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Recueil d'odes en cinq livres, paru d'abord en 1550 : à l'imitation de Pindare et d'Horace, Ronsard y célèbre Henri II, les princes et ses amis poètes, chante Cassandre, le Loir et la forêt de Gastine, et se promet l'immortalité.
1Cette version courte est faite exclusivement d'odes réelles de Ronsard, copiées mot pour mot dans la graphie de l'édition source, et données en entier, à une exception près signalée en chemin. Un recueil n'a pas d'intrigue à résumer : il a une architecture. On suit ici celle des cinq livres, dans leur ordre, des grandes odes à la manière de Pindare jusqu'aux chansons à boire et à l'adieu final à la Muse, en passant par Cassandre, le Loir et la forêt de Gastine. Les liaisons en italique sont de la rédaction. Pour le texte intégral, choisissez « Texte intégral » dans le sélecteur de versions.
LE PREMIER LIVRE DES ODES
2Le premier livre s'ouvre sur les odes « pindariques » : de vastes poèmes d'apparat bâtis en triades (strophe, antistrophe, épode), adressés au roi Henri II, aux princes et aux amis. Ronsard y promet à chacun l'immortalité que donnent les vers. Cette courte ode est l'« usure », c'est-à-dire l'intérêt, ajoutée à l'ode précédente pour le seigneur de Carnavalet, que le poète se reprochait d'avoir trop tardé à écrire.
ODE VIII. USURE A LUYMESME.
3Ne pilier, ne terme Dorique
4D’histoires vieilles decoré,
5Ne marbre tiré de l’Afrique
7Ne te feront si bien revivre
8Apres avoir passé le port
9Comme la force de mon livre
10Te fera vivre apres ta mort.
11Le compagnon des Dieux,je vante
12Celuy qui se peut faire amy
13Du luth Vandomois, qui le chante
14Contre le silence endormy.
15Le doux accord de son murmure
16Fredonnant ton bruit nompareil,
17Le respandra pour mon usure
18De l’un jusqu’à l’autre Soleil.
19Le sommet du livre est l'ode à Michel de L'Hospital : vingt-quatre triades où Ronsard raconte la naissance des Muses, filles de Jupiter et de Mémoire. Trop longue pour être donnée ici, elle est représentée par une seule triade, la treizième. Jupiter y explique à ses filles comment la fureur divine passe de lui aux poètes, comme la force de l'aimant passe d'un fer à l'autre.
ODE X. A MICHEL DE L’HOSPITAL, Chancelier de France.
21Comme l’Aimant sa force inspire
22Au fer qui le touche de pres,
23Puis soudain ce fer tiré tire
24Un autre qui en tire apres :
25Ainsi du bon fils de Latonne
26Je raviray l’esprit à moy,
27Luy, du pouvoir que je luy donne,
28Ravira les vostres à soy :
29Vous par la force Apollinée
30Ravirez les Poëtes saints,
31Eux de vostre puissance attaints
32Raviront la tourbe estonnée.
34Afin (ô Destins) qu’il n’avienne
35Que le monde appris faussement,
36Pense que vostre mestier vienne
37D’art, et non de ravissement :
38Cest art penible et miserable
39S’eslongnera de toutes parts
40De vostre mestier honorable
41Desmembré en diverses parts,
42En Prophetie, en Poësies,
43En mysteres, et en amour,
44Quatre fureurs qui tour à tour
45Chatouilleront voz fantasies.
47Le traict qui fuit de ma main,
48Si tost par l’air ne chemine,
50Vole dans un cœur humain :
51Pourveu qu’il soit preparé,
54» Jamais les Dieux qui sont bons,
55» Ne respandent leurs saints dons
56» Dans une ame vicieuse.
57Les odes pindariques terminées, le ton baisse. Une ode à Bertrand s'achève sur un rappel à l'ordre : que la lyre retourne louer Cassandre. Voici, adressée à elle, la plus célèbre de toutes.
58Mignonne, allons voir si la rose
59Qui ce matin avoit desclose
60Sa robe de pourpre au Soleil,
61A point perdu ceste vesprée
62Les plis de sa robe pourprée,
63Et son teint au vostre pareil.
