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Les Odes
AU ROY.
1
Apres avoir sué sous le fais du harnois,
2
Bornant plus loin ta France, et fait boire aux François
3
Au creux de leurs armets, en lieu de l’eau de Seine
4
La Meuse Bourguignonne, et saccagé la plaine
5
Des Flamans mis en route, et l’antique surnom
6
Des chasteaux de Marie eschangez en ton nom :
7
Apres estre veinqueur d’une bataille heureuse,
8
Et veu Cesar courir d’une fuite peureuse :
9
Apres avoir suivy le soin du marinier,
10
Lequel se souvenant de l’orage dernier,
11
Ancré dedans le port, soigneusement prend garde
12
S’il faut rien à sa nef : maintenant il regarde
13
Si le tillac est bon, si la carene en bas
14
Est point entre-fenduë : il contemple le mas,
15
Maintenant le timon, il r’habille les coûtes,
16
Les carreaux et les aiz, et les tables dissoutes :
17
Et bien qu’il soit au port, il n’a moindre souci
18
De sa nef, qu’en tempeste, et se rempare ainsi
19
Que s’il estoit enclos au milieu de l’orage,
20
Et ne se veut fier au tranquille visage
21
Du ciel ny de la mer pour se donner à l’eau,
22
Que premier il n’ait bien calfeutré son vaisseau.
23
Ainsi apres avoir (la guerre estant finie)
24
De vivres et de gens ta frontiere garnie,
25
Fait nouveaux bastions, flanqué chasteaux et forts,
26
Remparé tes citez, fortifié tes ports :
27
Bref, apres avoir fait ce qu’un Prince doit faire
28
Et en guerre et en paix utile et necessaire
29
Pour tenir ton pays en toute seureté :
30
Sire, j’offenserois contre ta Majesté,
31
Si comme un importun je venois d’aventure
32
Entre-rompre tes jeux d’une longue escriture,
33
Maintenant que tu dois pour quelque peu de temps
34
Apres mille travaux, prendre tes passe-temps
35
Pour retourner plus frais aux œuvres de Bellonne.
36
Toutefois le desir qui le cœur m’éguillonne
37
De te monstrer combien je suis ton serviteur,
38
Me fait importuner ta Royale grandeur :
39
Et si en ce faisant je commets quelque vice,
40
Il vient du seul desir de te faire service,
41
Qui presse mon devoir de mettre un œuvre mien
42
Sous la protection de ton nom treschrestien,
43
Le sacrant à tes pieds : C’est Prince, un livre d’Odes
44
Qu’autres-fois je sonnay suivant les vieilles modes
45
D’Horace Calabrois, et Pindare Thebain,
46
Livre trois fois heureux, si tu n’as à desdain
47
Que ma petite lyre ose entre tes trompettes
48
Re-bruire les chansons de ces divins Poëtes :
49
Et que mon petit Myrthe ose attoucher le rond
50
Des Lauriers, que la guerre a mis dessus ton front.
51
Mais que dy-je à desdain ! j’ay tant de confiance
52
En ta grave douceur, que ta magnificence
53
D’un sourcy desdaigneux ne refusera pas
54
Mon ouvrage donné, tant soit-il humble et bas :
55
Imitateur des Dieux, qui la petite offrande
56
Prennent d’aussi bon cœur qu’ils prennent la plus grande,
57
Et bien qu’ils soient seigneurs, jamais n’ont à mespris
58
Des pauvres les presens, tant soient de petit pris.
59
Ce fils de Jupiter, ce foudre de la guerre,
60
Hercule, qui tua les monstres de la terre,
61
Allant pour estre fait d’Olympe citoyen,
62
Ne refusa d’entrer au toict Molorchien :
63
Et mesme ce grand Dieu, qui la tempeste jette,
64
De Bauce, et Philemon entré dans la logette,
65
De deux ou de trois fleurs son chef environna,
66
Que Bauce de bon cœur en present luy donna :
67
Et tousjours à sa feste en Lybie honorée
68
Ne luy tombe un taureau à la corne dorée,
69
Mais souvent un aigneau : car sa grande bonté
70
Ne prend garde aux presens, mais à la volonté.
71
Ainsi suivant les Dieux, je te suppli’ de prendre
72
A gré ce petit don pour l’usure d’attendre
73
Un present plus parfait et plus digne d’un Roy,
74
Que ja ma Calliope enfante dedans moy.
75
Ce-pendant je priray ta puissance divine,
76
Ainsi que Jupiter Callimache en son Hymne,
77
» Donne moy (ce dit-il) des vertus et du bien :
78
» Car la seule vertu sans le bien ne sert rien,
79
» Le bien sans la vertu : ô Jupiter, assemble
80
» Tous ces deux poincts en un, et me les donne ensemble.
81
Les vertus et les biens que je veux recevoir
82
D’un si puissant Monarque, est un jour de pouvoir
83
Amener ton Francus suivy de mainte trope
84
De guerriers, pour donter les Princes de l’Europe.
85
Mais il te faut payer les frais de son arroy :
86
Car il ne veut venir qu’en majesté de Roy,
87
Bien qu’il soit fugitif, et qu’il n’ait en partage
88
Sinon du pere sien la force et le courage.
89
Aussi tu porterois la honte sur les yeux,
90
Si luy qui fut jadis l’ayeul de tes ayeux,
91
Le fils d’un si grand Roy, venoit seulet en France
92
Donner à tes ayeux la premiere naissance.
93
Puis qu’il a donc trouvé le vent si à propos,
94
Fay luy haster le pas, et luy romp le repos
95
Qui le tient paresseux au rivage d’Epire,
96
Fraudé de son chemin par faute de navire,
97
De vivres et de gens : ouvrier je suis tout prest
98
De charpenter sa nef et dresser son apprest,
99
Pourveu que ta grandeur Royale favorise
100
A ton ayeul Francus, et à mon entreprise.
LE PREMIER LIVRE DES ODES
101
DE P. DE RONSARD
102
GENTILHOMME VANDOMOIS
ODE I. Au Roy Henri II de ce nom, Sur la Paix faicte entre luy et le Roy d’Angleterre, l’an 1550.
103
Strophe 1.
104
» Toute royauté qui desdaigne
105
» D’avoir la vertu pour compaigne,
106
» Et la loger en sa maison,
107
» Tousjours de l’heur outrecuidée
108
» Court vague sans estre guidée
109
» Du frein qui pend à la raison.
110
O Roy par destin ordonné
111
Pour commander seul à la France,
112
Dieu de sa grace t’a donné
113
Ce double honneur dés ton enfance :
114
Dieu seul (apres la longue horreur
115
De Mars vomissant sa fureur,
116
Et l’apre venin de sa rage
117
Sur ton pays noircy d’orage)
118
Par l’effort d’un bras souverain
119
A fait ravaller la tempeste,
120
Et ardre à l’entour de ta teste
121
Un air plus tranquille et serain.
122
Antistro.
123
» Tousjours le bon esprit du sage
124
» Accroist les vertus d’avantage
125
» Que jeune il emprunta des cieux.
126
Ta majesté jeune et prudente
127
Au double les siennes augmente
128
D’un artifice ingenieux :
129
Aussi mille felicitez
130
Ont bien-heuré toute ta race,
131
Et toi ROY de tant de citez
132
Qui se courbent devant ta face,
133
Dés long temps tu fus honoré
134
Comme seul Prince decoré
135
De biens et de vertus ensemble
136
Que le destin en un t’assemble.
137
Mais ce bien qu’ores tu nous fais,
138
Te donne l’honneur en partage,
139
Pour avoir fait reverdir l’âge
140
Où florissoit l’antique Paix.
141
Epode.
142
La Paix osta le debat
143
Du Chaôs, quand la premiere
144
Assoupit le lourd combat
145
Qui aveugloit la lumiere.
146
Elle seule osa tenter
147
D’effondrer le ventre large
148
Du grand Tout, pour enfanter
149
L’obscur fardeau de sa charge :
150
Puis desmembrant l’univers
151
En quatre quartiers divers,
152
Sa main artizane et sainte
153
Les lia de cloux d’aimant,
154
Tous les quatre s’entre-aimant
155
D’une paisible contrainte.
156
Stro. 2.
157
Adonc meslant en ce grand monde
158
Sa douce force vagabonde,
159
Les asseura d’un doux repos :
160
Elle fist bas tomber la terre,
161
Et tournoyer l’eau qui la serre
162
De ses bras vagues et dispos :
163
Du Soleil allongea les yeux
164
En forme de fleches volantes,
165
Et d’ordre fist baler aux cieux
166
L’ordre des estoilles roulantes :
167
Elle courba le large tour
168
De l’air qui cerne tout autour
169
Le rond du grand parc où nous sommes,
170
Peuplant sa grande rondeur d’hommes
171
D’un mutuel accroissement :
172
Car par tout où voloit la belle,
173
Les Amours voloient avec elle,
174
Chatouillans les cœurs doucement.
175
Antistro.
176
Lors pour sa juste recompense
177
Le saint Monarque qui dispense
178
Tout en tous (dont le grave front
179
En se clinant pour faire sine,
180
Croulle la terre et la racine
181
Du firmament jusques au fond)
182
A la Paix assigna le lieu
183
Du droict costé de sa puissance :
184
Le gauche ordonna pour le Dieu
185
Que le sang nourrist dés enfance.
186
De l’une les Princes il oingt,
187
De l’autre durement les poingt,
188
Tous effroyez d’ouyr les armes
189
Craquer sus le doz des gendarmes :
190
De l’une jadis honora
191
Les bons Peres du premier âge,
192
Et de l’autre il aigrit la rage
193
Contre Ilion, que devora
194
Epode.
195
Le feu Grec, quand mille naufs,
196
Ainçois mille estranges foudres
197
Esclaterent mille maux
198
Dessus les Troyennes poudres.
199
Tandis que le feu tournoit
200
Forcenant parmy la ville,
201
Et que l’Argive s’ornoit
202
De la despouille servile,
203
Une aspre fureur d’esprit
204
Le cœur de Cassandre esprit :
205
Et comme Phœbus l’affole
206
Son corps tremblant ça et là,
207
A Francus elle parla,
208
Qui n’entendoit sa parole.
209
Stro. 3.
210
Bien que le feu Gregeois nous arde,
211
Tant soit violent, il n’a garde
212
D’estoufer pourtant ton renom,
213
Enfant dont la race fatale
214
Dedans la terre Occidentale
215
Fera re-germer nostre nom.
216
Desja la Dunouë t’attend
217
Sur le bord de sa rive humide,
218
Et ce grand marest qui s’estend
219
Pres des lévres de l’eau Pontide :
220
C’est là, c’est là, c’est où tu dois
221
Pour quelque temps donner tes lois :
222
C’est où l’arrest des Dieux t’ottroye
223
Fonder encore une autre Troye,
224
Resuscitant par ton moyen
225
L’honneur des tiens, et leur proësse,
226
Ayant vangé dessus la Grece
227
L’outrage fait au sang Troyen.
228
Antistro.
229
Apres le cours de quelque année,
230
L’ire de Cerés forcenée
231
Pour devot n’avoir satisfait
232
A ses honneurs, toute mutine
233
Te contraindra par la famine
234
De quitter ton mur imparfait.
235
Horriblant ton corps de la peau
236
D’un tigre, desja ce me semble
237
Je te voy guider un troupeau
238
De vingt mille Troyens ensemble :
239
Je voy ce troupeau pelerin
240
Desja bien loin outre le Rhin
241
Enrichir Troye de louanges
242
Et du butin des Rois estranges,
243
Ayant trompé mille peris,
244
Ains que bastir aux bords de Seine
245
Les murs d’une ville hautaine
246
Du nom de mon frere Pâris.
247
Epode.
248
Ja desja j’entens la vois
249
De Seine qui te desire,
250
Et la desfaite des Rois
251
Esclaves de ton Empire :
252
J’entens le bruit des chevaux
253
Et le cliquetis des armes,
254
Et toy noble de travaux
255
Commander à tes gendarmes.
256
Ores tu ne puis sçavoir
257
Comme enfant, ny concevoir
258
Ton heur que je prophetise :
259
Quand l’âge t’animera,
260
Alors ton bras s’armera
261
Pour achever l’entreprise.
262
Stro. 4.
263
A-tant acheva la Prestresse,
264
Et folle du Dieu qui luy presse
265
L’estomac chagrin et felon,
266
En rechignant s’en est allée
267
Nuds pieds et toute eschevelée
268
Dessous l’image d’Apollon.
269
Andromache qui remâcha
270
Les mots de Cassandre esvolée,
271
Son fils secrettement cacha
272
Sous une voute reculée :
273
Car Junon qui ne vouloit plus
274
Que le nom Troyen revint sus,
275
Ardoit d’en abatre la race,
276
Et Francus tuer sur la place,
277
Sans Jupin qui l’enfant mua
278
En une semblance animée,
279
Que Pyrrhe de sa main armée
280
D’une tour à terre rua.
281
Antistro.
282
De faux sang la place fut teinte :
283
Ainsi la fraude de la feinte
284
Le corps de Francion sauva.
285
En Buthrote, vivant sa mere,
286
Bastist le tombeau de son pere,
287
Qu’entre les Grecs il esleva.
288
Son cœur elle ouvrit d’un couteau,
289
Ayant sceu la fausse merveille,
290
Comme l’orage avoit sous l’eau
291
Noyé son fils pres de Marseille.
292
De pleurs la tombe il honora,
293
Et de beaux jeux la decora,
294
Par joustes esprouvant l’adresse
295
De la Phrygienne jeunesse :
296
Puis faisant la vague escumer,
297
Invoquant Junon et Neptune,
298
Il alla chercher sa fortune
299
Au gré des vents et de la mer.
300
Epode.
301
Muse, repren l’aviron,
302
Et racle la prochaine onde
303
Qui nous baigne à l’environ
304
Sans estre ainsi vagabonde.
305
» Tousjours un propos desplaist
306
» Aux oreilles attendantes,
307
» Si plein, outre reigle, il est
308
» De paroles abondantes.
309
» Celuy qui en peu de vers
310
» Estraint un sujet divers,
311
» Se met au chef la couronne :
312
» De ceste fleur que voici,
313
» Et de celle et celle aussi
314
» La mousche son miel façonne.
315
Stro. 5.
316
Diversement, ô Paix heureuse,
317
Tu es la garde vigoreuse
318
Des peuples et de leurs citez :
319
Des royaumes les clefs tu portes,
320
Tu ouvres des villes les portes,
321
Serenant leurs adversitez.
322
Bien qu’un Prince voulust darder
323
Les flots armez de son orage,
324
Et tu le viennes regarder,
325
Ton œil appaise son courage.
326
L’effort de ta divinité
327
Commande à la necessité
328
Ployant sous ton obeyssance :
329
Les hommes sentent ta puissance
330
Allechez de ton doux repos :
331
De l’air la vagabonde troupe
332
T’obeyst, et celle qui coupe
333
Du ventre le marbre des flots.
334
Antistro.
335
C’est toy qui dessus ton eschine
336
Soustiens ferme ceste machine,
337
Medecinant chaque Element
338
Quand une humeur par trop abonde,
339
Pour joindre les membres du monde
340
D’un contrepois egalement.
341
Je te saluë heureuse Paix,
342
Je te saluë, et re-saluë :
343
Toy seule Déesse tu fais
344
Que la vie soit mieux vouluë.
345
Ainsi que les champs tapissez
346
De pampre, ou d’espics herissez
347
Desirent les filles des nuës
348
Apres les chaleurs survenuës,
349
Ainsi la France t’attendoit,
350
Douce nourriciere des hommes,
351
Douce rosée qui consommes
352
La chaleur qui trop nous ardoit.
353
Epode.
354
Tu as esteint tout l’ennuy
355
Des guerres injurieuses,
356
Faisant flamber aujourd’huy
357
Tes graces victorieuses.
358
En lieu du fer outrageux,
359
Des menaces et des flames,
360
Tu nous ramenes les jeux,
361
Le bal, et l’amour des Dames,
362
Travaux mignars et plaisans
363
A l’ardeur des jeunes ans.
364
O grand Roy non-imitable,
365
Tu nous aumosnes cecy,
366
Ayant creu Montmorency,
367
Et son conseil veritable :
368
Stro. 6.
369
Qui seul mettant en evidence
370
Les saints tresors de sa prudence,
371
Ne s’est jamais accompaigné
372
Du sot enfant d’Epimethée,
373
Mais de celuy de Promethée
374
Par longues ruses enseigné.
375
Et certes un tel serviteur
376
Merite que ta main royale
377
R’encontre-balance un grand’heur
378
A sa diligence loyale.
379
Il me plaist or’ de descocher
380
Mes traits Thebains pour les lâcher,
381
Montmorency, dedans ta gloire,
382
Afin que je te face croire
383
Que la nourriture d’un Roy
384
De bien loin noz rimeurs surmonte,
385
Lors que hardie elle raconte
386
Un vaillant-sage comme toy.
387
Antistro.
388
» Nul n’est exempt de la Fortune :
389
» Sa rouë chacun importune,
390
» Tourmente peuples et Seigneurs.
391
Oedipe sentit sa secousse,
392
Et de quel tonnerre elle pousse
393
Les grands Princes de leurs honneurs.
394
Mais tout ainsi que les flambeaux
395
Ou du Soleil ou d’une estoile
396
Tout soudain reluisent plus beaux
397
Apres qu’ils ont brisé leur voile :
398
Ainsi apres ton long sejour
399
Tu nous esclaires d’un beau jour,
400
Ayant cognu par ta presence,
401
Combien nous nuisoit ton absence,
402
Privez de ton œil qui sçait voir
403
Les pieds boiteux de la malice,
404
Si pres œilladant la police,
405
Que rien ne le peut decevoir.
406
Epode.
407
» Et qu’est-ce que des mortels ?
408
» Si au matin ils fleurissent,
409
» Le soir ils ne sont plus tels,
410
» Pareils aux champs qui fenissent.
411
Nul jamais ne s’est vanté
412
D’eviter la rive noire,
413
Si la Muse n’a chanté
414
Les hymnes de sa memoire.
415
C’est à toy, Roy, d’honorer
416
Les vers, et les decorer
417
Des presens de ta hautesse :
418
Soufle ma nef, je seray
419
Le premier qui passeray
420
Mes compagnons de vistesse.
421
Stro. 7.
422
Plustost que les feux ne s’eslancent,
423
Quand au ciel les foudres nous tancent,
424
Je courray dire aux estrangers
425
Combien l’effort de ta main dextre
426
Maniant le fer, est adextre
427
A briser l’horreur des dangers :
428
Et de quel soin prudent et caut
429
Ton peuple justement tu guides,
430
Appris au mestier comme il faut
431
Luy lascher et serrer les brides.
432
Ta vieille jeunesse, et tes ans
433
En mille vertus reluisans
434
M’inspirent une voix hardie,
435
Et me commandent que je die
436
Ce regne heureux et fortuné,
437
Sous qui l’heureuse destinée
438
Avoit chanté dés mainte année
439
Qu’un si grand Prince seroit né,
440
Antistro.
441
Pour gouverner comme un bon pere
442
La France heureusement prospere
443
Par les effects de sa vertu.
444
» Rien icy bas ne s’accompare
445
» A l’equité, dont se repare
446
» Un Roy de prudence vestu :
447
» Aussi rien n’est tant vicieux
448
» Qu’un grand gouverneur de province,
449
» Quand il faut, d’autant que mille yeux
450
» Avisent la faute d’un Prince.
451
Ne preste l’oreille aux menteurs,
452
Et fuy de bien loin les flateurs,
453
S’ils veulent oindre tes oreilles
454
De fausses et vaines merveilles,
455
Fardans sous vaine authorité
456
Le vain abus de leurs vains songes,
457
Subtils artizans de mensonges,
458
Et bons pipeurs de verité.
459
Epode.
460
L’un se ronge le cerveau,
461
L’autre mesdit et rapporte,
462
S’il sent qu’un esprit nouveau
463
Nouvelles chansons apporte.
464
Ce-pendant l’innocent fait
465
Preuve de sa patience,
466
Sçachant que Dieu tout parfait
467
(Dieu la mesme sapience)
468
Ne sçauroit jamais laisser
469
L’orgueil sans le rabaisser
470
Pour lever la chose basse.
471
» Ostant l’honneur d’un qui l’a,
472
» Il le donne à cestuy-là
473
» Qui par raison se compasse.
474
Stro. 8.
475
Il faut qu’en me parant j’evite
476
L’escrime de leur langue viste
477
A tirer l’estoc dangereux :
478
Si est-ce que j’oy tousjours dire
479
» Qu’un homme engressé de mesdire
480
» Maigrist à la fin malheureux.
481
Ils n’ont point le japer si beau,
482
Que leur caquet te force à croire
483
Qu’un blanc habit orne un corbeau,
484
Ou bien que la neige soit noire :
485
Ton jugement cognoist assez
486
Les vers qui sont bien compassez,
487
Et ceux qui trainent une envie,
488
Et ceux qui languissent sans vie,
489
Enroüez, durs, et mal-plaisans.
490
» Par trait de temps les flateurs meurent .
491
» Mais les beaux vers tousjours demeurent
492
» Opiniastres sur les ans.
493
Antistro.
494
Prince, je t’envoye ceste Ode,
495
Trafiquant mes vers à la mode
496
Que le marchant baille son bien,
497
Troque pour troq’ : toy qui es riche,
498
Toy, Roy des biens, ne sois point chiche
499
De changer ton present au mien.
500
Ne te lasse point de donner,
501
Et tu verras comme j’accorde
502
L’honneur que je promets sonner,
503
Quand un present dore ma corde.
504
Presque le loz de tes ayeux
505
Est pressé du temps envieux,
506
Pour n’avoir eu l’experience
507
Des Muses, ne de leur science :
508
Mais le rond du grand univers
509
Est plein de la gloire eternelle,
510
Qui fait flamber ton pere en elle
511
Pour avoir tant aimé les vers.
512
Epode.
513
Dieu vueille continuer
514
Le sommet de ton Empire,
515
Et jamais ne le muer
516
Eschangeant son mieux au pire.
517
Dieu vueille encor dessous toy
518
Donter l’Espagne affoiblie,
519
Gravant bien-avant ta loy
520
Dans le gras champ d’Italie.
521
Avienne aussi que ton fils
522
Survivant ton jour prefis
523
Borne aux Indes sa victoire,
524
Riche de gain et d’honneur :
525
Et que je sois le sonneur
526
De l’une et de l’autre gloire.
ODE II. A LUY-MESME
527
Strophe 1.
528
Comme un qui prend une coupe,
529
Seul honneur de son tresor,
530
Et de rang verse à la troupe
531
Du vin qui rit dedans l’or :
532
Ainsi versant la rousée,
533
Dont ma langue est arrousée,
534
Sus la race de Valois,
535
En son doux Nectar j’abreuve
536
Le plus grand Roy qui se treuve
537
Soit en armes, ou en lois.
538
Antistrophe.
539
Heureux l’honneur que j’embrasse,
540
Heureux qui peut se vanter
541
De voir la Thebaine grace
542
Qui sa vertu veut chanter.
543
Je vien pour chanter la tienne
544
Sur la corde Dorienne,
545
Moy des Muses tout remply,
546
Sans endurer que la gloire
547
De ta premiere victoire
548
Aille là bas sous l’oubly.
549
Epode.
550
De ce beau trait descoché,
551
Dy Muse mon esperance,
552
Quel Prince sera touché
553
Le tirant parmy la France ?
554
Sera-ce pas nostre Roy,
555
De qui la divine oreille
556
Boira la douce merveille
557
Qui n’obeyst qu’à ma loy ?
558
Strophe 2.
559
De Jupiter, les antiques
560
Leurs escrits embellissoient :
561
Par luy leurs chants poëtiques
562
Commençoient et finissoient,
563
Resjouys d’entendre bruire
564
Ses loüanges sur la lyre :
565
Mais Henry sera le Dieu
566
Qui commencera mon métre,
567
Et que j’ay juré de mettre
568
A la fin et au milieu.
569
Antistrophe.
570
» Le ciel qui ses lampes darde
571
» Sur ce Tout qu’il apperçoit,
572
» Rien de si grand ne regarde
573
» Qui vassal des Rois ne soit :
574
» D’armes le monde ils estonnent :
575
» Sur le chef de ceux ils tonnent
576
» Qui les viennent despiter :
577
» Leurs mains toute chose attaignent,
578
» Et les plus rebelles craignent
579
» Les Rois fils de Jupiter.
580
Epode.
581
Mais du nostre la grandeur
582
Les autres d’autant surpasse,
583
Que d’un rocher la hauteur
584
Les flancs d’une rive basse.
585
Puisse-il par tout l’univers
586
Devant ses ennemis croistre,
587
Et pour ma guide apparoistre
588
Tousjours au front de mes vers.
ODE III. A LA ROYNE SA FEMME.
589
Stro. 1.
590
Je suis troublé de fureur,
591
Le corps me fremist d’horreur,
592
D’un effroy mon ame est pleine :
593
Mon estomac est pantois,
594
Et par son canal ma vois
595
Ne se desgorge qu’à peine.
596
Une Déité m’emmeine :
597
Fuyez peuple, qu’on me laisse,
598
Voicy venir la Déesse :
599
Fuyez peuple, je la voy.
600
Heureux ceux qu’elle regarde,
601
Et plus heureux, qui la garde
602
Dans l’estomac comme moy !
603
Antistro.
604
Elle esprise de mes chans,
605
Loin me guide par les chams
606
Où jadis sur le rivage
607
Apollon Florence aima,
608
Lors que jeune elle s’arma
609
Pour combatre un loup sauvage :
610
L’art de filer ny l’ouvrage
611
Ne plaisoient à la pucelle,
612
Ny le vain mirouer : mais elle
613
Devant le jour s’esveillant
614
Cherchoit des loups le repaire,
615
Pour les bœufs d’Arne son pere
616
Sans repos se travaillant.
617
Epode.
618
Ce Dieu qui du ciel la vit
619
Si valeureuse et si belle,
620
Pour sa femme la ravit,
621
Et surnomma du nom d’elle
622
La ville qui te fist naistre,
623
Laquelle se vante d’estre
624
Mere de nostre Junon,
625
Et qui par les gens estranges
626
Pour ses plus grandes loüanges
627
Ne celebre que ton nom.
628
Stro. 2.
629
Là les faits de tes ayeux
630
Vont flamboyant comme aux cieux
631
Flamboye l’Aurore claire :
632
Là l’honneur de ton Julien
633
Dans le ciel Italien
634
Comme une planette esclaire.
635
Par luy le gros populaire
636
Pratiqua l’experience
637
De la meilleure science :
638
Et là reluisent aussi
639
Tes deux grands Papes, qui ores
640
Du ciel où ils sont, encores
641
Te favorisent ici.
642
Antistro.
643
On ne conte les moissons
644
De l’esté, ny les glaçons
645
Qui l’hyver brident la trace
646
Des eaux roides à glisser :
647
Ainsi je ne puis penser
648
Les loüanges de ta race.
649
Le ciel t’a peint en la face
650
Je ne sçay quoy qui nous monstre
651
Dés la premiere rencontre,
652
Que tu passes par grand heur
653
Les Princesses de nostre âge,
654
Soit en force de courage,
655
Soit en royale grandeur.
656
Epode.
657
Le comble de ton sçavoir
658
Et de tes vertus ensemble,
659
Dit qu’on ne peut icy voir
660
Rien que toy qui te resemble.
661
Quelle Dame a la pratique
662
De tant de Mathematique ?
663
Quelle Princesse entend mieux
664
Du grand monde la peinture,
665
Les chemins de la Nature,
666
Et la musique des cieux.
667
Stro. 3.
668
Ton nom que mon vers dira,
669
Tout le monde remplira
670
De ta loüange notoire :
671
Un tas qui chantent de toy,
672
Ne sçavent si bien que moy
673
Comme on doit sonner la gloire.
674
Jupiter ayant memoire
675
D’une vieille destinée
676
Autrefois determinée
677
Par l’oracle de Themis,
678
A commandé que Florence
679
Baisse sous les loix de France
680
Ses fleurs en noz fleurs de liz.
681
Antistro.
682
Mais il veut que ton enfant
683
En ait l’honneur triomphant,
684
D’autant qu’il est tout ensemble
685
Italien et François,
686
Qui de front, d’yeux et de vois
687
A pere et mere resemble.
688
Desja tout colere il semble
689
Que sa main tente les armes,
690
Et qu’au milieu des alarmes
691
Ja desdaigne les dangers :
692
Et servant aux siens de guide,
693
Veinqueur attache une bride
694
Aux royaumes estrangers.
695
Epode.
696
Le ciel qui nous l’a donné
697
Pour estre nostre lumiere,
698
Son Empire n’a borné
699
D’un mont, ou d’une riviere :
700
Le destin veut qu’il enserre
701
Dans sa main toute la terre,
702
Seul Roy se faisant nommer
703
D’où Phoebus les Indes laisse,
704
Et d’où son char il abaisse
705
Tout panché dedans la mer.
Ode IIII. A MADAME MARGUERITE, Sœur du Roy, Duchesse de Savoye.
706
Stro. 1.
707
Il faut aller contenter
708
L’oreille de Marguerite,
709
Et en son palais chanter
710
Quel honneur elle merite.
711
Debout Muses, qu’on m’attelle
712
Vostre charrette immortelle,
713
Afin qu’errer je la face
714
Par une nouvelle trace,
715
Chantant la vierge autrement
716
Qu’un tas de rimeurs barbares,
717
Qui ses louanges si rares
718
Luy souilloient premierement.
719
Antistro.
720
J’ay sous l’esselle un carquois
721
Gros de fleches nompareilles,
722
Qui ne font bruire leurs vois
723
Que pour les doctes oreilles :
724
Leur roideur n’est apparente
725
A telle bande ignorante,
726
Alors que ma fleche annonce
727
L’honneur que mon arc enfonce.
728
Entre toutes j’esliray
729
La plus sonnante : et de celle
730
Par la terre universelle
731
Ses vertus je publi’ray.
732
Epode.
733
Sus ma Muse, ouvre la porte
734
A tes vers plus doux que miel,
735
Afin qu’une fureur sorte
736
Pour me ravir jusqu’au ciel :
737
Du croc arrache la lyre
738
Qui tant de gloire t’acquit,
739
Et vien sur ses cordes dire
740
Comme la vierge nasquit.
741
Stro. 2.
742
Par un miracle nouveau
743
Un jour Pallas de sa lance
744
Ouvrit le docte cerveau
745
De François grand roy de France :
746
Alors, estrange nouvelle !
747
Tu nasquis de sa cervelle,
748
Et les Muses qui là furent,
749
Dans leur giron te receurent :
750
Mais quand le temps eut parfait
751
L’accroissance de ton âge,
752
Tu pensas en ton courage
753
De mettre à fin un grand fait.
754
Antistro.
755
Ta main prist pour son renfort
756
L’horreur de deux grandes haches :
757
D’un plastron brillant et fort
758
Tout l’estomac tu te caches :
759
Une menassante creste
760
Flottoit au haut de ta teste,
761
Refrappant la gueule horrible
762
D’une Meduse terrible :
763
Ainsi tu allas trouver
764
Le vilain monstre Ignorance,
765
Qui souloit toute la France
766
Dessous son ventre couver.
767
Epode.
768
L’Ire qui la beste eslance,
769
En vain irrita son cœur
770
Poussant son mufle en defence
771
Encontre ton bras veinqueur :
772
Car le fer prompt à l’abbatre
773
En son ventre est ja caché,
774
Et ja trois fois, voire quatre
775
Le cœur luy a recherché.
776
Stro. 3.
777
Le monstre gist estendu,
778
L’herbe en sa playe se souille,
779
Aux Muses tu as pendu
780
Pour trophée sa despouille :
781
Puis versant de ta poitrine
782
Mainte source de doctrine,
783
Aux François tu fis cognoistre
784
Le miracle de ton estre.
785
Et pource je chanteray
786
Ce bel Hymne de victoire,
787
Et sur l’autel de Memoire
788
L’enseigne j’en planteray.
789
Antistro.
790
Or’moy qui suis le tesmoin
791
De ton loz qui le monde orne,
792
Il ne faut ruer si loin
793
Que mon trait passe la borne :
794
Chante en tes vers Marguerite
795
Et celebre son merite,
796
Qui luit comme une planette
797
Sous la nuict claire-brunette :
798
Respandon devant ses yeux
799
Ma musique toute neuve,
800
Et le Nectar dont j’abreuve
801
Les honneurs dignes des cieux.
802
Epode.
803
Afin que la Nymphe voye
804
Que mon luth premierement
805
Aux François monstra la voye
806
De sonner si proprement :
807
Et comme imprimant ma trace
808
Au champ Attiq’ et Romain,
809
Callimaq’, Pindare, Horace
810
Je déterray de ma main.
ODE V. A CHARLES, CARDINAL de Lorraine.
811
Stro. 1.
812
Quand tu n’aurois autre grace
813
Ny autre present des cieux,
814
Que d’estre né de la race
815
De tant de Rois tes ayeux,
816
J’aurois encor trop de lieux
817
Pour te bastir une gloire.
818
Car si je veux raconter
819
De ton grand Buillon l’histoire,
820
Qui peust les Turcs surmonter
821
Par une heureuse victoire :
822
Ou la fameuse memoire
823
De ses freres, ou les Rois
824
Tes ayeux, dont la Sicile
825
A leur obeyr docile
826
Escouta les sainctes lois :
827
Antistro.
828
Leur nom qui le temps surmonte,
829
Te feroit seul immortel :
830
Mais ta vertueuse honte
831
Rougiroit d’un honneur tel.
832
Je te veux faire un autel,
833
Où maugré l’an qui tout mange,
834
Ton propre loz je peindray
835
D’une encre qui ne se change :
836
Et là ce vœu je pendray,
837
Qui au pelerin estrange
838
Racontera ta loüange,
839
Et la vertu qui reluit
840
Par les ans de ta jeunesse,
841
Comme l’or sur la richesse,
842
Ou la Lune par la nuit.
843
Epode.
