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Aurélia — en 20 minutes

Aurélia — en 20 minutes
1Ceci n'est pas un résumé : ce sont des extraits authentiques d'Aurélia, cousus bout à bout pour suivre l'arc du récit. Dans les toutes dernières années de sa vie, Nerval y transcrit la traversée de sa propre folie — la perte d'une femme aimée, qu'il nomme Aurélia, les rêves prémonitoires, les visions cosmiques et la hantise du double qui l'assaillent, jusqu'à une forme de réconciliation avec lui-même.

2Le Rêve est une seconde vie. Je n'ai pu percer sans frémir ces portes d'ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible. Les premiers instants du sommeil sont l'image de la mort ; un engourdissement nébuleux saisit notre pensée, et nous ne pouvons déterminer l'instant précis où le moi, sous une autre forme continue l'œuvre de l'existence. C'est un souterrain vague qui s'éclaire peu à peu et où se dégagent de l'ombre et de la nuit les pâles figures gravement immobiles qui habitent le séjour des limbes. Puis le tableau se forme, une clarté nouvelle illumine et fait jouer ces apparitions bizarres ; le monde des Esprits s'ouvre pour nous.
3Cette Vita nuova a eu pour moi deux phases. Voici les notes qui se rapportent à la première. - Une dame que j'avais aimée longtemps et que j'appellerai du nom d'Aurélia, était perdue pour moi. Peu importe les circonstances de cet événement qui devait avoir une si grande influence sur ma vie. Chacun peut chercher dans ses souvenirs l'émotion la plus navrante, le coup le plus terrible frappé sur l'âme par le destin ; il faut alors se résoudre à mourir ou à vivre : - je dirai plus tard pourquoi je n'ai pas choisi la mort. Condamné par celle que j'aimais, coupable d'une faute dont je n'espérais plus le pardon, il ne me restait qu'à me jeter dans les enivrements vulgaires ; j'affectai la joie et l'insouciance, je courus le monde, follement épris de la variété et du caprice ; j'aimais surtout les costumes et les mœurs bizarres des populations lointaines, il me semblait que je déplaçais ainsi les conditions du bien et du mal ; les termes, pour ainsi dire, de ce qui est sentiment pour nous autres Français. - Quelle folie, me disais-je, d'aimer ainsi d'un amour platonique une femme qui ne vous aime plus. Ceci est la faute de mes lectures ; j'ai pris au sérieux les inventions des poètes, et je me suis fait une Laure ou une Béatrix d'une personne ordinaire de notre siècle…
4Des années d'errance et d'amours factices suivent. Un jour pourtant, dans une autre ville, Aurélia lui tend la main.
5Un hasard les fit connaître l'une à l'autre, et la première eut occasion, sans doute, d'attendrir à mon égard celle qui m'avait exilé de son cœur. De sorte qu'un jour, me trouvant dans une société dont elle faisait partie, je la vis venir à moi et me tendre la main. Comment interpréter cette démarche et le regard profond et triste dont elle accompagna son salut ? J'y crus voir le pardon du passé ; l'accent divin de la pitié donnait aux simples paroles qu'elle m'adressa une valeur inexprimable, comme si quelque chose de la religion se mêlait aux douceurs d'un amour jusque-là profane, et lui imprimait le caractère de l'éternité.
6Un devoir impérieux me forçait de retourner à Paris, mais je pris aussitôt la résolution de n'y rester que peu de jours et de revenir près de mes deux amies. La joie et l'impatience me donnèrent alors une sorte d'étourdissement qui se compliquait du soin des affaires que j'avais à terminer. Un soir, vers minuit, je remontais un faubourg où se trouvait ma demeure, lorsque, levant les yeux par hasard, je remarquai le numéro d'une maison éclairé par un réverbère. Ce nombre était celui de mon âge. Aussitôt, en baissant les yeux, je vis devant moi une femme au teint blême, aux yeux caves, qui me semblait avoir les traits d'Aurélia. Je me dis : c'est sa mort ou la mienne qui m'est annoncée ! Mais je ne sais pourquoi j'en restai à la dernière supposition, et je me frappai de cette idée, que ce devait être le lendemain à la même heure.