64Las ! voyez comme en peu d’espace,
65Mignonne, elle a dessus la place
66Las, las, ses beautez laissé cheoir !
67O vrayment marastre Nature,
68Puis qu’une telle fleur ne dure
69Que du matin jusques au soir !
70Donc, si vous me croyez mignonne,
71Tandis que vostre âge fleuronne
72En sa plus verte nouveauté,
73Cueillez, cueillez vostre jeunesse :
74Comme à ceste fleur la vieillesse
75Fera ternir vostre beauté.
76Le livre se clôt sur une ode à sa lyre. Ronsard y revendique d'avoir été le premier en France à la faire sonner à la manière de Thèbes et de la Pouille, c'est-à-dire de Pindare et d'Horace, avant de la confier au « pouce Angevin » de Du Bellay.
77Lyre dorée, où Phœbus seulement
78Et les neuf Sœurs ont part egalement,
79Le seul confort qui mes tristesses tue,
80Que la danse oit, et toute s’esvertue
81De t’obeyr, et mesurer ses pas
82Sous tes fredons mignardez par compas,
83Lors qu’en bruyant tu marques la cadanse
84D’un avant-jeu, le guide de la danse.
85Le feu armé de Jupiter s’esteint
86Sous ta chanson, si ta chanson l’atteint :
87Et au caquet de tes cordes bien jointes
88Son aigle dort sur la foudre à trois pointes
89Abaissant l’aile : adonc tu vas charmant
90Ses yeux aigus, et luy en les fermant
91Son doz herisse, et ses plumes repousse
92Flatté du son de ta corde si douce.
93Celuy n’est pas le bien-aimé des Dieux,
94A qui desplaist ton chant melodieux,
95Heureuse Lyre, honneur de mon enfance.
96Je te sonnay devant tous en la France
97De peu à peu : car quand premierement
98Je te trouvay, tu sonnois durement,
99Tu n’avois point de cordes qui valussent,
100Ne qui respondre aux loix de mon doigt pussent.
101Moisy du temps ton fust ne sonnoit point,
102Et j’eu pitié de te voir mal-en-point,
103Toy qui jadis des grands Rois les viandes
104Faisois trouver plus douces et friandes.
105Pour te monter de cordes et d’un fust,
106Voire d’un son qui naturel te fust,
107Je pillay Thebe, et saccageay la Pouille,
108T’enrichissant de leur belle despouille.
109Et lors en France avec toy je chantay,
110Et jeune d’ans sus le Loir inventay
111De marier aux cordes les victoires,
112Et des grans Rois les honneurs et les gloires :
113Puis affectant un œuvre plus divin
114Je t’envoyay sous le pouce Angevin,
115Qui depuis moy t’a si bien fredonnée,
116Qu’à luy tout seul la gloire soit donnée.
117Certainement celuy que tes chansons
118Paissent, ravy du plaisir de leurs sons,
119Ne sera point haut-estimé pour estre
120Ou à l’escrime, ou à la lutte adestre,
121Ny de Laurier couronné ne sera :
122L’espée au poing jamais n’abaissera
123L’orgueil des Rois, ny la fureur des Princes,
124Portant, veinqueur, le feu dans leurs provinces :
125Mais ma Gastine, et le haut crin des bois
126Qui vont bornant mon fleuve Vandomois,
127Le Dieu bouquin qui la Neufaune entourne,
128Et le saint chœur qui en Braye sejourne,
129Le feront tel, que par tout l’univers
130Se cognoistra renommé par ses vers,
131Tant il aura de graces en son pouce,
132Et de fredons fils de sa corde douce.
133Desja mon Luth ton loyer tu reçois,
134Et ja desja la race des François
135Me veut nombrer entre ceux qu’elle louë,
136Et pour son Chantre heureusement m’avouë.
137O Calliope, ô Cleion, ô les Sœurs
138Qui de ma lyre animez les douceurs,
139Je vous saluë, et resaluë encore,
140Par qui mon Prince et moymesme j’honore.
141Par toy je plais, et par toy je suis leu :
142C’est toy qui fais que Ronsard soit esleu
143Harpeur François, et quand on le rencontre,
144Qu’avec le doigt par la ruë on le monstre.
