenêtre, et regarde un peu comme on traite tes serviteurs!
1245
Le Duc, à la fenêtre.
1246
Qui est là dans la boue? Qui se traîne aux murailles de mon palais avec ces cris épouvantables!
1247
Salviati
1248
Les Strozzi m’ont assassiné; je vais mourir à ta porte.
1249
Le Duc
1250
Lesquels des Strozzi, et pourquoi?
1251
Salviati
1252
Parce que j’ai dit que leur sœur était amoureuse de toi, mon noble duc. Les Strozzi ont trouvé leur sœur insultée parce que j’ai dit que tu lui plaisais; trois d’entre eux m’ont assassiné. J’ai reconnu Pierre et Thomas; je ne connais pas le troisième.
1253
Le Duc
1254
Fais-toi monter ici; par Hercule! les meurtriers passeront la nuit en prison, et on les pendra demain matin.
1255
Salviati entre dans le palais.
1256
Fin de l’acte deuxième.
Acte III
Scène première
1257
La chambre à coucher de Lorenzo.
1258
Lorenzo, Scoronconcolo, faisant des armes.
1259
Scoronconcolo
1260
Maître, as-tu assez du jeu?
1261
Lorenzo
1262
Non; crie plus fort. Tiens, pare celle-ci! tiens, meurs! tiens, misérable!
1263
Scoronconcolo
1264
A l’assassin! on me tue! on me coupe la gorge!
1265
Lorenzo
1266
Meurs! meurs! meurs!—Frappe donc du pied.
1267
Scoronconcolo
1268
A moi, mes archers! au secours! on me tue! Lorenzo de l’enfer!
1269
Lorenzo
1270
Meurs, infâme! Je te saignerai, pourceau, je te saignerai! Au cœur, au cœur! il est éventré.—Crie donc, frappe donc, tue donc! Ouvre-lui les entrailles! Coupons-le par morceaux, et mangeons, mangeons! J’en ai jusqu’au coude. Fouille dans la gorge, roule-le, roule! Mordons, mordons, et mangeons!
1271
Il tombe épuisé.
1272
Scoronconcolo, s’essuyant le front.
1273
Tu as inventé un rude jeu, maître, et tu y vas en vrai tigre; mille millions de tonnerres! tu rugis comme une caverne pleine de panthères et de lions.
1274
Lorenzo
1275
O jour de sang, jour de mes noces! O soleil! soleil! il y a assez longtemps que tu es sec comme le plomb; tu te meurs de soif, soleil! son sang t’enivrera. O ma vengeance! qu’il y a longtemps que tes ongles poussent! O dents d’Ugolin! il vous faut le crâne, le crâne!
1276
Scoronconcolo
1277
Es-tu en délire? As-tu la fièvre, ou es-tu toi-même un rêve?
1278
Lorenzo
1279
Lâche, lâche,—ruffian,—le petit maigre, les pères, les filles,—des adieux, des adieux sans fin,—les rives de l’Arno pleines d’adieux!—les gamins l’écrivent sur les murs.—Ris, vieillard, ris dans ton bonnet blanc;—tu ne vois pas que mes ongles poussent?—Ah! le crâne! le crâne!
1280
Il s’évanouit.
1281
Scoronconcolo
1282
Maître, tu as un ennemi.
1283
Il lui jette de l’eau à la figure.
1284
Allons! maître, ce n’est pas la peine de tant te démener. On a des sentiments élevés ou on n’en a pas; je n’oublierai jamais que tu m’as fait avoir une certaine grâce sans laquelle je serais loin. Maître, si tu as un ennemi, dis-le, et je t’en débarrasserai sans qu’il y paraisse autrement.
1285
Lorenzo
1286
Ce n’est rien; je te dis que mon seul plaisir est de faire peur à mes voisins.
1287
Scoronconcolo
1288
Depuis que nous trépignons dans cette chambre, et que nous y mettons tout à l’envers, ils doivent être bien accoutumés à notre tapage. Je crois que tu pourrais égorger trente hommes dans ce corridor, et les rouler sur ton plancher, sans qu’on s’aperçût dans la maison qu’il s’y passe du nouveau. Si tu veux faire peur aux voisins, tu t’y prends mal. Ils ont eu peur la première fois, c’est vrai; mais maintenant ils se contentent d’enrager, et ne s’en mettent pas en peine jusqu’au point de quitter leurs fauteuils ou d’ouvrir leurs fenêtres.
1289
Lorenzo
1290
Tu crois?
1291
Scoronconcolo
1292
Tu as un ennemi, maître. Ne t’ai-je pas vu frapper du pied la terre, et maudire le jour de ta naissance? N’ai-je pas des oreilles? Et, au milieu de toutes tes fureurs, n’ai-je pas entendu résonner distinctement un petit mot bien net; la vengeance? Tiens, maître, crois-moi, tu maigris;—tu n’as plus le mot pour rire comme devant;—crois-moi, il n’y a rien de si mauvaise digestion qu’une bonne haine. Est-ce que sur deux hommes au soleil il n’y en a pas toujours un dont l’ombre gêne l’autre? Ton médecin est dans ma gaine; laisse-moi te guérir.
1293
Il tire son épée.
1294
Lorenzo
1295
Ce médecin-là t’a-t-il jamais guéri, toi?
1296
Scoronconcolo
1297
Quatre ou cinq fois. Il y avait un jour à Padoue une petite demoiselle qui me disait...
1298
Lorenzo
1299
Montre-moi cette épée. Ah! garçon, c’est une brave lame.
1300
Scoronconcolo
1301
Essaye-la, et tu verras.
1302
Lorenzo
1303
Tu as deviné mon mal,—j’ai un ennemi. Mais pour lui je ne me servirai pas d’une épée qui ait servi pour d’autres. Celle qui le tuera n’aura ici-bas qu’un baptême; elle gardera son nom.
1304
Scoronconcolo
1305
Quel est le nom de l’homme?
1306
Lorenzo
1307
Qu’importe? M’es-tu dévoué?
1308
Scoronconcolo
1309
Pour toi, je remettrais le Christ en croix.
1310
Lorenzo
1311
Je te le dis en confidence,—je ferai le coup dans cette chambre. Écoute bien, et ne te trompe pas. Si je l’abats du premier coup, ne t’avise pas de le toucher. Mais je ne suis pas plus gros qu’une puce, et c’est un sanglier. S’il se défend, je compte sur toi pour lui tenir les mains; rien de plus, entends-tu? c’est à moi qu’il appartient. Je t’avertirai en temps et lieu.
1312
Scoronconcolo
1313
Amen.
Scène II
1314
Au palais Strozzi.
1315
Entrent Philippe et Pierre.
1316
Pierre
1317
Quand je pense à cela, j’ai envie de me couper la main droite. Avoir manqué cette canaille! un coup si juste, et l’avoir manqué! A qui n’était-ce pas rendre service que de faire dire aux gens: Il y a un Salviati de moins dans les rues? Mais le drôle a fait comme les araignées,—il s’est laissé tomber en repliant ses pattes crochues, et il a fait le mort de peur d’être achevé.
1318
Philippe
1319
Que t’importe qu’il vive? ta vengeance n’en est que plus complète.
1320
Pierre
1321
Oui, je le sais bien, voilà comme vous voyez les choses. Tenez, mon père, vous êtes bon patriote, mais encore meilleur père de famille: ne vous mêlez pas de tout cela.
1322
Philippe
1323
Qu’as-tu encore en tête? Ne saurais-tu vivre un quart d’heure sans penser à mal?
1324
Pierre
1325
Non, par l’enfer! je ne saurais vivre un quart d’heure tranquille dans cet air empoisonné. Le ciel me pèse sur la tête comme une voûte de prison, et il me semble que je respire dans les rues des quolibets et des hoquets d’ivrognes. Adieu, j’ai affaire à présent.
1326
Philippe
1327
Où vas-tu?
1328
Pierre
1329
Pourquoi voulez-vous le savoir? Je vais chez les Pazzi.
1330
Philippe
1331
Attends-moi donc, car j’y vais aussi.
1332
Pierre
1333
Pas à présent, mon père; ce n’est pas un bon moment pour vous.
1334
Philippe
1335
Parle-moi franchement.
1336
Pierre
1337
Cela est entre nous. Nous sommes là une cinquantaine, les Ruccellai et d’autres, qui ne portons pas le bâtard dans nos entrailles.
1338
Philippe
1339
Ainsi donc?
1340
Pierre
1341
Ainsi donc les avalanches se font quelquefois au moyen d’un caillou gros comme le bout du doigt.
1342
Philippe
1343
Mais vous n’avez rien d’arrêté? pas de plan, pas de mesures prises? O enfants, enfants! jouer avec la vie et la mort! Des questions qui ont remué le monde! des idées qui ont blanchi des milliers de têtes, et qui les ont fait rouler comme des grains de sable sur les pieds du bourreau! des projets que la Providence elle-même regarde en silence et avec terreur, et qu’elle laisse achever à l’homme, sans oser y toucher! Vous parlez de tout cela en faisant des armes et en buvant un verre de vin d’Espagne, comme s’il s’agissait d’un cheval ou d’une mascarade! Savez-vous ce que c’est qu’une république, que l’artisan au fond de son atelier, que le laboureur dans son champ, que le citoyen sur la place, que la vie entière d’un royaume? le bonheur des hommes, Dieu de justice! O enfants, enfants! savez-vous compter sur vos doigts?
1344
Pierre
1345
Un bon coup de lancette guérit tous les maux.
1346
Philippe
1347
Guérir! guérir! Savez-vous que le plus petit coup de lancette doit être donné par le médecin? Savez-vous qu’il faut une expérience longue comme la vie, et une science grande comme le monde, pour tirer du bras d’un malade une goutte de sang? N’étais-je pas offensé aussi, la nuit dernière, lorsque tu avais mis ton épée nue sous ton manteau? Ne suis-je pas le père de ma Louise, comme tu es son frère? N’était-ce pas une juste vengeance? Et cependant sais-tu ce qu’elle m’a coûté? Ah! les pères savent cela, mais non les enfants. Si tu es père un jour, nous en parlerons.
1348
Pierre
1349
Vous qui savez aimer, vous devriez savoir haïr.
1350
Philippe
1351
Qu’ont donc fait à Dieu ces Pazzi? Ils invitent leurs amis à venir conspirer, comme on invite à jouer aux dés, et les amis, en entrant dans leur cour, glissent dans le sang de leurs grands-pèrese. Quelle soif ont donc leurs épées? Que voulez-vous donc, que voulez-vous?
1 note

eVoir la conspiration des Pazzi. (*Note de l’auteur.*)

1352
Pierre
1353
Et pourquoi vous démentir vous-même? Ne vous ai-je pas entendu cent fois dire ce que nous disons? Ne savons-nous pas ce qui vous occupe, quand vos domestiques voient à leur lever vos fenêtres éclairées des flambeaux de la veille? Ceux qui passent les nuits sans dormir ne meurent pas silencieux.
1354
Philippe
1355
Où en viendrez-vous? réponds-moi.
1356
Pierre
1357
Les Médicis sont une peste. Celui qui est mordu par un serpent n’a que faire d’un médecin; il n’a qu’à se brûler la plaie.
1358
Philippe
1359
Et quand vous aurez renversé ce qui est, que voulez-vous mettre à la place?
1360
Pierre
1361
Nous sommes toujours sûrs de ne pas trouver pire.
1362
Philippe
1363
Je vous le dis, comptez sur vos doigts.
1364
Pierre
1365
Les têtes d’une hydre sont faciles à compter.
1366
Philippe
1367
Et vous voulez agir? cela est décidé?
1368
Pierre
1369
Nous voulons couper les jarrets aux meurtriers de Florence.
1370
Philippe
1371
Cela est irrévocable? vous voulez agir?
1372
Pierre
1373
Adieu, mon père; laissez-moi aller seul.
1374
Philippe
1375
Depuis quand le vieil aigle reste-t-il dans le nid, quand ses aiglons vont à la curée? O mes enfants! ma brave et belle jeunesse! vous qui avez la force que j’ai perdue, vous qui êtes aujourd’hui ce qu’était le jeune Philippe, laissez-le avoir vieilli pour vous! Emmène-moi, mon fils, je vois que vous allez agir. Je ne vous ferai pas de longs discours, je ne dirai que quelques mots; il peut y avoir quelque chose de bon dans cette tête grise: deux mots, et ce sera fait. Je ne radote pas encore; je ne vous serai pas à charge; ne pars pas sans moi, mon enfant; attends que je prenne mon manteau.
1376
Pierre
1377
Venez, mon noble père; nous baiserons le bas de votre robe. Vous êtes notre patriarche, venez voir marcher au soleil les rêves de votre vie. La liberté est mûre; venez, vieux jardinier de Florence, voir sortir de terre la plante que vous aimez.
1378
Ils sortent.
Scène III
1379
Une rue.
1380
Un officier allemand et des soldats; Thomas Strozzi, au milieu d’eux.
1381
L’officier
1382
Si nous ne le trouvons pas chez lui, nous le trouverons chez les Pazzi.
1383
Thomas
1384
Va ton train, et ne sois pas en peine; tu sauras ce qu’il en coûte.
1385
L’officier
1386
Pas de menace; j’exécute les ordres du duc, et n’ai rien à souffrir de personne.
1387
Thomas
1388
Imbécile! qui arrête un Strozzi sur la parole d’un Médicis!
1389
Il se forme un groupe autour d’eux.
1390
Un bourgeois
1391
Pourquoi arrêtez-vous ce seigneur? nous le connaissons bien, c’est le fils de Philippe.
1392
Un autre
1393
Lâche-le; nous répondons pour lui.
1394
Le premier
1395
Oui, oui, nous répondons pour les Strozzi. Laisse-le aller, ou prends garde à tes oreilles.
1396
L’officier
1397
Hors de là, canaille! laissez passer la justice du duc, si vous n’aimez pas les coups de hallebarde.
1398
Pierre et Philippe arrivent.
1399
Pierre
1400
Qu’y a-t-il? quel est ce tapage? Que fais-tu là, Thomas?
1401
Le bourgeois
1402
Empêche-le, Philippe, il veut emmener ton fils en prison.
1403
Philippe
1404
En prison? et sur quel ordre?
1405
Pierre
1406
En prison? sais-tu à qui tu as affaire?
1407
L’officier
1408
Qu’on saisisse cet homme!
1409
Les soldats arrêtent Pierre.
1410
Pierre
1411
Lâchez-moi, misérables, ou je vous éventre comme des pourceaux!
1412
Philippe
1413
Sur quel ordre agissez-vous, monsieur?
1414
L’officier, montrant l’ordre du duc.
1415
Voilà mon mandat. J’ai ordre d’arrêter Pierre et Thomas Strozzi.
1416
Les soldats repoussent le peuple, qui leur jette des cailloux.
1417
Pierre
1418
De quoi nous accuse-t-on? qu’avons-nous fait? Aidez-moi, mes amis; rossons cette canaille.
1419
Il tire son épée. Un autre détachement de soldats arrive.
1420
L’officier
1421
Venez ici; prêtez-moi main-forte.
1422
Pierre est désarmé.
1423
En marche! et le premier qui approche de trop près, un coup de pique dans le ventre! Cela leur apprendra à se mêler de leurs affaires.
1424
Pierre
1425
On n’a pas le droit de m’arrêter sans un ordre des Huit. Je me soucie bien des ordres d’Alexandre! Où est l’ordre des Huit?
1426
L’officier
1427
C’est devant eux que nous vous menons.
1428
Pierre
1429
Si c’est devant eux, je n’ai rien à dire. De quoi suis-je accusé?
1430
Un homme du peuple
1431
Comment, Philippe, tu laisses emmener tes enfants au tribunal des Huit?
1432
Pierre
1433
Répondez donc, de quoi suis-je accusé?
1434
L’officier
1435
Cela ne me regarde pas.
1436
Les soldats sortent avec Pierre et Thomas.
1437
Pierre, en sortant.
1438
N’ayez aucune inquiétude, mon père; les Huit me renverront souper à la maison, et le bâtard en sera pour ses frais de justice.
1439
Philippe, seul, s’asseyant sur un banc.
1440
J’ai beaucoup d’enfants, mais pas pour longtemps, si cela va si vite. Où en sommes-nous donc si une vengeance aussi juste que le ciel que voilà est clair est punie comme un crime! Eh quoi! les deux aînés d’une famille vieille comme la ville, emprisonnés comme des voleurs de grand chemin! la plus grossière insulte châtiée, un Salviati frappé, seulement frappé, et des hallebardes en jeu! Sors donc du fourreau, mon épée. Si le saint appareil des exécutions judiciaires devient la cuirasse des ruffians et des ivrognes, que la hache et le poignard, cette arme des assassins, protègent l’homme de bien. O Christ! la justice devenue une entremetteuse, l’honneur des Strozzi souffleté en place publique, et un tribunal répondant des quolibets d’un rustre! Un Salviati jetant à la plus noble famille de Florence son gant taché de vin et de sang, et, lorsqu’on le châtie, tirant pour se défendre le coupe-tête du bourreau! Lumière du soleil! j’ai parlé, il n’y a pas un quart d’heure, contre les idées de révolte, et voilà le pain qu’on me donne à manger, avec mes paroles de paix sur les lèvres! Allons! mes bras, remuez; et toi, vieux corps courbé par l’âge et par l’étude, redresse-toi pour l’action!
1441
Entre Lorenzo.
1442
Lorenzo
1443
Demandes-tu l’aumône, Philippe, assis au coin de cette rue?
1444
Philippe
1445
Je demande l’aumône à la justice des hommes; je suis un mendiant affamé de justice, et mon honneur est en haillons.
1446
Lorenzo
1447
Quel changement va donc s’opérer dans le monde, et quelle robe nouvelle va revêtir la nature, si le masque de la colère s’est posé sur le visage auguste et paisible du vieux Philippe? O mon père! quelles sont ces plaintes? pour qui répands-tu sur la terre les joyaux les plus précieux qu’il y ait sous le soleil, les larmes d’un homme sans peur et sans reproche?
1448
Philippe
1449
Il faut nous délivrer des Médicis, Lorenzo. Tu es un Médicis toi-même, mais seulement par ton nom; si je t’ai bien connu, si la hideuse comédie que tu joues m’a trouvé impassible et fidèle spectateur, que l’homme sorte de l’histrion. Si tu as jamais été quelque chose d’honnête, sois-le aujourd’hui. Pierre et Thomas sont en prison.
1450
Lorenzo
1451
Oui, oui, je sais cela.
1452
Philippe
1453
Est-ce là ta réponse? Est-ce là ton visage, homme sans épée?
1454
Lorenzo
1455
Que veux-tu? dis-le, et tu auras alors ma réponse.
1456
Philippe
1457
Agir! Comment? je n’en sais rien. Quel moyen employer, quel levier mettre sous cette citadelle de mort, pour la soulever et la pousser dans le fleuve? quoi faire, que résoudre, quels hommes aller trouver? je ne puis le savoir encore. Mais agir, agir, agir! O Lorenzo! le temps est venu. N’es-tu pas diffamé, traité de chien et de sans-cœur? Si je t’ai tenu, en dépit de tout, ma porte ouverte, ma main ouverte, mon cœur ouvert, parle, et que je voie si je me suis trompé. Ne m’as-tu pas parlé d’un homme qui s’appelle aussi Lorenzo, et qui se cache derrière le Lorenzo que voilà? Cet homme n’aime-t-il pas sa patrie, n’est-il pas dévoué à ses amis? Tu le disais, et je l’ai cru. Parle, parle, le temps est venu.
1458
Lorenzo
1459
Si je ne suis pas tel que vous le désirez, que le soleil me tombe sur la tête!
1460
Philippe
1461
Ami, rire d’un vieillard désespéré, cela porte malheur; si tu dis vrai, à l’action! J’ai de toi des promesses qui engageraient Dieu lui-même, et c’est sur ces promesses que je t’ai reçu. Le rôle que tu joues est un rôle de boue et de lèpre, tel que l’enfant prodigue ne l’aurait pas joué dans un jour de démence; et cependant je t’ai reçu. Quand les pierres criaient à ton passage, quand chacun de tes pas faisait jaillir des mares de sang humain, je t’ai appelé du nom sacré d’ami, je me suis fait sourd pour te croire, aveugle pour t’aimer; j’ai laissé l’ombre de ta mauvaise réputation passer sur mon honneur, et mes enfants ont douté de moi en trouvant sur ma main la trace hideuse du contact de la tienne. Sois honnête, car je l’ai été; agis, car tu es jeune, et je suis vieux.
