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Les Odes — en 20 minutes

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Recueil d'odes en cinq livres, paru d'abord en 1550 : à l'imitation de Pindare et d'Horace, Ronsard y célèbre Henri II, les princes et ses amis poètes, chante Cassandre, le Loir et la forêt de Gastine, et se promet l'immortalité.

Les Odes — en 20 minutes
1
Cette version courte est faite exclusivement d'odes réelles de Ronsard, copiées mot pour mot dans la graphie de l'édition source, et données en entier, à une exception près signalée en chemin. Un recueil n'a pas d'intrigue à résumer : il a une architecture. On suit ici celle des cinq livres, dans leur ordre, des grandes odes à la manière de Pindare jusqu'aux chansons à boire et à l'adieu final à la Muse, en passant par Cassandre, le Loir et la forêt de Gastine. Les liaisons en italique sont de la rédaction. Pour le texte intégral, choisissez « Texte intégral » dans le sélecteur de versions.

LE PREMIER LIVRE DES ODES
2
Le premier livre s'ouvre sur les odes « pindariques » : de vastes poèmes d'apparat bâtis en triades (strophe, antistrophe, épode), adressés au roi Henri II, aux princes et aux amis. Ronsard y promet à chacun l'immortalité que donnent les vers. Cette courte ode est l'« usure », c'est-à-dire l'intérêt, ajoutée à l'ode précédente pour le seigneur de Carnavalet, que le poète se reprochait d'avoir trop tardé à écrire.
ODE VIII. USURE A LUYMESME.
3
Ne pilier, ne terme Dorique
4
D’histoires vieilles decoré,
5
Ne marbre tiré de l’Afrique
6
En colonnes elabouré,
7
Ne te feront si bien revivre
8
Apres avoir passé le port
9
Comme la force de mon livre
10
Te fera vivre apres ta mort.
11
Le compagnon des Dieux,je vante
12
Celuy qui se peut faire amy
13
Du luth Vandomois, qui le chante
14
Contre le silence endormy.
15
Le doux accord de son murmure
16
Fredonnant ton bruit nompareil,
17
Le respandra pour mon usure
18
De l’un jusqu’à l’autre Soleil.
19
Le sommet du livre est l'ode à Michel de L'Hospital : vingt-quatre triades où Ronsard raconte la naissance des Muses, filles de Jupiter et de Mémoire. Trop longue pour être donnée ici, elle est représentée par une seule triade, la treizième. Jupiter y explique à ses filles comment la fureur divine passe de lui aux poètes, comme la force de l'aimant passe d'un fer à l'autre.
ODE X. A MICHEL DE L’HOSPITAL, Chancelier de France.
20
Stro. 13.
21
Comme l’Aimant sa force inspire
22
Au fer qui le touche de pres,
23
Puis soudain ce fer tiré tire
24
Un autre qui en tire apres :
25
Ainsi du bon fils de Latonne
26
Je raviray l’esprit à moy,
27
Luy, du pouvoir que je luy donne,
28
Ravira les vostres à soy :
29
Vous par la force Apollinée
30
Ravirez les Poëtes saints,
31
Eux de vostre puissance attaints
32
Raviront la tourbe estonnée.
33
Antistro.
34
Afin (ô Destins) qu’il n’avienne
35
Que le monde appris faussement,
36
Pense que vostre mestier vienne
37
D’art, et non de ravissement :
38
Cest art penible et miserable
39
S’eslongnera de toutes parts
40
De vostre mestier honorable
41
Desmembré en diverses parts,
42
En Prophetie, en Poësies,
43
En mysteres, et en amour,
44
Quatre fureurs qui tour à tour
45
Chatouilleront voz fantasies.
46
Epode.
47
Le traict qui fuit de ma main,
48
Si tost par l’air ne chemine,
49
Comme la fureur divine
50
Vole dans un cœur humain :
51
Pourveu qu’il soit preparé,
52
Pur de vice, et reparé
53
De la vertu precieuse.
54
» Jamais les Dieux qui sont bons,
55
» Ne respandent leurs saints dons
56
» Dans une ame vicieuse.
