À l’ombre des jeunes filles en fleurs — en 20 minutes
1Deuxième volume d’« À la recherche du temps perdu » (1919, prix Goncourt), « À l’ombre des jeunes filles en fleurs » raconte deux apprentissages : à Paris, l’amour du narrateur pour Gilberte Swann, la déception de la Berma et de Bergotte, l’art de renoncer ; puis, à Balbec, le premier voyage, la grand’mère, Saint-Loup, le peintre Elstir, et la découverte d’une bande de jeunes filles au bord de la mer, parmi lesquelles Albertine. Ce qui suit est un montage d’extraits authentiques du texte de Proust, cousus par de brèves liaisons, pour parcourir en une vingtaine de minutes l’arc complet du livre.
2Le narrateur a grandi. Chez ses parents, un dîner se prépare autour de l’ancien ambassadeur M. de Norpois — et le même jour il doit enfin entendre la Berma, la grande tragédienne, dans « Phèdre ».
3Le premier dîner que M. de Norpois fit à la maison, une année où je jouais encore aux Champs-Élysées, est resté dans ma mémoire, parce que l’après-midi de ce même jour fut celui où j’allai enfin entendre la Berma, en « matinée », dans Phèdre, et aussi parce qu’en causant avec M. de Norpois je me rendis compte tout d’un coup, et d’une façon nouvelle, combien les sentiments éveillés en moi par tout ce qui concernait Gilberte Swann et ses parents différaient de ceux que cette même famille faisait éprouver à n’importe quelle autre personne.
4Depuis des mois il s’est fait de cette représentation une idée sacrée.
5La Berma dans Andromaque, dans Les Caprices de Marianne, dans Phèdre, c’était de ces choses fameuses que mon imagination avait tant désirées. J’aurais le même ravissement que le jour où une gondole m’emmènerait au pied du Titien des Frari ou des Carpaccio de San Giorgio dei Schiavoni, si jamais j’entendais réciter par la Berma les vers : « On dit qu’un prompt départ vous éloigne de nous, Seigneur, etc. » Je les connaissais par la simple reproduction en noir et blanc qu’en donnent les éditions imprimées ; mais mon cœur battait quand je pensais, comme à la réalisation d’un voyage, que je les verrais enfin baigner effectivement dans l’atmosphère et l’ensoleillement de la voix dorée.
6Le jour venu, deux actrices entrent qu’il prend tour à tour pour la Berma ; puis, dans l’écartement du rideau rouge, une femme paraît, et c’est elle.
7Mais en même temps tout mon plaisir avait cessé ; j’avais beau tendre vers la Berma mes yeux, mes oreilles, mon esprit, pour ne pas laisser échapper une miette des raisons qu’elle me donnerait de l’admirer, je ne parvenais pas à en recueillir une seule. Je ne pouvais même pas, comme pour ses camarades, distinguer dans sa diction et dans son jeu des intonations intelligentes, de beaux gestes. Je l’écoutais comme j’aurais lu Phèdre, ou comme si Phèdre elle-même avait dit en ce moment les choses que j’entendais, sans que le talent de la Berma semblât leur avoir rien ajouté.
8Le soir, à table, M. de Norpois l’interroge sur sa matinée.
9Fixant mon attention tout entière sur mes impressions si confuses, et ne songeant nullement à me faire admirer de M. de Norpois, mais à obtenir de lui la vérité souhaitée, je ne cherchais pas à remplacer les mots qui me manquaient par des expressions toutes faites, je balbutiai, et finalement, pour tâcher de le provoquer et lui faire déclarer ce que la Berma avait d’admirable, je lui avouai que j’avais été déçu.
10L’ambassadeur loue alors le goût parfait de l’actrice, sa voix, la simplicité de ses toilettes.