7Le lendemain, il erre dans Paris, guettant l'heure fatale au milieu de ses amis. Le soir venu, un rêve prend la suite de cette veille hallucinée — et un double mystérieux, croisé cette nuit-là, viendra hanter tout le récit.
8Un soir, je crus avec certitude être transporté sur les bords du Rhin. En face de moi se trouvaient des rocs sinistres dont la perspective s'ébauchait dans l'ombre. J'entrai dans une maison riante, dont un rayon du soleil couchant traversait gaiement les contrevents verts que festonnait la vigne. Il me semblait que je rentrais dans une demeure connue, celle d'un oncle maternel, peintre flamand, mort depuis plus d'un siècle. Les tableaux ébauchés étaient suspendus çà et là ; l'un d'eux représentait la fée célèbre de ce rivage. Une vieille servante, que j'appelai Marguerite et qu'il me semblait connaître depuis l'enfance, me dit : "N'allez-vous pas vous mettre sur le lit ? car vous venez de loin, et votre oncle rentrera tard ; on vous réveillera pour souper." Je m'étendis sur un lit à colonnes drapé de perse à grandes fleurs rouges. Il y avait en face de moi une horloge rustique accrochée au mur, et sur cette horloge un oiseau qui se mit à parler comme une personne. Et j'avais l'idée que l'âme de mon aïeul était dans cet oiseau ; mais je ne m'étonnais pas plus de son langage et de sa forme que de me voir transporté comme d'un siècle en arrière. - Cependant la nuit s'épaississait peu à peu, et les aspects, les sons et le sentiment des lieux se confondaient dans mon esprit somnolent ; je crus tomber dans un abîme qui traversait le globe. Je me sentais emporté sans souffrance par un courant de métal fondu, et mille fleuves pareils, dont les teintes indiquaient les différences chimiques, sillonnaient le sein de la terre comme les vaisseaux et les veines qui serpentent parmi les lobes du cerveau. Une clarté blanchâtre s'infiltrait peu à peu dans ces conduits, et je vis enfin s'élargir, ainsi qu'une vaste coupole, un horizon nouveau où se traçaient des îles entourées de flots lumineux. Je me trouvai sur une côte éclairée de ce jour sans soleil, et je vis un vieillard qui cultivait la terre.
9Le vieillard le conduit vers une demeure où se tient un étrange banquet de famille, vivants et morts confondus.
10J'entrai dans une vaste salle où beaucoup de personnes étaient réunies. Partout je retrouvais des figures connues. Les traits des parents morts que j'avais pleurés se trouvaient reproduits dans d'autres qui, vêtus de costumes plus anciens, me faisaient le même accueil paternel. Ils paraissaient s'être assemblés pour un banquet de famille. Un de ces parents vint à moi et m'embrassa tendrement. Il portait un costume ancien dont les couleurs semblaient pâlies, et sa figure souriante, sous ses cheveux poudrés, avait quelque ressemblance avec la mienne. C'était mon oncle. Il me fit placer près de lui, et une sorte de communication s'établit entre nous ; car je ne puis dire que j'entendisse sa voix ; seulement, à mesure que ma pensée se portait sur un point, l'explication m'en devenait claire aussitôt, et les images se précisaient devant mes yeux comme des peintures animées. - Cela est donc vrai, disais-je avec ravissement, nous sommes immortels et nous conservons ici les images du monde que nous avons habité. Quel bonheur de songer que tout ce que nous avons aimé existera toujours autour de nous ! … J'étais bien fatigué de la vie ! - Ne te hâte pas, dit-il, de te réjouir, car tu appartiens encore au monde d'en haut et tu as à supporter de rudes années d'épreuves. Le séjour qui t'enchante a lui-même ses douleurs, ses luttes et ses dangers. La terre où nous avons vécu est toujours le théâtre où se nouent et se dénouent nos destinées ; nous sommes les rayons du feu central qui l'anime et qui déjà s'est affaibli…
11Cette idée me devint aussitôt sensible et, comme si les murs de la salle se fussent ouverts sur des perspectives infinies, il me semblait voir une chaîne non interrompue d'hommes et de femmes en qui j'étais et qui étaient moi-même; les costumes de tous les peuples, les images de tous les pays apparaissaient distinctement à la fois, comme si mes facultés d'attention s'étaient multipliées sans se confondre, par un phénomène d'espace analogue à celui du temps qui concentre un siècle d'action dans une minute de rêve. Mon étonnement s'accrut en voyant que cette immense énumération se composait seulement des personnes qui se trouvaient dans la salle et dont j'avais vu les images se diviser et se combiner en mille aspects fugitifs. - Nous sommes sept, dis-je à mon oncle. - C'est en effet, dit-il, le nombre typique de chaque famille humaine, et, par extension, sept fois sept, et davantage.
