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Phèdre — en 20 minutes

Phèdre — en 20 minutes
1
Voici Phèdre traversée par ses scènes les plus fortes : de vrais vers de Racine, choisis et mis bout à bout, reliés par de courtes notes, pour lire en une vingtaine de minutes l’essentiel de la tragédie. Phèdre, femme de Thésée, aime le fils de son mari ; elle le sait, elle en meurt, et elle se tait.

Acte Premier
2
Trézène, sur la côte du Péloponnèse. Thésée, roi d’Athènes, a disparu depuis six mois. Son fils Hippolyte annonce à Théramène, son gouverneur, qu’il part à sa recherche.
3
**Hippolyte**
4
Le dessein en est pris : je pars, cher Théramène,
5
Et quitte le séjour de l’aimable Trézène.
6
Dans le doute mortel dont je suis agité,
7
Je commence à rougir de mon oisiveté.
8
Depuis plus de six mois éloigné de mon père,
9
J’ignore le destin d’une tête si chère ;
10
J’ignore jusqu’aux lieux qui le peuvent cacher.
11
Théramène s’étonne : pourquoi quitter des lieux si chers à son enfance ? Hippolyte désigne la vraie cause de son départ.
12
**Hippolyte**
13
Cet heureux temps n’est plus. Tout a changé de face,
14
Depuis que sur ces bords les dieux ont envoyé
15
La fille de Minos et de Pasiphaé.
16
Théramène croit comprendre : c’est Phèdre, la belle-mère qui obtint jadis son exil — et qui se meurt aujourd’hui d’un mal qu’elle cache.
17
**Théramène**
18
Et d’ailleurs quels périls vous peut faire courir
19
Une femme mourante, et qui cherche à mourir ?
20
Phèdre, atteinte d’un mal qu’elle s’obstine à taire,
21
Lasse enfin d’elle-même et du jour qui l’éclaire,
22
Peut-elle contre vous former quelques desseins ?
23
**Hippolyte**
24
Sa vaine inimitié n’est pas ce que je crains.
25
Hippolyte en partant fuit une autre ennemie ;
26
Je fuis, je l’avouerai, cette jeune Aricie,
27
Reste d’un sang fatal conjuré contre nous.
28
Aricie est la sœur des Pallantides, ennemis mortels de Thésée, qui lui interdit tout mariage. Hippolyte l’aime et se l’interdit. Cependant Phèdre paraît, soutenue par sa nourrice Œnone.
29
**Phèdre**
30
N’allons point plus avant, demeurons, chère Œnone.
31
Je ne me soutiens plus ; ma force m’abandonne :
32
Mes yeux sont éblouis du jour que je revoi,
33
Et mes genoux tremblants se dérobent sous moi.
34
Hélas !
35
**Phèdre**
36
Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent !
37
Quelle importune main, en formant tous ces nœuds,
38
A pris soin sur mon front d’assembler mes cheveux ?
39
Tout m’afflige, me nuit, et conspire à me nuire.
40
**Phèdre**
41
Noble et brillant auteur d’une triste famille,
42
Toi dont ma mère osait se vanter d’être fille,
43
Qui peut-être rougis du trouble où tu me vois,
44
Soleil, je te viens voir pour la dernière fois !
45
Œnone la supplie de nommer enfin son mal : trois jours déjà sans sommeil ni nourriture.
46
**Œnone**
47
Les ombres par trois fois ont obscurci les cieux
48
Depuis que le sommeil n’est entré dans vos yeux ;
49
Et le jour a trois fois chassé la nuit obscure
50
Depuis que votre corps languit sans nourriture.
51
À quel affreux dessein vous laissez-vous tenter ?
52
De quel droit sur vous-même osez-vous attenter ?
53
Phèdre résiste, puis se laisse arracher l’aveu, mot à mot.
54
**Œnone**
55
Aimez-vous ?
56
**Phèdre**
57
De l’amour j’ai toutes les fureurs.
58
**Œnone**
59
Pour qui ?
60
**Phèdre**
61
Tu vas ouïr le comble des horreurs…
62
J’aime… À ce nom fatal, je tremble, je frissonne.
