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Phèdre — en 20 minutes

Phèdre — en 20 minutes
1Voici Phèdre traversée par ses scènes les plus fortes : de vrais vers de Racine, choisis et mis bout à bout, reliés par de courtes notes, pour lire en une vingtaine de minutes l’essentiel de la tragédie. Phèdre, femme de Thésée, aime le fils de son mari ; elle le sait, elle en meurt, et elle se tait.

Acte Premier
2Trézène, sur la côte du Péloponnèse. Thésée, roi d’Athènes, a disparu depuis six mois. Son fils Hippolyte annonce à Théramène, son gouverneur, qu’il part à sa recherche.
3**Hippolyte**
4Le dessein en est pris : je pars, cher Théramène,
5Et quitte le séjour de l’aimable Trézène.
6Dans le doute mortel dont je suis agité,
7Je commence à rougir de mon oisiveté.
8Depuis plus de six mois éloigné de mon père,
9J’ignore le destin d’une tête si chère ;
10J’ignore jusqu’aux lieux qui le peuvent cacher.
11Théramène s’étonne : pourquoi quitter des lieux si chers à son enfance ? Hippolyte désigne la vraie cause de son départ.
12**Hippolyte**
13Cet heureux temps n’est plus. Tout a changé de face,
14Depuis que sur ces bords les dieux ont envoyé
15La fille de Minos et de Pasiphaé.
16Théramène croit comprendre : c’est Phèdre, la belle-mère qui obtint jadis son exil — et qui se meurt aujourd’hui d’un mal qu’elle cache.
17**Théramène**
18Et d’ailleurs quels périls vous peut faire courir
19Une femme mourante, et qui cherche à mourir ?
20Phèdre, atteinte d’un mal qu’elle s’obstine à taire,
21Lasse enfin d’elle-même et du jour qui l’éclaire,
22Peut-elle contre vous former quelques desseins ?
23**Hippolyte**
24Sa vaine inimitié n’est pas ce que je crains.
25Hippolyte en partant fuit une autre ennemie ;
26Je fuis, je l’avouerai, cette jeune Aricie,
27Reste d’un sang fatal conjuré contre nous.
28Aricie est la sœur des Pallantides, ennemis mortels de Thésée, qui lui interdit tout mariage. Hippolyte l’aime et se l’interdit. Cependant Phèdre paraît, soutenue par sa nourrice Œnone.
29**Phèdre**
30N’allons point plus avant, demeurons, chère Œnone.
31Je ne me soutiens plus ; ma force m’abandonne :
32Mes yeux sont éblouis du jour que je revoi,
33Et mes genoux tremblants se dérobent sous moi.
34Hélas !
35**Phèdre**
36Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent !
37Quelle importune main, en formant tous ces nœuds,
38A pris soin sur mon front d’assembler mes cheveux ?
39Tout m’afflige, me nuit, et conspire à me nuire.
40**Phèdre**
41Noble et brillant auteur d’une triste famille,
42Toi dont ma mère osait se vanter d’être fille,
43Qui peut-être rougis du trouble où tu me vois,
44Soleil, je te viens voir pour la dernière fois !
45Œnone la supplie de nommer enfin son mal : trois jours déjà sans sommeil ni nourriture.
46**Œnone**
47Les ombres par trois fois ont obscurci les cieux
48Depuis que le sommeil n’est entré dans vos yeux ;
49Et le jour a trois fois chassé la nuit obscure
50Depuis que votre corps languit sans nourriture.
51À quel affreux dessein vous laissez-vous tenter ?
52De quel droit sur vous-même osez-vous attenter ?
53Phèdre résiste, puis se laisse arracher l’aveu, mot à mot.
54**Œnone**
55Aimez-vous ?
56**Phèdre**
57De l’amour j’ai toutes les fureurs.
58**Œnone**
59Pour qui ?
60**Phèdre**
61Tu vas ouïr le comble des horreurs…
62J’aime… À ce nom fatal, je tremble, je frissonne.