11Mon intérêt pour le jeu de la Berma n’avait cessé de grandir depuis que la représentation était finie parce qu’il ne subissait plus la compression et les limites de la réalité ; mais j’éprouvais le besoin de lui trouver des explications ; de plus, il s’était porté avec une intensité égale, pendant que la Berma jouait, sur tout ce qu’elle offrait, dans l’indivisibilité de la vie, à mes yeux, à mes oreilles ; il n’avait rien séparé et distingué ; aussi fut-il heureux de se découvrir une cause raisonnable dans ces éloges donnés à la simplicité, au bon goût de l’artiste, il les attirait à lui par son pouvoir d’absorption, s’emparait d’eux comme l’optimisme d’un homme ivre des actions de son voisin dans lesquelles il trouve une raison d’attendrissement. « C’est vrai, disais-je, quelle belle voix, quelle absence de cris, quels costumes simples, quelle intelligence d’avoir été choisir Phèdre ! Non, je n’ai pas été déçu. »
12Au même dîner, M. de Norpois annonce qu’il a dîné chez « la belle Madame Swann » : Swann a fini par épouser Odette, et personne ne comprend ce mariage.
13Swann ne le savait-il pas par sa propre expérience, et n’était-ce pas déjà, dans sa vie – comme une préfiguration de ce qui devait arriver après sa mort – un bonheur après décès que ce mariage avec cette Odette qu’il avait passionnément aimée – si elle ne lui avait pas plu au premier abord – et qu’il avait épousée quand il ne l’aimait plus, quand l’être qui, en Swann, avait tant souhaité et tant désespéré de vivre toute sa vie avec Odette, quand cet être-là était mort ?
14Le narrateur, lui, aime Gilberte, la fille de Swann, qu’il retrouve chaque jour aux Champs-Élysées. Un après-midi, elle lâche une phrase qui le renverse.
15Comme je lui disais combien j’admirais son père et sa mère, elle prit cet air vague, plein de réticences et de secret qu’elle avait quand on lui parlait de ce qu’elle avait à faire, de ses courses et de ses visites, et tout d’un coup finit par me dire : « Vous savez, ils ne vous gobent pas ! » et glissante comme une ondine – elle était ainsi – elle éclata de rire. Souvent son rire en désaccord avec ses paroles semblait, comme la musique, décrire dans un autre plan une surface invisible.
16Il écrit à Swann une longue lettre, que Gilberte lui rapporte sans effet. Il veut la reprendre ; elle la garde ; ils se disputent la feuille.
17Elle la mit dans son dos, je passai mes mains derrière son cou, en soulevant les nattes de ses cheveux qu’elle portait sur les épaules, soit que ce fût encore de son âge, soit que sa mère voulût la faire paraître plus longtemps enfant, afin de se rajeunir elle-même ; nous luttions, arc-boutés. Je tâchais de l’attirer, elle résistait ; ses pommettes enflammées par l’effort étaient rouges et rondes comme des cerises ; elle riait comme si je l’eusse chatouillée ; je la tenais serrée entre mes jambes comme un arbuste après lequel j’aurais voulu grimper ; et, au milieu de la gymnastique que je faisais, sans qu’en fût à peine augmenté l’essoufflement que me donnaient l’exercice musculaire et l’ardeur du jeu, je répandis, comme quelques gouttes de sueur arrachées par l’effort, mon plaisir auquel je ne pus pas même m’attarder le temps d’en connaître le goût ; aussitôt je pris la lettre.
18Les Swann finissent par l’adopter : il entre dans leur appartement, prend le thé avec Gilberte, et rencontre enfin l’écrivain qu’il vénère depuis Combray, Bergotte.
19Ce nom de Bergotte me fit tressauter comme le bruit d’un revolver qu’on aurait déchargé sur moi, mais instinctivement pour faire bonne contenance je saluai ; devant moi, comme ces prestidigitateurs qu’on aperçoit intacts et en redingote dans la poussière d’un coup de feu d’où s’envole une colombe, mon salut m’était rendu par un homme jeune, rude, petit, râblé et myope, à nez rouge en forme de coquille de colimaçon et à barbiche noire. J’étais mortellement triste, car ce qui venait d’être réduit en poudre, ce n’était pas seulement le langoureux vieillard, dont il ne restait plus rien, c’était aussi la beauté d’une œuvre immense que j’avais pu loger dans l’organisme défaillant et sacré que j’avais, comme un temple, construit expressément pour elle, mais à laquelle aucune place n’était réservée dans le corps trapu, rempli de vaisseaux, d’os, de ganglions, du petit homme à nez camus et à barbiche noire qui était devant moi.