145Si je plais donc, si je sçay contenter,
146Si mon renom la France veut chanter,
147Si de mon front les estoilles je passe,
148Certes mon Luth, cela vient de ta grace.
149Le deuxième livre quitte les triades pour des strophes plus brèves, à la manière d'Horace. Le pays natal y entre : la fontaine Bellerie, « Nymphe eternelle » de la terre paternelle, à qui le poète offre un chevreau, comme Horace à sa source de Bandusie.
ODE IX. A LA FONTAINE BELLERIE.
152De noz Nymphes, quand ton eau
153Les cache au creux de ta source
155Qui les pourchasse à la course
156Jusqu’au bord de ton ruisseau,
157Tu es la Nymphe eternelle
158De ma terre paternelle :
159Pource en ce pré verdelet
160Voy ton Poëte qui t’orne
161D’un petit chevreau de laict,
162A qui l’une et l’autre corne
163Sortent du front nouvelet.
164L’Esté je dors ou repose
165Sus ton herbe, où je compose,
166Caché sous tes saules vers,
167Je ne sçay quoy, qui ta gloire
168Envoira par l’univers,
169Commandant à la Memoire
170Que tu vives par mes vers.
171L’ardeur de la Canicule
172Le verd de tes bords ne brule,
173Tellement qu’en toutes pars
174Ton ombre est espaisse et druë
175Aux pasteurs venant des parcs,
176Aux beufs laz de la charuë,
178Iô, tu seras sans cesse
179Des fontaines la princesse,
180Moy celebrant le conduit
181Du rocher persé, qui darde
183L’eau de ta source jazarde
184Qui trepillante se suit.
185Le même livre fait place au vin et à la brièveté de la vie : une chanson de table en deux huitains.
186Refraischy moy le vin de sorte
187Qu’il soit aussi froid qu’un glaçon :
188Fay venir Janne, qu’elle apporte
189Son luth pour dire une chanson :
190Nous ballerons tous trois au son :
191Et dy à Barbe qu’elle vienne
192Les cheveux tors à la façon
193D’une follastre Italienne.
194Ne vois-tu que le jour se passe ?
195Je ne vy point au lendemain :
196Page, reverse dans ma tasse,
197Remply moy ce verre tout plain.
198Maudit soit qui languit en vain :
199Les Philosophes je n’appreuve :
200Le cerveau n’est jamais bien sain,
201Que l’Amour et le vin abreuve.
202La forêt de Gastine, au bord du Loir vendômois, reçoit aussi son ode : c'est là que le poète vient se perdre, « Parlant avec un livre ».
ODE XVII. A LA FOREST de Gastine.
203Couché sous tes ombrages vers
205Autant que les Grecs par leurs vers
206La forest d’Erymanthe.
207Car malin, celer je ne puis
209De combien obligé je suis
211Toy, qui sous l’abry de tes bois
212Ravy d’esprit m’amuses,
213Toy, qui fais qu’à toutes les fois
214Me respondent les Muses :
215Toy, par qui de ce meschant soin
216Tout franc je me delivre,
217Lors qu’en toy je me pers bien loin,
218Parlant avec un livre.
219Tes bocages soient tousjours pleins
220D’amoureuses brigades,
221De Satyres et de Sylvains,
222La crainte des Naiades.
223En toy habite desormais
225Et ton bois ne sente jamais
LE TROISIEME LIVRE DES ODES
227Le troisième livre mêle les louanges de la famille royale à des pièces plus intimes. Celle-ci, adressée à une jeune beauté trop fière, annonce le futur sonnet « Quand vous serez bien vieille » : la menace du temps mise au service de l'amant éconduit.
228Jeune beauté, mais trop outrecuidée
230Quand tu verras ta peau toute ridée
231Et tes cheveux chenus,
232Contre le temps et contre toy rebelle
234Que ne pensoy-je alors que j’estoy belle
235Ce que je vay pensant ?
236Ou bien, pourquoy à mon desir pareille
237Ne suis-je maintenant ?
238» La beauté semble à la rose vermeille
239» Qui meurt incontinant.