1462
Lorenzo
1463
Pierre et Thomas sont en prison; est-ce là tout?
1464
Philippe
1465
O ciel et terre! oui, c’est là tout. Presque rien, deux enfants de mes entrailles qui vont s’asseoir au banc des voleurs. Deux têtes que j’ai baisées autant de fois que j’ai de cheveux gris, et que je vais trouver demain matin clouées sur la porte de la forteresse; oui, c’est là tout, rien de plus, en vérité.
1466
Lorenzo
1467
Ne me parle pas sur ce ton: je suis rongé d’une tristesse auprès de laquelle la nuit la plus sombre est une lumière éblouissante.
1468
Il s’assoit près de Philippe.
1469
Philippe
1470
Que je laisse mourir mes enfants, cela est impossible, vois-tu! On m’arracherait les bras et les jambes, que, comme le serpent, les morceaux mutilés de Philippe se rejoindraient encore et se lèveraient pour la vengeance. Je connais si bien tout cela! Les Huit! un tribunal d’hommes de marbre! une forêt de spectres, sur laquelle passe de temps en temps le vent lugubre du doute qui les agite pendant une minute, pour se résoudre en un mot sans appel. Un mot, un mot, ô conscience! Ces hommes-là mangent, ils dorment, ils ont des femmes et des filles! Ah! qu’ils tuent et qu’ils égorgent; mais pas mes enfants, pas mes enfants!
1471
Lorenzo
1472
Pierre est un homme; il parlera, et il sera mis en liberté.
1473
Philippe
1474
O mon Pierre, mon premier-né!
1475
Lorenzo
1476
Rentrez chez vous, tenez-vous tranquille; ou faites mieux, quittez Florence. Je vous réponds de tout, si vous quittez Florence.
1477
Philippe
1478
Moi, un banni! moi dans un lit d’auberge à mon heure dernière! O Dieu! tout cela pour une parole d’un Salviati!
1479
Lorenzo
1480
Sachez-le, Salviati voulait séduire votre fille, mais non pas pour lui seul. Alexandre a un pied dans le lit de cet homme; il y exerce le droit du seigneur sur la prostitution.
1481
Philippe
1482
Et nous n’agirons pas! O Lorenzo, Lorenzo! tu es un homme ferme, toi; parle-moi, je suis faible, et mon cœur est trop intéressé dans tout cela. Je m’épuise, vois-tu! j’ai trop réfléchi ici-bas; j’ai trop tourné sur moi-même, comme un cheval de pressoir; je ne vaux plus rien pour la bataille. Dis-moi ce que tu penses; je le ferai.
1483
Lorenzo
1484
Rentrez chez vous, mon bon monsieur.
1485
Philippe
1486
Voilà qui est certain, je vais aller chez les Pazzi; là sont cinquante jeunes gens tous déterminés. Ils ont juré d’agir; je leur parlerai noblement, comme un Strozzi et comme un père, et ils m’entendront. Ce soir j’inviterai à souper les quarante membres de ma famille; je leur raconterai ce qui m’arrive. Nous verrons, nous verrons! rien n’est encore fait. Que les Médicis prennent garde à eux! Adieu, je vais chez les Pazzi; aussi bien, j’y allais avec Pierre, quand on l’a arrêté.
1487
Lorenzo
1488
Il y a plusieurs démons, Philippe; celui qui te tente en ce moment n’est pas le moins à craindre de tous.
1489
Philippe
1490
Que veux-tu dire?
1491
Lorenzo
1492
Prends-y garde, c’est un démon plus beau que Gabriel: la liberté, la patrie, le bonheur des hommes, tous ces mots résonnent à son approche comme les cordes d’une lyre; c’est le bruit des écailles d’argent de ses ailes flamboyantes. Les larmes de ses yeux fécondent la terre, et il tient à la main la palme des martyrs. Ses paroles épurent l’air autour de ses lèvres; son vol est si rapide, que nul ne peut dire où il va. Prends-y garde! une fois dans ma vie je l’ai vu traverser les cieux. J’étais courbé sur mes livres; le toucher de sa main a fait frémir mes cheveux comme une plume légère. Que je l’aie écouté ou non, n’en parlons pas.
1493
Philippe
1494
Je ne te comprends qu’avec peine, et je ne sais pourquoi j’ai peur de te comprendre.
1495
Lorenzo
1496
N’avez-vous dans la tête que cela: délivrer vos fils? Mettez la main sur la conscience; quelque autre pensée plus vaste, plus terrible, ne vous entraîne-t-elle pas comme un chariot étourdissant au milieu de cette jeunesse?
1497
Philippe
1498
Eh bien! oui, que l’injustice faite à ma famille soit le signal de la liberté. Pour moi, et pour tous, j’irai!
1499
Lorenzo
1500
Prends garde à toi, Philippe, tu as pensé au bonheur de l’humanité.
1501
Philippe
1502
Que veut dire ceci? Es-tu dedans comme dehors une vapeur infecte? Toi qui m’as parlé d’une liqueur précieuse dont tu étais le flacon, est-ce là ce que tu renfermes?
1503
Lorenzo
1504
Je suis, en effet, précieux pour vous, car je tuerai Alexandre.
1505
Philippe
1506
Toi?
1507
Lorenzo
1508
Moi, demain ou après-demain. Rentrez chez vous, tâchez de délivrer vos enfants; si vous ne le pouvez pas, laissez-leur subir une légère punition; je sais pertinemment qu’il n’y a pas d’autres dangers pour eux, et je vous répète que d’ici à quelques jours il n’y aura pas plus d’Alexandre de Médicis à Florence qu’il n’y a de soleil à minuit.
1509
Philippe
1510
Quand cela serait vrai, pourquoi aurais-je tort de penser à la liberté? Ne viendra-t-elle pas quand tu auras fait ton coup, si tu le fais?
1511
Lorenzo
1512
Philippe, Philippe, prends garde à toi. Tu as soixante ans de vertu sur ta tête grise; c’est un enjeu trop cher pour le jouer aux dés.
1513
Philippe
1514
Si tu caches sous ces sombres paroles quelque chose que je puisse entendre, parle; tu m’irrites singulièrement.
1515
Lorenzo
1516
Tel que tu me vois, Philippe, j’ai été honnête. J’ai cru à la vertu, à la grandeur humaine, comme un martyr croit à son Dieu. J’ai versé plus de larmes sur la pauvre Italie que Niobé sur ses filles.
1517
Philippe
1518
Eh bien, Lorenzo?
1519
Lorenzo
1520
Ma jeunesse a été pure comme l’or. Pendant vingt ans de silence, la foudre s’est amoncelée dans ma poitrine; et il faut que je sois réellement une étincelle du tonnerre, car tout à coup, une certaine nuit que j’étais assis dans les ruines du colisée antique, je ne sais pourquoi, je me levai; je tendis vers le ciel mes bras trempés de rosée, et je jurai qu’un des tyrans de ma patrie mourrait de ma main. J’étais un étudiant paisible, et je ne m’occupais alors que des arts et des sciences, et il m’est impossible de dire comment cet étrange serment s’est fait en moi. Peut-être est-ce là ce qu’on éprouve quand on devient amoureux.
1521
Philippe
1522
J’ai toujours eu confiance en toi, et cependant je crois rêver.
1523
Lorenzo
1524
Et moi aussi. J’étais heureux alors; j’avais le cœur et les mains tranquilles; mon nom m’appelait au trône, et je n’avais qu’à laisser le soleil se lever et se coucher pour voir fleurir autour de moi toutes les espérances humaines. Les hommes ne m’avaient fait ni bien ni mal; mais j’étais bon, et, pour mon malheur éternel, j’ai voulu être grand. Il faut que je l’avoue: si la Providence m’a poussé à la résolution de tuer un tyran, quel qu’il fût, l’orgueil m’y a poussé aussi. Que te dirais-je de plus? Tous les Césars du monde me faisaient penser à Brutus.
1525
Philippe
1526
L’orgueil de la vertu est un noble orgueil. Pourquoi t’en défendrais-tu?
1527
Lorenzo
1528
Tu ne sauras jamais, à moins d’être fou, de quelle nature est la pensée qui m’a travaillé. Pour comprendre l’exaltation fiévreuse qui a enfanté en moi le Lorenzo qui te parle, il faudrait que mon cerveau et mes entrailles fussent à nu sous un scalpel. Une statue qui descendrait de son piédestal pour marcher parmi les hommes sur la place publique serait peut-être semblable à ce que j’ai été le jour où j’ai commencé à vivre avec cette idée: il faut que je sois un Brutus.
1529
Philippe
1530
Tu m’étonnes de plus en plus.
1531
Lorenzo
1532
J’ai voulu d’abord tuer Clément VII; je n’ai pu le faire, parce qu’on m’a banni de Rome avant le temps. J’ai recommencé mon ouvrage avec Alexandre. Je voulais agir seul, sans le secours d’aucun homme. Je travaillais pour l’humanité; mais mon orgueil restait solitaire au milieu de tous mes rêves philanthropiques. Il fallait donc entamer par la ruse un combat singulier avec mon ennemi. Je ne voulais pas soulever les masses, ni conquérir la gloire bavarde d’un paralytique comme Cicéron; je voulais arriver à l’homme, me prendre corps à corps avec la tyrannie vivante, la tuer, et après cela porter mon épée sanglante sur la tribune, et laisser la fumée du sang d’Alexandre monter au nez des harangueurs, pour réchauffer leur cervelle ampoulée.
1533
Philippe
1534
Quelle tête de fer as-tu, ami! quelle tête de fer!
1535
Lorenzo
1536
La tâche que je m’imposais était rude avec Alexandre. Florence était, comme aujourd’hui, noyée de vin et de sang. L’empereur et le pape avaient fait un duc d’un garçon boucher. Pour plaire à mon cousin, il fallait arriver à lui porté par les larmes des familles; pour devenir son ami, et acquérir sa confiance, il fallait baiser sur ses lèvres épaisses tous les restes de ses orgies. J’étais pur comme un lis, et cependant je n’ai pas reculé devant cette tâche. Ce que je suis devenu à cause de cela, n’en parlons pas. Tu dois comprendre que j’ai souffert, et il y a des blessures dont on ne lève pas l’appareil impunément. Je suis devenu vicieux, lâche, un objet de honte et d’opprobre; qu’importe? ce n’est pas de cela qu’il s’agit.
1537
Philippe
1538
Tu baisses la tête; tes yeux sont humides.
1539
Lorenzo
1540
Non, je ne rougis point; les masques de plâtre n’ont point de rougeur au service de la honte. J’ai fait ce que j’ai fait. Tu sauras seulement que j’ai réussi dans mon entreprise. Alexandre viendra bientôt dans un certain lieu d’où il ne sortira pas debout. Je suis au terme de ma peine, et sois certain, Philippe, que le buffle sauvage, quand le bouvier l’abat sur l’herbe, n’est pas entouré de plus de filets, de plus de nœuds coulants que je n’en ai tissu autour de mon bâtard. Ce cœur, jusques auquel une armée ne serait pas parvenue en un an, il est maintenant à nu sous ma main; je n’ai qu’à laisser tomber mon stylet pour qu’il y entre. Tout sera fait. Maintenant, sais-tu ce qui m’arrive, et ce dont je veux t’avertir?
1541
Philippe
1542
Tu es notre Brutus si tu dis vrai.
1543
Lorenzo
1544
Je me suis cru un Brutus, mon pauvre Philippe; je me suis souvenu du bâton d’or couvert d’écorce. Maintenant je connais les hommes et je te conseille de ne pas t’en mêler.
1545
Philippe
1546
Pourquoi?
1547
Lorenzo
1548
Ah! vous avez vécu tout seul, Philippe. Pareil à un fanal éclatant, vous êtes resté immobile au bord de l’océan des hommes, et vous avez regardé dans les eaux la réflexion de votre propre lumière; du fond de votre solitude, vous trouviez l’océan magnifique sous le dais splendide des cieux; vous ne comptiez pas chaque flot, vous ne jetiez pas la sonde; vous étiez plein de confiance dans l’ouvrage de Dieu. Mais moi, pendant ce temps-là, j’ai plongé; je me suis enfoncé dans cette mer houleuse de la vie; j’en ai parcouru toutes les profondeurs, couvert de ma cloche de verre; tandis que vous admiriez la surface, j’ai vu les débris des naufrages, les ossements et les Léviathans.
1549
Philippe
1550
Ta tristesse me fend le cœur.
1551
Lorenzo
1552
C’est parce que je vous vois tel que j’ai été, et sur le point de faire ce que j’ai fait, que je vous parle ainsi. Je ne méprise point les hommes; le tort des livres et des historiens est de nous les montrer différents de ce qu’ils sont. La vie est comme une cité; on peut y rester cinquante ou soixante ans sans voir autre chose que des promenades et des palais; mais il ne faut pas entrer dans les tripots, ni s’arrêter, en rentrant chez soi, aux fenêtres des mauvais quartiers. Voilà mon avis, Philippe; s’il s’agit de sauver tes enfants, je te dis de rester tranquille; c’est le meilleur moyen pour qu’on te les renvoie après une petite semonce. S’il s’agit de tenter quelque chose pour les hommes, je te conseille de te couper les bras, car tu ne seras pas longtemps à t’apercevoir qu’il n’y a que toi qui en aies.
1553
Philippe
1554
Je conçois que le rôle que tu joues t’ait donné de pareilles idées. Si je te comprends bien, tu as pris, dans un but sublime, une route hideuse, et tu crois que tout ressemble à ce que tu as vu.
1555
Lorenzo
1556
Je me suis réveillé de mes rêves, rien de plus. Je te dis le danger d’en faire. Je connais la vie, et c’est une vilaine cuisine, sois-en persuadé. Ne mets pas la main là dedans, si tu respectes quelque chose.
1557
Philippe
1558
Arrête; ne brise pas comme un roseau mon bâton de vieillesse. Je crois à tout ce que tu appelles des rêves; je crois à la vertu, à la pudeur et à la liberté.
1559
Lorenzo
1560
Et me voilà dans la rue, moi, Lorenzaccio! et les enfants ne me jettent pas de la boue! Les lits des filles sont encore chauds de ma sueur, et les pères ne prennent pas, quand je passe, leurs couteaux et leurs balais pour m’assommer! Au fond de ces dix mille maisons que voilà, la septième génération parlera encore de la nuit où j’y suis entré, et pas une ne vomit à ma vue un valet de charrue qui me fende en deux comme une bûche pourrie! L’air que vous respirez, Philippe, je le respire; mon manteau de soie bariolé traîne paresseusement sur le sable fin des promenades; pas une goutte de poison ne tombe dans mon chocolat; que dis-je? ô Philippe! les mères pauvres soulèvent honteusement le voile de leurs filles quand je m’arrête au seuil de leurs portes; elles me laissent voir leur beauté avec un sourire plus vil que le baiser de Judas, tandis que moi, pinçant le menton de la petite, je serre les poings de rage en remuant dans ma poche quatre ou cinq méchantes pièces d’or.
1561
Philippe
1562
Que le tentateur ne méprise pas le faible; pourquoi tenter lorsque l’on doute?
1563
Lorenzo
1564
Suis-je un Satan? Lumière du ciel! je m’en souviens encore, j’aurais pleuré avec la première fille que j’ai séduite si elle ne s’était mise à rire. Quand j’ai commencé à jouer mon rôle de Brutus moderne, je marchais dans mes habits neufs de la grande confrérie du vice comme un enfant de dix ans dans l’armure d’un géant de la fable. Je croyais que la corruption était un stigmate, et que les monstres seuls le portaient au front. J’avais commencé à dire tout haut que mes vingt années de vertu étaient un masque étouffant; ô Philippe! j’entrai alors dans la vie, et je vis qu’à mon approche tout le monde en faisait autant que moi; tous les masques tombaient devant mon regard; l’humanité souleva sa robe, et me montra, comme à un adepte digne d’elle, sa monstrueuse nudité. J’ai vu les hommes tels qu’ils sont, et je me suis dit: Pour qui est-ce donc que je travaille? Lorsque je parcourais les rues de Florence, avec mon fantôme à mes côtés, je regardais autour de moi, je cherchais les visages qui me donnaient du cœur, et je me demandais: Quand j’aurai fait mon coup, celui-là en profitera-t-il? J’ai vu les républicains dans leurs cabinets; je suis entré dans les boutiques; j’ai écouté et j’ai guetté. J’ai recueilli les discours des gens du peuple; j’ai vu l’effet que produisait sur eux la tyrannie; j’ai bu dans les banquets patriotiques le vin qui engendre la métaphore et la prosopopée; j’ai avalé entre deux baisers les larmes les plus vertueuses; j’attendais toujours que l’humanité me laissât voir sur sa face quelque chose d’honnête. J’observais comme un amant observe sa fiancée en attendant le jour des noces.
1565
Philippe
1566
Si tu n’as vu que le mal, je te plains, mais je ne puis te croire. Le mal existe, mais non pas sans le bien; comme l’ombre existe, mais non sans la lumière.
1567
Lorenzo
1568
Tu ne veux voir en moi qu’un mépriseur d’hommes: c’est me faire injure. Je sais parfaitement qu’il y en a de bons; mais à quoi servent-ils? que font-ils? comment agissent-ils? Qu’importe que la conscience soit vivante, si le bras est mort? Il y a de certains côtés par où tout devient bon: un chien est un ami fidèle; on peut trouver en lui le meilleur des serviteurs, comme on peut voir aussi qu’il se roule sur les cadavres et que la langue avec laquelle il lèche son maître sent la charogne d’une lieue. Tout ce que j’ai à voir, moi, c’est que je suis perdu, et que les hommes n’en profiteront pas plus qu’ils ne me comprendront.
1569
Philippe
1570
Pauvre enfant, tu me navres le cœur! Mais si tu es honnête, quand tu auras délivré ta patrie, tu le redeviendras. Cela réjouit mon vieux cœur, Lorenzo, de penser que tu es honnête; alors tu jetteras ce déguisement hideux qui te défigure, et tu redeviendras d’un métal aussi pur que les statues de bronze d’Harmodius et d’Aristogiton.
1571
Lorenzo
1572
Philippe, Philippe, j’ai été honnête. La main qui a soulevé une fois le voile de la vérité ne peut plus le laisser retomber; elle reste immobile jusqu’à la mort, tenant toujours ce voile terrible, et l’élevant de plus en plus au-dessus de la tête de l’homme, jusqu’à ce que l’ange du sommeil éternel lui bouche les yeux.
1573
Philippe
1574
Toutes les maladies se guérissent; et le vice est une maladie aussi.
1575
Lorenzo
1576
Il est trop tard. Je me suis fait à mon métier. Le vice a été pour moi un vêtement; maintenant il est collé à ma peau. Je suis vraiment un ruffian, et quand je plaisante sur mes pareils, je me sens sérieux comme la mort au milieu de ma gaieté. Brutus a fait le fou pour tuer Tarquin, et ce qui m’étonne en lui, c’est qu’il n’y ait pas laissé sa raison. Profite de moi, Philippe, voilà ce que j’ai à te dire: ne travaille pas pour ta patrie.
1577
Philippe
1578
Si je te croyais, il me semble que le ciel s’obscurcirait pour toujours, et que ma vieillesse serait condamnée à marcher à tâtons. Que tu aies pris une route dangereuse, cela peut être; pourquoi ne pourrais-je en prendre une autre qui me mènerait au même point? Mon intention est d’en appeler au peuple, et d’agir ouvertement.
1579
Lorenzo
1580
Prends garde à toi, Philippe; celui qui te le dit sait pourquoi il le dit. Prends le chemin que tu voudras, tu auras toujours affaire aux hommes.
1581
Philippe
1582
Je crois à l’honnêteté des républicains.
1583
Lorenzo
1584
Je te fais une gageure. Je vais tuer Alexandre; une fois mon coup fait, si les républicains se comportent comme ils le doivent, il leur sera facile d’établir une république, la plus belle qui ait jamais fleuri sur la terre. Qu’ils aient pour eux le peuple, et tout est dit. Je te gage que ni eux ni le peuple ne feront rien. Tout ce que je te demande, c’est de ne pas t’en mêler; parle, si tu le veux, mais prends garde à tes paroles, et encore plus à tes actions. Laisse-moi faire mon coup: tu as les mains pures, et moi, je n’ai rien à perdre.