844
Tout l’honneur qui seul en France
845
Du sein des Dieux s’escoula,
846
Pour illustrer ton enfance
847
Dessus ton front s’en-vola,
848
Et depuis s’est planté là.
849
Donques Prelat de bon-heur,
850
Qui tiens le sommet d’honneur,
851
En qui nostre Roy contemple
852
Des vertus le vray exemple,
853
Sois content d’un si grand bien,
854
Et ne souhaite plus rien.
855
Car toy qui ta vie arroses
856
Du miel des heureuses choses,
857
D’avantage à qui je donne
858
Ceste Hymne que je moissonne
859
Des Charites au milieu,
860
Cesse de plus rien attendre,
861
Et ne vueilles point apprendre
862
A te faire un nouveau Dieu.
ODE VI. LA VICTOIRE DE FRANÇOIS de Bourbon, Comte d’Anguien, à Cerizoles.
863
Stro. 1.
864
L’hymne qu’apres tes combas
865
Marot fist de ta victoire,
866
Prince heureux, n’egala pas
867
Les merites de ta gloire :
868
Je confesse bien qu’à l’heure
869
Sa plume estoit la meilleure
870
Pour deseigner simplement
871
Les premiers traits seulement.
872
Or moy nay d’un meilleur âge,
873
Et plus que luy studieux,
874
Je veux parfaire l’ouvrage
875
D’un art plus laborieux.
876
Antistro.
877
Moy donc qui tiens dans le poing
878
L’arc des Muses bien peignées,
879
Je ru’ray l’honneur plus loing
880
De tes victoires gaignées,
881
Et jusqu’aux pays estranges
882
Je darderay tes louanges,
883
Tes coups de masse, et l’horreur
884
De ta vaillante fureur
885
Qui tonnoit en ton jeune âge,
886
Moissonnant les ennemis
887
Que le Martial orage
888
Devant ta foudre avoit mis.
889
Epode.
890
Voy voler mon dard estrange
891
Par la Muse emmiellé,
892
Et de ta couronne ailé
893
Qui vient frapper ta louange.
894
Ores il ne faut pas dire
895
Un bas ton dessus ma lyre :
896
Mais bien noz meilleurs fredons,
897
Haut celebrant par ceste Ode
898
Dite à la Thebaine mode
899
François, l’honneur des Bourbons,
900
Stro. 2.
901
Qui dés la jeune saison
902
Que la jouvence dorée
903
Frise la crespe toison
904
Sur la jouë colorée,
905
Par la poincte de sa lance
906
Resveilla l’honneur de France,
907
Lors que mattant la vertu
908
Du vieil Marquis combatu,
909
Trancha les peuples d’Espagne
910
L’un desur l’autre ruez,
911
Pavant toute la campagne
912
D’hommes blessez ou tuez.
913
Antistro.
914
Comme un affamé lion
915
Qui de soif la gorge a cuite,
916
Tout seul donte un million
917
De cerfs legers à la fuite :
918
Ores roüant sa grand’ masse,
919
Et ores sa coutelace,
920
Emmena pour son butin
921
L’Allemant fier et mutin,
922
Et ardant de la victoire,
923
Luy grava dessus le doz
924
En lettres rouges la gloire
925
De la France et de son loz.
926
Epode.
927
» Jamais la Muse ne soufre
928
» Qu’un silence sommeillant
929
» En ses tenebres engoufre
930
» Les faits d’un homme vaillant.
931
La France ne voit encore
932
De nul Prince, qu’elle honore,
933
La gloire si bien empreinte,
934
Comme j’ay la tienne peinte,
935
Poussant le nom par mes vers
936
De toy Prince, qui est digne
937
D’estre Seigneur de mon Hymne,
938
Voire de tout l’univers.
939
Stro. 3.
940
Muses, ne vaut-il pas mieux
941
Que le son de ma lyre aille
942
Aux vieux Bourbons ses ayeux
943
Annoncer ceste bataille ?
944
Seule douce recompense
945
Des cousts et de la despense.
946
La poudre des vieux tombeaux
947
N’engarde que les faits beaux
948
Des fils ornez de merveilles
949
N’aillent là bas resjouyr
950
De leurs peres les oreilles
951
Esgayez de les ouyr.
952
Antistro.
953
Fille du neveu d’Atlas,
954
Poste du monde où nous sommes,
955
Qui n’euz oncques le bec las
956
D’esventer les faits des hommes,
957
Va-t’en là bas sous la terre :
958
Et à Charles, et à Pierre
959
Dy que François leur neveu
960
Aujourd’huy veinqueur s’est veu
961
De l’Imperiale audace :
962
Et dy que sa jeune main
963
N’a point desmenty sa face
964
Par un faict couard et vain.
965
Epode.
966
» Autour de la vie humaine
967
» Maint orage va volant,
968
» Qui ores le bien ameine,
969
» Ores le mal violant.
970
» La rouë de la Fortune
971
» Ne se monstre aux Rois toute une,
972
» Et jamais nul ne se treuve
973
» Qui jusqu’à la fin espreuve
974
» L’entiere felicité.
975
» Les hommes journaliers meurent :
976
» Les Dieux seulement demeurent
977
» Francs de toute adversité.
ODE VII. AU SEIGNEUR DE CARNAVALET.
978
Stroph. 1.
979
Ma promesse ne veut pas,
980
Carnavalet, que là-bas
981
Ton nom erre sans honneur,
982
Ne sans avoir cognoissance
983
Quelle force a ma puissance,
984
Et quel vers je suis donneur.
985
Muses filles du grand Dieu,
986
Par qui la foudre est lancée,
987
Venez chanter en quel lieu
988
Je l’ay peint en ma pensée.
989
Il est vrai que j’avoy mis
990
En long oubly la memoire
991
Qu’autrefois je luy promis
992
D’espandre au monde sa gloire :
993
Mais ores vostre main forte
994
Chasse l’injure, de sorte
995
Qu’il voye parfaitement
996
Que nulle mortelle chose
997
Ferme ne fut oncques close
998
Sous l’huis de l’entendement.
999
Antistro.
1000
Le temps venant de bien loin
1001
M’a blasmé comme tesmoin
1002
De n’acquitter mon devoir :
1003
Au pis aller, une usure
1004
Raclera toute l’injure
1005
Que j’en pourroy recevoir.
1006
» C’est un travail de bon-heur
1007
» Chanter les hommes louables,
1008
» Et leur bastir un honneur
1009
» Seul veinqueur des ans muables.
1010
» Le marbre, ou l’airain vestu
1011
» D’un labeur vif par l’enclume,
1012
» N’animent tant la vertu
1013
» Que les Muses par la plume.
1014
Or donques ta renommée
1015
Voirra le monde, animée
1016
Par le labeur de mes dois :
1017
Telle immortelle largesse
1018
Passe en grandeur la richesse
1019
Du plus grand de tous les Rois.
1020
Epode.
1021
Quelle louange premiere
1022
Ma lyre te sonnera,
1023
Resjouy de la lumiere
1024
Que mon vers re-sonnera ?
1025
Diray-je ou l’experience
1026
Que tu as en la science,
1027
Ou ta main qui sçait l’adresse
1028
D’acheminer la jeunesse
1029
Par tes vertus à bon train,
1030
Ou ton art qui admoneste
1031
L’esprit de la fiere beste
1032
Se rendre docile au frain ?
1033
Stroph. 2.
1034
Qu’apporta du ciel Pallas
1035
A Bellerephon trop las
1036
De vouloir en vain donter
1037
Le fils ailé de Meduse
1038
A coups de pied, qui refuse
1039
Le laisser sur luy monter.
1040
Quand la nuict il entendit
1041
Pallas des soudars la guide,
1042
Qui en songe luy a dit,
1043
Dors-tu la race AEolide ?
1044
Pren le secours de tes maux
1045
Ceste medecine douce,
1046
Elle seule des chevaux
1047
Le gros courage repousse.
1048
Luy qui soudain se resveille,
1049
De voir un frain s’esmerveille,
1050
Et le prenant, l’a caché
1051
Dans l’opiniastre bouche
1052
Du cheval, non plus farouche
1053
L’ayant un petit mâché.
1054
Antistro.
1055
Lors le touchant de plus pres,
1056
Osa tenter l’air apres
1057
Monté sus le doz volant :
1058
Et se joüant en ses armes
1059
Fit de merveilleux alarmes.
1060
Dévoutant l’arc violant,
1061
La puante ame il embla
1062
A la Chimere à trois formes,
1063
Et le col luy dessembla
1064
Loin de ses testes difformes.
1065
A terre morte il rua
1066
Des guerrieres la vaillance :
1067
Mais quel meschef le tua,
1068
Je le passe sous silence ;
1069
Dix et huict Astres receurent
1070
Le cheval qu’ell’ apperceurent
1071
Culbuter le maistre à bas.
1072
» L’homme qui veut entreprendre
1073
» Tenter les cieux, doit apprendre
1074
» A s’eslever par compas.
1075
Epode.
1076
Automedon, ne Stenelle,
1077
Dont la longue antiquité
1078
Chante la gloire eternelle,
1079
La tienne n’ont merité :
1080
Soit pour mollir le courage
1081
Au cheval d’une main sage,
1082
Ou soit pour le faire adextre
1083
A la gauche et à la dextre
1084
Obeyssant à tes lois,
1085
A fin que par ta conduite
1086
Puisse un jour tourner en fuite
1087
Le camp ennemy des Rois.
1088
Stro. 3.
1089
Tes ancestres maternels
1090
Et tes ayeux paternels
1091
Divers champs ont habité :
1092
Si bien que qui fils t’appelle
1093
De deux terres, il ne cele
1094
Ta race à la verité.
1095
» Quand la Bize vient fascher
1096
» La nef que trop elle vire,
1097
» Alors il fait bon lascher
1098
» Deux ancres de son navire.
1099
La France te va louant
1100
Pour son fils, et la Bretaigne
1101
De t’aller sien avouant
1102
Si grand honneur ne desdaigne :
1103
Mais tu es fils legitime
1104
De la Vertu, que j’estime
1105
Plus que tes presens divers :
1106
C’est pour cela que ma corde
1107
Parlant, ta gloire s’accorde
1108
Avec le son de mes vers.
1109
Antistro.
1110
Lesquels en douceur parfaits
1111
Apparoistre se sont faits
1112
Sur le rivage du Loir,
1113
Pour sacrer à la memoire
1114
Les vertueux, qui leur gloire
1115
Ne mettent en nonchaloir.
1116
Comme le fils qu’un pere a
1117
De sa femme en sa vieillesse,
1118
Ce vers Thebain te plaira,
1119
Bien que tard je te le laisse.
1120
» L’homme veuf n’a tant d’ennuy
1121
» De quitter son heritage
1122
» Aux estrangers, qui de luy
1123
» Auront le bien en partage,
1124
» Comme l’homme qui devale
1125
» Dedans la barque infernale
1126
» De mes Hymnes dévestu.
1127
» En vain l’on travaille au monde,
1128
» Si la lyrique faconde
1129
» Fait muette la vertu.
1130
Epode.
1131
Mais la mienne emmiellée
1132
Qui sçait les loix de mon doy,
1133
Avec les flustes meslée
1134
Chassera l’oubly de toy.
1135
Les neuf divines Pucelles
1136
Gardent la gloire chez elles,
1137
Et mon luth qu’ell’ ont fait estre
1138
De leurs secrets le grand Prestre,
1139
Par cest hymne solennel
1140
Respandra desur ta race
1141
Je ne sçai quôy de sa grace
1142
Qui te doit faire eternel.
ODE VIII. USURE A LUYMESME.
1143
Ne pilier, ne terme Dorique
1144
D’histoires vieilles decoré,
1145
Ne marbre tiré de l’Afrique
1146
En colonnes elabouré,
1147
Ne te feront si bien revivre
1148
Apres avoir passé le port
1149
Comme la force de mon livre
1150
Te fera vivre apres ta mort.
1151
Le compagnon des Dieux,je vante
1152
Celuy qui se peut faire amy
1153
Du luth Vandomois, qui le chante
1154
Contre le silence endormy.
1155
Le doux accord de son murmure
1156
Fredonnant ton bruit nompareil,
1157
Le respandra pour mon usure
1158
De l’un jusqu’à l’autre Soleil.
ODE IX. LA VICTOIRE DE GUY DE CHABOT, Seigneur de Jarnac.
1159
Stro. 1.
1160
O France, mere fertile
1161
D’un peuple à la guerre utile,
1162
Terre pleine de grand heur,
1163
Pren ceste douce couronne
1164
Que Chabot pour son vœu donne
1165
Au temple de ta grandeur :
1166
Lequel ains que son espée
1167
Au sang haineux fust trempée,
1168
Du miel de sa langue molle
1169
Se des-aigrit le souci,
1170
Et de sa douce parolle
1171
Flatta sa chere ame ainsi.
1172
Antistro.
1173
» Une ame lasche et couarde
1174
» Au peril ne se hazarde.
1175
» Et d’où vient cela que ceux
1176
» Qui pour mourir icy vivent,
1177
» L’honneste danger ne suivent
1178
» A la vertu paresseux ?
1179
» Miserable qui se laisse
1180
» Engloutir à la vieillesse :
1181
» Heureux deux et trois fois l’homme,
1182
» Qui desdaigne les dangers :
1183
» Tousjours vaillant on le nomme
1184
» Par les peuples estrangers.
1185
Epode.
1186
Disant tels mots il appreste
1187
Au combat ses membres forts,
1188
D’un armet couvrit sa teste,
1189
Et d’un plastron tout son corps ;
1190
Il prist l’espée en la destre,
1191
Le bouclier en la senestre,
1192
Et horrible à l’approcher
1193
Esclairoit comme une foudre
1194
Qui chet pour ruer en poudre
1195
Le haut sourcy d’un rocher.
1196
Stro. 2.
1197
» De juger par conjecture
1198
» La fin de l’heure future
1199
» Nous rend le cœur le plus hautain,
1200
» Donnant, à qui bien y pense,
1201
» Une grande recompense
1202
» D’avoir preveu l’incertain :
1203
Mesmes c’est le tout que d’estre
1204
Des mains aux armes adestre,
1205
Qui doivent meurdrir la face
1206
De l’adversaire odieux,
1207
Et qui font au veinqueur place
1208
Au plus haut siege des Dieux.
1209
Antistro.
1210
Toy, devant les yeux de France
1211
Per à per en camp d’outrance,
1212
As remis dessus ton front
1213
Ce qu’on embloit de ta gloire :
1214
Et j’y gravay la victoire
1215
Que mille ans ne desferont.
1216
Tes vertus et ton audace
1217
Et le maintien de ta grace
1218
Eussent des-aigry la rage
1219
Du plus foible belliqueur,
1220
Si la fureur du courage
1221
Ne luy eust sillé le cœur.
1222
Epode.
1223
» Une nuë d’erreur pleine
1224
» Qui nous trouble, volontiers
1225
» Couvrant la raison, nous meine
1226
» Esgarez des beaux sentiers :
1227
» Nous fians (sots que nous sommes)
1228
» Aux vents incertains des hommes,
1229
» Qui soufflent pour nous tromper
1230
» En cent sortes et manieres,
1231
» Et aux faveurs journalieres
1232
» Que le fer ose couper.
1233
Stro. 3.
1234
» Toutefois la palle Envie
1235
» Espie tousjours la vie
1236
» De l’homme, à qui le bon-heur
1237
» De la victoire honorable
1238
» Par sa face venerable
1239
» A peint l’image d’honneur.
1240
» La loy de nature tourne,
1241
» Rien de ferme ne sejourne,
1242
» Divers vents sont en mesme heure,
1243
» Ore hyver, ores printemps :
1244
» Tousjours la vertu demeure
1245
» Constante contre le temps.
1246
Antistro.
1247
Ah ! ce labeur que j’accorde
1248
Dessus ma Thebaine corde
1249
Ne cesse de me tenter,
1250
Afin qu’au jour je le monstre,
1251
Et que je marche à l’encontre
1252
Du veinqueur pour le chanter,
1253
Le mariant aux haleines
1254
Des trompettes qui sont pleines
1255
D’un son furieux et grave.
1256
Qui mettroit à nonchaloir
1257
La victoire que je lave
1258
Dedans les ondes du Loir ?
1259
Epode.
1260
» Qu’on chante les nouveaux hymnes,
1261
» Mais qu’on vante les vins vieux.
1262
» Ceux qui font les vertus dignes,
1263
» Sont engravez dans les cieux.
1264
» Du couard la renommée
1265
» Ne fut oncques estimée
1266
» (Quoy qu’il face du vaillant)
1267
» Soit au camp parmy les troupes,
1268
» Soit sur la mer dans les poupes
1269
» Lors que lon va bataillant :
1270
Stro. 4.
1271
Mer qui a cogneu ta race,
1272
Humble appaisant son audace
1273
Sous ton oncle gouverneur
1274
Du flot qui venteux arrive
1275
Contre la Françoise rive,
1276
Bruyant encor son honneur.
1277
» O Chabot, bien peu je prise
1278
» De gaigner une entreprise
1279
» Que la Fortune delivre
1280
» A chacun egalement :
1281
» Mais c’est beaucoup que de vivre
1282
» Par elle eternellement.
1283
Antistro.
1284
Ta vertu seroit trompée,
1285
Et non-plus que ton espée
1286
Mist à veincre l’ennemy,
1287
Non-plus vive seroit elle,
1288
Si je n’avoy coupé l’aile
1289
Du long silence endormy :
1290
Monstre qui a de coustume
1291
De couver dessous sa plume
1292
La vertu qui s’est parfaite
1293
En l’honneur d’un acte beau :
1294
Mais celle que tu as faite,
1295
N’ira pas sous le tombeau.
1296
Epode.
1297
J’ay juré de faire croistre
1298
Ta gloire contre les ans,
1299
Faisant par elle apparoistre
1300
Combien mes vers sont plaisans,
1301
Qui tesmoignent à la France
1302
Comme ta brave asseurance
1303
Te fist marcher glorieux,
1304
Vestu d’honneur et de gloire,
1305
Ayant ravy la victoire
1306
Par le fer victorieux.
ODE X. A MICHEL DE L’HOSPITAL, Chancelier de France.
1307
Stro. 1.
1308
Errant par les champs de la Grace
1309
Qui peint mes vers de ses couleurs,
1310
Sur les bords Dirceans j’amasse
1311
L’eslite des plus belles fleurs,
1312
Afin qu’en pillant, je façonne
1313
D’une laborieuse main
1314
La rondeur de ceste couronne
1315
Trois fois torse d’un ply Thebain,
1316
Pour orner le haut de la gloire
1317
Du plus heureux mignon des Dieux,
1318
Qui çà bas ramena des cieux
1319
Les filles qu’enfanta Memoire.
1320
Antistro.
1321
Memoire, Royne d’Eleuthere,
1322
Par neuf baisers qu’elle receut
1323
De Jupiter qui la fist mere,
1324
D’un seul coup neuf filles conceut.
1325
Mais quand la Lune vagabonde
1326
Eut courbé douze fois en rond
1327
(Pour r’enflamer l’obscur du monde)
1328
La double voute de son front :
1329
Memoire de douleur outrée
1330
Dessous Olympe se coucha,
1331
Et criant Lucine, acoucha
1332
De neuf filles d’une ventrée :
1333
Epode.
1334
En qui respandit le Ciel
1335
Une musique immortelle,
1336
Comblant leur bouche nouvelle
1337
Du just d’un Attique miel :
1338
Et à qui vrayment aussi
1339
Les vers furent en souci,
1340
Des vers dont flatez nous sommes,
1341
Afin que leur doux chanter
1342
Peust doucement enchanter
1343
Le soin des Dieux et des hommes.
1344
Stro. 2.
1345
Aussi tost que leur petitesse,
1346
Courant avec les pas du temps,
1347
Eut d’une rampante vistesse
1348
Touché la borne de sept ans :
1349
Un sang naturel, qui commande
1350
De voir ses parens, vint saisir
1351
Le cœur de ceste jeune bande
1352
Chatouillé d’un noble desir :
1353
Si qu’elles mignardant leur mere,
1354
Neuf et neuf bras furent pliant
1355
Autour de son col, la priant
1356
De voir la face de leur pere.
1357
Antistro.
1358
Memoire impatiente d’aise,
1359
Délaçant leur petite main,
1360
L’une apres l’autre les rebaise,
1361
Et les presse contre son sein.
1362
Hors des poumons à lente peine
1363
Une parole luy montoit,
1364
De souspirs alegrement pleine,
1365
Tant l’affection l’agitoit,
1366
Pour avoir desja cognoissance
1367
Combien ses filles auront d’heur.
1368
Ayant de pres veu la grandeur
1369
Du Dieu qui planta leur naissance.
1370
Epode.
1371
Apres avoir relié
1372
D’un tortis de violettes
1373
Et d’un cerne de fleuretes
1374
L’or de leur chef delié :
1375
Apres avoir proprement
1376
Troussé leur acoustrement,
1377
Marcha loin devant sa trope,
1378
Et la hastant jour et nuit
1379
D’un pied dispos, la conduit
1380
Jusqu’au rivage Aethiope.
1381
Stro. 3.
1382
Ces vierges encore nouvelles,
1383
Et mal-apprises au labeur,
1384
Voyant le front des eaux cruelles
1385
S’effroyerent d’une grand’peur :
1386
Et toutes pencherent arriere
1387
(Tant elles s’alloient esmouvant)
1388
Comme on voit dans quelque riviere
1389
Un jonc se pencher sous le vent.
1390
Mais leur mere non estonnée
1391
De voir leur sein qui haletoit,
1392
Pour les asseurer les flatoit
1393
De ceste parole empennée.
1394
Antistro.
1395
Courage mes filles (dit-elle)
1396
Et filles de ce Dieu puissant,
1397
Qui dedans sa main immortelle
1398
Soustient le foudre rougissant :
1399
Ne craignez point les vagues creuses
1400
De l’eau qui bruit profondement,
1401
Sur qui voz chansons doucereuses
1402
Auront un jour commandement :
1403
Mais forcez moy ses longues rides,
1404
Et ne vous souffrez decevoir,
1405
Que vostre pere n’alliez voir
1406
Dessous ses royaumes humides.
1407
Epode.
1408
Disant ainsi, d’un plein saut
1409
Toute dans les eaux s’allonge,
1410
Comme un Cygne qui se plonge
1411
Quand il voit l’Aigle d’enhaut :
1412
Ou ainsi que l’Arc des cieux
1413
Qui d’un grand tour spacieux
1414
Tout d’un coup en la mer glisse,
1415
Quand Junon haste ses pas
1416
Pour aller porter là bas
1417
Un message à sa nourrice.
1418
Stro. 4.
1419
Elles adonc voyant la trace
1420
De leur mere, qui ja sondoit
1421
Le creux du plus humide espace,
1422
Qu’à coup de bras elle fendoit :
1423
A chef baissé sont devalées,
1424
Penchant bas la teste et les yeux
1425
Dans le sein des plaines salées.
1426
L’eau qui jallit jusques aux cieux,
1427
Grondant sus elles se regorge,
1428
Et frisant deçà et delà
1429
Mille tortis, les avala
1430
Dedans le goufre de sa gorge.
1431
Antistro.
1432
En cent façons de mains ouvertes
1433
Et de pieds voutez en deux pars
1434
Sillonnoient les campagnes vertes
1435
De leurs bras vaguement espars.
1436
Comme le plomb, dont la secousse
1437
Traine le filet jusqu’au fond,
1438
L’extreme desir qui les pousse,
1439
Avalle contre bas leur front,
1440
Tousjours sondant ce vieil repaire
1441
Jusques aux portes du chasteau
1442
De l’Ocean, qui dessous l’eau
1443
Donnoit un festin à leur pere.
1444
Epode.
1445
De ce Palais eternel
1446
Brave en colonnes hautaines
1447
Sourdoient de mille fontaines
1448
Le vif sourgeon per-ennel.
1449
Là pendoit sous le portail
1450
Lambrissé de verd esmail
1451
Sa charette vagabonde,
1452
Qui le roule d’un grand tour,
1453
Soit de nuict ou soit de jour,
1454
Deux fois tout au rond du monde.
1455
Stro. 5.
1456
Là sont divinement encloses
1457
Au fond de cent mille vaisseaux
1458
Les semences de toutes choses,
1459
Eternelles filles des eaux.
1460
Là les Tritons chassant les fleuves,
1461
Sous la terre les escouloient
1462
Aux canaux de leurs rives neuves,
1463
Puis tout soudain les r’appelloient.
1464
Là ceste troupe est arrivée
1465
Desur le poinct qu’on desservoit,
1466
Et que desja Portonne avoit
1467
La premiere nape levée.
1468
Antistro.
1469
Phoebus, du milieu de la table,
1470
Pour resjouyr le front des Dieux,
1471
Marioit sa voix delectable
1472
A son archet melodieux :
1473
Quand l’œil du Pere qui prend garde
1474
Sus un chacun, se costoyant
1475
A l’escart des autres, regarde
1476
Ce petit troupeau flamboyant,
1477
De qui l’honneur, le port, la grace
1478
Qu’empreint sur le front il portoit,
1479
Publioit assez qu’il sortoit
1480
De l’heureux tige de sa race.
1481
Epode.
1482
Luy qui debout se dressa,
1483
Et de plus pres les œillade,
1484
Les serrant d’une acollade
1485
Mille fois les caressa :
1486
Tout esgayé de voir peint
1487
Dedans les traits de leur teint
1488
Le naïf des graces siennes.
1489
Puis, pour son hoste esjouyr,
1490
Les chansons voulut ouyr
1491
De ces neuf Musiciennes.
1492
Stro. 6.
1493
Elles ouvrant leur bouche pleine
1494
D’une douce Arabe moisson,
1495
Par l’esprit d’une vive haleine
1496
Donnerent l’ame à leur chanson :
1497
Fredonnant sur la chanterelle
1498
De la harpe de Delien,
1499
La contentieuse querelle
1500
De Minerve et du Cronien :
1501
Comme elle du sein de la terre
1502
Poussa son arbre pallissant,
1503
Et luy son cheval hanissant
1504
Futur augure de la guerre.
1505
Antistro.
1506
Puis d’une voix plus violante
1507
Chanterent l’enclume de fer,
1508
Qui par neuf et neuf jours roulante
1509
Mesura le Ciel et l’Enfer,
1510
Qu’un rampart d’airain environne
1511
En rond s’allongeant à l’entour,
1512
Avecque la nuict qui couronne
1513
Sa muraille d’un triple tour.
1514
Là tout debout devant la porte
1515
Le fils de Japet fermement
1516
Courbé dessous le firmament,
1517
Le soustient d’une eschine forte.
1518
Epode.
1519
Dedans ce goufre béant
1520
Hurle la troupe heretique,
1521
Qui par un assaut bellique
1522
Assaillit le Tu-geant.
1523
Là, tout aupres de ce lieu,
1524
Sont les garnisons du Dieu
1525
Qui sur les meschans eslance
1526
Son foudre pirouëtant,
1527
Comme un Chevalier jettant
1528
Sur les ennemis sa lance.
1529
Stro. 7.
1530
Là de la terre, et là de l’onde
1531
Sont les racines jusqu’au fond
1532
De l’abysme la plus profonde
1533
De cest Orque le plus profond.
1534
La nuict d’estoiles accoustrée
1535
Là saluë à son rang le jour,
1536
D’ordre parmy la mesme entrée
1537
Se rencontrant de ce sejour :
1538
Soit lors que sa noire carriere
1539
Va tout le monde embrunissant,
1540
Ou quand luy des eaux jallissant
1541
Ouvre des Indes la barriere.
1542
Antistro.
1543
Apres, sus la plus grosse corde,
1544
D’un bruit qui tonnoit jusqu’aux cieux,
1545
Le pouce des Muses accorde
1546
L’assaut des Geans et des Dieux :
1547
Comme eux sur la croupe Othryenne
1548
Rangeoient en armes les Titans,
1549
Et comme eux sur l’Olympienne
1550
Leur firent teste par dix ans :
1551
Eux, dardant les roches brisées,
1552
Haussoient en la guerre cent bras,
1553
Eux, ombrageant tous les combas,
1554
Gresloient leurs fléches aiguisées.
1555
Epode.
1556
D’aile douteuse vola
1557
Long temps sus eux la Fortune,
1558
Qui or’ se monstroit commune
1559
A ceux-cy, or’ à ceux-là :
1560
Quand Jupiter fist sonner
1561
La retraite, pour donner
1562
A ces Dieux un peu d’haleine :
1563
Si qu’eux, en ayant un peu
1564
Prins du Nectar et repeu,
1565
Plus forts retentent la peine.
1566
Stro. 8.
1567
Il arma d’un foudre terrible
1568
Son bras qui d’esclairs rougissoit,
1569
En la peau d’une chévre horrible
1570
Son estomac se herissoit :
1571
Mars renfrongné d’une ire noire
1572
Branloit son bouclier inhumain :
1573
Le Lemnien d’une maschoire
1574
Garnit la force de sa main :
1575
Phoebus souillé de la poussiere
1576
Tenoit en rond son arc vouté,
1577
Et le tenoit d’autre costé
1578
Sa sœur la Dictynne guerriere.
1579
Antistro.
1580
Bellonne eut la teste couverte
1581
D’un acier, sur qui rechignoit
1582
De Meduse la gueule ouverte,
1583
Qui pleine de flames grongnoit :
1584
En son poing elle enta la hache
1585
Par qui les Rois sont irritez,
1586
Alors que despite elle arrache
1587
Les vieilles tours de leurs citez.
1588
Styx d’un noir halecret rampare
1589
Ses bras, ses jambes, et son sein,
1590
Sa fille amenant par la main
1591
Contre Cotte, Gyge, et Briare.
1592
Epode.
1593
Rhete et Myme, cruels soudars,
1594
Les nourrissons des batailles,
1595
Brisoient les dures entrailles
1596
Des rocs, pour faire des dars :
1597
Typhé’ hochoit arraché
1598
Un grand sapin esbranché
1599
Comme une lance facile :
1600
Encelade un mont avoit,
1601
Qui bien tost porter devoit
1602
Le fardeau de la Sicile.
1603
Stro. 9.
1604
Un tonnerre ailé par la Bise
1605
Ne choque pas l’autre si fort,
1606
Qui sous le vent Aphricain brise
1607
Mesme air par un contraire effort,
1608
Comme les camps s’entre-heurterent
1609
A l’aborder de divers lieux :
1610
Les poudres sous leurs pieds monterent
1611
Par tourbillons jusques aux cieux.
1612
Un cry se fait, Olympe en tonne,
1613
Othrye en bruit, la mer tressaut,
1614
Tout le ciel en mugle là haut,
1615
Et là bas l’Enfer s’en estonne.
1616
Antistro.
1617
Voicy le magnanime Hercule,
1618
Qui de l’arc Rhete a menacé,
1619
Voicy Myme qui le recule
1620
Du heurt d’un rocher eslancé :
1621
Neptune à la fourche estofée
1622
De trois crampons, vint se mesler
1623
Par la troupe, contre Typhée
1624
Qui roüoit une fonde en l’air :
1625
Icy Phœbus d’un trait qu’il jette,
1626
Feit Encelade trebucher :
1627
Là Porfyre luy feit broncher
1628
Hors des poings l’arc et la sagette.
1629
Epode.
1630
Adonc le Pere puissant
1631
Qui d’oz et de nerfs s’efforce,
1632
Ne mist en oubly la force
1633
De son foudre punissant :
1634
My-courbant son sein en bas,
1635
Et dressant bien haut le bras
1636
Contre eux guigna la tempeste,
1637
Qui leurs cheveux foudroyant
1638
Sifloit aigu, tournoyant
1639
Comme un fuzeau, sus leur teste.
1640
Stro. 10.
1641
De feu les deux piliers du monde
1642
Bruslez jusqu’au fond chancelloient,
1643
Le ciel ardoit, la terre et l’onde
1644
Tous petillans estincelloient :
1645
Si que le souffre amy du foudre
1646
Qui tomba lors sur les Geans,
1647
Jusqu’aujourd’huy noircist la poudre
1648
Qui put par les champs Phlegreans.
1649
A-tant les filles de Memoire
1650
Du luth appaiserent le son,
1651
Finissant leur douce chanson
1652
Par ce bel Hymne de victoire.
1653
Antistro.
1654
Jupiter qui tendoit l’oreille,
1655
La combloit d’un aise parfait,
1656
Ravy de la voix nompareille
1657
Qui si bien l’avoit contrefait :
1658
Et retourné, rid en arriere
1659
De Mars qui tenoit l’œil fermé,
1660
Ronflant sur sa lance guerriere,
1661
Tant la chanson l’avoit charmé.
1662
Baisant ses filles, leur commande
1663
De luy requerir pour guerdon
1664
De leurs chansons, quelque beau don
1665
Qui soit digne de leur demande.
1666
Epode.
1667
Lors sa race s’approcha,
1668
Et luy flatant de la destre
1669
Les genoux, de la senestre
1670
Le sous-menton luy toucha :
1671
Voyant son grave souci,
1672
Long temps fut béante ainsi
1673
Sans parler, quand Calliope
1674
De la belle voix qu’elle a,
1675
Ouvrant sa bouche parla
1676
Seule pour toute la trope.
1677
Stro. 11.
1678
Donne nous, mon pere, dit elle,
1679
Pere, dit-elle, donne nous
1680
Que nostre chanson immortelle
1681
Passe en douceur le sucre dous :
1682
Fay nous Princesses des montagnes,
1683
Des antres, des eaux et des bois,
1684
Et que les prez et les campagnes
1685
S’animent dessous notre vois :
1686
Donne nous encor d’avantage,
1687
La tourbe des chantres divins,
1688
Les Poëtes et les Devins,
1689
Et les Prophetes en partage.
1690
Antistro.
1691
Fay que les vertueux miracles
1692
Des vers charmez et enchantez
1693
Soient à nous, et que les oracles
1694
Par nous encore soient chantez :
1695
Donne nous ceste double grace
1696
De fouler l’Enfer odieux,
1697
Et de sçavoir la courbe trace
1698
Des feux qui dansent par les cieux :
1699
Donne nous encor la puissance
1700
D’arracher les ames dehors
1701
Le sale bourbier de leur corps,
1702
Pour les re-joindre à leur naissance.