57
Les odes pindariques terminées, le ton baisse. Une ode à Bertrand s'achève sur un rappel à l'ordre : que la lyre retourne louer Cassandre. Voici, adressée à elle, la plus célèbre de toutes.
ODE XVII. A CASSANDRE.
58
Mignonne, allons voir si la rose
59
Qui ce matin avoit desclose
60
Sa robe de pourpre au Soleil,
61
A point perdu ceste vesprée
62
Les plis de sa robe pourprée,
63
Et son teint au vostre pareil.
64
Las ! voyez comme en peu d’espace,
65
Mignonne, elle a dessus la place
66
Las, las, ses beautez laissé cheoir !
67
O vrayment marastre Nature,
68
Puis qu’une telle fleur ne dure
69
Que du matin jusques au soir !
70
Donc, si vous me croyez mignonne,
71
Tandis que vostre âge fleuronne
72
En sa plus verte nouveauté,
73
Cueillez, cueillez vostre jeunesse :
74
Comme à ceste fleur la vieillesse
75
Fera ternir vostre beauté.
76
Le livre se clôt sur une ode à sa lyre. Ronsard y revendique d'avoir été le premier en France à la faire sonner à la manière de Thèbes et de la Pouille, c'est-à-dire de Pindare et d'Horace, avant de la confier au « pouce Angevin » de Du Bellay.
ODE XXII. A SA LYRE.
77
Lyre dorée, où Phœbus seulement
78
Et les neuf Sœurs ont part egalement,
79
Le seul confort qui mes tristesses tue,
80
Que la danse oit, et toute s’esvertue
81
De t’obeyr, et mesurer ses pas
82
Sous tes fredons mignardez par compas,
83
Lors qu’en bruyant tu marques la cadanse
84
D’un avant-jeu, le guide de la danse.
85
Le feu armé de Jupiter s’esteint
86
Sous ta chanson, si ta chanson l’atteint :
87
Et au caquet de tes cordes bien jointes
88
Son aigle dort sur la foudre à trois pointes
89
Abaissant l’aile : adonc tu vas charmant
90
Ses yeux aigus, et luy en les fermant
91
Son doz herisse, et ses plumes repousse
92
Flatté du son de ta corde si douce.
93
Celuy n’est pas le bien-aimé des Dieux,
94
A qui desplaist ton chant melodieux,
95
Heureuse Lyre, honneur de mon enfance.
96
Je te sonnay devant tous en la France
97
De peu à peu : car quand premierement
98
Je te trouvay, tu sonnois durement,
99
Tu n’avois point de cordes qui valussent,
100
Ne qui respondre aux loix de mon doigt pussent.
101
Moisy du temps ton fust ne sonnoit point,
102
Et j’eu pitié de te voir mal-en-point,
103
Toy qui jadis des grands Rois les viandes
104
Faisois trouver plus douces et friandes.
105
Pour te monter de cordes et d’un fust,
106
Voire d’un son qui naturel te fust,
107
Je pillay Thebe, et saccageay la Pouille,
108
T’enrichissant de leur belle despouille.
109
Et lors en France avec toy je chantay,
110
Et jeune d’ans sus le Loir inventay
111
De marier aux cordes les victoires,
112
Et des grans Rois les honneurs et les gloires :
113
Puis affectant un œuvre plus divin
114
Je t’envoyay sous le pouce Angevin,
115
Qui depuis moy t’a si bien fredonnée,
116
Qu’à luy tout seul la gloire soit donnée.
117
Certainement celuy que tes chansons
118
Paissent, ravy du plaisir de leurs sons,
119
Ne sera point haut-estimé pour estre
120
Ou à l’escrime, ou à la lutte adestre,
121
Ny de Laurier couronné ne sera :
122
L’espée au poing jamais n’abaissera
123
L’orgueil des Rois, ny la fureur des Princes,
124
Portant, veinqueur, le feu dans leurs provinces :
125
Mais ma Gastine, et le haut crin des bois
126
Qui vont bornant mon fleuve Vandomois,
127
Le Dieu bouquin qui la Neufaune entourne,
128
Et le saint chœur qui en Braye sejourne,
129
Le feront tel, que par tout l’univers
130
Se cognoistra renommé par ses vers,
131
Tant il aura de graces en son pouce,
132
Et de fredons fils de sa corde douce.