1585
Philippe
1586
Fais-le, et tu verras.
1587
Lorenzo
1588
Soit,—mais souviens-toi de ceci. Vois-tu dans cette petite maison cette famille assemblée autour d’une table? ne dirait-on pas des hommes? Ils ont un corps, et une âme dans ce corps. Cependant, s’il me prenait envie d’entrer chez eux, tout seul, comme me voilà, et de poignarder leur fils aîné au milieu d’eux, il n’y aurait pas un couteau de levé sur moi.
1589
Philippe
1590
Tu me fais horreur. Comment le cœur peut-il rester grand avec des mains comme les tiennes?
1591
Lorenzo
1592
Viens, rentrons à ton palais, et tâchons de délivrer tes enfants.
1593
Philippe
1594
Mais pourquoi tueras-tu le duc, si tu as des idées pareilles?
1595
Lorenzo
1596
Pourquoi? tu le demandes?
1597
Philippe
1598
Si tu crois que c’est un meurtre inutile à ta patrie, comment le commets-tu?
1599
Lorenzo
1600
Tu me demandes cela en face? regarde-moi un peu. J’ai été beau, tranquille et vertueux.
1601
Philippe
1602
Quel abîme! quel abîme tu m’ouvres!
1603
Lorenzo
1604
Tu me demandes pourquoi je tue Alexandre? Veux-tu donc que je m’empoisonne, ou que je saute dans l’Arno? veux-tu donc que je sois un spectre, et qu’en frappant sur ce squelette,
1605
Il frappe sa poitrine.
1606
il n’en sorte aucun son? Si je suis l’ombre de moi-même, veux-tu donc que je m’arrache le seul fil qui rattache aujourd’hui mon cœur à quelques fibres de mon cœur d’autrefois? Songes-tu que ce meurtre, c’est tout ce qui me reste de ma vertu? Songes-tu que je glisse depuis deux ans sur un mur taillé à pic, et que ce meurtre est le seul brin d’herbe où j’aie pu cramponner mes ongles? Crois-tu donc que je n’aie plus d’orgueil, parce que je n’ai plus de honte? et veux-tu que je laisse mourir en silence l’énigme de ma vie? Oui, cela est certain, si je pouvais revenir à la vertu, si mon apprentissage de vice pouvait s’évanouir, j’épargnerais peut-être ce conducteur de bœufs. Mais j’aime le vin, le jeu et les filles; comprends-tu cela? Si tu honores en moi quelque chose, toi qui me parles, c’est mon meurtre que tu honores, peut-être justement parce que tu ne le ferais pas. Voilà assez longtemps, vois-tu, que les républicains me couvrent de boue et d’infamie; voilà assez longtemps que les oreilles me tintent, et que l’exécration des hommes empoisonne le pain que je mâche; j’en ai assez de me voir conspué par des lâches sans nom, qui m’accablent d’injures pour se dispenser de m’assommer, comme ils le devraient. J’en ai assez d’entendre brailler en plein vent le bavardage humain; il faut que le monde sache un peu qui je suis, et qui il est. Dieu merci! c’est peut-être demain que je tue Alexandre; dans deux jours j’aurai fini. Ceux qui tournent autour de moi avec des yeux louches, comme autour d’une curiosité monstrueuse apportée d’Amérique, pourront satisfaire leur gosier et vider leur sac à paroles. Que les hommes me comprennent ou non, qu’ils agissent ou n’agissent pas, j’aurai dit tout ce que j’ai à dire; je leur ferai tailler leur plume, si je ne leur fais pas nettoyer leurs piques, et l’humanité gardera sur sa joue le soufflet de mon épée marqué en traits de sang. Qu’ils m’appellent comme ils voudront, Brutus ou Érostrate, il ne me plaît pas qu’ils m’oublient. Ma vie entière est au bout de ma dague, et que la Providence retourne ou non la tête en m’entendant frapper, je jette la nature humaine à pile ou face sur la tombe d’Alexandre; dans deux jours les hommes comparaîtront devant le tribunal de ma volonté.
1607
Philippe
1608
Tout cela m’étonne, et il y a dans tout ce que tu m’as dit des choses qui me font peine, et d’autres qui me font plaisir. Mais Pierre et Thomas sont en prison, et je ne saurais là-dessus m’en fier à personne qu’à moi-même. C’est en vain que ma colère voudrait ronger son frein; mes entrailles sont émues trop vivement; tu peux avoir raison, mais il faut que j’agisse; je vais rassembler mes parents.
1609
Lorenzo
1610
Comme tu voudras; mais prends garde à toi. Garde-moi le secret, même avec tes amis, c’est tout ce que je demande.
1611
Ils sortent.
Scène IV
1612
Au palais Soderini.
1613
Entre Catherine, lisant un billet.
1614
«Lorenzo a dû vous parler de moi; mais qui pourrait vous parler dignement d’un amour pareil au mien? Que ma plume vous apprenne ce que ma bouche ne peut vous dire et ce que mon cœur voudrait signer de son sang.
1615
«Alexandre de Médicis.»
1616
Si mon nom n’était pas sur l’adresse, je croirais que le messager s’est trompé, et ce que je lis me fait douter de mes yeux.
1617
Entre Marie.
1618
O ma mère chérie! voyez ce qu’on m’écrit; expliquez-moi, si vous pouvez, ce mystère.
1619
Marie
1620
Malheureuse, malheureuse! il t’aime! Où t’a-t-il vue? où lui as-tu parlé?
1621
Catherine
1622
Nulle part; un messager m’a apporté cela comme je sortais de l’église.
1623
Marie
1624
Lorenzo, dit-il, a dû te parler de lui? Ah! Catherine, avoir un fils pareil! Oui, faire de la sœur de sa mère la maîtresse du duc, non pas même la maîtresse, ô ma fille! Quels noms portent ces créatures! je ne puis le dire; oui, il manquait cela à Lorenzo. Viens, je veux lui porter cette lettre ouverte, et savoir devant Dieu comment il répondra.
1625
Catherine
1626
Je croyais que le duc aimait;... pardon, ma mère; mais je croyais que le duc aimait la marquise de Cibo; on me l’avait dit...
1627
Marie
1628
Cela est vrai, il l’a aimée, s’il peut aimer.
1629
Catherine
1630
Il ne l’aime plus? Ah! comment peut-on offrir sans honte un cœur pareil! Venez, ma mère; venez chez Lorenzo.
1631
Marie
1632
Donne-moi ton bras. Je ne sais ce que j’éprouve depuis quelques jours; j’ai eu la fièvre toutes les nuits: il est vrai que depuis trois mois elle ne me quitte guère. J’ai trop souffert, ma pauvre Catherine; pourquoi m’as-tu lu cette lettre? Je ne puis plus rien supporter. Je ne suis plus jeune, et cependant il me semble que je le redeviendrais à certaines conditions; mais tout ce que je vois m’entraîne vers la tombe. Allons! soutiens-moi, pauvre enfant; je ne te donnerai pas longtemps cette peine.
1633
Elles sortent.
Scène V
1634
Chez la marquise.
1635
La Marquise, parée, devant un miroir.
1636
Quand je pense que cela est, cela me fait l’effet d’une nouvelle qu’on m’apprendrait tout à coup. Quel précipice que la vie! Comment, il est déjà neuf heures, et c’est le duc que j’attends dans cette toilette! Qu’il en soit ce qu’il pourra, je veux essayer mon pouvoir.
1637
Entre le cardinal.
1638
Le Cardinal
1639
Quelle parure, marquise! voilà des fleurs qui embaument.
1640
La Marquise
1641
Je ne puis vous recevoir, cardinal; j’attends une amie: vous m’excuserez.
1642
Le Cardinal
1643
Je vous laisse, je vous laisse. Ce boudoir dont j’aperçois la porte entr’ouverte là-bas, c’est un petit paradis. Irai-je vous y attendre?
1644
La Marquise
1645
Je suis pressée, pardonnez-moi. Non, pas dans mon boudoir; où vous voudrez.
1646
Le Cardinal
1647
Je reviendrai dans un moment plus favorable.
1648
Il sort.
1649
La Marquise
1650
Pourquoi toujours le visage de ce prêtre? Quels cercles décrit donc autour de moi ce vautour à tête chauve, pour que je le trouve sans cesse derrière moi quand je me retourne? Est-ce que l’heure de ma mort serait proche?
1651
Entre un page qui lui parle à l’oreille.
1652
C’est bon, j’y vais. Ah! ce métier de servante, tu n’y es pas fait, pauvre cœur orgueilleux.
1653
Elle sort.
Scène VI
1654
Le boudoir de la marquise.
1655
La Marquise, le Duc.
1656
La Marquise
1657
C’est ma façon de penser; je t’aimerais ainsi.
1658
Le Duc
1659
Des mots, des mots, et rien de plus.
1660
La Marquise
1661
Vous autres, hommes, cela est si peu pour vous! Sacrifier le repos de ses jours, la sainte chasteté de l’honneur! quelquefois ses enfants même;—ne vivre que pour un seul être au monde; se donner, enfin, se donner, puisque cela s’appelle ainsi! Mais cela n’en vaut pas la peine: à quoi bon écouter une femme? une femme qui parle d’autre chose que de chiffons et de libertinage, cela ne se voit pas.
1662
Le Duc
1663
Vous rêvez tout éveillée.
1664
La Marquise
1665
Oui, par le ciel! oui, j’ai fait un rêve; hélas! les rois seuls n’en font jamais: toutes les chimères de leurs caprices se transforment en réalités, et leurs cauchemars eux-mêmes se changent en marbre! Alexandre! Alexandre! quel mot que celui-là: Je peux si je veux! Ah! Dieu lui-même n’en sait pas plus: devant ce mot, les mains des peuples se joignent dans une prière craintive, et le pâle troupeau des hommes retient son haleine pour écouter.
1666
Le Duc
1667
N’en parlons plus, ma chère, cela est fatigant.
1668
La Marquise
1669
Être un roi, sais-tu ce que c’est? Avoir au bout de son bras cent mille mains! Être le rayon du soleil qui sèche les larmes des hommes! Être le bonheur et le malheur! Ah! quel frisson mortel cela donne! Comme il tremblerait, ce vieux du Vatican, si tu ouvrais tes ailes, toi, mon aiglon! César est si loin! la garnison t’est si dévouée! Et d’ailleurs on égorge une armée et l’on n’égorge pas un peuple. Le jour où tu auras pour toi la nation tout entière, et où tu seras la tête d’un corps libre, où tu diras: Comme le doge de Venise épouse l’Adriatique, ainsi je mets mon anneau d’or au doigt de ma belle Florence, et ses enfants sont mes enfants... Ah! sais-tu ce que c’est qu’un peuple qui prend son bienfaiteur dans ses bras? Sais-tu ce que c’est que d’être porté comme un nourrisson chéri par le vaste océan des hommes? Sais-tu ce que c’est que d’être montré par un père à son enfant?
1670
Le Duc
1671
Je me soucie de l’impôt; pourvu qu’on le paye, que m’importe?
1672
La Marquise
1673
Mais enfin, on t’assassinera.—Les pavés sortiront de terre et t’écraseront. Ah! la postérité! N’as-tu jamais vu ce spectre-là au chevet de ton lit? Ne t’es-tu jamais demandé ce que penseront de toi ceux qui sont dans le ventre des vivants? Et tu vis, toi, il est encore temps! Tu n’as qu’un mot à dire. Te souviens-tu du père de la patrie? Va! cela est facile d’être un grand roi quand on est roi. Déclare Florence indépendante; réclame l’exécution du traité avec l’empire; tire ton épée et montre-la: ils te diront de la remettre au fourreau, que ses éclairs leur font mal aux yeux. Songe donc comme tu es jeune! Rien n’est décidé sur ton compte.—Il y a dans le cœur des peuples de larges indulgences pour les princes, et la reconnaissance publique est un profond fleuve d’oubli pour leurs fautes passées. On t’a mal conseillé, on t’a trompé.—Mais il est encore temps; tu n’as qu’à dire; tant que tu es vivant, la page n’est pas tournée dans le livre de Dieu.
1674
Le Duc
1675
Assez, ma chère, assez.
1676
La Marquise
1677
Ah! quand elle le sera! quand un misérable jardinier payé à la journée viendra arroser à contre-cœur quelques chétives marguerites autour du tombeau d’Alexandre;—quand les pauvres respireront gaiement l’air du ciel, et n’y verront plus planer le sombre météore de ta puissance;—quand ils parleront de toi en secouant la tête;—quand ils compteront autour de ta tombe les tombes de leurs parents,—es-tu sûr de dormir tranquille dans ton dernier sommeil?—Toi qui ne vas pas à la messe, et qui ne tiens qu’à l’impôt, es-tu sûr que l’éternité soit sourde, et qu’il n’y ait pas un écho de la vie dans le séjour hideux des trépassés? Sais-tu où vont les larmes des peuples quand le vent les emporte?
1678
Le Duc
1679
Tu as une jolie jambe.
1680
La Marquise
1681
Écoute-moi; tu es étourdi, je le sais; mais tu n’es pas méchant; non, sur Dieu, tu ne l’es pas, tu ne peux pas l’être. Voyons! fais-toi violence;—réfléchis un instant, un seul instant à ce que je te dis. N’y a-t-il rien dans tout cela? Suis-je décidément une folle?
1682
Le Duc
1683
Tout cela me passe bien par la tête; mais qu’est-ce que je fais donc de si mal? Je vaux bien mes voisins; je vaux, ma foi, mieux que le pape. Tu me fais penser aux Strozzi avec tous tes discours;—et tu sais que je les déteste. Tu veux que je me révolte contre César; César est mon beau-père, ma chère amie. Tu te figures que les Florentins ne m’aiment pas; je suis sûr qu’ils m’aiment, moi. Eh! parbleu! quand tu aurais raison, de qui veux-tu que j’aie peur?
1684
La Marquise
1685
Tu n’as pas peur de ton peuple,—mais tu as peur de l’empereur; tu as tué ou déshonoré des centaines de citoyens, et tu crois avoir tout fait quand tu mets une cotte de mailles sous ton habit.
1686
Le Duc
1687
Paix! point de ceci.
1688
La Marquise
1689
Ah! je m’emporte; je dis ce que je ne veux pas dire. Mon ami, qui ne sait pas que tu es brave? Tu es brave comme tu es beau; ce que tu as fait de mal, c’est ta jeunesse, c’est ta tête,—que sais-je, moi? c’est le sang qui coule violemment dans ces veines brûlantes, c’est ce soleil étouffant qui nous pèse.—Je t’en supplie, que je ne sois pas perdue sans ressource; que mon nom, que mon pauvre amour pour toi ne soit pas inscrit sur une liste infâme. Je suis une femme, c’est vrai, et si la beauté est tout pour les femmes, bien d’autres valent mieux que moi. Mais n’as-tu rien, dis-moi,—dis-moi donc, toi! voyons! n’as-tu donc rien, rien là?
1690
Elle lui frappe le cœur.
1691
Le Duc
1692
Quel démon! assois-toi donc là, ma petite.
1693
La Marquise
1694
Eh bien! oui, je veux bien l’avouer; oui, j’ai de l’ambition, non pas pour moi;—mais toi! toi et ma chère Florence! O Dieu! tu m’es témoin de ce que je souffre.
1695
Le Duc
1696
Tu souffres! qu’est-ce que tu as?
1697
La Marquise
1698
Non, je ne souffre pas. Écoute! écoute! Je vois que tu t’ennuies auprès de moi. Tu comptes les moments, tu détournes la tête; ne t’en va pas encore: c’est peut-être la dernière fois que je te vois. Écoute! je te dis que Florence t’appelle sa peste nouvelle, et qu’il n’y a pas une chaumière où ton portrait ne soit collé sur les murailles avec un coup de couteau dans le cœur. Que je sois folle, que tu me haïsses demain, que m’importe? tu sauras cela!
1699
Le Duc
1700
Malheur à toi, si tu joues avec ma colère!
1701
La Marquise
1702
Oui, malheur à moi! malheur à moi!
1703
Le Duc
1704
Une autre fois,—demain matin, si tu veux,—nous pourrons nous revoir et parler de cela. Ne te fâche pas si je te quitte à présent: il faut que j’aille à la chasse.
1705
La Marquise
1706
Oui, malheur à moi! malheur à moi!
1707
Le Duc
1708
Pourquoi? Tu as l’air sombre comme l’enfer. Pourquoi diable aussi te mêles-tu de politique? Allons! allons! ton petit rôle de femme, et de vraie femme, te va si bien! Tu es trop dévote; cela se formera. Aide-moi donc à remettre mon habit; je suis tout débraillé.
1709
La Marquise
1710
Adieu, Alexandre.
1711
Le duc l’embrasse.—Entre le cardinal Cibo.
1712
Le Cardinal
1713
Ah!—Pardon, Altesse, je croyais ma sœur toute seule. Je suis un maladroit; c’est à moi d’en porter la peine. Je vous supplie de m’excuser.
1714
Le Duc
1715
Comment l’entendez-vous? Allons donc! Malaspina, voilà qui sent le prêtre. Est-ce que vous devez voir ces choses-là? Venez donc, venez donc; que diable est-ce que cela vous fait?
1716
Ils sortent ensemble.
1717
La Marquise, seule, tenant le portrait de son mari.
1718
Où es-tu maintenant, Laurent? Il est midi passé; tu te promènes sur la terrasse, devant les grands marronniers. Autour de toi paissent tes génisses grasses; tes garçons de ferme dînent à l’ombre; la pelouse soulève son manteau blanchâtre aux rayons du soleil; les arbres, entretenus par tes soins, murmurent religieusement sur la tête blanche de leur vieux maître, tandis que l’écho de nos longues arcades répète avec respect le bruit de ton pas tranquille. O mon Laurent! j’ai perdu le trésor de ton honneur; j’ai voué au ridicule et au doute les dernières années de ta noble vie; tu ne presseras plus sur ta cuirasse un cœur digne du tien, ce sera une main tremblante qui t’apportera ton repas du soir quand tu rentreras de la chasse.
Scène VII
1719
Chez les Strozzi.
1720
Les quarante Strozzi, à souper.
1721
Philippe
1722
Mes enfants, mettons-nous à table.
1723
Les convives
1724
Pourquoi reste-t-il deux sièges vides?
1725
Philippe
1726
Pierre et Thomas sont en prison.
1727
Les convives
1728
Pourquoi?
1729
Philippe
1730
Parce que Salviati a insulté ma fille, que voilà, à la foire de Montolivet, publiquement, et devant son frère Léon. Pierre et Thomas ont tué Salviati, et Alexandre de Médicis les a fait arrêter pour venger la mort de son ruffian.
1731
Les convives
1732
Meurent les Médicis!
1733
Philippe
1734
J’ai rassemblé ma famille pour lui raconter mes chagrins, et la prier de me secourir. Soupons et sortons ensuite l’épée à la main, pour redemander mes deux fils, si vous avez du cœur.
1735
Les convives
1736
C’est dit; nous voulons bien.
1737
Philippe
1738
Il est temps que cela finisse, voyez-vous; on nous tuerait nos enfants et on déshonorerait nos filles. Il est temps que Florence apprenne à ces bâtards ce que c’est que le droit de vie et de mort. Les Huit n’ont pas le droit de condamner mes enfants; et moi, je n’y survivrais pas, voyez-vous!
1739
Les convives
1740
N’aie pas peur, Philippe, nous sommes là.
1741
Philippe
1742
Je suis le chef de la famille: comment souffrirais-je qu’on m’insultât? Nous sommes tout autant que les Médicis, les Ruccellai tout autant, les Aldobrandini et vingt autres. Pourquoi ceux-là pourraient-ils faire égorger nos enfants plutôt que nous les leurs? Qu’on allume un tonneau de poudre dans les caves de la citadelle, et voilà la garnison allemande en déroute. Que reste-t-il à ces Médicis? Là est leur force; hors de là, ils ne sont rien. Sommes-nous des hommes? Est-ce à dire qu’on abattra d’un coup de hache les familles de Florence, et qu’on arrachera de la terre natale des racines aussi vieilles qu’elle? C’est par nous qu’on commence, c’est à nous de tenir ferme; notre premier cri d’alarme, comme le coup de sifflet de l’oiseleur, va rabattre sur Florence une armée tout entière d’aigles chassés du nid; ils ne sont pas loin; ils tournoient autour de la ville, les yeux fixés sur ses clochers. Nous y planterons le drapeau noir de la peste; ils accourront à ce signal de mort. Ce sont les couleurs de la colère céleste. Ce soir, allons d’abord délivrer nos fils; demain nous irons tous ensemble, l’épée nue, à la porte de toutes les grandes familles; il y a à Florence quatre-vingts palais, et de chacun d’eux sortira une troupe pareille à la nôtre quand la liberté y frappera.