1703
Epode.
1704
Donne nous que les Seigneurs,
1705
Les Empereurs et les Princes
1706
Soient veuz Dieux en leurs provinces,
1707
S’ils reverent noz honneurs.
1708
Fay que les Rois decorez
1709
De noz presens honorez
1710
Soient aux hommes admirables,
1711
Lors qu’ils vont par la cité,
1712
Ou lors que pleins d’equité
1713
Donnent les loix venerables.
1714
Stro. 12.
1715
A-tant acheva sa requeste,
1716
Courbant les genoux humblement,
1717
Que Jupin d’un seul clin de teste
1718
Accorda liberalement.
1719
Si toutes les femmes mortelles
1720
Que je donte dessous mes bras,
1721
Me concevoient des filles telles,
1722
(Dit-il) il ne me chaudroit pas
1723
Ny de Junon, ny de sa rage :
1724
Tousjours pour me faire honteux,
1725
M’enfante ou des monstres boiteux,
1726
Ou des fils de mauvais courage,
1727
Antistro.
1728
Comme Mars : mais vous troupe chere,
1729
Que j’aime trop plus que mes yeux,
1730
Je vous plantay dans vostre mere
1731
Pour plaire aux hommes et aux Dieux.
1732
Sus donques retournez au monde,
1733
Coupez moy derechef les flos,
1734
Et là d’une langue faconde
1735
Chantez ma gloire et vostre los :
1736
Vostre mestier, race gentille,
1737
Les autres mestiers passera,
1738
D’autant qu’esclave ne sera
1739
De l’art aux Muses inutile.
1740
Epode.
1741
Par art le navigateur
1742
Dans la mer manie, et vire
1743
La bride de son navire :
1744
Par art plaide l’Orateur,
1745
Par art les Rois sont guerriers,
1746
Par art se font les ouvriers :
1747
Mais si vaine experience
1748
Vous n’aurez de tel erreur,
1749
Sans plus ma sainte fureur
1750
Polira vostre science.
1751
Stro. 13.
1752
Comme l’Aimant sa force inspire
1753
Au fer qui le touche de pres,
1754
Puis soudain ce fer tiré tire
1755
Un autre qui en tire apres :
1756
Ainsi du bon fils de Latonne
1757
Je raviray l’esprit à moy,
1758
Luy, du pouvoir que je luy donne,
1759
Ravira les vostres à soy :
1760
Vous par la force Apollinée
1761
Ravirez les Poëtes saints,
1762
Eux de vostre puissance attaints
1763
Raviront la tourbe estonnée.
1764
Antistro.
1765
Afin (ô Destins) qu’il n’avienne
1766
Que le monde appris faussement,
1767
Pense que vostre mestier vienne
1768
D’art, et non de ravissement :
1769
Cest art penible et miserable
1770
S’eslongnera de toutes parts
1771
De vostre mestier honorable
1772
Desmembré en diverses parts,
1773
En Prophetie, en Poësies,
1774
En mysteres, et en amour,
1775
Quatre fureurs qui tour à tour
1776
Chatouilleront voz fantasies.
1777
Epode.
1778
Le traict qui fuit de ma main,
1779
Si tost par l’air ne chemine,
1780
Comme la fureur divine
1781
Vole dans un cœur humain :
1782
Pourveu qu’il soit preparé,
1783
Pur de vice, et reparé
1784
De la vertu precieuse.
1785
» Jamais les Dieux qui sont bons,
1786
» Ne respandent leurs saints dons
1787
» Dans une ame vicieuse.
1788
Stro. 14.
1789
Lors que la mienne ravissante
1790
Vous viendra troubler vivement,
1791
D’une poictrine obeyssante
1792
Tremblez dessous son mouvement :
1793
Et souffrez qu’elle vous secouë
1794
Le corps et l’esprit agité,
1795
Afin que dame elle se jouë
1796
Au temple de sa Déité.
1797
Elle de toutes vertus pleine,
1798
De mes secrets vous remplira,
1799
Et en vous les accomplira
1800
Sans art, sans sueur, ne sans peine.
1801
Antistro.
1802
Mais par-sur tout prenez bien garde,
1803
Gardez vous bien de n’employer
1804
Mes presens dans un cœur qui garde
1805
Son peché, sans le nettoyer :
1806
Ains devant que de luy respandre,
1807
Purgez-le de vostre douce eau,
1808
Afin que bien net puisse prendre
1809
Un beau don dans un beau vaisseau :
1810
Et luy purgé, à l’heure à l’heure
1811
Tout ravy d’esprit chantera
1812
Un vers en fureur, qui fera
1813
Au cœur des hommes sa demeure.
1814
Epode.
1815
Celuy qui sans mon ardeur
1816
Voudra chanter quelque chose,
1817
Il voirra ce qu’il compose
1818
Veuf de grace et de grandeur :
1819
Ses vers naistront inutis
1820
Ainsi qu’enfans abortis
1821
Qui ont forcé leur naissance :
1822
» Pour monstrer en chacun lieu
1823
» Que les vers viennent de Dieu,
1824
» Non de l’humaine puissance.
1825
Stro. 15.
1826
Ceux que je veux faire Poëtes
1827
Par la grace de ma bonté,
1828
Seront nommez les interpretes
1829
Des Dieux, et de leur volonté :
1830
Mais ils seront tout au contraire
1831
Appellez sots et furieux
1832
Par le caquet du populaire
1833
De sa nature injurieux :
1834
Tousjours pendra devant leur face
1835
Quelque Demon, qui au besoin
1836
Comme un bon valet, aura soin
1837
De toutes choses qu’on leur face.
1838
Antistro.
1839
Allez mes filles, il est heure
1840
De fendre les champs escumeux :
1841
Allez ma gloire la meilleure,
1842
Allez mon loz le plus fameux :
1843
Vous ne devez dessus la terre
1844
Long temps ceste fois sejourner,
1845
Que l’Ignorance avec sa guerre
1846
Ne vous contraigne retourner,
1847
Pour retomber sous la conduite
1848
D’un guide, dont la docte main
1849
Par un effroy Grec et Romain
1850
Tournera l’Ignorance en fuite.
1851
Epode.
1852
A-tant Jupiter enfla
1853
Sa bouche rondement pleine,
1854
Et du vent de son haleine
1855
Son bon esprit leur soufla.
1856
Apres leur avoir donné
1857
Le luth qu’avoit façonné
1858
L’ailé courrier Atlantide,
1859
D’ordre par l’eau s’en re-vont :
1860
En tranchant l’onde, elles font
1861
Ronfler la campagne humide.
1862
Stro. 16.
1863
Dieu vous gard, Jeunesse divine,
1864
Reschaufez moy l’affection
1865
De tordre les plis de cest Hymne
1866
Au comble de perfection.
1867
Desillez-moy l’ame assoupie
1868
En ce gros fardeau vicieux,
1869
Et faites que tousjours j’espie
1870
D’œil veillant les secrets des cieux :
1871
Donnez-moy le sçavoir d’eslire
1872
Les vers qui sçavent contenter,
1873
Et mignon des Graces, chanter
1874
Mon Francion sus vostre lyre.
1875
Antistro.
1876
Elles trenchans les ondes bleuës,
1877
Vindrent du fond des flots chenus,
1878
Ainsi que neuf petites nuës
1879
Parmy les peuples incognus :
1880
Puis, dardant leurs flames subtiles,
1881
Du premier coup ont agité
1882
Le cœur prophete des Sibyles
1883
Espoint de leur divinité :
1884
Si bien que leur langue comblée
1885
D’un son douteusement obscur,
1886
Chantoit aux hommes le futur
1887
D’une bouche toute troublée.
1888
Epode.
1889
Apres par tout l’univers
1890
Les responses prophetiques
1891
De tant d’oracles antiques
1892
Furent dites par les vers.
1893
En vers se firent les lois,
1894
Et les amitiez des Rois
1895
Par les vers furent acquises :
1896
Par les vers on fist armer
1897
Les cœurs, pour les animer
1898
Aux vertueuses emprises.
1899
Stro. 17.
1900
Au cry de leurs saintes paroles
1901
Se resveillerent les Devins,
1902
Et disciples de leurs escoles
1903
Vindrent les Poëtes divins :
1904
Divins, d’autant que la nature
1905
Sans art librement exprimoient :
1906
Sans art leur naïve escriture
1907
Par la fureur ils animoient.
1908
Eumolpe vint, Musée, Orphée,
1909
L’Ascrean, Line, et cestuy-là
1910
Qui si divinement parla,
1911
Dressant à la Grece un trophée.
1912
Antistro.
1913
Eux piquez de la douce rage
1914
Dont ces filles les tourmentoient,
1915
D’un demoniacle courage
1916
Les secrets des Dieux racontoient :
1917
Si que paissant par les campagnes
1918
Les troupeaux dans les champs herbeux,
1919
Les Demons, et les Sœurs compagnes
1920
La nuict s’apparoissoient à eux :
1921
Et loin sur les eaux solitaires,
1922
Carolant en rond par les prez,
1923
Les promouvoient Prestres sacrez
1924
De leurs plus Orgieux mysteres.
1925
Epode.
1926
Apres ces Poëtes saints
1927
Avec une suite grande
1928
Arriva la jeune bande
1929
D’autres Poëtes humains
1930
Degenerant des premiers :
1931
Comme venus les derniers,
1932
Par un art melancholique
1933
Trahirent avec grand soin
1934
Les vers, esloignez bien loin
1935
De la sainte ardeur antique.
1936
Stro. 18.
1937
L’un sonna l’horreur de la guerre
1938
Qu’à Thebes Adraste conduit,
1939
L’autre comme on tranche la terre,
1940
L’autre les flambeaux de la nuit :
1941
L’un sus la flute departie
1942
En sept tuyaux Siciliens
1943
Chanta les beufs, l’autre en Scythie
1944
Fist voguer les Thessaliens :
1945
L’un fist Cassandre furieuse,
1946
L’un au ciel poussa les debas
1947
Des Rois chetifs, l’autre plus bas
1948
Traina la chose plus joyeuse.
1949
Antistro.
1950
Par le fil d’une longue espace,
1951
Apres ces Poëtes humains,
1952
Les Muses souflerent leur grace
1953
Dessous les Prophetes Romains :
1954
Non pas comme fut la premiere
1955
Ou comme la seconde estoit,
1956
Mais comme toute la derniere
1957
Plus lentement les agitoit.
1958
Eux toutefois pinçant la lyre
1959
Si bien s’assouplirent les dois,
1960
Qu’encor le fredon de leur vois
1961
Passe l’honneur de leur Empire.
1962
Epode.
1963
Tandis l’Ignorance arma
1964
L’aveugle fureur des Princes,
1965
Et le peuple des provinces
1966
Contre les Sœurs anima.
1967
Ja l’horreur les enserroit,
1968
Mais plus tost les enferroit,
1969
Quand les Muses destournées,
1970
Voyant du fer la rayeur,
1971
Haletantes de frayeur
1972
Dans le ciel sont retournées.
1973
Stro. 19.
1974
Aupres du throne de leur pere
1975
Tout à l’entour se vont assoir,
1976
Chantant avec Phœbus leur frere
1977
Du grand Jupiter le pouvoir.
1978
Les Dieux ne faisoient rien sans elles,
1979
Ou soit qu’ils voulussent aller
1980
A quelques nopces solennelles,
1981
Ou soit qu’ils voulussent baller.
1982
Mais si tost qu’arriva le terme
1983
Qui les hastoit de retourner
1984
Au monde, pour y sejourner,
1985
D’un pas eternellement ferme :
1986
Antistro.
1987
Adonc Jupiter se devale
1988
De son throne, et grave conduit
1989
Gravement ses pas en la sale
1990
Des Parques filles de la nuit.
1991
Leur roquet pendoit jusqu’aux hanches,
1992
Et un Dodonien feuillard
1993
Faisoit ombrage aux tresses blanches
1994
De leur chef tristement vieillard :
1995
Elles ceintes sous les mammelles
1996
Filoient assises en un rond
1997
Sus trois carreaux, ayant le front
1998
Renfrongné de grosses prunelles.
1999
Epode.
2000
Leur pezon se herissoit
2001
D’un fer estoillé de rouille :
2002
Au flanc pendoit la quenouille,
2003
Qui d’airain se roidissait.
2004
Au milieu d’elles estoit
2005
Un cofre, où le Temps mettoit
2006
Les fuzeaux de leurs journées,
2007
De courts, de grands, d’allongez,
2008
De gros, et de bien dougez,
2009
Comme il plaist aux Destinées.
2010
Stro. 20.
2011
Ces trois Sœurs à l’œuvre ententives
2012
Marmotoient un charme fatal,
2013
Tortillans les filaces vives
2014
Du corps futur de l’Hospital :
2015
Clothon qui le filet replie,
2016
Ces deux vers mascha par neuf fois,
2017
Je retords la plus-belle vie
2018
qu’onque retordirent mes dois.
2019
Mais si tost qu’elle fut tirée
2020
A l’entour du fuzeau humain,
2021
Le Destin la mist en la main
2022
Du fils de Saturne et de Rhée.
2023
Antistro.
2024
Luy tout gaillard print une masse
2025
De terre, et devant tous les Dieux
2026
Il feignit dedans une face,
2027
Un corps, deux jambes, et deux yeux,
2028
Deux bras, deux flancs, une poitrine,
2029
Et achevant de l’imprimer
2030
Soufla de sa bouche divine
2031
Le saint filet pour l’animer :
2032
Luy donnant encor’ d’avantage
2033
Cent mille vertus, appela
2034
Ses neuf filles, qui çà et là
2035
Entournoient la nouvelle image.
2036
Epode.
2037
Ore vous ne craindrez pas
2038
Seures sous telle conduite,
2039
De reprendre encor la fuite
2040
Pour re-descendre là bas.
2041
Suivez donc ce guide icy :
2042
C’est celuy (filles) aussi,
2043
De qui la docte asseurance
2044
Franches de peur vous fera,
2045
Et celuy qui desfera
2046
Les soldars de l’Ignorance.
2047
Stro. 21.
2048
Lors à terre vola le guide :
2049
Et elles, d’ordre le suivant,
2050
Fendoient le grand vague liquide,
2051
Hautes sur les ailes du vent :
2052
Ainsi qu’on voit entre les nuës
2053
De rang un escadron voler,
2054
Soit de Cygnes, ou soit de Gruës
2055
Suivans leur guide parmy l’air.
2056
A-tant pres de terre eslevées
2057
Tomberent au monde, et le feu
2058
Qui flamber à gauche fut veu,
2059
Fist signe de leurs arrivées.
2060
Antistro.
2061
Hà, chere Muse, quel Zephire
2062
Souflant trop violentement,
2063
A fait escarter mon navire
2064
Qui fendoit l’eau si droitement ?
2065
Tourne à rive douce nourrice,
2066
Ne vois-tu Morel sus le bord,
2067
Lequel, afin qu’il te cherisse,
2068
T’œillade pour venir au port ?
2069
N’ois-tu pas Nymphe Antoinete
2070
Du front du hâvre t’appeller,
2071
Faisant son œil estinceller,
2072
Qui te sert d’heureuse planete ?
2073
Epode.
2074
Haste toy donc de plier
2075
Ta chanson trop poursuivie,
2076
De peur (Muse) que l’envie
2077
N’ait matiere de crier,
2078
Qui seule veut abysmer
2079
Mon nom au fond de la mer
2080
Par sa langue sacrilege :
2081
Mais plus el’ me veut plonger,
2082
Plus elle me fait nager
2083
Haut dessus l’eau comme un liege.
2084
Stro. 22.
2085
Contre ceste lice execrable
2086
Resiste d’un doz non plié :
2087
» C’est grand mal d’estre miserable,
2088
» Mais c’est grand bien d’estre envié.
2089
Je scay que tes peines ancrées
2090
Au port de la Divinité,
2091
Seront malgré les ans sacrées
2092
Aux pieds de l’immortalité ;
2093
Mais les vers que la chienne Envie
2094
En se rongeant fait avorter,
2095
Jamais ne pourront supporter
2096
Deux Soleils, sans perdre la vie.
2097
Antistro.
2098
Ourdis ô douce lyre mienne,
2099
Encor’ un chant à cestui-cy,
2100
Qui met ta corde Dorienne
2101
Sous le travail d’un doux soucy.
2102
Il n’y a ne torrent ne roche
2103
Qui puisse engarder un sonneur
2104
Que pres des vertueux n’approche
2105
Courant pour chanter leur honneur.
2106
Puissay-je autant darder cest Hymne
2107
Par l’air, d’un bras presomptueux,
2108
Comme il est sage et vertueux,
2109
Et comme il est de mes vers digne.
2110
Epode.
2111
Faisant parler sa grandeur
2112
Aux sept langues de ma lyre,
2113
De luy je ne veux rien dire
2114
Dont je puisse estre menteur :
2115
Mais veritable il me plaist
2116
De chanter bien haut, qu’il est
2117
L’ornement de nostre France,
2118
Et qu’en fidele equité,
2119
En justice et verité
2120
Les vieux siecles il devance.
2121
Stro. 23.
2122
C’est luy dont les graces infuses
2123
Ont ramené par l’univers
2124
Le chœur des Pierides Muses,
2125
Faites illustres par ses vers :
2126
Par luy leurs honneurs s’embellissent,
2127
Soit d’escrits rampans à deux piez,
2128
Ou soit par des nombres qui glissent
2129
De pas tous francs et deliez :
2130
C’est luy qui honore et qui prise
2131
Ceux qui font l’amour aux neuf Sœurs,
2132
Et qui estime leurs douceurs,
2133
Et qui anime leur emprise.
2134
Antistro.
2135
C’est luy (Chanson) que tu reveres
2136
Comme l’honneur de nostre ciel,
2137
C’est celuy qui aux loix severes
2138
A fait gouster l’Attique miel :
2139
C’est luy que la saincte balance
2140
Cognoist, et qui ne bas ne haut,
2141
Juste, son poids douteux n’eslance,
2142
La tenant droite comme il faut :
2143
C’est luy, dont l’œil non variable
2144
Note les meschans et les bons,
2145
Et qui contre le heurt des dons
2146
Oppose son cœur imployable.
2147
Epode.
2148
J’avise au bruit de ces mots
2149
Toute France qui regarde
2150
Mon trait, qui droitement darde
2151
Le riche but de ton los.
2152
Je trahirois les vertus,
2153
Et les hommes revestus
2154
De vertueuses louanges,
2155
Sans publier leur renom,
2156
Et sans envoyer leur nom
2157
Jusques aux terres estranges.
2158
Stro. 24.
2159
L’un d’une chose esbat sa vie,
2160
L’autre d’une autre volonté :
2161
Mais ton ame n’est point ravie
2162
Sinon de justice et bonté.
2163
Pour cela nostre Marguerite,
2164
L’unique Sœur de nostre Roy,
2165
De loin espiant ton merite,
2166
Bonne a tiré le bon à soy.
2167
Bien que son pere ait par sa lance
2168
Donté le Suysse mutin,
2169
Et que de l’or Grec et Latin
2170
Ait redoré toute la France :
2171
Antistro.
2172
Il ne fist jamais chose telle
2173
Que d’avoir engendré la fleur
2174
De la Marguerite immortelle,
2175
Pleine d’immortelle valeur,
2176
Princesse que le ciel admire :
2177
Et afin que de tous costez
2178
Dedans ses graces il se mire,
2179
Sus elle tient ses yeux voutez :
2180
Laquelle d’un vers plein d’audace
2181
Plus hautement je descriray,
2182
Lors que hardy je publieray
2183
Le tige Troyen de sa race.
2184
Epode.
2185
Mais la loy de la Chanson
2186
Ores ore me vient dire,
2187
Que par trop en long je tire
2188
Les replis de sa façon.
2189
Ore donque je ne puis
2190
Vanter la fleur, tant je suis
2191
Pris d’un’ ardeur nompareille
2192
D’aller chez toy pour chanter
2193
Ceste Ode, afin d’enchanter
2194
Ton soin charmé par l’oreille.
ODE XI. A JOACHIM DU BELLAY, Angevin.
2195
Stro. 1.
2196
Aujourd’huy je me vanteray,
2197
Que jamais je ne chanteray
2198
Un homme plus aimé que toy
2199
Des neuf Pucelles et de moy,
2200
Poste qui cornera ta gloire
2201
Que toute France est appreuvant,
2202
Dans les delices s’abbreuvant,
2203
Dont tu flates l’orgueil de Loire :
2204
Car si un coup elle apperçoit
2205
Qu’à du Bellay mon hymne soit,
2206
Par monceaux elle accourra toute
2207
Autour de ma lyre, où degoute
2208
L’honneur distillant de ton nom
2209
Mignardé par l’art de mon pouce,
2210
Et pour cueillir la gloire douce
2211
Qui emmielle ton renom.
2212
Antistro.
2213
Sus avant Muse, ores il faut
2214
Le guinder par l’air aussi haut
2215
Que ses vertus m’ont mis icy
2216
Dessous le joug d’un doux soucy :
2217
Il le merite, ma mignonne.
2218
Nul tant que luy n’est honorant
2219
Les vers dont tu vas redorant
2220
La gloire de ceux que je sonne :
2221
Il s’esgaye de tes chansons,
2222
Et de ces nouvelles façons
2223
Au paravant non imitables,
2224
Qui font esmerveiller les tables,
2225
Et les gros sourcils renfoncer
2226
De ceste jalouse Ignorance,
2227
Qui ose desja par la France
2228
L’honneur de noz vers offenser.
2229
Epode.
2230
» L’homme est fol qui se travaille
2231
» Porter en la mer des eaux,
2232
» A Corinthe des vaisseaux.
2233
Et fol qui des vers te baille :
2234
Si t’envoyray-je les miens
2235
Pour r’encherir plus les tiens,
2236
Dont les douceurs nompareilles
2237
Sçavent flatter les oreilles
2238
Des Rois joyeux de t’ouyr :
2239
Seule en France est nostre lyre,
2240
Qui les fredons puisse eslire
2241
Pour les Princes resjouyr.
2242
Stro. 2.
2243
Le bon Poëte endoctriné
2244
Par le seul naturel bien-né
2245
Se haste de ravir le pris :
2246
Mais ces rimeurs qui ont appris
2247
Avec travail, peines et ruses,
2248
A leur honte enfantent des vers,
2249
Qui tousjours courent de travers
2250
Outre la carriere des Muses.
2251
Eux comparez à noz champs (sic ! chants) beaux,
2252
Sont faits semblables aux corbeaux
2253
Qui dessous les fueilles caquettent
2254
Contre deux Aigles, qui aguettent
2255
Aupres du throne de leur Roy,
2256
Le temps de ruer leurs tempestes
2257
Dessus les miserables testes
2258
De ces criards palles d’effroy,
2259
Antistro.
2260
» Voyans l’Aigle : mais ny les ans,
2261
» Ny l’audace des vents nuisans,
2262
» Ny la dent des pluyes qui mord,
2263
» Ne donne aux vers doctes la mort :
2264
Par eux la Parque est devancée.
2265
Ils fuyent l’eternelle nuit,
2266
Tousjours fleurissans par le fruit
2267
Que la Muse ente en leur pensée :
2268
Le temps qui les suit de bien loin,
2269
En est aux peuples le tesmoin.
2270
Mais quoy ! la Muse babillarde
2271
L’honneur d’un chacun ne regarde,
2272
Animant ores cestui-cy,
2273
Et ores ces deux-là : car elle
2274
Des hauts Dieux la fille eternelle
2275
Ne se valette pas ainsi.
2276
Epode.
2277
L’ayant prise pour ma guide
2278
Avec le chant incognu
2279
De mon luth, je suis venu
2280
Où Loire en flottant se ride
2281
Contre les champs plantureux
2282
De tes ancestres heureux :
2283
Puis sautelant me remeine
2284
De ton Anjou jusqu’au Maine,
2285
(De mon Vandomois voisins)
2286
Afin que là je decore
2287
Et Guillaume, et Jan encore,
2288
L’ornement de tes cousins :
2289
Stro. 3.
2290
Qui ont supporté si souvent
2291
La fureur de l’horrible vent,
2292
Qui d’un orage redoublé
2293
Nostre grand Prince avoit troublé.
2294
Bien que matin le jour s’esveille
2295
Pour voir tout, il ne vit jamais
2296
Et ne pourra voir desormais
2297
De freres la couple pareille,
2298
A qui les François doivent tant
2299
De Lauriers qu’ils vont meritant :
2300
Ou soit pour refroidir l’audace
2301
De l’Espagnol, s’il nous menace,
2302
Ou soit pour amollir les cœurs
2303
Par la douceur de leur faconde,
2304
Des Anglois separez du monde,
2305
Ou des Allemans belliqueurs.
2306
Antistro.
2307
Rome s’yvrant de leur parler
2308
(Dont le Nectar sembloit couler)
2309
Béante en eux s’esmerveilla :
2310
Puis à l’un d’eux elle bailla
2311
Le sainct Chapeau dessus la teste,
2312
Flamboyant autour de son front
2313
Ainsi que les deux Jumeaux font
2314
Quand ils sereinent la tempeste.
2315
A l’autre nostre Roy donna
2316
L’Ordre, qui son col entourna,
2317
Avecque la puissance d’estre
2318
Sous luy des Piémontois le maistre,
2319
Balançant d’equitable pois
2320
Son advis et sa vigilance,
2321
Les exploits de sa forte lance
2322
Compagne d’une docte vois.
2323
Epode.
2324
» Nul terme de nostre vie
2325
» Par nous ne se juge pas,
2326
» Ignorans le jour qu’en bas
2327
» Elle doit estre ravie.
2328
Dessus l’esté de ses ans
2329
Rongé de soucis cuisans
2330
Ton grand Langé rendit l’âme,
2331
Enterrant sous mesme lame
2332
L’honneur ensemble abbatu,
2333
Ne laissant rien de vallable
2334
Sinon un frere, semblable
2335
Au portrait de sa vertu.
2336
Stro. 4.
2337
Sçache que le sang de ceux-ci
2338
Et leur race est la tienne aussi.
2339
Mais repren l’arc Muse, il est temps
2340
De tendre au blanc où tu pretens.
2341
Puis que sa louange foisonne
2342
En cent vertus propres à luy,
2343
A quoy par les honneurs d’autruy
2344
Remply-je ce que je luy donne ?
2345
Sa gloire suffist pour borner
2346
Les vers qui le veulent orner.
2347
O bons Dieux ! on ne sçauroit faire
2348
Que la vertu se puisse taire,
2349
Bien qu’on tasche de l’obscurcir :
2350
» Maugré toute envie elle est forte,
2351
» Et sur le front la lampe porte,
2352
» Qui seule la peut esclarcir.
2353
Antistro.
2354
Ton nom est tant estincelant,
2355
Qu’encores s’on l’alloit celant,
2356
Dessous le silence il croistroit,
2357
Et plus sa flame apparoistroit.
2358
Car tout ainsi que la mer passe
2359
L’honneur d’un chacun element,
2360
Et le Soleil semblablement
2361
Les moindres feux du ciel efface :
2362
Ainsi apparoissent les traits
2363
Dont tu esmailles les portraits
2364
De la riche peinture tienne
2365
Naïvement sœur de la mienne,
2366
Monstrant par ton commencement
2367
Que mesme fureur nous affolle,
2368
Tous deux disciples d’une escolle
2369
Où l’on forcene doucement.
2370
Epode.
2371
Par une cheute subite
2372
Encor je n’ay fait nommer
2373
Du nom de Ronsard la mer
2374
Bien que Pindare j’imite.
2375
Horace harpeur Latin,
2376
Estant fils d’un libertin,
2377
Basse et lente avoit l’audace,
2378
Non pas moy de franche race,
2379
Dont la Muse enfle les sons
2380
D’une masle et plus forte haleine,
2381
Afin que Phoebus rameine
2382
Par moy ses vieilles chansons :
2383
Stro. 5.
2384
Lequel m’encharge de chanter
2385
Son Du-Bellay, pour le vanter
2386
Sur tous ses enfants qui ont bien
2387
Masché du Laurier Delphien.
2388
Obeyssant à la voix sainte,
2389
Mon trait par le Ciel galopant
2390
L’air Angevin n’ira coupant,
2391
Sans que ta gloire en soit attainte.
2392
Chantant l’homme estre bien-heureux,
2393
Qui en ton Nectar doucereux
2394
Ses belles loüanges envyre
2395
Mille fois nommé dans ton livre.
2396
Que diray plus ? le Ciel t’a fait
2397
(Te fortunant de main non chiche)
2398
Jeune, dispost, sçavant, et riche,
2399
Dessus son moule plus parfait.
2400
Antistro.
2401
Mes doigts ne pourroient se lasser
2402
De faire mon bateau passer
2403
Par les vagues de ton renom :
2404
Et ramerois encor, sinon
2405
Que j’ay desja preveu l’orage
2406
Des mesdisans impetueux,
2407
Qui contre les plus vertueux
2408
Desgorgent volontiers leur rage,
2409
Qui sotte en babil s’estendant
2410
Comme un grand tonnerre grondant,
2411
De son murmure m’admoneste
2412
De tromper l’horrible tempeste
2413
Abboyant et tant seulement
2414
Les nourrissons des neuf Pucelles,
2415
Qui se sont mis au doz des ailes
2416
Pour voler eternellement.
2417
Epode.
2418
Ore donque freres d’Heleine,
2419
Les Amycleans flambeaux
2420
Du Ciel, monstrez vous jumeaux,
2421
Et mettez but à ma peine :
2422
Faites ancrer à ce bort
2423
Ma navire en quelque port
2424
Pour finir mon navigage :
2425
Et destournez le langage
2426
Du mesdisant que je voy,
2427
Qui tousjours sa dent travaille
2428
De me mordre, afin qu’il aille
2429
Pincer un autre que moy.
ODE XII. A BOUJU, Angevin.
2430
Stro. 1.
2431
» Le Potier hait le Potier,
2432
» Le Feuvre le Charpentier,
2433
» Le Poëte tout ainsi
2434
» Hait celuy qui l’est aussi
2435
( Comme a dit la voix sucrée
2436
Du cieil habitant d’Ascrée :)
2437
Mais tu as par ta vertu
2438
Ce vieil Proverbe abbatu,
2439
Vantant mon petit merite
2440
(Sans te monstrer envieux)
2441
Devant nostre Marguerite
2442
Le rare present des cieux.
2443
Antistro.
2444
» Phœbus ravit les neuf Sœurs,
2445
» Puis leurs picquantes douceurs
2446
» Ravissent les beaux esprits,
2447
» Qui d’elles se sont espris :
2448
Et mon ame n’est ravie
2449
Que d’une bruslante envie
2450
D’oser un labeur tenter
2451
Pour mon Prince contenter,
2452
Afin que mon petit œuvre
2453
Sa grand’main flatte si bien,
2454
Que quelquefois je la treuve
2455
Ingenieuse à mon bien.
2456
Epode.
2457
Celuy qui d’un reth pourchasse
2458
Les poissons, ou cestuy-là
2459
Qui par les montagnes chasse
2460
Les bestes deçà et là,
2461
C’est afin qu’un peu de proye
2462
La Fortune luy ottroye :
2463
Mais l’homme plein de bon-heur,
2464
Qui suit comme moy les Princes
2465
Et les grands Dieux des provinces,
2466
C’est pour se combler d’honneur :
2467
Stro. 2.
2468
Laissant au peuple ignorant
2469
Un crevecœur devorant,
2470
Béant apres la vertu
2471
Dont le sage est revestu.
2472
» Les uns en cecy excedent,
2473
» Les autres cela possedent :
2474
Mais Dieu dessus les Rois met
2475
Des richesses le sommet.
2476
Au Poëte qui s’amuse
2477
Comme moy de les vanter,
2478
Calliope ne refuse
2479
De l’ouyr tousjours chanter.
2480
Antistro.
2481
Quand Phœbus s’esleve aux cieux,
2482
L’ombre fuit devant ses yeux :
2483
Ainsi où ta Muse fuit,
2484
La sourde Ignorance luit,
2485
Rendant les bouches muëtes
2486
De noz malheureux Poëtes,
2487
Qui souloient comme pourceaux
2488
Souiller le clair des ruisseaux :
2489
Les beaux vers que j’ay veu naistre
2490
Si heureusement de toy,
2491
Te rendent bien digne d’estre
2492
Prisé de la sœur d’un Roy.
2493
Epode.
2494
Ta fameuse renommée
2495
Qui doit voir tout l’univers,
2496
Me prie d’estre nommée
2497
Par la trompe de mes vers,
2498
Et le feray : car ta gloire
2499
S’esgaye de la memoire :
2500
Puis les Seurs conte ne font
2501
De nul papier, s’il ne porte,
2502
A la Dorienne sorte,
2503
Ton beau nom dessus le front.
ODE XIII. A JEAN D’AURAT, Lecteur du Roy.
2504
Stro. 1.
2505
» Le medecin de la peine
2506
» Est le plaisir qui ameine
2507
» Le repos avecque luy,
2508
Et les Odes qui nous flatent
2509
Par leurs douceurs qui abbatent
2510
La memoire de l’ennuy.
2511
Le bain ne soulage pas
2512
Si bien les corps qui sont las,
2513
Comme la loüange douce
2514
Nous soulage, que du pouce
2515
Faisons sur le luth courir,
2516
Par qui les playes de l’âme
2517
(Lors qu’un desplaisir l’entame)
2518
Nous oignons pour la guerir.
2519
Antistro.
2520
Certes ma chanson sucrée,
2521
Qui les grands Princes recrée,
2522
Te pourra bien derider
2523
Apres ta peine publique,
2524
Où ta faconde s’applique
2525
Pour la jeunesse guider.
2526
Le haut bruit de ton sçavoir
2527
Par ce siecle nous fait voir
2528
Que tu brises l’Ignorance,
2529
Renommé parmy la France
2530
Comme un oracle des Dieux,
2531
Pour desnouër aux plus sages
2532
Les plus ennouëz passages
2533
Des livres laborieux.
2534
Epode.