133
Desja mon Luth ton loyer tu reçois,
134
Et ja desja la race des François
135
Me veut nombrer entre ceux qu’elle louë,
136
Et pour son Chantre heureusement m’avouë.
137
O Calliope, ô Cleion, ô les Sœurs
138
Qui de ma lyre animez les douceurs,
139
Je vous saluë, et resaluë encore,
140
Par qui mon Prince et moymesme j’honore.
141
Par toy je plais, et par toy je suis leu :
142
C’est toy qui fais que Ronsard soit esleu
143
Harpeur François, et quand on le rencontre,
144
Qu’avec le doigt par la ruë on le monstre.
145
Si je plais donc, si je sçay contenter,
146
Si mon renom la France veut chanter,
147
Si de mon front les estoilles je passe,
148
Certes mon Luth, cela vient de ta grace.
LE SECOND LIVRE DES ODES
149
Le deuxième livre quitte les triades pour des strophes plus brèves, à la manière d'Horace. Le pays natal y entre : la fontaine Bellerie, « Nymphe eternelle » de la terre paternelle, à qui le poète offre un chevreau, comme Horace à sa source de Bandusie.
ODE IX. A LA FONTAINE BELLERIE.
150
O Fontaine Bellerie,
151
Belle fontaine cherie
152
De noz Nymphes, quand ton eau
153
Les cache au creux de ta source
154
Fuyantes le Satyreau,
155
Qui les pourchasse à la course
156
Jusqu’au bord de ton ruisseau,
157
Tu es la Nymphe eternelle
158
De ma terre paternelle :
159
Pource en ce pré verdelet
160
Voy ton Poëte qui t’orne
161
D’un petit chevreau de laict,
162
A qui l’une et l’autre corne
163
Sortent du front nouvelet.
164
L’Esté je dors ou repose
165
Sus ton herbe, où je compose,
166
Caché sous tes saules vers,
167
Je ne sçay quoy, qui ta gloire
168
Envoira par l’univers,
169
Commandant à la Memoire
170
Que tu vives par mes vers.
171
L’ardeur de la Canicule
172
Le verd de tes bords ne brule,
173
Tellement qu’en toutes pars
174
Ton ombre est espaisse et druë
175
Aux pasteurs venant des parcs,
176
Aux beufs laz de la charuë,
177
Et au bestial espars.
178
Iô, tu seras sans cesse
179
Des fontaines la princesse,
180
Moy celebrant le conduit
181
Du rocher persé, qui darde
182
Avec un enroué bruit
183
L’eau de ta source jazarde
184
Qui trepillante se suit.
185
Le même livre fait place au vin et à la brièveté de la vie : une chanson de table en deux huitains.
ODE XI.
186
Refraischy moy le vin de sorte
187
Qu’il soit aussi froid qu’un glaçon :
188
Fay venir Janne, qu’elle apporte
189
Son luth pour dire une chanson :
190
Nous ballerons tous trois au son :
191
Et dy à Barbe qu’elle vienne
192
Les cheveux tors à la façon
193
D’une follastre Italienne.
194
Ne vois-tu que le jour se passe ?
195
Je ne vy point au lendemain :
196
Page, reverse dans ma tasse,
197
Remply moy ce verre tout plain.
198
Maudit soit qui languit en vain :
199
Les Philosophes je n’appreuve :
200
Le cerveau n’est jamais bien sain,
201
Que l’Amour et le vin abreuve.
202
La forêt de Gastine, au bord du Loir vendômois, reçoit aussi son ode : c'est là que le poète vient se perdre, « Parlant avec un livre ».
ODE XVII. A LA FOREST de Gastine.
203
Couché sous tes ombrages vers
204
Gastine, je te chante
205
Autant que les Grecs par leurs vers
206
La forest d’Erymanthe.
207
Car malin, celer je ne puis
208
A la race future
209
De combien obligé je suis
210
A ta belle verdure :
211
Toy, qui sous l’abry de tes bois
212
Ravy d’esprit m’amuses,
213
Toy, qui fais qu’à toutes les fois
214
Me respondent les Muses :
215
Toy, par qui de ce meschant soin
216
Tout franc je me delivre,
217
Lors qu’en toy je me pers bien loin,
218
Parlant avec un livre.