20À table, il l’écoute parler, et retrouve peu à peu, sous le débit monotone, la matière même de ses livres.
21Bergotte n’était pas placé loin de moi, j’entendais parfaitement ses paroles. Je compris alors l’impression de M. de Norpois. Il avait en effet un organe bizarre ; rien n’altère autant les qualités matérielles de la voix que de contenir de la pensée : la sonorité des diphtongues, l’énergie des labiales, en sont influencées. La diction l’est aussi. La sienne me semblait entièrement différente de sa manière d’écrire et même les choses qu’il disait de celles qui remplissent ses ouvrages. Mais la voix sort d’un masque sous lequel elle ne suffit pas à nous faire reconnaître d’abord un visage que nous avons vu à découvert dans le style.
22Bergotte lui a reconnu de l’intelligence ; ses parents attendent une œuvre. Chaque soir, le travail est remis au lendemain.
23Si j’avais été moins décidé à me mettre définitivement au travail, j’aurais peut-être fait un effort pour commencer tout de suite. Mais puisque ma résolution était formelle, et qu’avant vingt-quatre heures, dans les cadres vides de la journée du lendemain où tout se plaçait si bien parce que je n’y étais pas encore, mes bonnes dispositions se réaliseraient aisément, il valait mieux ne pas choisir un soir où j’étais mal disposé pour un début auquel les jours suivants, hélas ! ne devaient pas se montrer plus propices.
24Puis vient la brouille avec Gilberte, et la décision de ne plus la voir — une décision qu’il tient par lettres, en pleurant.
25Car le regret comme le désir ne cherche pas à s’analyser, mais à se satisfaire ; quand on commence d’aimer, on passe le temps non à savoir ce qu’est son amour, mais à préparer les possibilités des rendez-vous du lendemain. Quand on renonce, on cherche non à connaître son chagrin, mais à offrir de lui à celle qui le cause l’expression qui nous paraît la plus tendre. On dit les choses qu’on éprouve le besoin de dire et que l’autre ne comprendra pas, on ne parle que pour soi-même.
26Le malentendu qu’il invente pour justifier son absence finit par devenir réel.
27À force d’écrire : « Depuis que nos cœurs sont désunis » pour que Gilberte me répondît : « Mais ils ne le sont pas, expliquons-nous », j’avais fini par me persuader qu’ils l’étaient. En répétant toujours : « La vie a pu changer pour nous, elle n’effacera pas le sentiment que nous eûmes », par désir de m’entendre dire enfin : « Mais il n’y a rien de changé, ce sentiment est plus fort que jamais », je vivais avec l’idée que la vie avait changé en effet, que nous garderions le souvenir du sentiment qui n’était plus, comme certains nerveux pour avoir simulé une maladie finissent par rester toujours malades.
28Il continue pourtant d’accompagner Mme Swann, chaque dimanche de mai, dans sa promenade de l’avenue du Bois.
29Tout d’un coup, sur le sable de l’allée, tardive, alentie et luxuriante comme la plus belle fleur et qui ne s’ouvrirait qu’à midi, Mme Swann apparaissait, épanouissant autour d’elle une toilette toujours différente mais que je me rappelle surtout mauve ; puis elle hissait et déployait sur un long pédoncule, au moment de sa plus complète irradiation, le pavillon de soie d’une large ombrelle de la même nuance que l’effeuillaison des pétales de sa robe.