2535
Tant d’ames ne courent pas
2536
Apres Alcée là bas,
2537
Quand hautement il accorde
2538
Les guerres dessus sa corde,
2539
Comme ta douce merveille
2540
Emmoncelle par milliers
2541
Un grand peuple d’escoliers
2542
Que tu tires par l’oreille.
ODE XIIII. A ANTOINE DE BAIF.
2543
Stro. 1.
2544
J’ay tousjours celé les fautes
2545
Dont mes amis sont tachez,
2546
J’ay tousjours teu leurs pechez,
2547
Et non pas leurs vertus hautes :
2548
Car moy qui suis le sonneur
2549
Et le courrier des merites,
2550
Je n’employe mes Charites
2551
Qu’à la trafique d’honneur,
2552
Que le Ciel large donneur
2553
Ayant pareil soin de toy,
2554
T’a departy comme à moy,
2555
Versant sur ta langue sage
2556
Un saint tresor de beaux vers,
2557
Afin que son doux message
2558
S’espande par l’univers.
2559
Antistro.
2560
Maint chemin nous peut attraire
2561
Pour venir à la vertu :
2562
D’un bien un tel est vestu,
2563
L’autre d’un autre au contraire.
2564
Premiere j’ay dit la façon
2565
D’accorder le luth aux Odes,
2566
Et premier tu t’accommodes
2567
A la tragique chanson,
2568
Espouvantant d’un grand son
2569
Et d’un stile tel qu’il faut
2570
Nostre François eschafaut :
2571
Des grands Princes miserables
2572
Trainant en long les regrets
2573
Par tonnerres execrables
2574
Bruyans és tragiques Grecs.
2575
Epode.
2576
» D’esprit, et d’art, volontiers
2577
» En tout differents nous sommes :
2578
» Ne deux ne quatre mestiers
2579
» Ne nourrissent pas les hommes :
2580
» Mais quiconque a le sçavoir,
2581
» Celui doit l’honneur avoir.
2582
O Baïf, la plume pronte
2583
A vouloir monter aux cieux,
2584
D’un vol qui la mort surmonte,
2585
Trompe l’enfer odieux.
ODE XV. A JEAN MARTIN.
2586
Stro. 1.
2587
La fable elabourée
2588
Descrite heureusement
2589
D’une plume dorée
2590
Nous trompe doucement,
2591
A l’un donnant la gloire
2592
Qu’il n’a pas merité,
2593
Faisant par le faux croire
2594
Qu’on voit la verité :
2595
Car tout ce que la Muse
2596
Lyrique ne refuse
2597
D’emmieler par nous,
2598
Cela flatte l’oreille
2599
Qui toute s’esmerveille
2600
De le boire si dous.
2601
Antistro.
2602
Il ne faut que j’honore
2603
Ton renom ô Martin,
2604
De fables prises ore
2605
Du Grec, ny du Latin :
2606
Ta vertu tresluisante
2607
Comme les feux des Dieux,
2608
Me sera suffisante
2609
Pour te loger aux cieux.
2610
Quelle terre eslongnée,
2611
Quelle rive baignée
2612
De l’une et l’autre mer,
2613
Quelle isle descouverte
2614
Ne tient la gorge ouverte
2615
Ardente à te nommer ?
2616
Epode.
2617
Vous gouvernez les Rois
2618
Poëtes de la Court,
2619
Et si de vostre vois
2620
La memoire ne court :
2621
Si ta grand’ main desire
2622
De respandre le bien,
2623
C’est à ce Martin, Sire,
2624
Qui le merite bien.
2625
Stro. 2.
2626
» Certes l’experience
2627
» N’est utile, sinon
2628
» Pour sonder la science
2629
» Si elle est fausse ou non.
2630
Le siecle qui doit estre,
2631
Ne taira ton bon-heur,
2632
Et comme tu fis naistre
2633
A la France un honneur :
2634
Toy, et dont la musette
2635
Et dont la voix doucette
2636
Chanta bien haut aussi
2637
Les beaux pasteurs, qu’encore
2638
Naples autant honore
2639
Comme on t’honore icy.
2640
Antistro.
2641
Par ta vertu le monde
2642
A peu sentir combien
2643
La France en gloire abonde
2644
Faite heureuse en ton bien :
2645
Par toy revient l’usage
2646
Des outils et compas,
2647
Que mesme le vieil âge
2648
Des Romains ne sceut pas.
2649
Le maçon par ta peine
2650
Son ouvrage demeine,
2651
Et sous toy fait sçavant,
2652
Jusques au ciel egale
2653
Mainte maison royale,
2654
Ton livre allant devant.
2655
Epode.
2656
L’œuvre est de l’inventeur :
2657
Et celuy qui apprend,
2658
Est tenu pour menteur,
2659
Si grace ne luy rend.
2660
La plume bien apprise
2661
Dresse son vol aux cieux,
2662
Et sa belle entreprise
2663
Ne peut ceder aux lieux.
2664
FIN DES ODES PINDARIQUES.
ODE XVI.
2665
La mercerie que je porte,
2666
Bertran, est bien d’une autre sorte
2667
Que celle que l’usurier vend
2668
Dedans ses boutiques avares,
2669
Ou celles des Indes barbares
2670
Qui enflent l’orgueil du Levant.
2671
Ma douce navire immortelle
2672
Ne se charge de drogue telle,
2673
Et telle de moy tu n’attens,
2674
Ou si tu l’attens, tu t’abuses :
2675
Je suis le trafiqueur des Muses,
2676
Et de leurs biens, maistres du temps.
2677
Leur marchandise ne s’estalle
2678
Au plus offrant dans une halle,
2679
Leur bien en vente n’est point mis,
2680
Et pour l’or il ne s’abandonne :
2681
Sans plus, liberal je le donne
2682
A qui me plaist de mes amis.
2683
Reçoy donque ceste largesse,
2684
Et croy que c’est une richesse
2685
Qui par le temps ne s’use pas,
2686
Mais contre le temps elle dure,
2687
Et de siecle en siecle plus dure
2688
Ne donne point aux vers d’apas.
2689
L’audacieuse encre d’Alcée
2690
Par les ans n’est point effacée
2691
Et vivent encore les sons
2692
Que l’amante bailloit en garde
2693
A sa tortue babillarde
2694
La compagne de ses chansons.
2695
Mon grand Pindare vit encore,
2696
Et Simonide, et Stesichore,
2697
Sinon en vers, au moins par nom :
2698
Et des chansons qu’a voulu dire
2699
Anacreon desur sa lyre,
2700
Le temps n’efface le renom.
2701
N’as-tu ouy parler d’Enée,
2702
D’Achil, d’Ajax, d’Idomenée ?
2703
A moy semblables artisans
2704
Ont immortalisé leur gloire,
2705
Et fait allonger la memoire
2706
De leur nom jusques à noz ans.
2707
Helene seule estant gaignée
2708
D’une perruque bien peignée,
2709
D’un port royal, d’un vestement
2710
Brodé d’or, ou d’une grand’suite,
2711
N’a pas eu la poitrine cuite
2712
De chaude amour premierement.
2713
Hector le premier des gendarmes
2714
N’a sur le doz porté les armes,
2715
Dardant ses homicides traits :
2716
Non une fois Troye fut prise :
2717
Maint Prince a fait mainte entreprise
2718
Devant le camp des deux Rois Grecs.
2719
Mais leur prouësse n’est cogneuë,
2720
Et une oblivieuse nuë
2721
Les tient sous un silence estraints :
2722
Engloutie est leur vertu haute
2723
Sans renom, pour avoir eu faute
2724
Du secours des Poëtes saints.
2725
Mais la mort ne vient impunie,
2726
Si elle atteint l’ame garnie
2727
Du vers que ma Muse a chanté,
2728
Qui pleurant de dueil, se tourmente
2729
Quand l’homme aux enfers se lamente
2730
Dequoy son nom n’est point vanté.
2731
Le tien le sera : car ma plume
2732
Aime volontiers la coustume
2733
De louër les bons comme toy,
2734
Qui prevois l’un et l’autre terme
2735
Des deux saisons, constant et ferme
2736
Contre leur inconstante foy :
2737
Plein de vertu, pur de tout vice,
2738
Non bruslant apres l’avarice
2739
Qui tout attire dans son poing,
2740
Chenu de mœurs, jeune de force,
2741
Amy d’espreuve, qui s’efforce,
2742
Secourir les siens au besoing.
2743
Celuy qui sur la teste sienne
2744
Voit l’espée Sicilienne,
2745
Des douces tables l’appareil
2746
N’irrite sa faim, ny la noise
2747
Du Rossignol qui se desgoise,
2748
Ne luy rameine le sommeil.
2749
Mais bien celuy qui se contente
2750
Comme toy, la mer il ne tente,
2751
Et pour rien tremblant n’a esté,
2752
Soit que le bled fausse promesse,
2753
Ou que sa vendange se laisse
2754
Griller aux flames de l’Esté.
2755
De celuy, le bruit du tonnerre,
2756
Ny les nouvelles de la guerre
2757
N’ont fait chanceler la vertu :
2758
Non pas d’un Roy la fiere face,
2759
Ny des pirates la menace
2760
Ne luy ont le cœur abbatu.
2761
Taisez vous ma lyre mignarde,
2762
Taisez vous ma lyre jazarde,
2763
Un si haut chant n’est pas pour vous :
2764
Retournez louër ma Cassandre,
2765
Et desur vostre lyre tendre
2766
Chantez la d’un fredon plus dous.
ODE XVII. A CASSANDRE.
2767
Mignonne, allons voir si la rose
2768
Qui ce matin avoit desclose
2769
Sa robe de pourpre au Soleil,
2770
A point perdu ceste vesprée
2771
Les plis de sa robe pourprée,
2772
Et son teint au vostre pareil.
2773
Las ! voyez comme en peu d’espace,
2774
Mignonne, elle a dessus la place
2775
Las, las, ses beautez laissé cheoir !
2776
O vrayment marastre Nature,
2777
Puis qu’une telle fleur ne dure
2778
Que du matin jusques au soir !
2779
Donc, si vous me croyez mignonne,
2780
Tandis que vostre âge fleuronne
2781
En sa plus verte nouveauté,
2782
Cueillez, cueillez vostre jeunesse :
2783
Comme à ceste fleur la vieillesse
2784
Fera ternir vostre beauté.
ODE XVIII. A JOACHIM DU BELLAY, Angevin.
2785
Celuy qui ne nous honore
2786
Comme Prophetes des Dieux,
2787
Plein d’un orgueil odieux
2788
Les Dieux il mesprise encore,
2789
Et le Ciel qui nous decore
2790
De son tresor le plus beau,
2791
Nous mariant au troupeau
2792
Que le saint Parnasse adore.
2793
Une sainte jalousie
2794
De leurs presens les plus dous
2795
Se laissant glisser en nous
2796
Flatte nostre poësie,
2797
Qui darde la fantasie
2798
De leurs Prestres agitez
2799
Jusqu’au sein des Deitez,
2800
Yvres de leur Ambrosie.
2801
De-là revolans au monde
2802
Comblez de secrets divers,
2803
Vont chantant par l’univers
2804
D’une voix où Dieu abonde
2805
Et leur divine faconde
2806
Sert d’oracles, et sont faits
2807
Les ministres plus parfaits
2808
De la Deité profonde.
2809
Un Demon les accompaigne
2810
Par-sur tous le mieux instruit,
2811
Qui en songes toute nuit
2812
Sans nul travail les enseigne,
2813
Et demy-dieu ne desdeigne
2814
De les aller informant,
2815
Afin que l’homme en dormant
2816
Toutes sciences appreigne.
2817
Ils cognoissent la peinture
2818
De ce grand monde, et cela
2819
Qu’il varie çà et là
2820
En chaqu’une creature :
2821
Ore par leur escriture
2822
Sont pescheurs, sont laboureurs,
2823
Maçons, soudars, Empereurs,
2824
Vrais peintres de la Nature.
2825
Celuy à qui le Ciel donne
2826
Un tel present, il peut bien
2827
Dire à tous qu’il a le bien
2828
Qu’à peu d’hommes il ordonne :
2829
Et sa langue qui doux sonne,
2830
Quand elle voudra chanter,
2831
Se pourra tresbien vanter
2832
Qu’elle est des Dieux la mignonne.
2833
En chaque art jadis maint homme
2834
Admirable s’est trouvé,
2835
Et admirable approuvé
2836
Par l’âge qui tout consomme.
2837
Quant aux Poëtes, on nomme
2838
Un Homere seulement :
2839
Homere eternellement
2840
Sur les autres se renomme.
2841
Ce nous est experience
2842
Que Dieu n’est pas liberal
2843
A chaqu’un en general
2844
D’une si belle science,
2845
Qui commença l’alliance
2846
De corps et d’ame entre nous,
2847
Et qui loge par-sur tous
2848
En tes beaux vers sa fiance.
ODE XIX. AVANT-VENUE DU PRINTEMPS.
2849
Toreau, qui dessus ta crope
2850
Enlevas la belle Europe
2851
Parmy les voyes de l’eau,
2852
Heurte du grand Ciel la borne,
2853
Et descrouille de ta corne
2854
Les portes de l’an nouveau.
2855
Et toy vieillard, qui enserre
2856
Sous ta clef ce que la terre
2857
Produit generalement,
2858
Ouvre l’huis de la Nature,
2859
Pour orner de sa peinture
2860
Les champs liberalement.
2861
Vous Nymphes des eaux, qui estes
2862
Au frein des glaces sujettes,
2863
Levez vostre chef dehors,
2864
Et mollissant vostre course
2865
D’une trepignante source
2866
Frappez librement voz bors :
2867
Afin que la saison verte
2868
Se monstre aux amans couverte
2869
D’un tapis marqué de fleurs,
2870
Et que la campagne face
2871
Plus jeune et gaye sa face
2872
Peinte de mille couleurs :
2873
Et devienne glorieuse
2874
De se voir victorieuse
2875
Desur l’hyver pluvieux,
2876
Qui l’avoit trop offencée
2877
De mainte gresle eslancée
2878
Sous le vent injurieux.
2879
Mais or’ en vain il s’efforce :
2880
Car il voit desja sa force
2881
Lentement se consumer
2882
Sous le beau jour qui s’allonge,
2883
Et qui ja tardif se plonge
2884
Dans le giron de la mer.
2885
Ja le beau Printemps arrive,
2886
Et ja l’herbe de la rive
2887
Sousleve un petit son chef,
2888
Et mesprisant la froidure
2889
Estalle au ciel sa verdure
2890
Pour y fleurir derechef.
2891
Ja le ciel d’amours s’enflame,
2892
Et dans le sein de sa femme
2893
Jupiter se va lançant,
2894
Et meslant sa force en elle,
2895
De sa rosée eternelle
2896
Va son ventre ensemençant :
2897
Si qu’elle estant en gesine
2898
Respand sa charge divine
2899
Sur la terre, à celle fin
2900
Que la terre mesme enfante,
2901
De peur que ce Tout ne sente
2902
En ses membres quelque fin.
2903
Amour, qui Nature esveille,
2904
Amenant pres de l’oreille
2905
La poincte des traits ardans,
2906
Les pousse de telle sorte,
2907
Que la poitrine est bien forte,
2908
S’ils ne se fichent dedans.
2909
Du grand ciel la bande ailée,
2910
De l’eau la troupe escaillée
2911
Contrainte du dard veinqueur,
2912
Ny dans l’eau, ny par les nues
2913
N’estaint les flames venues
2914
Le doux torment de leur cœur.
2915
La charrette vagabonde
2916
Qui court sur le doz de l’onde,
2917
Oisive au port paravant,
2918
Laschant aux voiles les brides
2919
Va par les plaines humides
2920
De l’Occident au Levant.
2921
Noz soldars chargent la pique,
2922
Voire et tant l’honneur les pique,
2923
Qu’avant le temps attendu
2924
Du veillant soldart d’Espagne,
2925
Ils ont ja dans la campagne
2926
Leur camp par tout espandu.
2927
Du Printemps la saison belle,
2928
Quand la terre estoit nouvelle,
2929
L’an paisible conduisoit :
2930
Du Soleil qui nous esclaire
2931
La lampe seulement claire
2932
Tiede par tout reluisoit.
2933
Mais la main des Dieux jalouse
2934
N’endura que telle chouse
2935
Suivist son train coustumier,
2936
Ains changeant le premier vivre,
2937
Fist une saison de cuivre
2938
En lieu du bel or premier.
2939
Lors le Printemps donna place
2940
Au chant, au vent, à la glace,
2941
Qui renaissent à leur tour,
2942
Et le sapin des valées
2943
Sauta sur les eaux salées
2944
Qui nous baignent à l’entour.
2945
On ouyt sonner les armes,
2946
On ouyt par les alarmes
2947
L’acier tinter durement,
2948
Et les lames acerées
2949
Sur les enclumes ferrées
2950
Craqueter horriblement.
2951
On inventa les usages
2952
D’empoisonner les bruvages,
2953
Et l’art d’espandre le sang :
2954
Les maux du coffre sortirent,
2955
Et les hauts rochers sentirent
2956
La foudre dessus leur flanc.
ODE XX.
2957
O Pere, ô Phoebus Cynthien,
2958
O saint Apollon Pythien,
2959
Seigneur de Déle, isle divine,
2960
Cyrenean, Patarean,
2961
Par qui le trepié Thymbrean
2962
Les choses futures devine :
2963
Ou soit que Clare, ou que tes sœurs
2964
Te detiennent de leurs douceurs,
2965
Ou soit que tu laves en l’onde
2966
D’Eurote clerement roulant
2967
Le crespe honneur du poil coulant
2968
Par flocons de ta teste blonde :
2969
Entens, ô Prince, mon soucy,
2970
Et vien pour soulager icy
2971
Celle qui ne m’est moins cruelle
2972
Que la fiévre, qui va mordant
2973
D’un accez et froid et ardant,
2974
La douce humeur de sa mouëlle.
2975
Quoy, sur elle n’espandras-tu
2976
Quelque just remply de vertu ?
2977
Veux-tu pas son medecin estre ?
2978
Si seras, ou je fus deceu
2979
Ayant l’autre jour apperceu
2980
Ton Cygne voler à senestre.
2981
Tu as seul des Dieux cest honneur
2982
D’estre Poëte, et gouverneur
2983
De toute herbe, soit de campaigne,
2984
Soit de monts, soit de celles là
2985
Que Thetis deçà et delà
2986
En quelque bord estrange baigne.
2987
Par toy Esculape pilla
2988
Les enfers, lors qu’il resveilla
2989
Hippolyt de la gresle bande,
2990
Et fraudant le Prince inhumain,
2991
Luy arracha hors de la main
2992
Le tribut qu’à tous il demande.
2993
Par toy le doux enchantement
2994
Sçait arrester soudainement
2995
Le corps de l’homme qui des-vie :
2996
Par toy le medecin expert
2997
Ayant invoqué ton nom, pert
2998
Le mal larron de nostre vie.
2999
Helas Seigneur escoute moy,
3000
Vien, et apporte avec toy
3001
Le Moly, et la Panacée,
3002
Et l’herbe que Medée avoit,
3003
Quand reverdir elle devoit
3004
D’Eson la jeunesse passée :
3005
Et l’herbe forte qui changea
3006
Glauce si tost qu’il la mangea,
3007
Le faisant immortel, d’un homme :
3008
Qui par la mer entre les Dieux
3009
Ne craint que le temps odieux
3010
Le nombre de ses ans consomme.
3011
Brise les du bout de ton arc,
3012
Puis d’elles pressurant le marc
3013
Fais un bruvage, et le luy baille,
3014
Ou bien les applique à ses bras,
3015
Et lors ô Pean, tu rompras
3016
Le mal qui deux ames travaille.
3017
Desja son beau coural s’esteint,
3018
Et ja la rose de son teint
3019
Se fanit pallement flestrie,
3020
Et l’œil meurtrier où m’aguettoit
3021
Ne sçay quel archer qui estoit
3022
L’object de mon idolatrie.
3023
Las ! tu peux en la guarissant,
3024
Me soulager moy perissant
3025
Au feu qui sa fiévre resemble :
3026
Ainsi ratifiant mes vœux,
3027
De mesme cure, si tu veux,
3028
Tu en guariras deux ensemble.
3029
Lors un temple j’edifiray,
3030
Où ton image je feray
3031
De longues tresses honorée.
3032
A son doz pendray l’arc Turquois,
3033
La lyre sœur de son carquois,
3034
A son flanc la dague dorée.
ODE XXI. A PIERRE PASCHAL.
3035
Ne seroy-je pas encore
3036
Plus dur qu’un Scythe cruel,
3037
Ou le flot continuel
3038
Qui ronge le sablon More,
3039
Si je n’emplumoy la gloire
3040
De toy mon Paschal, afin
3041
Qu’elle voltige sans fin
3042
Dans le temple de Memoire ?
3043
La chaine qui entrelace
3044
Ton esprit avec le mien,
3045
Et mon nom semblable au tien
3046
Commande que je le face.
3047
Ce m’est une douce peine
3048
Chanter l’homme, en qui les cieux
3049
Ont renversé tout le mieux
3050
De leur influence pleine.
3051
Quand sa clarté merveilleuse
3052
Maugré l’obscur se fait voir
3053
Par les rayons du sçavoir
3054
De sa langue mielleuse :
3055
Certes telle gloire douce
3056
Crie qu’elle est seule à toy,
3057
Que je chante sous la loy
3058
De ma lyre et de mon pouce.
3059
Ne vois-tu comme elle vole
3060
Cà bas en dix mille lieux,
3061
Ains comme elle vole aux cieux
3062
Par le vent de ma parole ?
3063
Ja ton Languedoc se vante
3064
D’honorer son nourrisson,
3065
Fait immortel par le son
3066
Du Vandomois qui le chante.
3067
Quoy ? c’est toy qui m’eternise,
3068
Et si j’ay quelque renom,
3069
Je ne l’ay Paschal, sinon
3070
Que par ta voix qui me prise.
3071
Car jamais le temps n’ameine
3072
Comme aux autres, des oublis
3073
Aux escrits qui sont polis
3074
De ta langue si Romaine.
ODE XXII. A SA LYRE.
3075
Lyre dorée, où Phœbus seulement
3076
Et les neuf Sœurs ont part egalement,
3077
Le seul confort qui mes tristesses tue,
3078
Que la danse oit, et toute s’esvertue
3079
De t’obeyr, et mesurer ses pas
3080
Sous tes fredons mignardez par compas,
3081
Lors qu’en bruyant tu marques la cadanse
3082
D’un avant-jeu, le guide de la danse.
3083
Le feu armé de Jupiter s’esteint
3084
Sous ta chanson, si ta chanson l’atteint :
3085
Et au caquet de tes cordes bien jointes
3086
Son aigle dort sur la foudre à trois pointes
3087
Abaissant l’aile : adonc tu vas charmant
3088
Ses yeux aigus, et luy en les fermant
3089
Son doz herisse, et ses plumes repousse
3090
Flatté du son de ta corde si douce.
3091
Celuy n’est pas le bien-aimé des Dieux,
3092
A qui desplaist ton chant melodieux,
3093
Heureuse Lyre, honneur de mon enfance.
3094
Je te sonnay devant tous en la France
3095
De peu à peu : car quand premierement
3096
Je te trouvay, tu sonnois durement,
3097
Tu n’avois point de cordes qui valussent,
3098
Ne qui respondre aux loix de mon doigt pussent.
3099
Moisy du temps ton fust ne sonnoit point,
3100
Et j’eu pitié de te voir mal-en-point,
3101
Toy qui jadis des grands Rois les viandes
3102
Faisois trouver plus douces et friandes.
3103
Pour te monter de cordes et d’un fust,
3104
Voire d’un son qui naturel te fust,
3105
Je pillay Thebe, et saccageay la Pouille,
3106
T’enrichissant de leur belle despouille.
3107
Et lors en France avec toy je chantay,
3108
Et jeune d’ans sus le Loir inventay
3109
De marier aux cordes les victoires,
3110
Et des grans Rois les honneurs et les gloires :
3111
Puis affectant un œuvre plus divin
3112
Je t’envoyay sous le pouce Angevin,
3113
Qui depuis moy t’a si bien fredonnée,
3114
Qu’à luy tout seul la gloire soit donnée.
3115
Certainement celuy que tes chansons
3116
Paissent, ravy du plaisir de leurs sons,
3117
Ne sera point haut-estimé pour estre
3118
Ou à l’escrime, ou à la lutte adestre,
3119
Ny de Laurier couronné ne sera :
3120
L’espée au poing jamais n’abaissera
3121
L’orgueil des Rois, ny la fureur des Princes,
3122
Portant, veinqueur, le feu dans leurs provinces :
3123
Mais ma Gastine, et le haut crin des bois
3124
Qui vont bornant mon fleuve Vandomois,
3125
Le Dieu bouquin qui la Neufaune entourne,
3126
Et le saint chœur qui en Braye sejourne,
3127
Le feront tel, que par tout l’univers
3128
Se cognoistra renommé par ses vers,
3129
Tant il aura de graces en son pouce,
3130
Et de fredons fils de sa corde douce.
3131
Desja mon Luth ton loyer tu reçois,
3132
Et ja desja la race des François
3133
Me veut nombrer entre ceux qu’elle louë,
3134
Et pour son Chantre heureusement m’avouë.
3135
O Calliope, ô Cleion, ô les Sœurs
3136
Qui de ma lyre animez les douceurs,
3137
Je vous saluë, et resaluë encore,
3138
Par qui mon Prince et moymesme j’honore.
3139
Par toy je plais, et par toy je suis leu :
3140
C’est toy qui fais que Ronsard soit esleu
3141
Harpeur François, et quand on le rencontre,
3142
Qu’avec le doigt par la ruë on le monstre.
3143
Si je plais donc, si je sçay contenter,
3144
Si mon renom la France veut chanter,
3145
Si de mon front les estoilles je passe,
3146
Certes mon Luth, cela vient de ta grace.
3147
FIN DU PREMIER LIVRE.
LE SECOND LIVRE DES ODES
3148
DE P. DE RONSARD,
3149
GENTIL-HOMME VANDOMOIS.
ODE I. AU ROY HENRY II.
3150
Je te veux bastir une Ode,
3151
La maçonnant à la mode
3152
De tes Palais honorez,
3153
Qui pour parade ont l’entrée
3154
Et de marbres acoustrée,
3155
Et de hauts piliers dorez,
3156
Afin que le front de l’œuvre
3157
Du premier regard descœuvre
3158
Tout le riche bastiment :
3159
Ainsi (PRINCE) je veux mettre
3160
Au premier front de mon metre
3161
Tes vertus premierement.
3162
Sur deux termes de Memoire
3163
Je veux graver la victoire
3164
Dont l’Anglois fut combatu,
3165
Et veux encore y portraire
3166
Les batailles de ton Pere
3167
Soustenu de ta vertu,
3168
Lors que ton jeune courage
3169
S’opposa contre la rage
3170
De l’Empereur despité,
3171
Se vantant d’avoir la foudre
3172
Dont il devoit mettre en poudre
3173
Paris ta grande cité.
3174
» Le conseil et la vaillance
3175
» Par une égale balance
3176
» Tousjours veillent à l’entour
3177
» Des affaires, qui sont pleines
3178
» D’un Labyrinthe de peines,
3179
» S’entre-suivans à leur tour.
3180
Ce que la faveur celeste
3181
Par toy nous rend manifeste,
3182
Comme n’ayant desdaigné
3183
Dez ta premiere jeunesse
3184
De conseil et de prouësse
3185
Tousjours estre accompaigné.
3186
Aussi Prince, ta main forte
3187
A fait voir en mainte sorte
3188
L’impuissance d’eviter
3189
Les efforts de ton armée,
3190
Et la colere enflammée
3191
A qui la vient irriter.
3192
Sur la roche Thespienne
3193
Des Sœurs la plus ancienne
3194
Qui de tes faits a soucy,
3195
Me garde autre melodie,
3196
Afin qu’un jour je la die
3197
Bien plus haut que ceste-cy.
3198
De celle aux peuples estranges
3199
Je sonneray tes louanges,
3200
Lors que ton bras belliqueur
3201
Aura foudroyé le monde,
3202
Et que Thetis de son onde
3203
Te confessera veinqueur :
3204
Et lors que ta main non chiche
3205
M’aura fait heureux et riche,
3206
Me faisant sentir combien
3207
La bonté Cesariale
3208
D’Auguste fut liberale
3209
Vers l’autheur Aenien.
3210
Les Muses ont à leur corde
3211
Deux tons divers : l’un accorde
3212
A la guerre des grands Rois,
3213
L’autre plus bas, ne s’allie
3214
Qu’avec le luth de Thalie
3215
Touché doucement des dois.
3216
De ce bas ton je te chante
3217
Maintenant, et si me vante
3218
De ne sonner jamais Roy
3219
Qui en bonté te resemble,
3220
Ne Prince qui soit ensemble
3221
Si preux et sçavant que toy.
3222
Oy donc ma voix qui s’efforce
3223
De crier à toute force
3224
Que l’honneur qu’on voit escrit
3225
Es oracles poëtiques,
3226
Celebrant les Rois antiques,
3227
Est seul bien de ton esprit.
3228
Sus sus FRANCE, ouvre la bouche
3229
Au son du luth que je touche :
3230
Dy que le Ciel t’a donné
3231
Un Roy dispos à combatre,
3232
Et prompt par les loix d’abatre
3233
Le peché desordonné.
3234
Et toy Vandomoise lyre,
3235
Mieux que devant faut eslire
3236
Un vers pour te marier,
3237
Afin que tu faces croire
3238
Que veritable est la gloire
3239
Qu’on t’a voulu dedier.
3240
Tu resjouys nostre Prince,
3241
Tu contentes sa province,
3242
Et mille furent espris
3243
De contrefaire ta grace,
3244
Et suivans ta mesme trace
3245
Ont voulu gaigner le pris.
3246
Mais ô Phœbus, authorise
3247
Mon chant, et le favorise,
3248
Qui ose entonner le loz
3249
De ce grand Roy qui t’honore,
3250
Et ses beaux blasons decore
3251
De l’arc qui charge ton doz.
3252
Et fay tant que sa hautesse
3253
Daigne voir ma petitesse
3254
Qui vient des rives du Loir
3255
Criant sa force et justice,
3256
Afin que l’âge qui glisse,
3257
Ne les mette à nonchaloir :
3258
Et qui doit chanter la gloire
3259
De sa future victoire,
3260
» S’elle avient : car en tout lieu
3261
» De la chose non tissuë
3262
» L’heureuse fin et l’issuë
3263
» Se cache en la main de Dieu.
ODE II. A CALLIOPE
3264
Descen du ciel Calliope, et repousse
3265
Tous les ennemis (sic ) de moy ton nourrisson,
3266
Soit de ton luth, ou soit de ta voix douce,
3267
Et mes soucis charme de ta chanson.
3268
Par toy je respire,
3269
C’est toy qui ma lyre
3270
Aux honneurs conduis :
3271
C’est toy, ma Princesse,
3272
Qui me fais sans cesse
3273
Fol comme je suis.
3274
Certainement avant que né je fusse,
3275
Pour te chanter tu m’avois ordonné :
3276
Le Ciel voulut que ceste gloire j’eusse
3277
Par ta faveur avant que d’estre né.
3278
La bouche m’agrée
3279
Que ta voix sucrée
3280
De son miel a peu,
3281
Et qui sur Parnase
3282
De l’eau de Pegase
3283
Gloutement a beu.
3284
Heureux celui que ta folie affole,
3285
Ta douce erreur ne le peut faire errer :
3286
Voire et si doit par sa douce parole
3287
Hors du tombeau tout vif se deterrer.
3288
Ton bien sans dessertes
3289
Tu m’a donné certes,
3290
Qui n’eu jamais soin
3291
D’apprendre la lettre :
3292
Toutefois mon metre
3293
S’entend d’assez loin.
3294
Dieu est en nous, et par nous fait miracles :
3295
Si qu’un Poëte et ses vers furieux
3296
Sont du haut ciel les plus secrets oracles
3297
Que par sa bouche annoncent à noz yeux.
3298
Si dez mon enfance
3299
Le premier de France
3300
J’ay pindarizé,
3301
De telle entreprise
3302
Heureusement prise
3303
Je me voy prisé.
3304
» Chacun n’a pas les Muses en partage,
3305
» Ne leur fureur tout estomac ne point :
3306
A qui le ciel a fait tel avantage,
3307
Veinqueur des ans son nom ne mourra point.
3308
Durable est sa gloire,
3309
Tousjours la memoire
3310
Sans mourir le suit :
3311
Comme vent, grand erre
3312
Par mer et par terre
3313
S’escarte son bruit.
3314
C’est toy qui fais que j’aime les fontaines
3315
Tout esloigné du vulgaire ignorant,
3316
Tirant mes pas sur les roches hautaines
3317
Apres les tiens que je vais adorant.
3318
Tu es ma liesse,
3319
Tu es ma Déesse,
3320
Tu es mes souhais :
3321
Si rien je compose,
3322
Si rien je dispose,
3323
En moy tu le fais.
3324
Dedans quel antre, en quel desert sauvage
3325
Me guides-tu, et quel ruisseau sacré
3326
A ta grandeur, me sera doux breuvage
3327
Pour mieux chanter ta louange à mon gré ?
3328
Nous sçavons bien comme
3329
Roland de sage homme
3330
Devint fol d’aimer,
3331
Et comme Angelique
3332
Vierge mal pudique
3333
Repassa la mer.
3334
Nous cognoissons Mandricard à ses armes,
3335
Du bon Roger l’histoire ne nous fuit,
3336
Ny le vieillard qui murmurant ses charmes
3337
Avoit d’airain le vain Palais construit.
3338
Ça page, ma lyre,
3339
Je veux faire bruire
3340
Ses languettes d’or :
3341
La divine grace
3342
Des beaux vers d’Horace
3343
Me plaist bien encor.
3344
Mais tout soudain d’un haut stile plus rare
3345
Je veux sonner le sang Hectorean,
3346
Changeant le son du Dircean Pindare
3347
Au plus haut bruit du chantre Smyrnean.
ODE III. CONSOLATION à la Royne de Navarre, sur la mort de Charles de Valois Duc d’Orleans.