1743
Les convives
1744
Vive la liberté!
1745
Philippe
1746
Je prends Dieu à témoin que c’est la violence qui me force à tirer l’épée; que je suis resté durant soixante ans bon et paisible citoyen; que je n’ai jamais fait de mal à qui que ce soit au monde, et que la moitié de ma fortune a été employée à secourir les malheureux.
1747
Les convives
1748
C’est vrai.
1749
Philippe
1750
C’est une juste vengeance qui me pousse à la révolte, et je me fais rebelle parce que Dieu m’a fait père. Je ne suis poussé par aucun motif d’ambition, ni d’intérêt, ni d’orgueil. Ma cause est loyale, honorable et sacrée. Emplissez vos coupes et levez-vous. Notre vengeance est une hostie que nous pouvons briser sans crainte et nous partager devant Dieu. Je bois à la mort des Médicis!
1751
Les convives, se levant et buvant.
1752
A la mort des Médicis!
1753
Louise, posant son verre.
1754
Ah! je vais mourir.
1755
Philippe
1756
Qu’as-tu, ma fille, mon enfant bien-aimée? qu’as-tu, mon Dieu? que t’arrive-t-il? Mon Dieu, mon Dieu! comme tu pâlis! Parle, qu’as-tu? parle à ton père. Au secours! au secours! un médecin! Vite, vite, il n’est plus temps.
1757
Louise
1758
Je vais mourir, je vais mourir.
1759
Elle meurt.
1760
Philippe
1761
Elle s’en va, mes amis, elle s’en va! Un médecin! ma fille est empoisonnée!
1762
Il tombe à genoux près de Louise.
1763
Un convive
1764
Coupez son corset! faites-lui boire de l’eau tiède; si c’est du poison, il faut de l’eau tiède.
1765
Les domestiques accourent.
1766
Un autre convive
1767
Frappez-lui dans les mains; ouvrez les fenêtres et frappez-lui dans les mains.
1768
Un autre
1769
Ce n’est peut-être qu’un étourdissement; elle aura bu avec trop de précipitation.
1770
Un autre
1771
Pauvre enfant! comme ses traits sont calmes! Elle ne peut pas être morte ainsi tout d’un coup.
1772
Philippe
1773
Mon enfant! es-tu morte, es-tu morte, Louise, ma fille bien-aimée?
1774
Le premier convive
1775
Voilà le médecin qui accourt.
1776
Un médecin entre.
1777
Le second convive
1778
Dépêchez-vous, monsieur; dites-nous si c’est du poison.
1779
Philippe
1780
C’est un étourdissement, n’est-ce pas?
1781
Le médecin
1782
Pauvre jeune fille! elle est morte.
1783
Un profond silence règne dans la salle; Philippe est toujours à genoux auprès de Louise et lui tient les mains.
1784
Un des convives
1785
C’est du poison des Médicis. Ne laissons pas Philippe dans l’état où il est. Cette immobilité est effrayante.
1786
Un autre
1787
Je suis sûr de ne pas me tromper. Il y avait autour de la table un domestique qui a appartenu à la femme de Salviati.
1788
Un autre
1789
C’est lui qui a fait le coup, sans aucun doute. Sortons, et arrêtons-le.
1790
Ils sortent.
1791
Le premier convive
1792
Philippe ne veut pas répondre à ce qu’on lui dit; il est frappé de la foudre.
1793
Un autre
1794
C’est horrible! C’est un meurtre inouï!
1795
Un autre
1796
Cela crie vengeance au ciel; sortons, et allons égorger Alexandre.
1797
Un autre
1798
Oui, sortons; mort à Alexandre! C’est lui qui a tout ordonné. Insensés que nous sommes! ce n’est pas d’hier que date sa haine contre nous. Nous agissons trop tard.
1799
Un autre
1800
Salviati n’en voulait pas à cette pauvre Louise pour son propre compte; c’est pour le duc qu’il travaillait. Allons, partons, quand on devrait nous tuer jusqu’au dernier.
1801
Philippe se lève.
1802
Mes amis, vous enterrerez ma pauvre fille, n’est-ce pas,
1803
Il met son manteau.
1804
dans mon jardin, derrière les figuiers? Adieu, mes bons amis; adieu, portez-vous bien.
1805
Un convive
1806
Où vas-tu, Philippe?
1807
Philippe
1808
J’en ai assez, voyez-vous! j’en ai autant que j’en puis porter. J’ai mes deux fils en prison, et voilà ma fille morte. J’en ai assez, je m’en vais d’ici.
1809
Un convive
1810
Tu t’en vas? tu t’en vas sans vengeance?
1811
Philippe
1812
Oui, oui. Ensevelissez seulement ma pauvre fille, mais ne l’enterrez pas; c’est à moi de l’enterrer; je le ferai à ma façon, chez de pauvres moines que je connais et qui viendront la chercher demain. A quoi sert-il de la regarder? elle est morte; ainsi cela est inutile. Adieu, mes amis, rentrez chez vous; portez-vous bien.
1813
Un convive
1814
Ne le laissez pas sortir, il a perdu la raison.
1815
Un autre
1816
Quelle horreur! je me sens prêt à m’évanouir dans cette salle.
1817
Il sort.
1818
Philippe
1819
Ne me faites pas violence; ne m’enfermez pas dans une chambre où est le cadavre de ma fille; laissez-moi m’en aller.
1820
Un convive
1821
Venge-toi, Philippe, laisse-nous te venger. Que ta Louise soit notre Lucrèce! Nous ferons boire à Alexandre le reste de son verre.
1822
Un autre
1823
La nouvelle Lucrèce! Nous allons jurer sur son corps de mourir pour la liberté! Rentre chez toi, Philippe, pense à ton pays. Ne rétracte pas tes paroles.
1824
Philippe
1825
Liberté, vengeance, voyez-vous, tout cela est beau; j’ai deux fils en prison, et voilà ma fille morte. Si je reste ici, tout va mourir autour de moi. L’important, c’est que je m’en aille, et que vous vous teniez tranquilles. Quand ma porte et mes fenêtres seront fermées, on ne pensera plus aux Strozzi. Si elles restent ouvertes, je m’en vais vous voir tomber tous les uns après les autres. Je suis vieux, voyez-vous, il est temps que je ferme ma boutique. Adieu, mes amis, restez tranquilles; si je n’y suis plus, on ne vous fera rien. Je m’en vais de ce pas à Venise.
1826
Un convive
1827
Il fait un orage épouvantable; reste ici cette nuit.
1828
Philippe
1829
N’enterrez pas ma pauvre enfant; mes vieux moines viendront demain, et ils l’emporteront. Dieu de justice! Dieu de justice! que t’ai-je fait?
1830
Il sort en courant.
1831
Fin de l’acte troisième.
Acte IV
Scène première
1832
Au palais du duc.
1833
Entrent le Duc et Lorenzo.
1834
Le Duc
1835
J’aurais voulu être là; il devait y avoir plus d’une face en colère. Mais je ne conçois pas qui a pu empoisonner cette Louise.
1836
Lorenzo
1837
Ni moi non plus; à moins que ce ne soit vous.
1838
Le Duc
1839
Philippe doit être furieux! On dit qu’il est parti pour Venise. Dieu merci, me voilà délivré de ce vieillard insupportable. Quant à la chère famille, elle aura la bonté de se tenir tranquille. Sais-tu qu’ils ont failli faire une petite révolution dans leur quartier? On m’a tué deux Allemands.
1840
Lorenzo
1841
Ce qui me fâche le plus, c’est que cet honnête Salviati a une jambe coupée. Avez-vous retrouvé votre cotte de mailles?
1842
Le Duc
1843
Non, en vérité; j’en suis plus mécontent que je ne puis le dire.
1844
Lorenzo
1845
Méfiez-vous de Giomo; c’est lui qui vous l’a volée. Que portez-vous à la place?
1846
Le Duc
1847
Rien; je ne puis en supporter une autre; il n’y en a pas d’aussi légère que celle-là.
1848
Lorenzo
1849
Cela est fâcheux pour vous.
1850
Le Duc
1851
Tu ne me parles pas de ta tante.
1852
Lorenzo
1853
C’est par oubli, car elle vous adore; ses yeux ont perdu le repos depuis que l’astre de votre amour s’est levé dans son pauvre cœur. De grâce, seigneur, ayez quelque pitié pour elle; dites quand vous voulez la recevoir, et à quelle heure il lui sera loisible de vous sacrifier le peu de vertu qu’elle a.
1854
Le Duc
1855
Parles-tu sérieusement?
1856
Lorenzo
1857
Aussi sérieusement que la Mort elle-même. Je voudrais voir qu’une tante à moi ne couchât pas avec vous!
1858
Le Duc
1859
Où pourrai-je la voir?
1860
Lorenzo
1861
Dans ma chambre, seigneur; je ferai mettre des rideaux blancs à mon lit et un pot de réséda sur ma table; après quoi je coucherai par écrit sur votre calepin que ma tante sera en chemise à minuit précis, afin que vous ne l’oubliiez pas après souper.
1862
Le Duc
1863
Je n’en ai garde. Peste! Catherine est un morceau de roi. Eh! dis-moi, habile garçon, tu es vraiment sûr qu’elle viendra? Comment t’y es-tu pris?
1864
Lorenzo
1865
Je vous dirai cela.
1866
Le Duc
1867
Je m’en vais voir un cheval que je viens d’acheter; adieu et à ce soir. Viens me prendre après souper; nous irons ensemble à ta maison; quant à la Cibo, j’en ai par-dessus les oreilles; hier encore, il a fallu l’avoir sur le dos pendant toute la chasse. Bonsoir, mignon.
1868
Il sort.
1869
Lorenzo, seul.
1870
Ainsi, c’est convenu. Ce soir je l’emmène chez moi, et demain les républicains verront ce qu’ils ont à faire, car le duc de Florence sera mort. Il faut que j’avertisse Scoronconcolo. Dépêche-toi, soleil, si tu es curieux des nouvelles que cette nuit te dira demain.
1871
Il sort.
Scène II
1872
Une rue.
1873
Pierre et Thomas Strozzi, sortant de prison.
1874
Pierre
1875
J’étais bien sûr que les Huit me renverraient absous, et toi aussi. Viens, frappons à notre porte, et allons embrasser notre père. Cela est singulier; les volets sont fermés!
1876
Le portier, ouvrant.
1877
Hélas! seigneur, vous savez les nouvelles.
1878
Pierre
1879
Quelles nouvelles? Tu as l’air d’un spectre qui sort d’un tombeau, à la porte de ce palais désert.
1880
Le portier
1881
Est-il possible que vous ne sachiez rien?
1882
Deux moines arrivent.
1883
Thomas
1884
Et que pourrions-nous savoir? Nous sortons de prison. Parle; qu’est-il arrivé?
1885
Le portier
1886
Hélas! mes pauvres seigneurs, cela est horrible à dire.
1887
Les moines, s’approchant.
1888
Est-ce ici le palais des Strozzi?
1889
Le portier
1890
Oui; que demandez-vous?
1891
Les moines
1892
Nous venons chercher le corps de Louise Strozzi. Voilà l’autorisation de Philippe, afin que vous nous laissiez l’emporter.
1893
Pierre
1894
Comment dites-vous? Quel corps demandez-vous?
1895
Les moines
1896
Éloignez-vous, mon enfant, vous portez sur votre visage la ressemblance de Philippe; il n’y a rien de bon à apprendre ici pour vous.
1897
Thomas
1898
Comment? elle est morte! morte, ô Dieu du ciel!
1899
Il s’assoit à l’écart.
1900
Pierre
1901
Je suis plus ferme que vous ne pensez. Qui a tué ma sœur? car on ne meurt pas à son âge, dans l’espace d’une nuit, sans une cause surnaturelle. Qui l’a tuée, que je le tue? Répondez-moi, ou vous êtes mort vous-même.
1902
Le portier
1903
Hélas! hélas! qui peut le dire? Personne n’en sait rien.
1904
Pierre
1905
Où est mon père? Viens, Thomas; point de larmes. Par le ciel! mon cœur se serre comme s’il allait s’ossifier dans mes entrailles, et rester un rocher pour l’éternité.
1906
Les moines
1907
Si vous êtes le fils de Philippe, venez avec nous, nous vous conduirons à lui; il est depuis hier à notre couvent.
1908
Pierre
1909
Et je ne saurai pas qui a tué ma sœur! Écoutez-moi, prêtres; si vous êtes l’image de Dieu, vous pouvez recevoir un serment. Par tout ce qu’il y a d’instruments de supplice sous le ciel, par les tortures de l’enfer... Non; je ne veux pas dire un mot. Dépêchons-nous, que je voie mon père. O Dieu! ô Dieu! faites que ce que je soupçonne soit la vérité, afin que je les broie sous mes pieds comme des grains de sable. Venez, venez, avant que je perde la force; ne me dites pas un mot: il s’agit là d’une vengeance, voyez-vous! telle que la colère céleste n’en a pas rêvé.
1910
Ils sortent.
Scène III
1911
Une rue.
1912
Lorenzo, Scoronconcolo.
1913
Lorenzo
1914
Rentre chez toi, et ne manque pas de venir à minuit; tu t’enfermeras dans mon cabinet jusqu’à ce qu’on vienne t’avertir.
1915
Scoronconcolo
1916
Oui, monseigneur.
1917
Il sort.
1918
Lorenzo, seul.
1919
De quel tigre a rêvé ma mère enceinte de moi? Quand je pense que j’ai aimé les fleurs, les prairies et les sonnets de Pétrarque, le spectre de ma jeunesse se lève devant moi en frissonnant. O Dieu! pourquoi ce seul mot: «A ce soir,» fait-il pénétrer jusque dans mes os cette joie brûlante comme un fer rouge? De quelles entrailles fauves, de quels velus embrassements suis-je donc sorti? Que m’avait fait cet homme? Quand je pose ma main là, et que je réfléchis,—qui donc m’entendra dire demain: «Je l’ai tué», sans me répondre: «Pourquoi l’as-tu tué?» Cela est étrange. Il a fait du mal aux autres, mais il m’a fait du bien, du moins à sa manière. Si j’étais resté tranquille au fond de mes solitudes de Cafaggiuolo, il ne serait pas venu m’y chercher, et moi je suis venu le chercher à Florence. Pourquoi cela? Le spectre de mon père me conduisait-il, comme Oreste, vers un nouvel Égiste? M’avait-il offensé alors? Cela est étrange, et cependant pour cette action j’ai tout quitté; la seule pensée de ce meurtre a fait tomber en poussière les rêves de ma vie; je n’ai plus été qu’une ruine, dès que ce meurtre, comme un corbeau sinistre, s’est posé sur ma route et m’a appelé à lui. Que veut dire cela? Tout à l’heure, en passant sur la place, j’ai entendu deux hommes parler d’une comète. Sont-ce bien les battements d’un cœur humain que je sens là, sous les os de ma poitrine? Ah! pourquoi cette idée me vient-elle si souvent depuis quelque temps? Suis-je le bras de Dieu? Y a-t-il une nuée au-dessus de ma tête? Quand j’entrerai dans cette chambre, et que je voudrai tirer mon épée du fourreau, j’ai peur de tirer l’épée flamboyante de l’archange, et de tomber en cendres sur ma proie.
1920
Il sort.
Scène IV
1921
Chez le marquis de Cibo.
1922
Entrent le Cardinal et la Marquise.
1923
La Marquise
1924
Comme vous voudrez, Malaspina.
1925
Le Cardinal
1926
Oui, comme je voudrai. Pensez-y à deux fois, marquise, avant de vous jouer à moi. Êtes-vous une femme comme les autres, et faut-il qu’on ait une chaîne d’or au cou et un mandat à la main pour que vous compreniez qui on est? Attendez-vous qu’un valet crie à tue-tête en ouvrant une porte devant moi, pour savoir quelle est ma puissance? Apprenez-le: ce ne sont pas les titres qui font l’homme; je ne suis ni envoyé du pape ni capitaine de Charles-Quint, je suis plus que cela.
1927
La Marquise
1928
Oui, je le sais: César a vendu son ombre au diable; cette ombre impériale se promène, affublée d’une robe rouge, sous le nom de Cibo.
1929
Le Cardinal
1930
Vous êtes la maîtresse d’Alexandre, songez à cela; et votre secret est entre mes mains.
1931
La Marquise
1932
Faites-en ce qu’il vous plaira; nous verrons l’usage qu’un confesseur sait faire de sa conscience.
1933
Le Cardinal
1934
Vous vous trompez, ce n’est pas par votre confession que je l’ai appris; je l’ai vu de mes propres yeux: je vous ai vue embrasser le duc. Vous me l’auriez avoué au confessionnal que je pourrais encore en parler sans péché, puisque je l’ai vu hors du confessionnal.
1935
La Marquise
1936
Eh bien! après?
1937
Le Cardinal
1938
Pourquoi le duc vous quittait-il d’un pas si nonchalant, et en soupirant comme un écolier quand la cloche sonne? Vous l’avez rassasié de votre patriotisme, qui, comme une fade boisson, se mêle à tous les mets de votre table; quels livres avez-vous lus, et quelle sotte duègne était donc votre gouvernante, pour que vous ne sachiez pas que la maîtresse d’un roi parle ordinairement d’autre chose que de patriotisme?
1939
La Marquise
1940
J’avoue que l’on ne m’a jamais appris bien nettement de quoi devait parler la maîtresse d’un roi; j’ai négligé de m’instruire sur ce point, comme aussi, peut-être, de manger du riz pour m’engraisser, à la mode turque.
1941
Le Cardinal
1942
Il ne faut pas une grande science pour garder un amant un peu plus de trois jours.
1943
La Marquise
1944
Qu’un prêtre eût appris cette science à une femme, cela eût été fort simple: que ne m’avez-vous conseillée?
1945
Le Cardinal
1946
Voulez-vous que je vous conseille? Prenez votre manteau, et allez vous glisser dans l’alcôve du duc. S’il s’attend à des phrases en vous voyant, prouvez-lui que vous savez n’en pas faire à toutes les heures; soyez pareille à une somnambule, et faites en sorte que, s’il s’endort sur ce cœur républicain, ce ne soit pas d’ennui. Êtes-vous vierge? n’y a-t-il plus de vin de Chypre? n’avez-vous pas au fond de la mémoire quelque joyeuse chanson? n’avez-vous pas lu l’Arétin?
1947
La Marquise
1948
O ciel! j’ai entendu murmurer des mots comme ceux-là à de hideuses vieilles qui grelottent sur le Marché-Neuf. Si vous n’êtes pas un prêtre, êtes-vous un homme? êtes-vous sûr que le ciel est vide, pour faire ainsi rougir votre pourpre elle-même.
1949
Le Cardinal
1950
Il n’y a rien de si vertueux que l’oreille d’une femme dépravée. Feignez ou non de me comprendre, mais souvenez-vous que mon frère est votre mari.
1951
La Marquise
1952
Quel intérêt vous avez à me torturer ainsi, voilà ce que je ne puis comprendre que vaguement. Vous me faites horreur: que voulez-vous de moi?
1953
Le Cardinal
1954
Il y a des secrets qu’une femme ne doit pas savoir, mais qu’elle peut faire prospérer en en sachant les éléments.
1955
La Marquise
1956
Quel fil mystérieux de vos sombres pensées voudriez-vous me faire tenir? Si vos désirs sont aussi effrayants que vos menaces, parlez; montrez-moi du moins le cheveu qui suspend l’épée sur ma tête.
1957
Le Cardinal
1958
Je ne puis parler qu’en termes couverts, par la raison que je ne suis pas sûr de vous. Qu’il vous suffise de savoir que, si vous eussiez été une autre femme, vous seriez une reine à l’heure qu’il est. Puisque vous m’appelez l’ombre de César, vous auriez vu qu’elle est assez grande pour intercepter le soleil de Florence. Savez-vous où peut conduire un sourire féminin? Savez-vous où vont les fortunes dont les racines poussent dans les alcôves? Alexandre est fils d’un pape, apprenez-le; et quand ce pape était à Bologne... Mais je me laisse entraîner trop loin.