219
Tes bocages soient tousjours pleins
220
D’amoureuses brigades,
221
De Satyres et de Sylvains,
222
La crainte des Naiades.
223
En toy habite desormais
224
Des Muses le college,
225
Et ton bois ne sente jamais
226
La flame sacrilege.
LE TROISIEME LIVRE DES ODES
227
Le troisième livre mêle les louanges de la famille royale à des pièces plus intimes. Celle-ci, adressée à une jeune beauté trop fière, annonce le futur sonnet « Quand vous serez bien vieille » : la menace du temps mise au service de l'amant éconduit.
ODE XVI. A JANNE.
228
Jeune beauté, mais trop outrecuidée
229
Des presens de Venus,
230
Quand tu verras ta peau toute ridée
231
Et tes cheveux chenus,
232
Contre le temps et contre toy rebelle
233
Diras en te tansant,
234
Que ne pensoy-je alors que j’estoy belle
235
Ce que je vay pensant ?
236
Ou bien, pourquoy à mon desir pareille
237
Ne suis-je maintenant ?
238
» La beauté semble à la rose vermeille
239
» Qui meurt incontinant.
240
Voilà les vers tragiques, et la plainte
241
Qu’au ciel tu envoiras
242
Incontinent que ta face dépainte
243
Par le temps tu voirras.
244
Tu sçais combien ardemment je t’adore
245
Indocile à pitié,
246
Et tu me fuis, et tu ne veux encore
247
Te joindre à ta moitié.
248
O de Paphos, et de Cypre regente
249
Déesse aux noirs sourcis !
250
Plus tost encor que le temps, soit vengente
251
Mes desdaignez soucis,
252
Et du brandon, dont les cœurs tu enflames
253
Des jumens tout autour,
254
Brusle-la moy, afin que de ses flames
255
Je me rie à mon tour.
256
Ailleurs, le ton se fait philosophique. À Antoine Chasteigner, Ronsard rappelle que tout change avec le temps, jusqu'au savoir, passé du Nil à la Grèce, puis à Rome et à Paris, et que seule la philosophie arme contre les accidents.
ODE XXVI. A ANTOINE CHASTEIGNER.
257
Ne s’effroyer de chose qui arrive,
258
Ne s’en fascher aussi,
259
Rend l’homme heureux, et fait encor qu’il vive
260
Sans peur ne sans souci.
261
Comme le temps vont les choses mondaines
262
Suivant son mouvement :
263
Il est soudain, et les saisons soudaines
264
Font leurs cours brévement.
265
Dessus le Nil jadis fut la science,
266
Puis en Grece elle alla :
267
Rome depuis en eut l’experience,
268
Pâris maintenant l’a.
269
» Villes, et forts, et royaumes perissent
270
» Par le temps tout expres,
271
» Et donnent lieu aux nouveaux qui fleurissent
272
» Pour remourir apres.
273
» Comme un Printemps les jeunes enfans croissent,
274
» Puis viennent en Esté,
275
» L’Hyver les prend, et plus ils n’apparoissent
276
» Cela qu’ils ont esté.
277
Naguere estoient dessus la seche arene
278
Les poissons à l’envers,
279
Puis soudain tout l’orgueilleux cours de Sene
280
Les a de flots couvers.
281
La mer n’est plus où elle souloit estre,
282
Et aux lieux vuides d’eaux
283
(Miracle estrange) on la luy a veu naistre
284
Hospital de bateaux.
285
Telles loix feit Dame Nature guide,
286
Lors que par-sur le doz
287
Pyrrhe sema dedans le monde vuide
288
De sa mere les oz :
289
A celle fin que nul homme n’espere
290
S’oser dire immortel,
291
Voyant le Temps qui est son propre pere,
292
N’avoir rien moins de tel.
293
Arme toy donc de la Philosophie
294
Contre tant d’accidans,
295
Et courageux d’elle te fortifie
296
L’estomac au dedans,
297
N’ayant effroy de chose qui survienne
298
Au devant de tes yeux,
299
Soit que le ciel les abysmes devienne,
300
Et l’abysme les cieux.