3348
Vien à moy mon Luth, que j’accorde
3349
Une Ode pour la fredonner
3350
Dessus la mieux parlante corde
3351
Que Phœbus t’ait voulu donner.
3352
Afin de la pouvoir sonner
3353
Si doucement qu’elle contante,
3354
Et puisse le soin destourner
3355
Qui mord une royale tante.
3356
Donques ô Chimere inconstante,
3357
Tu as dessous les ombres mis
3358
Le Prince qui fut nostre attante,
3359
Et l’effroy de noz ennemis :
3360
En vain donc il avoit promis
3361
De donter la grandeur du monde,
3362
Et de voir sous Charles soumis
3363
Ce que Thetis serre en son onde.
3364
Une large pluye feconde
3365
Vous Muses, puisez de voz yeux,
3366
Lamentez la coulonne ronde
3367
Où s’appuyoit tout vostre mieux :
3368
Pour ta vertu dessus les cieux
3369
O fils d’un grand Roy, tu reposes,
3370
Et ce bas monde vicieux
3371
Du ciel tu regis et composes,
3372
Et nouvelles loix luy imposes
3373
Nouveau citoyen de là-haut
3374
Entre les immortelles choses,
3375
Et pres du bien qui point ne faut.
3376
Des royaumes plus ne te chaut
3377
Dont tu as fait icy la preuve :
3378
Car rien de ce monde ne vaut
3379
Un trait du Nectar qui t’abreuve.
3380
Tu as laissé la terre veuve
3381
Du vray honneur, au ciel montant,
3382
Où ta facile oreille appreuve
3383
Noz vœuz qu’elle va escoutant.
3384
Appaise ton cœur lamentant,
3385
Essuye ton œil, ma Princesse :
3386
Pour-neant tu vas regrettant
3387
Dequoy si tost ton neveu cesse,
3388
Et a pris son heureuse adresse
3389
Vers une autre habitation,
3390
Changeant l’Avril de sa jeunesse
3391
Avecque l’incorruption.
3392
Aux Dieux sans intermission
3393
Son corps tu requiers par priere,
3394
Qu’il n’eust à la condition
3395
De voir par deux fois la lumiere.
3396
Quand ton oraison coustumiere
3397
Sonneroit aussi doucement
3398
Que la harpe tirant premiere
3399
Les bois en esbahissement :
3400
Encore l’ame nullement
3401
N’animeroit sa froide image,
3402
Puis que la Parque durement
3403
Luy a fait rendre son hommage.
3404
De Pluton l’avare heritage
3405
Ton neveu n’ira jamais voir,
3406
Que le Ciel pour son avantage
3407
Trop soudain a voulu ravoir.
3408
Et jaloux, t’a fait recevoir
3409
(Pour s’enrichir de son enfance)
3410
Un dueil, que le temps n’a pouvoir
3411
D’arracher de ta souvenance.
ODE IIII. CONTRE LES AVARICIEUX, et ceux qui prochains de la mort bastissent
3412
Quand tu tiendrois des Arabes heureux,
3413
Des Indiens les tresors plantureux,
3414
Voire et des Rois d’Assyrie la pompe,
3415
Tu n’es point riche, et ton argent te trompe.
3416
Je parle à toy qui erres
3417
Apres l’or par les terres.
3418
Puis d’elles t’ennuyant,
3419
La voile au mast tu guindes,
3420
Et voles jusqu’aux Indes
3421
La pauvreté fuyant.
3422
Le soin meurtrier pourtant ne laisse pas
3423
D’accompagner tes miserables pas,
3424
Bien que par toy mainte grand’nef chargée
3425
De lingots d’or fende la mer Egée.
3426
Le soin qui te tourmente,
3427
Suit le bien qui s’augmente,
3428
Guidant de-çà de-là
3429
Parmy les eaux ta peine,
3430
Qui moins de biens est pleine
3431
Quand plus de biens ell’a.
3432
Les larges ports de Venise et d’Anvers
3433
De tous costez de tes biens sont couverts,
3434
Cherchez par eau, par vent et par tempeste.
3435
D’où le Soleil hausse et baisse la teste.
3436
Ces pierres achetées
3437
Maintenant soient jettées
3438
Dedans les eaux encor :
3439
Qu’on remette en sa mine
3440
Ceste esmeraude fine,
3441
Ces perles et cest or.
3442
» De peu de bien on vit honnestement :
3443
» L’homme qui peut trouver contentement,
3444
» N’entre-rompt point son sommeil par la crainte
3445
» Des blez menteurs, ne par la vigne attainte.
3446
Ton mal est incurable
3447
Avare miserable :
3448
Car le soin d’acquerir,
3449
Qui sans repos t’enflame,
3450
Engarde que ton ame
3451
Ne se puisse guarir.
3452
A juste droit tu es ainsi traité :
3453
Car pour vouloir banir la pauvreté,
3454
Tu te banis de ta maison, et changes
3455
Ton doux pays aux regions estranges.
3456
Mais le soin et l’envie,
3457
Vrais bourreaux de ta vie,
3458
Ne t’abandonnent point :
3459
Jour et nuict ils te nuisent,
3460
Et sur ton cœur aiguisent
3461
L’aiguillon qui te point.
3462
Et toy vieillard du sepulchre oublieux,
3463
Qui jusqu’au ciel esleves en maints lieux
3464
Palais de marbre, et ja presque mort, tasches
3465
Fendre les rocs que tu bailles par tasches,
3466
La terre n’est pas pleine
3467
Seulement de ta peine,
3468
Mais les poissons aussi
3469
Sentent sous tes ouvrages
3470
Assis sur les rivages,
3471
Leur sejour retrecy.
3472
Bien que par toy un milier de maçons
3473
Maint gros rocher animent de façons,
3474
Si mourras-tu, et ta maison certaine
3475
C’est de Pluton la maison palle et vaine.
3476
Donques avare, cesse,
3477
Cesse avare, et delaisse
3478
Tant de biens amasser :
3479
Le batelier qui garde
3480
Le Port d’enfer, n’a garde
3481
Pour l’or te repasser.
3482
Là Rhadamant le juge audacieux
3483
Fait tourmenter les avaricieux,
3484
Et le chetif que douce mort delivre,
3485
Aise à son rang là bas il laisse vivre.
3486
Si donq’ la riche pierre,
3487
Tant soit d’estrange terre,
3488
Et l’or tant recherché,
3489
Foibles n’ont la puissance
3490
D’oster la doleance
3491
De leur maistre fâché :
3492
Pourquoy l’Egypte iray-je saccager,
3493
Pourquoy iray-je aux Indes voyager,
3494
Changeant mon aise aux richesses lointaines
3495
De l’Orient, quises à tant de peines ?
ODE V. A CASSANDRE.
3496
» La Lune est coustumiere
3497
» De naistre tous les mois,
3498
» Mais quand nostre lumiere
3499
» Est esteinte une fois,
3500
» Longuement sans veiller
3501
» Il nous faut sommeiller.
3502
Tandis que vivons ores,
3503
Un baiser donnez-moy,
3504
Donnez-m’en mille encores,
3505
Amour n’a point de loy :
3506
A sa Divinité
3507
Convient l’infinité.
3508
En vous baisant Maistresse,
3509
Vous m’avez entamé
3510
La langue chanteresse
3511
De vostre nom aimé.
3512
Quoy ? est-ce là le pris
3513
Du labeur qu’elle a pris ?
3514
Elle par qui vous estes
3515
Déesse entre les Dieux,
3516
Qui voz beautez parfaites
3517
Celebroit jusqu’aux cieux,
3518
Ne faisant l’air sinon
3519
Bruire de vostre nom ?
3520
De vostre belle face
3521
Le beau logis d’Amour,
3522
Où Venus et la Grace
3523
Ont choisi leur sejour,
3524
Et de vostre œil qui fait
3525
Le Soleil moins parfait :
3526
De vostre sein d’yvoire
3527
Par deux ondes secous
3528
Elle chantoit la gloire,
3529
Ne chantant rien que vous :
3530
Maintenant en saignant,
3531
De vous se va plaignant.
3532
Las ! de petite chose
3533
Je me deuls sans raison :
3534
La fléche au cœur enclose
3535
Me tu’ sans guerison,
3536
Que l’Archer ocieux
3537
M’y tira de voz yeux.
ODE VI. PROPHETIE DU DIEU de la Charante.
3538
Lors que la tourbe errante
3539
S’arma contre son Roy,
3540
Le Dieu de la Charante
3541
Fasché d’un tel derroy,
3542
Arresta son flot coy :
3543
Puis d’une bouche ouverte
3544
A ce peuple sans loy
3545
Prophetisa sa perte.
3546
Ja desja ta desserte
3547
Te suit peuple mutin,
3548
Qui ma rive deserte
3549
Saccages pour butin :
3550
Mais le cruel Destin
3551
Que ton orgueil n’arreste,
3552
Viendra quelque matin
3553
Te foudroyer la teste.
3554
Oy de Mars la tempeste
3555
D’escailles revestu,
3556
Et Henry qui appreste
3557
Contre toy sa vertu.
3558
En vain esperes-tu
3559
Tenter son asseurance,
3560
Qui dois estre abatu
3561
Par le soldat de France :
3562
Et l’avare esperance
3563
De ton sot appareil,
3564
Perira par l’outrance
3565
D’un qui n’a son pareil :
3566
Ton sang fera vermeil
3567
Mon flot ores esclave,
3568
Et tout le verd esmail
3569
De ces prez que je lave.
3570
Voicy le Seigneur brave
3571
De Guyse qui te suit,
3572
Et ja son loz engrave
3573
Sus ton doz qui s’enfuit,
3574
Prince sur tous instruit
3575
Aux dangereux vacarmes,
3576
Ou soit lors qu’il destruit
3577
Les troupes de gendarmes :
3578
Ou quand par les alarmes
3579
De sa pique l’effort
3580
Fait bien quitter les armes
3581
Au pieton le plus fort.
3582
Ne vois-tu le renfort
3583
Que Bounivet ameine,
3584
Prompt à haster ta mort
3585
D’une playe inhumaine ?
3586
Comme la nuë pleine
3587
D’un orage odieux
3588
Perd du bouvier la peine
3589
Qui prie en vain les Dieux,
3590
Le soldat furieux
3591
Qui ja desja t’enserre,
3592
Ton chef si glorieux
3593
Perdra d’un grand tonnerre.
3594
Le Comte de Sanserre
3595
Et le Seigneur d’Iliers
3596
Te porteront par terre
3597
Indontez Chevaliers :
3598
Parmy tant de miliers
3599
Tu dois Jarnac cognoistre,
3600
Que les Dieux familiers
3601
Sous bon Astre ont fait naistre.
3602
Comme l’ayant fait estre
3603
De son haineux veinqueur,
3604
Et de soy-mesme maistre
3605
Commandant à son cœur :
3606
Toy peuple sans vigueur
3607
Tu craindras en la sorte
3608
Qu’un loup craint la rigueur
3609
Du lion qui l’emporte.
3610
A la fin la main forte
3611
Du grand Montmorency
3612
Rendra ta gloire morte,
3613
Et ta malice aussi :
3614
Le Ciel le veut ainsi,
3615
Qui ma bouche a contrainte
3616
Prophetiser cecy
3617
Pour t’avancer la crainte.
ODE VII.
3618
Ma Dame ne donne pas
3619
Des baisers, mais des apas
3620
Qui seuls nourrissent mon ame,
3621
Les biens dont les Dieux sont sous,
3622
Du Nectar, du sucre dous,
3623
De la cannelle, et du bâme,
3624
Du thin, du lis, de la rose
3625
Entre ses lévres esclose
3626
Fleurante en toutes saisons :
3627
Et du miel tel qu’en Hymette
3628
La desrobe-fleur avette
3629
Remplit ses douces maisons.
3630
O Dieux ! que j’ay de plaisir
3631
Quand je sens mon col saisir
3632
De ses bras en mainte sorte :
3633
Sur moy se laissant courber,
3634
D’yeux cloz je la voy tomber
3635
Sur mon sein à demy-morte.
3636
Puis mettant la bouche sienne
3637
Tout à plat dessus la mienne,
3638
Me mord, et je la remors :
3639
Je luy darde, elle me darde
3640
Sa languette fretillarde,
3641
Puis en ses bras je m’endors.
3642
D’un baiser doucement long
3643
El’ me suce l’ame adonc,
3644
Puis en souflant la repousse,
3645
La ressuce encor un coup,
3646
La ressoufle tout à coup
3647
Avec son haleine douce.
3648
Tout ainsi les colombelles
3649
Tremoussant un peu les ailes
3650
Havement se vont baisant,
3651
Apres que l’oiseuse glace
3652
A quitté la froide place
3653
Au Printemps doux et plaisant.
3654
Helas ! mais tempere un peu
3655
Les biens dont je suis repeu,
3656
Tempere un peu ma liesse :
3657
Dieu je serois immortel,
3658
Et je ne veux estre tel,
3659
Si tu n’es aussi Déesse.
ODE VIII.
3660
Ma petite Nymphe Macée,
3661
Plus blanche qu’yvoire taillé,
3662
Plus blanche que neige amassée,
3663
Plus blanche que du laict caillé,
3664
Ton beau teint resemble les lis
3665
Avecque les roses cueillis.
3666
Ton beau chef à mes yeux descœuvre,
3667
Où le ciel des beautez donneur,
3668
Employa sa peine et son œuvre,
3669
Curieux de luy faire honneur :
3670
Descœuvre ton beau front aussi,
3671
Heureux object de mon souci.
3672
Plus belle que Venus tu marches :
3673
Tes yeux sont parfaitement beaux,
3674
Qui flambent sous deux noires arches,
3675
Comme deux celestes flambeaux,
3676
D’où le brandon fut allumé,
3677
Qui tout le cœur m’a consumé.
3678
Ce fut ton œil douce mignonne,
3679
Qui dans son regard escarté,
3680
Les miens encores emprisonne
3681
Peu soucieux de liberté,
3682
Et qui me desroba le cœur
3683
Pour m’honorer d’une langueur.
3684
Te voyant des belles la belle,
3685
Tu me suces l’ame et le sang :
3686
Monstre moy ta rose nouvelle,
3687
Je dy, mignarde, ton sein blanc,
3688
Et tes deux rondelets tetons
3689
Qui s’enflent comme deux boutons.
3690
Las ! puis que ta beauté meurtriere
3691
Ne me daigne faire mercy,
3692
Et que de jour en jour plus fiere
3693
Tu prens plaisir de mon soucy,
3694
Aumoins regarde sur mon front
3695
Les maux que tes beaux yeux me font.
ODE IX. A LA FONTAINE BELLERIE.
3696
O Fontaine Bellerie,
3697
Belle fontaine cherie
3698
De noz Nymphes, quand ton eau
3699
Les cache au creux de ta source
3700
Fuyantes le Satyreau,
3701
Qui les pourchasse à la course
3702
Jusqu’au bord de ton ruisseau,
3703
Tu es la Nymphe eternelle
3704
De ma terre paternelle :
3705
Pource en ce pré verdelet
3706
Voy ton Poëte qui t’orne
3707
D’un petit chevreau de laict,
3708
A qui l’une et l’autre corne
3709
Sortent du front nouvelet.
3710
L’Esté je dors ou repose
3711
Sus ton herbe, où je compose,
3712
Caché sous tes saules vers,
3713
Je ne sçay quoy, qui ta gloire
3714
Envoira par l’univers,
3715
Commandant à la Memoire
3716
Que tu vives par mes vers.
3717
L’ardeur de la Canicule
3718
Le verd de tes bords ne brule,
3719
Tellement qu’en toutes pars
3720
Ton ombre est espaisse et druë
3721
Aux pasteurs venant des parcs,
3722
Aux beufs laz de la charuë,
3723
Et au bestial espars.
3724
Iô, tu seras sans cesse
3725
Des fontaines la princesse,
3726
Moy celebrant le conduit
3727
Du rocher persé, qui darde
3728
Avec un enroué bruit
3729
L’eau de ta source jazarde
3730
Qui trepillante se suit.
ODE X.
3731
Les trois Parques à ta naissance
3732
T’avoient ottroyé le pouvoir
3733
De ne mourir, ains que de France
3734
Le dernier bord tu peusses voir.
3735
Or’ pour la fin de tes journées
3736
Ton dernier voyage restoit
3737
Icy dessous les Pirenées,
3738
Où l’arrest de ta mort estoit.
3739
Toy morte, donc que la Bretaigne
3740
Ta mere, ne se vante pas
3741
De haquenée qui attaigne
3742
Ta course, ton amble, ton pas :
3743
Ne moins les sablonneuses plaines
3744
De la chaude Afrique, où souvent
3745
Les jumens (miracle) sont pleines
3746
Se mariant aveq’ le vent.
ODE XI.
3747
Refraischy moy le vin de sorte
3748
Qu’il soit aussi froid qu’un glaçon :
3749
Fay venir Janne, qu’elle apporte
3750
Son luth pour dire une chanson :
3751
Nous ballerons tous trois au son :
3752
Et dy à Barbe qu’elle vienne
3753
Les cheveux tors à la façon
3754
D’une follastre Italienne.
3755
Ne vois-tu que le jour se passe ?
3756
Je ne vy point au lendemain :
3757
Page, reverse dans ma tasse,
3758
Remply moy ce verre tout plain.
3759
Maudit soit qui languit en vain :
3760
Les Philosophes je n’appreuve :
3761
Le cerveau n’est jamais bien sain,
3762
Que l’Amour et le vin abreuve.
ODE XII.
3763
Si l’oiseau qu’on voit amener
3764
Par son chant le temps qui ennuye,
3765
Peut les hommes acertener
3766
Du vray augure de la pluye,
3767
Demain le Troyen de sa buye
3768
Espandra l’eau, et si le jour
3769
Sera long temps sans qu’il s’essuye,
3770
Voilé d’un tenebreux sejour.
3771
Donq, pour attendre que le tour
3772
De ceste tempeste ennuyeuse
3773
Se change par le beau retour
3774
D’une autre saison plus joyeuse,
3775
Evite la tourbe envieuse,
3776
Et seul en ta chambre à recoy
3777
Escry de main laborieuse
3778
Des vers qui soient dignes de toy.
3779
Espris d’une ardeur comme moy
3780
De te vouloir rendre admirable,
3781
Pour n’estre sujet à la loy
3782
Du grand Faucheur inexorable,
3783
Pesle-mesle dessus la table
3784
Tibulle, Ovide soient ouvers
3785
Aupres de ton luth delectable,
3786
Fidele compagnon des vers.
3787
Dessus, par maints accords divers
3788
Chasse de toy le soucy grave,
3789
Et le soin que ce Dieu pervers
3790
Dans un cœur amoureux engrave.
3791
Apres l’estude, il faut qu’on lave
3792
L’esprit des Muses perissant
3793
D’un vin de reserve, en la cave
3794
Par quatre ans au fust languissant.
3795
Pourquoy te vas-tu meurdrissant,
3796
Et pourquoy gennes-tu ta vie
3797
Tandis que tu es fleurissant ?
3798
Et pourquoi n’est-elle suivie
3799
D’esbat et d’amoureuse envie ?
3800
Pauvre chetif, ne sçais-tu pas
3801
Qu’il ne faut qu’une maladie
3802
Pour t’emmener mourir là-bas ?
ODE XIII.
3803
Ah Dieu ! que malheureux nous sommes :
3804
Ah Dieu ! que de maux en un temps
3805
Offensent la race des hommes
3806
Semblable aux fueilles du Printemps,
3807
Qui vertes dessus l’arbre croissent,
3808
Puis elles, l’Autonne suivant,
3809
Seiches à terre n’apparoissent
3810
Qu’un jouët remoqué du vent.
3811
Vrayment l’esperance est meschante,
3812
Tousjours meschante elle deçoit,
3813
Et toujours pipant elle enchante
3814
Le pauvre sot qui la reçoit :
3815
Mais le sage qui ne se fie
3816
Qu’en la plus seure verité,
3817
Sçait que l’espoir de nostre vie
3818
N’est rien que pure vanité.
3819
Tandis que la crespe jouvence
3820
La fleur des beaux ans nous produit,
3821
Jamais le jeune enfant ne pense
3822
A la vieillesse qui le suit :
3823
Ne jamais l’homme heureux n’espere
3824
De se veoir tomber en meschef,
3825
Sinon alors que la misere
3826
Desja luy pend dessus le chef.
3827
Homme chetif et miserable,
3828
Miserable, et ne sçais-tu pas
3829
Que la jeunesse est peu durable,
3830
Et que la mort guide noz pas ?
3831
Et que nostre fangeuse mace
3832
Si tost s’esvanoüyt en rien,
3833
Qu’à grand’peine avons nous l’espace
3834
D’apprendre le mal et le bien ?
3835
De tous costez la Parque noire
3836
Devant le temps sillant noz yeux,
3837
Ingrate nous force de boire
3838
Les flots du lac oblivieux :
3839
Mesmes les Rois foudres de guerre,
3840
Despouillez de veines et d’os,
3841
Ainsi que vachers sous la terre
3842
Viendront au throne de Minos.
3843
C’est pitié de nostre vie :
3844
Par les eaux l’avare marchant
3845
Se voit sa chere ame ravie,
3846
Le soudart par le fer trenchant :
3847
Cestuy d’une langueur se mine,
3848
Et l’autre d’un soin nompareil,
3849
Et cest autre par la famine
3850
Perd la lumiere du Soleil.
3851
Bref, on ne voit chose qui vive
3852
Sans estre serve de douleur :
3853
Mais sur tout, la race chetive
3854
Des hommes foisonne en malheur.
3855
Malheur des hommes est la proye :
3856
Aussi Phœbus ne vouloit pas
3857
Pour eux à bon droit devant Troye
3858
Se mettre au danger des combas.
3859
Ah ! que maudite soit l’asnesse,
3860
Laquelle pour trouver de l’eau,
3861
Au serpent donna la jeunesse
3862
Qui tous les ans change de peau :
3863
Jeunesse que le populaire
3864
De Jupiter avoit receu
3865
Pour loyer de n’avoir sceu taire
3866
Le secret larrecin du feu.
3867
Dez ce jour devint enlaidie
3868
Par luy la santé des humains
3869
De vieillesse et de maladie,
3870
Des hommes bourreaux inhumains :
3871
Et dez ce jour il fist entendre
3872
Le bruit de son foudre nouveau,
3873
Et depuis n’a cessé d’espendre
3874
Les dons de son mauvais tonneau.
ODE XIIII.
3875
Paccate, qui redore
3876
Le langage François,
3877
Oy ce vers qui honore
3878
Mon terroir Vandomois.
3879
O terre fortunée
3880
Des Muses le sejour,
3881
Que le cours de l’année
3882
Seréne d’un beau jour :
3883
En toy, le ciel non chiche
3884
Prodiguant son bon-heur,
3885
A de la corne riche
3886
Renversé tout l’honneur.
3887
Deux longs tertres te ceignent,
3888
Qui de leur flanc hardy
3889
Les Aquilons contraignent,
3890
Et les vents du midy.
3891
Sur l’un Gastine sainte
3892
Mere des Demy-dieux,
3893
Sa teste de verd painte
3894
Envoye jusqu’aux cieux :
3895
Et sur l’autre prend vie
3896
Maint beau cep, dont le vin
3897
Porte bien peu d’envie
3898
Au vignoble Angevin.
3899
Le Loir tard à la fuite
3900
En soy s’esbanoyant,
3901
D’eau lentement conduite
3902
Tes champs va tournoyant :
3903
Et rend en prez fertille
3904
Le pays traversé,
3905
Par l’humeur qui distille
3906
De son limon versé.
3907
Bien qu’on n’y vienne querre
3908
Par flots injurieux
3909
De quelque estrange terre
3910
L’or tant laborieux :
3911
Et la gemme peschée
3912
En l’Orient si cher,
3913
Chez toy ne soit cherchée
3914
Par l’avare nocher :
3915
L’Inde pourtant ne pense
3916
Te veincre, car les Dieux
3917
D’une autre recompense
3918
Te fortunent bien mieux.
3919
La Justice grand’erre
3920
S’enfuyant d’icy bas,
3921
Laissa dans nostre terre
3922
Le saint trac de ses pas :
3923
Et s’encore à ceste heure
3924
De l’antique saison
3925
Quelque vertu demeure,
3926
Tu es bien sa maison.
3927
Bref, quelque part que j’erre,
3928
Tant le ciel m’y soit dous,
3929
Ce petit coin de terre
3930
Me rira par-sus tous.
3931
Là je veux que la Parque
3932
Tranche mon fatal fil,
3933
Et m’envoye en la barque
3934
De perdurable exil :
3935
Là te faudra respandre
3936
Maintes larmes parmy
3937
Les ombres et la cendre
3938
De Ronsard ton amy.
ODE XV. A SA GUITERRE.
3939
Ma Guiterre je te chante,
3940
Par qui seule je deçoy,
3941
Je deçoy, je romps, j’enchante
3942
Les amours que je reçoy.
3943
Nulle chose, tant soit douce,
3944
Ne te sçauroit egaler,
3945
Par qui le soin je repousse
3946
Si tost qu’il te sent parler,
3947
Au son de ton harmonie
3948
Je refreschy ma chaleur
3949
Ma chaleur, flame infinie,
3950
Naissante d’un beau malheur.
3951
Plus cherement je te garde
3952
Que je ne garde mes yeux,
3953
Et ton fust que je regarde
3954
Peint dessus en mille lieux :
3955
Où le nom de ma Déesse
3956
En maint amoureux lien,
3957
En maints laz d’amour se laisse
3958
Joindre en chifre avec le mien :
3959
Où le beau Phœbus qui baigne
3960
Dans le Loir son poil doré,
3961
Du luth aux Muses enseigne
3962
Dont elles m’ont honoré.
3963
Son Laurier preste l’oreille,
3964
Si qu’au premier vent qui vient,
3965
De re-sifler s’appareille
3966
Ce que par cœur il retient.
3967
Icy les forests compagnes
3968
Suivent Orphée et les vens,
3969
Qui les voisines campagnes
3970
Ombragent de bois suivans.
3971
Là est Ide la branchue,
3972
Où l’oiseau de Jupiter
3973
Dedans sa griffe crochue
3974
Vient Ganymede empieter :
3975
Ganymede delectable,
3976
Chasserot delicieux,
3977
Qui ores sert à la table
3978
D’un bel eschanson aux Dieux.
3979
Ses chiens après l’aigle aboyent,
3980
Et ses gouverneurs aussi
3981
En vain estonnez le voyent
3982
Par l’air emporter ainsi.
3983
Tu fus aux Dames pensives
3984
Par Mercure consacré,
3985
Et aux passions lascives
3986
Ton son est tousjours à gré.
3987
Aussi est-ce ton office,
3988
Non pas les assaults cruez,
3989
Mais le joyeux exercice
3990
Des souspirs continuez.
3991
Encore qu’au temps d’Horace
3992
Les armes de tous costez
3993
Sonnassent par la menace
3994
Des Cantabres indontez,
3995
Et que le Romain empire
3996
Se vist chargé de soudars,
3997
Si n’a-il point à sa lyre
3998
Accordé les faits de Mars :
3999
Mais bien Venus la riante,
4000
Et son fils plein de rigueur,
4001
Lalage et Chloé fuyante
4002
Davant avecques son chœur.
4003
Quand sur toy je chanteroye
4004
D’Hector les combats divers,
4005
Et ce qui fut fait à Troye
4006
Par les Grecs en dix hyvers,
4007
Cela ne peut satisfaire
4008
Au soin qui l’esprit me mord :
4009
Que peut Hector pour moy faire,
4010
Que peut Ajax qui est mort ?
4011
Mieux vaut donc de ma maistresse
4012
Chanter les beautez, afin
4013
Qu’à la douleur qui me presse
4014
Daigne mettre heureuse fin :
4015
Ces yeux autour desquels semble
4016
Qu’Amour vole, ou que dedans
4017
Il se cache, ou qu’il assemble
4018
Cent traits pour les regardans.
4019
Chantons donc sa cheveleure,
4020
De laquelle Amour veinqueur.
4021
Noüa mille reths à l’heure
4022
Qu’il m’encordela le cœur :
4023
Et son sein, rose naïve,
4024
Qui va et vient tout ainsi
4025
Que font deux flots à leur rive
4026
Poussez d’un vent adouci.
ODE XVI. CONTRE DENISE Sorciere.
4027
L’inimitié que je te porte,
4028
Passe celle, tant elle est forte,
4029
Des aigneaux et des loups,
4030
Vieille sorciere deshontée,
4031
Que les bourreaux ont fouëttée
4032
Te honnissant de coups.
4033
Tirant apres toy une presse
4034
D’hommes et de femmes espesse,
4035
Tu monstrois nud le flanc,
4036
Et monstrois nud parmy la rue
4037
L’estomac, et l’espaule nue
4038
Rougissante de sang.
4039
Mais la peine fut bien petite,
4040
Si lon balance ton merite :
4041
Le Ciel ne devoit pas
4042
Pardonner à si lasche teste,
4043
Ains il devoit de sa tempeste
4044
L’acravanter à bas.
4045
La Terre mere encor pleurante
4046
Des Geans la mort violante
4047
Bruslez du feu des cieux,
4048
(Te laschant de son ventre à peine)
4049
T’engendra, vieille, pour la haine
4050
Qu’elle portait aux Dieux.
4051
Tu sçais que vaut mixtionnée
4052
La drogue qui nous est donnée
4053
Des pays chaleureux,
4054
Et en quel mois, en quelles heures
4055
Les fleurs des femmes sont meilleures
4056
Au breuvage amoureux.
4057
Nulle herbe, soit elle aux montagnes,
4058
Ou soit venimeuse aux campagnes,
4059
Tes yeux sorciers ne fuit,
4060
Que tu as mille fois coupée
4061
D’une serpe d’airain courbée,
4062
Beant contre la nuit.
4063
Le soir, quand la Lune fouëtte
4064
Ses chevaux par la nuict muette,
4065
Pleine de rage, alors
4066
Voilant ta furieuse teste
4067
De la peau d’une estrange beste
4068
Tu t’eslances dehors.
4069
Au seul soufler de son haleine
4070
Les chiens effroyez par la plaine
4071
Aguisent leurs abois :
4072
Les fleuves contremont reculent,
4073
Les loups effroyablement hurlent
4074
Apres toy par les bois.
4075
Adonc par les lieux solitaires,
4076
Et par l’horreur des cimetaires
4077
Où tu hantes le plus,
4078
Au son des vers que tu murmures
4079
Les corps des morts tu des-emmures
4080
De leurs tombeaux reclus.
4081
Vestant de l’un l’image vaine
4082
Tu viens effroyer d’une peine
4083
(Rebarbotant un sort)
4084
Quelque veufve qui se tourmente,
4085
Ou quelque mere qui lamente
4086
Son seul heritier mort.
4087
Tu fais que la Lune enchantée
4088
Marche par l’air toute argentée,
4089
Luy dardant d’icy bas
4090
Telle couleur aux jouës palles,
4091
Que le son de mille cymbales
4092
Ne divertiroit pas.
4093
Tu es la frayeur du village :
4094
Chacun craignant ton sorcelage
4095
Te ferme sa maison,
4096
Tremblant de peur que tu ne taches
4097
Ses bœufs, ses moutons et ses vaches
4098
Du just de ta poison.
4099
J’ay veu souvent ton œil senestre,
4100
Trois fois regardant de loin paistre
4101
La guide du troupeau.
4102
L’ensorceler de telle sorte,
4103
Que tost apres je la vy morte
4104
Et les vers sur la peau.
4105
Comme toy, Medée execrable
4106
Fut bien quelquefois profitable :
4107
Ses venins ont servy,
4108
Reverdissant d’Eson l’escorce :
4109
Au contraire, tu m’as par force
4110
Mon beau printemps ravy.
4111
Dieux ! si là haut pitié demeure,
4112
Pour recompense qu’elle meure,
4113
Et ses os diffamez
4114
Privez d’honneur de sepulture,
4115
Soient des oiseaux goulus pasture,
4116
Et des chiens affamez.
ODE XVII. A LA FOREST de Gastine.
4117
Couché sous tes ombrages vers
4118
Gastine, je te chante
4119
Autant que les Grecs par leurs vers
4120
La forest d’Erymanthe.
4121
Car malin, celer je ne puis
4122
A la race future
4123
De combien obligé je suis
4124
A ta belle verdure :
4125
Toy, qui sous l’abry de tes bois
4126
Ravy d’esprit m’amuses,
4127
Toy, qui fais qu’à toutes les fois
4128
Me respondent les Muses :
4129
Toy, par qui de ce meschant soin
4130
Tout franc je me delivre,
4131
Lors qu’en toy je me pers bien loin,
4132
Parlant avec un livre.
4133
Tes bocages soient tousjours pleins
4134
D’amoureuses brigades,
4135
De Satyres et de Sylvains,
4136
La crainte des Naiades.
4137
En toy habite desormais
4138
Des Muses le college,
4139
Et ton bois ne sente jamais
4140
La flame sacrilege.
ODE XVIII. A CASSANDRE.
4141
Ma petite colombelle,
4142
Ma petite toute belle,
4143
Mon petit œil baisez moy :
4144
D’une bouche toute pleine
4145
D’amours, chassez-moy la peine
4146
De mon amoureux esmoy.
4147
Quand je vous diray mignonne,
4148
Approchez vous, qu’on me donne
4149
Neuf baisers tout à la fois,
4150
Donnez-m’en seulement trois,
4151
Tels que Diane guerriere
4152
Les donne à Phœbus son frere,
4153
Et l’Aurore à son vieillard :
4154
Puis reculez vostre bouche,
4155
Et bien loin toute farouche
4156
Fuyez d’un pied fretillard.
4157
Comme un toreau par la prée
4158
Court apres son amourée,
4159
Ainsi tout plein de courrous
4160
Je courray fol apres vous :
4161
Et prise, d’une main forte
4162
Vous tiendray de telle sorte
4163
Qu’un aigle un pigeon tremblant :
4164
Lors faisant de la modeste,
4165
De me redonner la reste
4166
Des baisers ferez semblant.
4167
Mais en vain serez pendante
4168
Toute à mon col, attendante
4169
(Tenant un peu l’œil baissé)
4170
Pardon de m’avoir laissé.