1959
La Marquise
1960
Prenez garde de vous confesser à votre tour. Si vous êtes frère de mon mari, je suis maîtresse d’Alexandre.
1961
Le Cardinal
1962
Vous l’avez été, marquise, et bien d’autres aussi.
1963
La Marquise
1964
Je l’ai été; oui, Dieu merci! je l’ai été.
1965
Le Cardinal
1966
J’étais sûr que vous commenceriez par vos rêves; il faudra cependant que vous en veniez quelque jour aux miens. Écoutez-moi: nous nous querellons assez mal à propos; mais, en vérité, vous prenez tout au sérieux. Réconciliez-vous avec Alexandre, et puisque je vous ai blessée tout à l’heure en vous disant comment, je n’ai que faire de le répéter. Laissez-vous conduire; dans un an, dans deux ans, vous me remercierez. J’ai travaillé longtemps pour être ce que je suis, et je sais où l’on peut aller. Si j’étais sûr de vous, je vous dirais des choses que Dieu lui-même ne saura jamais.
1967
La Marquise
1968
N’espérez rien, et soyez assuré de mon mépris.
1969
Elle veut sortir.
1970
Le Cardinal
1971
Un instant! pas si vite! N’entendez-vous pas le bruit d’un cheval? mon frère ne doit-il pas venir aujourd’hui ou demain? me connaissez-vous pour un homme qui a deux paroles? Allez au palais ce soir, ou vous êtes perdue.
1972
La Marquise
1973
Mais enfin, que vous soyez ambitieux, que tous les moyens vous soient bons, je le conçois; mais parlerez-vous plus clairement? Voyons, Malaspina, je ne veux pas désespérer tout à fait de ma perversion. Si vous pouvez me convaincre, faites-le,—parlez-moi franchement. Quel est votre but?
1974
Le Cardinal
1975
Vous ne désespérez pas de vous laisser convaincre, n’est-il pas vrai? Me prenez-vous pour un enfant, et croyez-vous qu’il suffise de me frotter les lèvres de miel pour me les desserrer? Agissez d’abord, je parlerai après. Le jour où, comme femme, vous aurez pris l’empire nécessaire, non pas sur l’esprit d’Alexandre duc de Florence, mais sur le cœur d’Alexandre votre amant, je vous apprendrai le reste, et vous saurez ce que j’attends.
1976
La Marquise
1977
Ainsi donc, quand j’aurai lu l’Arétin pour me donner une première expérience, j’aurai à lire, pour en acquérir une seconde, le livre secret de vos pensées? Voulez-vous que je vous dise, moi, ce que vous n’osez pas me dire? Vous servez le pape, jusqu’à ce que l’empereur trouve que vous êtes meilleur valet que le pape lui-même. Vous espérez qu’un jour César vous devra bien réellement, bien complètement l’esclavage de l’Italie, et ce jour-là,—oh! ce jour-là, n’est-il pas vrai? celui qui est le roi de la moitié du monde pourrait bien vous donner en récompense le chétif héritage des cieux. Pour gouverner Florence en gouvernant le duc, vous vous feriez femme tout à l’heure, si vous pouviez. Quand la pauvre Ricciarda Cibo aura fait faire deux ou trois coups d’État à Alexandre, on aura bientôt ajouté que Ricciarda Cibo mène le duc, mais qu’elle est menée par son beau-frère; et, comme vous dites, qui sait jusqu’où les larmes des peuples, devenues un océan, pourraient lancer votre barque? Est-ce à peu près cela? Mon imagination ne peut aller aussi loin que la vôtre, sans doute; mais je crois que c’est à peu près cela.
1978
Le Cardinal
1979
Allez ce soir chez le duc, ou vous êtes perdue.
1980
La Marquise
1981
Perdue? et comment?
1982
Le Cardinal
1983
Ton mari saura tout.
1984
La Marquise
1985
Faites-le, faites-le, je me tuerai.
1986
Le Cardinal
1987
Menace de femme! Écoutez, et ne vous jouez pas à moi. Que vous m’ayez compris bien ou mal, allez ce soir chez le duc.
1988
La Marquise
1989
Non.
1990
Le Cardinal
1991
Voilà votre mari qui entre dans la cour. Par tout ce qu’il y a de sacré au monde, je lui raconte tout, si vous dites non encore une fois.
1992
La Marquise
1993
Non, non, non!
1994
Entre le marquis.
1995
Laurent, pendant que vous étiez à Massa, je me suis livrée à Alexandre, je me suis livrée, sachant qui il était, et quel rôle misérable j’allais jouer. Mais voilà un prêtre qui veut m’en faire jouer un plus vil encore; il me propose des horreurs pour m’assurer le titre de maîtresse du duc, et le tourner à son profit.
1996
Elle se jette à genoux.
1997
Le Marquis
1998
Êtes-vous folle? Que veut-elle dire, Malaspina?—Eh bien! vous voilà comme une statue. Ceci est-il une comédie, cardinal? Eh bien donc! que faut-il que j’en pense?
1999
Le Cardinal
2000
Ah! corps du Christ!
2001
Il sort.
2002
Le Marquis
2003
Elle est évanouie. Holà! qu’on apporte du vinaigre!
Scène V
2004
La chambre de Lorenzo.
2005
Lorenzo, deux Domestiques.
2006
Lorenzo
2007
Quand vous aurez placé ces fleurs sur la table et celles-ci au pied du lit, vous ferez un bon feu, mais de manière à ce que cette nuit la flamme ne flambe pas, et que les charbons échauffent sans éclairer. Vous me donnerez la clef, et vous irez vous coucher.
2008
Entre Catherine.
2009
Catherine
2010
Notre mère est malade; ne viens-tu pas la voir, Renzo?
2011
Lorenzo
2012
Ma mère est malade?
2013
Catherine
2014
Hélas! je ne puis te cacher la vérité. J’ai reçu hier un billet du duc, dans lequel il me disait que tu avais dû me parler d’amour pour lui; cette lecture a fait bien du mal à Marie.
2015
Lorenzo
2016
Cependant je ne t’avais pas parlé de cela. N’as-tu pas pu lui dire que je n’étais pour rien là-dedans?
2017
Catherine
2018
Je le lui ai dit. Pourquoi ta chambre est-elle aujourd’hui si belle et en si bon état? je ne croyais pas que l’esprit d’ordre fût ton majordome.
2019
Lorenzo
2020
Le duc t’a donc écrit? Cela est singulier que je ne l’aie point su. Et, dis-moi, que penses-tu de sa lettre?
2021
Catherine
2022
Ce que j’en pense?
2023
Lorenzo
2024
Oui, de la déclaration d’Alexandre. Qu’en pense ce petit cœur innocent?
2025
Catherine
2026
Que veux-tu que j’en pense?
2027
Lorenzo
2028
N’as-tu pas été flattée? un amour qui fait l’envie de tant de femmes! un titre si beau à conquérir, la maîtresse de... Va-t’en, Catherine, va dire à ma mère que je te suis. Sors d’ici. Laisse-moi!
2029
Catherine sort.
2030
Par le ciel! quel homme de cire suis-je donc? Le vice, comme la robe de Déjanire, s’est-il si profondément incorporé à mes fibres, que je ne puisse plus répondre de ma langue, et que l’air qui sort de mes lèvres se fasse ruffian malgré moi? J’allais corrompre Catherine; je crois que je corromprais ma mère, si mon cerveau le prenait à tâche; car Dieu sait quelle corde et quel arc les dieux ont tendus dans ma tête, et quelle force ont les flèches qui en partent. Si tous les hommes sont des parcelles d’un foyer immense, assurément l’être inconnu qui m’a pétri a laissé tomber un tison au lieu d’une étincelle dans ce corps faible et chancelant. Je puis délibérer et choisir, mais non revenir sur mes pas quand j’ai choisi. O Dieu! les jeunes gens à la mode ne se font-ils pas une gloire d’être vicieux, et les enfants qui sortent du collège ont-ils quelque chose de plus pressé que de se pervertir? Quel bourbier doit donc être l’espèce humaine qui se rue ainsi dans les tavernes avec des lèvres affamées de débauche, quand moi, qui n’ai voulu prendre qu’un masque pareil à leurs visages, et qui ai été aux mauvais lieux avec une résolution inébranlable de rester pur sous mes vêtements souillés, je ne puis ni me retrouver moi-même, ni laver mes mains, même avec du sang! Pauvre Catherine! tu mourrais cependant comme Louise Strozzi, ou tu te laisserais tomber comme tant d’autres dans l’éternel abîme, si je n’étais pas là. O Alexandre! je ne suis pas dévot, mais je voudrais, en vérité, que tu fisses ta prière avant de venir ce soir dans cette chambre. Catherine n’est-elle pas vertueuse, irréprochable? Combien faudrait-il pourtant de paroles pour faire de cette colombe ignorante la proie de ce gladiateur aux poils roux? Quand je pense que j’ai failli parler! Que de filles maudites par leurs pères rôdent au coin des bornes, ou regardent leur tête rasée dans le miroir cassé d’une cellule, qui ont valu autant que Catherine, et qui ont écouté un ruffian moins habile que moi! Hé bien! j’ai commis bien des crimes, et si ma vie est jamais dans la balance d’un juge quelconque, il y aura d’un côté une montagne de sanglots; mais il y aura peut-être de l’autre une goutte de lait pur tombée du sein de Catherine, et qui aura nourri d’honnêtes enfants.
2031
Il sort.
Scène VI
2032
Une vallée; un couvent dans le fond.
2033
Entrent Philippe Strozzi et deux moines; des novices portent le cercueil de Louise; ils le posent dans un tombeau.
2034
Philippe
2035
Avant de la mettre dans son dernier lit, laissez-moi l’embrasser. Lorsqu’elle était couchée, c’est ainsi que je me penchais sur elle pour lui donner le baiser du soir. Ses yeux mélancoliques étaient ainsi fermés à demi; mais ils se rouvraient au premier rayon du soleil, comme deux fleurs d’azur; elle se levait doucement, le sourire sur les lèvres, et elle venait rendre à son vieux père son baiser de la veille. Sa figure céleste rendait délicieux un moment bien triste, le réveil d’un homme fatigué de la vie. Un jour de plus, pensais-je en voyant l’aurore, un sillon de plus dans mon champ! Mais alors j’apercevais ma fille, la vie m’apparaissait sous la forme de sa beauté, et la clarté du jour était la bienvenue.
2036
On ferme le tombeau.
2037
Pierre Strozzi, derrière la scène.
2038
Par ici, venez par ici.
2039
Philippe
2040
Tu ne te lèveras plus de ta couche; tu ne poseras pas tes pieds nus sur ce gazon pour revenir trouver ton père. O ma Louise! il n’y a que Dieu qui a su qui tu étais, et moi, moi, moi!
2041
Pierre, entrant.
2042
Ils sont cent à Sestino qui arrivent du Piémont. Venez, Philippe; le temps des larmes est passé.
2043
Philippe
2044
Enfant, sais-tu ce que c’est que le temps des larmes?
2045
Pierre
2046
Les bannis se sont rassemblés à Sestino; il est temps de penser à la vengeance; marchons franchement sur Florence avec notre petite armée. Si nous pouvons arriver à propos pendant la nuit et surprendre les postes de la citadelle, tout est dit. Par le ciel! j’élèverai à ma sœur un autre mausolée que celui-là.
2047
Philippe
2048
Non pas moi; allez sans moi, mes amis.
2049
Pierre
2050
Nous ne pouvons nous passer de vous; sachez-le, les confédérés comptent sur votre nom; François Ier lui-même attend de vous un mouvement en faveur de la liberté. Il vous écrit comme au chef des républicains florentins; voilà sa lettre.
2051
Philippe ouvre la lettre.
2052
Dis à celui qui t’a apporté cette lettre qu’il réponde ceci au roi de France: Le jour où Philippe portera les armes contre son pays, il sera devenu fou.
2053
Pierre
2054
Quelle est cette nouvelle sentence?
2055
Philippe
2056
Celle qui me convient.
2057
Pierre
2058
Ainsi vous perdez la cause des bannis pour le plaisir de faire une phrase! Prenez garde, mon père, il ne s’agit pas là d’un passage de Pline; réfléchissez avant de dire non.
2059
Philippe
2060
Il y a soixante ans que je sais ce que je devais répondre à la lettre du roi de France.
2061
Pierre
2062
Cela passe toute idée! vous me forceriez à vous dire de certaines choses. Venez avec nous, mon père, je vous en supplie. Lorsque j’allais chez les Pazzi, ne m’avez-vous pas dit: Emmène-moi? Cela était-il différent alors?
2063
Philippe
2064
Très différent. Un père offensé, qui sort de sa maison l’épée à la main, avec ses amis, pour aller réclamer justice, est très différent d’un rebelle qui porte les armes contre son pays, en rase campagne et au mépris des lois.
2065
Pierre
2066
Il s’agissait bien de réclamer justice! il s’agissait d’assommer Alexandre! Qu’est-ce qu’il y a de changé aujourd’hui? Vous n’aimez pas votre pays, ou sans cela vous profiteriez d’une occasion comme celle-ci.
2067
Philippe
2068
Une occasion, mon Dieu! cela une occasion!
2069
Il frappe le tombeau.
2070
Pierre
2071
Laissez-vous fléchir.
2072
Philippe
2073
Je n’ai pas une douleur ambitieuse; laisse-moi seul, j’en ai assez dit.
2074
Pierre
2075
Vieillard obstiné! inexorable faiseur de sentences! vous serez cause de notre perte.
2076
Philippe
2077
Tais-toi, insolent! sors d’ici!
2078
Pierre
2079
Je ne puis dire ce qui se passe en moi. Allez où il vous plaira, nous agirons sans vous cette fois. Eh! mort de Dieu! il ne sera pas dit que tout soit perdu faute d’un traducteur de latin!
2080
Il sort.
2081
Philippe
2082
Ton jour est venu, Philippe! tout cela signifie que ton jour est venu.
2083
Il sort.
Scène VII
2084
Le bord de l’Arno; un quai. On voit une longue suite de palais.
2085
Entre Lorenzo.
2086
Voilà le soleil qui se couche; je n’ai pas de temps à perdre, et cependant tout ressemble ici à du temps perdu.
2087
Il frappe à une porte.
2088
Holà! seigneur Alamanno! holà!
2089
Alamanno, sur sa terrasse.
2090
Qui est là? que me voulez-vous?
2091
Lorenzo
2092
Je viens vous avertir que le duc doit être tué cette nuit; prenez vos mesures pour demain avec vos amis, si vous aimez la liberté.
2093
Alamanno
2094
Par qui doit être tué Alexandre?
2095
Lorenzo
2096
Par Lorenzo de Médicis.
2097
Alamanno
2098
C’est toi, Renzinaccio? Eh! entre donc souper avec de bons vivants qui sont dans mon salon.
2099
Lorenzo
2100
Je n’ai pas le temps; préparez-vous à agir demain.
2101
Alamanno
2102
Tu veux tuer le duc, toi? Allons donc! tu as un coup de vin dans la tête.
2103
Il sort.
2104
Lorenzo, seul.
2105
Peut-être que j’ai tort de leur dire que c’est moi qui tuerai Alexandre, car tout le monde refuse de me croire.
2106
Il frappe à une autre porte.
2107
Holà! seigneur Pazzi! holà!
2108
Pazzi, sur sa terrasse.
2109
Qui m’appelle?
2110
Lorenzo
2111
Je viens vous dire que le duc sera tué cette nuit; tâchez d’agir demain pour la liberté de Florence.
2112
Pazzi
2113
Qui doit tuer le duc?
2114
Lorenzo
2115
Peu importe, agissez toujours, vous et vos amis. Je ne puis vous dire le nom de l’homme.
2116
Pazzi
2117
Tu es fou, drôle, va-t’en au diable!
2118
Il sort.
2119
Lorenzo, seul.
2120
Il est clair que, si je ne dis pas que c’est moi, on me croira encore bien moins.
2121
Il frappe à une porte.
2122
Holà! seigneur Corsini!
2123
Le provéditeur, sur sa terrasse.
2124
Qu’est-ce donc?
2125
Lorenzo
2126
Le duc Alexandre sera tué cette nuit.
2127
Le provéditeur
2128
Vraiment, Lorenzo! Si tu es gris, va plaisanter ailleurs. Tu m’as blessé bien mal à propos un cheval au bal des Nasi; que le diable te confonde!
2129
Il sort.
2130
Lorenzo
2131
Pauvre Florence! pauvre Florence!
2132
Il sort.
Scène VIII
2133
Une plaine.
2134
Entrent Pierre Strozzi et deux bannis.
2135
Pierre
2136
Mon père ne veut pas venir. Il m’a été impossible de lui faire entendre raison.
2137
Premier banni
2138
Je n’annoncerai pas cela à mes camarades: il y a de quoi les mettre en déroute.
2139
Pierre
2140
Pourquoi? Montez à cheval ce soir, et allez bride abattue à Sestino; j’y serai demain matin. Dites que Philippe a refusé, mais que Pierre ne refuse pas.
2141
Premier banni
2142
Les confédérés veulent le nom de Philippe: nous ne ferons rien sans cela.
2143
Pierre
2144
Le nom de famille de Philippe est le même que le mien; dites que Strozzi viendra, cela suffit.
2145
Premier banni
2146
On me demandera lequel des Strozzi, et si je ne réponds pas: Philippe, rien ne se fera.
2147
Pierre
2148
Imbécile! fais ce qu’on te dit, et ne réponds que pour toi-même. Comment sais-tu d’avance que rien ne se fera?
2149
Premier banni
2150
Seigneur, il ne faut pas maltraiter les gens.
2151
Pierre
2152
Allons! monte à cheval, et va à Sestino.
2153
Premier banni
2154
Ma foi, monsieur, mon cheval est fatigué! j’ai fait douze lieues dans la nuit. Je n’ai pas envie de le seller à cette heure.
2155
Pierre
2156
Tu n’es qu’un sot.
2157
A l’autre banni.
2158
Allez-y, vous: vous vous y prendrez mieux.
2159
Deuxième banni
2160
Le camarade n’a pas tort pour ce qui regarde Philippe; il est certain que son nom ferait bien pour la cause.
2161
Pierre
2162
Lâches! manants sans cœur! ce qui fait bien pour la cause, ce sont vos femmes et vos enfants qui meurent de faim, entendez-vous? Le nom de Philippe leur remplira la bouche, mais il ne leur remplira pas le ventre. Quels pourceaux êtes-vous!
2163
Deuxième banni
2164
Il est impossible de s’entendre avec un homme aussi grossier; allons-nous-en, camarade.
2165
Pierre
2166
Va au diable, canaille! et dis à tes confédérés que, s’ils ne veulent pas de moi, le roi de France en veut, lui; et qu’ils prennent garde qu’on ne me donne la main haute sur vous tous!
2167
Deuxième banni, à l’autre.
2168
Viens, camarade, allons souper; je suis, comme toi, excédé de fatigue.
2169
Ils sortent.
Scène IX
2170
Une place; il est nuit.
2171
Entre Lorenzo.
2172
Je lui dirai que c’est un motif de pudeur, et j’emporterai la lumière;—cela se fait tous les jours;—une nouvelle mariée, par exemple, exige cela de son mari pour entrer dans la chambre nuptiale, et Catherine passe pour très vertueuse.—Pauvre fille! qui l’est sous le soleil, si elle ne l’est pas? Que ma mère mourût de tout cela, voilà ce qui pourrait arriver.
2173
Ainsi donc, voilà qui est fait. Patience! une heure est une heure, et l’horloge vient de sonner. Si vous y tenez cependant?—Mais non, pourquoi? Emporte le flambeau si tu veux: la première fois qu’une femme se donne, cela est tout simple.—Entrez donc, chauffez-vous donc un peu.—Oh! mon Dieu, oui, pur caprice de jeune fille.—Et quel motif de croire à ce meurtre? Cela pourra les étonner, même Philippe.
2174
Te voilà, toi, face livide?
2175
La lune paraît.