301
Vers la fin du livre, deux odes méditent sur la mort. Dans la seconde, le sommeil donne un avant-goût de ce que sera le corps au tombeau, tandis que l'âme montera à Dieu.
ODE XXXIII.
302
Quand je dors, je ne sens rien,
303
Je ne sens ne mal ne bien,
304
Je ne sçaurois rien cognoistre,
305
Je ne sçay ce que je suis,
306
Ce que je fus, et ne puis
307
Sçavoir ce que je dois estre.
308
J’ay perdu le souvenir
309
Du passé, de l’advenir :
310
Je ne suis que vaine masse
311
De bronze en homme gravé,
312
Ou quelque terme eslevé
313
Pour parade en une place.
314
Toutefois je suis vivant,
315
Repoussant mes flancs de vent,
316
Et si perds toute memoire :
317
Voyez donc que je seray
318
Quand mort je reposeray
319
Au fond de la tombe noire !
320
L’ame volant d’un plein saut,
321
A Dieu s’en-ira là haut
322
Avecque luy se resoudre :
323
Mais ce mien corps enterré,
324
Sillé d’un somme ferré,
325
Ne sera plus rien que poudre.
LE QUATRIESME LIVRE DES ODES
326
Le quatrième livre est le plus personnel. Ronsard y choisit, de son vivant, sa sépulture : pas de marbre, mais un arbre toujours vert, du lierre et une vigne, et des bergers qui viendront chaque année l'honorer comme on honore Pan.
ODE IIII. DE L’ELECTION DE SON SEPULCHRE.
327
Antres, et vous fontaines
328
De ces roches hautaines
329
Qui tombez contre-bas
330
D’un glissant pas :
331
Et vous forests et ondes
332
Par ces prez vagabondes,
333
Et vous rives et bois,
334
Oyez ma vois.
335
Quand le Ciel et mon heure
336
Jugeront que je meure,
337
Ravy du beau sejour
338
Du commun jour,
339
Je defens qu’on ne rompe
340
Le marbre pour la pompe
341
De vouloir mon tombeau
342
Bastir plus beau :
343
Mais bien je veux qu’un arbre
344
M’ombrage en lieu d’un marbre,
345
Arbre qui soit couvert
346
Tousjours de vert.
347
De moy puisse la terre
348
Engendrer un lhyerre,
349
M’embrassant en maint tour
350
Tout à l’entour :
351
Et la vigne tortisse
352
Mon sepulcre embellisse,
353
Faisant de toutes pars
354
Un ombre espars.
355
Là viendront chaque année
356
A ma feste ordonnée
357
Avecques leurs troupeaux
358
Les pastoureaux :
359
Puis ayant fait l’office
360
De leur beau sacrifice,
361
Parlans à l’isle ainsi
362
Diront ceci.
363
Que tu es renommée
364
D’estre tombeau nommée
365
D’un, de qui l’univers
366
Chante les vers !
367
Et qui onq en sa vie
368
Ne fut bruslé d’envie,
369
Mendiant les honneurs
370
Des grands Seigneurs !
371
Ny ne r’apprist l’usage
372
De l’amoureux breuvage,
373
Ny l’art des anciens
374
Magiciens !
375
Mais bien à noz campagnes
376
Fist voir les Sœurs compagnes
377
Foulantes l’herbe aux sons
378
De ses chansons.
379
Car il fist à sa lyre
380
Si bons accords eslire,
381
Qu’il orna de ses chants
382
Nous et noz champs.
383
La douce manne tombe
384
A jamais sur sa tumbe,
385
Et l’humeur que produit
386
En May la nuit.
387
Tout à l’entour l’emmure
388
L’herbe et l’eau qui murmure,
389
L’un tousjours verdoyant,
390
L’autre ondoyant.
391
Et nous ayans memoire
392
Du renom de sa gloire,
393
Luy ferons comme à Pan
394
Honneur chaque an.
395
Ainsi dira la troupe,
396
Versant de mainte coupe
397
Le sang d’un agnelet
398
Avec du laict
399
Desur moy, qui à l’heure
400
Seray par la demeure
401
Où les heureux espris
402
Ont leur pourpris.
403
La gresle ne la neige
404
N’ont tels lieux pour leur siege,
405
Ne la foudre oncque là
406
Ne devala :
407
Mais bien constante y dure
408
L’immortelle verdure,
409
Et constant en tout temps
410
Le beau Printemps.