4171
Car en lieu de six, adonques
4172
J’en demanderay plus qu’onques
4173
Tout le ciel d’estoilles n’eut,
4174
Plus que d’arene poussée
4175
Aux bords, quand l’eau courroussée
4176
Contre les rives s’esmeut.
ODE XIX. A ELLE MESME.
4177
O Pucelle plus tendre
4178
Qu’un beau bouton vermeil,
4179
Que le rosier engendre
4180
Au lever du Soleil,
4181
Et se fait au matin
4182
Tout l’honneur du jardin :
4183
Plus fort que le lhyerre
4184
Qui se gripe à l’entour
4185
Du chesne aimé, qu’il serre
4186
Enlassé de maint tour,
4187
Courbant ses bras espars
4188
Sus luy de toutes pars :
4189
Serrez mon col maistresse,
4190
De voz deux braz pliez,
4191
D’un nœud qui fort me presse
4192
Doucement me liez,
4193
Un baiser mutuel
4194
Nous soit perpetuel.
4195
Ny le temps, ny l’envie
4196
D’autre amour desirer,
4197
Ne pourra point ma vie
4198
De vos lévres tirer :
4199
Ains serrez demourrons,
4200
Et baisant nous mourrons.
4201
Tous deux morts en mesme heure
4202
Voirrons le lac fangeux,
4203
Et l’obscure demeure
4204
De Pluton l’outrageux,
4205
Et les champs ordonnez
4206
Aux amans fortunez.
4207
Amour par les fleurettes
4208
Du Printemps eternel
4209
Voirra noz amourettes
4210
Sous le bois maternel :
4211
Là nous sçaurons combien
4212
Les amans ont de bien.
4213
Le long des belles plaines
4214
Et parmy les prez vers,
4215
Les rives sonnent pleines
4216
De maints accords divers :
4217
L’un jouë, et l’autre au son
4218
Danse d’une chanson.
4219
Là le beau ciel descœuvre
4220
Tousjours un front benin :
4221
Sur les fleurs la couleuvre
4222
Ne vomit son venin,
4223
Et tousjours les oiseaux
4224
Chantent sur les rameaux.
4225
Tousjours les vents y sonnent
4226
Je ne sçay quoy de doux,
4227
Et les Lauriers y donnent
4228
Tousjours des ombres moux,
4229
Tousjours les belles fleurs
4230
Y gardent leurs couleurs.
4231
Parmy le grand espace
4232
De ce verger heureux
4233
Nous aurons tous deux place
4234
Entre les amoureux,
4235
Et comme eux sans souci
4236
Nous aimerons aussi.
4237
Nulle Dame ancienne
4238
Ne se despitera,
4239
Quand de la place sienne
4240
Pour nous deux s’ostera,
4241
Non celle dont les yeux
4242
Ont surmonté les Dieux.
ODE XX.
4243
Corydon, verse sans fin
4244
Dedans mon verre du vin,
4245
Afin qu’endormir je face
4246
Un procez qui me tirace
4247
Le cœur et l’ame plus fort
4248
Qu’un mastin un liévre mort.
4249
Apres ce proces icy
4250
Jamais peine ne soucy
4251
Ne feront que je me dueille :
4252
Aussi bien vueille ou non vueille,
4253
Sans faire icy long sejour
4254
Il faut que je meure un jour.
4255
Le long vivre me desplaist :
4256
Mal-heureux l’homme qui est
4257
Accablé de la vieillesse :
4258
Quand je perdray la jeunesse,
4259
Je veux mourir tout soudain
4260
Sans languir au lendemain.
4261
Ce-pendant verse sans fin
4262
Dedans mon verre du vin,
4263
Afin qu’endormir je face
4264
Un procez qui me tirace
4265
Le cœur et l’ame plus fort
4266
Qu’un mastin un liévre mort.
ODE XXI.
4267
Pour boire dessus l’herbe tendre
4268
Je veux sous un Laurier m’estendre,
4269
Et veux qu’Amour d’un petit brin
4270
Ou de lin ou de cheneviere
4271
Trousse au flanc sa robe legere,
4272
Et my-nud me verse du vin.
4273
» L’incertaine vie de l’homme
4274
» Incessamment se roule comme
4275
» Aux rives se roulent les flos,
4276
» Et apres nostre heure derniere
4277
» Rien de nous ne reste en la biere
4278
» Que je ne sçay quels petits os.
4279
Je ne veux selon la coustume,
4280
Que d’encens ma tombe on parfume,
4281
Ny qu’on y verse des odeurs :
4282
Mais tandis que je suis en vie,
4283
J’ay de me parfumer envie,
4284
Et de me couronner de fleurs.
4285
Corydon, va querir m’amie,
4286
Avant que la Parque blesmie
4287
M’envoye aux eternelles nuits :
4288
Je veux beuvant la tasse pleine,
4289
Couché pres d’elle oster la peine
4290
De mes miserables ennuis.
ODE XXII.
4291
J’ay l’esprit tout ennuyé
4292
D’avoir trop estudié
4293
Les Phænomenes d’Arate :
4294
Il est temps que je m’esbate,
4295
Et que j’aille aux champs jouër.
4296
Bons Dieux ! qui voudroit louër
4297
Ceux qui collez sus un livre
4298
N’ont jamais soucy de vivre ?
4299
Que nous sert d’estudier,
4300
Sinon de nous ennuyer !
4301
Et soin dessus soin accroistre
4302
A nous, qui serons peut estre
4303
Ou ce matin, ou ce soir
4304
Victime de l’Orque noir !
4305
De l’Orque qui ne pardonne
4306
Tant il est fier, à personne !
4307
Corydon, marche davant,
4308
Sçache où le bon vin se vend :
4309
Fais apres à ma bouteille
4310
Des fueilles de quelque treille
4311
Un tapon pour la boucher :
4312
Ne m’achete point de chair,
4313
Car tant soit elle friande,
4314
L’Esté je hay la viande.
4315
Achete des abricôs,
4316
Des pompons, des artichôs,
4317
Des fraises, et de la crême :
4318
C’est en Esté ce que j’aime,
4319
Quand sur le bord d’un ruisseau
4320
Je la mange au bruit de l’eau,
4321
Estendu sus le rivage,
4322
Ou dans un antre sauvage.
4323
Ores que je suis dispos,
4324
Je veux boire sans repos,
4325
De peur que la maladie
4326
Un de ces jours ne me die,
4327
Me happant à l’impourveu,
4328
Meurs gallant, c’est assez beu.
ODE XXIII.
4329
Hé ! mon Dieu que je te hay Somme,
4330
Et non pour-autant qu’on te nomme
4331
Le froid simulacre des mors :
4332
Mais pour-autant que quand je dors,
4333
Par toy du penser m’est ravie
4334
L’ardeur qui me tenoit en vie :
4335
En dormant penser je ne puis
4336
Au bien par qui vivant je suis,
4337
Et sans lequel je ne pourroye
4338
Estre vif, si je n’y songeoye.
4339
Pource ne me vien plus seiller
4340
L’œil, pour me faire sommeiller :
4341
Le veiller m’est plus agreable
4342
Que n’est ton dormir miserable,
4343
Qui du cœur la nuict me soustrait
4344
Le penser qui vivre me fait.
ODE XXIIII.
4345
Laisse moy sommeiller Amour !
4346
Ne te suffist-il, que de jour
4347
Les yeux trop cruels de ma Dame
4348
Me tourmentent le corps et l’ame,
4349
Sans la nuict me vouloir ainsi
4350
Tourmenter d’un nouveau souci,
4351
Alors que je devrois refaire
4352
Dans le lict, la peine ordinaire
4353
Que tout le jour je souffre au cœur ?
4354
Helas ! Amour plein de rigueur,
4355
Cruel enfant, que veux-tu dire ?
4356
Tousjours le vautour ne martire
4357
Le pauvre cœur Promethean
4358
Sus le sommet Caucasean,
4359
Mais de nuict recroistre il le laisse,
4360
Afin qu’au matin s’en repaisse.
4361
Mais tu me ronges jour et nuit,
4362
Et ton soin qui tousjours me suit,
4363
Ne veut que mon cœur se reface :
4364
Mais toujours tousjours le tirace.
4365
Ainsi qu’un acharné limier
4366
Tirace le corps d’un sanglier.
4367
Chacun dit que je suis malade,
4368
Me voyant la couleur si fade
4369
Et le teint si morne et si blanc,
4370
Et dit-on vray : car je n’ay sang
4371
En veine, ny force en artere :
4372
Aussi la nuict je ne digere,
4373
Et mon souper me reste cru
4374
Dans l’estomac d’amours recru.
4375
Mais Amour, j’auray la vengeance
4376
De ta cruelle outrecuidance,
4377
Quittant ma vie : et si je meurs,
4378
Je seray franc de tes douleurs :
4379
Car rien ne peut ta tyrannie
4380
Sus un corps qui n’a plus de vie.
ODE XXV.
4381
Du malheur de recevoir
4382
Un estranger sans avoir
4383
De luy quelque cognoissance,
4384
Tu as fait experiance
4385
Menelas, ayant receu
4386
Pâris dont tu fus deceu :
4387
Et moy je la viens de faire,
4388
Qui ore ay voulu retraire
4389
Sottement un estranger
4390
Dans ma chambre, et le loger.
4391
Il estoit minuict, et l’Ourse
4392
De son char tournoit la course
4393
Entre les mains du Bouvier,
4394
Quand le somme vint lier
4395
D’une chaîne sommeilliere
4396
Mes yeux clos sous la paupiere.
4397
Ja je dormois dans mon lit
4398
Lors que j’entr’ouy le bruit
4399
D’un qui frappoit à ma porte,
4400
Et heurtoit de telle sorte
4401
Que mon dormir s’en-alla :
4402
Je demanday, qu’est-ce là
4403
Qui fait à mon huis sa plainte ?
4404
Je suis enfant, n’aye crainte,
4405
Ce me dit-il, et adonc
4406
Je luy desserre le gond
4407
De ma porte verrouillée.
4408
J’ay la chemise mouillée
4409
Qui me trempe jusqu’aux oz,
4410
Ce disoit, dessus le doz
4411
Toute nuict j’ay eu la pluie :
4412
Et pource je te supplie
4413
De me conduire à ton feu
4414
Pour m’aller seicher un peu.
4415
Lors je prins sa main humide,
4416
Et plein de pitié le guide
4417
En ma chambre, et le fis seoir
4418
Au feu qui restoit du soir :
4419
Puis allumant des chandelles,
4420
Je vy qu’il portoit des ailes,
4421
Dans la main un arc Turquois,
4422
Et sous l’aisselle un carquois.
4423
Adonc en mon cœur je pense
4424
Qu’il avoit quelque puissance,
4425
Et qu’il falloit m’apprester
4426
Pour le faire banqueter.
4427
Ce-pendant il me regarde
4428
D’un œil, de l’autre il prend garde
4429
Si son arc estoit seiché :
4430
Puis me voyant empesché
4431
A luy faire bonne chere,
4432
Me tire une fleche amere
4433
Droit dans l’œil, et qui de là
4434
Plus bas au cœur devala :
4435
Et m’y fist telle ouverture,
4436
Qu’herbe, drogue ny murmure
4437
N’y serviroient plus de rien.
4438
Voila Revergat, le bien,
4439
(Mon Revergat qui embrasses
4440
L’heur des Muses, et des Graces)
4441
Le bien qui m’est survenu
4442
Pour loger un incognu.
ODE XXVI
4443
Qu’on me dresse un autel, que non-per on m’ameine
4444
Trois porcs, et trois agneaux frisez de noire laine,
4445
Qu’on me tire du vin pour verser dans le feu :
4446
Je veux faire aujourd’huy publiquement un vœu
4447
Devant toute la France, et devot me contraindre
4448
Par un serment promis à jamais ne l’enfraindre :
4449
» Car par droict de nature un bon cœur est tenu
4450
» De soustenir celuy qui l’aura soustenu.
4451
Or ainsi que le poil de ceste noire beste
4452
Craquette dans le feu, ainsi ma chere teste
4453
Y puisse craqueter, si jamais envers toy
4454
Constant en mon contract je te manque de foy.
4455
Te serrant les deux mains, par les Dieux je te jure
4456
De n’endurer jamais qu’un sot te face injure
4457
Sans te vanger ainsi que tu m’as revangé
4458
Du sot injurieux qui m’avoit outragé.
4459
Donque mon cher Magny, que nul ne se hazarde
4460
D’offenser ton renom : car j’en ay pris la garde,
4461
Qui peux monstrer à ceux qui s’en voudroient moquer,
4462
De quel aspre aiguillon ma Muse sçait piquer.
4463
Tandis par cent travaux poursuy ton entreprise.
4464
» Les Dieux ont la Sueur davant la Vertu mise,
4465
» Et faut beaucoup grimper ains qu’atteindre au sommet
4466
» Du roc où la Vertu liberale promet
4467
» Apres dix mille ennuis, une gloire eternelle
4468
A ceux, qui comme toy seront amoureux d’elle,
4469
Et qui desdaigneront d’un courage hautain
4470
Ces mastins envieux, qui nous mordent en vain.
ODE XXVII.
4471
Lors que ta mere estoit preste à gesir de toy,
4472
Si Jupiter des Dieux et des hommes le Roy
4473
Luy eust juré ces mots : L’enfant dont tu es pleine,
4474
Sera tant qu’il vivra sans douleur et sans peine,
4475
Et tousjours luy viendront les biens sans y songer,
4476
Tu dirois à bon droit Jupiter mensonger.
4477
Mais puis que tu es né, ainsi que tous nous sommes,
4478
A la condition des miserables hommes,
4479
Pour avoir en partage ennuis, soucis, travaux,
4480
Douleurs, tristesses, soins, tormens, peines et maux,
4481
Il faut baisser le doz, et porter la fortune
4482
Qui vient sans nul egard à tous hommes commune :
4483
Ce que facilement, patient, tu feras
4484
Quand quelquefois le jour en ton cœur penseras
4485
» Que tu n’es Dieu, mais homme, et qu’on ne voit au monde
4486
» Chose qui plus que l’homme en miseres abonde,
4487
» Qui plus soudain s’esleve, et qui plus soudain soit
4488
» Tombé quand il est haut : et certes à bon droit :
4489
» Car il n’a point de force, et si tousjours demande
4490
» D’attenter plus que luy quelque entreprise grande.
4491
Ce que tu quiers du Roy, Magny, n’est pas grand cas,
4492
Et de l’avoir bien tost l’esperance tu as.
4493
Le jour presse ta nuict : pource pren bon courage,
4494
Tu n’as garde de fondre au milieu de l’orage,
4495
Puis que tu as en lieu du bel Astre besson
4496
Des Spartains, la faveur de ton grand d’Avanson,
4497
Qui ja pousse ta nef sur la rive deserte
4498
Pour y payer tes vœuz à Glauque et Melicerte.
ODE XXVIII. PALINODIE A DENYSE.
4499
Maintenant une fin, Denyse,
4500
A mon vers scandaleux soit mise
4501
Qui ton cœur a despité,
4502
Ou soit que rompu tu le noyes,
4503
Que tu l’effaces, ou l’envoyes
4504
Au feu qu’il a merité.
4505
La Mere Cybele insensée
4506
N’esbranle pas tant la pensée
4507
De son ministre chastré :
4508
Non Bacchus, non Phœbus ensemble
4509
Le sein de son Prestre qui tremble
4510
Dedans sa poitrine entré :
4511
Comme l’ire quand elle enflame
4512
De sa rage le fond de l’ame,
4513
Qui ne s’espouvante pas
4514
Non d’un couteau, non d’un naufrage,
4515
Non d’un tyran, non d’un orage
4516
Que le ciel darde ça bas.
4517
De chaque beste Promethée
4518
A quelque partie adjoustée
4519
En l’homme, et d’art curieux
4520
D’un doux aigneau fist son visage,
4521
Trempant son cœur dedans la rage
4522
De quelque lion furieux.
4523
Tousjours l’ire cause la guerre,
4524
La seule ire a rué par terre
4525
Le mur Amphyonien :
4526
Voire et fist qu’apres dix ans Troye,
4527
(Hector ja tué) fut la proye
4528
Du grand Roy Mycenien.
4529
» Jamais l’humaine conjecture
4530
» N’a preveu la chose future,
4531
» Et l’œil trop ardant de voir
4532
» Le temps futur qui ne nous touche,
4533
» En son avis demeure louche.
4534
» Qui le futur peut sçavoir ?
4535
Làs, si j’eusse preveu la peine
4536
Dont maintenant ma vie est pleine,
4537
Je n’eusse jamais lasché
4538
Une Ode d’erreur si tachée,
4539
De laquelle t’ayant fâchée
4540
Moymesme je suis fasché.
4541
Ores ores je voy ma faute,
4542
Je cognois combien elle est haute !
4543
Et je tends les mains, afin
4544
Que ta sorceliere science
4545
Dont tu as tant d’experience,
4546
Ne mette mes jours à fin.
4547
Je te suppli’ par Proserpine
4548
(De Pluton la douce rapine)
4549
Que courroucer il ne faut,
4550
Et par tes livres qui esmeuvent
4551
Les Astres charmez, et les peuvent
4552
Faire devaller d’enhaut :
4553
Reçoy mes miserables larmes,
4554
Et me deslie de tes charmes,
4555
Espouventable labeur :
4556
Destourne ton rouët, Prestresse,
4557
Déchante les vers qui sans cesse
4558
M’accablent de froide peur.
4559
Telephe Roy de la Mysie
4560
Peut bien flechir la fantasie
4561
D’Achil’ pour le secourir,
4562
Quand sa grand’lance Pelienne
4563
En la mesme playe ancienne
4564
Repassa pour le guarir.
4565
D’Ulysse la peneuse troupe
4566
Reboyvant de Circe la coupe
4567
Laissa des porcs le troupeau,
4568
Et luy rougist dedans la face
4569
L’honneur, et la premiere grace
4570
De son visage plus beau.
4571
Assez et trop helas j’endure !
4572
Assez et trop ma peine est dure !
4573
Mon teint souillé par tes eaux
4574
Efface sa couleur de roses,
4575
Et mes veines ne sont encloses
4576
Sinon que de flaques peaux.
4577
Ma teste de tes onguents teinte,
4578
Plus blanche qu’un Cygne s’est peinte :
4579
Nul repos mon mal deçoit,
4580
Le jour me poinct, ma nuict me presse,
4581
Et mon cœur ne fuit la tristesse
4582
Que par tes vers il reçoit.
4583
Appaise ta voix Marsienne,
4584
Et fay que l’amour ancienne
4585
Nous reglue ensemble mieux :
4586
De moy ta colere repousse,
4587
Et lors tu me seras plus douce
4588
Que la clarté de mes yeux.
ODE XXIX. A SON LICT.
4589
Lict, que le fer industrieux
4590
D’un artizan laborieux
4591
A façonné, presque d’un egal tour
4592
Dont ce grand monde est enclos à l’entour :
4593
Où celle qui m’a mis le mors
4594
De ses beaux doigts foiblement fors,
4595
Entre mes bras se repose à sejour,
4596
Et chaque nuict embellist de son jour.
4597
Qui vit jamais Mars et Venus
4598
En un tableau portraits tous nus,
4599
Des doux amours la mere estroitement
4600
Embrasse Mars, qui laisse lentement
4601
Sa lance tomber à costé
4602
D’un si plaisant venin donté,
4603
Et la baisant presse l’yvoire blanc
4604
Bouche sur bouche, et le flanc sur le flanc.
4605
Celuy qui les a veu portraits,
4606
Peut sur nous contempler les traits
4607
De leurs plaisirs, quand le souci
4608
Amoureux nous enlasse ainsi.
4609
Hà ! que grand tort te font les Dieux
4610
Qui ne te logent en leurs cieux !
4611
Tu reluirois d’un plus illustre cours
4612
Que leurs corbeaux, leurs asnes et leurs ours.
ODE XXX.
4613
Si j’aime depuis naguiere
4614
Une belle chamberiere,
4615
Hé, qui m’oseroit blasmer
4616
De si bassement aimer ?
4617
Non ! l’amour n’est point vilaine,
4618
Que maint brave Capitaine,
4619
Maint Philosophe et maint Roy
4620
A trouvé digne de soy.
4621
Hercule, dont l’honneur vole
4622
Au ciel, aima bien Iole,
4623
Qui prisonniere dontoit
4624
Celuy qui son maistre estoit.
4625
Achille, l’effroy de Troye,
4626
De Briseïs fut la proye,
4627
Dont si bien il s’eschaufa
4628
Que serve elle en trionfa.
4629
Ajax eut pour sa maistresse
4630
Sa prisonniere Tecmesse,
4631
Bien qu’il secoüast au bras
4632
Un bouclier à sept rebras.
4633
Agamemnon se vit prendre
4634
De sa captive Cassandre,
4635
Qui sentit plus d’aise au cœur
4636
D’estre veincu que veinqueur.
4637
Le petit Amour veut estre
4638
Tousjours des plus grands le maistre,
4639
Et jamais il n’a esté
4640
Compagnon de majesté.
4641
A quoy diroy-je l’histoire
4642
De Jupiter, qui fait gloire
4643
De se vestir d’un oiseau,
4644
D’un Satyre, et d’un toreau,
4645
Pour abuser noz femelles ?
4646
Et bien que les immortelles
4647
Soient à son commandement,
4648
Il veut aimer bassement.
4649
L’amour des riches Princesses
4650
Conçoit les mesmes tristesses :
4651
Qui veut avoir ses esbas,
4652
Il faut aimer en lieu bas.
4653
Quant à moy, je laisse dire
4654
Tous ceux qui veulent mesdire,
4655
Je ne veux laisser pour eux
4656
En bas lieu d’estre amoureux.
ODE XXXI. DE LA FLEUR DE LA VIGNE.
4657
Ny la fleur qui porte le nom
4658
D’un mois et d’un Dieu, ny la rose
4659
Qui dessus la cuisse d’Adon
4660
D’une playe se vit esclose :
4661
Ny les beaux œillets empourprez
4662
Du teint de Bellonne, ny celle
4663
Fleurette qui parmy les prez
4664
Du nom d’Hyacinthe s’appelle :
4665
Ny celle, qu’Ajax enfanta
4666
De son sang vermeil empourprée,
4667
Lors que furieux il planta
4668
Dans son cœur la Troyenne espée :
4669
Ny celle, qui jaunit du teint
4670
De la fille trop envieuse,
4671
En voyant le Soleil atteint
4672
D’une autre plus belle amoureuse :
4673
Ny celle, qui desur le bord
4674
D’une belle source azurée
4675
Nasquit sur l’herbe, apres la mort
4676
De la face trop remirée :
4677
Ny les fleurons que diffama
4678
Venus, alors que sa main blanche
4679
Au milieu du liz enferma
4680
D’un grand asne la roide manche :
4681
Ny la belle fleur qui se fist
4682
Des larmes d’Helene la belle :
4683
Ny celle, que Junon blanchist
4684
Du laict de sa tendre mammelle,
4685
Quand faisant teter le Dieu Mars
4686
Du bout de sa tine esgoutée,
4687
Le laict qui s’escouloit espars
4688
Fist au ciel la Voye laictée :
4689
Ne me plaisent tant que la fleur
4690
De la douce Vigne sacrée,
4691
Qui de sa nectareuse odeur
4692
Le nez et le cœur me recrée.
4693
Quand la mort me voudra tuer
4694
(A tout le moins si je suis digne
4695
Que les Dieux me daignent muer)
4696
Je le veux estre, en fleur de Vigne :
4697
Et m’esbahis qu’Anacreon,
4698
Qui tant a chery la vendange,
4699
Comme un Poëte biberon,
4700
D’elle n’a chanté la loüange.
ODE XXXII. LES PEINTURES d’un Païsage.
4701
Tableau, que l’eternelle gloire
4702
D’un Apelle avoü’roit pour sien,
4703
Ou de quelqu’autre, dont l’histoire
4704
Celebre le nom ancien,
4705
Tant la couleur heureusement parfaite
4706
A la nature en son mort contrefaite :
4707
Où toute l’engence enfrongnée
4708
Des Cyclopes laborieux
4709
Est à la forge embesongnée,
4710
Qui d’un effort industrieux
4711
Haste un tonnerre, armeure de la dextre
4712
Du plus grand fils que Saturne ait fait naistre.
4713
Trois, sur l’enclume gemissante
4714
D’ordre egal le vont martelant,
4715
Et d’une tenaille pinçante
4716
Tournent l’ouvrage estincelant :
4717
Vous les diriez qu’ils ahanent et suent,
4718
Tant leurs marteaux dessus l’enclume ruent.
4719
En trois rayons de pluye torte
4720
Tout le tonnerre est finissant,
4721
En trois de vent qui le supporte,
4722
Et en trois de feu rougissant :
4723
Ores de peur, ores de bruit, et ore
4724
D’ire et d’esclair on le polit et dore.
4725
Les autres, deux soufflets entonnent,
4726
Qui dans leurs grands ventres enflez
4727
Prennent le vent, et le redonnent
4728
Par compas aux charbons soufflez :
4729
Le metal coule, et dedans la fournaise
4730
Comme un estang se respand en la braise.
4731
Un peu plus haut parmy les nues
4732
Enflées d’un vague ondoyant,
4733
Le pere ses fléches cognues
4734
Darde aval d’un bras foudroyant :
4735
Le feu se suit, et saccageant l’air, gronde,
4736
Faisant trembler les fondemens du monde.
4737
Entre l’orage, et la nuict pleine
4738
De gresle martelant souvent,
4739
Un Pilote cale à grand’ peine
4740
Sa voile trop serve du vent :
4741
La mer le tanse, et les flots irez baignent
4742
De monts bossus les cordes qui se plaignent.
4743
Les longs traits des flames grand erre
4744
En forme de lances errans,
4745
Lechent l’estomac de la terre
4746
Aux bords des fleuves esclairans :
4747
Et la forest par les vents dépessée
4748
Egale aux champs sa perruque baissée.
4749
A costé gauche de l’orage
4750
Junon sa colere celant,
4751
De Venus emprunte l’ouvrage
4752
Son beau demy-ceint excellant :
4753
Et le ceignant, sa force coustumiere
4754
Tira Jupin à l’amitié premiere.
4755
(Là les amours sont portraits d’ordre,
4756
Celuy qui donte les oiseaux,
4757
Celuy qui chaleureux vient mordre
4758
Le cœur des dauphins sous les eaux :
4759
Leandre proye à la mer inhumaine,
4760
Pendu aux flots nouë où l’amour le meine.)
4761
Junon tenant les mains esparses,
4762
De son mary presse le sein :
4763
Luy qui enfle ses veines arses
4764
De trop d’amour dont il est plein,
4765
Baise sa femme, et sur l’heure fait naistre
4766
Le beau Printemps saison du premier estre.
4767
De l’Ocean l’image empreinte
4768
Contraint ses portraits finissans :
4769
D’azur verdoyant elle est peinte,
4770
Et d’argent ses flots blanchissans,
4771
Où les dauphins aux doz courbez y nouënt,
4772
Et sautelans à mille bonds se jouënt.
4773
Au milieu de l’onde imprimée
4774
Comme grandes forests, on voit
4775
S’eslever la navale armée
4776
Que Charles à Thunis avoit ;
4777
Les flots batus des avirons qui sonnent,
4778
Contre les flancs de cent barques resonnent.
4779
Environné d’une grand’trope
4780
Son pouvoir le rend orgueilleux,
4781
Trainant les forces de l’Europe
4782
Avec soy d’un bras merveilleux :
4783
L’Espagne y est, et les peuples qui vivent
4784
Loin dessous l’Ourse, et les Flamans le suivent.
4785
Pres de Thunis sur le bord More,
4786
L’Africain aveugle au danger
4787
La mer verte en pourpre colore
4788
Au sang du soldat estranger :
4789
Mars les anime, et la Discorde irée
4790
Trainant sa robe en cent lieux dessirée.
4791
Tout au bas d’une couleur palle
4792
Est repeint l’Empereur Romain,
4793
Craignant nostre Roy qui egalle
4794
Les Dieux par les faits de sa main :
4795
Mais pour-neant : car de Henry la lance
4796
Ja ja captif le traine dans la France.
4797
Pâris tient ses portes décloses
4798
Recevant son Roy belliqueur,
4799
Une grande nuë de roses
4800
Pleut à l’entour du chef veinqueur :
4801
Les feux de joye icy et là s’allument,
4802
Et jusqu’au ciel les autels des Dieux fument.
ODE XXXIII. A REMY BELLEAU.
4803
Tu es un trop sec biberon
4804
Pour un tourneur d’Anacreon,
4805
Belleau, et quoy ! ceste Comete
4806
Qui naguiere au ciel reluisoit,
4807
Rien que la soif ne predisoit,
4808
Ou je suis un mauvais prophete.
4809
Les plus chauds Astres etherez
4810
Ramenent les jours alterez
4811
En ce mois, pour nous faire boire :
4812
Boy donques : apres le trespas,
4813
Ombre, tu ne boiras là bas
4814
Que je ne sçay quelle onde noire.
4815
Mais non, ne boy point, mon Belleau,
4816
Si tu veux monter au troupeau
4817
Des Muses, desur leur montagne :
4818
Il vaut trop mieux estudier
4819
Comme tu fais, que s’allier
4820
De Bacchus et de sa compagne.
4821
Quand avecques Bacchus on joint
4822
Venus sans mesure, on n’a point
4823
Saine du cerveau la partie.
4824
Donc pour corriger son defaut,
4825
Un vieil pedagogue il luy faut,
4826
Un Silene qui le chastie :
4827
Ou les pucelles dont il fut
4828
Nourry, quand Jupin le receut
4829
Tout vif de sa mere bruslée :
4830
Ce furent les Nymphes des eaux :
4831
» Car Bacchus gaste noz cerveaux,
4832
» Si la Nymphe n’y est meslée.
ODE XXXIIII.
4833
Escoute, du Bellay, ou les Muses ont peur
4834
De l’enfant de Venus, ou l’aiment de bon cœur,
4835
Et tousjours pas à pas accompagnent sa trace :
4836
Car si quelqu’un ne veut les amours desdaigner,
4837
Toutes à qui mieux-mieux le viennent enseigner,
4838
Et sa bouche mielleuse emplissent de leur grace.
4839
Mais au brave qui met les amours à desdain,
4840
Toutes le desdaignant le delaissent soudain,
4841
Et plus ne luy font part de leur gentille veine :
4842
Ains Cleion luy defend de ne se plus trouver
4843
En leur danse, et jamais ne venir abreuver
4844
Sa bouche non amante en leur belle fonteine.
4845
Certes j’en suis tesmoin : car quand je veux louër
4846
Quelque homme ou quelque Dieu, soudain je sens nouër
4847
La langue à mon palais, et ma gorge se bouche :
4848
Mais quand je veux d’amour ou escrire ou parler,
4849
Ma langue se desnouë, et lors je sens couler
4850
Ma chanson d’elle-mesme aisément en la bouche.
ODE XXXV.
4851
Si mes vers semblent doux, s’ils ont eu ce bon-heur
4852
D’honorer mon pays, ils m’ont rendu l’honneur
4853
Que Clothon m’a filé : et s’ils sont au contraire,
4854
Que me vaudroit, Durban, d’avantage d’en faire ?
4855
Je serois un grand fol. Si les Destins amis
4856
Un double sort de vie à l’homme avoient permis
4857
L’un pour vivre en plaisir, et l’autre en desplaisance :
4858
Aumoins en son tourment l’homme auroit esperance
4859
De vivre aise à son tour apres le mal finé.
4860
Mais puis que le Destin à l’homme n’a donné
4861
Qu’une petite vie, encore toute pleine
4862
(Sur tous les animaux) de travail et de peine :
4863
Respondez moy chetifs, et pourquoy si souvent
4864
Vous donnez-vous en proye à la fureur du vent,
4865
Afin de rapporter une barque chargée,
4866
Le naufrage futur de Carpathe ou d’Egée ?
4867
Et pourquoy pauvres sots, pour gaigner le rempart
4868
De quelque froid chasteau, mettez-vous au hazart
4869
Si souvent votre corps, qui est si foible et tendre,
4870
Qu’à peine se peut-il d’une flévre defendre,
4871
Tant s’en faut d’un canon ? et pourquoy tant de fois
4872
Allez-vous mendier des Princes et des Rois
4873
Une faible et mondaine et chetive largesse,
4874
A fin d’amonceler une breve richesse,
4875
Et ne voyez la mort qui talonne voz pas ?
4876
O pauvres abusez, et ne sçavez-vous pas
4877
Que vous estes mortels ? et que la Parque sage
4878
Vous a de peu de jours borné votre voyage ?
ODELETTE XXXVI
4879
La Nature a donné des cornes aux toreaux,
4880
Et la crampe du pied pour armes aux chevaux,
4881
Aux poissons le nouër, et aux aigles l’adresse
4882
De tost voler par l’air, aux liévres la vistesse,
4883
Aux serpents le venin qu’ils recellent dedans
4884
Les peaux de la gencive, et aux lions les dens,
4885
A l’homme la prudence : et n’ayant plus puissance
4886
De donner comme à l’homme, aux femmes la prudence,
4887
Leur donna la beauté, pour les servir en lieu
4888
De haches et de dars, de lances et d’espieu :
4889
Car la beauté, Nicot, d’une plaisante dame
4890
Surmonte hommes et Dieux, les armes, et la flame.
ODE XXXVII.
4891
Nous vivons, mon Panjas, une vie sans vie :
4892
Nous autres qui vivons, nous servons à l’envie,
4893
Nous servons aux faveurs, et jamais nous n’avons
4894
Un seul repos d’esprit tandis que nous vivons.
4895
» De tous les animaux qui vivent sur la terre,
4896
» L’homme est le plus chetif : car il se fait la guerre
4897
» Luymesmes à luymesme, et n’a dans son cerveau
4898
» Autre plus grand desir que d’estre son bourreau.