12Des mois passent. Un rêve heureux, peuplé de treilles et de fleurs, se change soudain en cimetière. Le narrateur comprend alors ce qu'il annonçait.
13Ce rêve si heureux à son début me jeta dans une grande perplexité. Que signifiait-il ? Je ne le sus que plus tard. Aurélia était morte.
14Je n'eus d'abord que la nouvelle de sa maladie. Par suite de l'état de mon esprit, je ne ressentis qu'un vague chagrin mêlé d'espoir. Je croyais moi-même n'avoir que peu de temps à vivre, et j'étais désormais assuré de l'existence d'un monde où les cœurs aimants se retrouvent. D'ailleurs elle m'appartenait bien plus dans sa mort que dans sa vie… Egoïste pensée que ma raison devait payer plus tard par d'amers regrets.
15Recueilli dans une maison de santé au grand air, il couvre les murs de fresques à la gloire d'Aurélia divinisée, puis rechute dans une immense cosmogonie intérieure — races primitives, déluges, empires disparus — qu'il croit revivre nuit après nuit. Une chute, près du cimetière où elle est ensevelie, ravive tout : il se croit près de mourir, et voit alors reparaître l'Esprit qui l'avait menacé jadis.
16Le même Esprit qui m'avait menacé, lorsque j'entrais dans la demeure de ces familles pures qui habitaient les hauteurs de la Ville mystérieuse, - passa devant moi, non plus dans ce costume blanc qu'il portait jadis, ainsi que ceux de sa race, mais vêtu en prince d'Orient.
17Je m'élançai vers lui, le menaçant, mais il se tourna tranquillement vers moi. O terreur ! ô colère ! c'était mon visage, c'était toute ma forme idéalisée et grandie…
18Le double vient de se révéler : c'est lui-même, magnifié. De cette découverte naît une méditation obsédante.
19Une idée terrible me vint : "L'homme est double", me dis-je. "Je sens deux hommes en moi", a écrit un Père de l'Eglise. - Le concours de deux âmes a déposé ce germe mixte dans un corps qui lui-même offre à la vue deux portions similaires reproduites dans tous les organes de sa structure. Il y a en tout homme un spectateur et un acteur, celui qui parle et celui qui répond. Les Orientaux ont vu là deux ennemis : le bon et le mauvais génie. "Suis-je le bon ? suis-je le mauvais ? me disais-je. En tout cas, l'autre m'est hostile… Qui sait s'il n'y a pas telle circonstance ou tel âge où ces deux esprits se séparent ? Attachés au même corps tous deux par une affinité matérielle, peut-être l'un est-il promis à la gloire et au bonheur, l'autre à l'anéantissement ou à la souffrance éternelle ?" Un éclair fatal traversa tout à coup cette obscurité… Aurélia n'était plus à moi ! …

20Une seconde fois perdue !
