1Les Filles du feu (1854) réunit huit textes que Gérard de Nerval avait fait paraître séparément dans les années 1830 et 1840 avant de les rassembler : une préface, une lettre-dédicace « À Alexandre Dumas », puis les nouvelles Sylvie, les Chansons et Légendes du Valois, Jemmy O'Dougherty, Octavie, Isis et Émilie. Sylvie, souvenir d'enfance dans le Valois où se superposent trois figures féminines — l'actrice Aurélie, la paysanne Sylvie, la religieuse Adrienne —, en est le joyau et forme l'essentiel de cette traversée, complétée par un aperçu d'Octavie, l'une des autres « filles du feu » du recueil.
2Je sortais d'un théâtre où, tous les soirs, je paraissais aux avant-scènes en grande tenue de soupirant.
3Quelquefois, tout était plein ; quelquefois, tout était vide. Peu m'importait d'arrêter mes regards sur un parterre peuplé seulement d'une trentaine d'amateurs forcés, sur des loges garnies de bonnets ou de toilettes surannées, — ou bien de faire partie d'une salle animée et frémissante, couronnée à tous ses étages de toilettes fleuries, de bijoux étincelants et de visages radieux. Indifférent au spectacle de la salle, celui du théâtre ne m'arrêtait guère, — excepté lorsqu'à la seconde ou à la troisième scène d'un maussade chef-d'œuvre d'alors, une apparition bien connue illuminait l'espace vide, rendant la vie, d'un souffle et d'un mot, à ces vaines figures qui m'entouraient.
4Je me sentais vivre en elle, et elle vivait pour moi seul. Son sourire me remplissait d'une béatitude infinie; la vibration de sa voix si douce et cependant fortement timbrée me faisait tressaillir de joie et d'amour. Elle avait pour moi toutes les perfections, elle répondait à tous mes enthousiasmes, à tous mes caprices, — belle comme le jour aux feux de la rampe qui l'éclairait d'en bas, pâle comme la nuit, quand la rampe baissée la laissait éclairée d'en haut sous les rayons du lustre et la montrait plus naturelle, brillant dans l'ombre de sa seule beauté, comme les Heures divines qui se découpent, avec une étoile au front, sur les fonds bruns des fresques d'Herculanum !
5Chaque soir depuis un an, il vient ainsi contempler une actrice sans jamais chercher à la connaître. Un soir, dans le journal qu'il feuillette machinalement en sortant, deux lignes anodines le frappent.
6Mon regard parcourait vaguement le journal que je tenais encore, et j'y lus ces deux lignes : « Fête du Bouquet provincial. Demain, les archers de Senlis doivent rendre le bouquet à ceux de Loisy. » Ces mots, fort simples, réveillèrent en moi toute une nouvelle série d'impressions : c'était un souvenir de la province depuis longtemps oubliée, un écho lointain des fêtes naïves de la jeunesse.
7Le cor et le tambour résonnaient au loin dans les hameaux et dans les bois; les jeunes filles tressaient des guirlandes et assortissaient, en chantant, des bouquets ornés de rubans. Un lourd chariot, traîné par des bœufs, recevait ces présents sur son passage, et nous, enfants de ces contrées, nous formions le cortège avec nos arcs et nos flèches, nous décorant du titre de chevaliers, — sans savoir alors que nous ne faisions que répéter d'âge en âge une fête druidique, survivant aux monarchies et aux religions nouvelles.
8Rentré chez lui, il ne trouve pas le sommeil ; toute son enfance dans ce pays du Valois lui revient, et avec elle le souvenir d'une fête où, pour la première fois, il a dansé avec deux jeunes filles : Sylvie, sa petite compagne du hameau voisin — et Adrienne.
9Je me représentais un château du temps de Henri IV avec ses toits pointus couverts d'ardoises et sa face rougeâtre aux encoignures dentelées de pierres jaunies, une grande place verte encadrée d'ormes et de tilleuls, dont le soleil couchant perçait le feuillage de ses traits enflammés. Des jeunes filles dansaient en rond sur la pelouse en chantant de vieux airs transmis par leurs mères, et d'un français si naturellement pur que l'on se sentait bien exister dans ce vieux pays du Valois, où, pendant plus de mille ans, a battu le cœur de la France.
