1Cette version courte est faite exclusivement d'extraits réels de la tragédie de Racine, copiés mot pour mot et cousus bout à bout par de brèves liaisons en italique. Elle suit toute la chaîne des amours désaccordées — Oreste aime Hermione, qui aime Pyrrhus, qui aime Andromaque, qui n'aime qu'Hector mort — jusqu'au massacre du dernier acte. Pour le texte intégral, choisissez « Texte intégral » dans le sélecteur de versions.
2Acte I. Buthrot, en Épire, un an après la chute de Troie. Oreste, ambassadeur des Grecs auprès de Pyrrhus, retrouve sur ce rivage son ami Pylade.
3**Oreste**
4Oui, puisque je retrouve un ami si fidèle,
5Ma fortune va prendre une face nouvelle ;
6Et déjà son courroux semble s’être adouci,
7Depuis qu’elle a pris soin de nous rejoindre ici.
8Qui l’eût dit, qu’un rivage à mes vœux si funeste
9Présenteroit d’abord Pylade aux yeux d’Oreste ?
10Qu’après plus de six mois que je t’avois perdu,
11À la cour de Pyrrhus tu me serois rendu ?
12Oreste dit alors ce que la Grèce lui a confié — et ce qu'il vient chercher pour lui-même : Pyrrhus garde en vie Astyanax, le fils d'Hector et d'Andromaque, et néglige Hermione, la fille de Ménélas promise à son lit.
13**Oreste**
14J’entends de tous côtés qu’on menace Pyrrhus ;
15Toute la Grèce éclate en murmures confus ;
16On se plaint qu’oubliant son sang et sa promesse
17Il élève en sa cour l’ennemi de la Grèce,
18Astyanax, d’Hector jeune et malheureux fils,
19Reste de tant de rois sous Troie ensevelis.
20J’apprends que pour ravir son enfance au supplice
21Andromaque trompa l’ingénieux Ulysse,
22Tandis qu’un autre enfant, arraché de ses bras,
23Sous le nom de son fils fut conduit au trépas.
24Il en vient à son propre dessein.
25**Oreste**
26Car enfin n’attends pas que mes feux redoublés
27Des périls les plus grands puissent être troublés.
28Puisqu’après tant d’efforts ma résistance est vaine,
29Je me livre en aveugle au destin qui m’entraîne.
30J’aime : je viens chercher Hermione en ces lieux,
31La fléchir, l’enlever, ou mourir à ses yeux.
32Pylade l'avertit : le roi d'Épire n'est plus maître de lui.
33**Pylade**
34Pour la veuve d’Hector ses feux ont éclaté :
35Il l’aime. Mais enfin cette veuve inhumaine
36N’a payé jusqu’ici son amour que de haine ;
37Et chaque jour encore on lui voit tout tenter
38Pour fléchir sa captive, ou pour l’épouvanter.
39De son fils, qu’il lui cache, il menace la tête,
40Et fait couler des pleurs, qu’aussitôt il arrête.
41Hermione elle-même a vu plus de cent fois
42Cet amant irrité revenir sous ses lois,
43Et de ses vœux troublés lui rapportant l’hommage,
44Soupirer à ses pieds moins d’amour que de rage.
45Ainsi n’attendez pas que l’on puisse aujourd’hui
46Vous répondre d’un cœur si peu maître de lui :
47Il peut, Seigneur, il peut, dans ce désordre extrême,
48Épouser ce qu’il hait, et punir ce qu’il aime.
49Reçu par Pyrrhus, Oreste réclame au nom de tous les Grecs la tête de l'enfant.
50**Oreste**
51Oserai-je, Seigneur, dire ce que je pense ?
52Vous-même de vos soins craignez la récompense,
53Et que dans votre sein ce serpent élevé
54Ne vous punisse un jour de l’avoir conservé.
55Pyrrhus refuse.
56**Pyrrhus**
57Mon courroux aux vaincus ne fut que trop sévère.
58Mais que ma cruauté survive à ma colère ?
59Que malgré la pitié dont je me sens saisir,
60Dans le sang d’un enfant je me baigne à loisir ?
61Non, Seigneur. Que les Grecs cherchent quelque autre proie ;
62Qu’ils poursuivent ailleurs ce qui reste de Troie :
63De mes inimitiés le cours est achevé ;
64L’Épire sauvera ce que Troie a sauvé.
65Andromaque paraît. Pyrrhus, qui l'aime, lui apprend que les Grecs demandent son fils.
66**Pyrrhus**
67Me cherchiez-vous, Madame ?
68Un espoir si charmant me seroit-il permis ?
69**Andromaque**
70Je passois jusqu’aux lieux où l’on garde mon fils.
71Puisqu’une fois le jour vous souffrez que je voie
72Le seul bien qui me reste et d’Hector et de Troie,
73J’allois, Seigneur, pleurer un moment avec lui :
74Je ne l’ai point encore embrassé d’aujourd’hui.
75Le roi lui offre alors le marché qui commande toute la pièce : le fils contre le cœur de la mère.
76**Pyrrhus**
77Madame, mes refus ont prévenu vos larmes.
78Tous les Grecs m’ont déjà menacé de leurs armes ;
79Mais dussent-ils encore, en repassant les eaux,
80Demander votre fils avec mille vaisseaux ;
81Coûtât-il tout le sang qu’Hélène a fait répandre ;
82Dussé-je après dix ans voir mon palais en cendre,
83Je ne balance point, je vole à son secours :
84Je défendrai sa vie aux dépens de mes jours.
85Mais parmi ces périls où je cours pour vous plaire,
86Me refuserez-vous un regard moins sévère ?
87Haï de tous les Grecs, pressé de tous côtés,
88Me faudra-t-il combattre encor vos cruautés ?
89Je vous offre mon bras. Puis-je espérer encore
90Que vous accepterez un cœur qui vous adore ?
91**Andromaque**
92Non, non, d’un ennemi respecter la misère,
93Sauver des malheureux, rendre un fils à sa mère,
94De cent peuples pour lui combattre la rigueur,
95Sans me faire payer son salut de mon cœur,
96Malgré moi, s’il le faut, lui donner un asile :
97Seigneur, voilà des soins dignes du fils d’Achille.
98Repoussé, Pyrrhus menace.
99**Pyrrhus**
100Hé bien, Madame, hé bien, il faut vous obéir :
101Il faut vous oublier, ou plutôt vous haïr.
102Oui, mes vœux ont trop loin poussé leur violence
103Pour ne plus s’arrêter que dans l’indifférence.
104Songez-y bien : il faut désormais que mon cœur,
105S’il n’aime avec transport, haïsse avec fureur.
106Je n’épargnerai rien dans ma juste colère :
107Le fils me répondra des mépris de la mère ;
108La Grèce le demande, et je ne prétends pas
109Mettre toujours ma gloire à sauver des ingrats.
110**Andromaque**
111Hélas ! il mourra donc. Il n’a pour sa défense
112Que les pleurs de sa mère, et que son innocence.
113Et peut-être après tout, en l’état où je suis,
114Sa mort avancera la fin de mes ennuis.
115**Pyrrhus**
116Allez, Madame, allez voir votre fils.
117Peut-être, en le voyant, votre amour plus timide
118Ne prendra pas toujours sa colère pour guide.
119Pour savoir nos destins, j’irai vous retrouver.
120Madame, en l’embrassant, songez à le sauver.
121Acte II. Hermione, humiliée par les retards de Pyrrhus, s'apprête à recevoir Oreste, qui l'aime depuis toujours. Elle avoue à sa confidente Cléone ce que vaut sa haine.
122**Hermione**
123Si je le hais, Cléone ! Il y va de ma gloire,
124Après tant de bontés dont il perd la mémoire.
125Lui qui me fut si cher, et qui m’a pu trahir !
126Ah ! je l’ai trop aimé pour ne le point haïr.
127Puis, dans le même souffle, elle se reprend.
128**Hermione**
129Tu veux que je le fuie. Hé bien ! rien ne m’arrête :
130Allons. N’envions plus son indigne conquête ;
131Que sur lui sa captive étende son pouvoir.
132Fuyons… Mais si l’ingrat rentroit dans son devoir !
133Si la foi dans son cœur retrouvoit quelque place !
134S’il venoit à mes pieds me demander sa grâce !
135Si sous mes lois, Amour, tu pouvois l’engager !
136S’il vouloit !… Mais l’ingrat ne veut que m’outrager.
137Demeurons toutefois pour troubler leur fortune ;
138Prenons quelque plaisir à leur être importune ;
139Ou le forçant de rompre un nœud si solennel,
140Aux yeux de tous les Grecs rendons-le criminel.
141Oreste entre, se déclare une fois de plus, et comprend qu'il ne sert que de recours.
142**Oreste**
143Je vous entends. Tel est mon partage funeste :
144Le cœur est pour Pyrrhus, et les vœux pour Oreste.
145Hermione lui fixe pourtant sa mission : qu'il obtienne de Pyrrhus qu'on lui livre l'enfant — ou qu'on la renvoie.
146**Hermione**
147De la part de mon père allez lui faire entendre
148Que l’ennemi des Grecs ne peut être son gendre :
149Du Troyen ou de moi faites-le décider ;
150Qu’il songe qui des deux il veut rendre ou garder ;
151Enfin qu’il me renvoie, ou bien qu’il vous le livre.
152Adieu. S’il y consent, je suis prête à vous suivre.
153Le coup tombe aussitôt : Pyrrhus, piqué par le refus d'Andromaque, cède aux Grecs et annonce à Oreste qu'il livre le fils d'Hector — et qu'il épouse Hermione.
154**Pyrrhus**
155Oui. Mais je veux. Seigneur, l’assurer davantage :
156D’une éternelle paix Hermione est le gage ;
157Je l’épouse. Il sembloit qu’un spectacle si doux
158N’attendît en ces lieux qu’un témoin tel que vous.
159Vous y représentez tous les Grecs et son père,
160Puisqu’en vous Ménélas voit revivre son frère.
161Resté seul avec Phœnix, son gouverneur, il ne parle pourtant que de celle qu'il prétend haïr.
162**Pyrrhus**
163Tu l’as vu, comme elle m’a traité.
164Je pensois, en voyant sa tendresse alarmée,
165Que son fils me la dût renvoyer désarmée.
166J’allois voir le succès de ses embrassements :
167Je n’ai trouvé que pleurs mêlés d’emportements.
168Sa misère l’aigrit ; et toujours plus farouche,
169Cent fois le nom d’Hector est sorti de sa bouche.
170Vainement à son fils j’assurois mon secours :
171« C’est Hector, disoit-elle en l’embrassant toujours ;
172Voilà ses yeux, sa bouche, et déjà son audace ;
173C’est lui-même, c’est toi, cher époux, que j’embrasse. »
174Phœnix le presse d'en finir ; Pyrrhus s'obstine.
175**Pyrrhus**
176Non, non, je l’ai juré, ma vengeance est certaine :
177Il faut bien une fois justifier sa haine.
178J’abandonne son fils. Que de pleurs vont couler !
179De quel nom sa douleur me va-t-elle appeler !
180Quel spectacle pour elle aujourd’hui se dispose !
181Elle en mourra, Phœnix, et j’en serai la cause.
182C’est lui mettre moi-même un poignard dans le sein.
183**Phœnix**
184Et pourquoi donc en faire éclater le dessein ?
185Que ne consultiez-vous tantôt votre foiblesse ?
186**Pyrrhus**
187Je t’entends. Mais excuse un reste de tendresse.
188Crains-tu pour ma colère un si foible combat ?
189D’un amour qui s’éteint c’est le dernier éclat.
190Acte III. Oreste, à qui Pyrrhus vient d'annoncer son mariage, ne se contient plus : il veut enlever Hermione.
191**Oreste**
192Non, tes conseils ne sont plus de saison,
193Pylade, je suis las d’écouter la raison.
194C’est traîner trop longtemps ma vie et mon supplice :
195Il faut que je l’enlève, ou bien que je périsse.
