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Recueil de 1854 : douze sonnets, dont le cycle en cinq parties du Christ aux oliviers, où un poète veuf et inconsolé convoque dieux antiques, Christ et figures de l'amour perdu, d'El Desdichado aux Vers dorés.
1Je suis le ténébreux, — le veuf, — l’inconsolé,
2Le prince d’Aquitaine à la tour abolie :
3Ma seule étoile est morte, — et mon luth constellé
4Porte le Soleil noir de la Mélancolie.
5Dans la nuit du tombeau, toi qui m’as consolé,
6Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie,
7La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé,
8Et la treille où le pampre à la rose s’allie.
9Suis-je Amour ou Phébus ?… Lusignan ou Biron ?
10Mon front est rouge encor du baiser de la reine ;
11J’ai rêvé dans la grotte où nage la syrène…
12Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron :
13Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée
14Les soupirs de la sainte et les cris de la fée.
15Je pense à toi, Myrtho, divine enchanteresse,
16Au Pausilippe altier, de mille feux brillant,
17À ton front inondé des clartés d’Orient,
18Aux raisins noirs mêlés avec l’or de ta tresse.
19C’est dans ta coupe aussi que j’avais bu l’ivresse,
20Et dans l’éclair furtif de ton œil souriant,
21Quand aux pieds d’Iacchus on me voyait priant,
22Car la Muse m’a fait l’un des fils de la Grèce.
23Je sais pourquoi là-bas le volcan s’est rouvert…
24C’est qu’hier tu l’avais touché d’un pied agile,
25Et de cendres soudain l’horizon s’est couvert.
26Depuis qu’un duc normand brisa tes dieux d’argile,
27Toujours, sous les rameaux du laurier de Virgile,
28Le pâle Hortensia s’unit au Myrthe vert !
29Le dieu Kneph en tremblant ébranlait l’univers :
30Isis, la mère, alors se leva sur sa couche,
31Fit un geste de haine à son époux farouche,
32Et l’ardeur d’autrefois brilla dans ses yeux verts.
33« Le voyez-vous, dit-elle, il meurt, ce vieux pervers,
34Tous les frimas du monde ont passé par sa bouche,
35Attachez son pied tors, éteignez son œil louche,
36C’est le dieu des volcans et le roi des hivers !
37L’aigle a déjà passé, l’esprit nouveau m’appelle,
38J’ai revêtu pour lui la robe de Cybèle…
39C’est l’enfant bien-aimé d’Hermès et d’Osiris ! »
40La Déesse avait fui sur sa conque dorée,
41La mer nous renvoyait son image adorée,
42Et les cieux rayonnaient sous l’écharpe d’Iris.
43Tu demandes pourquoi j’ai tant de rage au cœur
44Et sur un col flexible une tête indomptée ;
45C’est que je suis issu de la race d’Antée,
46Je retourne les dards contre le dieu vainqueur.
47Oui, je suis de ceux-là qu’inspire le Vengeur,
48Il m’a marqué le front de sa lèvre irritée,
49Sous la pâleur d’Abel, hélas ! ensanglantée,
50J’ai parfois de Caïn l’implacable rougeur !
51Jéhovah ! le dernier, vaincu par ton génie,
52Qui, du fond des enfers, criait : « Ô tyrannie ! »
53C’est mon aïeul Bélus ou mon père Dagon…
54Ils m’ont plongé trois fois dans les eaux du Cocyte,
55Et protégeant tout seul ma mère Amalécyte,
56Je ressème à ses pieds les dents du vieux dragon.
57La connais-tu, Dafné, cette ancienne romance,
58Au pied du sycomore, ou sous les lauriers blancs,
59Sous l’olivier, le myrthe ou les saules tremblants,
60Cette chanson d’amour… qui toujours recommence !
61Reconnais-tu le Temple, au péristyle immense,
62Et les citrons amers où s’imprimaient tes dents ?
63Et la grotte, fatale aux hôtes imprudents,
64Où du dragon vaincu dort l’antique semence.
65Ils reviendront ces dieux que tu pleures toujours !
66Le temps va ramener l’ordre des anciens jours ;
67La terre a tressailli d’un souffle prophétique…
68Cependant la sibylle au visage latin
69Est endormie encor sous l’arc de Constantin :
70— Et rien n’a dérangé le sévère portique.
71La Treizième revient… C’est encor la première ;
72Et c’est toujours la seule, — ou c’est le seul moment :
73Car es-tu reine, ô toi ! la première ou dernière ?
74Es-tu roi, toi le seul ou le dernier amant ?…
75Aimez qui vous aima du berceau dans la bière ;
76Celle que j’aimai seul m’aime encor tendrement :
77C’est la mort — ou la morte… Ô délice ! ô tourment !
78La rose qu’elle tient, c’est la Rose trémière.
79Sainte napolitaine aux mains pleines de feux,
80Rose au cœur violet, fleur de sainte Gudule :
81As-tu trouvé ta croix dans le désert des cieux ?
82Roses blanches, tombez ! vous insultez nos dieux :
83Tombez fantômes blancs de votre ciel qui brûle :
84— La sainte de l’abîme est plus sainte à mes yeux !