63
J’aime…
64
**Œnone**
65
Qui ?
66
**Phèdre**
67
Tu connais ce fils de l’Amazone,
68
Ce prince si longtemps par moi-même opprimé…
69
**Œnone**
70
Hippolyte ? Grands dieux !
71
**Phèdre**
72
C’est toi qui l’as nommé !
73
Le nom lâché, Phèdre remonte à l’origine du mal — Vénus, qui poursuit sa race depuis Pasiphaé, sa mère.
74
**Phèdre**
75
Mon mal vient de plus loin. À peine au fils d’Égée
76
Sous les lois de l’hymen je m’étais engagée,
77
Mon repos, mon bonheur semblait être affermi ;
78
Athènes me montra mon superbe ennemi :
79
Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;
80
Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ;
81
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;
82
Je sentis tout mon corps et transir et brûler :
83
Je reconnus Vénus et ses feux redoutables,
84
D’un sang qu’elle poursuit tourments inévitables !
85
Par des vœux assidus je crus les détourner :
86
Je lui bâtis un temple, et pris soin de l’orner ;
87
De victimes moi-même à toute heure entourée,
88
Je cherchais dans leurs flancs ma raison égarée :
89
D’un incurable amour remèdes impuissants !
90
En vain sur les autels ma main brûlait l’encens !
91
Quand ma bouche implorait le nom de la déesse,
92
J’adorais Hippolyte ; et, le voyant sans cesse,
93
Même au pied des autels que je faisais fumer,
94
J’offrais tout à ce dieu que je n’osais nommer.
95
Pour fuir ce qu’elle adorait, elle a joué la marâtre et fait bannir Hippolyte d’Athènes.
96
Je l’évitais partout. Ô comble de misère !
97
Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son père.
98
Contre moi-même enfin j’osai me révolter :
99
J’excitai mon courage à le persécuter.
100
Pour bannir l’ennemi dont j’étais idolâtre,
101
J’affectai les chagrins d’une injuste marâtre ;
102
Je pressai son exil ; et mes cris éternels
103
L’arrachèrent du sein et des bras paternels.
104
Puis Thésée l’a ramenée à Trézène, où vivait le banni. Tout a recommencé.
105
Vaines précautions ! Cruelle destinée !
106
Par mon époux lui-même à Trézène amenée,
107
J’ai revu l’ennemi que j’avais éloigné :
108
Ma blessure trop vive aussitôt a saigné.
109
Ce n’est plus une ardeur dans mes veines cachée :
110
C’est Vénus tout entière à sa proie attachée.
111
J’ai conçu pour mon crime une juste terreur ;
112
J’ai pris la vie en haine, et ma flamme en horreur ;
113
Je voulais en mourant prendre soin de ma gloire,
114
Et dérober au jour une flamme si noire :
115
Je n’ai pu soutenir tes larmes, tes combats ;
116
Je t’ai tout avoué ; je ne m’en repens pas.
117
Entre Panope, une femme de la suite.
118
**Panope**
119
Je voudrais vous cacher une triste nouvelle,
120
Madame : mais il faut que je vous la révèle.
121
La mort vous a ravi votre invincible époux ;
122
Et ce malheur n’est plus ignoré que de vous.
123
Tout change : veuve, Phèdre n’est plus coupable. Œnone la pousse à vivre, pour son fils et pour le trône.
124
**Œnone**
125
Votre fortune change et prend une autre face :
126
Le roi n’est plus, madame ; il faut prendre sa place.
127
Sa mort vous laisse un fils à qui vous vous devez ;
128
Esclave s’il vous perd, et roi si vous vivez.
129
**Œnone**
130
Vivez ; vous n’avez plus de reproche à vous faire :
131
Votre flamme devient une flamme ordinaire ;
132
Thésée en expirant vient de rompre les nœuds
133
Qui faisaient tout le crime et l’horreur de vos feux.
134
Hippolyte pour vous devient moins redoutable ;
135
Et vous pouvez le voir sans vous rendre coupable.
136
**Phèdre**
137
Eh bien ! à tes conseils je me laisse entraîner.