10J'étais le seul garçon dans cette ronde, où j'avais amené ma compagne toute jeune encore, Sylvie, une petite fille du hameau voisin, si vive et si fraîche, avec ses yeux noirs, son profil régulier et sa peau légèrement hâlée ! . . . Je n'aimais qu'elle, je ne voyais qu'elle, — jusque-là ! À peine avais-je remarqué, dans la ronde où nous dansions, une blonde, grande et belle, qu'on appelait Adrienne. Tout d'un coup, suivant les règles de la danse, Adrienne se trouva placée seule avec moi au milieu du cercle. Nos tailles étaient pareilles. On nous dit de nous embrasser, et la danse et le chœur tournaient plus vivement que jamais. En lui donnant ce baiser, je ne pus m'empêcher de lui presser la main. Les longs anneaux roulés de ses cheveux d'or effleuraient mes joues. — De ce moment, un trouble inconnu s'empara de moi. La belle devait chanter pour avoir le droit de rentrer dans la danse. On s'assit autour d'elle, et aussitôt, d'une voix fraîche et pénétrante, légèrement voilée, comme celle des filles de ce pays brumeux, elle chanta une de ces anciennes romances, pleines de mélancolie et d'amour, qui racontent toujours les malheurs d'une princesse enfermée dans sa tour par la volonté d'un père qui la punit d'avoir aimé. La mélodie se terminait à chaque stance par ces trilles chevrotants que font valoir si bien les voix jeunes, quand elles imitent par un frisson modulé la voix tremblante des aïeules.
11A mesure qu'elle chantait, l'ombre descendait des grands arbres, et le clair de lune naissant tombait sur elle seule, isolée de notre cercle attentif. — Elle se tut, et personne n'osa rompre le silence. La pelouse était couverte de faibles vapeurs condensées, qui déroulaient leurs blancs flocons sur les pointes des herbes. Nous pensions être en paradis. — Je me levai enfin, courant au parterre du château, où se trouvaient des lauriers, plantés dans de grands vases de faïence peints en camaïeu. Je rapportai deux branches, qui furent tressées en couronne et nouées d'un ruban. Je posai sur la tête d'Adrienne cet ornement, dont les feuilles lustrées éclataient sur ses cheveux blonds aux rayons pâles de la lune. Elle ressemblait à la Béatrice de Dante qui sourit au poète errant sur la lisière des saintes demeures.
12Adrienne se leva. Développant sa taille élancée, elle nous fit un salut gracieux, et rentra en courant dans le château. — C'était, nous dit-on, petite-fille de l'un des descendants d'une famille alliée aux anciens rois de France; le sang des Valois coulait dans ses veines. Pour ce jour de fête, on lui avait permis de se mêler à nos jeux; nous ne devions plus la revoir, car, le lendemain, elle repartit pour un couvent où elle était pensionnaire.
13Quand je revins près de Sylvie, je m'aperçus qu'elle pleurait. La couronne donnée par mes mains à la belle chanteuse était le sujet de ses larmes. Je lui offris d'en aller cueillir une autre; mais elle dit qu'elle n'y tenait nullement, ne la méritant pas. Je voulus en vain me défendre, elle ne me dit plus un seul mot pendant que je la reconduisais chez ses parents.
14Rappelé moi-même à Paris pour y reprendre mes études, j'emportai cette double image d'une amitié tendre tristement rompue, — puis d'un amour impossible et vague, source de pensées douloureuses que la philosophie de collège était impuissante à calmer.
15La figure d'Adrienne resta seule triomphante, — mirage de la gloire et de la beauté, adoucissant ou partageant les heures des sévères études. Aux vacances de l'année suivante, j'appris que cette belle à peine entrevue était consacrée par sa famille à la vie religieuse.
16Trois années passent ainsi, Sylvie oubliée — jusqu'à cette nuit où le journal a réveillé son souvenir.