2176
Si les républicains étaient des hommes, quelle révolution demain dans la ville! Mais Pierre est un ambitieux; les Ruccellai seuls valent quelque chose.—Ah! les mots, les mots, les éternelles paroles! S’il y a quelqu’un là-haut, il doit bien rire de nous tous; cela est très comique, très comique, vraiment.—O bavardage humain! ô grand tueur de corps morts! grand défonceur de portes ouvertes! ô hommes sans bras!
2177
Non! non! je n’emporterai pas la lumière.—J’irai droit au cœur; il se verra tuer... Sang du Christ! on se mettra demain aux fenêtres.
2178
Pourvu qu’il n’ait pas imaginé quelque cuirasse nouvelle, quelque cotte de mailles. Maudite invention! Lutter avec Dieu et le diable, cela n’est rien; mais lutter avec des bouts de ferraille croisés les uns sur les autres par la main sale d’un armurier!—Je passerai le second pour entrer; il posera son épée là,—ou là,—oui, sur le canapé.—Quant à l’affaire du baudrier à rouler autour de la garde, cela est aisé. S’il pouvait lui prendre fantaisie de se coucher, voilà où serait le vrai moyen. Couché, assis ou debout? Assis plutôt. Je commencerai par sortir. Scoronconcolo est enfermé dans le cabinet. Alors nous venons, nous venons. Je ne voudrais pourtant pas qu’il tournât le dos. J’irai à lui tout droit. Allons! la paix, la paix! l’heure va venir.—Il faut que j’aille dans quelque cabaret; je ne m’aperçois pas que je prends du froid; je boirai une bouteille.—Non, je ne veux pas boire. Où diable vais-je donc? les cabarets sont fermés.
2179
Est-elle bonne fille?—Oui, vraiment.—En chemise?—Oh! non, non, je ne le pense pas.—Pauvre Catherine!—Que ma mère mourût de tout cela, ce serait triste. Et quand je lui aurais dit mon projet, qu’aurais-je pu y faire? au lieu de la consoler, cela lui aurait fait dire: «Crime, crime!» jusqu’à son dernier soupir.
2180
Je ne sais pourquoi je marche, je tombe de lassitude.
2181
Il s’assoit.
2182
Pauvre Philippe! une fille belle comme le jour! Une seule fois je me suis assis près d’elle sous le marronnier; ces petites mains blanches, comme cela travaillait! Que de journées j’ai passées, moi, assis sous les arbres! Ah! quelle tranquillité! quel horizon à Cafaggiuolo! Jeannette était jolie, la petite fille du concierge, en faisant sécher sa lessive. Comme elle chassait les chèvres qui venaient marcher sur son linge étendu sur le gazon! la chèvre blanche revenait toujours, avec ses grandes pattes menues.
2183
Une horloge sonne.
2184
Ah! ah! il faut que j’aille là-bas.—Bonsoir, mignon; eh! trinque donc avec Giomo.—Bon vin! Cela serait plaisant qu’il lui vînt à l’idée de me dire: «Ta chambre est-elle retirée? entendra-t-on quelque chose du voisinage?» Cela serait plaisant. Ah! on y a pourvu. Oui, cela serait drôle qu’il lui vînt cette idée.
2185
Je me trompe d’heure; ce n’est que la demie. Quelle est donc cette lumière sous le portique de l’église? on taille, on remue des pierres. Il paraît que ces hommes sont courageux avec les pierres. Comme ils coupent! comme ils enfoncent! Ils font un crucifix; avec quel courage ils le clouent! Je voudrais voir que leur cadavre de marbre les prît tout d’un coup à la gorge.
2186
Eh bien! eh bien! quoi donc? j’ai des envies de danser qui sont incroyables. Je crois, si je m’y laissais aller, que je sauterais comme un moineau sur tous ces gros plâtras et sur toutes ces poutres. Eh, mignon! eh, mignon! mettez vos gants neufs, un plus bel habit que cela; tra la la! faites-vous beau, la mariée est belle. Mais, je vous le dis à l’oreille, prenez garde à son petit couteau.
2187
Il sort en courant.
Scène X
2188
Chez le duc.
2189
Le Duc, à souper; Giomo.—Entre le cardinal Cibo.
2190
Le Cardinal
2191
Altesse, prenez garde à Lorenzo.
2192
Le Duc
2193
Vous voilà, cardinal! asseyez-vous donc, et prenez donc un verre.
2194
Le Cardinal
2195
Prenez garde à Lorenzo, duc. Il a été demander ce soir à l’évêque de Marzi la permission d’avoir des chevaux de poste cette nuit.
2196
Le Duc
2197
Cela ne se peut pas.
2198
Le Cardinal
2199
Je le tiens de l’évêque lui-même.
2200
Le Duc
2201
Allons donc! je vous dis que j’ai de bonnes raisons pour savoir que cela ne se peut pas.
2202
Le Cardinal
2203
Me faire croire est peut-être impossible; je remplis mon devoir en vous avertissant.
2204
Le Duc
2205
Quand cela serait vrai, que voyez-vous d’effrayant à cela? Il va peut-être à Cafaggiuolo.
2206
Le Cardinal
2207
Ce qu’il y a d’effrayant, monseigneur, c’est qu’en passant sur la place pour venir ici, je l’ai vu de mes yeux sauter sur des poutres et des pierres comme un fou. Je l’ai appelé, et je suis forcé d’en convenir, son regard m’a fait peur. Soyez certain qu’il mûrit dans sa tête quelque projet pour cette nuit.
2208
Le Duc
2209
Et pourquoi ces projets me seraient-ils dangereux?
2210
Le Cardinal
2211
Faut-il tout dire, même quand on parle d’un favori? Apprenez qu’il a dit ce soir à deux personnes de ma connaissance, publiquement sur leur terrasse, qu’il vous tuerait cette nuit.
2212
Le Duc
2213
Buvez donc un verre de vin, cardinal. Est-ce que vous ne savez pas que Renzo est ordinairement gris au coucher du soleil?
2214
Entre Sire Maurice.
2215
Sire Maurice
2216
Altesse, défiez-vous de Lorenzo. Il a dit à trois de mes amis, ce soir, qu’il voulait vous tuer cette nuit.
2217
Le Duc
2218
Et vous aussi, brave Maurice, vous croyez aux fables? je vous croyais plus homme que cela.
2219
Sire Maurice
2220
Votre Altesse sait si je m’effraye sans raison. Ce que je dis, je puis le prouver.
2221
Le Duc
2222
Asseyez-vous donc, et trinquez avec le cardinal; vous ne trouverez pas mauvais que j’aille à mes affaires.
2223
Entre Lorenzo.
2224
Eh bien! mignon, est-il déjà temps?
2225
Lorenzo
2226
Il est minuit tout à l’heure.
2227
Le Duc
2228
Qu’on me donne mon pourpoint de zibeline!
2229
Lorenzo
2230
Dépêchons-nous! votre belle est peut-être déjà au rendez-vous.
2231
Le Duc
2232
Quels gants faut-il prendre? ceux de guerre, ou ceux d’amour?
2233
Lorenzo
2234
Ceux d’amour, Altesse.
2235
Le Duc
2236
Soit, je veux être un vert galant.
2237
Ils sortent.
2238
Sire Maurice
2239
Que dites-vous de cela, cardinal?
2240
Le Cardinal
2241
Que la volonté de Dieu se fait malgré les hommes.
2242
Ils sortent.
Scène XI
2243
La chambre de Lorenzo.
2244
Entrent le Duc et Lorenzo.
2245
Le Duc
2246
Je suis transi,—il fait vraiment froid.
2247
Il ôte son épée.
2248
Eh bien! mignon, qu’est-ce que tu fais donc?
2249
Lorenzo
2250
Je roule votre baudrier autour de votre épée, et je la mets sous votre chevet. Il est bon d’avoir toujours une arme sous la main.
2251
Il entortille le baudrier de manière à empêcher l’épée de sortir du fourreau.
2252
Le Duc
2253
Tu sais que je n’aime pas les bavardes, et il m’est revenu que la Catherine était une belle parleuse. Pour éviter les conversations, je vais me mettre au lit. A propos, pourquoi donc as-tu fait demander des chevaux de poste à l’évêque de Marzi?
2254
Lorenzo
2255
Pour aller voir mon frère, qui est très malade, à ce qu’il m’écrit.
2256
Le Duc
2257
Va donc chercher ta tante.
2258
Lorenzo
2259
Dans un instant.
2260
Il sort.
2261
Le Duc, seul.
2262
Faire la cour à une femme qui vous répond oui lorsqu’on lui demande oui ou non, cela m’a toujours paru très sot, et tout à fait digne d’un Français. Aujourd’hui surtout que j’ai soupé comme trois moines, je serais incapable de dire seulement: «Mon cœur,» ou: «Mes chères entrailles,» à l’infante d’Espagne. Je veux faire semblant de dormir: ce sera peut-être cavalier, mais ce sera commode.
2263
Il se couche.—Lorenzo rentre l’épée à la main.
2264
Lorenzo
2265
Dormez-vous, seigneur?
2266
Il le frappe.
2267
Le Duc
2268
C’est toi, Renzo?
2269
Lorenzo
2270
Seigneur, n’en doutez pas.
2271
Il le frappe de nouveau.—Entre Scoronconcolo.
2272
Scoronconcolo
2273
Est-ce fait?
2274
Lorenzo
2275
Regarde, il m’a mordu au doigt. Je garderai jusqu’à la mort cette bague sanglante, inestimable diamant.
2276
Scoronconcolo
2277
Ah! mon Dieu! c’est le duc de Florence!
2278
Lorenzo, s’asseyant sur la fenêtre.
2279
Que la nuit est belle! que l’air du ciel est pur! Respire, respire, cœur navré de joie!
2280
Scoronconcolo
2281
Viens, maître, nous en avons trop fait; sauvons-nous.
2282
Lorenzo
2283
Que le vent du soir est doux et embaumé! comme les fleurs des prairies s’entr’ouvrent! O nature magnifique! ô éternel repos!
2284
Scoronconcolo
2285
Le vent va glacer sur votre visage la sueur qui en découle.—Venez, seigneur.
2286
Lorenzo
2287
Ah! Dieu de bonté! quel moment!
2288
Scoronconcolo, à part.
2289
Son âme se dilate singulièrement. Quant à moi, je prendrai les devants.
2290
Il veut sortir.
2291
Lorenzo
2292
Attends, tire ces rideaux. Maintenant, donne-moi la clef de cette chambre.
2293
Scoronconcolo
2294
Pourvu que les voisins n’aient rien entendu!
2295
Lorenzo
2296
Ne te souviens-tu pas qu’ils sont habitués à notre tapage? Viens, partons.
2297
Ils sortent.
2298
Fin de l’acte quatrième.
Acte V
Scène première
2299
Au palais du duc.
2300
Entrent Valori, Sire Maurice et Guicciardini.
2301
Une foule de courtisans circulent dans la salle et dans les environs.
2302
Sire Maurice
2303
Giomo n’est pas revenu encore de son message; cela devient de plus en plus inquiétant.
2304
Guicciardini
2305
Le voilà qui entre dans la salle.
2306
Entre Giomo.
2307
Sire Maurice
2308
Eh bien! qu’as-tu appris?
2309
Giomo
2310
Rien du tout.
2311
Il sort.
2312
Guicciardini
2313
Il ne veut pas répondre: le cardinal Cibo est enfermé dans le cabinet du duc; c’est à lui seul que les nouvelles arrivent.
2314
Entre un autre messager.
2315
Eh bien! le duc est-il retrouvé? sait-on ce qu’il est devenu?
2316
Le messager
2317
Je ne sais pas.
2318
Il entre dans le cabinet.
2319
Valori
2320
Quel événement épouvantable, messieurs, que cette disparition! point de nouvelles du duc! Ne disiez-vous pas, sire Maurice, que vous l’avez vu hier soir? Il ne paraissait pas malade?
2321
Rentre Giomo.
2322
Giomo, à sire Maurice.
2323
Je puis vous le dire à l’oreille, le duc est assassiné.
2324
Sire Maurice
2325
Assassiné! par qui? où l’avez-vous trouvé?
2326
Giomo
2327
Où vous nous aviez dit:—dans la chambre de Lorenzo.
2328
Sire Maurice
2329
Ah! sang du diable! Le cardinal le sait-il?
2330
Giomo
2331
Oui, Excellence.
2332
Sire Maurice
2333
Que décide-t-il? qu’y a-t-il à faire? Déjà le peuple se porte en foule vers le palais; toute cette hideuse affaire a transpiré; nous sommes morts si elle se confirme; on nous massacrera.
2334
Des valets portant des tonneaux pleins de vin et de comestibles passent dans le fond.
2335
Guicciardini
2336
Que signifie cela? va-t-on faire des distributions au peuple?
2337
Entre un seigneur de la cour.
2338
Le seigneur
2339
Le duc est-il visible, messieurs? Voilà un cousin à moi, nouvellement arrivé d’Allemagne, que je désire présenter à Son Altesse; soyez assez bons pour le voir d’un œil favorable.
2340
Guicciardini
2341
Répondez-lui, seigneur Valori; je ne sais que lui dire.
2342
Valori
2343
La salle se remplit à tout instant de ces complimenteurs du matin. Ils attendent tranquillement qu’on les admette.
2344
Sire Maurice, à Giomo.
2345
On l’a enterré là?
2346
Giomo
2347
Ma foi, oui, dans la sacristie. Que voulez-vous! si le peuple apprenait cette mort-là, elle pourrait en causer bien d’autres. Lorsqu’il en sera temps, on lui fera des obsèques publiques. En attendant, nous l’avons emporté dans un tapis.
2348
Valori
2349
Qu’allons-nous devenir?
2350
Plusieurs seigneurs, s’approchant.
2351
Nous sera-t-il bientôt permis de présenter nos devoirs à Son Altesse? qu’en pensez-vous, messieurs?
2352
Le Cardinal Cibo, entrant.
2353
Oui, messieurs, vous pourrez entrer dans une heure ou deux; le duc a passé la nuit à une mascarade, et il repose dans ce moment.
2354
Des valets suspendent des dominos aux croisées.
2355
Les courtisans
2356
Retirons-nous; le duc est encore couché. Il a passé la nuit au bal.
2357
Les courtisans se retirent. Entrent les Huit.
2358
Niccolini
2359
Eh bien! cardinal, qu’y a-t-il de décidé?
2360
Le Cardinal
2361
Primo avulso, non deficit alter
2362
Aureus, et simili frondescit virga metallo.
2363
Il sort.
2364
Niccolini
2365
Voilà qui est admirable! mais qu’y a-t-il de fait? Le duc est mort; il faut en élire un autre, et cela le plus vite possible. Si nous n’avons pas un duc ce soir ou demain, c’en est fait de nous. Le peuple est en ce moment comme l’eau qui va bouillir.
2366
Vettori
2367
Je propose Octavien de Médicis.
2368
Capponi
2369
Pourquoi? il n’est pas le premier par les droits du sang.
2370
Acciaiuoli
2371
Si nous prenions le cardinal?
2372
Sire Maurice
2373
Plaisantez-vous?
2374
Ruccellai
2375
Pourquoi, en effet, ne prendriez-vous pas le cardinal, vous qui le laissez, au mépris de toutes les lois, se déclarer seul juge de cette affaire?
2376
Vettori
2377
C’est un homme capable de la bien diriger?
2378
Ruccellai
2379
Qu’il se fasse donner l’ordre du pape.
2380
Vettori
2381
C’est ce qu’il a fait; le pape a envoyé l’autorisation par un courrier que le cardinal a fait partir dans la nuit.
2382
Ruccellai
2383
Vous voulez dire par un oiseau, sans doute; car un courrier commence par prendre le temps d’aller, avant d’avoir celui de revenir. Nous traite-t-on comme des enfants?
2384
Canigiani, s’approchant.
2385
Messieurs, si vous m’en croyez, voilà ce que nous ferons: nous élirons duc de Florence mon fils naturel Julien.
2386
Ruccellai
2387
Bravo! un enfant de cinq ans! N’a-t-il pas cinq ans, Canigiani?
2388
Guicciardini, bas.
2389
Ne voyez-vous pas le personnage? c’est le cardinal qui lui met dans la tête cette sotte proposition; Cibo serait régent et l’enfant mangerait des gâteaux.
2390
Ruccellai
2391
Cela est honteux; je sors de cette salle, si on y tient de pareils discours.
2392
Entre Corsi.
2393
Messieurs, le cardinal vient d’écrire à Côme de Médicis.
2394
Les Huit
2395
Sans nous consulter?
2396
Corsi
2397
Le cardinal a écrit pareillement à Pise, à Arezzo et à Pistoie, aux commandants militaires. Jacques de Médicis sera demain ici avec le plus de monde possible; Alexandre Vitelli est déjà dans la forteresse avec la garnison entière. Quant à Lorenzo, il est parti trois courriers pour le joindre.
2398
Ruccellai
2399
Qu’il se fasse duc tout de suite, votre cardinal; cela sera plus tôt fait.
2400
Corsi
2401
Il m’est ordonné de vous prier de mettre aux voix l’élection de Côme de Médicis, sous le titre provisoire de gouverneur de la république florentine.
2402
Giomo, à des valets qui traversent la salle.
2403
Répandez du sable autour de la porte, et n’épargnez pas le vin plus que le reste.
2404
Ruccellai
2405
Pauvre peuple! quel badaud on fait de toi!
2406
Sire Maurice
2407
Allons! messieurs, aux voix. Voici vos billets.
2408
Vettori
2409
Côme est en effet le premier en droit après Alexandre; c’est son plus proche parent.
2410
Acciaiuoli
2411
Quel homme est-ce? je le connais fort peu.
2412
Corsi
2413
C’est le meilleur prince du monde.
2414
Guicciardini
2415
Hé! hé! pas tout à fait cela. Si vous disiez le plus diffus et le plus poli des princes, ce serait plus vrai.
2416
Sire Maurice
2417
Vos voix, seigneurs.
2418
Ruccellai
2419
Je m’oppose à ce vote formellement, et au nom de tous les citoyens.
2420
Vettori
2421
Pourquoi?
2422
Ruccellai
2423
Il ne faut plus à la république ni princes, ni ducs, ni seigneurs; voici mon vote.
2424
Il montre son billet blanc.
2425
Vettori
2426
Votre voix n’est qu’une voix. Nous nous passerons de vous.
2427
Ruccellai
2428
Adieu donc; je m’en lave les mains.
2429
Guicciardini, courant après lui.
2430
Eh! mon Dieu! Palla, vous êtes trop violent.
2431
Ruccellai
2432
Laissez-moi; j’ai soixante-deux ans passés; ainsi vous ne pouvez pas me faire grand mal désormais.
2433
Il sort.
2434
Niccolini
2435
Vos voix, messieurs!
2436
Il déplie les billets jetés dans un bonnet.
2437
Il y a unanimité. Le courrier est-il parti pour Trebbio?
2438
Corsi
2439
Oui, Excellence. Côme sera ici dans la matinée de demain, à moins qu’il ne refuse.
2440
Vettori
2441
Pourquoi refuserait-il?
2442
Niccolini
2443
Ah! mon Dieu! s’il allait refuser, que deviendrions-nous? quinze lieues à faire d’ici à Trebbio pour trouver Côme, et autant pour revenir, ce serait une journée de perdue. Nous aurions dû choisir quelqu’un qui fût plus près de nous.
2444
Vettori
2445
Que voulez-vous! notre vote est fait, et il est probable qu’il acceptera. Tout cela est étourdissant.
2446
Ils sortent.
Scène II
2447
A Venise.
2448
Philippe Strozzi, dans son cabinet.
2449
J’en étais sûr.—Pierre est en correspondance avec le roi de France; le voilà à la tête d’une espèce d’armée, et prêt à mettre le bourg à feu et à sang. C’est donc là ce qu’aura fait ce pauvre nom de Strozzi, qu’on a respecté si longtemps! il aura produit un rebelle et deux ou trois massacres. O ma Louise! tu dors en paix sous le gazon; l’oubli du monde entier est autour de toi, comme en toi, au fond de la triste vallée où je t’ai laissée.
2450
On frappe à la porte.
2451
Entrez.
2452
Entre Lorenzo.
2453
Lorenzo
2454
Philippe! je t’apporte le plus beau joyau de ta couronne.
2455
Philippe
2456
Qu’est-ce que tu jettes là? une clef?
2457
Lorenzo
2458
Cette clef ouvre ma chambre, et dans ma chambre est Alexandre de Médicis, mort de la main que voilà.
