Classiques.app

CE QU’ON DIT AU POETE A PROPOS DE FLEURS

Poésies, Arthur Rimbaud (1870)·Texte intégral, poème 41 sur 57·Livre complet →

I

Ainsi, toujours, vers l’azur noir

Où tremble la mer des topazes,

Fonctionneront dans ton soir

Les Lys, ces clystères d’extases !

À notre époque de sagous

Quand les Plantes sont travailleuses,

Le Lys boira les bleus dégoûts

Dans tes Proses religieuses !

– Le lys de monsieur de Kerdrel

Le Sonnet de mil huit cent trente,

Le Lys qu’on donne au Ménestrel

Avec l’œillet et l’amarante !

Des lys ! Des lys ! On n’en voit pas !

Et dans ton Vers, tel que les manches

Des Pécheresses aux doux pas,

Toujours frissonnent ces fleurs blanches !

Toujours, Cher, quand tu prends un bain,

Ta chemise aux aisselles blondes

Se gonfle aux brises du matin

Sur les myosotis immondes !

L’amour ne passe à tes octrois

Que les Lilas, – à balançoires !

Et les Violettes du Bois,

Crachats sucrés des Nymphes noires ! ...

II

ô Poètes, quand vous auriez

Les Roses, les Roses soufflées,

Rouges sur tiges de lauriers,

Et de mille octaves enflées !

Quand BANVILLE en ferait neiger

Sanguinolentes, tournoyantes,

Pochant l’œil fou de l’étranger

Aux lectures mal bienveillantes !

De vos forêts et de vos prés,

ô très paisibles photographes !

La Flore est diverse à peu près

Comme des bouchons de carafes !

Toujours les végétaux Français,

Hargneux, phtisiques, ridicules,

Où le ventre des chiens bassets

Navigue en paix, aux crépuscules ;

Toujours, après d’affreux dessins

De Lotos bleus ou d’Hélianthes,

Estampes roses, sujets saints

Pour de jeunes communiantes !

L’Ode Açoka cadre avec la

Strophe en fenêtre de lorette ;

Et de lourds papillons d’éclat

Fientent sur la Pâquerette.

Vieilles verdures, vieux galons !

ô croquignoles végétales !

Fleurs fantasques des vieux Salons !

– Aux hannetons, pas aux crotales,

Ces poupards végétaux en pleurs

Que Grandville eût mis aux lisières,

Et qu’allaitèrent de couleurs

De méchants astres à visières !

Oui, vos bavures de pipeaux

Font de précieuses glucoses !

– Tas d’œufs frits dans de vieux chapeaux,

Lys, Açokas, Lilas et Roses ! ...

III

ô blanc Chasseur, qui cours sans bas

À travers le Pâtis panique,

Ne peux-tu pas, ne dois-tu pas

Connaître un peu ta botanique ?

Tu ferais succéder je crains,

Aux Grillons roux les Cantharides,

L’or des Rios au bleu des Rhins, -

Bref, aux Norwèges les Florides :

Mais, Cher l’An n’est plus, maintenant,

– C’est la vérité, – de permettre

À l’Eucalyptus étonnant

Des constrictors d’un hexamètre ;

Là ! ... Comme si les Acajous

Ne servaient, même en nos Guyanes,

Qu’aux cascades des sapajous,

Au lourd délire des lianes !

– En somme, une Fleur Romarin

Ou Lys, vive ou morte, vaut-elle

Un excrément d’oiseau marin ?

Vaut-elle un seul pleur de chandelle ?

– Et j’ai dit ce que je voulais !

Toi, même assis là-bas, dans une

Cabane de bambous, – volets

Clos, tentures de perse brune, -

Tu torcherais des floraisons

Dignes d’oises extravagantes ! ...

– Poète ! ce sont des raisons

Non moins risibles qu’arrogantes ! ...

IV

Dis, non les pampas printaniers

Noirs d’épouvantables révoltes,

Mais les tabacs, les cotonniers !

Dis les exotiques récoltes !

Dis, front blanc que Phébus tanna,

De combien de dollars se rente

Pedro Velasquez, Habana ;

Incague la mer de Sorrente

Où vont les Cygnes par milliers ;

Que tes strophes soient des réclames

Pous l’abatis des mangliers

Fouillés des hydres et des lames !

Ton quatrain plonge aux bois sanglants

Et revient proposer aux Hommes

Divers sujets de sucres blancs,

De pectoraires et de gommes !

Sachons par Toi si les blondeurs

Des Pics neigeux, vers les Tropiques,

Sont ou des insectes pondeurs

Ou des lichens microscopiques !

Trouve, ô Chasseur, nous le voulons,

Quelques garances parfumées

Que la Nature en pantalons

Fasse éclore ! – pour nos Armées !

Trouve, aux abords du Bois qui dort,

Les fleurs, pareilles à des mufles,

D’où bavent des pommades d’or

Sur les cheveux sombres des Buffles !

Trouve, aux prés fous, où sur le Bleu

Tremble l’argent des pubescences,

Des calices pleins d’Œufs de feu

Qui cuisent parmi les essences !

Trouve des Chardons cotonneux

Dont dix ânes aux yeux de braises

Travaillent à filer les nœuds !

Trouve des Fleurs qui soient des chaises !

Oui, trouve au cœur des noirs filons

Des fleurs presque pierres, – fameuses ! -

Qui vers leurs durs ovaires blonds

Aient des amygdales gemmeuses !

Sers-nous, ô Farceur, tu le peux,

Sur un plat de vermeil splendide

Des ragoûts de Lys sirupeux

Mordant nos cuillers Alfénide !

V

Quelqu’un dira le grand Amour,

Voleur des sombres Indulgences :

Mais ni Renan, ni le chat Murr

N’ont vu les Bleus Thyrses immenses !

Toi, fais jouer dans nos torpeurs,

Par les parfums les hystéries ;

Exalte-nous vers des candeurs

Plus candides que les Maries...

Commerçant ! colon ! médium !

Ta Rime sourdra, rose ou blanche,

Comme un rayon de sodium,

Comme un caoutchouc qui s’épanche !

De tes noirs Poèmes, – Jongleur !

Blancs, verts, et rouges dioptriques,

Que s’évadent d’étranges fleurs

Et des papillons électriques !

Voilà ! c’est le Siècle d’enfer !

Et les poteaux télégraphiques

Vont orner, – lyre aux chants de fer,

Tes omoplates magnifiques !

Surtout, rime une version

Sur le mal des pommes de terre !

– Et, pour la composition

De Poèmes pleins de mystère

Qu’on doive lire de Tréguier

À Paramaribo, rachète

Des Tomes de Monsieur Figuier

– Illustrés ! – chez Monsieur Hachette !

Alcide Bava

A. R.

14 juillet 1871