85Dieu est mort ! le ciel est vide…
86Pleurez ! enfants, vous n’avez plus de père !
88Quand le Seigneur, levant au ciel ses maigres bras,
89Sous les arbres sacrés, comme font les poëtes,
90Se fut longtemps perdu dans ses douleurs muettes,
91Et se jugea trahi par des amis ingrats ;
92Il se tourna vers ceux qui l’attendaient en bas
93Rêvant d’être des rois, des sages, des prophètes…
94Mais engourdis, perdus dans le sommeil des bêtes,
95Et se prit à crier : « Non, Dieu n’existe pas ! »
96Ils dormaient. « Mes amis, savez-vous la nouvelle ?
97J’ai touché de mon front à la voûte éternelle ;
98Je suis sanglant, brisé, souffrant pour bien des jours !
99Frères, je vous trompais : Abîme ! abîme ! abîme !
100Le dieu manque à l’autel, où je suis la victime…
101Dieu n’est pas ! Dieu n’est plus ! » Mais ils dormaient toujours !
102Il reprit : « Tout est mort ! J’ai parcouru les mondes ;
103Et j’ai perdu mon vol dans leurs chemins lactés,
104Aussi loin que la vie, en ses veines fécondes,
105Répand des sables d’or et des flots argentés :
106Partout le sol désert côtoyé par des ondes,
107Des tourbillons confus d’océans agités…
108Un souffle vague émeut les sphères vagabondes,
109Mais nul esprit n’existe en ces immensités.
110En cherchant l’œil de Dieu, je n’ai vu qu’un orbite
111Vaste, noir et sans fond ; d’où la nuit qui l’habite
112Rayonne sur le monde et s’épaissit toujours ;
113Un arc-en-ciel étrange entoure ce puits sombre,
114Seuil de l’ancien chaos dont le néant est l’ombre,
115Spirale, engloutissant les Mondes et les Jours ! »
116« Immobile Destin, muette sentinelle,
117Froide Nécessité !… Hasard qui t’avançant,
118Parmi les mondes morts sous la neige éternelle,
119Refroidis, par degrés, l’univers pâlissant,
120Sais-tu ce que tu fais, puissance originelle,
121De tes soleils éteints, l’un l’autre se froissant…
122Es-tu sûr de transmettre une haleine immortelle,
123Entre un monde qui meurt et l’autre renaissant ?…
124Ô mon père ! est-ce toi que je sens en moi-même ?
125As-tu pouvoir de vivre et de vaincre la mort ?
126Aurais-tu succombé sous un dernier effort
127De cet ange des nuits que frappa l’anathème…
128Car je me sens tout seul à pleurer et souffrir,
129Hélas ! et si je meurs, c’est que tout va mourir ! »
130Nul n’entendait gémir l’éternelle victime,
131Livrant au monde en vain tout son cœur épanché ;
132Mais prêt à défaillir et sans force penché,
133Il appela le seul — éveillé dans Solyme :
134« Judas ! lui cria-t-il, tu sais ce qu’on m’estime,
135Hâte-toi de me vendre, et finis ce marché :
136Je suis souffrant, ami ! sur la terre couché…
137Viens ! ô toi qui, du moins, as la force du crime ! »
138Mais Judas s’en allait mécontent et pensif,
139Se trouvant mal payé, plein d’un remords si vif
140Qu’il lisait ses noirceurs sur tous les murs écrites…
141Enfin Pilate seul, qui veillait pour César,
142Sentant quelque pitié, se tourna par hasard :
143« Allez chercher ce fou ! » dit-il aux satellites.
144C’était bien lui, ce fou, cet insensé sublime…
145Cet Icare oublié qui remontait les cieux,
146Ce Phaéton perdu sous la foudre des dieux,
147Ce bel Atys meurtri que Cybèle ranime !
148L’augure interrogeait le flanc de la victime,
149La terre s’enivrait de ce sang précieux…
150L’univers étourdi penchait sur ses essieux,
151Et l’Olympe un instant chancela vers l’abîme.
152« Réponds ! criait César à Jupiter Ammon,
153Quel est ce nouveau dieu qu’on impose à la terre ?
154Et, si ce n’est un dieu, c’est au moins un démon… »
155Mais l’oracle invoqué pour jamais dut se taire ;
156Un seul pouvait au monde expliquer ce mystère :
157— Celui qui donna l’âme aux enfants du limon.
158Eh quoi ! tout est sensible !
160Homme, libre penseur ! te crois-tu seul pensant
161Dans ce monde où la vie éclate en toute chose ?
162Des forces que tu tiens ta liberté dispose,
163Mais de tous tes conseils l’univers est absent.
164Respecte dans la bête un esprit agissant :
165Chaque fleur est une âme à la Nature éclose ;
166Un mystère d’amour dans le métal repose ;
167« Tout est sensible ! » Et tout sur ton être est puissant.
168Crains, dans le mur aveugle, un regard qui t’épie :
169À la matière même un verbe est attaché…
170Ne la fais pas servir à quelque usage impie !
171Souvent dans l’être obscur habite un Dieu caché ;
172Et comme un œil naissant couvert par ses paupières,
173Un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres !