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Britannicus — en 20 minutes

Britannicus — en 20 minutes
1Cette version courte est faite exclusivement de vers réels de Racine, copiés mot pour mot et cousus bout à bout par de brèves liaisons en italique. Elle suit une seule journée dans le palais de Néron : l'empereur enlève Junie, que son frère Britannicus aime, s'affranchit de sa mère Agrippine, et fait empoisonner son rival. Pour le texte intégral, choisissez « Texte intégral » dans le sélecteur de versions.

Acte premier
2Rome, dans une chambre du palais. Il fait nuit encore, et Agrippine, mère de l'empereur, veille à la porte de son fils. Sa confidente Albine s'en étonne.
3**Albine**
4Quoi ? tandis que Néron s'abandonne au sommeil,
5Faut-il que vous veniez attendre son réveil ?
6Qu'errant dans le palais sans suite et sans escorte,
7La mère de César veille seule à sa porte ?
8Madame, retournez dans votre appartement.
9**Agrippine**
10Albine, il ne faut pas s'éloigner un moment.
11Je veux l'attendre ici. Les chagrins qu'il me cause
12M'occuperont assez tout le temps qu'il repose.
13Tout ce que j'ai prédit n'est que trop assuré :
14Contre Britannicus Néron s'est déclaré.
15L'impatient Néron cesse de se contraindre ;
16Las de se faire aimer, il veut se faire craindre.
17Britannicus le gêne, Albine, et chaque jour
18Je sens que je deviens importune à mon tour.
19Albine plaide les trois années heureuses du règne. Agrippine, elle, guette le monstre sous le prince.
20**Agrippine**
21Non, non, mon intérêt ne me rend point injuste :
22Il commence, il est vrai, par où finit Auguste ;
23Mais crains que l'avenir détruisant le passé,
24Il ne finisse ainsi qu'Auguste a commencé.
25Il se déguise en vain : je lis sur son visage
26Des fiers Domitius l'humeur triste et sauvage ;
27Il mêle avec l'orgueil qu'il a pris dans leur sang
28La fierté des Nérons qu'il puisa dans mon flanc.
29Toujours la tyrannie a d'heureuses prémices :
30De Rome, pour un temps, Caïus fut les délices ;
31Mais sa feinte bonté se tournant en fureur,
32Les délices de Rome en devinrent l'horreur.
33Car cette nuit même Néron a fait enlever Junie, que Britannicus aime et qu'Agrippine lui avait promise.
34**Agrippine**
35De quel nom cependant pouvons-nous appeler
36L'attentat que le jour vient de nous révéler ?
37Il sait, car leur amour ne peut être ignorée,
38Que de Britannicus Junie est adorée,
39Et ce même Néron, que la vertu conduit,
40Fait enlever Junie au milieu de la nuit !
41Que veut-il ? Est-ce haine, est-ce amour qui l'inspire ?
42Cherche-t-il seulement le plaisir de leur nuire ?
43Ou plutôt n'est-ce point que sa malignité
44Punit sur eux l'appui que je leur ai prêté ?
45Albine s'étonne qu'elle soutienne Britannicus, le fils de Claude qu'elle a elle-même écarté du trône.
46**Agrippine**
47Arrête, chère Albine,
48Je sais que j'ai moi seule avancé leur ruine ;
49Que du trône, où le sang l'a dû faire monter,
50Britannicus par moi s'est vu précipiter.
51Par moi seule éloigné de l'hymen d'Octavie,
52Le frère de Junie abandonna la vie,
53Silanus, sur qui Claude avait jeté les yeux,
54Et qui comptait Auguste au rang de ses aïeux.
55Néron jouit de tout ; et moi, pour récompense,
56Il faut qu'entre eux et lui je tienne la balance,
57Afin que quelque jour, par une même loi,
58Britannicus la tienne entre mon fils et moi.
59Ce qu'elle a perdu, elle le date d'un jour précis.
60**Agrippine**
61Sur son trône avec lui j'allais prendre ma place :
62J'ignore quel conseil prépara ma disgrâce ;
63Quoi qu'il en soit, Néron, d'aussi loin qu'il me vit,
64Laissa sur son visage éclater son dépit.
65Mon coeur même en conçut un malheureux augure.
66L'ingrat, d'un faux respect colorant son injure,
67Se leva par avance, et courant m'embrasser,
68Il m'écarta du trône où je m'allais placer.
69Depuis ce coup fatal, le pouvoir d'Agrippine
70Vers sa chute à grands pas chaque jour s'achemine.
71L'ombre seule m'en reste, et l'on n'implore plus
72Que le nom de Sénèque et l'appui de Burrhus.
73Burrhus, gouverneur de Néron, vient au nom de l'empereur justifier l'enlèvement. Agrippine le prend à partie.
74**Agrippine**
75Prétendez-vous longtemps me cacher l'empereur ?
76Ne le verrai-je plus qu'à titre d'importune ?
77Ai-je donc élevé si haut votre fortune
78Pour mettre une barrière entre mon fils et moi ?
79Ne l'osez-vous laisser un moment sur sa foi ?
80Entre Sénèque et vous disputez-vous la gloire
81A qui m'effacera plus tôt de sa mémoire ?
82Vous l'ai-je confié pour en faire un ingrat,
83Pour être, sous son nom, les maîtres de l'Etat ?
84Britannicus paraît. Agrippine lui demande ce qu'il vient chercher au milieu de ses ennemis.
85**Britannicus**
86Ce que je cherche ? Ah, dieux !
87Tout ce que j'ai perdu, Madame, est en ces lieux.
88De mille affreux soldats Junie environnée
89S'est vue en ce palais indignement traînée.
90Hélas ! de quelle horreur ses timides esprits
91A ce nouveau spectacle auront été surpris !
92Enfin on me l'enlève. Une loi trop sévère
93Va séparer deux coeurs qu'assemblait leur misère.
94Sans doute on ne veut pas que mêlant nos douleurs
95Nous nous aidions l'un l'autre à porter nos malheurs.
96Resté seul avec Narcisse, l'affranchi qu'il croit fidèle et qui le vend à Néron, il dit sa solitude.
97**Britannicus**
98Pour moi, depuis un an qu'un peu d'expérience
99M'a donné de mon sort la triste connaissance,
100Que vois-je autour de moi, que des amis vendus
101Qui sont de tous mes pas les témoins assidus,
102Qui choisis par Néron pour ce commerce infâme,
103Trafiquent avec lui des secrets de mon âme ?
104Quoi qu'il en soit, Narcisse, on me vend tous les jours :
105Il prévoit mes desseins, il entend mes discours ;
106Comme toi, dans mon coeur, il sait ce qui se passe.
Acte deuxième
107Néron exile Pallas, le conseiller de sa mère, congédie Burrhus et retient Narcisse. Il a un aveu à lui faire.
108**Néron**
109Narcisse, c'en est fait, Néron est amoureux.
110Narcisse s'étonne. Néron raconte la nuit.
111**Néron**
112Excité d'un désir curieux,
113Cette nuit je l'ai vue arriver en ces lieux,
114Triste, levant au ciel ses yeux mouillés de larmes,
115Qui brillaient au travers des flambeaux et des armes,
116Belle, sans ornements, dans le simple appareil
117D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil.
118Que veux-tu ? Je ne sais si cette négligence,
119Les ombres, les flambeaux, les cris et le silence,
120Et le farouche aspect de ses fiers ravisseurs,
121Relevaient de ses yeux les timides douceurs,
122Quoi qu'il en soit, ravi d'une si belle vue,
123J'ai voulu lui parler, et ma voix s'est perdue :
124Immobile, saisi d'un long étonnement,
125Je l'ai laissé passer dans son appartement.
126J'ai passé dans le mien. C'est là que, solitaire,
127De son image en vain j'ai voulu me distraire.
128Trop présente à mes yeux je croyais lui parler,
129J'aimais jusqu'à ses pleurs que je faisais couler.
130Ce qui l'enflamme, c'est justement que Junie se soit dérobée.
131**Néron**
132Quoi, Narcisse ? tandis qu'il n'est point de Romaine
133Que mon amour n'honore et ne rende plus vaine,
134Qui dès qu'à ses regards elle ose se fier,
135Sur le coeur de César ne les vienne essayer,
136Seule dans son palais la modeste Junie
137Regarde leurs honneurs comme une ignominie,
138Fuit, et ne daigne pas peut-être s'informer
139Si César est aimable ou bien s'il sait aimer ?
140Narcisse le presse de répudier Octavie. Néron énumère ce qui le retient.
141**Narcisse**
142Quoi donc ? qui vous arrête,
143Seigneur ?
144**Néron**
145Tout : Octavie, Agrippine, Burrhus,
146Sénèque, Rome entière, et trois ans de vertus.
147Reste sa mère, dont il ne s'affranchit qu'en son absence.
148**Néron**
149Eloigné de ses yeux, j'ordonne, je menace,
150J'écoute vos conseils, j'ose les approuver ;
151Je m'excite contre elle, et tâche à la braver :
152Mais (je t'expose ici mon âme toute nue)
153Sitôt que mon malheur me ramène à sa vue,
154Soit que je n'ose encor démentir le pouvoir
155De ces yeux où j'ai lu si longtemps mon devoir ;
156Soit qu'à tant de bienfaits ma mémoire fidèle
157Lui soumettre en secret tout ce que je tiens d'elle,
158Mais enfin mes efforts ne me servent de rien :
159Mon génie étonné tremble devant le sien.
160Junie est amenée devant l'empereur, qui lui annonce qu'il choisira lui-même son époux.
161**Junie**
162Et quel est donc, Seigneur, cet époux ?
163**Néron**
164Moi, madame.
165**Junie**
166Vous ?
167**Néron**
168Je vous nommerais, Madame, un autre nom,
169Si j'en savais quelque autre au-dessus de Néron.
170Oui, pour vous faire un choix où vous puissiez souscrire,
171J'ai parcouru des yeux la cour, Rome et l'empire.
172Plus j'ai cherché, Madame, et plus je cherche encor
173En quelles mains je dois confier ce trésor,
174Plus je vois que César, digne seul de vous plaire,
175En doit être lui seul l'heureux dépositaire,
176Et ne peut dignement vous confier qu'aux mains
177A qui Rome a commis l'empire des humains.
178Junie refuse la place d'Octavie et avoue son amour.
179**Junie**
180J'aime Britannicus. Je lui fus destinée
181Quand l'empire devait suivre son hyménée :
182Mais ces mêmes malheurs qui l'en ont écarté,
183Ses honneurs abolis, son palais déserté,
184La fuite d'une cour que sa chute a bannie,
185Sont autant de liens qui retiennent Junie.
186Néron consent qu'elle revoie Britannicus, mais lui dicte l'accueil qu'elle devra lui faire.
187**Néron**
188Je ne veux point le perdre : il vaut mieux que lui-même
189Entende son arrêt de la bouche qu'il aime.
190Si ses jours vous sont chers, éloignez-le de vous,
191Sans qu'il ait aucun lieu de me croire jaloux.
192De son bannissement prenez sur vous l'offense,
193Et soit par vos discours, soit par votre silence,
194Du moins par vos froideurs, faites-lui concevoir
195Qu'il doit porter ailleurs ses voeux et son espoir.
196Elle proteste que ses yeux la trahiront. Il ajoute alors qu'il sera là.
197**Néron**
198Caché près de ces lieux, je vous verrai, Madame.
199Renfermez votre amour dans le fond de votre âme
200Vous n'aurez point pour moi de langages secrets :
201J'entendrai des regards que vous croirez muets,
202Et sa perte sera l'infaillible salaire
203D'un geste ou d'un soupir échappé pour lui plaire.
204**Junie**
205Hélas ! si j'ose encor former quelques souhaits,
206Seigneur, permettez-moi de ne le voir jamais !
207Britannicus paraît, heureux, et se heurte à un accueil de glace.
208**Britannicus**
209Hélas ! dans la frayeur dont vous étiez atteinte,
210M'avez-vous en secret adressé quelque plainte ?
211Ma princesse, avez-vous daigné me souhaiter ?
212Songiez-vous aux douleurs que vous m'alliez coûter ?
213Vous ne me dites rien ? Quel accueil ! Quelle glace !
214Est-ce ainsi que vos yeux consolent ma disgrâce ?
215Parlez : nous sommes seuls. Notre ennemi trompé
216Tandis que je vous parle est ailleurs occupé.
217Ménageons les moments de cette heureuse absence.
218**Junie**
219Vous êtes en des lieux tout pleins de sa puissance.
220Ces murs mêmes, Seigneur, peuvent avoir des yeux,
221Et jamais l'empereur n'est absent de ces lieux.
222Il la presse, s'égare en soupçons ; elle ne peut que le renvoyer.
223**Junie**
224Retirez-vous, Seigneur ; l'empereur va venir.
225Néron a tout vu.
226**Néron**
227Eh bien ! de leur amour tu vois la violence,
228Narcisse : elle a paru jusque dans son silence !
229Elle aime mon rival, je ne puis l'ignorer ;
230Mais je mettrai ma joie à le désespérer.
231Je me fais de sa peine une image charmante,
232Et je l'ai vu douter du coeur de son amante.
233Je la suis. Mon rival t'attend pour éclater :
234Par de nouveaux soupçons, va, cours le tourmenter.
235Narcisse, resté seul, y trouve son compte.
236**Narcisse, seul.**
237La fortune t'appelle une seconde fois,
238Narcisse : voudrais-tu résister à sa voix ?
239Suivons jusques au bout ses ordres favorables ;
240Et pour nous rendre heureux, perdons les misérables.
Acte troisième
241Burrhus tente une dernière fois de détourner l'empereur de cet amour.
242**Burrhus**
243Surtout si, de Junie évitant la présence,
244Vous condamniez vos yeux à quelques jours d'absence :
245Croyez-moi, quelque amour qui semble vous charmer,
246On n'aime point, Seigneur, si l'on ne veut aimer.
247**Néron**
248Adieu. Je souffre trop, éloigné de Junie.
249Junie, échappée un instant, retrouve Britannicus, qui lui reproche sa froideur de la veille. Elle lui livre enfin le secret.
250**Junie**
251Allez, rassurez-vous et cessez de vous plaindre :
252Néron nous écoutait, et m'ordonnait de feindre.
253Britannicus s'indigne : un seul regard aurait suffi à l'avertir.
254**Junie**
255Il fallait me taire et vous sauver.
256Combien de fois, hélas ! puisqu'il faut vous le dire,
257Mon coeur de son désordre allait-il vous instruire ?
258De combien de soupirs interrompant le cours
259Ai-je évité vos yeux que je cherchais toujours ?
260Quel tourment de se taire en voyant ce qu'on aime,
261De l'entendre gémir, de l'affliger soi-même,
262Lorsque par un regard on peut le consoler !
263Mais quels pleurs ce regard aurait-il fait couler !
264Néron surprend les deux amants.
265**Néron**
266Prince, continuez des transports si charmants.
267Je conçois vos bontés par ses remerciements,
268Madame. A vos genoux je viens de le surprendre,
269Mais il aurait aussi quelque grâce à me rendre :
270Ce lieu le favorise, et je vous y retiens
271Pour lui faciliter de si doux entretiens.
272**Britannicus**
273Ils ne nous ont pas vus l'un et l'autre élever,
274Moi pour vous obéir et vous pour me braver,
275Et ne s'attendaient pas, lorsqu'ils nous virent naître,
276Qu'un jour Domitius me dût parler en maître.
277Le ton monte, vers contre vers.
278**Britannicus**
279Ainsi Néron commence à ne plus se forcer.
280**Néron**
281Néron de vos discours commence à se lasser.
282**Britannicus**
283Chacun devait bénir le bonheur de son règne.
284**Néron**
285Heureux ou malheureux, il suffit qu'on me craigne.
286Néron appelle ses gardes ; Junie s'interpose et s'offre aux vestales.
287**Néron**
288Je vous entends. Eh bien, gardes !
289**Junie**
290Que faites-vous ?
291C'est votre frère. Hélas ! C'est un amant jaloux ;
292Seigneur, mille malheurs persécutent sa vie.
293Ah ! son bonheur peut-il exciter votre envie ?
294Souffrez que de vos coeurs rapprochant les liens,
295Je me cache à vos yeux et me dérobe aux siens ;
296Ma fuite arrêtera vos discordes fatales,
297Seigneur, j'irai remplir le nombre des vestales.
298**Néron**
299L'entreprise, Madame, est étrange et soudaine.
300Dans son appartement, gardes, qu'on la ramène.
301Gardez Britannicus dans celui de sa soeur.
Acte quatrième
302Retenue au palais sous bonne garde, Agrippine obtient enfin l'entretien qu'elle réclamait. Elle s'assied et fait devant son fils le compte de ce qu'elle a fait pour lui.
303**Agrippine, s'asseyant.**
304Vous régnez : vous savez combien votre naissance
305Entre l'empire et vous avait mis de distance.
306Les droits de mes aïeux, que Rome a consacrés,
307Etaient même sans moi d'inutiles degrés.
308Quand de Britannicus la mère condamnée
309Laissa de Claudius disputer l'hyménée,
310Parmi tant de beautés qui briguèrent son choix,
311Qui de ses affranchis mendièrent les voix,
312Je souhaitai son lit, dans la seule pensée
313De vous laisser au trône où je serais placée.
314Elle rappelle l'adoption arrachée à Claude.
315**Agrippine**
316Je vous fis sur mes pas entrer dans sa famille :
317Je vous nommai son gendre, et vous donnai sa fille ;
318Silanus, qui l'aimait, s'en vit abandonné
319Et marqua de son sang ce jour infortuné.
320Ce n'était rien encore. Eussiez-vous pu prétendre
321Qu'un jour Claude à son fils pût préférer son gendre ?
322De ce même Pallas j'implorai le secours :
323Claude vous adopta, vaincu par ses discours,
324Vous appela Néron, et du pouvoir suprême
325Voulut, avant le temps, vous faire part lui-même.
326Puis la mort de l'empereur, qu'elle a tenue secrète le temps d'assurer le trône à son fils.
327**Agrippine**
328Il mourut. Mille bruits en courent à ma honte.
329J'arrêtai de sa mort la nouvelle trop prompte,
330Et tandis que Burrhus allait secrètement
331De l'armée en vos mains exiger le serment,
332Que vous marchiez au camp, conduit sous mes auspices,
333Dans Rome les autels fumaient de sacrifices :
334Par mes ordres trompeurs tout le peuple excité
335Du prince déjà mort demandait la santé.
336Enfin des légions l'entière obéissance
337Ayant de votre empire affermi la puissance,
338On vit Claude, et le peuple, étonné de son sort,
339Apprit en même temps votre règne et sa mort.
340Et elle en vient au jour même.
341**Agrippine**
342Aujourd'hui je promets Junie à votre frère,
343Ils se flattent tous deux du choix de votre mère :
344Que faites-vous ? Junie, enlevée à la cour,
345Devient en une nuit l'objet de votre amour ;
346Je vois de votre coeur Octavie effacée,
347Prête à sortir du lit où je l'avais placée ;
348Je vois Pallas banni, votre frère arrêté ;
349Vous attentez enfin jusqu'à ma liberté :
350Burrhus ose sur moi porter ses mains hardies.
351Et lorsque, convaincu de tant de perfidies,
352Vous deviez ne me voir que pour les expier,
353C'est vous qui m'ordonnez de me justifier.
354Néron répond.
355**Néron**
356Je me souviens toujours que je vous dois l'empire,
357Et sans vous fatiguer du soin de le redire,
358Votre bonté, Madame, avec tranquillité
359Pouvait se reposer sur ma fidélité.
360Aussi bien ces soupçons, ces plaintes assidues,
361Ont fait croire à tous ceux qui les ont entendues
362Que jadis (j'ose ici vous le dire entre nous)
363Vous n'aviez, sous mon nom, travaillé que pour vous.
364Puis vient le mot qui tranche tout.
365**Néron**
366Mais Rome veut un maître, et non une maîtresse.
367Vous entendiez les bruits qu'excitait ma faiblesse.
368Le sénat chaque jour et le peuple, irrités
369De s'ouïr par ma voix dicter vos volontés,
370Publiaient qu'en mourant Claude avec sa puissance
371M'avait encor laissé sa simple obéissance.
372Agrippine se défend d'avoir voulu faire empereur Britannicus, puis se remet à lui.
373**Agrippine**
374Que je suis malheureuse ! Et par quelle infortune
375Faut-il que tous mes soins me rendent importune ?
376Je n'ai qu'un fils. O ciel, qui m'entends aujourd'hui,
377T'ai-je fait quelques voeux qui ne fussent pour lui ?
378Remords, crainte, périls, rien ne m'a retenue ;
379J'ai vaincu ses mépris ; j'ai détourné ma vue
380Des malheurs qui dès lors me furent annoncés ;
381J'ai fait ce que j'ai pu : vous régnez, c'est assez.
382Néron accorde tout et la congédie apaisée. Resté seul avec Burrhus, il se découvre.
383**Néron**
384Je ne vous flatte point, je me plaignais de vous,
385Burrhus : je vous ai crus tous deux d'intelligence,
386Mais son inimitié vous rend ma confiance.
387Elle se hâte trop, Burrhus, de triompher :
388J'embrasse mon rival, mais c'est pour l'étouffer.
389Burrhus le supplie de choisir encore.
390**Burrhus**
391C'est à vous à choisir, vous êtes encor maître.
392Vertueux jusqu'ici, vous pouvez toujours l'être :
393Le chemin est tracé, rien ne vous retient plus ;
394Vous n'avez qu'à marcher de vertus en vertus.
395Mais si de vos flatteurs vous suivez la maxime,
396Il vous faudra, Seigneur, courir de crime en crime,
397Soutenir vos rigueurs par d'autres cruautés,
398Et laver dans le sang vos bras ensanglantés.
399Il l'emporte : Néron renonce. Mais Narcisse entre, le poison prêt.
400**Narcisse**
401Seigneur, j'ai tout prévu pour une mort si juste.
402Le poison est tout prêt. La fameuse Locuste
403A redoublé pour moi ses soins officieux :
404Elle a fait expirer un esclave à mes yeux ;
405Et le fer est moins prompt pour trancher une vie
406Que le nouveau poison que sa main me confie.
407L'empereur l'arrête : on l'a réconcilié avec son frère. Narcisse insinue qu'Agrippine s'en vante déjà, puis balaie la crainte de l'opinion romaine.
408**Narcisse**
409Mais, Seigneur, les Romains ne vous sont pas connus.
410Non, non, dans leurs discours ils sont plus retenus.
411Tant de précaution affaiblit votre règne :
412Ils croiront, en effet, mériter qu'on les craigne.
413Au joug, depuis longtemps, ils se sont façonnés :
414Ils adorent la main qui les tient enchaînés.
415Et il porte le dernier coup, en rapportant ce que Rome dit de son maître.
416**Narcisse**
417Quoi donc ? ignorez-vous tout ce qu'ils osent dire ?
418"Néron, s'ils en sont crus, n'est point né pour l'empire ;
419Il ne dit, il ne fait que ce qu'on lui prescrit :
420Burrhus conduit son coeur, Sénèque son esprit.
421Pour toute ambition, pour vertu singulière,
422Il excelle à conduire un char dans la carrière,
423A disputer des prix indignes de ses mains,
424A se donner lui-même en spectacle aux Romains,
425A venir prodiguer sa voix sur un théâtre,
426A réciter des chants qu'il veut qu'on idolâtre,
427Tandis que des soldats, de moments en moments,
428Vont arracher pour lui les applaudissements."
429**Néron**
430Viens, Narcisse : allons voir ce que nous devons faire.
Acte cinquième
431Britannicus, invité au festin de réconciliation, vient l'annoncer à Junie.
432**Britannicus**
433Oui, Madame, Néron (qui l'aurait pu penser ?)
434Dans son appartement m'attend pour m'embrasser.
435Il y fait de sa cour inviter la jeunesse :
436Il veut que d'un festin la pompe et l'allégresse
437Confirment à leurs yeux la foi de nos serments,
438Et réchauffent l'ardeur de nos embrassements.
439Junie ne partage pas sa confiance.
440**Junie**
441Seigneur, ne jugez pas de son coeur par le vôtre :
442Sur des pas différents vous marchez l'un et l'autre.
443Je ne connais Néron et la cour que d'un jour,
444Mais, si j'ose le dire, hélas ! dans cette cour
445Combien tout ce qu'on dit est loin de ce qu'on pense !
446Que la bouche et le coeur sont peu d'intelligence !
447Avec combien de joie on y trahit sa foi !
448Quel séjour étranger et pour vous et pour moi !
449Elle le met en garde contre Narcisse.
450**Junie**
451Et que sais-je ? Il y va, Seigneur, de votre vie.
452Tout m'est suspect : je crains que tout ne soit séduit.
453Je crains Néron, je crains le malheur qui me suit.
454D'un noir pressentiment malgré moi prévenue,
455Je vous laisse à regret éloigner de ma vue.
456Hélas ! si cette paix dont vous vous repaissez
457Couvrait contre vos jours quelques pièges dressés !
458Si Néron, irrité de notre intelligence,
459Avait choisi la nuit pour cacher sa vengeance !
460S'il préparait ses coups tandis que je vous vois !
461Et si je vous parlais pour la dernière fois !
462Ah ! Prince !
463Britannicus la rassure et part.
464**Britannicus**
465Mais, Madame, arrêtez ces précieuses larmes :
466Mon retour va bientôt dissiper vos alarmes.
467Je me rendrais suspect par un plus long séjour.
468Adieu. Je vais, le coeur tout plein de mon amour,
469Au milieu des transports d'une aveugle jeunesse,
470Ne voir, n'entretenir que ma belle princesse.
471Adieu.
472Agrippine, sûre de la paix qu'elle croit avoir faite, emmène Junie chez Octavie. Un tumulte éclate. Burrhus paraît.
473**Burrhus**
474Madame, c'en est fait, Britannicus expire.
475Agrippine veut savoir comment.
476**Burrhus**
477Ce dessein s'est conduit avec plus de mystère.
478A peine l'empereur a vu venir son frère,
479Il se lève, il l'embrasse, on se tait, et soudain
480César prend le premier une coupe à la main :
481"Pour achever ce jour sous de meilleurs auspices,
482Ma main de cette coupe épanche les prémices,
483Dit-il ; dieux, que j'appelle à cette effusion,
484Venez favoriser notre réunion."
485Par les mêmes serments Britannicus se lie.
486La coupe dans ses mains par Narcisse est remplie,
487Mais ses lèvres à peine en ont touché les bords...
488Le fer ne produit point de si puissants efforts,
489Madame : la lumière à ses yeux est ravie,
490Il tombe sur son lit sans chaleur et sans vie.
491Jugez combien ce coup frappe tous les esprits :
492La moitié s'épouvante et sort avec des cris,
493Mais ceux qui de la cour ont un plus long usage
494Sur les yeux de César composent leur visage.
495Cependant sur son lit il demeure penché ;
496D'aucun étonnement il ne paraît touché :
497"Ce mal, dont vous craignez, dit-il, la violence
498A souvent, sans péril, attaqué son enfance."
499Narcisse veut en vain affecter quelque ennui,
500Et sa perfide joie éclate malgré lui.
501Néron entre. Sa mère l'accuse en face, Narcisse répond pour lui. Alors elle prophétise.
502**Agrippine**
503Poursuis, Néron ; avec de tels ministres,
504Par des faits glorieux tu te vas signaler.
505Poursuis. Tu n'as pas fait ce pas pour reculer.
506Ta main a commencé par le sang de ton frère ;
507Je prévois que tes coups viendront jusqu'à ta mère.
508Dans le fond de ton coeur, je sais que tu me hais ;
509Tu voudras t'affranchir du joug de mes bienfaits.
510Mais je veux que ma mort te soit même inutile ;
511Ne crois pas qu'en mourant je te laisse tranquille.
512Rome, ce ciel, ce jour que tu reçus de moi.
513Partout, à tout moment, m'offriront devant toi.
514Tes remords te suivront comme autant de furies,
515Tu croiras les calmer par d'autres barbaries :
516Ta fureur, s'irritant soi-même dans son cours,
517D'un sang toujours nouveau marquera tous tes jours.
518Mais j'espère qu'enfin le ciel, las de tes crimes,
519Ajoutera ta perte à tant d'autres victimes,
520Qu'après t'être couvert de leur sang et du mien,
521Tu te verras forcé de répandre le tien,
522Et ton nom paraîtra dans la race future,
523Aux plus cruels tyrans une cruelle injure.
524Voilà ce que mon coeur se présage de toi.
525Adieu. Tu peux sortir.
526Restée seule avec Burrhus, elle mesure son erreur. Lui a vu autre chose.
527**Burrhus**
528Son crime seul n'est pas ce qui me désespère ;
529Sa jalousie a pu l'armer contre son frère ;
530Mais s'il vous faut, Madame, expliquer ma douleur :
531Néron l'a vu mourir sans changer de couleur.
532Ses yeux indifférents ont déjà la constance
533D'un tyran dans le crime endurci dès l'enfance.
534Albine accourt : Junie s'est enfuie du palais et s'est jetée en pleurant aux pieds de la statue d'Auguste.
535**Albine**
536"Prince, par ces genoux, dit-elle, que j'embrasse,
537Protège en ce moment le reste de ta race.
538Rome, dans ton palais, vient de voir immoler
539Le seul de tes neveux qui te pût ressembler.
540On veut après sa mort que je lui sois parjure ;
541Mais pour lui conserver une foi toujours pure,
542Prince, je me dévoue à ces dieux immortels
543Dont ta vertu t'a fait partager les autels."
544Le peuple l'a conduite au temple des vestales. Narcisse a voulu l'arrêter.
545**Albine**
546César les voit partir sans oser les distraire.
547Narcisse, plus hardi, s'empresse pour lui plaire :
548Il vole vers Junie, et sans s'épouvanter,
549D'une profane main commence à l'arrêter.
550De mille coups mortels, son audace est punie ;
551Son infidèle sang rejaillit sur Junie.
552César, de tant d'objets en même temps frappé,
553Le laisse entre les mains qui l'ont enveloppé.
554Il rentre. Chacun fuit son silence farouche.
555Le seul nom de Junie échappe de sa bouche.
556Il marche sans dessein, ses yeux mal assurés
557N'osent lever au ciel leurs regards égarés,
558Et l'on craint, si la nuit jointe à la solitude
559Vient de son désespoir aigrir l'inquiétude,
560Si vous l'abandonnez plus longtemps sans secours,
561Que sa douleur bientôt n'attente sur ses jours.
562Le temps presse : courez. Il ne faut qu'un caprice ;
563Il se perdrait, Madame.
564**Agrippine**
565Il se ferait justice.
566Mais, Burrhus, allons voir jusqu'où vont ses transports.
567Voyons quel changement produiront ses remords,
568S'il voudra désormais suivre d'autres maximes.
569**Burrhus**
570Plût aux dieux que ce fût le dernier de ses crimes !