138
Vivons, si vers la vie on peut me ramener,
139
Et si l’amour d’un fils, en ce moment funeste,
140
De mes faibles esprits peut ranimer le reste.
Acte Second
141
Aricie apprend qu’elle est libre. Hippolyte vient lui rendre Athènes — et, malgré lui, se déclare.
142
**Hippolyte**
143
Vous voyez devant vous un prince déplorable,
144
D’un téméraire orgueil exemple mémorable.
145
Moi qui, contre l’amour fièrement révolté,
146
Aux fers de ses captifs ai longtemps insulté ;
147
Qui, des faibles mortels déplorant les naufrages,
148
Pensais toujours du bord contempler les orages ;
149
Asservi maintenant sous la commune loi,
150
Par quel trouble me vois-je emporté loin de moi !
151
Un moment a vaincu mon audace imprudente :
152
Cette âme si superbe est enfin dépendante.
153
Depuis près de six mois, honteux, désespéré,
154
Portant partout le trait dont je suis déchiré,
155
Contre vous, contre moi, vainement je m’éprouve :
156
Présente, je vous fuis ; absente, je vous trouve ;
157
Dans le fond des forêts votre image me suit ;
158
La lumière du jour, les ombres de la nuit,
159
Tout retrace à mes yeux les charmes que j’évite ;
160
Tout vous livre à l’envi le rebelle Hippolyte.
161
Théramène l’interrompt : la reine veut le voir avant son départ. Phèdre vient plaider pour son fils ; les mots lui échappent.
162
**Phèdre**
163
On ne voit point deux fois le rivage des morts,
164
Seigneur : puisque Thésée a vu les sombres bords,
165
En vain vous espérez qu’un dieu vous le renvoie ;
166
Et l’avare Achéron ne lâche point sa proie.
167
Que dis-je ? Il n’est point mort, puisqu’il respire en vous.
168
Toujours devant mes yeux je crois voir mon époux :
169
Je le vois, je lui parle ; et mon cœur… Je m’égare,
170
Seigneur ; ma folle ardeur malgré moi se déclare.
171
**Hippolyte**
172
Je vois de votre amour l’effet prodigieux :
173
Tout mort qu’il est, Thésée est présent à vos yeux ;
174
Toujours de son amour votre âme est embrasée.
175
**Phèdre**
176
Oui, prince, je languis, je brûle pour Thésée :
177
Je l’aime, non point tel que l’ont vu les enfers,
178
Volage adorateur de mille objets divers,
179
Qui va du dieu des morts déshonorer la couche ;
180
Mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche,
181
Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi,
182
Tel qu’on dépeint nos dieux, ou tel que je vous voi.
183
Il avait votre port, vos yeux, votre langage ;
184
Cette noble pudeur colorait son visage,
185
Lorsque de notre Crète il traversa les flots,
186
Digne sujet des vœux des filles de Minos.
187
Elle rêve alors le passé autrement : c’est lui, non Thésée, qui aurait dû descendre au labyrinthe.
188
Par vous aurait péri le monstre de la Crète,
189
Malgré tous les détours de sa vaste retraite :
190
Pour en développer l’embarras incertain,
191
Ma sœur du fil fatal eût armé votre main.
192
Mais non : dans ce dessein je l’aurais devancée ;
193
L’amour m’en eût d’abord inspiré la pensée.
194
C’est moi, prince, c’est moi, dont l’utile secours
195
Vous eût du labyrinthe enseigné les détours.
196
Que de soins m’eût coûtés cette tête charmante !
197
Un fil n’eût point assez rassuré votre amante :
198
Compagne du péril qu’il vous fallait chercher,
199
Moi-même devant vous j’aurais voulu marcher ;
200
Et Phèdre au labyrinthe avec vous descendue
201
Se serait avec vous retrouvée ou perdue.
202
**Hippolyte**
203
Dieux ! qu’est-ce que j’entends ? Madame, oubliez-vous
204
Que Thésée est mon père, et qu’il est votre époux ?
205
**Phèdre**
206
Ah, cruel ! tu m’as trop entendue !