30Et, comme la durée moyenne de la vie – la longévité relative – est beaucoup plus grande pour les souvenirs des sensations poétiques que pour ceux des souffrances du cœur, depuis si longtemps que se sont évanouis les chagrins que j’avais alors à cause de Gilberte, il leur a survécu le plaisir que j’éprouve, chaque fois que je veux lire, en une sorte de cadran solaire, les minutes qu’il y a entre midi un quart et une heure, au mois de mai, à me revoir causant ainsi avec Mme Swann, sous son ombrelle, comme sous le reflet d’un berceau de glycines.
31Deux ans plus tard, guéri de Gilberte, il part avec sa grand’mère pour Balbec, au bord de la mer.
32C’est pourquoi la meilleure part de notre mémoire est hors de nous, dans un souffle pluvieux, dans l’odeur de renfermé d’une chambre ou dans l’odeur d’une première flambée, partout où nous retrouvons de nous-même ce que notre intelligence, n’en ayant pas l’emploi, avait dédaigné, la dernière réserve du passé, la meilleure, celle qui quand toutes nos larmes semblent taries, sait nous faire pleurer encore.
33Au départ, il exige de boire de l’alcool pour supporter le train ; sa grand’mère cède.
34Quand j’eus expliqué mon malaise à ma grand’mère, elle eut un air si désolé, si bon, en répondant : « Mais alors, va vite chercher de la bière ou une liqueur, si cela doit te faire du bien », que je me jetai sur elle et la couvris de baisers. Et si j’allai cependant boire beaucoup trop dans le bar du train, ce fut parce que je sentais que sans cela j’aurais un accès trop violent et que c’est encore ce qui la peinerait le plus.
35La nuit passe dans le wagon.
36Les levers de soleil sont un accompagnement des longs voyages en chemin de fer, comme les œufs durs, les journaux illustrés, les jeux de cartes, les rivières où des barques s’évertuent sans avancer. À un moment où je dénombrais les pensées qui avaient rempli mon esprit pendant les minutes précédentes, pour me rendre compte si je venais ou non de dormir (et où l’incertitude même qui me faisait me poser la question était en train de me fournir une réponse affirmative), dans le carreau de la fenêtre, au-dessus d’un petit bois noir, je vis des nuages échancrés dont le doux duvet était d’un rose fixé, mort, qui ne changera plus, comme celui qui teint les plumes de l’aile qui l’a assimilé ou le pastel sur lequel l’a déposé la fantaisie du peintre.
37Le train s’arrête dans une gorge, entre deux montagnes.
38Si un être peut être le produit d’un sol dont on goûte en lui le charme particulier, plus encore que la paysanne que j’avais tant désiré voir apparaître quand j’errais seul du côté de Méséglise, dans les bois de Roussainville, ce devait être la grande fille que je vis sortir de cette maison et, sur le sentier qu’illuminait obliquement le soleil levant, venir vers la gare en portant une jarre de lait. Dans la vallée à qui ces hauteurs cachaient le reste du monde, elle ne devait jamais voir personne que dans ces trains qui ne s’arrêtaient qu’un instant. Elle longea les wagons, offrant du café au lait à quelques voyageurs réveillés. Empourpré des reflets du matin, son visage était plus rose que le ciel.
39Il voudrait qu’elle le remarque.
40Je lui fis signe qu’elle vînt me donner du café au lait. J’avais besoin d’être remarqué d’elle. Elle ne me vit pas, je l’appelai. Au-dessus de son corps très grand, le teint de sa figure était si doré et si rose qu’elle avait l’air d’être vue à travers un vitrail illuminé. Elle revint sur ses pas, je ne pouvais détacher mes yeux de son visage de plus en plus large, pareil à un soleil qu’on pourrait fixer et qui s’approcherait jusqu’à venir tout près de vous, se laissant regarder de près, vous éblouissant d’or et de rouge. Elle posa sur moi son regard perçant, mais comme les employés fermaient les portières, le train se mit en marche ; je la vis quitter la gare et reprendre le sentier, il faisait grand jour maintenant : je m’éloignais de l’aurore.
41À Balbec-le-vieux, il court voir l’église dont il rêvait depuis des années. Elle est là, sur une place, entre un tramway, un café et une succursale de banque.