63J’aime…
64**Œnone**
65Qui ?
66**Phèdre**
67Tu connais ce fils de l’Amazone,
68Ce prince si longtemps par moi-même opprimé…
69**Œnone**
70Hippolyte ? Grands dieux !
71**Phèdre**
72C’est toi qui l’as nommé !
73Le nom lâché, Phèdre remonte à l’origine du mal — Vénus, qui poursuit sa race depuis Pasiphaé, sa mère.
74**Phèdre**
75Mon mal vient de plus loin. À peine au fils d’Égée
76Sous les lois de l’hymen je m’étais engagée,
77Mon repos, mon bonheur semblait être affermi ;
78Athènes me montra mon superbe ennemi :
79Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;
80Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ;
81Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;
82Je sentis tout mon corps et transir et brûler :
83Je reconnus Vénus et ses feux redoutables,
84D’un sang qu’elle poursuit tourments inévitables !
85Par des vœux assidus je crus les détourner :
86Je lui bâtis un temple, et pris soin de l’orner ;
87De victimes moi-même à toute heure entourée,
88Je cherchais dans leurs flancs ma raison égarée :
89D’un incurable amour remèdes impuissants !
90En vain sur les autels ma main brûlait l’encens !
91Quand ma bouche implorait le nom de la déesse,
92J’adorais Hippolyte ; et, le voyant sans cesse,
93Même au pied des autels que je faisais fumer,
94J’offrais tout à ce dieu que je n’osais nommer.
95Pour fuir ce qu’elle adorait, elle a joué la marâtre et fait bannir Hippolyte d’Athènes.
96Je l’évitais partout. Ô comble de misère !
97Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son père.
98Contre moi-même enfin j’osai me révolter :
99J’excitai mon courage à le persécuter.
100Pour bannir l’ennemi dont j’étais idolâtre,
101J’affectai les chagrins d’une injuste marâtre ;
102Je pressai son exil ; et mes cris éternels
103L’arrachèrent du sein et des bras paternels.
104Puis Thésée l’a ramenée à Trézène, où vivait le banni. Tout a recommencé.
105Vaines précautions ! Cruelle destinée !
106Par mon époux lui-même à Trézène amenée,
107J’ai revu l’ennemi que j’avais éloigné :
108Ma blessure trop vive aussitôt a saigné.
109Ce n’est plus une ardeur dans mes veines cachée :
110C’est Vénus tout entière à sa proie attachée.
111J’ai conçu pour mon crime une juste terreur ;
112J’ai pris la vie en haine, et ma flamme en horreur ;
113Je voulais en mourant prendre soin de ma gloire,
114Et dérober au jour une flamme si noire :
115Je n’ai pu soutenir tes larmes, tes combats ;
116Je t’ai tout avoué ; je ne m’en repens pas.
117Entre Panope, une femme de la suite.
118**Panope**
119Je voudrais vous cacher une triste nouvelle,
120Madame : mais il faut que je vous la révèle.
121La mort vous a ravi votre invincible époux ;
122Et ce malheur n’est plus ignoré que de vous.
123Tout change : veuve, Phèdre n’est plus coupable. Œnone la pousse à vivre, pour son fils et pour le trône.
124**Œnone**
125Votre fortune change et prend une autre face :
126Le roi n’est plus, madame ; il faut prendre sa place.
127Sa mort vous laisse un fils à qui vous vous devez ;
128Esclave s’il vous perd, et roi si vous vivez.
129**Œnone**
130Vivez ; vous n’avez plus de reproche à vous faire :
131Votre flamme devient une flamme ordinaire ;
132Thésée en expirant vient de rompre les nœuds
133Qui faisaient tout le crime et l’horreur de vos feux.
134Hippolyte pour vous devient moins redoutable ;
135Et vous pouvez le voir sans vous rendre coupable.
136**Phèdre**
137Eh bien ! à tes conseils je me laisse entraîner.