196Le dessein en est pris, je le veux achever.
197Oui, je le veux.
198Pylade lui conseille plutôt de la fuir pour jamais.
199**Oreste**
200J’irois loin d’elle encor tâcher de l’oublier ?
201Non, non, à mes tourments je veux l’associer.
202C’est trop gémir tout seul. Je suis las qu’on me plaigne :
203Je prétends qu’à mon tour l’inhumaine me craigne,
204Et que ses yeux cruels, à pleurer condamnés,
205Me rendent tous les noms que je leur ai donnés.
206Pendant ce temps, Andromaque vient supplier sa rivale.
207**Andromaque**
208Je ne viens point ici, par de jalouses larmes,
209Vous envier un cœur qui se rend à vos charmes.
210Par une main cruelle, hélas ! j’ai vu percer
211Le seul où mes regards prétendoient s’adresser.
212Ma flamme par Hector fut jadis allumée ;
213Avec lui dans la tombe elle s’est enfermée.
214Mais il me reste un fils. Vous saurez quelque jour,
215Madame, pour un fils jusqu’où va notre amour ;
216Mais vous ne saurez pas, du moins je le souhaite,
217En quel trouble mortel son intérêt nous jette,
218Lorsque de tant de biens qui pouvoient nous flatter,
219C’est le seul qui nous reste, et qu’on veut nous l’ôter.
220**Hermione**
221Je conçois vos douleurs. Mais un devoir austère,
222Quand mon père a parlé, m’ordonne de me taire.
223C’est lui qui de Pyrrhus fait agir le courroux.
224S’il faut fléchir Pyrrhus, qui le peut mieux que vous ?
225Vos yeux assez longtemps ont régné sur son âme.
226Faites-le prononcer : j’y souscrirai, Madame.
227Hermione sortie, Pyrrhus survient et feint de ne pas voir la captive. Andromaque, croyant son fils perdu, lui rappelle ce qu'il lui a pris.
228**Andromaque**
229Seigneur, voyez l’état où vous me réduisez.
230J’ai vu mon père mort, et nos murs embrasés ;
231J’ai vu trancher les jours de ma famille entière,
232Et mon époux sanglant traîné sur la poussière,
233Son fils seul avec moi, réservé pour les fers.
234Mais que ne peut un fils ? Je respire, je sers.
235J’ai fait plus : je me suis quelquefois consolée
236Qu’ici, plutôt qu’ailleurs, le sort m’eût exilée ;
237Qu’heureux dans son malheur, le fils de tant de rois,
238Puisqu’il devoit servir, fût tombé sous vos lois.
239J’ai cru que sa prison deviendroit son asile.
240Jadis Priam soumis fut respecté d’Achille :
241J’attendois de son fils encor plus de bonté.
242Pardonne, cher Hector, à ma crédulité.
243Pyrrhus renvoie Phœnix — et se rend.
244**Pyrrhus**
245Je vous conduis au temple où son hymen s’apprête ;
246Je vous ceins du bandeau préparé pour sa tête.
247Mais ce n’est plus, Madame, une offre à dédaigner :
248Je vous le dis, il faut ou périr ou régner.
249Mon cœur, désespéré d’un an d’ingratitude,
250Ne peut plus de son sort souffrir l’incertitude.
251C’est craindre, menacer et gémir trop longtemps.
252Je meurs si je vous perds, mais je meurs si j’attends.
253Songez-y : je vous laisse ; et je viendrai vous prendre
254Pour vous mener au temple, où ce fils doit m’attendre ;
255Et là vous me verrez, soumis ou furieux,
256Vous couronner, Madame, ou le perdre à vos yeux.
257Céphise presse sa maîtresse d'accepter. Andromaque revoit la nuit de Troie.
258**Andromaque**
259Songe, songe, Céphise, à cette nuit cruelle
260Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle.
261Figure-toi Pyrrhus, les yeux étincelants,
262Entrant à la lueur de nos palais brûlants,
263Sur tous mes frères morts se faisant un passage,
264Et de sang tout couvert échauffant le carnage.