411
Le soin qui sollicite
412
Les Rois, ne les incite
413
Le monde ruiner
414
Pour dominer :
415
Ains comme freres vivent,
416
Et morts, encore suivent
417
Les mestiers qu’ils avoient
418
Quand ils vivoient.
419
Là là j’oiray d’Alcée
420
La lyre courroucée,
421
Et Saphon qui sur tous
422
Sonne plus dous.
423
Combien ceux qui entendent
424
Les chansons qu’ils respandent,
425
Se doivent resjouyr
426
De les ouyr ?
427
Quand la peine receuë
428
Du rocher est deceuë,
429
Et quand le vieil Tantal’
430
N’endure mal ?
431
» La seule lyre douce
432
» L’ennuy des cœurs repousse,
433
» Et va l’esprit flatant
434
» De l’escoutant.
435
Loin du Vendômois, il se plaint aux rochers, aux bois, aux antres et aux ondes de son pays, qui durent ou renaissent quand lui seul vieillit.
ODE XII.
436
Quand je suis vingt ou trente mois
437
Sans retourner en Vandomois,
438
Plein de pensées vagabondes,
439
Plein d’un remors et d’un souci,
440
Aux rochers je me plains ainsi,
441
Aux bois, aux antres, et aux ondes.
442
Rochers, bien que soyez âgez
443
De trois mil ans, vous ne changez
444
Jamais ny d’estat ny de forme :
445
Mais tousjours ma jeunesse fuit,
446
Et la vieillesse qui me suit,
447
De jeune en vieillard me transforme.
448
Bois, bien que perdiez tous les ans
449
En l’hyver voz cheveux plaisans,
450
L’an d’apres qui se renouvelle,
451
Renouvelle aussi vostre chef :
452
Mais le mien ne peut derechef
453
R’avoir sa perruque nouvelle.
454
Antres, je me suis veu chez vous
455
Avoir jadis verds les genous,
456
Le corps habile, et la main bonne :
457
Mais ores j’ay le corps plus dur,
458
Et les genous, que n’est le mur
459
Qui froidement vous environne.
460
Ondes, sans fin vous promenez,
461
Et vous menez et ramenez
462
Voz flots d’un cours qui ne sejourne :
463
Et moy sans faire long sejour
464
Je m’en vais de nuict et de jour,
465
Mais comme vous, je ne retourne.
466
Si est-ce que je ne voudrois
467
Avoir esté rocher ou bois,
468
Pour avoir la peau plus espesse,
469
Et veincre le temps emplumé :
470
Car ainsi dur je n’eusse aimé
471
Toy qui m’as fait vieillir, Maistresse.
472
La vieillesse revient, sur le mode d'Anacréon, en quatre sizains d'adieu à la lyre et aux amours.
ODE XVI.
473
Ma douce jouvance est passée,
474
Ma premiere force est cassée,
475
J’ay la dent noire, et le chef blanc,
476
Mes nerfs sont dissous, et mes veines,
477
Tant j’ay le corps froid, ne sont pleines
478
Que d’une eau rousse en lieu de sang.
479
Adieu ma lyre, adieu fillettes
480
Jadis mes douces amourettes,
481
Adieu, je sens venir ma fin :
482
Nul passetemps de ma jeunesse
483
Ne m’accompagne en la vieillesse,
484
Que le feu, le lict, et le vin.
485
J’ay la teste toute eslourdie
486
De trop d’ans, et de maladie,
487
De tous costez le soin me mord :
488
Et soit que j’aille ou que je tarde,
489
Tousjours apres moy je regarde
490
Si je verray venir la Mort :
491
Qui doit, ce me semble, à toute heure
492
Me mener là bas, où demeure
493
Je ne sçay quel Pluton, qui tient
494
Ouvert à tous venans un antre,
495
Où bien facilement on entre,
496
Mais d’où jamais on ne revient.
497
Mais le printemps ramène les oiseaux, les fleurs et les abeilles, que le poète salue un à un.
ODE XXIIII.