207
Je t’en ai dit assez pour te tirer d’erreur.
208
Eh bien ! connais donc Phèdre et toute sa fureur :
209
J’aime ! Ne pense pas qu’au moment que je t’aime,
210
Innocente à mes yeux, je m’approuve moi-même ;
211
Ni que du fol amour qui trouble ma raison
212
Ma lâche complaisance ait nourri le poison ;
213
Objet infortuné des vengeances célestes,
214
Je m’abhorre encor plus que tu ne me détestes.
215
Puis elle réclame son châtiment.
216
Venge-toi, punis-moi d’un odieux amour :
217
Digne fils du héros qui t’a donné le jour,
218
Délivre l’univers d’un monstre qui t’irrite.
219
La veuve de Thésée ose aimer Hippolyte !
220
Crois-moi, ce monstre affreux ne doit point t’échapper ;
221
Voilà mon cœur : c’est là que ta main doit frapper.
222
Impatient déjà d’expier son offense,
223
Au-devant de ton bras je le sens qui s’avance.
224
Frappe : ou si tu le crois indigne de tes coups,
225
Si ta haine m’envie un supplice si doux,
226
Ou si d’un sang trop vil ta main serait trempée,
227
Au défaut de ton bras prête-moi ton épée ;
228
Donne.
229
**Œnone**
230
Que faites-vous, madame ! Justes dieux !
231
Mais on vient : évitez des témoins odieux !
232
Venez, rentrez ; fuyez une honte certaine.
Acte Troisième
233
Seule avec Œnone, Phèdre mesure sa honte.
234
**Phèdre**
235
Cache-moi bien plutôt : je n’ai que trop parlé.
236
Mes fureurs au dehors ont osé se répandre :
237
J’ai dit ce que jamais on ne devait entendre.
238
Ciel ! comme il m’écoutait ! Par combien de détours
239
L’insensible a longtemps éludé mes discours !
240
Comme il ne respirait qu’une retraite prompte !
241
Et combien sa rougeur a redoublé ma honte !
242
Elle envoie pourtant Œnone offrir à Hippolyte la couronne d’Athènes. Œnone revient avec une tout autre nouvelle.
243
**Œnone**
244
Il faut d’un vain amour étouffer la pensée,
245
Madame ; rappelez votre vertu passée :
246
Le roi, qu’on a cru mort, va paraître à vos yeux ;
247
Thésée est arrivé, Thésée est en ces lieux.
248
**Phèdre**
249
Mon époux est vivant, Œnone ; c’est assez.
250
J’ai fait l’indigne aveu d’un amour qui l’outrage ;
251
Il vit : je ne veux pas en savoir davantage.
252
**Phèdre**
253
Je te l’ai prédit ; mais tu n’as pas voulu :
254
Sur mes justes remords tes pleurs ont prévalu.
255
Je mourais ce matin digne d’être pleurée ;
256
J’ai suivi tes conseils, je meurs déshonorée.
257
Pour sauver sa maîtresse, Œnone propose l’infamie : accuser Hippolyte la première.
258
**Œnone**
259
Pourquoi donc lui céder une victoire entière ?
260
Vous le craignez : osez l’accuser la première
261
Du crime dont il peut vous charger aujourd’hui.
262
Qui vous démentira ? Tout parle contre lui :
263
Son épée en vos mains heureusement laissée,
264
Votre trouble présent, votre douleur passée,
265
Son père par vos cris dès longtemps prévenu,
266
Et déjà son exil par vous-même obtenu.
267
**Phèdre**
268
Moi, que j’ose opprimer et noircir l’innocence !
269
**Œnone**
270
C’est un trésor trop cher pour oser le commettre.
271
Quelque loi qu’il vous dicte, il faut vous y soumettre,
272
Madame ; et pour sauver votre honneur combattu,
273
Il faut immoler tout, et même la vertu.
274
**Phèdre**
275
Ah ! je vois Hippolyte ;
276
Dans ses yeux insolents je vois ma perte écrite.
277
Fais ce que tu voudras, je m’abandonne à toi.
278
Dans le trouble où je suis, je ne puis rien pour moi.