17Et Sylvie que j'aimais tant, pourquoi l'ai-je oubliée depuis trois ans ?... C'était une bien jolie fille, et la plus belle de Loisy.
18Elle existe, elle, bonne et pure de cœur sans doute. Je revois sa fenêtre où le pampre s'enlace au rosier, la cage de fauvettes suspendue à gauche; j'entends le bruit de ses fuseaux sonores et sa chanson favorite :
19La belle était assise
20Près du ruisseau coulant...
21Elle m'attend encore... Qui l'aurait épousée? elle est si pauvre !
22Dans son village et dans ceux qui l'entourent, de bons paysans en blouse, aux mains rudes, à la face amaigrie, au teint hâlé ! Elle m'aimait seul, moi, le petit Parisien, quand j'allais voir près de Loisy mon pauvre oncle, mort aujourd'hui. Depuis trois ans, je dissipe en seigneur le bien modeste qu'il m'a laissé et qui pouvait suffire à ma vie. Avec Sylvie, je l'aurais conservé. Le hasard m'en rend une partie. Il est temps encore.
23Cette pensée le décide sur l'heure : en pleine nuit, une voiture l'emporte vers Loisy, où il arrive au matin de la fête de l'arc, et où Sylvie retrouve place à ses côtés.
24« Non, c'est moi qu'il a oubliée, dit Sylvie. Nous sommes des gens de village, et Paris est si au-dessus ! »
25Je voulus l'embrasser pour lui fermer la bouche; mais elle me boudait encore, et il fallut que son frère intervînt pour qu'elle m'offrît sa joue d'un air indifférent. Je n'eus aucune joie de ce baiser dont bien d'autres obtenaient la faveur, car, dans ce pays patriarcal où l'on salue tout homme qui passe, un baiser n'est autre chose qu'une politesse entre bonnes gens.
26Une surprise avait été arrangée par les ordonnateurs de la fête. A la fin du repas, on vit s'envoler du fond de la vaste corbeille un cygne sauvage, jusque-là captif sous les fleurs, qui, de ses fortes ailes, soulevant des lacis de guirlandes et de couronnes, finit par les disperser de tous côtés. Pendant qu'il s'élançait joyeux vers les dernières lueurs du soleil, nous rattrapions au hasard les couronnes dont chacun parait aussitôt le front de sa voisine. J'eus le bonheur de saisir une des plus belles, et Sylvie, souriante, se laissa embrasser cette fois plus tendrement que l'autre. Je compris que j'effaçais ainsi le souvenir d'un autre temps. Je l'admirai alors sans partage, elle était devenue si belle ! Ce n'était plus cette petite fille de village que j'avais dédaignée pour une plus grande et plus faite aux grâces du monde. Tout en elle avait gagné : le charme de ses yeux noirs, si séduisants dès son enfance, était devenu irrésistible; sous l'orbite arquée de ses sourcils, son sourire, éclairant tout à coup des traits réguliers et placides, avait quelque chose d'athénien. J'admirais cette physionomie digne de l'art antique au milieu des minois chiffonnés de ses compagnes. Ses mains délicatement allongées, ses bras qui avaient blanchi en s'arrondissant, sa taille dégagée, la faisaient tout autre que je ne l'avais vue. Je ne pus m'empêcher de lui dire combien je la trouvais différente d'elle-même, espérant couvrir ainsi mon ancienne et rapide infidélité.
27Le lendemain matin, il retrouve Sylvie dans sa chambre de Loisy, occupée à sa dentelle ; elle propose une promenade jusqu'à Othys, chez sa grand-tante.
28Je la suivis, montant rapidement l'escalier de bois qui conduisait à la chambre. — O jeunesse, ô vieillesse saintes ! — qui donc eût songé à ternir la pureté d'un premier amour dans ce sanctuaire des souvenirs fidèles? Le portrait d'un jeune homme du bon vieux temps souriait avec ses yeux noirs et sa bouche rose, dans un ovale au cadre doré, suspendu à la tête du lit rustique. Il portait l'uniforme des gardes-chasse de la maison de Condé.