21Tout est fini, tout est passé ! C'est moi maintenant qui dois mourir et mourir sans espoir. - Qu'est-ce donc que la mort ? Si c'était le néant… Plût à Dieu ! Mais Dieu lui-même ne peut faire que la mort soit le néant.
22Elle, pourtant, croyait à Dieu, et j'ai surpris un jour le nom de Jésus sur ses lèvres. Il en coulait si doucement que j'en ai pleuré. O mon Dieu ! cette larme, cette larme… Elle est séchée depuis si longtemps ! Cette larme, mon Dieu ! rendez-la-moi !
23Un ami très cher, qu'il visite malade dans un hospice, lui raconte alors une extase qu'il a connue au plus fort de la souffrance.
24Ce qu'il me raconta ensuite est impossible à rendre : un rêve sublime dans les espaces les plus vagues de l'infini, une conversation avec un être à la fois différent et participant de lui-même, et à qui, se croyant mort, il demandait où était Dieu. "Mais Dieu est partout, lui répondait son esprit ; il est en toi-même et en tous. Il te juge, il t'écoute, il te conseille ; c'est toi et moi qui pensons et rêvons ensemble, - et nous ne nous sommes jamais quittés, et nous sommes éternels !"
25Rongé par le remords, il se persuade qu'il a préféré la créature au créateur, et qu'un pardon reste possible s'il s'humilie. Un jour, il se joint au convoi funèbre d'un inconnu pour se rendre au cimetière où elle est ensevelie.
26Je cherchai longtemps la tombe d'Aurélia, et je ne pus la retrouver. Les dispositions du cimetière avaient été changées, peut-être aussi ma mémoire était-elle égarée… Il me semblait que ce hasard, cet oubli, ajoutaient encore à ma condamnation. - Je n'osai pas dire aux gardiens le nom d'une morte sur laquelle je n'avais religieusement aucun droit… Mais je me souvins que j'avais chez moi l'indication précise de la tombe, et j'y courus, le cœur palpitant, la tête perdue. Je l'ai dit déjà : j'avais entouré mon amour de superstitions bizarres. - Dans un petit coffret qui lui avait appartenu, je conservais sa dernière lettre. Oserai-je avouer encore que j'avais fait de ce coffret une sorte de reliquaire qui me rappelait de longs voyages où sa pensée m'avait suivi : une rose cueillie dans les jardins de Schoubrah, un morceau de bandelette rapportée d'Egypte, des feuilles de laurier cueillies dans la rivière de Beyrouth, deux petits cristaux dorés, des mosaïques de Sainte-Sophie, un grain de chapelet, que sais-je encore ? … enfin le papier qui m'avait été donné le jour où la tombe fut creusée, afin que je pusse la retrouver… Je rougis, je frémis en dispersant ce fol assemblage.
27Il erre encore de rêve en rêve à la poursuite d'un signe, jusqu'à une nuit où, désespéré, il entre prier dans une église.
28Désespéré, je me dirigeai en pleurant vers Notre-Dame de Lorette, où j'allai me jeter au pied de l'autel de la Vierge, demandant pardon pour mes fautes. Quelque chose en moi me disait : La Vierge est morte et tes prières sont inutiles. J'allai me mettre à genoux aux dernières places du chœur, et je fis glisser de mon doigt une bague d'argent dont le chaton portait gravés ces trois mots arabes : Allah ! Mohamed ! Ali ! Aussitôt plusieurs bougies s'allumèrent dans le chœur, et l'on commença un office auquel je tentai de m'unir en esprit. Quand on en fut à l'Ave Maria, le prêtre s'interrompit au milieu de l'oraison et recommença sept fois sans que je pusse retrouver dans ma mémoire les paroles suivantes. On termina ensuite la prière, et le prêtre fit un discours qui me semblait faire allusion à moi seul. Quand tout fut éteint je me levai et je sortis, me dirigeant vers les Champs-Elysées.
29Le désespoir le pousse alors vers la Seine.