279
Thésée paraît, vivant, et tend les bras à sa femme.
280
**Phèdre**
281
Arrêtez, Thésée,
282
Et ne profanez point des transports si charmants :
283
Je ne mérite plus ces doux empressements ;
284
Vous êtes offensé. La fortune jalouse
285
N’a pas en votre absence épargné votre épouse.
286
Indigne de vous plaire et de vous approcher,
287
Je ne dois désormais songer qu’à me cacher.
Acte Quatrième
288
Œnone a parlé. Thésée croit son fils coupable d’avoir attenté à l’honneur de son père : l’épée laissée aux mains de Phèdre en fait foi.
289
**Thésée**
290
Ah ! qu’est-ce que j’entends ? Un traître, un téméraire
291
Préparait cet outrage à l’honneur de son père !
292
Avec quelle rigueur, destin, tu me poursuis !
293
Je ne sais où je vais, je ne sais où je suis.
294
Hippolyte paraît devant lui.
295
**Thésée**
296
Perfide ! oses-tu bien te montrer devant moi ?
297
Monstre, qu’a trop longtemps épargné le tonnerre,
298
Reste impur des brigands dont j’ai purgé la terre,
299
Après que le transport d’un amour plein d’horreur
300
Jusqu’au lit de ton père a porté ta fureur,
301
Tu m’oses présenter une tête ennemie !
302
Tu parais dans des lieux pleins de ton infamie !
303
Et ne vas pas chercher, sous un ciel inconnu,
304
Des pays où mon nom ne soit point parvenu ?
305
Fuis, traître. Ne viens point braver ici ma haine,
306
Et tenter un courroux que je retiens à peine :
307
Puis il se tourne vers le dieu qui lui doit un vœu.
308
Et toi, Neptune, et toi, si jadis mon courage
309
D’infâmes assassins nettoya ton rivage,
310
Souviens-toi que, pour prix de mes efforts heureux,
311
Tu promis d’exaucer le premier de mes vœux.
312
Dans les longues rigueurs d’une prison cruelle
313
Je n’ai point imploré ta puissance immortelle ;
314
Avare du secours que j’attends de tes soins,
315
Mes vœux t’ont réservé pour de plus grands besoins :
316
Je t’implore aujourd’hui. Venge un malheureux père ;
317
J’abandonne ce traître à toute ta colère ;
318
Étouffe dans son sang ses désirs effrontés :
319
Thésée à tes fureurs connaîtra tes bontés.
320
**Hippolyte**
321
D’un mensonge si noir justement irrité,
322
Je devrais faire ici parler la vérité,
323
Seigneur ; mais je supprime un secret qui vous touche.
324
Approuvez le respect qui me ferme la bouche,
325
Et sans vouloir vous-même augmenter vos ennuis,
326
Examinez ma vie, et songez qui je suis.
327
Quelques crimes toujours précèdent les grands crimes ;
328
Quiconque a pu franchir les bornes légitimes
329
Peut violer enfin les droits les plus sacrés :
330
Ainsi que la vertu, le crime a ses degrés ;
331
Et jamais on n’a vu la timide innocence
332
Passer subitement à l’extrême licence.
333
Un jour seul ne fait point d’un mortel vertueux
334
Un perfide assassin, un lâche incestueux.
335
Il en appelle à toute sa vie.
336
C’est par là qu’Hippolyte est connu dans la Grèce.
337
J’ai poussé la vertu jusques à la rudesse :
338
On sait de mes chagrins l’inflexible rigueur.
339
Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon cœur.
340
Et l’on veut qu’Hippolyte, épris d’un feu profane…
341
Pressé, il avoue la seule faute qu’il ait commise.
342
**Hippolyte**
343
Non, mon père, ce cœur, c’est trop vous le celer,
344
N’a point d’un chaste amour dédaigné de brûler.
345
Je confesse à vos pieds ma véritable offense :
346
J’aime, j’aime, il est vrai, malgré votre défense.
347
Aricie à ses lois tient mes vœux asservis ;
348
La fille de Pallante a vaincu votre fils :
349
Je l’adore ; et mon âme, à vos ordres rebelle,
350
Ne peut ni soupirer, ni brûler que pour elle.