42Je me rappelais ce que j’avais lu sur Balbec, les paroles de Swann : « C’est délicieux, c’est aussi beau que Sienne. » Et n’accusant de ma déception que des contingences, la mauvaise disposition où j’étais, ma fatigue, mon incapacité de savoir regarder, j’essayais de me consoler en pensant qu’il restait d’autres villes encore intactes pour moi, que je pourrais prochainement peut-être pénétrer, comme au milieu d’une pluie de perles, dans le frais gazouillis des égouttements de Quimperlé, traverser le reflet verdissant et rose qui baignait Pont-Aven ; mais pour Balbec, dès que j’y étais entré, ç’avait été comme si j’avais entr’ouvert un nom qu’il eût fallu tenir hermétiquement clos et où, profitant de l’issue que je leur avais imprudemment offerte en chassant toutes les images qui y vivaient jusque-là, un tramway, un café, les gens qui passaient sur la place, la succursale du Comptoir d’Escompte, irrésistiblement poussés par une pression externe et une force pneumatique, s’étaient engouffrés à l’intérieur des syllabes qui, refermées sur eux, les laissaient maintenant encadrer le porche de l’église persane et ne cesseraient plus de les contenir.
43Le soir, au Grand-Hôtel, on le mène dans une chambre inconnue, sous un plafond trop haut, parmi des meubles qui ne le connaissent pas.
44C’est notre attention qui met des objets dans une chambre, et l’habitude qui les en retire, et nous y fait de la place. De la place, il n’y en avait pas pour moi dans ma chambre de Balbec (mienne de nom seulement), elle était pleine de choses qui, ne me connaissant pas, me rendirent le coup d’œil méfiant que je leur jetai et, sans tenir aucun compte de mon existence, témoignèrent que je dérangeais le train-train de la leur.
45La fièvre monte, l’odeur du vétiver l’assiège.
46N’ayant plus d’univers, plus de chambre, plus de corps que menacé par les ennemis qui m’entouraient, qu’envahi jusque dans les os par la fièvre, j’étais seul, j’avais envie de mourir. Alors ma grand’mère entra ; et à l’expansion de mon cœur refoulé s’ouvrirent aussitôt des espaces infinis.
47Elle dort de l’autre côté de la cloison, et lui a fait promettre de frapper au mur.
48Alors quand je croyais entendre qu’elle était réveillée – pour qu’elle n’attendît pas et pût, tout de suite après, se rendormir – je risquais trois petits coups, timidement, faiblement, distinctement malgré tout, car si je craignais d’interrompre son sommeil dans le cas où je me serais trompé et où elle eût dormi, je n’aurais pas voulu non plus qu’elle continuât d’épier un appel qu’elle n’aurait pas distingué d’abord et que je n’oserais pas renouveler. Et à peine j’avais frappé mes coups que j’en entendais trois autres, d’une intonation différente de ceux-là, empreints d’une calme autorité, répétés à deux reprises pour plus de clarté et qui disaient : « Ne t’agite pas, j’ai entendu, dans quelques instants je serai là » ; et bientôt après ma grand’mère arrivait.
49À l’hôtel, ils retrouvent une vieille amie, Mme de Villeparisis. Un après-midi passe son neveu.
50Une après-midi de grande chaleur j’étais dans la salle à manger de l’hôtel qu’on avait laissée à demi dans l’obscurité pour la protéger du soleil en tirant des rideaux qu’il jaunissait et qui par leurs interstices laissaient clignoter le bleu de la mer, quand, dans la travée centrale qui allait de la plage à la route, je vis, grand, mince, le cou dégagé, la tête haute et fièrement portée, passer un jeune homme aux yeux pénétrants et dont la peau était aussi blonde et les cheveux aussi dorés que s’ils avaient absorbé tous les rayons du soleil.