240Voilà les vers tragiques, et la plainte
241Qu’au ciel tu envoiras
242Incontinent que ta face dépainte
243Par le temps tu voirras.
244Tu sçais combien ardemment je t’adore
246Et tu me fuis, et tu ne veux encore
247Te joindre à ta moitié.
248O de Paphos, et de Cypre regente
249Déesse aux noirs sourcis !
250Plus tost encor que le temps, soit vengente
251Mes desdaignez soucis,
252Et du brandon, dont les cœurs tu enflames
253Des jumens tout autour,
254Brusle-la moy, afin que de ses flames
256Ailleurs, le ton se fait philosophique. À Antoine Chasteigner, Ronsard rappelle que tout change avec le temps, jusqu'au savoir, passé du Nil à la Grèce, puis à Rome et à Paris, et que seule la philosophie arme contre les accidents.
ODE XXVI. A ANTOINE CHASTEIGNER.
257Ne s’effroyer de chose qui arrive,
258Ne s’en fascher aussi,
259Rend l’homme heureux, et fait encor qu’il vive
260Sans peur ne sans souci.
261Comme le temps vont les choses mondaines
262Suivant son mouvement :
263Il est soudain, et les saisons soudaines
264Font leurs cours brévement.
265Dessus le Nil jadis fut la science,
266Puis en Grece elle alla :
267Rome depuis en eut l’experience,
269» Villes, et forts, et royaumes perissent
270» Par le temps tout expres,
271» Et donnent lieu aux nouveaux qui fleurissent
272» Pour remourir apres.
273» Comme un Printemps les jeunes enfans croissent,
274» Puis viennent en Esté,
275» L’Hyver les prend, et plus ils n’apparoissent
276» Cela qu’ils ont esté.
277Naguere estoient dessus la seche arene
278Les poissons à l’envers,
279Puis soudain tout l’orgueilleux cours de Sene
280Les a de flots couvers.
281La mer n’est plus où elle souloit estre,
282Et aux lieux vuides d’eaux
283(Miracle estrange) on la luy a veu naistre
285Telles loix feit Dame Nature guide,
286Lors que par-sur le doz
287Pyrrhe sema dedans le monde vuide
289A celle fin que nul homme n’espere
291Voyant le Temps qui est son propre pere,
292N’avoir rien moins de tel.
293Arme toy donc de la Philosophie
294Contre tant d’accidans,
295Et courageux d’elle te fortifie
297N’ayant effroy de chose qui survienne
298Au devant de tes yeux,
299Soit que le ciel les abysmes devienne,
300Et l’abysme les cieux.
301Vers la fin du livre, deux odes méditent sur la mort. Dans la seconde, le sommeil donne un avant-goût de ce que sera le corps au tombeau, tandis que l'âme montera à Dieu.
302Quand je dors, je ne sens rien,
303Je ne sens ne mal ne bien,
304Je ne sçaurois rien cognoistre,
305Je ne sçay ce que je suis,
306Ce que je fus, et ne puis
307Sçavoir ce que je dois estre.
308J’ay perdu le souvenir
309Du passé, de l’advenir :
310Je ne suis que vaine masse
311De bronze en homme gravé,
312Ou quelque terme eslevé
313Pour parade en une place.
314Toutefois je suis vivant,
315Repoussant mes flancs de vent,
316Et si perds toute memoire :
317Voyez donc que je seray
318Quand mort je reposeray
319Au fond de la tombe noire !
320L’ame volant d’un plein saut,
321A Dieu s’en-ira là haut
322Avecque luy se resoudre :
323Mais ce mien corps enterré,
324Sillé d’un somme ferré,
325Ne sera plus rien que poudre.
LE QUATRIESME LIVRE DES ODES
326Le quatrième livre est le plus personnel. Ronsard y choisit, de son vivant, sa sépulture : pas de marbre, mais un arbre toujours vert, du lierre et une vigne, et des bergers qui viendront chaque année l'honorer comme on honore Pan.
ODE IIII. DE L’ELECTION DE SON SEPULCHRE.