30Arrivé sur la place de la Concorde, ma pensée était de me détruire. A plusieurs reprises je me dirigeai vers la Seine, mais quelque chose m'empêchait d'accomplir mon dessein. Les étoiles brillaient dans le firmament. Tout à coup il me sembla qu'elles venaient de s'éteindre à la fois comme les bougies que j'avais vues à l'église. Je crus que les temps étaient accomplis, et que nous touchions à la fin du monde annoncée dans l'Apocalypse de saint Jean. Je croyais voir un soleil noir dans le ciel désert et un globe rouge de sang au-dessus des Tuileries. Je me dis : "La nuit éternelle commence, et elle va être terrible. Que va-t-il arriver quand les hommes s'apercevront qu'il n'y a plus de soleil ?" Je revins par la rue Saint-Honoré, et je plaignais les paysans attardés que je rencontrais. Arrivé vers le Louvre, je marchai jusqu'à la place, et là un spectacle étrange m'attendait. A travers des nuages rapidement chassés par le vent, je vis plusieurs lunes qui passaient avec une grande rapidité. Je pensai que la terre était sortie de son orbite et qu'elle errait dans le firmament comme un vaisseau démâté, se rapprochant ou s'éloignant des étoiles qui grandissaient ou diminuaient tour à tour. Pendant deux ou trois heures, je contemplai ce désordre et je finis par me diriger du côté des halles.
31Recueilli par des amis, conduit dans un hospice puis dans une maison de santé hors de Paris, il finit par se reconnaître parmi les aliénés.
32Je compris, en me voyant parmi les aliénés, que tout n'avait été pour moi qu'illusions jusque-là. Toutefois les promesses que j'attribuais à la déesse Isis me semblaient se réaliser par une série d'épreuves que j'étais destiné à subir. Je les acceptai donc avec résignation.
33Les jours passent, faits de rêveries cosmiques et de conversations mystiques avec ses compagnons d'infortune. Une nuit, un rêve plus doux que les autres lui apporte enfin une forme de consolation.
34Pendant mon sommeil, j'eus une vision merveilleuse. Il me semblait que la déesse m'apparaissait, me disant : "Je suis la même que Marie, la même que ta mère, la même aussi que sous toutes les formes tu as toujours aimée. A chacune de tes épreuves j'ai quitté l'un des masques dont je voile mes traits, et bientôt tu me verras telle que je suis." Un verger délicieux sortait des nuages derrière elle, une lumière douce et pénétrante éclairait ce paradis, et cependant je n'entendais que sa voix, mais je me sentais plongé dans une ivresse charmante.
35Il se prend d'affection pour un jeune malade, ancien soldat muet et immobile, en qui il voit un confesseur silencieux placé aux portes de la vie et de la mort ; il tente sur lui un magnétisme fraternel. Cette nuit-là, un rêve vient le récompenser.
36Cette nuit-là j'eus un rêve délicieux, le premier depuis bien longtemps. J'étais dans une tour, si profonde du côté de la terre et si haute du côté du ciel, que toute mon existence semblait devoir se consumer à monter et descendre. Déjà mes forces s'étaient épuisées, et j'allais manquer de courage, quand une porte latérale vint à s'ouvrir ; un esprit se présente et me dit : "Viens, frère ! … " Je ne sais pourquoi il me vint à l'idée qu'il s'appelait Saturnin. Il avait les traits du pauvre malade, mais transfigurés et intelligents. Nous étions dans une campagne éclairée des feux des étoiles ; nous nous arrêtâmes à contempler ce spectacle, et l'esprit étendit sa main sur mon front comme je l'avais fait la veille en cherchant à magnétiser mon compagnon ; aussitôt une des étoiles que je voyais au ciel se mit à grandir, et la divinité de mes rêves m'apparut souriante, dans un costume presque indien, telle que je l'avais vue autrefois. Elle marcha entre nous deux, et les prés verdissaient, les fleurs et les feuillages s'élevaient de terre sur la trace de ses pas… Elle me dit : "L'épreuve à laquelle tu étais soumis est venue à son terme; ces escaliers sans nombre que tu te fatiguais à descendre ou à gravir, étaient les liens mêmes des anciennes illusions qui embarrassaient ta pensée. Il fallait que ton vœu lui fût porté par une âme simple et dégagée des liens de la terre. Celle-là s'est rencontrée près de toi, et c'est pourquoi il m'est permis à moi-même de venir et de t'encourager." La joie que ce rêve répandit dans mon esprit me procura un réveil délicieux.