29« O bonne tante, m'écriai-je, que vous étiez jolie ! — Et moi donc ? » dit Sylvie, qui était parvenue à ouvrir le fameux tiroir.
30Elle y avait trouvé une grande robe en taffetas flambé, qui criait du froissement de ses plis.
31« Je veux essayer si cela m'ira, dit-elle. Ah ! je vais avoir l'air d'une vieille fée ! »
32Et déjà Sylvie avait dégrafé sa robe d'indienne et la laissait tomber à ses pieds. La robe étoffée de la vieille tante s'ajusta parfaitement sur la taille mince de Sylvie, qui me dit de l'agrafer.
33« Oh ! les manches plates, que c'est ridicule ! » dit-elle.
34Et, cependant, les sabots garnis de dentelles découvraient admirablement ses bras nus, la gorge s'encadrait dans le pur corsage aux tulles jaunis, aux rubans passés, qui n'avait serré que bien peu les charmes évanouis de la tante.
35« Mais finissez-en ! Vous ne savez donc pas agrafer une robe ? » me disait Sylvie.
36Elle avait l'air de l'accordée de village de Greuze.
37Sylvie fouille encore les tiroirs, à la recherche de poudre pour la coiffure et de bas de soie assortis à la toilette ancienne, avant de rappeler le narrateur, resté en simple chemise, à se costumer à son tour dans les habits de noces du garde-chasse.
38Sylvie m'attendait sur l'escalier, et nous descendîmes tous deux en nous tenant par la main. La tante poussa un cri en se retournant :
39« Ô mes enfants ! » dit-elle.
40Et elle se mit à pleurer, puis sourit à travers ses larmes. C'était l'image de sa jeunesse, cruelle et charmante apparition ! Nous nous assîmes auprès d'elle, attendris et presque graves; puis la gaieté nous revint bientôt, car, le premier moment passé, la bonne vieille ne songea plus qu'à se rappeler les fêtes pompeuses de sa noce. Elle retrouva même dans sa mémoire les chants alternés d'usage alors, qui se répondaient d'un bout à l'autre de la table nuptiale, et le naïf épithalame qui accompagnait les mariés rentrant après la danse. Nous répétions ces strophes si simplement rythmées, avec les hiatus et les assonances du temps; amoureuses et fleuries comme le cantique de l'Ecclésiaste : — nous étions l'époux et l'épouse pour tout un beau matin d'été.
41Les jours suivants ramènent le narrateur à Châalis, où une fête costumée lui fait croire un instant revoir Adrienne, puis au bal de l'aube où Sylvie, épuisée, lui dit : « Vous ne m'aimez plus ! » Il jure de revenir pour toujours — et, le lendemain, une nouvelle promenade à âne vers Châalis ranime d'autres souvenirs d'enfance.
42— Comment peut-on aller si loin ! dit-elle. — Je m'en étonne en vous revoyant. — Oh ! cela se dit ! — Et convenez que vous étiez moins jolie autrefois. — Je n'en sais rien. — Vous souvenez-vous du temps où nous étions enfants et vous la plus grande ?
43— Et vous le plus sage ! — Oh ! Sylvie ! — On nous mettait sur l'âne chacun dans un panier.
44— Et nous ne nous disions pas vous... Te rappelles-tu que tu m'apprenais à pêcher des écrevisses sous les ponts de la Thève et de la Nonette ?
45— Et toi, te souviens-tu de ton frère de lait qui t'a un jour retiré... de l'eau ?
46— Le grand frisé ! c'est lui qui m'avait dit qu'on pouvait la passer, l'eau ! »
47Sur le chemin du retour, il l'entend chanter un vieil air d'opéra italien, appris depuis qu'elle a quitté la dentelle pour la ganterie.
48Sylvie modula quelques sons d'un grand air d'opéra moderne... Elle phrasait !