51Robert de Saint-Loup, d’abord glacial, devient son ami le plus cher ; Mme de Villeparisis lui présente aussi un autre neveu, un baron singulier, M. de Charlus. Mais ce qui bouleverse ses journées apparaît un matin sur la digue : cinq ou six jeunes filles qui marchent ensemble, insolentes, inséparables. Devant le kiosque des musiciens, la femme d’un vieux banquier vient d’installer son mari sur un pliant, face à la mer.
52Et n’étaient-ce pas de nobles et calmes modèles de beauté humaine que je voyais là, devant la mer, comme des statues exposées au soleil sur un rivage de la Grèce ?
53La tribune des musiciens formait au-dessus de lui un tremplin naturel et tentant sur lequel sans une hésitation l’aînée de la petite bande se mit à courir : elle sauta par-dessus le vieillard épouvanté, dont la casquette marine fut effleurée par les pieds agiles, au grand amusement des autres jeunes filles, surtout de deux yeux verts dans une figure poupine qui exprimèrent pour cet acte une admiration et une gaieté où je crus discerner un peu de timidité, d’une timidité honteuse et fanfaronne, qui n’existait pas chez les autres.
54Il ne sait comment les approcher. C’est le peintre Elstir, installé à Balbec, qui lui en ouvrira la porte — mais d’abord son atelier.
55Mais après tous ces abords empreints de laideur citadine, je ne fis plus attention aux moulures chocolat des plinthes quand je fus dans l’atelier ; je me sentis parfaitement heureux, car par toutes les études qui étaient autour de moi, je sentais la possibilité de m’élever à une connaissance poétique, féconde en joies, de maintes formes que je n’avais pas isolées jusque-là du spectacle total de la réalité.
56Mais j’y pouvais discerner que le charme de chacune consistait en une sorte de métamorphose des choses représentées, analogue à celle qu’en poésie on nomme métaphore, et que si Dieu le Père avait créé les choses en les nommant, c’est en leur ôtant leur nom, ou en leur en donnant un autre qu’Elstir les recréait.
57Et un après-midi, par la petite fenêtre du fond de l’atelier, le chemin de campagne se peuple.
58Je regardais vaguement le chemin campagnard qui, extérieur à l’atelier, passait tout près de lui mais n’appartenait pas à Elstir. Tout à coup y apparut, le suivant à pas rapides, la jeune cycliste de la petite bande avec, sur ses cheveux noirs, son polo abaissé vers ses grosses joues, ses yeux gais et un peu insistants ; et dans ce sentier fortuné miraculeusement rempli de douces promesses, je la vis sous les arbres adresser à Elstir un salut souriant d’amie, arc-en-ciel qui unit pour moi notre monde terraqué à des régions que j’avais jugées jusque-là inaccessibles.
59Elle a un petit grain de beauté au menton ; elle s’appelle Albertine Simonet. Présenté enfin à la petite bande, il passe l’été avec elles, en bicyclette sur la falaise. Un soir d’automne, Albertine couche à l’hôtel et l’invite dans sa chambre.
60Je trouvai Albertine dans son lit. Dégageant son cou, sa chemise blanche changeait les proportions de son visage, qui, congestionné par le lit, ou le rhume, ou le dîner, semblait plus rose ; je pensai aux couleurs que j’avais eues quelques heures auparavant à côté de moi, sur la digue, et desquelles j’allais enfin savoir le goût ; sa joue était traversée du haut en bas par une de ses longues tresses noires et bouclées que pour me plaire elle avait défaites entièrement. Elle me regardait en souriant.
61Le bonheur qui monte en lui est si vaste qu’il en oublie qu’il est mortel.
62La mort eût dû me frapper en ce moment que cela m’eût paru indifférent ou plutôt impossible, car la vie n’était pas hors de moi, elle était en moi ; j’aurais souri de pitié si un philosophe eût émis l’idée qu’un jour même éloigné, j’aurais à mourir, que les forces éternelles de la nature me survivraient, les forces de cette nature sous les pieds divins de qui je n’étais qu’un grain de poussière ; qu’après moi il y aurait encore ces falaises arrondies et bombées, cette mer, ce clair de lune, ce ciel !
63Il se penche.