498
Dieu vous gard messagers fidelles
499
Du Printemps vistes arondelles,
500
Huppes, coquus, rossignolets,
501
Tourtres, et vous oiseaux sauvages
502
Qui de cent sortes de ramages
503
Animez les bois verdelets.
504
Dieu vous gard belles paquerettes,
505
Belles roses, belles fleurettes,
506
Et vous boutons jadis cognus
507
Du sang d’Ajax et de Narcisse :
508
Et vous thyn, anis, et melisse,
509
Vous soyez les bien revenus.
510
Dieu vous gard troupe diaprée
511
Des papillons, qui par la prée
512
Les douces herbes suçotez :
513
Et vous nouvel essain d’abeilles,
514
Qui les fleurs jaunes et vermeilles
515
De vostre bouche baisotez.
516
Cent mille fois je re-saluë
517
Vostre belle et douce venue.
518
O que j’aime ceste saison
519
Et ce doux caquet des rivages,
520
Au pris des vents et des orages
521
Qui m’enfermoient en la maison.
522
C'est dans ce même livre que fleurit le « Bel Aubepin », vœu de vie sans fin pour un arbuste du rivage où nichent fourmis, abeilles et rossignol.
ODE XXV.
523
Bel Aubepin fleurissant,
524
Verdissant
525
Le long de ce beau rivage,
526
Tu es vestu jusqu’au bas
527
Des longs bras
528
D’une lambrunche sauvage.
529
Deux camps de rouges fourmis
530
Se sont mis
531
En garnison sous ta souche :
532
En ton pied demy-mangé
533
Allongé
534
Les avettes ont leur couche.
535
Le chantre Rossignolet
536
Nouvelet,
537
Courtisant sa bien-aimée,
538
Pour ses amours alleger
539
Vient loger
540
Tous les ans en ta ramée.
541
Sur ta cime il fait son ny
542
Tout uny
543
De mousse et de fine soye,
544
Où ses petits esclorront,
545
Qui seront
546
De mes mains la douce proye.
547
Or vy gentil Aubepin,
548
Vy sans fin,
549
Vy sans que jamais tonnerre,
550
Ou la coignée, ou les vens,
551
Ou les temps
552
Te puissent ruer par terre.
553
Le livre se ferme sur un dialogue. Le poète, usé par l'étude, demande aux Muses ce qu'il y gagne ; elles lui répondent par la gloire, et il se laisse convaincre.
ODE XLVI.
554
EN DIALOGUE.
555
Ronsard.
556
Pour avoir trop aimé vostre bande inégale,
557
Muses qui desfiez (ce dites vous) les temps,
558
J’ay les yeux tous batus, la face toute palle,
559
Le chef grison et chauve, et si n’ay que trente ans.
560
Muses.
561
Au nocher qui sans cesse erre sur la marine,
562
Le teint noir appartient : le soldat n’est point beau
563
Sans estre tout poudreux : qui courbe la poitrine
564
Sur noz livres, est laid, s’il n’a palle la peau.
565
Ronsard.
566
Mais quelle recompense auray-je de tant suivre
567
Voz danses nuict et jour, un Laurier sur le front ?
568
Et ce-pendant les ans, ausquels je deusse vivre
569
En plaisirs et en jeux, comme poudre s’en-vont ?
570
Muses.
571
Vous aurez en vivant une fameuse gloire,
572
Puis quand vous serez mort, vostre nom fleurira :
573
L’âge de siecle en siecle aura de vous memoire,
574
Seulement vostre corps au tombeau pourrira.
575
Ronsard.
576
O le gentil loyer ! que sert au vieil Homere,
577
Ores qu’il n’est plus rien sous la tombe là bas,
578
Et qu’il n’a plus ny chef, ny bras, ny jambe entiere,
579
Si son renom fleurist, ou s’il ne fleurist pas ?
580
Muses.
581
Vous estes abusé : le corps dessous la lame
582
Pourry ne sent plus rien, aussi ne luy en chaut :
583
Mais un tel accident n’arrive point à l’ame,
584
Qui sans matiere vit immortelle là haut.
585
Ronsard.
586
Bien, je vous suivray donc d’une face riante,
587
Deussay-je trespasser de l’estude veincu,
588
Afin qu’apres ma mort à la race suivante
589
Je ne sois diffamé qu’en porc j’auray vescu.