138Vivons, si vers la vie on peut me ramener,
139Et si l’amour d’un fils, en ce moment funeste,
140De mes faibles esprits peut ranimer le reste.
Acte Second
141Aricie apprend qu’elle est libre. Hippolyte vient lui rendre Athènes — et, malgré lui, se déclare.
142**Hippolyte**
143Vous voyez devant vous un prince déplorable,
144D’un téméraire orgueil exemple mémorable.
145Moi qui, contre l’amour fièrement révolté,
146Aux fers de ses captifs ai longtemps insulté ;
147Qui, des faibles mortels déplorant les naufrages,
148Pensais toujours du bord contempler les orages ;
149Asservi maintenant sous la commune loi,
150Par quel trouble me vois-je emporté loin de moi !
151Un moment a vaincu mon audace imprudente :
152Cette âme si superbe est enfin dépendante.
153Depuis près de six mois, honteux, désespéré,
154Portant partout le trait dont je suis déchiré,
155Contre vous, contre moi, vainement je m’éprouve :
156Présente, je vous fuis ; absente, je vous trouve ;
157Dans le fond des forêts votre image me suit ;
158La lumière du jour, les ombres de la nuit,
159Tout retrace à mes yeux les charmes que j’évite ;
160Tout vous livre à l’envi le rebelle Hippolyte.
161Théramène l’interrompt : la reine veut le voir avant son départ. Phèdre vient plaider pour son fils ; les mots lui échappent.
162**Phèdre**
163On ne voit point deux fois le rivage des morts,
164Seigneur : puisque Thésée a vu les sombres bords,
165En vain vous espérez qu’un dieu vous le renvoie ;
166Et l’avare Achéron ne lâche point sa proie.
167Que dis-je ? Il n’est point mort, puisqu’il respire en vous.
168Toujours devant mes yeux je crois voir mon époux :
169Je le vois, je lui parle ; et mon cœur… Je m’égare,
170Seigneur ; ma folle ardeur malgré moi se déclare.
171**Hippolyte**
172Je vois de votre amour l’effet prodigieux :
173Tout mort qu’il est, Thésée est présent à vos yeux ;
174Toujours de son amour votre âme est embrasée.
175**Phèdre**
176Oui, prince, je languis, je brûle pour Thésée :
177Je l’aime, non point tel que l’ont vu les enfers,
178Volage adorateur de mille objets divers,
179Qui va du dieu des morts déshonorer la couche ;
180Mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche,
181Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi,
182Tel qu’on dépeint nos dieux, ou tel que je vous voi.
183Il avait votre port, vos yeux, votre langage ;
184Cette noble pudeur colorait son visage,
185Lorsque de notre Crète il traversa les flots,
186Digne sujet des vœux des filles de Minos.
187Elle rêve alors le passé autrement : c’est lui, non Thésée, qui aurait dû descendre au labyrinthe.
188Par vous aurait péri le monstre de la Crète,
189Malgré tous les détours de sa vaste retraite :
190Pour en développer l’embarras incertain,
191Ma sœur du fil fatal eût armé votre main.
192Mais non : dans ce dessein je l’aurais devancée ;
193L’amour m’en eût d’abord inspiré la pensée.
194C’est moi, prince, c’est moi, dont l’utile secours
195Vous eût du labyrinthe enseigné les détours.
196Que de soins m’eût coûtés cette tête charmante !
197Un fil n’eût point assez rassuré votre amante :
198Compagne du péril qu’il vous fallait chercher,
199Moi-même devant vous j’aurais voulu marcher ;
200Et Phèdre au labyrinthe avec vous descendue
201Se serait avec vous retrouvée ou perdue.
202**Hippolyte**
203Dieux ! qu’est-ce que j’entends ? Madame, oubliez-vous
204Que Thésée est mon père, et qu’il est votre époux ?
205**Phèdre**
206Ah, cruel ! tu m’as trop entendue !
207Je t’en ai dit assez pour te tirer d’erreur.