265Songe aux cris des vainqueurs, songe aux cris des mourants,
266Dans la flamme étouffés, sous le fer expirants.
267Peins-toi dans ces horreurs Andromaque éperdue :
268Voilà comme Pyrrhus vint s’offrir à ma vue ;
269Voilà par quels exploits il sut se couronner ;
270Enfin voilà l’époux que tu me veux donner.
271**Céphise**
272Hé bien ! allons donc voir expirer votre fils ;
273On n’attend plus que vous. Vous frémissez, Madame !
274**Andromaque**
275Mais cependant, mon fils, tu meurs, si je n’arrête
276Le fer que le cruel tient levé sur ta tête.
277Je l’en puis détourner, et je t’y vais offrir ?
278Non, tu ne mourras point : je ne le puis souffrir.
279Elle sort sans avoir tranché.
280**Andromaque**
281Allons sur son tombeau consulter mon époux.
282Acte IV. Andromaque revient du tombeau d'Hector avec sa décision, qu'elle confie à Céphise seule.
283**Andromaque**
284Je vais donc, puisqu’il faut que je me sacrifie,
285Assurer à Pyrrhus le reste de ma vie ;
286Je vais, en recevant sa foi sur les autels,
287L’engager à mon fils par des nœuds immortels.
288Mais aussitôt ma main, à moi seule funeste,
289D’une infidèle vie abrégera le reste,
290Et sauvant ma vertu, rendra ce que je doi
291À Pyrrhus, à mon fils, à mon époux, à moi.
292Voilà de mon amour l’innocent stratagème ;
293Voilà ce qu’un époux m’a commandé lui-même.
294J’irai seule rejoindre Hector et mes aïeux.
295Céphise, c’est à toi de me fermer les yeux.
296Elle confie son fils à Céphise.
297**Andromaque**
298Parle-lui tous les jours des vertus de son père ;
299Et quelquefois aussi parle-lui de sa mère.
300Mais qu’il ne songe plus, Céphise, à nous venger :
301Nous lui laissons un maître, il le doit ménager.
302Qu’il ait de ses aïeux un souvenir modeste :
303Il est du sang d’Hector, mais il en est le reste ;
304Et pour ce reste enfin j’ai moi-même en un jour
305Sacrifié mon sang, ma haine et mon amour.
306Hermione, qui vient d'apprendre le mariage, fait appeler Oreste.
307**Hermione**
308Je veux savoir, Seigneur, si vous m’aimez.
309**Oreste**
310Si je vous aime ? Ô Dieux ! mes serments, mes parjures,
311Ma fuite, mon retour, mes respects, mes injures,
312Mon désespoir, mes yeux de pleurs toujours noyés,
313Quels témoins croirez-vous, si vous ne les croyez ?
314**Hermione**
315Vengez-moi, je crois tout.
316Oreste propose de rallumer la guerre ; elle veut mieux.
317**Hermione**
318Je veux qu’à mon départ toute l’Épire pleure.
319Mais si vous me vengez, vengez-moi dans une heure,
320Tous vos retardements sont pour moi des refus,
321Courez au temple. Il faut immoler…
322**Oreste**
323Qui ?
324**Hermione**
325Pyrrhus.
326Oreste recule devant l'assassinat d'un roi. Hermione le presse.
327**Hermione**
328Je ne m’en cache point : l’ingrat m’avoit su plaire,
329Soit qu’ainsi l’ordonnât mon amour ou mon père.
330N’importe ; mais enfin réglez-vous là-dessus.
331Malgré mes vœux, Seigneur, honteusement déçus,
332Malgré la juste horreur que son crime me donne,
333Tant qu’il vivra craignez que je ne lui pardonne.
334Doutez jusqu’à sa mort d’un courroux incertain :
335S’il ne meurt aujourd’hui, je puis l’aimer demain.
336Il hésite encore ; elle menace de frapper elle-même.
337**Hermione**
338Je m’en vais seule au temple, où leur hymen s’apprête,
339Où vous n’osez aller mériter ma conquête.