49Ce n'est déjà plus tout à fait la voix d'autrefois. Le narrateur repart pour Paris, où l'attend Aurélie, l'actrice du premier chapitre. Les années passent : Sylvie se laisse courtiser par un ami d'enfance surnommé le « grand frisé » ; le narrateur, lui, poursuit Aurélie de lettres et d'aveux, l'accompagne même en tournée jusque dans ces mêmes forêts du Valois, sans jamais oser lui dire que son amour est né d'une confusion entre une actrice et une religieuse — jusqu'au jour où il le lui avoue tout entier.
50« Vous ne m'aimez pas ! Vous attendez que je vous dise : La comédienne est la même que la religieuse ; vous cherchez un drame, voilà tout, et le dénouement vous échappe. Allez, je ne vous crois plus ! »
51Cette parole fut un éclair. Ces enthousiasmes bizarres que j'avais ressentis si longtemps, ces rêves, ces pleurs, ces désespoirs et ces tendresses... ce n'était donc pas l'amour? Mais où donc est-il ?
52Le récit se referme sur une dernière page, où le narrateur revient, des années plus tard, dans ces mêmes lieux du Valois.
53TELLES sont les chimères qui charment et égarent au matin de la vie. J'ai essayé de les fixer sans beaucoup d'ordre, mais bien des cœurs me comprendront. Les illusions tombent l'une après l'autre, comme les écorces d'un fruit, et le fruit, c'est l'expérience. Sa saveur est amère ; elle a pourtant quelque chose d'acre qui fortifie, — qu'on me pardonne ce style vieilli. Rousseau dit que le spectacle de la nature console de tout. Je cherche parfois à retrouver mes bosquets de Clarens perdus au nord de Paris, dans les brumes. Tout cela est bien changé !
54Ermenonville! pays où fleurissait encore l'idylle antique, — traduite une seconde fois d'après Gessner ! tu as perdu ta seule étoile, qui chatoyait pour moi d'un double éclat. Tour à tour bleue et rose comme l'astre trompeur d'Aldébaran, c'était Adrienne ou Sylvie, c'étaient les deux moitiés d'un seul amour. L'une était l'idéal sublime, l'autre la douce réalité.
55A Dammartin, l'on n'arrive jamais que le soir. Je vais coucher alors à l'Image saint Jean. Le matin, quand j'ouvre la fenêtre, encadrée de vigne et de roses, je découvre avec ravissement un horizon vert de dix lieues, où les peupliers s'alignent comme des armées. Après avoir rempli mes poumons de l'air si pur qu'on respire sur ces plateaux, je descends gaiement et je vais faire un tour chez le pâtissier. « Te voilà, grand frisé ! — Te voilà, petit Parisien ! » Nous nous donnons les coups de poing amicaux de l'enfance, puis je gravis un certain escalier où les joyeux cris de deux enfants accueillent ma venue. Le sourire athénien de Sylvie illumine ses traits charmés. Je me dis : « Là était le bonheur peut-être; cependant... »
56J'oubliais de dire que, le jour où la troupe dont faisait partie Aurélie a donné une représentation à Dammartin, j'ai conduit Sylvie au spectacle, et je lui ai demandé si elle ne trouvait pas que l'actrice ressemblait à une personne qu'elle avait connue déjà.
57« A qui donc? — Vous souvenez-vous d'Adrienne? »
58Elle partit d'un grand éclat de rire en disant :
59« Quelle idée ! »
60Puis, comme se le reprochant, elle reprit en soupirant :
61« Pauvre Adrienne ! elle est morte au couvent de Saint-S..., vers 1832. »
62Refermons Sylvie sur cette dernière ligne. Les autres nouvelles du recueil convoquent d'autres figures de femmes, sous d'autres ciels : Jemmy O'Dougherty en Amérique, Isis à Pompéi, Émilie sur les glacis d'une forteresse. Octavie, l'une d'elles, s'ouvre comme Sylvie sur un désir de fuite — celui d'un narrateur qui, laissant à Paris « un amour contrarié », part pour l'Italie.