351
**Thésée**
352
Tu l’aimes ! ciel ! Mais non, l’artifice est grossier :
353
Tu te feins criminel pour te justifier.
354
**Thésée**
355
Quoi ! ta rage à mes yeux perd toute retenue ?
356
Pour la dernière fois, ôte-toi de ma vue ;
357
Sors, traître : n’attends pas qu’un père furieux
358
Te fasse avec opprobre arracher de ces lieux.
359
Phèdre accourt pour sauver Hippolyte — et apprend de Thésée que le jeune homme en aime une autre.
360
**Phèdre**
361
Œnone, qui l’eût cru ? j’avais une rivale !
362
**Œnone**
363
Comment !
364
**Phèdre**
365
Hippolyte aime ; et je n’en puis douter.
366
Ce farouche ennemi qu’on ne pouvait dompter,
367
Qu’offensait le respect, qu’importunait la plainte,
368
Ce tigre, que jamais je n’abordai sans crainte,
369
Soumis, apprivoisé, reconnaît un vainqueur :
370
Aricie a trouvé le chemin de son cœur.
371
La jalousie achève de la perdre.
372
**Phèdre**
373
Ils s’aiment ! Par quel charme ont-ils trompé mes yeux ?
374
Comment se sont-ils vus ? depuis quand ? dans quels lieux ?
375
Tu le savais : pourquoi me laissais-tu séduire ?
376
De leur furtive ardeur ne pouvais-tu m’instruire ?
377
Les a-t-on vus souvent se parler, se chercher ?
378
Dans le fond des forêts allaient-ils se cacher ?
379
Hélas ! ils se voyaient avec pleine licence :
380
Le ciel de leurs soupirs approuvait l’innocence ;
381
Ils suivaient sans remords leur penchant amoureux ;
382
Tous les jours se levaient clairs et sereins pour eux !
383
Et moi, triste rebut de la nature entière,
384
Je me cachais au jour, je fuyais la lumière ;
385
La mort est le seul dieu que j’osais implorer.
386
J’attendais le moment où j’allais expirer ;
387
Elle songe un instant à faire périr Aricie, puis se reprend avec horreur.
388
Que fais-je ? où ma raison se va-t-elle égarer ?
389
Moi jalouse ! et Thésée est celui que j’implore !
390
Mon époux est vivant, et moi je brûle encore !
391
Pour qui ? quel est le cœur où prétendent mes vœux ?
392
Chaque mot sur mon front fait dresser mes cheveux.
393
Mes crimes désormais ont comblé la mesure :
394
Je respire à la fois l’inceste et l’imposture ;
395
Mes homicides mains, promptes à me venger,
396
Dans le sang innocent brûlent de se plonger.
397
Misérable ! et je vis ! et je soutiens la vue
398
De ce sacré Soleil dont je suis descendue !
399
J’ai pour aïeul le père et le maître des dieux ;
400
Le ciel, tout l’univers est plein de mes aïeux :
401
Où me cacher ? Fuyons dans la nuit infernale.
402
Mais que dis-je ? mon père y tient l’urne fatale ;
403
Le sort, dit-on, l’a mise en ses sévères mains :
404
Minos juge aux enfers tous les pâles humains.
405
Œnone tente de l’excuser encore ; Phèdre la chasse.
406
**Phèdre**
407
Qu’entends-je ! quels conseils ose-t-on me donner ?
408
Ainsi donc jusqu’au bout tu veux m’empoisonner,
409
Malheureuse ! voilà comme tu m’as perdue ;
410
Au jour que je fuyais c’est toi qui m’as rendue.
411
Tes prières m’ont fait oublier mon devoir ;
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J’évitais Hippolyte, et tu me l’as fait voir.
413
De quoi te chargeais-tu ? pourquoi ta bouche impie
414
A-t-elle, en l’accusant, osé noircir sa vie ?
415
Il en mourra peut-être, et d’un père insensé
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Le sacrilège vœu peut-être est exaucé.