4899
Regarde je te pri’ le beuf, qui d’un col morne
4900
Traine pour nous nourrir le joug dessus la corne :
4901
Bien qu’il soit sans raison, gros et lourd animal,
4902
Jamais il n’est par luy la cause de son mal,
4903
Ains patientement le labeur il endure,
4904
Et la loy qu’en naissant luy ordonna Nature.
4905
Puis quand il est au soir du labeur deslié,
4906
Il met pres de son joug le travail oublié,
4907
Et dort sans aucun soing jusqu’ à tant que l’Aurore
4908
Le resveille au matin pour travailler encore.
4909
Mais nous pauvres chetifs, soit de jour, soit de nuit,
4910
Tousjours quelque tristesse espineuse nous suit
4911
Qui nous lime le cœur : si quelqu’un esternue,
4912
Nous sommes courroucez : si quelqu’un par la rue
4913
Passe plus grand que nous, nous tressuons d’ahan :
4914
Si nous oyons crier de nuict quelque choüan,
4915
» Nous herissons d’effroy : bref à la race humaine
4916
» Tousjours de quelque part luy survient quelque peine :
4917
» Car il ne luy suffist de ses propres malheurs
4918
» Qu’elle a dés le berceau, mais elle en cherche ailleurs.
4919
» Grandeur, procez, l’amour, la rancœur, la feintise,
4920
» L’ambition, l’honneur, l’ire, et la convoitise,
4921
» Et le sale appetit d’amonceler des biens,
4922
» Sont les maux estrangers que l’homme adjouste aux siens.
ODE XXXVIII.
4923
Quand l’homme ingrat feroit tous les jours sacrifice
4924
D’une hecatombe aux Dieux, fraudé de son service,
4925
Ne seroit escouté : car leurs yeux destournez
4926
Ne se voudroient souiller de ses presens donnez.
4927
Tant l’homme ingrat desplaist aux Dieux qui tout prevoyent,
4928
Et qui de leurs tonneaux bien et mal nous envoyent.
4929
Si j’estoy, Lomenie, ingrat en ton endroit,
4930
La Muse desormais rétive ne voudroit
4931
Venir à mes chansons, et pour-neant sa trasse
4932
Je suivroy sur le mont du chevelu Parnasse :
4933
Pour-neant je boiroy des flots Aoniens,
4934
En vain je dormirois és antres Thespiens,
4935
En vain je nommeroy son nom par les rivages :
4936
Car elle me fuiroit dans les forests sauvages
4937
Elle, et toutes ses sœurs, comme ne voulant pas
4938
Suivre d’un homme ingrat ny la voix ny les pas.
4939
Pource Pindare feint que le damné Tantale
4940
Admoneste à bon droit parmy l’ombre infernale
4941
Chacun debteur de rendre à son tour le bien-fait
4942
Qu’un autre au paravant, amy luy aura fait.
4943
Quand je t’auroy donné les thresors de l’Asie,
4944
Je n’auroy respondu à ceste courtoisie
4945
Dont tu m’as obligé de telle sorte à toy,
4946
Que la mort ne perdra les graces que j’en doy
4947
Non certes à toy seul, mais ensemble à ton frere.
4948
Que Calliope estime, et qu’Apollon revere :
4949
Car tant que mes chansons auront quelque pouvoir,
4950
Je veux qu’à noz neveux elles facent sçavoir
4951
D’âge en âge suivant (pour eviter l’offense
4952
Où tombent les ingrats) qu’en seule recompense
4953
De tant d’honnestetez dont tu m’as rendu tien,
4954
Je ne t’ay remboursé, ny n’ay peu, d’autre bien
4955
Que du bien des neuf Sœurs, bien, qui pauvre ne cede
4956
Aux plus riches thresors que l’Orient possede.
4957
ODES NON MESURÉES, NY PROPRES A CHANTER.
4958
Aussi sont-ce les premieres que fist jamais l’Autheur, l’an mil cinq cens quarante.
ODE XXXIX.
4959
Non mesurée.
4960
Maclou amy des Muses,
4961
En la Musique expert,
4962
Pour-neant tu t’amuses,
4963
Le temps en vain se pert
4964
Menant un dueil couvert :
4965
Il vaut mieux que tu jettes
4966
Les soigneuses sagettes
4967
Qui ton cœur vont grevant,
4968
Aux Scythes et aux Gétes,
4969
A l’abandon du vent.
4970
Ceux à qui point n’agréent
4971
Tes beaux arts tant cognus,
4972
Et qui ne se recréent
4973
De voir les Sylvains nus
4974
Et les peres cornus
4975
Pendre au haut d’un rocher,
4976
Doivent bien se fâcher :
4977
Non toy, dont la Pœsie
4978
Peut le soin arracher
4979
Hors de la fantasie.
4980
Et quoy ? je voy tes yeux
4981
Moites d’un pleur amer :
4982
Soit quand Phœbus aux cieux
4983
Vient le jour allumer,
4984
Ou quand dedans la mer
4985
Ses chevaux il abreuve,
4986
Gemissant je te treuve
4987
La fin de ton malheur,
4988
Puis que ne bois ne fleuve
4989
N’appaise ta douleur ?
4990
Donc la faveur du monde
4991
Te fait desesperer,
4992
Laquelle on peut à l’onde
4993
Justement comparer,
4994
Qui ne sçauroit durer
4995
Une heure sans orage.
4996
» Appren à ton courage
4997
» Voler ainsi qu’il faut :
4998
» Par ceste aile le sage
4999
» S’en-vole aux Dieux là haut.
5000
Il est vray que la Court
5001
Des Princes est louable,
5002
Mais long temps on y court
5003
Sans fortune amiable.
5004
Sor de là miserable :
5005
» Quand la mort se courrousse,
5006
» Sans egard elle pousse
5007
» A bas un Empereur,
5008
» De la mesme secousse
5009
» Qu’un pauvre laboureur.
5010
La vertu qui ordonne
5011
Aux bons immortel nom,
5012
N’a baillé la couronne
5013
De Laurier pour renom
5014
A nul homme, sinon
5015
Qu’à celuy qui n’a garde
5016
De prendre l’or en garde,
5017
Vivant du sien contant,
5018
Et à qui le regarde
5019
D’un visage constant.
5020
» C’est plus de commander
5021
» A ses affections,
5022
» Qu’aux Princes d’amender
5023
» De mille nations.
5024
» Qui de ses passions
5025
» Est maistre absolument,
5026
» Celuy vit seulement,
5027
» N’eust-il qu’un toict de chaume,
5028
» Et plus asseurément
5029
» Qu’un Roy de son royaume.
5030
Quand nostre vie humaine
5031
Longue en santé seroit,
5032
Chaqu’un à juste peine
5033
Des biens amasseroit,
5034
Et point n’offenseroit !
5035
» Pour la vie si breve
5036
» Faut-il tant qu’on se greve
5037
» D’amasser et d’avoir ?
5038
Matin le jour se leve
5039
Pour mourir sur le soir.
5040
O soin meurtrier, encores
5041
Que lon s’allast cacher
5042
Outre les rives Mores,
5043
Tu nous viendrois chercher
5044
Pour nos esprits fâcher.
5045
Le gendarme en sa troupe,
5046
Te va portant en croupe
5047
Quoy que t’ailles cachant
5048
Au plus creux de la poupe
5049
Compagnon du marchant.
5050
Donques puis que l’envie
5051
Et l’avarice forte
5052
Sont bourreaux de la vie
5053
De l’homme qui les porte :
5054
Mon amy, je t’enhorte
5055
De les chasser, entens
5056
A te donner bon temps,
5057
Fuy les maux qui t’ennuyent :
5058
» Qu’est-ce que tu attens ?
5059
» Les ans legers s’enfuyent.
5060
» Le temps bien peu durable
5061
» Tout chauve par derriere
5062
» Demeure inexorable
5063
» S’il franchit sa carriere.
5064
L’infernale portiere
5065
Hoche de main egale
5066
La grand cruche fatale :
5067
Soit tost ou tard, le Sort
5068
Viendra vers toy tout palle
5069
Pout t’annoncer la mort.
5070
Et pource un jour ne laisse
5071
Voler sans ton plaisir,
5072
L’importune vieillesse
5073
Court tost pour nous saisir :
5074
Tandis qu’avons loisir,
5075
Tes amours anciennes
5076
Chantons avec les miennes :
5077
Ou bien, si bon te semble,
5078
Ne chantons que les tiennes
5079
Sur noz flutes ensemble.
5080
Pour tuer le soucy
5081
Qui rongeoit ton courage,
5082
Asséon nous icy
5083
Sous ce mignard ombrage :
5084
Voy pres de ce rivage
5085
Quatre Nymphes qui viennent,
5086
A qui tant bien aviennent
5087
Leurs corsets simplement,
5088
Et leurs cheveux qui tiennent
5089
A un nœud seulement.
5090
Hé, quel pasteur sera-ce
5091
Qui au prochain ruisseau
5092
Ira rinser ma tasse
5093
Quatre ou cinq fois en l’eau ?
5094
D’autant que vin nouveau
5095
Efface les ennuis,
5096
Et fait dormir les nuis :
5097
Autrement la memoire
5098
De mes maux je ne puis
5099
Estrangler qu’apres boire.
ODE XL.
5100
Non mesurée.
5101
Quand je seroy si heureux de choisir
5102
Une Maistresse à mon desir,
5103
Mon Peletier, je te veux dire
5104
Laquelle je voudrois eslire
5105
Pour la servir, constant, à son plaisir.
5106
L’âge non meur, mais verdelet encore,
5107
Est l’âge seul qui me devore
5108
Le cœur d’impatience atteint :
5109
Noir je vueil l’œil, et brun le teint,
5110
Bien que l’œil verd toute la France adore.
5111
J’aime la bouche imitante la rose
5112
Au lent Soleil de May déclose,
5113
Un petit tetin nouvelet
5114
Qui se fait desja rondelet,
5115
Et sur l’yvoire eslevé se repose :
5116
La taille droite à la beauté pareille,
5117
Et dessous la coife une oreille
5118
Qui toute se monstre dehors,
5119
En cent façons les cheveux tors,
5120
La jouë egale à l’Aurore vermeille :
5121
L’estomac plein, la jambe de bon tour
5122
Pleine de chair tout à l’entour
5123
Que par souhait on tasteroit,
5124
Un sein qui les Dieux tenteroit,
5125
Le flanc haussé, la cuisse faite au tour :
5126
La dent d’yvoire, odorante l’haleine,
5127
A qui s’egaleroient à peine
5128
Les doux parfums de la Sabée,
5129
Ou toute l’odeur desrobée
5130
Que l’Arabie heureusement ameine :
5131
L’esprit naïf, et naïve la grace,
5132
La main lascive, ou qu’elle embrasse
5133
L’amy en son giron couché,
5134
Ou que son luth en soit touché,
5135
Et une voix qui mesme son luth passe :
5136
Le pied petit, la main longuette et belle,
5137
Dontant tout cœur dur et rebelle,
5138
Et un ris qui en descouvrant
5139
Maint diamant, allast ouvrant
5140
Le beau vermeil d’une lévre jumelle.
5141
Qu’ell’ sceust par cœur tout cela qu’a chanté
5142
Petrarque en amour tant vanté,
5143
Ou la Rose si bien descrite,
5144
Et contre les femmes despite,
5145
Dont je serois comme d’elle enchanté.
5146
Quant au maintien, inconstant et volage,
5147
Folastre et digne de tel âge,
5148
Le regard errant çà et là,
5149
Un naturel outre cela
5150
Qui plus que l’art miserable soulage.
5151
Je ne voudrois avoir en ma puissance
5152
A tous coups d’elle jouyssance :
5153
Souvent le nier un petit
5154
En amour donne l’appetit,
5155
Et fait durer la longue obeyssance.
5156
D’elle le temps ne pourroit m’estranger,
5157
N’autre amour, ne l’or estranger,
5158
Ny à tout le bien qui arrive
5159
De l’Orient à nostre rive
5160
Je ne voudrois ma brunette changer :
5161
Lors que sa bouche à me baiser tendroit,
5162
Ou qu’approcher ne la voudroit
5163
Comme feignant d’estre fâchée,
5164
Ou quand en quelque coin cachée
5165
Sans l’aviser pendre au col me viendroit.
5166
FIN DU SECOND LIVRE.
LE TROISIEME LIVRE DES ODES
5167
DE P. DE RONSARD,
5168
GENTILHOMME VANDOMOIS.
ODE I. AU ROY HENRY II.
5169
Comme on voit la navire attendre bien souvent
5170
Au premier front du port la conduite du vent
5171
Afin de voyager, haussant la voile enflée
5172
Du costé que le vent sa poupe aura souflée :
5173
Ainsi PRINCE, je suis sans bouger, attendant
5174
Que ta faveur royale aille un jour commandant
5175
A ma nef d’entreprendre un chemin honorable
5176
Du costé que ton vent luy sera favorable.
5177
Car si tu es sa guide, el’ n’aura jamais peur
5178
De trouver dessous l’eau, non le rocher trompeur,
5179
Non les bans perilleux des sablonneuses rades,
5180
Non pas Scylle, ou Charybde, ou les deux Symplegades :
5181
Mais seurement voguant sans crainte d’abysmer,
5182
Joyeuse, emportera les Muses par la mer,
5183
Qui pour l’honneur de toy luy monstreront la voye
5184
D’aller bien loin de France aux rivages de Troye,
5185
Et là, sous les monceaux de tant de murs veincus
5186
Déterrer les honneurs du fils d’Hector Francus :
5187
Lequel en m’arrestant sous ta conduite, Sire,
5188
Sous les murs de Buthrote au rivage d’Epire,
5189
Je ferois hazardeux au milieu des dangers
5190
Des Gregeois ennemis, et des flots estrangers,
5191
Gaigner la mer Euxine, et l’emboucheure large
5192
Où le cornu Danube en la mer se descharge :
5193
De là, contre ses eaux, costoyant les Gelons,
5194
Les Goths, les Thomiens, les Getes, les Polons,
5195
Aborder en Hongrie, et là bastir la ville
5196
De Sicambre au giron d’une plaine fertille.
5197
Là, quittant la navire à l’abandon des flots
5198
Je deviendrois maçon, et chargerois mon dos
5199
De mainte grosse pierre aux compas agencée,
5200
Pour aider à bastir sa ville commencée.
5201
Mais quand desja les murs seroient parachevez,
5202
Et qu’on verroit au ciel les Palais eslevez,
5203
Et quand plus les Troyens s’asseureroient à l’heure
5204
D’y avoir pour jamais arresté leur demeure :
5205
Las ! il faudroit quitter ce bastiment si cher,
5206
Et par destin ailleurs autres maisons chercher :
5207
Car l’ireuse Cerés à grand tort courroussée
5208
Contre eux d’avoir sans feu sa chapelle laissée,
5209
Gasteroit la campagne, et d’un cœur despité
5210
Une peste espandroit par toute la cité.
5211
Alors du pere Hector la ressemblance palle,
5212
La nuict, par le congé de la Royne infernalle,
5213
Prendroit à l’impourveu et la bouche et les yeux
5214
Et la voix d’Amyntor grand Augure des Dieux,
5215
Et admonesteroit son enfant d’aller querre
5216
Dessus les bords de Seine, autre nouvelle terre,
5217
Et que là, pour l’honneur de son oncle Pâris,
5218
Bastiroit à jamais la ville de Pâris,
5219
Ville, que ses neveux et sa Troyenne race
5220
Tiendroient de main en main pour leur royale place.
5221
Il me semble desja que j’oy de toutes pars
5222
Desloger ton Francus, et la voix des soldars,
5223
Et le hanissement des chevaux, et la tourbe
5224
Des vieux peres laissez sur le rivage courbe,
5225
Et le cry des enfans, et les pleurs soucieux
5226
Des femmes envoyer un bruit jusques aux cieux.
5227
Mais pour cela Francus ne cede à la fortune,
5228
Ains deçà et delà ses soldars importune
5229
De vestir le harnois, et haut apparoissant
5230
Entre tous ses guerriers, comme un grand pin croissant
5231
Sur les menus cyprez, saccage la campagne,
5232
Et desfie au combat les Princes d’Allemagne.
5233
Les champs de Franconie en armes il passa,
5234
Et son nom pour jamais à la terre laissa :
5235
Passa le Rhin Gaulois, la Moselle, et la Meuse,
5236
Et vint planter son camp dessus la rive herbeuse
5237
De Marne tournoyant, et de là descendant
5238
Où Seine de sa corne un trac se va fendant,
5239
Fonda dedans une isle au milieu d’une plaine
5240
La ville de Pâris, qui pour lors n’estoit pleine
5241
Que de buissons et d’herbe, et ses grands Palais d’or
5242
Comme ils font aujourd’huy, n’y reluisoient encor.
5243
Tous les Rois habitans en la Gauloise terre,
5244
Si tost qu’il arriva, luy manderent la guerre,
5245
Et qu’il ne falloit pas qu’un estranger banny
5246
Se ramparast ainsi d’un tel pays garny
5247
D’hommes et de chevaux, qui plus-tost que tempeste
5248
Un orage ferré verseroient sur sa teste.
5249
Mais luy qui resembloit son pere courageux,
5250
Ne pouvant endurer leurs propos outrageux,
5251
Premier les assaillit, et leur donna la fuite,
5252
Ayant pris à Beauvais Bavo pour sa conduite.
5253
Presques un an entier contre eux il batailla,
5254
Et mille fois en proye à la mort se bailla.
5255
Tant il y eut de peine, ains que Francus en France
5256
Semast de tes ayeux la premiere naissance !
5257
De ce vaillant Francus les faits je chanterois,
5258
Et pres de ses vertus les vertus je mettrois
5259
Des Rois issus de luy, qui jusqu’aux Pyrenées
5260
Et jusqu’aux bords du Rhin les Gaules ont bornées,
5261
Et, braves, se sont faits par l’effort de leurs mains
5262
De tributaires francs des Empereurs Romains.
5263
Apres de pere en fils par une mesme trace
5264
Je viendrois aux Valois, les tiges de ta race.
5265
Mais quand remply d’ardeur je chanterois de toy,
5266
Un esprit plus qu’humain me raviroit de moy,
5267
Et rien, rien que Phœbus, et sa fureur divine
5268
Ne pourroit respirer ma bouillante poitrine :
5269
Je m’irois abreuver és ruisseaux Pegasins.
5270
Et m’endormant à part dans leurs antres voisins,
5271
Je songerois comment les Françoises Charites
5272
Hautes, egaleroient mes vers à tes merites :
5273
Et peut estre qu’un jour je te dirois si bien,
5274
Que l’honneur d’un Achille auroit envie au tien.
5275
» En vain certes, en vain les Princes se travaillent,
5276
» En vain pour triompher l’un à l’autre bataillent,
5277
» Si apres cinquante ans fraudez de leur renom
5278
» Le peuple ne sçait point s’ils ont vescu ou non.
5279
Ce n’est rien (mon grand Roy) d’avoir Bolongne prise,
5280
D’avoir jusques au Rhin l’Allemagne conquise,
5281
Si la Muse te fuit, et d’un vers solennel
5282
Ne te fait d’âge en âge aux peuples eternel.
5283
» Les Palais, les citez, l’or, l’argent et le cuivre
5284
» Ne font les puissans Rois sans les Muses revivre :
5285
» Sans les Muses deux fois les Rois ne vivent pas,
5286
» Ains despouillez d’honneur se lamentent là-bas
5287
» Aux rives d’Acheron : seulement ceste gloire
5288
» Est de Dieu concedée aux filles que Memoire
5289
» Conceut de Jupiter, pour la donner à ceux
5290
» Qui attirent par dons les Poëtes chez eux.
5291
Tout le riche butin, toute la belle proye
5292
Que les deux freres Grecs avoient conquise à Troye,
5293
Est perie aujourd’huy, et ne cognoistroit lon
5294
Achille, ny Patrocle, Ajax, n’Agamemnon,
5295
Ny Rhese, ny Glaucus, ny Hector, ny Troile,
5296
Et tant de gens vaillans perdus devant la ville
5297
Seroient comme de corps, de gloire dévestus,
5298
Si la Muse d’Homere eust celé leurs vertus :
5299
Ainsi que vignerons qui ont és mains l’empoule
5300
A force de bescher, seroient parmy la foule
5301
Des esprits incognus, et leur vertu qui luit,
5302
Seroit ensevelie en l’eternelle nuit.
5303
Donques pour engarder que la Parque cruelle
5304
Sans nom t’ensevelisse en la nuit eternelle,
5305
Tousjours ne faut avoir à gage des maçons
5306
Pour transformer par art une roche en maisons,
5307
Et tousjours n’acheter avecques la main pleine
5308
Ou la medale morte, ou la peinture vaine :
5309
Mais il faut par bien-faits et par caresse d’yeux
5310
Tirer en ta maison les ministres des Dieux
5311
Les Poëtes sacrez, qui par leur escriture
5312
Te rendront plus vivant que maison ny peinture.
5313
Entre lesquels (mon Roy) de si peu que je puis,
5314
Ton devot serviteur dés l’enfance je suis,
5315
Comme le nourrisson de ta grandeur prospere,
5316
Qui seule m’a nourry, mes freres, et mon pere.
5317
Pour toy (Mon Roy) pour toy, hardy j’entreprendrois
5318
De faire en armes teste à la fureur des Rois,
5319
Et de ravir des poings à Jupiter la foudre :
5320
Pour toy seul je mettrois dedans les yeux la poudre
5321
A tous mes devanciers, s’il plaist à ta grandeur
5322
(Si digne au-moins j’en suis) de me faire tant d’heur
5323
Qu’un jour me commander (d’un seul clin) que je face
5324
Ma Franciade tienne, où la Troyenne race
5325
De Francus ton ancestre, où les faits glorieux
5326
De tant de vaillans Rois qui furent tes ayeux,
5327
Où mesmes tes vertus y luiront evidantes
5328
Comme luisent au ciel les estoilles ardantes.
5329
De Henry sois Auguste et magnifique Roy.
5330
En me la commandant, liberal donne-moy
5331
Honneurs, biens et faveurs, et pour la recompense
5332
Je t’appreste un renom et à toute la France,
5333
Qui vif, de siecle en siecle à jamais volera,
5334
Tant qu’en France François ton peuple parlera.
ODE II. A LA ROYNE.
5335
Mere des Dieux ancienne
5336
Berecynthe Phrygienne,
5337
A qui cent Prestres ridez
5338
Font avecques cent Menades
5339
Au son du buis, des gambades
5340
Au haut des sommets Idez :
5341
Laisse, laisse ta couronne
5342
Que mainte tour environne,
5343
Et ton mystere Orgyen,
5344
Et plus à ton char n’attache
5345
Tes grands lions, et te cache
5346
Dans quelque antre Phrygien.
5347
Une autre mere nouvelle,
5348
Une autre mere Cybelle
5349
Nous est transmise des cieux,
5350
Qui plus que toy bien-heureuse
5351
Se voit mere plantureuse
5352
D’un plus grand nombre de Dieux.
5353
Junon en pompe si grande
5354
Ne fend la celeste bande
5355
Qui luy courbe les genoux,
5356
Quand elle grave matrone
5357
Se va seoir aupres du throne
5358
De son frere son espoux,
5359
Comme toy Junon de France,
5360
Grave en royale apparance
5361
Fens la tourbe des François,
5362
T’allant seoir à la main destre
5363
De ton espoux nostre maistre,
5364
Le meilleur de tous les Rois :
5365
Duquel apres mainte année
5366
Tu conceus par destinée
5367
Une abondance d’enfans,
5368
Qui diviseront le monde,
5369
Et de sa grand’ masse ronde
5370
Seront les Rois triomphans.
5371
Mais d’autant que plus d’affaire
5372
Et plus d’ans tu mis à faire
5373
L’enfant que premier tu feis,
5374
Pour le delay de son estre,
5375
D’autant plus grand il doit estre
5376
Que le reste de tes fils.
5377
Car comme Alcide differe
5378
De prouësses à son frere
5379
Conceu par trois nuicts de temps,
5380
Ton fils aura d’avantage
5381
Que ses freres de courage
5382
Qui mit à naistre sept ans.
5383
Tout aussi tost que Lucine
5384
Eust fortuné ta gesine,
5385
Et que l’enfant nouveau-né
5386
De sa douce voix premiere
5387
Eust salué la lumiere
5388
Du jour à chacun donné,
5389
Tu n’as pas, comme fist Rhée,
5390
A la pierre devorée
5391
Le corps de ton fils changé,
5392
De peur que ne le perdisses,
5393
Et le perdant ne le visses
5394
Par un Saturne mangé.
5395
Et ne l’as porté, secrete,
5396
Dedans un antre de Crete,
5397
Afin qu’il vesquit de miel,
5398
Afin aussi que sa lévre
5399
Suçast le laict de la chévre
5400
Que depuis il mit au ciel :
5401
Et que les Cretois gendarmes
5402
S’entrechoquant de leurs armes
5403
En dansant fissent un son
5404
Parmy l’antre solitaire,
5405
Pour engarder que le pere
5406
N’entr’ouyst son enfançon.
5407
Mais tu l’as Royne tressage,
5408
Porté dés son premier age
5409
Non à Nede, non aussi
5410
Aux compagnes Dictæennes,
5411
Non aux Nymphes Meliennes
5412
Pour en prendre le souci :
5413
Mais à Durfé, qui radresse
5414
Les fautes de sa jeunesse
5415
Par un art industrieux,
5416
Et comme en la cire tendre
5417
En cent façons luy fait prendre
5418
Les vertus de ses ayeux.
5419
Ores une ombre il exerce
5420
D’une bataille diverse,
5421
Et tenant le fer en main
5422
Les siens au combat il serre,
5423
Et brave, esmeut d’une guerre
5424
La figure faite en vain :
5425
Ores les chevaux il donte
5426
Et leur brutesse surmonte
5427
Par un doux commandement,
5428
Ores dontez il les guide,
5429
Et leur attache à la bride
5430
Un humain entendement :
5431
Ores sa voix il façonne,
5432
Et de ses doigts le luth sonne,
5433
Doigts qui tost doivent darder
5434
Les armes de telle sorte,
5435
Que l’Espagne, tant soit forte,
5436
Ne les pourra retarder.
5437
Mais cela ne le destourne
5438
Qu’à son Durfé ne retourne
5439
Ouyr ses mots fructueux :
5440
Ainsi l’enfançon Achille
5441
Escoutoit la voix utile
5442
Du Centaure vertueux,
5443
Apres que Thetis la belle
5444
Eut bruslé sa peau mortelle,
5445
Et que dedans son giron
5446
L’enlevant de l’eau salée,
5447
L’eut sans le sceu de Pelée
5448
Mis dans l’antre de Chiron.
5449
Mais laissons ce Peleïde,
5450
Et sa mere Nereïde,
5451
Chiron, et l’antre Pholois,
5452
Et ces histoires estranges,
5453
Et re-disons les louanges
5454
Du divin sang de Valois.
5455
Oy donque, Royne, et t’amuse
5456
A l’oracle de ma Muse
5457
Qui va chanter tes honneurs,
5458
Et de tes enfans noz Princes,
5459
Et de combien de provinces
5460
Le ciel les fera Seigneurs.
ODE III. A MONSIEUR LE DAUPHIN.
5461
Que pourroy-je, moy François,
5462
Mieux celebrer que la France,
5463
Le pays à qui je dois
5464
Le bon-heur de ma naissance ?
5465
Et comme oubliroy-je aussi
5466
En le celebrant, la race
5467
De son Roy, qui tient icy
5468
Apres Dieu la plus grand’ place ?
5469
Que me vaudroit de chanter
5470
Ces vieilles fables passées,
5471
Qui ne servent qu’à tenter
5472
L’esprit de vaines pensées ?
5473
Qui est celuy qui n’a sceu
5474
De Pelops l’ardente flame,
5475
Le traistre Oenomas deceu,
5476
Et les nopces d’Hippodame ?
5477
Ores je veux esprouver
5478
Autre fable plus nouvelle
5479
Que ces vieilles, pour trouver
5480
Une autre gloire plus belle
5481
Qui desja se donne à moy,
5482
Si jusqu’aux pays estranges
5483
Du fils aisné de mon Roy
5484
Je veux pousser les louanges.
5485
Mais moy qui suis coustumier
5486
Brouiller mes vers à la mode
5487
De Pindar’, de qui premier
5488
Commenceray-je mon Ode ?
5489
Commenceray-je à l’enfant,
5490
Ou par les faits de son pere,
5491
Ou par le nom triomphant
5492
De sa tante, ou de sa mere ?
5493
J’oy Jupiter qui defend
5494
Ne commencer par le pere,
5495
Par la tante, ou par l’enfant,
5496
Mais par le nom de sa mere.
5497
Donq puis qu’un Dieu me defend
5498
Ne commencer par le pere,
5499
Les vers qui sont à l’enfant,
5500
Commenceront par la mere :
5501
Laquelle de quatorze ans
5502
Portoit aux bois la sagette,
5503
La robe et les arcs duisans
5504
Aux pucelles de Taigette :
5505
Son poil au vent s’esbatoit
5506
D’une ondoyante secousse,
5507
Et sur le flanc luy batoit
5508
Tousjours la trompe et la trousse.
5509
Tousjours dés l’aube du jour
5510
Alloit aux forests en queste,
5511
Où de filets tout autour
5512
Cernoit le trac d’une beste.
5513
Ou prenoit les cerfs au cours,
5514
Ou par le pendant des roches
5515
Sans chiens assailloit les ours,
5516
Ou les sangliers aux dents croches.
5517
Un jour qu’elle avoit chassé
5518
Long temps un sanglier sauvage,
5519
Reposa son corps lassé
5520
Dessus les fleurs d’un rivage :
5521
Elle pend son arc Turquois,
5522
Recoiffe sa tresse blonde,
5523
Met pour chevet son carquois,
5524
Puis s’endort au bruit de l’onde.
5525
Les souspirs qui repoussoient
5526
Du sein la jumelle pomme,
5527
Et ses yeux qui languissoient
5528
Dans la paresse du somme,
5529
Les amours qui esventoient
5530
La sommeillante poitrine,
5531
De plus en plus augmentoient
5532
Les graces de Catherine.
5533
Jupiter la vit des cieux
5534
(Mais est-il rien qu’il ne voye ?)
5535
Puis d’un soin ambicieux
5536
Souhaita si douce proye :
5537
Car Amour qui s’escouloit
5538
Doucement en ses mouëlles,
5539
Ses oz cogneuz luy bruloit
5540
De mille flames cruelles.
5541
Adonc luy sentant là haut
5542
Au cœur l’amoureuse playe,
5543
C’est ores (dit-il) qu’il faut
5544
Que pour me guerir j’essaye
5545
D’aller voir celle là bas
5546
Qui tient ma liberté prise :
5547
Mais Junon ne sçaura pas
5548
Pour ce coup mon entreprise.
5549
A grand’ peine avoit-il dit,
5550
Qu’ardant d’approcher s’amie,
5551
De son throne descendit
5552
Pres de la Nymphe endormie :
5553
Et comme un Dieu qui sentoit
5554
D’amour la poignante rage,
5555
A la force s’apprestoit
5556
De ravir son pucellage.
5557
Mais Arne qui l’entre-vit,
5558
Poussant l’eau de son espaule,
5559
Hors des flots la teste mit
5560
Ceinte de joncs et de saules :
5561
Et destournant ses cheveux
5562
Qui flotoient devant sa bouche,
5563
Defend au Prince amoureux
5564
Qu’à la pucelle il ne touche.
5565
Si tu n’as desir de voir
5566
(Dit le fleuve) ta puissance
5567
Serve dessous le pouvoir
5568
Du fils qui prendroit naissance
5569
De ceste Nymphe et de toy :
5570
Et si tousjours tu veux estre
5571
Des Dieux le pere et le Roy,
5572
Sans attendre un plus grand maistre,
5573
Cesse, cesse de tanter
5574
Faire ceste vierge mere,
5575
Qui doit un jour enfanter
5576
Un fils plus grand que son pere,
5577
Fils qui donnera ses lois
5578
Soit en paix, ou soit en guerre,
5579
Aux tourbes des autres Rois
5580
Qui sous luy tiendront la terre.
5581
Un Prince en Gaule est nourry,
5582
Né de semence royale,
5583
Qui doit estre son mary,
5584
Elle sa femme loyale :
5585
D’elle et de luy sortira
5586
Ce fils heritier de France,
5587
Qui ciel et terre emplira
5588
Des prouësses de sa lance.
5589
Les Parques au front ridé,
5590
D’Erebe et de la Nuict nées,
5591
Ont main à main devidé
5592
L’arrest de ces destinées.
5593
A tant le fleuve plongea
5594
Au plus creux de l’eau sa teste,
5595
Et l’amoureux deslogea
5596
Fraudé de sa douce queste.
5597
Apres le terme parfait
5598
Predit par la voix divine,
5599
Le mariage fut fait
5600
De ceste Nymphe divine :
5601
Sept ans peurent s’absenter
5602
Ains qu’elle fust accouchée
5603
Du fils, dont je vais chanter
5604
La louange non touchée.
5605
Escoute un peu fils aisné,
5606
Honneur de France et d’Itale,
5607
Le bien qui t’est destiné
5608
Par ordonnance fatale.
5609
Quand ja ton pere sera
5610
Las de mener les gendarmes,
5611
Et que vieillard cessera
5612
D’effroyer le monde en armes :
5613
Adonc vaillant tu tiendras
5614
Sous luy d’Europe la bride,
5615
Et sous luy tu serviras
5616
A ses gendarmes de guide,
5617
Et ensemble fort et fin
5618
En mainte ruse guerriere,
5619
Humble, tu mettras à fin
5620
Les mandemens de ton pere.
5621
Et s’il reste quelque Roy
5622
Qu’il n’ait eu loisir de prendre,
5623
Fait esclave dessous toy
5624
François tu le feras rendre :
5625
Tu penseras en ton cœur
5626
D’acquerir l’Europe encore,
5627
Et de te faire veinqueur
5628
Des Gades jusqu’au Bosphore.
5629
Ces grans peuples reculez
5630
A l’escart de nostre monde,
5631
Des flots de Thetis salez
5632
Couronnez tout à la ronde,
5633
Et ceux qu’on voit habiter
5634
Les Orcades Escossoises,
5635
N’auront cœur de resister
5636
Contre tes armes Françoises.