327Antres, et vous fontaines
328De ces roches hautaines
331Et vous forests et ondes
332Par ces prez vagabondes,
333Et vous rives et bois,
335Quand le Ciel et mon heure
336Jugeront que je meure,
339Je defens qu’on ne rompe
340Le marbre pour la pompe
341De vouloir mon tombeau
343Mais bien je veux qu’un arbre
344M’ombrage en lieu d’un marbre,
345Arbre qui soit couvert
347De moy puisse la terre
349M’embrassant en maint tour
352Mon sepulcre embellisse,
353Faisant de toutes pars
355Là viendront chaque année
357Avecques leurs troupeaux
359Puis ayant fait l’office
360De leur beau sacrifice,
361Parlans à l’isle ainsi
364D’estre tombeau nommée
365D’un, de qui l’univers
368Ne fut bruslé d’envie,
370Des grands Seigneurs !
371Ny ne r’apprist l’usage
372De l’amoureux breuvage,
375Mais bien à noz campagnes
376Fist voir les Sœurs compagnes
377Foulantes l’herbe aux sons
380Si bons accords eslire,
381Qu’il orna de ses chants
384A jamais sur sa tumbe,
385Et l’humeur que produit
387Tout à l’entour l’emmure
388L’herbe et l’eau qui murmure,
389L’un tousjours verdoyant,
392Du renom de sa gloire,
393Luy ferons comme à Pan
396Versant de mainte coupe
399Desur moy, qui à l’heure
404N’ont tels lieux pour leur siege,
405Ne la foudre oncque là
407Mais bien constante y dure
409Et constant en tout temps
412Les Rois, ne les incite
415Ains comme freres vivent,
416Et morts, encore suivent
417Les mestiers qu’ils avoient
421Et Saphon qui sur tous
423Combien ceux qui entendent
424Les chansons qu’ils respandent,
429Et quand le vieil Tantal’
432» L’ennuy des cœurs repousse,
433» Et va l’esprit flatant
435Loin du Vendômois, il se plaint aux rochers, aux bois, aux antres et aux ondes de son pays, qui durent ou renaissent quand lui seul vieillit.
436Quand je suis vingt ou trente mois
437Sans retourner en Vandomois,
438Plein de pensées vagabondes,
439Plein d’un remors et d’un souci,
440Aux rochers je me plains ainsi,
441Aux bois, aux antres, et aux ondes.
442Rochers, bien que soyez âgez
443De trois mil ans, vous ne changez
444Jamais ny d’estat ny de forme :
445Mais tousjours ma jeunesse fuit,
446Et la vieillesse qui me suit,
447De jeune en vieillard me transforme.
448Bois, bien que perdiez tous les ans
449En l’hyver voz cheveux plaisans,
450L’an d’apres qui se renouvelle,
451Renouvelle aussi vostre chef :
452Mais le mien ne peut derechef
453R’avoir sa perruque nouvelle.
454Antres, je me suis veu chez vous
455Avoir jadis verds les genous,
456Le corps habile, et la main bonne :
457Mais ores j’ay le corps plus dur,
458Et les genous, que n’est le mur
459Qui froidement vous environne.
460Ondes, sans fin vous promenez,
461Et vous menez et ramenez
462Voz flots d’un cours qui ne sejourne :
463Et moy sans faire long sejour
464Je m’en vais de nuict et de jour,
465Mais comme vous, je ne retourne.
466Si est-ce que je ne voudrois
467Avoir esté rocher ou bois,
468Pour avoir la peau plus espesse,
469Et veincre le temps emplumé :
470Car ainsi dur je n’eusse aimé
471Toy qui m’as fait vieillir, Maistresse.
472La vieillesse revient, sur le mode d'Anacréon, en quatre sizains d'adieu à la lyre et aux amours.
473Ma douce jouvance est passée,
474Ma premiere force est cassée,
475J’ay la dent noire, et le chef blanc,
476Mes nerfs sont dissous, et mes veines,
477Tant j’ay le corps froid, ne sont pleines
478Que d’une eau rousse en lieu de sang.
479Adieu ma lyre, adieu fillettes
480Jadis mes douces amourettes,
481Adieu, je sens venir ma fin :
482Nul passetemps de ma jeunesse
483Ne m’accompagne en la vieillesse,
484Que le feu, le lict, et le vin.