208Eh bien ! connais donc Phèdre et toute sa fureur :
209J’aime ! Ne pense pas qu’au moment que je t’aime,
210Innocente à mes yeux, je m’approuve moi-même ;
211Ni que du fol amour qui trouble ma raison
212Ma lâche complaisance ait nourri le poison ;
213Objet infortuné des vengeances célestes,
214Je m’abhorre encor plus que tu ne me détestes.
215Puis elle réclame son châtiment.
216Venge-toi, punis-moi d’un odieux amour :
217Digne fils du héros qui t’a donné le jour,
218Délivre l’univers d’un monstre qui t’irrite.
219La veuve de Thésée ose aimer Hippolyte !
220Crois-moi, ce monstre affreux ne doit point t’échapper ;
221Voilà mon cœur : c’est là que ta main doit frapper.
222Impatient déjà d’expier son offense,
223Au-devant de ton bras je le sens qui s’avance.
224Frappe : ou si tu le crois indigne de tes coups,
225Si ta haine m’envie un supplice si doux,
226Ou si d’un sang trop vil ta main serait trempée,
227Au défaut de ton bras prête-moi ton épée ;
228Donne.
229**Œnone**
230Que faites-vous, madame ! Justes dieux !
231Mais on vient : évitez des témoins odieux !
232Venez, rentrez ; fuyez une honte certaine.
Acte Troisième
233Seule avec Œnone, Phèdre mesure sa honte.
234**Phèdre**
235Cache-moi bien plutôt : je n’ai que trop parlé.
236Mes fureurs au dehors ont osé se répandre :
237J’ai dit ce que jamais on ne devait entendre.
238Ciel ! comme il m’écoutait ! Par combien de détours
239L’insensible a longtemps éludé mes discours !
240Comme il ne respirait qu’une retraite prompte !
241Et combien sa rougeur a redoublé ma honte !
242Elle envoie pourtant Œnone offrir à Hippolyte la couronne d’Athènes. Œnone revient avec une tout autre nouvelle.
243**Œnone**
244Il faut d’un vain amour étouffer la pensée,
245Madame ; rappelez votre vertu passée :
246Le roi, qu’on a cru mort, va paraître à vos yeux ;
247Thésée est arrivé, Thésée est en ces lieux.
248**Phèdre**
249Mon époux est vivant, Œnone ; c’est assez.
250J’ai fait l’indigne aveu d’un amour qui l’outrage ;
251Il vit : je ne veux pas en savoir davantage.
252**Phèdre**
253Je te l’ai prédit ; mais tu n’as pas voulu :
254Sur mes justes remords tes pleurs ont prévalu.
255Je mourais ce matin digne d’être pleurée ;
256J’ai suivi tes conseils, je meurs déshonorée.
257Pour sauver sa maîtresse, Œnone propose l’infamie : accuser Hippolyte la première.
258**Œnone**
259Pourquoi donc lui céder une victoire entière ?
260Vous le craignez : osez l’accuser la première
261Du crime dont il peut vous charger aujourd’hui.
262Qui vous démentira ? Tout parle contre lui :
263Son épée en vos mains heureusement laissée,
264Votre trouble présent, votre douleur passée,
265Son père par vos cris dès longtemps prévenu,
266Et déjà son exil par vous-même obtenu.
267**Phèdre**
268Moi, que j’ose opprimer et noircir l’innocence !
269**Œnone**
270C’est un trésor trop cher pour oser le commettre.
271Quelque loi qu’il vous dicte, il faut vous y soumettre,
272Madame ; et pour sauver votre honneur combattu,
273Il faut immoler tout, et même la vertu.
274**Phèdre**
275Ah ! je vois Hippolyte ;
276Dans ses yeux insolents je vois ma perte écrite.
277Fais ce que tu voudras, je m’abandonne à toi.
278Dans le trouble où je suis, je ne puis rien pour moi.
279Thésée paraît, vivant, et tend les bras à sa femme.