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Je ne t’écoute plus. Va-t’en, monstre exécrable ;
418
Va, laisse-moi le soin de mon sort déplorable.
419
**Œnone, seule.**
420
Ah dieux ! pour la servir j’ai tout fait, tout quitté ;
421
Et j’en reçois ce prix ! je l’ai bien mérité.
Acte Cinquième
422
Banni, Hippolyte refuse de charger Phèdre devant son père. Il propose à Aricie de le suivre et de l’épouser.
423
**Hippolyte**
424
Non, non, j’ai trop de soin de votre renommée.
425
Un plus noble dessein m’amène devant vous :
426
Fuyez vos ennemis, et suivez votre époux.
427
Thésée survient ; Aricie ose un avertissement avant de fuir.
428
**Aricie**
429
Ah ! c’est trop le livrer à des langues perfides.
430
Cessez : repentez-vous de vos vœux homicides ;
431
Craignez, seigneur, craignez que le ciel rigoureux
432
Ne vous haïsse assez pour exaucer vos vœux.
433
Souvent dans sa colère il reçoit nos victimes :
434
Ses présents sont souvent la peine de nos crimes.
435
Le doute gagne Thésée. Panope accourt.
436
**Panope**
437
Déjà de sa présence avec honte chassée,
438
Dans la profonde mer Œnone s’est lancée.
439
On ne sait point d’où part ce dessein furieux ;
440
Et les flots pour jamais l’ont ravie à nos yeux.
441
**Thésée**
442
Ô ciel ! Œnone est morte, et Phèdre veut mourir !
443
Qu’on rappelle mon fils, qu’il vienne se défendre ;
444
Qu’il vienne me parler, je suis prêt de l’entendre.
445
Trop tard : Théramène revient seul.
446
**Théramène**
447
Ô soins tardifs et superflus !
448
Inutile tendresse ! Hippolyte n’est plus.
449
**Thésée**
450
Mon fils n’est plus ! Eh quoi ! quand je lui tends les bras,
451
Les dieux impatients ont hâté son trépas !
452
Quel coup me l’a ravi, quelle foudre soudaine ?
453
**Théramène**
454
À peine nous sortions des portes de Trézène,
455
Il était sur son char ; ses gardes affligés
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Imitaient son silence, autour de lui rangés ;
457
Il suivait tout pensif le chemin de Mycènes ;
458
Sa main sur les chevaux laissait flotter les rênes ;
459
Ses superbes coursiers qu’on voyait autrefois
460
Pleins d’une ardeur si noble obéir à sa voix,
461
L’œil morne maintenant, et la tête baissée,
462
Semblaient se conformer à sa triste pensée.
463
Alors la mer se soulève.
464
Un effroyable cri, sorti du fond des flots,
465
Des airs en ce moment a troublé le repos ;
466
Et du sein de la terre une voix formidable
467
Répond en gémissant à ce cri redoutable.
468
Jusqu’au fond de nos cœurs notre sang s’est glacé ;
469
Des coursiers attentifs le crin s’est hérissé.
470
Cependant sur le dos de la plaine liquide,
471
S’élève à gros bouillons une montagne humide ;
472
L’onde approche, se brise, et vomit à nos yeux,
473
Parmi des flots d’écume, un monstre furieux.
474
Son front large est armé de cornes menaçantes ;
475
Tout son corps est couvert d’écailles jaunissantes,
476
Indomptable taureau, dragon impétueux,
477
Sa croupe se recourbe en replis tortueux ;
478
Ses longs mugissements font trembler le rivage.
479
Le ciel avec horreur voit ce monstre sauvage ;
480
La terre s’en émeut, l’air en est infecté ;
481
Le flot qui l’apporta recule épouvanté.
482
Hippolyte seul fait face.
483
Tout fuit ; et sans s’armer d’un courage inutile,
484
Dans le temple voisin chacun cherche un asile.
485
Hippolyte lui seul, digne fils d’un héros,
486
Arrête ses coursiers, saisit ses javelots,
487
Pousse au monstre, et d’un dard lancé d’une main sûre,
488
Il lui fait dans le flanc une large blessure.