590
Muses.
591
» Voila sagement dit : ceux dont la fantasie
592
» Sera religieuse, et devote envers Dieu,
593
» Tousjours maugré les ans vivra leur Poësie,
594
» Et dessus leur renom la Parque n’aura lieu.
LE CINQUIESME LIVRE DES ODES
595
Le cinquième livre rassemble des pièces de circonstance, des chansons à boire et des odelettes amoureuses. Le doute y a sa place : à Rubampré, Ronsard demande à quoi bon tant de vers, quand l'œuvre des poètes grecs elle-même est tombée en poussière.
ODE XX.
596
Puis que tost je doy reposer
597
Outre l’infernale riviere,
598
Hé, que me sert de composer
599
Autant de vers qu’a fait Homere ?
600
Les vers ne me sauveront pas
601
Qu’ombre poudreuse je ne sente
602
La main Rhadamante là bas
603
S’elle est bien legere ou pesante.
604
Je pose le cas que mes vers
605
De mon labeur en contr’eschange,
606
Dix ou vingt ans par l’univers
607
M’apportent un peu de louange :
608
Que faut-il pour la consumer,
609
Et pour mon livre oster de terre,
610
Qu’un feu qui le vienne allumer,
611
Ou qu’un esclandre de la guerre ?
612
Suis-je meilleur qu’Anacreon,
613
Que Stesichore, ou Simonide,
614
Ou qu’Antimache, ou que Bion,
615
Que Philete, ou que Bachilide ?
616
Toutefois bien qu’ils fussent Grecs,
617
Que leur servit ce beau langage,
618
Puis que les ans venus apres
619
Ont mis en poudre leur ouvrage ?
620
Donque moy qui suis nay François,
621
Faiseur de rimes maternelles,
622
Hé ! doy-je esperer que ma vois
623
Surmonte des siecles les ailes ?
624
Non-non, il vaut mieux, Rubampré,
625
Son age en trafiques despendre,
626
Ou devant un Senat pourpré
627
Pour de l’argent sa langue vendre,
628
Que de suivre l’ocieux train
629
De ceste pauvre Calliope,
630
Qui tousjours fait mourir de fain
631
Les meilleurs chantres de sa trope.
632
Reste à profiter du temps, comme le dit cette odelette de deux strophes, sœur de « Mignonne, allons voir si la rose ».
ODELETTE XXX.
633
Ce-pendant que ce beau mois dure,
634
Mignonne allon sur la verdure,
635
Ne laisson perdre en vain le temps :
636
L’âge glissant qui ne s’arreste,
637
Meslant le poil de nostre teste,
638
S’enfuit ainsi que le Printemps.
639
Donq ce-pendant que nostre vie
640
Et le Temps d’aimer nous convie,
641
Aimon, moissonnon noz desirs,
642
Passon l’Amour de veine en veine :
643
Incontinent la mort prochaine
644
Viendra desrober noz plaisirs.
645
Le recueil se referme pourtant sur un défi au temps. Imitée de l'ode où Horace se dit plus durable que l'airain, cette dernière pièce confie à la Muse la gloire du poète.
ODE XXXVI. A SA MUSE.
646
Plus dur que fer j’ay finy mon ouvrage,
647
Que l’an dispos à demener les pas,
648
Que l’eau rongearde, ou des freres la rage
649
Qui rompent tout, ne ru’ront point à bas.
650
Le mesme jour que le dernier trespas
651
M’assoupira d’un somme dur, à l’heure
652
Sous le tombeau tout Ronsard n’ira pas,
653
Restant de luy la part qui est meilleure.
654
Tousjours tousjours, sans que jamais je meure,
655
Je voleray tout vif par l’Univers,
656
Eternisant les champs où je demeure
657
De mes Lauriers honorez et couvers :
658
Pour avoir joint les deux Harpeurs divers
659
Au doux babil de ma lire d’yvoire,
660
Qui se dont faits Vandomois par mes vers.
661
Sus donque Muse, emporte au ciel la gloire
662
Que j’ay gaignée, annonçant la victoire
663
Dont à bon droit je me voy jouyssant :
664
Et de Ronsard consacre la memoire,
665
Ornant son front d’un Laurier verdissant.