280**Phèdre**
281Arrêtez, Thésée,
282Et ne profanez point des transports si charmants :
283Je ne mérite plus ces doux empressements ;
284Vous êtes offensé. La fortune jalouse
285N’a pas en votre absence épargné votre épouse.
286Indigne de vous plaire et de vous approcher,
287Je ne dois désormais songer qu’à me cacher.
Acte Quatrième
288Œnone a parlé. Thésée croit son fils coupable d’avoir attenté à l’honneur de son père : l’épée laissée aux mains de Phèdre en fait foi.
289**Thésée**
290Ah ! qu’est-ce que j’entends ? Un traître, un téméraire
291Préparait cet outrage à l’honneur de son père !
292Avec quelle rigueur, destin, tu me poursuis !
293Je ne sais où je vais, je ne sais où je suis.
294Hippolyte paraît devant lui.
295**Thésée**
296Perfide ! oses-tu bien te montrer devant moi ?
297Monstre, qu’a trop longtemps épargné le tonnerre,
298Reste impur des brigands dont j’ai purgé la terre,
299Après que le transport d’un amour plein d’horreur
300Jusqu’au lit de ton père a porté ta fureur,
301Tu m’oses présenter une tête ennemie !
302Tu parais dans des lieux pleins de ton infamie !
303Et ne vas pas chercher, sous un ciel inconnu,
304Des pays où mon nom ne soit point parvenu ?
305Fuis, traître. Ne viens point braver ici ma haine,
306Et tenter un courroux que je retiens à peine :
307Puis il se tourne vers le dieu qui lui doit un vœu.
308Et toi, Neptune, et toi, si jadis mon courage
309D’infâmes assassins nettoya ton rivage,
310Souviens-toi que, pour prix de mes efforts heureux,
311Tu promis d’exaucer le premier de mes vœux.
312Dans les longues rigueurs d’une prison cruelle
313Je n’ai point imploré ta puissance immortelle ;
314Avare du secours que j’attends de tes soins,
315Mes vœux t’ont réservé pour de plus grands besoins :
316Je t’implore aujourd’hui. Venge un malheureux père ;
317J’abandonne ce traître à toute ta colère ;
318Étouffe dans son sang ses désirs effrontés :
319Thésée à tes fureurs connaîtra tes bontés.
320**Hippolyte**
321D’un mensonge si noir justement irrité,
322Je devrais faire ici parler la vérité,
323Seigneur ; mais je supprime un secret qui vous touche.
324Approuvez le respect qui me ferme la bouche,
325Et sans vouloir vous-même augmenter vos ennuis,
326Examinez ma vie, et songez qui je suis.
327Quelques crimes toujours précèdent les grands crimes ;
328Quiconque a pu franchir les bornes légitimes
329Peut violer enfin les droits les plus sacrés :
330Ainsi que la vertu, le crime a ses degrés ;
331Et jamais on n’a vu la timide innocence
332Passer subitement à l’extrême licence.
333Un jour seul ne fait point d’un mortel vertueux
334Un perfide assassin, un lâche incestueux.
335Il en appelle à toute sa vie.
336C’est par là qu’Hippolyte est connu dans la Grèce.
337J’ai poussé la vertu jusques à la rudesse :
338On sait de mes chagrins l’inflexible rigueur.
339Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon cœur.
340Et l’on veut qu’Hippolyte, épris d’un feu profane...
341Pressé, il avoue la seule faute qu’il ait commise.
342**Hippolyte**
343Non, mon père, ce cœur, c’est trop vous le celer,
344N’a point d’un chaste amour dédaigné de brûler.
345Je confesse à vos pieds ma véritable offense :
346J’aime, j’aime, il est vrai, malgré votre défense.
347Aricie à ses lois tient mes vœux asservis ;
348La fille de Pallante a vaincu votre fils :
349Je l’adore ; et mon âme, à vos ordres rebelle,
350Ne peut ni soupirer, ni brûler que pour elle.