485J’ay la teste toute eslourdie
486De trop d’ans, et de maladie,
487De tous costez le soin me mord :
488Et soit que j’aille ou que je tarde,
489Tousjours apres moy je regarde
490Si je verray venir la Mort :
491Qui doit, ce me semble, à toute heure
492Me mener là bas, où demeure
493Je ne sçay quel Pluton, qui tient
494Ouvert à tous venans un antre,
495Où bien facilement on entre,
496Mais d’où jamais on ne revient.
497Mais le printemps ramène les oiseaux, les fleurs et les abeilles, que le poète salue un à un.
498Dieu vous gard messagers fidelles
499Du Printemps vistes arondelles,
500Huppes, coquus, rossignolets,
501Tourtres, et vous oiseaux sauvages
502Qui de cent sortes de ramages
503Animez les bois verdelets.
504Dieu vous gard belles paquerettes,
505Belles roses, belles fleurettes,
506Et vous boutons jadis cognus
507Du sang d’Ajax et de Narcisse :
508Et vous thyn, anis, et melisse,
509Vous soyez les bien revenus.
510Dieu vous gard troupe diaprée
511Des papillons, qui par la prée
512Les douces herbes suçotez :
513Et vous nouvel essain d’abeilles,
514Qui les fleurs jaunes et vermeilles
515De vostre bouche baisotez.
516Cent mille fois je re-saluë
517Vostre belle et douce venue.
518O que j’aime ceste saison
519Et ce doux caquet des rivages,
520Au pris des vents et des orages
521Qui m’enfermoient en la maison.
522C'est dans ce même livre que fleurit le « Bel Aubepin », vœu de vie sans fin pour un arbuste du rivage où nichent fourmis, abeilles et rossignol.
523Bel Aubepin fleurissant,
525Le long de ce beau rivage,
526Tu es vestu jusqu’au bas
528D’une lambrunche sauvage.
529Deux camps de rouges fourmis
531En garnison sous ta souche :
532En ton pied demy-mangé
534Les avettes ont leur couche.
535Le chantre Rossignolet
537Courtisant sa bien-aimée,
538Pour ses amours alleger
540Tous les ans en ta ramée.
541Sur ta cime il fait son ny
543De mousse et de fine soye,
544Où ses petits esclorront,
546De mes mains la douce proye.
549Vy sans que jamais tonnerre,
550Ou la coignée, ou les vens,
552Te puissent ruer par terre.
553Le livre se ferme sur un dialogue. Le poète, usé par l'étude, demande aux Muses ce qu'il y gagne ; elles lui répondent par la gloire, et il se laisse convaincre.
556Pour avoir trop aimé vostre bande inégale,
557Muses qui desfiez (ce dites vous) les temps,
558J’ay les yeux tous batus, la face toute palle,
559Le chef grison et chauve, et si n’ay que trente ans.
561Au nocher qui sans cesse erre sur la marine,
562Le teint noir appartient : le soldat n’est point beau
563Sans estre tout poudreux : qui courbe la poitrine
564Sur noz livres, est laid, s’il n’a palle la peau.
566Mais quelle recompense auray-je de tant suivre
567Voz danses nuict et jour, un Laurier sur le front ?
568Et ce-pendant les ans, ausquels je deusse vivre
569En plaisirs et en jeux, comme poudre s’en-vont ?
571Vous aurez en vivant une fameuse gloire,
572Puis quand vous serez mort, vostre nom fleurira :
573L’âge de siecle en siecle aura de vous memoire,
574Seulement vostre corps au tombeau pourrira.
576O le gentil loyer ! que sert au vieil Homere,
577Ores qu’il n’est plus rien sous la tombe là bas,
578Et qu’il n’a plus ny chef, ny bras, ny jambe entiere,
579Si son renom fleurist, ou s’il ne fleurist pas ?
581Vous estes abusé : le corps dessous la lame
582Pourry ne sent plus rien, aussi ne luy en chaut :
583Mais un tel accident n’arrive point à l’ame,
584Qui sans matiere vit immortelle là haut.