63Ce fut au printemps de l'année 1835 qu'un vif désir me prit de voir l'Italie. Tous les jours, en m'éveillant, j'aspirais d'avance l'âpre senteur des marronniers alpins; le soir, la cascade de Terni, la source écumante du Téveron, jaillissaient pour moi seul entre les portants éraillés des coulisses d'un petit théâtre... Une voix délicieuse, comme celle des sirènes, bruissait à mes oreilles, comme si les roseaux de Trasimène eussent tout à coup pris une voix... Il fallut partir, laissant à Paris un amour contrarié, auquel je voulais échapper par la distraction.
64C'est à Marseille que je m'arrêtai d'abord. Tous les matins, j'allais prendre les bains de mer au château Vert, et j'apercevais de loin en nageant les îles riantes du golfe. Tous les jours aussi je me rencontrais dans la baie azurée avec une jeune fille anglaise, dont le corps délié fendait l'eau verte auprès de moi. Cette fille des eaux, qui se nommait Octavie, vint un jour à moi, toute glorieuse d'une pêche étrange qu'elle avait faite. Elle tenait dans ses blanches mains un poisson qu'elle me donna. Je ne pus m'empêcher de sourire d'un tel présent.
65Le choléra le chasse de Marseille par la route de terre ; il traverse l'Italie et s'embarque enfin à Civita-Vecchia pour Naples — retrouvant sur le même bateau la jeune Anglaise, qui voyage avec son père malade.
66Le lendemain matin, je prenais tout joyeux mon billet de passage. La jeune Anglaise était sur le pont, qu'elle parcourait à grands pas, et, impatiente de la lenteur du navire, elle imprimait ses dents d'ivoire dans l'écorce d'un citron.
67« Pauvre fille, lui dis-je, vous souffrez de la poitrine, j'en suis sûr, et ce n'est pas ce qu'il faudrait. »
68Elle me regarda fixement et me dit :
69« Qui l'a appris à vous? — La sibylle de Tibur, lui dis-je sans me déconcerter.
70— Allez ! me dit-elle, je ne crois pas un mot de vous. »
71Ce disant, elle me regardait tendrement et je ne pus m'empêcher de lui baiser la main.
72« Si j'étais plus forte, dit-elle, je vous apprendrais à mentir!... »
73Et elle me menaçait, en riant, d'une badine à tête d'or qu'elle tenait à la main.
74À Naples, il devient le compagnon de promenade d'Octavie et de son père — et l'accompagne un jour jusqu'aux ruines de Pompéi.
75Nous choisîmes un voiturin et nous allâmes visiter Pompéi. Avec quel bonheur je la guidai dans les rues silencieuses de l'antique colonie romaine! J'en avais d'avance étudié les plus secrets passages. Quand nous arrivâmes au petit temple d'Isis, j'eus le bonheur de lui expliquer fidèlement les détails du culte et des cérémonies que j'avais lues dans Apulée. Elle voulut jouer elle-même le personnage de la Déesse, et je me vis chargé du rôle d'Osiris, dont j'expliquai les divins mystères.
76Mais le narrateur, hanté par l'amour laissé à Paris, n'ose se déclarer ; Octavie épousera plus tard un peintre. Dix ans après, revenant d'Orient, il la retrouve à Naples.
77Il y a dix ans, je repassais à Naples, venant d'Orient. J'allai descendre à l'hôtel de Rome, et j'y retrouvai la jeune Anglaise. Elle avait épousé un peintre célèbre qui, peu de temps après son mariage, avait été pris d'une paralysie complète ; couché sur un lit de repos, il n'avait rien de mobile dans le visage que deux grands yeux noirs. La pauvre fille avait dévoué son existence à vivre tristement entre son époux et son père, et sa douceur, sa candeur de vierge, ne pouvaient réussir à calmer l'atroce jalousie qui couvait dans l'âme du premier.
78Je ne pus donner qu'un jour au spectacle de cette douleur. Le bateau qui me ramenait à Marseille emporta comme un rêve le souvenir de cette apparition chérie, et je me dis que peut-être j'avais laissé là le bonheur. Octavie en a gardé près d'elle le secret.