351**Thésée**
352Tu l’aimes ! ciel ! Mais non, l’artifice est grossier :
353Tu te feins criminel pour te justifier.
354**Thésée**
355Quoi ! ta rage à mes yeux perd toute retenue ?
356Pour la dernière fois, ôte-toi de ma vue ;
357Sors, traître : n’attends pas qu’un père furieux
358Te fasse avec opprobre arracher de ces lieux.
359Phèdre accourt pour sauver Hippolyte — et apprend de Thésée que le jeune homme en aime une autre.
360**Phèdre**
361Œnone, qui l’eût cru ? j’avais une rivale !
362**Œnone**
363Comment !
364**Phèdre**
365Hippolyte aime ; et je n’en puis douter.
366Ce farouche ennemi qu’on ne pouvait dompter,
367Qu’offensait le respect, qu’importunait la plainte,
368Ce tigre, que jamais je n’abordai sans crainte,
369Soumis, apprivoisé, reconnaît un vainqueur :
370Aricie a trouvé le chemin de son cœur.
371La jalousie achève de la perdre.
372**Phèdre**
373Ils s’aiment ! Par quel charme ont-ils trompé mes yeux ?
374Comment se sont-ils vus ? depuis quand ? dans quels lieux ?
375Tu le savais : pourquoi me laissais-tu séduire ?
376De leur furtive ardeur ne pouvais-tu m’instruire ?
377Les a-t-on vus souvent se parler, se chercher ?
378Dans le fond des forêts allaient-ils se cacher ?
379Hélas ! ils se voyaient avec pleine licence :
380Le ciel de leurs soupirs approuvait l’innocence ;
381Ils suivaient sans remords leur penchant amoureux ;
382Tous les jours se levaient clairs et sereins pour eux !
383Et moi, triste rebut de la nature entière,
384Je me cachais au jour, je fuyais la lumière ;
385La mort est le seul dieu que j’osais implorer.
386J’attendais le moment où j’allais expirer ;
387Elle songe un instant à faire périr Aricie, puis se reprend avec horreur.
388Que fais-je ? où ma raison se va-t-elle égarer ?
389Moi jalouse ! et Thésée est celui que j’implore !
390Mon époux est vivant, et moi je brûle encore !
391Pour qui ? quel est le cœur où prétendent mes vœux ?
392Chaque mot sur mon front fait dresser mes cheveux.
393Mes crimes désormais ont comblé la mesure :
394Je respire à la fois l’inceste et l’imposture ;
395Mes homicides mains, promptes à me venger,
396Dans le sang innocent brûlent de se plonger.
397Misérable ! et je vis ! et je soutiens la vue
398De ce sacré Soleil dont je suis descendue !
399J’ai pour aïeul le père et le maître des dieux ;
400Le ciel, tout l’univers est plein de mes aïeux :
401Où me cacher ? Fuyons dans la nuit infernale.
402Mais que dis-je ? mon père y tient l’urne fatale ;
403Le sort, dit-on, l’a mise en ses sévères mains :
404Minos juge aux enfers tous les pâles humains.
405Œnone tente de l’excuser encore ; Phèdre la chasse.
406**Phèdre**
407Qu’entends-je ! quels conseils ose-t-on me donner ?
408Ainsi donc jusqu’au bout tu veux m’empoisonner,
409Malheureuse ! voilà comme tu m’as perdue ;
410Au jour que je fuyais c’est toi qui m’as rendue.
411Tes prières m’ont fait oublier mon devoir ;
412J’évitais Hippolyte, et tu me l’as fait voir.
413De quoi te chargeais-tu ? pourquoi ta bouche impie
414A-t-elle, en l’accusant, osé noircir sa vie ?
415Il en mourra peut-être, et d’un père insensé
416Le sacrilège vœu peut-être est exaucé.
417Je ne t’écoute plus. Va-t’en, monstre exécrable ;
418Va, laisse-moi le soin de mon sort déplorable.