340Là, de mon ennemi je saurai m’approcher :
341Je percerai le cœur que je n’ai pu toucher ;
342Et mes sanglantes mains, sur moi-même tournées,
343Aussitôt, malgré lui, joindront nos destinées ;
344Et tout ingrat qu’il est, il me sera plus doux
345De mourir avec lui que de vivre avec vous.
346**Oreste**
347Non, je vous priverai de ce plaisir funeste,
348Madame : il ne mourra que de la main d’Oreste.
349Oreste sorti, Pyrrhus paraît devant Hermione pour lui signifier lui-même sa rupture.
350**Pyrrhus**
351J’épouse une Troyenne. Oui, Madame, et j’avoue
352Que je vous ai promis la foi que je lui voue.
353Il n'en cherche aucune excuse.
354Mais cet amour l’emporte, et par un coup funeste
355Andromaque m’arrache un cœur qu’elle déteste.
356L’un par l’autre entraînés, nous courons à l’autel
357Nous jurer, malgré nous, un amour immortel.
358Après cela, Madame, éclatez contre un traître,
359Qui l’est avec douleur, et qui pourtant veut l’être.
360Hermione tient d'abord l'ironie, puis cède.
361**Hermione**
362Je ne t’ai point aimé, cruel ? Qu’ai-je donc fait ?
363J’ai dédaigné pour toi les vœux de tous nos princes ;
364Je t’ai cherché moi-même au fond de tes provinces ;
365J’y suis encor, malgré tes infidélités,
366Et malgré tous mes Grecs honteux de mes bontés.
367Je leur ai commandé de cacher mon injure ;
368J’attendois en secret le retour d’un parjure ;
369J’ai cru que tôt ou tard, à ton devoir rendu,
370Tu me rapporterois un cœur qui m’étoit dû.
371Je t’aimois inconstant, qu’aurois-je fait fidèle ?
372Et même en ce moment où ta bouche cruelle
373Vient si tranquillement m’annoncer le trépas,
374Ingrat, je doute encor si je ne t’aime pas.
375Pyrrhus se tait.
376**Hermione**
377Vous ne répondez point ? Perfide, je le voi,
378Tu comptes les moments que tu perds avec moi !
379Ton cœur, impatient de revoir ta Troyenne,
380Ne souffre qu’à regret qu’un autre t’entretienne.
381Tu lui parles du cœur, tu la cherches des yeux.
382Je ne te retiens plus, sauve-toi de ces lieux :
383Va lui jurer la foi que tu m’avois jurée,
384Va profaner des Dieux la majesté sacrée.
385Ces Dieux, ces justes Dieux n’auront pas oublié
386Que les mêmes serments avec moi t’ont lié.
387Phœnix le met en garde contre une amante en fureur. Pyrrhus ne répond qu'un vers.
388**Pyrrhus**
389Andromaque m’attend. Phœnix, garde son fils.
390Acte V. Hermione, seule, ne sait plus ce qu'elle a ordonné.
391Hermione, seule.
392Où suis-je ? Qu’ai-je fait ? Que dois-je faire encore ?
393Quel transport me saisit ? Quel chagrin me dévore ?
394Errante, et sans dessein, je cours dans ce palais.
395Ah ! ne puis-je savoir si j’aime, ou si je hais ?
396Le cruel ! de quel œil il m’a congédiée !
397Sans pitié, sans douleur, au moins étudiée.
398L’ai-je vu se troubler et me plaindre un moment ?
399En ai-je pu tirer un seul gémissement ?
400Muet à mes soupirs, tranquille à mes alarmes,
401Sembloit-il seulement qu’il eût part à mes larmes ?
402Et je le plains encore ? Et pour comble d’ennui,
403Mon cœur, mon lâche cœur s’intéresse pour lui ?
404Elle se ravise encore.
405Qu’il meure, puisqu’enfin il a dû le prévoir,
406Et puisqu’il m’a forcée enfin à le vouloir.
407À le vouloir ? Hé quoi ? c’est donc moi qui l’ordonne ?
408Sa mort sera l’effet de l’amour d’Hermione ?