64« Finissez ou je sonne », s’écria Albertine voyant que je me jetais sur elle pour l’embrasser. Mais je me disais que ce n’était pas pour rien faire qu’une jeune fille fait venir un jeune homme en cachette, en s’arrangeant pour que sa tante ne le sache pas, que d’ailleurs l’audace réussit à ceux qui savent profiter des occasions ; dans l’état d’exaltation où j’étais, le visage rond d’Albertine, éclairé d’un feu intérieur comme par une veilleuse, prenait pour moi un tel relief qu’imitant la rotation d’une sphère ardente, il me semblait tourner, telles ces figures de Michel Ange qu’emporte un immobile et vertigineux tourbillon. J’allais savoir l’odeur, le goût, qu’avait ce fruit rose inconnu. J’entendis un son précipité, prolongé et criard. Albertine avait sonné de toutes ses forces.
65J’avais cru que l’amour que j’avais pour Albertine n’était pas fondé sur l’espoir de la possession physique. Pourtant quand il m’eut paru résulter de l’expérience de ce soir-là que cette possession était impossible et qu’après n’avoir pas douté le premier jour, sur la plage, qu’Albertine ne fût dévergondée, puis être passé par des suppositions intermédiaires, il me sembla acquis d’une manière définitive qu’elle était absolument vertueuse ; quand, à son retour de chez sa tante, huit jours plus tard, elle me dit avec froideur : « Je vous pardonne, je regrette même de vous avoir fait de la peine, mais ne recommencez jamais », au contraire de ce qui s’était produit quand Bloch m’avait dit qu’on pouvait avoir toutes les femmes, et comme si, au lieu d’une jeune fille réelle, j’avais connu une poupée de cire, il arriva que peu à peu se détacha d’elle mon désir de pénétrer dans sa vie, de la suivre dans les pays où elle avait passé son enfance, d’être initié par elle à une vie de sport ; ma curiosité intellectuelle de ce qu’elle pensait sur tel ou tel sujet ne survécut pas à la croyance que je pourrais l’embrasser.
66L’été s’achève, le froid vient, il faut quitter Balbec. Ce qu’il en gardera, ce sont les matins passés couché dans l’obscurité, rideaux fermés, à écouter la digue.
67Je savais que mes amies étaient sur la digue mais je ne les voyais pas, tandis qu’elles passaient devant les chaînons inégaux de la mer, tout au fond de laquelle et perchée au milieu de ses cimes bleuâtres comme une bourgade italienne se distinguait parfois dans une éclaircie la petite ville de Rivebelle, minutieusement détaillée par le soleil. Je ne voyais pas mes amies, mais (tandis qu’arrivaient jusqu’à mon belvédère l’appel des marchands de journaux, « des journalistes », comme les nommait Françoise, les appels des baigneurs et des enfants qui jouaient, ponctuant à la façon des cris des oiseaux de mer le bruit du flot qui doucement se brisait), je devinais leur présence, j’entendais leur rire enveloppé comme celui des Néréides dans le doux déferlement qui montait jusqu’à mes oreilles.
68Le concert éclate à dix heures sous ses fenêtres ; il attend midi, et Françoise.
69Et pendant des mois de suite, dans ce Balbec que j’avais tant désiré parce que je ne l’imaginais que battu par la tempête et perdu dans les brumes, le beau temps avait été si éclatant et si fixe que, quand elle venait ouvrir la fenêtre, j’avais pu, toujours sans être trompé, m’attendre à trouver le même pan de soleil plié à l’angle du mur extérieur, et d’une couleur immuable qui était moins émouvante comme un signe de l’été qu’elle n’était morne comme celle d’un émail inerte et factice. Et tandis que Françoise ôtait les épingles des impostes, détachait les étoffes, tirait les rideaux, le jour d’été qu’elle découvrait semblait aussi mort, aussi immémorial qu’une somptueuse et millénaire momie que notre vieille servante n’eût fait que précautionneusement désemmailloter de tous ses linges, avant de la faire apparaître, embaumée dans sa robe d’or.