2459
Philippe
2460
Vraiment! vraiment! cela est incroyable.
2461
Lorenzo
2462
Crois-le si tu veux. Tu le sauras par d’autres que par moi.
2463
Philippe, prenant la clef.
2464
Alexandre est mort, cela est-il possible?
2465
Lorenzo
2466
Que dirais-tu si les républicains t’offraient d’être duc à sa place?
2467
Philippe
2468
Je refuserais, mon ami.
2469
Lorenzo
2470
Vraiment! vraiment! cela est incroyable.
2471
Philippe
2472
Pourquoi? cela est tout simple pour moi.
2473
Lorenzo
2474
Comme pour moi de tuer Alexandre. Pourquoi ne veux-tu pas me croire?
2475
Philippe
2476
O notre nouveau Brutus! je te crois et je t’embrasse. La liberté est donc sauvée! Oui, je te crois, tu es tel que tu me l’as dit. Donne-moi ta main. Le duc est mort! ah! il n’y a pas de haine dans ma joie; il n’y a que l’amour le plus pur, le plus sacré pour la patrie; j’en prends Dieu à témoin.
2477
Lorenzo
2478
Allons! calme-toi; il n’y a rien de sauvé que moi, qui ai les reins brisés par les chevaux de l’évêque de Marzi.
2479
Philippe
2480
N’as-tu pas averti nos amis? N’ont-ils pas l’épée à la main à l’heure qu’il est?
2481
Lorenzo
2482
Je les ai avertis; j’ai frappé à toutes les portes républicaines avec la constance d’un frère quêteur; je leur ai dit de frotter leurs épées, qu’Alexandre serait mort quand ils s’éveilleraient. Je pense qu’à l’heure qu’il est, ils se sont éveillés plus d’une fois, et rendormis à l’avenant. Mais, en vérité, je ne pense pas autre chose.
2483
Philippe
2484
As-tu averti les Pazzi? l’as-tu dit à Corsini?
2485
Lorenzo
2486
A tout le monde; je l’aurais dit, je crois, à la lune, tant j’étais sûr de n’être pas écouté.
2487
Philippe
2488
Comment l’entends-tu?
2489
Lorenzo
2490
J’entends qu’ils ont haussé les épaules, et qu’ils sont retournés à leurs dîners, à leurs cornets et à leurs femmes.
2491
Philippe
2492
Tu ne leur as donc pas expliqué l’affaire?
2493
Lorenzo
2494
Que diantre voulez-vous que j’explique? croyez-vous que j’eusse une heure à perdre avec chacun d’eux? Je leur ai dit: Préparez-vous; et j’ai fait mon coup.
2495
Philippe
2496
Et tu crois que les Pazzi ne font rien? qu’en sais-tu? Tu n’as pas de nouvelles depuis ton départ, et il y a plusieurs jours que tu es en route.
2497
Lorenzo
2498
Je crois que les Pazzi font quelque chose; je crois qu’ils font des armes dans leur antichambre, en buvant du vin du Midi de temps à autre, quand ils ont le gosier sec.
2499
Philippe
2500
Tu soutiens ta gageure; ne m’as-tu pas voulu parier ce que tu me dis là? Sois tranquille; j’ai meilleure espérance.
2501
Lorenzo
2502
Je suis tranquille, plus que je ne puis dire.
2503
Philippe
2504
Pourquoi n’es-tu pas sorti la tête du duc à la main? Le peuple t’aurait suivi comme son sauveur et son chef.
2505
Lorenzo
2506
J’ai laissé le cerf aux chiens; qu’ils fassent eux-mêmes la curée.
2507
Philippe
2508
Tu aurais déifié les hommes, si tu ne les méprisais.
2509
Lorenzo
2510
Je ne les méprise point; je les connais. Je suis très persuadé qu’il y en a très peu de très méchants, beaucoup de lâches, et un grand nombre d’indifférents. Il y en a aussi de féroces, comme les habitants de Pistoie, qui ont trouvé dans cette affaire une petite occasion d’égorger tous leurs chanceliers en plein midi, au milieu des rues. J’ai appris cela il n’y a pas une heure.
2511
Philippe
2512
Je suis plein de joie et d’espoir; le cœur me bat malgré moi.
2513
Lorenzo
2514
Tant mieux pour vous.
2515
Philippe
2516
Puisque tu n’en sais rien, pourquoi en parles-tu ainsi? Assurément tous les hommes ne sont pas capables de grandes choses, mais tous sont sensibles aux grandes choses: nies-tu l’histoire du monde entier? Il faut sans doute une étincelle pour allumer une forêt; mais l’étincelle peut sortir d’un caillou, et la forêt prend feu. C’est ainsi que l’éclair d’une seule épée peut illuminer tout un siècle.
2517
Lorenzo
2518
Je ne nie pas l’histoire; mais je n’y étais pas.
2519
Philippe
2520
Laisse-moi t’appeler Brutus; si je suis un rêveur, laisse-moi ce rêve-là. O mes amis, mes compatriotes! vous pouvez faire un beau lit de mort au vieux Strozzi, si vous voulez!
2521
Lorenzo
2522
Pourquoi ouvrez-vous la fenêtre?
2523
Philippe
2524
Ne vois-tu pas un courrier qui arrive? Mon Brutus! mon grand Lorenzo! la liberté est dans le ciel; je la sens, je la respire.
2525
Lorenzo
2526
Philippe! Philippe! point de cela; fermez votre fenêtre; toutes ces paroles me font mal.
2527
Philippe
2528
Il me semble qu’il y a un attroupement dans la rue; un crieur lit une proclamation. Holà, Jean! allez acheter le papier de ce crieur.
2529
Lorenzo
2530
O Dieu! ô Dieu!
2531
Philippe
2532
Tu deviens pâle comme un mort. Qu’as-tu donc?
2533
Lorenzo
2534
N’as-tu rien entendu?
2535
Entre un domestique, apportant la proclamation.
2536
Philippe
2537
Non; lis donc un peu ce papier, qu’on criait dans la rue.
2538
Lorenzo, lisant.
2539
«A tout homme, noble ou roturier, qui tuera Lorenzo de Médicis, traître à la patrie et assassin de son maître, en quelque lieu et de quelque manière que ce soit, sur toute la surface de l’Italie, il est promis par le conseil des Huit à Florence: 1° quatre mille florins d’or sans aucune retenue; 2° une rente de cent florins d’or par an, pour lui durant sa vie, et ses héritiers en ligne directe après sa mort; 3° la permission d’exercer toutes les magistratures, de posséder tous les bénéfices et privilèges de l’État, malgré sa naissance s’il est roturier; 4° grâce perpétuelle pour toutes ses fautes, passées et futures, ordinaires et extraordinaires.»
2540
Signé de la main des Huit.
2541
Eh bien! Philippe, vous ne vouliez pas croire tout à l’heure que j’avais tué Alexandre! Vous voyez bien que je l’ai tué.
2542
Philippe
2543
Silence! quelqu’un monte l’escalier. Cache-toi dans cette chambre.
2544
Ils sortent.
Scène III
2545
Florence.—Une rue.
2546
Entrent deux gentilshommes.
2547
Premier gentilhomme
2548
N’est-ce pas le marquis de Cibo qui passe là? il me semble qu’il donne le bras à sa femme.
2549
Le marquis et la marquise passent.
2550
Deuxième gentilhomme
2551
Il paraît que ce bon marquis n’est pas d’une nature vindicative. Qui ne sait pas à Florence que sa femme a été la maîtresse du feu duc?
2552
Premier gentilhomme
2553
Ils paraissent bien raccommodés. J’ai cru les voir se serrer la main.
2554
Deuxième gentilhomme
2555
La perle des maris, en vérité! Avaler ainsi une couleuvre aussi longue que l’Arno, cela s’appelle avoir l’estomac bon.
2556
Premier gentilhomme
2557
Je sais que cela fait parler,—cependant je ne te conseillerais pas d’aller lui en parler à lui-même; il est de la première force à toutes les armes, et les faiseurs de calembours craignent l’odeur de son jardin.
2558
Deuxième gentilhomme
2559
Si c’est un original, il n’y a rien à dire.
2560
Ils sortent.
Scène IV
2561
Une auberge.
2562
Entrent Pierre Strozzi et un Messager.
2563
Pierre
2564
Ce sont ses propres paroles?
2565
Le messager
2566
Oui, Excellence; les paroles du roi lui-même.
2567
Pierre
2568
C’est bon.
2569
Le messager sort.
2570
Le roi de France protégeant la liberté de l’Italie; c’est justement comme un voleur protégeant contre un autre voleur une jolie femme en voyage. Il la défend jusqu’à ce qu’il la viole. Quoi qu’il en soit, une route s’ouvre devant moi, sur laquelle il y a plus de bons grains que de poussière. Maudit soit ce Lorenzaccio, qui s’avise de devenir quelque chose! Ma vengeance m’a glissé entre les doigts comme un oiseau effarouché; je ne puis plus rien imaginer ici qui soit digne de moi. Allons faire une attaque vigoureuse au bourg, et puis laissons là ces femmelettes qui ne pensent qu’au nom de mon père, et qui me toisent toute la journée pour chercher par où je lui ressemble. Je suis né pour autre chose que pour faire un chef de bandits.
2571
Il sort.
Scène V
2572
Une place.—Florence.
2573
L’orfèvre et le marchand de soie, assis.
2574
Le marchand
2575
Observez bien ce que je dis; faites attention à mes paroles. Le feu duc Alexandre a été tué l’an 1536, qui est bien l’année où nous sommes. Suivez-moi toujours. Il a donc été tué l’an 1536; voilà qui est fait. Il avait vingt-six ans; remarquez-vous cela? mais ce n’est encore rien. Il avait donc vingt-six ans; bon. Il est mort le 6 du mois; ah! ah! saviez-vous ceci? n’est-ce pas justement le 6 qu’il est mort? Écoutez maintenant. Il est mort à six heures de la nuit. Qu’en pensez-vous, père Mondella? voilà de l’extraordinaire, ou je ne m’y connais pas. Il est donc mort à six heures de la nuit. Paix! ne dites rien encore. Il avait six blessures. Eh bien! cela vous frappe-t-il à présent? Il avait six blessures, à six heures de la nuit, le 6 du mois, à l’âge de vingt-six ans, l’an 1536. Maintenant, un seul mot: il avait régné six ans.
2576
L’orfèvre
2577
Quel galimatias me faites-vous là, voisin!
2578
Le marchand
2579
Comment! comment! vous êtes donc absolument incapable de calculer? vous ne voyez pas ce qui résulte de ces combinaisons surnaturelles que j’ai l’honneur de vous expliquer?
2580
L’orfèvre
2581
Non, en vérité, je ne vois pas ce qui en résulte.
2582
Le marchand
2583
Vous ne le voyez pas? Est-ce possible, voisin, que vous ne le voyiez pas?
2584
L’orfèvre
2585
Je ne vois pas qu’il en résulte la moindre des choses.—A quoi cela peut-il nous être utile?
2586
Le marchand
2587
Il en résulte que six Six ont concouru à la mort d’Alexandre. Chut! ne répétez pas ceci comme venant de moi. Vous savez que je passe pour un homme sage et circonspect; ne me faites point de tort, au nom de tous les saints! La chose est plus grave qu’on ne pense; je vous le dis comme à un ami.
2588
L’orfèvre
2589
Allez vous promener; je suis un homme vieux, mais pas encore une vieille femme. Le Côme arrive aujourd’hui, voilà ce qui résulte le plus clairement de notre affaire; il nous est poussé un beau dévideur de paroles dans votre nuit de six Six. Ah! mort de ma vie! cela ne fait-il pas honte! Mes ouvriers, voisin, les derniers de mes ouvriers, frappaient avec leurs instruments sur les tables, en voyant passer les Huit, et ils leur criaient: «Si vous ne savez ni ne pouvez agir, appelez-nous, qui agirons.»
2590
Le marchand
2591
Il n’y a pas que les vôtres qui aient crié; c’est un vacarme de paroles dans la ville comme je n’en ai jamais entendu, même par ouï-dire.
2592
L’orfèvre
2593
On demande les boulesf; les uns courent après les soldats, les autres après le vin qu’on distribue, ils s’en remplissent la bouche et la cervelle, afin de perdre le peu de sens commun et de bonnes paroles qui pourraient leur rester.
1 note

fOn comprend qu’il s’agit ici d’élections. (Voir page 206.)

2594
Le marchand
2595
Il y en a qui voulaient rétablir le conseil, et élire librement un gonfalonier, comme jadis.
2596
L’orfèvre
2597
Il y en a qui voulaient, comme vous dites; mais il n’y en a pas qui aient agi. Tout vieux que je suis, j’ai été au Marché-Neuf, moi, et j’ai reçu dans la jambe un bon coup de hallebarde, parce que je demandais les boules. Pas une âme n’est venue à mon secours. Les étudiants seuls se sont montrés.
2598
Le marchand
2599
Je le crois bien. Savez-vous ce qu’on dit, voisin? On dit que le provéditeur, Roberto Corsini, est allé hier soir à l’assemblée des républicains, au palais Salviati.
2600
L’orfèvre
2601
Rien n’est plus vrai; il a offert de livrer la forteresse aux amis de la liberté, avec les provisions, les clefs, et tout le reste.
2602
Le marchand
2603
Et il l’a fait, voisin? est-ce qu’il l’a fait? C’est une trahison de haute justice.
2604
L’orfèvre
2605
Ah bien oui! on a braillé, bu du vin sucré, et cassé des carreaux; mais la proposition de ce brave homme n’a seulement pas été écoutée. Comme on n’osait pas faire ce qu’il voulait, on a dit qu’on doutait de lui, et qu’on le soupçonnait de fausseté dans ses offres. Mille millions de diables! que j’enrage! Tenez! voilà les courriers de Trebbio qui arrivent; Côme n’est pas loin d’ici. Bonsoir, voisin, le sang me démange! il faut que j’aille au palais.
2606
Il sort.
2607
Le marchand
2608
Attendez-donc, voisin; je vais avec vous.
2609
Il sort.—Entre un précepteur avec le petit Salviati, et un autre avec le petit Strozzi.
2610
Le premier précepteur
2611
Sapientissime doctor, comment se porte Votre Seigneurie? Le trésor de votre précieuse santé est-il dans une assiette régulière, et votre équilibre se maintient-il convenable par ces tempêtes où nous voilà?
2612
Le deuxième précepteur
2613
C’est chose grave, seigneur docteur, qu’une rencontre aussi érudite et aussi fleurie que la vôtre, sur cette terre soucieuse et lézardée. Souffrez que je presse cette main gigantesque, d’où sont sortis les chefs-d’œuvre de notre langue. Avouez-le, vous avez fait depuis peu un sonnet.
2614
Le petit Salviati
2615
Canaille de Strozzi que tu es!
2616
Le petit Strozzi
2617
Ton père a été rossé, Salviati.
2618
Le premier précepteur
2619
Ce pauvre ébat de notre muse serait-il allé jusqu’à vous, qui êtes homme d’art si consciencieux, si large et si austère? Des yeux comme les vôtres, qui remuent des horizons si dentelés, si phosphorescents, auraient-ils consenti à s’occuper des fumées peut-être bizarres et osées d’une imagination chatoyante?
2620
Le deuxième précepteur
2621
Oh! si vous aimez l’art, et si vous nous aimez, dites-nous, de grâce, votre sonnet. La ville ne s’occupe que de votre sonnet.
2622
Le premier précepteur
2623
Vous serez peut-être étonné que moi, qui ai commencé par chanter la monarchie en quelque sorte, je semble cette fois chanter la république.
2624
Le petit Salviati
2625
Ne me donne pas de coups de pied, Strozzi.
2626
Le petit Strozzi
2627
Tiens, chien de Salviati, en voilà encore deux.
2628
Le premier précepteur
2629
Voici les vers:
2630
Chantons la liberté, qui refleurit plus âpre...
2631
Le petit Salviati
2632
Faites donc finir ce gamin-là, monsieur; c’est un coupe-jarret. Tous les Strozzi sont des coupe-jarrets.
2633
Le deuxième précepteur
2634
Allons! petit, tiens-toi tranquille.
2635
Le petit Strozzi
2636
Tu y reviens en sournois! Tiens! canaille, porte cela à ton père, et dis-lui qu’il le mette avec l’estafilade qu’il a reçue de Pierre Strozzi, empoisonneur que tu es! Vous êtes tous des empoisonneurs.
2637
Le premier précepteur
2638
Veux-tu te taire, polisson!
2639
Il le frappe.
2640
Le petit Strozzi
2641
Aïe! aïe! il m’a frappé.
2642
Le premier précepteur
2643
Chantons la liberté, qui refleurit plus âpre,
2644
Sous des soleils plus mûrs et des cieux plus vermeils.
2645
Le petit Strozzi
2646
Aïe! aïe! il m’a écorché l’oreille.
2647
Le deuxième précepteur
2648
Vous avez frappé trop fort, mon ami.
2649
Le petit Strozzi rosse le petit Salviati.
2650
Le premier précepteur
2651
Eh bien! qu’est-ce à dire?
2652
Le deuxième précepteur
2653
Continuez, je vous en supplie.
2654
Le premier précepteur
2655
Avec plaisir; mais ces enfants ne cessent pas de se battre.
2656
Les enfants sortent en se battant. Ils les suivent.
Scène VI
2657
Florence.—Une rue.
2658
Entrent des étudiants et des soldats.
2659
Un étudiant
2660
Puisque les grands seigneurs n’ont que des langues, ayons des bras. Holà! les boules! les boules! Citoyens de Florence, ne laissons pas élire un duc sans voter.
2661
Un soldat
2662
Vous n’aurez pas les boules; retirez-vous.
2663
L’étudiant
2664
Citoyens, venez ici; on méconnaît vos droits, on insulte le peuple.
2665
Un grand tumulte.
2666
Les soldats
2667
Gare! retirez-vous.
2668
Un autre étudiant
2669
Nous voulons mourir pour nos droits.
2670
Un soldat
2671
Meurs donc!
2672
Il le frappe.
2673
L’étudiant
2674
Venge-moi, Roberto, et console ma mère.
2675
Il meurt.—Les étudiants attaquent les soldats; ils sortent en se battant.
Scène VII
2676
Venise.—Le cabinet de Strozzi.
2677
Entrent Philippe et Lorenzo, tenant une lettre.
2678
Lorenzo
2679
Voilà une lettre qui m’apprend que ma mère est morte. Venez donc faire un tour de promenade, Philippe.
2680
Philippe
2681
Je vous en supplie, mon ami, ne tentez pas la destinée. Vous allez et venez continuellement, comme si cette proclamation de mort n’existait pas contre vous.
2682
Lorenzo
2683
Au moment où j’allais tuer Clément VII, ma tête a été mise à prix à Rome; il est naturel qu’elle le soit dans toute l’Italie, aujourd’hui que j’ai tué Alexandre; si je sortais de l’Italie, je serais bientôt sonné à son de trompe dans toute l’Europe, et à ma mort, le bon Dieu ne manquera pas de faire placarder ma condamnation éternelle dans tous les carrefours de l’immensité.
2684
Philippe
2685
Votre gaieté est triste comme la nuit; vous n’êtes pas changé, Lorenzo.
2686
Lorenzo
2687
Non, en vérité, je porte les mêmes habits, je marche toujours sur mes jambes, et je bâille avec ma bouche; il n’y a de changé en moi qu’une misère: c’est que je suis plus creux et plus vide qu’une statue de fer-blanc.
2688
Philippe
2689
Partons ensemble; redevenez un homme; vous avez beaucoup fait, mais vous êtes jeune.
2690
Lorenzo
2691
Je suis plus vieux que le bisaïeul de Saturne; je vous en prie, venez faire un tour de promenade.
2692
Philippe
2693
Votre esprit se torture dans l’inaction; c’est là votre malheur. Vous avez des travers, mon ami.
2694
Lorenzo
2695
J’en conviens; que les républicains n’aient rien fait à Florence, c’est là un grand travers de ma part. Qu’une centaine de jeunes étudiants, braves et déterminés, se soient fait massacrer en vain; que Côme, un planteur de choux, ait été élu à l’unanimité, oh! je l’avoue, je l’avoue, ce sont là des travers impardonnables, et qui me font le plus grand tort.
2696
Philippe
2697
Ne raisonnons point sur un événement qui n’est pas achevé. L’important est de sortir d’Italie; vous n’avez point encore fini sur la terre.