419**Œnone, seule.**
420Ah dieux ! pour la servir j’ai tout fait, tout quitté ;
421Et j’en reçois ce prix ! je l’ai bien mérité.
Acte Cinquième
422Banni, Hippolyte refuse de charger Phèdre devant son père. Il propose à Aricie de le suivre et de l’épouser.
423**Hippolyte**
424Non, non, j’ai trop de soin de votre renommée.
425Un plus noble dessein m’amène devant vous :
426Fuyez vos ennemis, et suivez votre époux.
427Thésée survient ; Aricie ose un avertissement avant de fuir.
428**Aricie**
429Ah ! c’est trop le livrer à des langues perfides.
430Cessez : repentez-vous de vos vœux homicides ;
431Craignez, seigneur, craignez que le ciel rigoureux
432Ne vous haïsse assez pour exaucer vos vœux.
433Souvent dans sa colère il reçoit nos victimes :
434Ses présents sont souvent la peine de nos crimes.
435Le doute gagne Thésée. Panope accourt.
436**Panope**
437Déjà de sa présence avec honte chassée,
438Dans la profonde mer Œnone s’est lancée.
439On ne sait point d’où part ce dessein furieux ;
440Et les flots pour jamais l’ont ravie à nos yeux.
441**Thésée**
442Ô ciel ! Œnone est morte, et Phèdre veut mourir !
443Qu’on rappelle mon fils, qu’il vienne se défendre ;
444Qu’il vienne me parler, je suis prêt de l’entendre.
445Trop tard : Théramène revient seul.
446**Théramène**
447Ô soins tardifs et superflus !
448Inutile tendresse ! Hippolyte n’est plus.
449**Thésée**
450Mon fils n’est plus ! Eh quoi ! quand je lui tends les bras,
451Les dieux impatients ont hâté son trépas !
452Quel coup me l’a ravi, quelle foudre soudaine ?
453**Théramène**
454À peine nous sortions des portes de Trézène,
455Il était sur son char ; ses gardes affligés
456Imitaient son silence, autour de lui rangés ;
457Il suivait tout pensif le chemin de Mycènes ;
458Sa main sur les chevaux laissait flotter les rênes ;
459Ses superbes coursiers qu’on voyait autrefois
460Pleins d’une ardeur si noble obéir à sa voix,
461L’œil morne maintenant, et la tête baissée,
462Semblaient se conformer à sa triste pensée.
463Alors la mer se soulève.
464Un effroyable cri, sorti du fond des flots,
465Des airs en ce moment a troublé le repos ;
466Et du sein de la terre une voix formidable
467Répond en gémissant à ce cri redoutable.
468Jusqu’au fond de nos cœurs notre sang s’est glacé ;
469Des coursiers attentifs le crin s’est hérissé.
470Cependant sur le dos de la plaine liquide,
471S’élève à gros bouillons une montagne humide ;
472L’onde approche, se brise, et vomit à nos yeux,
473Parmi des flots d’écume, un monstre furieux.
474Son front large est armé de cornes menaçantes ;
475Tout son corps est couvert d’écailles jaunissantes,
476Indomptable taureau, dragon impétueux,
477Sa croupe se recourbe en replis tortueux ;
478Ses longs mugissements font trembler le rivage.
479Le ciel avec horreur voit ce monstre sauvage ;
480La terre s’en émeut, l’air en est infecté ;
481Le flot qui l’apporta recule épouvanté.
482Hippolyte seul fait face.
483Tout fuit ; et sans s’armer d’un courage inutile,
484Dans le temple voisin chacun cherche un asile.
485Hippolyte lui seul, digne fils d’un héros,
486Arrête ses coursiers, saisit ses javelots,
487Pousse au monstre, et d’un dard lancé d’une main sûre,
488Il lui fait dans le flanc une large blessure.
489De rage et de douleur le monstre bondissant
490Vient aux pieds des chevaux tomber en mugissant,
491Se roule, et leur présente une gueule enflammée
492Qui les couvre de feu, de sang et de fumée.