409Ce prince, dont mon cœur se faisoit autrefois
410Avec tant de plaisir redire les exploits,
411À qui même en secret je m’étois destinée
412Avant qu’on eût conclu ce fatal hyménée,
413Je n’ai donc traversé tant de mers, tant d’États,
414Que pour venir si loin préparer son trépas ?
415L’assassiner, le perdre ? Ah ! devant qu’il expire…
416Cléone revient du temple.
417**Cléone**
418Je l’ai vu vers le temple, où son hymen s’apprête,
419Mener en conquérant sa nouvelle conquête ;
420Et d’un œil où brilloient sa joie et son espoir
421S’enivrer en marchant du plaisir de la voir,
422Andromaque, au travers de mille cris de joie,
423Porte jusqu’aux autels le souvenir de Troie :
424Incapable toujours d’aimer et de haïr,
425Sans joie et sans murmure elle semble obéir.
426Oreste, apprend-elle, est entré dans le temple sans savoir s'il frapperait. Hermione se résout à agir seule.
427**Hermione**
428Allons : c’est à moi seule à me rendre justice.
429Que de cris de douleur le temple retentisse ;
430De leur hymen fatal troublons l’événement,
431Et qu’ils ne soient unis, s’il se peut, qu’un moment.
432Je ne choisirai point dans ce désordre extrême :
433Tout me sera Pyrrhus, fût-ce Oreste lui-même,
434Je mourrai ; mais au moins ma mort me vengera.
435Je ne mourrai pas seule, et quelqu’un me suivra.
436Oreste paraît.
437**Oreste**
438Madame, c’en est fait, et vous êtes servie :
439Pyrrhus rend à l’autel son infidèle vie.
440**Hermione**
441Il est mort ?
442**Oreste**
443Il expire ; et nos Grecs irrités
444Ont lavé dans son sang ses infidélités.
445Puis il fait le récit du meurtre.
446**Oreste**
447Pyrrhus m’a reconnu. Mais sans changer de face,
448Il sembloit que ma vue excitât son audace.
449Que tous les Grecs, bravés en leur ambassadeur,
450Dussent de son hymen relever la splendeur.
451Enfin avec transport prenant son diadème,
452Sur le front d’Andromaque il l’a posé lui-même.
453« Je vous donne, a-t-il dit, ma couronne et ma foi :
454Andromaque, régnez sur l’Épire et sur moi.
455Je voue à votre fils une amitié de père ;
456J’en atteste les Dieux, je le jure à sa mère.
457Pour tous mes ennemis je déclare les siens,
458Et je le reconnois pour le roi des Troyens. »
459À ces mots, qui du peuple attiroient le suffrage,
460Nos Grecs n’ont répondu que par un cri de rage ;
461L’infidèle s’est vu partout envelopper,
462Et je n’ai pu trouver de place pour frapper.
463Chacun se disputoit la gloire de l’abattre.
464Je l’ai vu dans leurs mains quelque temps se débattre,
465Tout sanglant à leurs coups vouloir se dérober ;
466Mais enfin à l’autel il est allé tomber.
467Hermione l'écoute jusqu'au bout — puis se retourne contre lui.
468**Hermione**
469Tais-toi, perfide,
470Et n’impute qu’à toi ton lâche parricide.
471Va faire chez tes Grecs admirer ta fureur :
472Va, je la désavoue, et tu me fais horreur.
473Barbare, qu’as-tu fait ? Avec quelle furie
474As-tu tranché le cours d’une si belle vie ?
475Avez-vous pu, cruels, l’immoler aujourd’hui,
476Sans que tout votre sang se soulevât pour lui ?
477Mais parle : de son sort qui t’a rendu l’arbitre ?
478Pourquoi l’assassiner ? Qu’a-t-il fait ? À quel titre ?
479Qui te l’a dit ?
480Oreste rappelle qu'elle-même a ordonné ce trépas.
481**Hermione**
482Ah ! falloit-il en croire une amante insensée ?
483Ne devois-tu pas lire au fond de ma pensée ?