2698
Lorenzo
2699
J’étais une machine à meurtre, mais à un meurtre seulement.
2700
Philippe
2701
N’avez-vous pas été heureux autrement que par ce meurtre? Quand vous ne devriez faire désormais qu’un honnête homme, qu’un artiste, pourquoi voudriez-vous mourir?
2702
Lorenzo
2703
Je ne puis que vous répéter mes propres paroles: Philippe, j’ai été honnête. Peut-être le redeviendrais-je sans l’ennui qui me prend. J’aime encore le vin et les femmes; c’est assez, il est vrai, pour faire de moi un débauché, mais ce n’est pas assez pour me donner envie de l’être. Sortons, je vous en prie.
2704
Philippe
2705
Tu te feras tuer dans toutes ces promenades.
2706
Lorenzo
2707
Cela m’amuse de les voir. La récompense est si grosse, qu’elle les rend presque courageux. Hier, un grand gaillard à jambes nues m’a suivi un gros quart d’heure au bord de l’eau, sans pouvoir se déterminer à m’assommer. Le pauvre homme portait une espèce de couteau long comme une broche; il le regardait d’un air si penaud qu’il me faisait pitié; c’était peut-être un père de famille qui mourait de faim.
2708
Philippe
2709
O Lorenzo, Lorenzo! ton cœur est très malade. C’était sans doute un honnête homme: pourquoi attribuer à la lâcheté du peuple le respect pour les malheureux?
2710
Lorenzo
2711
Attribuez cela à ce que vous voudrez. Je vais faire un tour au Rialto.
2712
Il sort.
2713
Philippe, seul.
2714
Il faut que je le fasse suivre par quelqu’un de mes gens. Holà! Jean! Pippo! holà!
2715
Entre un domestique.
2716
Prenez une épée, vous et un autre de vos camarades, et tenez-vous à une distance convenable du seigneur Lorenzo, de manière à pouvoir le secourir si on l’attaque.
2717
Jean
2718
Oui, monseigneur.
2719
Entre Pippo.
2720
Pippo
2721
Monseigneur, Lorenzo est mort. Un homme était caché derrière la porte, qui l’a frappé par derrière, comme il sortait.
2722
Philippe
2723
Courons vite; il n’est peut-être que blessé.
2724
Pippo
2725
Ne voyez-vous pas tout ce monde? le peuple s’est jeté sur lui. Dieu de miséricorde! on le pousse dans la lagune.
2726
Philippe
2727
Quelle horreur! quelle horreur! Eh quoi! pas même un tombeau!
2728
Il sort.
Scène VIII
2729
Florence.—La grande place; des tribunes publiques sont remplies de monde.
2730
Des gens du peuple, courant de tous côtés.
2731
Les boules! les boules! Il est duc, duc; les boules! il est duc.
2732
Les soldats
2733
Gare, canaille!
2734
Le Cardinal Cibo, sur une estrade, à Côme de Médicis.
2735
Seigneur, vous êtes duc de Florence. Avant de recevoir de mes mains la couronne que le pape et César m’ont chargé de vous confier, il m’est ordonné de vous faire jurer quatre choses.
2736
Côme
2737
Lesquelles, cardinal?
2738
Le Cardinal
2739
Faire la justice sans restriction; ne jamais rien tenter contre l’autorité de Charles-Quint; venger la mort d’Alexandre, et bien traiter le seigneur Jules et la signora Julia, ses enfants naturels.
2740
Côme
2741
Comment faut-il que je prononce ce serment?
2742
Le Cardinal
2743
Sur l’Évangile.
2744
Il lui présente l’Évangile.
2745
Je le jure à Dieu et à vous, cardinal. Maintenant, donnez-moi la main.
2746
Ils s’avancent vers le peuple. On entend Côme parler dans l’éloignement.
2747
Côme
2748
«Très nobles et très puissants seigneurs,
2749
«Le remercîment que je veux faire à Vos très illustres et très gracieuses Seigneuries, pour le bienfait si haut que je leur dois, n’est pas autre que l’engagement qui m’est bien doux, à moi si jeune comme je suis, d’avoir toujours devant les yeux, en même temps que la crainte de Dieu, l’honnêteté et la justice, et le dessein de n’offenser personne, ni dans les biens ni dans l’honneur, et, quant au gouvernement des affaires, de ne jamais m’écarter du conseil et du jugement des très prudentes et très judicieuses Seigneuries auxquelles je m’offre en tout, et recommande bien dévotement.»
2750
Fin de Lorenzaccio.
2751
Alfred de Musset conçut l’idée de ce grand drame et en composa le plan, à Florence, devant les sombres palais des Médicis et des Strozzi, pendant le mois de janvier 1834; mais il prit le temps de le laisser mûrir dans sa tête, et ne l’écrivit que huit mois plus tard; on ne doit pas s’étonner d’y trouver une crudité de langage à laquelle les lecteurs des comédies précédentes n’étaient pas accoutumés. Il s’agissait cette fois de faire une peinture exacte de l’Italie au seizième siècle, et l’on sait que, depuis le règne de Borgia jusqu’à celui de Sixte-Quint, les actes de violence de toutes sortes se commettaient ouvertement et avec impunité. Les premières familles de la noblesse en donnaient l’exemple, et Benvenuto Cellini lui-même, qui n’était pas un grand seigneur, ne dormait jamais de si bon cœur que lorsqu’il avait poignardé ou assommé un de ses ennemis. A moins de ne tenir aucun compte de l’histoire et de la vérité, l’auteur de Lorenzaccio ne pouvait pas faire parler décemment des scélérats tels que Julien Salviati et Alexandre de Médicis. C’est dans les rôles de Philippe Strozzi, de Catherine Ginori et de Marie Soderini qu’on trouve les sentiments tendres et le langage des cœurs nobles et délicats. Quant au personnage de Lorenzo, nous n’hésitons pas à le placer au niveau des plus belles créations de Shakespeare. Ce drame est assurément l’œuvre capitale d’Alfred de Musset, l’expression la plus énergique et la plus virile de son génie.
2752
La longueur de cet ouvrage nous a obligés à le rejeter au second volume du Théâtre, bien qu’il ait été écrit avant Barberine.
Traduction du livre XV des Chroniques florentines
2753
La nuit était venue que le destin avait marquée pour être celle de la mort malheureuse du duc Alexandre. Ce fut entre cinq et six heures, le samedi d’avant l’Épiphanie, et le 6 janvier de l’année 1536 (selon la manière de compter le temps des Florentins, qui prennent pour la première heure du jour celle qui suit le coucher du soleil). Le duc n’avait pas encore achevé sa vingt-sixième année. Cette mort, dont on a parlé et écrit diversement, je la raconterai avec la plus entière véracité, en ayant entendu le récit de la bouche même de Lorenzo, dans la villa Paluello, située à huit milles de Padoue, ainsi que de la bouche même de Scoronconcolo, dans la maison des Strozzi à Venise. Si l’on peut parler d’un tel fait avec certitude, c’est assurément lorsqu’on le tient de ces hommes, et non d’autres, en supposant qu’ils l’aient voulu raconter sans mentir, comme je pense qu’ils l’ont fait. Mais il est nécessaire de commencer par donner quelques détails sur la vie et les mœurs dudit Lorenzo.
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Il naquit à Florence en 1514, le 24 mars. Son père était Pierre-François de Médicis, fils de Lorenzo et petit-neveu de Lorenzo, frère de Cosme; et sa mère, madame Marie, fille de Thomas Soderini, fils de Paul-Antoine. Cette femme, d’une rare prudence et bonté, ayant perdu son mari quand Lorenzo était encore en bas âge, fit élever cet enfant avec tous les soins imaginables. Lorenzo manifesta une intelligence incroyable dans ses études; mais à peine fut-il sorti de la tutelle de sa mère et de ses maîtres, qu’il commença à montrer un esprit inquiet, insatiable, et désireux de mal faire. Après avoir pris des leçons de Philippe Strozzi, il se mit à se railler ouvertement de toutes les choses divines et humaines. Au lieu de rechercher ses égaux, il se lia de préférence avec des gens au-dessous de lui et qui non seulement lui témoignaient du respect, mais se faisaient ses âmes damnées. Il se passait toutes ses envies, surtout en affaires d’amour, sans égard pour le sexe, l’âge et la condition des personnes. Il caressait tout le monde, et, au fond, méprisait tous les hommes. Son appétit de célébrité était étrange, et il ne laissait pas échapper une seule occasion, tant en actions qu’en paroles, d’acquérir la réputation d’homme galant ou spirituel. Comme il était délicat et maigre de corps, on l’appelait Lorenzino. Il ne riait point, et souriait seulement. Bien qu’il fût plutôt agréable que beau, ayant le visage brun et l’air mélancolique, il plut cependant beaucoup, dans sa petite jeunesse, au pape Clément, ce qui ne l’empêcha point, comme il l’a dit lui-même après la mort du duc Alexandre, de concevoir la pensée de tuer le saint-père. Il conduisit François, fils de Raphaël de Médicis, compétiteur du pape, jeune homme instruit et de grande espérance, à un tel état de ruine, que ce malheureux, devenu la fable de la cour de Rome, fut considéré comme fou et renvoyé à Florence. Dans le même temps, Lorenzo encourut la disgrâce du pape et devint un objet de haine pour le peuple romain: on trouva un matin, sur l’Arc de Constantin et en d’autres lieux de la ville, quantité de figures antiques privées de leurs têtes. Clément en ressentit tant de colère, qu’il déclara, ne pensant guère à Lorenzo, que l’auteur de ce délit serait pendu par le cou, sans forme de procès, quel qu’il fût, à moins pourtant que le cardinal-neveu ne se trouvât être le coupable. Le cardinal, ayant découvert que l’auteur était Lorenzo, s’en alla intercéder en sa faveur près du saint-père, en le représentant comme un jeune amateur passionné d’objets d’art, à l’exemple de leurs aïeux les Médicis. A grand’-peine le cardinal réussit à calmer le ressentiment du pape, qui appela Lorenzo la honte et l’opprobre de sa maison. Le dit Lorenzo fut banni de Rome, sous peine de mort, si on l’y reprenait, par deux décrets dont un émané du tribunal de Caporioni, et messer François-Marie Molza, homme de grande éloquence, versé dans les lettres grecques, latines et italiennes, prononça, dans l’Académie romaine, un discours où il accabla Lorenzo des plus belles malédictions qu’il put trouver en latin.
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Lorenzo, étant retourné à Florence, se mit à faire sa cour au duc Alexandre, et il sut si bien feindre, si bien complaire au duc en toutes choses, qu’il alla jusqu’à lui persuader que, pour le service de ce prince, il jouait le rôle d’espion; et, en effet, il entretenait des relations secrètes avec les bannis, et chaque jour il communiquait au duc quelque lettre de ces bannis; et comme il se montrait lâche au point de n’oser ni porter ni toucher une arme, ni même en entendre parler, le duc s’amusait beaucoup de sa poltronnerie. Tant parce que Lorenzo étudiait et lisait, que parce qu’il allait souvent seul et paraissait mépriser la fortune et les honneurs, le duc l’appelait le Philosophe, tandis que d’autres le connaissant mieux le nommaient Lorenzaccio. En toute occasion, Alexandre le favorisait, et particulièrement contre son second cousin Cosme, auquel le duc portait une haine extrême, dont l’origine, outre leur complète dissemblance de mœurs et de caractères, était un procès important que Cosme avait intenté à ce prince, touchant l’héritage de leurs ancêtres. De toutes ces choses, il arriva que le duc prit une confiance extrême en Lorenzo, et qu’il se servit de lui comme d’entremetteur près des femmes, tant religieuses que laïques, vierges, mariées ou veuves, nobles ou roturières, jeunes ou expérimentées; et non content de cela, il voulut encore que Lorenzo lui procurât une sœur de sa mère du côté paternel, jeune femme d’une merveilleuse beauté, mais aussi honnête que belle, laquelle était mariée à Léonard Ginori et demeurait non loin de la porte de derrière du palais de Médicis.
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Lorenzo, qui attendait une occasion de ce genre, fit entendre au duc que l’entreprise offrirait des difficultés, mais qu’il ferait son possible pour réussir, disant qu’en somme toutes les femmes étaient femmes, et que, d’ailleurs, le mari de celle-ci se trouvait fort à propos à Naples dans le moment présent pour des affaires embarrassées, car il avait dissipé son bien. Quoique Lorenzo n’eût parlé de rien à sa tante, il ne laissait pas de dire au duc qu’il l’avait fait, et qu’il la trouvait rebelle; mais que pourtant il viendrait à bout de la séduire et de l’obliger à condescendre à leurs désirs. Tandis qu’il amusait ainsi le duc, il travaillait l’esprit d’un certain Michel del Tovalaccino, surnommé Scoronconcolo, auquel il avait fait obtenir grâce de la vie, pour un homicide par lui commis; et, raisonnant avec cet homme, il se plaignait à lui d’un courtisan qui, disait-il, l’avait offensé sans raison, et s’était joué de lui, et il ajoutait que par le ciel!... Mais Scoronconcolo, l’interrompant, lui dit tout à coup: «Nommez-le seulement, et laissez-moi faire; il ne vous donnera plus d’ennui.» Il le supplia de dire qui était son ennemi; à quoi Lorenzo répondit: «Hélas! je ne le puis: c’est un favori du duc.—Qui que ce soit, dites toujours,» reprenait Scoronconcolo; et dans le langage dont se servent habituellement les spadassins de cette espèce, il s’écria: «Je le tuerai, quand ce serait le Christ!»
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Voyant, par là, que ses manœuvres réussissaient, Lorenzo emmena un jour cet homme dîner avec lui, comme il le faisait souvent, malgré les remontrances de sa mère, et il dit à Scoronconcolo: «Or çà, puisque tu me promets si résolument de m’assister, je crois que tu ne me manqueras pas, comme, de mon côté, je te rendrai service en tout ce qui dépendra de moi, et je suis satisfait de tes offres que j’accepte. Mais je veux être de la partie, et afin que nous puissions faire le coup et nous sauver après, j’aviserai à conduire mon ennemi dans un lieu où nous ne courrons aucun risque, et je suis sûr que nous réussirons.» Comme la nuit que j’ai dite plus haut parut à Lorenzo le moment favorable, d’autant que le seigneur Alexandre Vitelli se trouvait parti ce jour-là pour Città-di-Castello, il parla bas à l’oreille du duc après souper, et il lui dit qu’enfin, par des promesses d’argent, il avait décidé sa tante, et que le duc pouvait venir seul, à l’heure convenue et avec précaution, dans sa chambre à lui Lorenzo, en prenant garde, pour l’honneur de la dame, que personne ne le vît ni entrer ni sortir, et que sitôt que le prince y serait, incontinent il irait chercher Catherine Ginori. Le duc ayant mis un grand vêtement de satin, à la napolitaine et garni de zibeline, au moment de prendre ses gants, qui étaient les uns de mailles et les autres de peau parfumée, réfléchit un peu et dit: «Lesquels prendrai-je, ceux de guerre ou ceux de bonne fortune?» Quand il eut pris ceux-ci, le duc sortit accompagné seulement de trois personnes, Giomo le Hongrois, le capitaine Justinien de Cesena, et un officier de bouche nommé Alexandre. Arrivé sur la place de Saint-Marc, où il était venu pour ne pas être épié, il les congédia, disant qu’il voulait aller seul, et il ne retint avec lui que le Hongrois, lequel entra dans la maison des Sostegni, située presque en face de celle de Lorenzo, avec l’ordre du prince de ne bouger ni se montrer, quelque personne qu’il vît entrer ou sortir. Mais le Hongrois, ayant demeuré là un bon bout de temps, retourna au palais et s’endormit dans l’appartement du duc. En arrivant dans la chambre de Lorenzo, où un grand feu était allumé, le prince ôta son épée. Tandis qu’il se couchait sur le lit, Lorenzo s’empara de l’épée, en lia prestement la garde avec le ceinturon, de manière à empêcher la lame de sortir aisément du fourreau, puis il la posa sur le chevet du lit, en disant au duc de se reposer; après quoi il sortit, et laissa retomber derrière lui la porte, qui était de celles qui se ferment d’elles-mêmes. Il s’en alla trouver Scoronconcolo, et d’un air tout à fait content: «Frère, lui dit-il, voici le moment; j’ai enfermé mon ennemi dans ma chambre, et il dort.—Allons-y,» répondit Scoronconcolo. Sur le palier de l’escalier, Lorenzo se retourna et dit: «Ne t’inquiète pas si c’est un ami du duc; et tâche de bien faire.—Ainsi ferai-je, répondit l’ami, quand ce serait le duc lui-même.—Grâce à notre embuscade, reprit Lorenzo d’un ton joyeux, il ne peut plus nous échapper; marchons.—Marchons donc,» répondit Scoronconcolo.
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Lorsqu’il eut soulevé le loquet qui retomba et ne s’ouvrit pas du premier coup, Lorenzo entra dans la chambre, et dit: «Seigneur, dormez-vous?» Prononcer ces mots et percer le duc de part en part d’un coup de dague, fut une seule et même chose. Cette blessure était mortelle, car elle avait traversé les reins et perforé cette membrane appelée diaphragme, qui, semblable à une ceinture, divise le corps humain en deux parties, l’une supérieure où se trouvent le cœur et les autres organes du sentiment, l’autre inférieure où sont le foie et les organes de la nutrition et de la génération. Le duc, qui dormait ou feignait de dormir, se tenait le visage tourné vers le fond. Il bondit sur le lit en recevant cette blessure, et sortit du côté de la ruelle, cherchant à gagner la porte, et se faisant un bouclier d’un escabeau qu’il avait saisi. Mais Scoronconcolo lui donna une taillade au visage qui lui fendit la tempe et une grande partie de la joue gauche. Lorenzo le repoussa sur le lit et l’y tint renversé en pesant sur lui de tout le poids de son corps; et afin de l’empêcher de crier, lui serra la bouche avec le pouce et l’index de sa main gauche, en lui disant: «Seigneur, n’en doutez pas.» Alors le duc, se débattant comme il pouvait, prit entre ses dents le pouce de Lorenzo et le serra avec une telle rage que Lorenzo tombant sur lui appela Scoronconcolo à son aide. Celui-ci courait d’un côté et de l’autre, et il ne pouvait atteindre le duc sans blesser du même coup Lorenzo, que le duc tenait étroitement embrassé. Scoronconcolo essaya d’abord de faire passer son épée entre les jambes de Lorenzo, sans autre résultat que de piquer le matelas; enfin il prit un couteau qu’il avait par hasard sur lui, et l’ayant fixé dans le cou de la victime, il appuya si fort que le duc fut égorgé. Après sa mort, ils lui firent encore quelques blessures qui versèrent tant de sang que la chambre en devint comme un lac. C’est une chose à remarquer, que pendant tout ce temps, où il était tenu par Lorenzo et où il voyait Scoronconcolo tourner et se démener pour le tuer, le duc ne poussa ni un cri ni une plainte, et ne lâcha point ce doigt qu’il serrait entre ses dents avec fureur. En mourant, il avait glissé à terre; ses meurtriers le relevèrent tout souillé de sang, et l’ayant posé sur le lit, ils recouvrirent son corps avec la tenture qu’il avait fermée lui-même avant de s’endormir ou d’en faire semblant. On a supposé qu’il s’était ainsi enfermé à dessein, parce que, sachant bien qu’il était incapable d’en user convenablement avec cette Catherine qu’il attendait, laquelle passait pour une personne savante et d’esprit, il voulait éviter, par ce moyen, les préliminaires et belles paroles. Lorenzo, lorsqu’il vit le duc en l’état qu’il souhaitait, tant pour s’assurer qu’on n’avait rien entendu que pour se reposer et reprendre ses esprits, car il se sentait rompu et accablé de fatigue, se mit à l’une des fenêtres qui donnaient sur la Via Larga. Quelques personnes de la maison avaient entendu du bruit et des trépignements de pieds, entre autres madame Marie, mère du seigneur Cosme; mais nul ne s’en était ému, car depuis longtemps, et par précaution, Lorenzo avait pris l’habitude d’amener dans cette chambre, comme font parfois les mauvais plaisants, une troupe de gens qui feignaient de se quereller et couraient çà et là criant: «Frappe-le! tue-le! Ah! traître, tu m’as tué!» et autres vociférations semblables.