493La frayeur les emporte ; et, sourds à cette fois,
494Ils ne connaissent plus ni le frein ni la voix ;
495En efforts impuissants leur maître se consume ;
496Ils rougissent le mors d’une sanglante écume.
497Ses propres chevaux l’emportent.
498J’ai vu, seigneur, j’ai vu votre malheureux fils
499Traîné par les chevaux que sa main a nourris.
500Il veut les rappeler, et sa voix les effraie ;
501Ils courent : tout son corps n’est bientôt qu’une plaie.
502Théramène le retrouve mourant près des tombeaux de ses aïeux.
503J’arrive, je l’appelle ; et me tendant la main,
504Il ouvre un œil mourant qu’il referme soudain :
505« Le ciel, dit-il, m’arrache une innocente vie.
506« Prends soin après ma mort de la triste Aricie.
507« Cher ami, si mon père un jour désabusé
508« Plaint le malheur d’un fils faussement accusé,
509« Pour apaiser mon sang et mon ombre plaintive,
510« Dis-lui qu’avec douceur il traite sa captive ;
511« Qu’il lui rende… » À ce mot, ce héros expiré
512N’a laissé dans mes bras qu’un corps défiguré :
513Triste objet où des dieux triomphe la colère,
514Et que méconnaîtrait l’œil même de son père.
515**Thésée**
516Ô mon fils ! cher espoir que je me suis ravi !
517Inexorables dieux, qui m’avez trop servi !
518À quels mortels regrets ma vie est réservée !
519Phèdre paraît enfin, le poison déjà dans les veines.
520**Phèdre**
521Non, Thésée, il faut rompre un injuste silence ;
522Il faut à votre fils rendre son innocence :
523Il n’était point coupable.
524**Thésée**
525Ah ! père infortuné !
526Et c’est sur votre foi que je l’ai condamné !
527Cruelle ! pensez-vous être assez excusée…
528**Phèdre**
529Les moments me sont chers ; écoutez-moi, Thésée
530C’est moi qui sur ce fils, chaste et respectueux,
531Osai jeter un œil profane, incestueux.
532Le ciel mit dans mon sein une flamme funeste :
533La détestable Œnone a conduit tout le reste.
534Elle a craint qu’Hippolyte, instruit de ma fureur,
535Ne découvrît un feu qui lui faisait horreur :
536La perfide, abusant de ma faiblesse extrême,
537S’est hâtée à vos yeux de l’accuser lui-même.
538Elle s’en est punie, et fuyant mon courroux,
539A cherché dans les flots un supplice trop doux.
540Le fer aurait déjà tranché ma destinée ;
541Mais je laissais gémir la vertu soupçonnée :
542J’ai voulu, devant vous exposant mes remords,
543Par un chemin plus lent descendre chez les morts.
544J’ai pris, j’ai fait couler dans mes brûlantes veines
545Un poison que Médée apporta dans Athènes.
546Déjà jusqu’à mon cœur le venin parvenu
547Dans ce cœur expirant jette un froid inconnu ;
548Déjà je ne vois plus qu’à travers un nuage
549Et le ciel et l’époux que ma présence outrage ;
550Et la mort à mes yeux dérobant la clarté,
551Rend au jour qu’ils souillaient toute sa pureté.
552**Panope**
553Elle expire, seigneur !
554**Thésée**
555D’une action si noire
556Que ne peut avec elle expirer la mémoire !
557Allons, de mon erreur, hélas ! trop éclaircis,
558Mêler nos pleurs au sang de mon malheureux fils !
559Allons de ce cher fils embrasser ce qui reste,
560Expier la fureur d’un vœu que je déteste :
561Rendons-lui les honneurs qu’il a trop mérités ;
562Et, pour mieux apaiser ses mânes irrités,
563Que, malgré les complots d’une injuste famille,
564Son amante aujourd’hui me tienne lieu de fille !