484Et ne voyois-tu pas, dans mes emportements,
485Que mon cœur démentoit ma bouche à tous moments ?
486Puis elle lui jette son congé.
487**Hermione**
488Adieu. Tu peux partir. Je demeure en Épire :
489Je renonce à la Grèce, à Sparte, à son empire,
490À toute ma famille ; et c’est assez pour moi,
491Traître, qu’elle ait produit un monstre comme toi.
492Elle sort. Oreste demeure.
493Que vois-je ? est-ce Hermione ? Et que viens-je d’entendre ?
494Pour qui coule le sang que je viens de répandre ?
495Je suis, si je l’en crois, un traître, un assassin.
496Est-ce Pyrrhus qui meurt ? et suis-je Oreste enfin ?
497Quoi ? j’étouffe en mon cœur la raison qui m’éclaire ;
498J’assassine à regret un roi que je révère ;
499Je viole en un jour les droits des souverains,
500Ceux des ambassadeurs, et tous ceux des humains,
501Ceux même des autels où ma fureur l’assiège :
502Je deviens parricide, assassin, sacrilège.
503Pylade accourt : le palais est soulevé, Andromaque règne et fait venger Pyrrhus. Il faut fuir.
504**Pylade**
505Hé quoi ? vous l’ignoriez ?
506En rentrant dans ces lieux, nous l’avons rencontrée
507Qui couroit vers le temple, inquiète, égarée.
508Elle a trouvé Pyrrhus porté sur des soldats
509Que son sang excitoit à venger son trépas.
510Sans doute à cet objet sa rage s’est émue.
511Mais du haut de la porte enfin nous l’avons vue,
512Un poignard à la main, sur Pyrrhus se courber,
513Lever les yeux au ciel, se frapper et tomber.
514Oreste comprend qu'Hermione s'est tuée sur le corps de Pyrrhus.
515**Oreste**
516Grâce aux Dieux ! Mon malheur passe mon espérance.
517Oui, je te loue, ô ciel, de ta persévérance.
518Appliqué sans relâche au soin de me punir,
519Au comble des douleurs tu m’as fait parvenir.
520Ta haine a pris plaisir à former ma misère ;
521J’étois né pour servir d’exemple à ta colère,
522Pour être du malheur un modèle accompli.
523Hé bien ! je meurs content, et mon sort est rempli.
524Où sont ces deux amants ? Pour couronner ma joie,
525Dans leur sang, dans le mien il faut que je me noie ;
526L’un et l’autre en mourant je les veux regarder.
527Réunissons trois cœurs qui n’ont pu s’accorder.
528Mais quelle épaisse nuit tout à coup m’environne ?
529De quel côté sortir ? D’où vient que je frissonne ?
530Quelle horreur me saisit ? Grâce au ciel, j’entrevoi.
531Dieux ! quels ruisseaux de sang coulent autour de moi !
532La raison l'abandonne.
533**Oreste**
534Quoi ? Pyrrhus, je te rencontre encore ?
535Trouverai-je partout un rival que j’abhorre ?
536Percé de tant de coups, comment t’es-tu sauvé ?
537Tiens, tiens, voilà le coup que je t’ai réservé.
538Mais que vois-je ? À mes yeux Hermione l’embrasse ?
539Elle vient l’arracher au coup qui le menace ?
540Dieux ! quels affreux regards elle jette sur moi !
541Quels démons, quels serpents traîne-t-elle après soi ?
542Hé bien ! filles d’enfer, vos mains sont-elles prêtes ?
543Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?
544À qui destinez-vous l’appareil qui vous suit ?
545Venez-vous m’enlever dans l’éternelle nuit ?
546Venez, à vos fureurs Oreste s’abandonne.
547Mais non, retirez-vous, laissez faire Hermione :
548L’ingrate mieux que vous saura me déchirer ;
549Et je lui porte enfin mon cœur à dévorer.
550**Pylade**
551Il perd le sentiment. Amis, le temps nous presse :
552Ménageons les moments que ce transport nous laisse.
553Sauvons-le. Nos efforts deviendroient impuissants