586Bien, je vous suivray donc d’une face riante,
587Deussay-je trespasser de l’estude veincu,
588Afin qu’apres ma mort à la race suivante
589Je ne sois diffamé qu’en porc j’auray vescu.
591» Voila sagement dit : ceux dont la fantasie
592» Sera religieuse, et devote envers Dieu,
593» Tousjours maugré les ans vivra leur Poësie,
594» Et dessus leur renom la Parque n’aura lieu.
LE CINQUIESME LIVRE DES ODES
595Le cinquième livre rassemble des pièces de circonstance, des chansons à boire et des odelettes amoureuses. Le doute y a sa place : à Rubampré, Ronsard demande à quoi bon tant de vers, quand l'œuvre des poètes grecs elle-même est tombée en poussière.
596Puis que tost je doy reposer
597Outre l’infernale riviere,
598Hé, que me sert de composer
599Autant de vers qu’a fait Homere ?
600Les vers ne me sauveront pas
601Qu’ombre poudreuse je ne sente
602La main Rhadamante là bas
603S’elle est bien legere ou pesante.
604Je pose le cas que mes vers
605De mon labeur en contr’eschange,
606Dix ou vingt ans par l’univers
607M’apportent un peu de louange :
608Que faut-il pour la consumer,
609Et pour mon livre oster de terre,
610Qu’un feu qui le vienne allumer,
611Ou qu’un esclandre de la guerre ?
612Suis-je meilleur qu’Anacreon,
613Que Stesichore, ou Simonide,
614Ou qu’Antimache, ou que Bion,
615Que Philete, ou que Bachilide ?
616Toutefois bien qu’ils fussent Grecs,
617Que leur servit ce beau langage,
618Puis que les ans venus apres
619Ont mis en poudre leur ouvrage ?
620Donque moy qui suis nay François,
621Faiseur de rimes maternelles,
622Hé ! doy-je esperer que ma vois
623Surmonte des siecles les ailes ?
624Non-non, il vaut mieux, Rubampré,
625Son age en trafiques despendre,
626Ou devant un Senat pourpré
627Pour de l’argent sa langue vendre,
628Que de suivre l’ocieux train
629De ceste pauvre Calliope,
630Qui tousjours fait mourir de fain
631Les meilleurs chantres de sa trope.
632Reste à profiter du temps, comme le dit cette odelette de deux strophes, sœur de « Mignonne, allons voir si la rose ».
633Ce-pendant que ce beau mois dure,
634Mignonne allon sur la verdure,
635Ne laisson perdre en vain le temps :
636L’âge glissant qui ne s’arreste,
637Meslant le poil de nostre teste,
638S’enfuit ainsi que le Printemps.
639Donq ce-pendant que nostre vie
640Et le Temps d’aimer nous convie,
641Aimon, moissonnon noz desirs,
642Passon l’Amour de veine en veine :
643Incontinent la mort prochaine
644Viendra desrober noz plaisirs.
645Le recueil se referme pourtant sur un défi au temps. Imitée de l'ode où Horace se dit plus durable que l'airain, cette dernière pièce confie à la Muse la gloire du poète.
646Plus dur que fer j’ay finy mon ouvrage,
647Que l’an dispos à demener les pas,
648Que l’eau rongearde, ou des freres la rage
649Qui rompent tout, ne ru’ront point à bas.
650Le mesme jour que le dernier trespas
651M’assoupira d’un somme dur, à l’heure
652Sous le tombeau tout Ronsard n’ira pas,
653Restant de luy la part qui est meilleure.
654Tousjours tousjours, sans que jamais je meure,
655Je voleray tout vif par l’Univers,
656Eternisant les champs où je demeure
657De mes Lauriers honorez et couvers :
658Pour avoir joint les deux Harpeurs divers
659Au doux babil de ma lire d’yvoire,
660Qui se dont faits Vandomois par mes vers.
661Sus donque Muse, emporte au ciel la gloire
662Que j’ay gaignée, annonçant la victoire
663Dont à bon droit je me voy jouyssant :
664Et de Ronsard consacre la memoire,
665Ornant son front d’un Laurier verdissant.