37Les nuits suivantes se peuplent d'un long poème intérieur, les « Mémorables », où le rêve se fait chant.
38Sur un pic élancé de l’Auvergne a retenti la chanson des pâtres. Pauvre Marie ! reine des cieux ! c’est à toi qu’ils s’adressent pieusement. Cette mélodie rustique a frappé l’oreille des corybantes. Ils sortent, en chantant à leur tour, des grottes secrètes où l’Amour leur fit des abris. — Hosannah ! paix à la terre et gloire aux cieux !
39Sur les montagnes de l’Himalaya une petite fleur est née — Ne m’oubliez pas ! — Le regard chatoyant d’une étoile s’est fixé un instant sur elle, et une réponse s’est fait entendre dans un doux langage étranger. — Myosotis !
40Cette nuit, le bon Saturnin m’est venu en aide, et ma grande amie a pris place à mes côtés sur sa cavale blanche caparaçonnée d’argent. Elle m’a dit : « — Courage, frère ! car c’est la dernière étape. » Et ses grands yeux dévoraient l’espace, et elle faisait voler dans l’air sa longue chevelure imprégnée des parfums de l’Yémen.
41Je sors d’un rêve bien doux : j’ai revu celle que j’avais aimée transfigurée et radieuse. Le ciel s’est ouvert dans toute sa gloire, et j’y ai lu le mot pardon signé du sang de Jésus-Christ.
42Des semaines passent. Le jeune soldat, qui refusait jusque-là de parler ou de se nourrir, certain d'être déjà mort, finit par rouvrir les yeux.
43Le pauvre garçon de qui la vie intelligente s’était si singulièrement retirée recevait des soins qui triomphaient peu à peu de sa torpeur. Ayant appris qu’il était né à la campagne, je passais des heures entières à lui chanter d’anciennes chansons de village, auxquelles je cherchais à donner l’expression la plus touchante. J’eus le bonheur de voir qu’il les entendait et qu’il répétait certaines parties de ces chants. Un jour, enfin, il ouvrit les yeux un seul instant, et je vis qu’ils étaient bleus comme ceux de l’Esprit qui m’était apparu en rêve. Un matin, à quelques jours de là, il tint ses yeux grands ouverts et ne les ferma plus. Il se mit aussitôt à parler, mais seulement par intervalle, et me reconnut, me tutoyant et m’appelant frère. Cependant, il ne voulait pas davantage se résoudre à manger. Un jour, revenant du jardin, il me dit : « — J’ai soif. » J’allai lui chercher à boire ; le verre toucha ses lèvres sans qu’il pût avaler. — Pourquoi, lui dis-je, ne veux-tu pas manger et boire comme les autres ? — C’est que je suis mort, dit-il ; j’ai été enterré dans tel cimetière, à telle place… — Et maintenant, où crois-tu être ? — En purgatoire, j’accomplis mon expiation.
44Telles sont les idées bizarres que donnent ces sortes de maladies ; je reconnus en moi-même que je n’avais pas été loin d’une si étrange persuasion. Les soins que j’avais reçus m’avaient déjà rendu à l’affection de ma famille et de mes amis, et je pouvais juger plus sainement le monde d’illusions où j’avais quelque temps vécu. Toutefois, je me sens heureux des convictions que j’ai acquises, et je compare cette série d’épreuves que j’ai traversées à ce qui, pour les anciens, représentait l’idée d’une descente aux enfers.