489
De rage et de douleur le monstre bondissant
490
Vient aux pieds des chevaux tomber en mugissant,
491
Se roule, et leur présente une gueule enflammée
492
Qui les couvre de feu, de sang et de fumée.
493
La frayeur les emporte ; et, sourds à cette fois,
494
Ils ne connaissent plus ni le frein ni la voix ;
495
En efforts impuissants leur maître se consume ;
496
Ils rougissent le mors d’une sanglante écume.
497
Ses propres chevaux l’emportent.
498
J’ai vu, seigneur, j’ai vu votre malheureux fils
499
Traîné par les chevaux que sa main a nourris.
500
Il veut les rappeler, et sa voix les effraie ;
501
Ils courent : tout son corps n’est bientôt qu’une plaie.
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Théramène le retrouve mourant près des tombeaux de ses aïeux.
503
J’arrive, je l’appelle ; et me tendant la main,
504
Il ouvre un œil mourant qu’il referme soudain :
505
« Le ciel, dit-il, m’arrache une innocente vie.
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« Prends soin après ma mort de la triste Aricie.
507
« Cher ami, si mon père un jour désabusé
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« Plaint le malheur d’un fils faussement accusé,
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« Pour apaiser mon sang et mon ombre plaintive,
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« Dis-lui qu’avec douceur il traite sa captive ;
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« Qu’il lui rende… » À ce mot, ce héros expiré
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N’a laissé dans mes bras qu’un corps défiguré :
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Triste objet où des dieux triomphe la colère,
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Et que méconnaîtrait l’œil même de son père.
515
**Thésée**
516
Ô mon fils ! cher espoir que je me suis ravi !
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Inexorables dieux, qui m’avez trop servi !
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À quels mortels regrets ma vie est réservée !
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Phèdre paraît enfin, le poison déjà dans les veines.
520
**Phèdre**
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Non, Thésée, il faut rompre un injuste silence ;
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Il faut à votre fils rendre son innocence :
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Il n’était point coupable.
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**Thésée**
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Ah ! père infortuné !
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Et c’est sur votre foi que je l’ai condamné !
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Cruelle ! pensez-vous être assez excusée…
528
**Phèdre**
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Les moments me sont chers ; écoutez-moi, Thésée
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C’est moi qui sur ce fils, chaste et respectueux,
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Osai jeter un œil profane, incestueux.
532
Le ciel mit dans mon sein une flamme funeste :
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La détestable Œnone a conduit tout le reste.
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Elle a craint qu’Hippolyte, instruit de ma fureur,
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Ne découvrît un feu qui lui faisait horreur :
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La perfide, abusant de ma faiblesse extrême,
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S’est hâtée à vos yeux de l’accuser lui-même.
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Elle s’en est punie, et fuyant mon courroux,
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A cherché dans les flots un supplice trop doux.
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Le fer aurait déjà tranché ma destinée ;
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Mais je laissais gémir la vertu soupçonnée :
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J’ai voulu, devant vous exposant mes remords,
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Par un chemin plus lent descendre chez les morts.
544
J’ai pris, j’ai fait couler dans mes brûlantes veines
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Un poison que Médée apporta dans Athènes.
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Déjà jusqu’à mon cœur le venin parvenu
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Dans ce cœur expirant jette un froid inconnu ;
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Déjà je ne vois plus qu’à travers un nuage
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Et le ciel et l’époux que ma présence outrage ;
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Et la mort à mes yeux dérobant la clarté,
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Rend au jour qu’ils souillaient toute sa pureté.
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**Panope**
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Elle expire, seigneur !
554
**Thésée**
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D’une action si noire
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Que ne peut avec elle expirer la mémoire !
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Allons, de mon erreur, hélas ! trop éclaircis,
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Mêler nos pleurs au sang de mon malheureux fils !
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Allons de ce cher fils embrasser ce qui reste,
560
Expier la fureur d’un vœu que je déteste :
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Rendons-lui les honneurs qu’il a trop mérités ;
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Et, pour mieux apaiser ses mânes irrités,
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Que, malgré les complots d’une injuste famille,
564
Son amante aujourd’hui me tienne lieu de fille !