5637
Les grands cloistres Pyrenez
5638
Desvoyez en mil’ entorses,
5639
De tes soudars obstinez
5640
Ne pourront tromper les forces,
5641
Ny les grand’s citez ton feu,
5642
Que toy pillant les campagnes
5643
En armes, tu ne sois veu
5644
Le Monarque des Espagnes.
5645
Ny les Alpes au grand front,
5646
Ny l’Apennin qui divise
5647
L’Italie, ne pourront
5648
Retarder ton entreprise
5649
Lors, que trainant avec toy
5650
Tant de legions fidelles,
5651
Tu ne te couronnes Roy
5652
Des Itales maternelles.
5653
De là tirant plus avant
5654
Vers l’Allemagne terrible,
5655
De la part où plus le vent
5656
D’Aquilon se monstre horrible,
5657
Tu donteras les Gelons,
5658
Et ceste froide partie
5659
Que possedent les Polons,
5660
Les Goths, et ceux de Scythie.
5661
Poussant outre tu prendras
5662
La Thrace, et par ta prouësse
5663
Tes bornes tu planteras
5664
Jusqu’au destroit de la Grece :
5665
Puis en France retourné,
5666
Dedans Pâris ta grand’ville
5667
Tu triompheras, orné
5668
De tant de proye servile.
5669
Ton pere desja chenu
5670
D’avoir trop mis la cuirace,
5671
D’un grand aise detenu
5672
Fera rejeunir sa face,
5673
Et dedans son throne assis
5674
Sentira mille liesses
5675
D’estre pere d’un tel fils
5676
Heritier de ses prouësses.
5677
Ainsi qu’à Rome Cesar
5678
Triomphant d’une victoire,
5679
Haut t’assoiras dans un char
5680
Dessus un siege d’yvoire :
5681
Deux coursiers blancs haniront
5682
D’une longue voix aigue,
5683
Qui ton beau char traineront
5684
En triomphe par la rue.
5685
Tes cheveux seront liez
5686
De Palme torse en couronne,
5687
Et bas seront sous tes piez
5688
Les ferremens de Bellonne :
5689
Le Ciel qui s’esbahira
5690
Du bon-heur de tant de choses,
5691
Prodigue te remplira
5692
Le sein de liz et de roses.
5693
Là francs de peur tes soudars
5694
Marchans au son des trompettes,
5695
Te ru’ront de toutes pars
5696
Mille joyeuses sornettes,
5697
Et parez de Lauriers verts
5698
Diront aux tourbes pressées
5699
Les maux qu’ils auront soufferts
5700
En tant de guerres passées.
5701
Tout le peuple Iô cri’ra,
5702
Rien qu’Iô par l’assemblée
5703
Le peuple ne re-dira
5704
D’une joye redoublée :
5705
Le menestrier resonnant,
5706
Des chantres la douce presse
5707
Autres mots n’iront sonnant
5708
Que l’Iô plein d’allegresse.
5709
En ordre les Rois veincus
5710
Iront en diverse mine,
5711
Trainez dessus leurs escus
5712
Devant ta pompe divine :
5713
Les uns auront les yeux bas,
5714
Les autres levans les faces,
5715
A leur mal ne songeant pas,
5716
Remascheront des menaces.
5717
Les uns au col secou’ront
5718
Les liens d’une chaisne orde,
5719
Les autres les bras auront
5720
Serrez au doz d’une corde :
5721
Aux autres selon les faits
5722
De leurs fautes desloyales,
5723
Divers torments seront faits
5724
A leurs miseres Royales.
5725
Là seront peints les chasteaux,
5726
Les ports et les villes prises,
5727
Les grands forests et les eaux,
5728
Et les montagnes conquises :
5729
Le vieil Apennin sera
5730
Portrait d’une face morne,
5731
Le Rhin veincu cachera
5732
Entre les roseaux sa corne.
5733
Devant ton char bien-tournant
5734
Marchera la Renommée,
5735
Qui ton bruit ira cornant
5736
De sa trompette animée :
5737
Et moy qui me planteray
5738
Devant ses pieds pour escorte,
5739
Comme elle je chanteray
5740
Ta louange en telle sorte :
5741
Prince bien-aimé des Dieux,
5742
Antique race de Troye,
5743
Sous qui la faveur des cieux
5744
Toute Europe a mise en proye,
5745
Triomphe, et voy ta cité
5746
Qui devotieuse appreste
5747
A ta jeune Deité
5748
Une solennelle feste.
5749
Bien que tes freres et toy
5750
La terre ayez departie,
5751
Et qu’aisné tu ne sois Roy
5752
Que de la moindre partie :
5753
Le ciel pourtant a voulu
5754
Que sur toutes tu la prinsses,
5755
Et la prenant t’a esleu
5756
Le Seigneur des autres Princes.
5757
Ils ont choisi pour leurs pars,
5758
L’un les parfums d’Arabie,
5759
L’autre les sablons espars
5760
De la bouillante Lybie :
5761
Mais tu as Roy plus heureux
5762
Choisi les terres fertiles,
5763
Pleines d’hommes valeureux,
5764
Pleines de ports et de villes.
5765
Celuy qui peut raconter
5766
Tes victoires bien-heureuses,
5767
Celuy peut les flots conter
5768
De noz rives escumeuses :
5769
Car bien peu, bien peu s’en faut
5770
Que ta majesté Royale
5771
Du Jupiter de là haut
5772
L’autre majesté n’egale.
5773
Jamais à chanter ton los
5774
Je n’auray la bouche close,
5775
Fussay-je là bas enclos
5776
Aux lieux où la mort repose :
5777
Tousjours je diray ton nom,
5778
Et mon ame vagabonde
5779
Rien ne chantera sinon
5780
Tes louanges par le monde.
5781
Ainsi diray-je, et ta main
5782
Jusqu’au Palais honorable
5783
Conduira tousjours le frain
5784
De ton haut char venerable :
5785
Là t’assoyant au milieu
5786
Sur des marches eslevées,
5787
Tu rendras graces à Dieu
5788
Pour tes guerres achevées.
5789
Puis ayant de toutes pars
5790
Fermé de cent chaisnes fortes
5791
De l’ouvert temple de Mars
5792
L’horrible acier de cent portes,
5793
Tu feras egal aux Dieux
5794
Ton regne, et par ta contrée
5795
Fleurir la Paix, et des cieux
5796
Revenir la belle Astrée.
ODE IIII. A LA ROYNE D’ESCOSSE, pour lors Royne de France.
5797
O belle et plus que belle et agreable Aurore,
5798
Qui avez delaissé vostre terre Escossoise
5799
Pour venir habiter la region Françoise,
5800
Qui de vostre clarté maintenant se decore :
5801
Si j’ay eu cest honneur d’avoir quitté la France
5802
Voguant dessus la mer pour suivre vostre pere :
5803
Si loin de mon pays, de freres et de mere,
5804
J’ay dans le vostre usé trois ans de mon enfance :
5805
Prenez ces vers en gré, Royne, que je vous donne
5806
Pour fuyr d’un ingrat la miserable vice,
5807
D’autant que je suis nay pour faire humble service
5808
A vous, à vostre race, et à vostre couronne.
ODE V. AU ROY, pour lors nommé Monseigneur le Duc d’Orléans.
5809
Prince, tu portes le nom
5810
De renom
5811
Du Prince qui fut mon maistre,
5812
De Charles, en qui les Dieux
5813
Tout leur mieux
5814
Pour chef-d’œuvre firent naistre.
5815
Naguiere il fut comme toy
5816
Fils de Roy,
5817
Ton grand-pere fut son pere,
5818
Et Henry le treschretien
5819
Pere tien
5820
L’avoit eu pour second frere.
5821
A peine un poil blondelet,
5822
Nouvelet,
5823
Autour de sa bouche tendre
5824
A se frizer commençoit,
5825
Qu’il pensoit
5826
De Cesar estre le gendre.
5827
Ja brave, se promettoit
5828
Qu’il estoit
5829
Duc des Lombardes campagnes.
5830
Et qu’il verroit quelquefois
5831
Ses fils Rois
5832
De l’Itale et des Espagnes.
5833
Mais la mort qui le tua,
5834
Luy mua
5835
Son espouse en une pierre,
5836
Et pour tout l’heur qu’il conceut,
5837
Ne receut
5838
Qu’à peine six pieds de terre.
5839
Comme on voit au poinct du jour
5840
Tout autour
5841
Rougir la rose espanie,
5842
Et puis on la voit au soir
5843
Se dechoir
5844
A terre toute fanie :
5845
Ou comme un liz trop lavé,
5846
Agravé
5847
D’une pluyeuse tempeste,
5848
Ou trop fort du chaut atteint
5849
Perdre teint,
5850
Et languir à basse teste :
5851
Ainsi ton Oncle en naissant
5852
Perissant
5853
Fut veu presque en mesme espace,
5854
Et comme fleur du Printemps,
5855
En un temps
5856
Perdit la vie et la grace.
5857
Si pour estre nay d’ayeux
5858
Demy-Dieux,
5859
Si pour estre fort et juste,
5860
Les Princes ne mouroient pas,
5861
Le trespas
5862
Devoit espargner Auguste.
5863
Jupiter et ce Romain
5864
De leur main
5865
Departirent tout le monde :
5866
A l’un en part le ciel vint,
5867
L’autre print
5868
Pour sa part la terre et l’onde.
5869
Si ne veinquit-il l’effort
5870
De la mort,
5871
Par qui tous veincus nous sommes :
5872
Car aussi bien elle prend
5873
Le plus grand
5874
Que le plus petit des hommes.
5875
» La mort frappant de son dard
5876
» N’a esgard
5877
» A la majesté Royale,
5878
» Les Empereurs aux bouviers,
5879
» Aux leviers
5880
» Les grands Sceptres elle egale.
5881
Et le Nocher importun
5882
Un chacun
5883
Presse en sa nacelle courbe,
5884
Et sans honneur à la fois
5885
Met les Rois
5886
Pesle-mesle avec la tourbe.
5887
Mais or’ je reviens à toy
5888
Fils de Roy,
5889
Petit neveu de mon maistre,
5890
De Charles, en qui les Dieux
5891
Tout leur mieux
5892
Pour chef-d’œuvre firent naistre.
5893
Comme un bel Astre luisant
5894
Conduisant
5895
Au ciel sa voye cognue,
5896
Se cache sous l’Ocean
5897
Demy an
5898
Avec Thetis la chenue :
5899
Puis ayant lavé son chef
5900
Derechef
5901
Remonstre sa face claire,
5902
Et plus beau qu’au paravant
5903
S’eslevant
5904
Sur nostre orizon esclaire :
5905
Ainsi ton oncle en mourant,
5906
Demourant
5907
Sous la terre quelque année,
5908
Derechef est retourné
5909
Dans toy, né
5910
Sous meilleure destinée.
5911
Il s’est voilé de ton corps,
5912
Saillant hors
5913
De la fosse tenebreuse,
5914
Pour vivre en toy doublement,
5915
Longuement,
5916
D’une vie plus heureuse.
5917
Car le destin qui tout peut,
5918
Ne te veut
5919
Comme à luy trancher la vie,
5920
Ains que voir par tes vertus
5921
Abatus
5922
Sous toy les Rois de l’Asie.
5923
Dieu qui voit tout de là-haut
5924
Ce qu’il faut
5925
Aux personnes journalieres,
5926
A party ce monde espars
5927
En trois pars,
5928
Pour toy seul et pour tes freres.
5929
Ton premier aisné François
5930
Sous ses lois
5931
Regira l’Europe sienne :
5932
D’Afriq’ sera couronné
5933
Ton puisné,
5934
Toy de la terre Asienne.
5935
Car quand l’âge homme parfait
5936
T’aura fait,
5937
(Comme Jason fist en Grece)
5938
Tu tri’ras les plus vaillans
5939
Bataillans
5940
De la Françoise jeunesse :
5941
Puis mettant la voile au vent,
5942
Ensuivant
5943
De Brenne l’antique trace,
5944
Tu iras (couvrant les eaux
5945
De vaisseaux)
5946
En l’Asie prendre place.
5947
Là dés le premier abort
5948
Sur le port
5949
A cent Rois tu feras teste.
5950
Et captifs dessous tes bras,
5951
Tu prendras
5952
Leurs terres pour ta conqueste.
5953
Ceux qui sont sous le resveil
5954
Du Soleil,
5955
Ceux qui habitent Nyphate,
5956
Ceux qui vont d’un bœuf suant
5957
Remuant
5958
Les gras rivages d’Euphrate :
5959
Ceux qui boivent dans le sein
5960
Du Jourdain
5961
De l’eau tant de fois courbée,
5962
Et tout ce peuple odorant
5963
Demeurant
5964
Aux sablons de la Sabée :
5965
Ceux qui ont en bataillant
5966
L’arc vaillant,
5967
Quand ils sont tournez derriere,
5968
Et ceux qui toutes saisons
5969
Leurs maisons
5970
Roulent sur une riviere :
5971
Ceux qui d’un acier mordant
5972
Vont tondant
5973
Du Gange les doux rivages,
5974
Et ceux qui hantent aupres
5975
Les forests
5976
Des vieux Arcades sauvages :
5977
Ceux qui vont en labourant
5978
Déterrant
5979
Tant d’oz és champs de Sygée,
5980
Et ceux qui plantez se sont
5981
Sur le front
5982
D’Hellesponte et de l’Egée :
5983
De ces peuples, bien que forts,
5984
Tes efforts
5985
Rendront la force perie,
5986
Et veincus t’obeyront,
5987
Et seront
5988
Vassaux de ta Seigneurie.
5989
A ce grand Prince Thebain
5990
(Dont la main
5991
Print les Indes admirables)
5992
Egal Roy tu te feras,
5993
Tu auras
5994
Sans plus les mœurs dissemblables.
5995
Car si tost qu’il les desfit,
5996
Il leur fit
5997
Sentir sa vineuse rage,
5998
Et de ses cris Orgyeux,
5999
Furieux,
6000
Leur tempesta le courage.
6001
De peaux il les entourna,
6002
Il orna
6003
De pampre leur folle teste,
6004
Et trepignant au milieu,
6005
Ce fol Dieu
6006
Forcenoit apres sa feste.
6007
Mais toy Prince mieux instruit
6008
En qui luit
6009
Des vertus l’antique reste,
6010
Chrestien, leur feras sçavoir
6011
Le devoir
6012
D’une autre loy plus celeste.
6013
Brisant les Idoles feints
6014
De tes mains,
6015
De leurs Dieux tu seras maistre,
6016
Et ruant leurs temples bas,
6017
Tu feras
6018
La loy de JESUS renaistre.
6019
Puis estant de tout costé
6020
Redouté
6021
Pour ta fortune prospere,
6022
Iras au bout du Levant
6023
Eslevant
6024
Cent Colosses à ton pere.
ODE VI. A MONSEIGNEUR LE DUC D’ALENÇON, pour lors nommé Monseigneur le Duc d’Angoulesme.
6025
Tant seulement pour ceste fois
6026
Polymnie ma douce Muse,
6027
Ce dernier labeur de mes dois
6028
Ta lyre d’or ne me refuse.
6029
Il me souvient bien que tes mains
6030
Jeune garson me couronnerent,
6031
Quand j’euz masché les Lauriers saints
6032
Que tes compagnes me donnerent,
6033
Alors qu’amoureux de tes yeux,
6034
Tu me donnas ta douce lyre
6035
Pour y chanter jusques aux cieux
6036
D’Amour le bien et le martyre.
6037
Mais or’ par le commandement
6038
Du Roy, ta lyre j’abandonne,
6039
Pour entonner plus hautement
6040
La grand’ trompette de Bellonne.
6041
Toutefois ains que de tenter
6042
L’instrument de telle guerriere,
6043
Fay qu’encor’ je puisse chanter
6044
Pour Adieu ceste Ode derniere :
6045
Et que j’aille en tes bois penser
6046
Aux honneurs du fils de mon maistre,
6047
Pour ses louanges commencer
6048
Dés le premier jour de son estre.
6049
La nuict que ce Prince nouveau
6050
De noz Dieux augmenta la trope,
6051
On vit autour de son berceau
6052
Se battre l’Afrique et l’Europe.
6053
L’Afrique avoit le poil retors
6054
A la Moresque crespelée,
6055
Les lévres grosses aux deux bords,
6056
Les yeux noirs, la face halée.
6057
Son habit sembloit s’allonger
6058
Depuis les Colonnes d’Espaigne
6059
Jusqu’au bord du fleuve estranger
6060
Qui de ses eaux l’Egypte baigne.
6061
En son habit estoient gravez
6062
Maint serpent, maint lion sauvage,
6063
Maint trac de sablons eslevez
6064
Autour de son bouillant rivage.
6065
L’Europe avoit les cheveux blonds,
6066
Son teint sembloit aux fleurs décloses,
6067
Les yeux verds, et deux vermeillons
6068
Couronnoient ses lévres de roses.
6069
Sur sa robe furent portrais
6070
Maints ports, maints fleuves, maintes isles,
6071
Et de ses plis sourdoient espais
6072
Les murs d’un milion de villes.
6073
De tels vestemens triomphans
6074
Ces terres furent accoustrées,
6075
La nuict qu’elles tiroient l’enfant
6076
Par force devers leurs contrées.
6077
L’Europe le vouloit avoir,
6078
Disant qu’il estoit nay chez elle,
6079
Et que sien estoit par devoir
6080
Comme à sa mere naturelle.
6081
L’Afrique en courroux respondoit
6082
Qu’il estoit sien par destinée,
6083
Et que du ciel ell’ l’attendoit
6084
Pour son Prince dés mainte année.
6085
Ainsi l’une à soy l’attiroit
6086
Sur le berceau demy-couchée,
6087
Et l’autre apres le retiroit
6088
Contre sa compagne faschée.
6089
Mais la pauvre Europe à la fin
6090
Baissant le front melancolique,
6091
Par force fist voye au destin,
6092
Et quitta l’enfant à l’Afrique.
6093
L’Afrique adonc luy presenta
6094
Le laict de sa douce tetine,
6095
Et pleine d’Apollon, chanta
6096
Sur luy ceste chanson divine :
6097
Enfant heureusement bien né
6098
(Race du Jupiter de France)
6099
En qui tout le Ciel a donné
6100
Toutes vertus en abondance,
6101
Crois, crois, et d’une majesté
6102
Monstre toy le fils de ton pere,
6103
Et porte au front la chasteté
6104
Qui reluit au front de ta mere.
6105
Comme un pin planté sur les eaux
6106
Bien nourry de l’humeur prochaine,
6107
Croist par-sus tous les arbrisseaux,
6108
Et se fait l’honneur de la plaine :
6109
Ainsi, ô Prince, tu croistras
6110
Entre les Princes de l’Europe,
6111
Et plus vaillant apparoistras
6112
L’ornement Royal de leur trope.
6113
Si tost que l’âge produisant
6114
Les fleurs de la jeunesse tendre,
6115
T’aura fait l’esprit suffisant
6116
Pour les douces lettres apprendre :
6117
Les trois Graces te meneront
6118
Au bal des Muses Pegasides,
6119
Et toute nuict t’abreuveront
6120
De leurs ondes Aganipides.
6121
Pour toy les ruisseaux Pimpleans
6122
Seront ouverts, et les bocages
6123
De Pinde, et les monts Cirrheans
6124
Effroyables d’antres sauvages.
6125
Mais quand l’ardeur t’eschaufera
6126
Le sang bouillant dans les entrailles,
6127
Et que la gloire te fera
6128
Concevoir le soin des batailles :
6129
Nul plus que toy sera sçavant
6130
A tourner les bandes en fuite,
6131
Et nul soldat courra devant
6132
Les pas ailez de ta poursuite :
6133
Soit que de pres il voye au poing
6134
Ta large espée foudroyante,
6135
Ou soit qu’il advise de loing
6136
Les plis de ta pique ondoyante :
6137
Soit qu’il se vante d’opposer
6138
Contre ta lance sa cuirasse,
6139
Ou soit qu’il se fie d’oser
6140
Attendre les coups de ta masse.
6141
Lors toy sus un cheval monté
6142
Regissant son esprit farouche,
6143
Prou-fendras de chaque costé
6144
Le plus espais de l’escarmouche :
6145
Soit que tu le pousses au cours
6146
Laschant la resne vagabonde,
6147
Ou soit qu’en l’air de mille tours
6148
Tu le tournes à bride ronde.
6149
Ainsi porté par le milieu
6150
Des bandes d’horreur les plus pleines,
6151
Resembleras à quelque Dieu
6152
Qui prend soin des guerres humaines :
6153
Et mariant à tes beaux faits
6154
Fortune, et Vertu ta compagne,
6155
Veinqueur, en-joncheras espais
6156
De corps morts toute la campagne.
6157
Comme on voit l’orgueil d’un torrent
6158
Bouillonnant d’une trace neuve
6159
Parmy les plaines, en courant
6160
Renverser tout le bois qu’il treuve :
6161
Ainsi ta main renversera
6162
Sur la terre de sang trempée,
6163
Tout l’effort qui s’opposera
6164
Devant le fil de ton espée.
6165
Le faucheur à grand tour de bras
6166
Du matin jusqu’à la serée,
6167
De rang ne fait tomber à bas
6168
Tant d’herbes cheutes sur la prée :
6169
Ne le sieur ne va taillant
6170
Tant de moissons, lors que nous sommes
6171
En Esté, que toy bataillant
6172
Tailleras de chevaux et d’hommes.
6173
Accablez sous tes coups tranchans
6174
Par morceaux seront en carnage
6175
Ceux d’Erébe, et tous ceux des champs
6176
Des Nomades, et de Carthage :
6177
Et ceux qui ne coupent le fruit
6178
Des vignes meures devenues,
6179
Et qui jamais n’oyent le bruit
6180
Des beufs qui trainent les charues :
6181
Et ceux qui gardent le verger
6182
Des Hesperides despouillées,
6183
Et ceux qui du sang estranger
6184
Habitent mes rives souillées :
6185
Ceux qui tiennent le mont Atlas,
6186
Et ma plaine Maurusienne,
6187
Et mon lac qui nomma Pallas
6188
De son onde Tritonienne :
6189
Et ce peuple Thebain venu
6190
Aux Amycleannes Cyrenes,
6191
Et ceux où le belier cornu
6192
Prophetise sur mes arenes.
6193
Bref, tous mes habitans seront
6194
Veincus ou morts dessous ta destre,
6195
Et tremblans te confesseront
6196
A coups de masse pour leur maistre.
6197
BATTUS, qui tant de mers passa
6198
Quand sa voix luy fut racoustrée,
6199
Ne me pleut tant, lors qu’il laissa
6200
Pour moy sa native contrée :
6201
Ny Hannibal, de qui la main
6202
Esbranlant ses haches guerrieres,
6203
En-joncha du peuple Romain
6204
Tant de champs et tant de rivieres :
6205
Ne me fut point si cher que toy,
6206
(Bien qu’il fut mon fils de naissance)
6207
Que toy adopté pour mon Roy
6208
Du Ciel, par fatale ordonnance.
6209
Ainsi disant, elle ferma
6210
La parole aux futures choses,
6211
Et de-çà et de-là sema
6212
Sur le berceau dix mille roses.
6213
Puis comme une voix qui se pleint,
6214
Au soir dedans un antre ouye,
6215
Ou de nuict comme un songe feint,
6216
Parmy l’air s’est esvanouye.
ODE VII. A Mes Dames, desquelles l’une fut Madame la Duchesse de Lorraine, l’autre fut Royne d’Espagne, l’autre est la Royne de Navarre.
6217
Ma nourrice Calliope,
6218
Qui du luth Musicien
6219
Dessus la jumelle crope
6220
D’Helicon, guides la trope
6221
Du saint chœur Parnassien :
6222
Et vous ses Sœurs qui recrues
6223
D’avoir trop mené le bal,
6224
Toute nuict vous baignez nues
6225
Dessous les rives herbues
6226
De la fontaine au cheval :
6227
Puis tressans dans quelque prée
6228
Voz cheveux delicieux,
6229
Chantez d’une voix sacrée
6230
Une chanson qui recrée
6231
Et les hommes et les Dieux :
6232
Laissez voz antres sauvages,
6233
(Doux sejour de voz esbas)
6234
Voz forests, et voz rivages,
6235
Voz roches, et voz bocages,
6236
Et venez suivre mes pas.
6237
Vous sçavez pucelles cheres,
6238
Que libre onques je n’appris
6239
De vous faire mercenaires,
6240
Ny chetives prisonnieres,
6241
Vous vendant pour quelque pris :
6242
Mais sans estre marchandées,
6243
Vous sçavez que librement
6244
Je vous ay tousjours guidées
6245
Aux maisons recommandées
6246
Pour leurs vertus seulement :
6247
Comme ores Nymphes tresbelles
6248
Je vous meine avecques moy
6249
En ces maisons immortelles,
6250
Pour celebrer trois pucelles
6251
Comme vous, filles de Roy :
6252
Qui dessous leur mere croissent
6253
Ainsi que trois arbrisseaux,
6254
Et ja grandes apparoissent
6255
Comme trois beaux liz qui naissent
6256
A la frescheur des ruisseaux,
6257
Quand quelque future espouse
6258
Aimant leur chef nouvelet
6259
Soir et matin les arrouse,
6260
Et à ses nopces propouse
6261
De s’en faire un chapelet.
6262
Mais de quel vers plein de grace
6263
Vous iray-je decorant ?
6264
Chanteray-je vostre race,
6265
Ou l’honneur de vostre face
6266
D’un teint brun se colorant ?
6267
Divin est vostre lignage,
6268
Et le brun que vous voyez
6269
Rougir en vostre visage,
6270
En rien ne vous endommage
6271
Que tresbelles ne soyez.
6272
Les Charites sont brunettes,
6273
Bruns les Muses ont les yeux,
6274
Toutefois belles et nettes
6275
Reluisent comme planettes
6276
Parmy la troupe des Dieux.
6277
Mais que sert d’estre les filles
6278
D’un grand Roy, si vous tenez
6279
Les Muses comme inutiles,
6280
Et leurs sciences gentiles
6281
Dés le berceau n’apprenez ?
6282
Ne craignez pour mieux revivre,
6283
D’assembler d’egal compas
6284
Les aiguilles, et le livre,
6285
Et de doublement ensuivre
6286
Les deux mestiers de Pallas.
6287
» Peu de temps la beauté dure,
6288
» Et le sang qui des Rois sort,
6289
» Si de l’esprit on n’a cure :
6290
» Autant vaut quelque peinture
6291
» Qui n’est vive qu’en son mort.
6292
» Ces richesses orgueilleuses,
6293
» Ces gros diamans luisans,
6294
» Ces robes voluptueuses,
6295
» Ces dorures somptueuses
6296
» Periront avec les ans.
6297
» Mais le sçavoir de la Muse
6298
» Plus que la richesse est fort :
6299
» Car jamais rouillé ne s’use,
6300
» Et maugré les ans refuse
6301
» De donner place à la mort.
6302
Si tost que serez apprises
6303
A la danse des neuf Sœurs,
6304
Et que vous aurez comprises
6305
Les doctrines plus exquises
6306
A former voz jeunes mœurs :
6307
Tout aussi tost la Déesse
6308
Qui trompette les renoms,
6309
De sa bouche parleresse
6310
Par tout espandra sans cesse
6311
Les louanges de voz noms.
6312
Lors s’un Roy pour sa defence
6313
A voz freres repoussez
6314
De sa terre avec sa lance :
6315
Refroidissant la vaillance
6316
De ses peuples courroussez,
6317
Au bruit de la renommée
6318
Espris de vostre sçavoir
6319
Aura son ame enflamée,
6320
Et en quittant son armée,
6321
Pour mary vous viendra voir.
6322
Voyla comment en deux sortes
6323
Tous Rois seront combatus,
6324
Soit qu’ils sentent les mains fortes
6325
De noz Françoises cohortes,
6326
Soit qu’ils aiment voz vertus.
6327
Là donq Princesses divines,
6328
Race ancienne des Dieux,
6329
Armez voz tendres poitrines
6330
De vertus et de doctrines :
6331
C’est le vray chemin des cieux.
6332
Par ce chemin Polyxene
6333
Les ans et la tumbe a fuy :
6334
Par ce chemin la Romaine
6335
De chasteté toute pleine
6336
Vit encores aujourd’huy,
6337
Qui de sa mauvaise espée
6338
Sa vie aux ombres geta,
6339
Et par soymesme frappée,
6340
Ayant la honte trompée,
6341
Un beau renom s’acheta.
ODE VIII. A DIANE DE POITIERS, Duchesse de Valentinois.
6342
Quand je voudrois celebrer ton renom,
6343
Je ne dirois que Diane est ton nom,
6344
Car on feroit sans se travailler guiere
6345
De ton seul nom une Iliade entiere :
6346
Mais recherchant tes honneurs de plus loin,
6347
Je chanterois d’un Pindarique soin
6348
Tes vieux ayeux valeureux en la guerre,
6349
Qui ont porté le Sceptre en mainte terre,
6350
Enfans de Rois, ou de Rois heritiers.
6351
Je chanterois le beau sang de Poitiers
6352
Venu du Ciel, et la race divine
6353
Que Remondin conceut en Meluzine.
6354
Je chanterois comme l’un de leurs fils
6355
Aux bords du Clain dormant, luy fut advis
6356
Que hors de l’eau le petit Dieu de l’onde
6357
Jusques au col tiroit sa teste blonde,
6358
L’admonestant d’aller en Dauphiné :
6359
Et luy disoit, Enfant predestiné
6360
Pour commander à plus haute riviere,
6361
Laisse mes bords, cherche la rive fiere
6362
Du large Rhosne, et poursuy ton destin
6363
Qui conduira ta voye à bonne fin :
6364
Car ja le Ciel pour jamais à ta race
6365
Aux bords du Rhosne a destiné la place.
6366
Il luy conta quels Seigneurs et quels Rois
6367
Naistroient de luy, et en combien d’endrois
6368
Soit d’Italie, ou d’Espagne, ou de France,
6369
Tiendroient le Sceptre en longue obeyssance.
6370
Il luy chanta ses hoirs de point en point,
6371
Ceux qui mourroient, ceux qui ne mourroient point
6372
Ains que regner, et combien de Princesses
6373
Viendroient de luy, de Ducs et de Duchesses.
6374
Mais par-sur tous, ce fleuve luy chantoit
6375
D’une Diane, et jurant, promettoit
6376
Qu’ell’ passeroit en chasteté Lucrece,
6377
Et en beauté ceste Helene de Grece :
6378
Qu’elle prendroit d’un seul trait de ses yeux
6379
Les cœurs ravis des hommes et des Dieux,
6380
Et qu’à jamais ses fameuses louanges
6381
Iroient volant par les terres estranges.
6382
Disant ainsi le fleuve devalla
6383
Son chef dans l’eau, et l’enfant s’en-alla
6384
Tout bouillonnant d’affection nouvelle
6385
D’estre l’ayeul d’une race si belle.
6386
Je chanterois encores ta bonté,
6387
Ton port divin, ta grace, et ta beauté :
6388
Comme tousjours ta bien-heureuse vie
6389
A repoussé par sa vertu l’envie.
6390
Je chanterois vers l’Eglise ta foy,
6391
Comme tu es la parente du Roy
6392
Qui te cherit comme une Dame sage,
6393
De bon conseil, et de gentil courage,
6394
Grave, benigne, aimant les bons espris,
6395
Et ne mettant les Muses à mespris.
6396
Je chanterois d’Annet les edifices,
6397
Termes, piliers, chapiteaux, frontispices,
6398
Voutes, lambris, canelures, et non
6399
Comme plusieurs, les fables de ton nom :
6400
Et te louant, je chanterois peut estre
6401
Si hautement, que ce grand Roy mon maistre
6402
En ta faveur auroit l’ouvrage à gré
6403
Qu’en vœu j’aurois à tes pieds consacré.
ODE IX. A PHOEBUS, luy vouant ses cheveux.
6404
Dieu perruquier (qui autrefois
6405
Bany du ciel, parmy les bois,
6406
D’Admete gardas les toreaux,
6407
Fait compagnon des pastoureaux)
6408
Mes cheveux j’offre à tes autels :
6409
Et bien qu’ils ne soient immortels,
6410
Ils te seront doux et plaisans,
6411
Pour estre la fleur de mes ans.
6412
Mainte fille par amitié
6413
En a souhaité la moitié
6414
Pour s’en tifer : mais je ne veux
6415
O Phœbus Roy des beaux cheveux,
6416
Rien de ma part te presenter
6417
Dont quelqu’un se puisse vanter :
6418
Car c’est toy qui n’as desdaigné
6419
De m’avoir seul accompagné,
6420
Quand premier je m’yvray de l’eau
6421
Qui court sur le double coupeau.
6422
A mon resveil il me sembla
6423
Qu’un chœur de vierges s’assembla,
6424
Et que Calliope aux beaux yeux,
6425
La Muse qui chante le mieux,
6426
Pour present son luth me donna,
6427
Qui depuis en France sonna
6428
Or’ bien, or’ mal en divers sons,
6429
Bonnes et mauvaises chansons.
ODE X. A MADELEINE.
6430
Les fictions, dont tu decores
6431
L’ouvrage que tu vas peignant,
6432
D’Hyacinth’, d’Europe, et encores
6433
De Narcisse se complaignant
6434
De son ombre le desdaignant,
6435
Ne sont pas dignes de la peine,
6436
Qu’en vain tu donnes à tes doits :
6437
Car plustost soit d’or, soit de laine,
6438
Ta toile peindre toute pleine
6439
De ton tourment propre tu dois.
6440
Quand je te voy, et voy encore
6441
Ce vieil mary que tu ne veux,
6442
Je voy Tithone, et voy l’Aurore,
6443
Luy dormir, elle ses cheveux
6444
Refrisoter de mille neuds
6445
Pour aller chercher son Cephale :
6446
Et quoy qu’il soit alangoré
6447
De voir sa femme morte et palle,
6448
Si suit-il celle qui égalle
6449
Les roses d’un front coloré.
6450
Parmy les bois errent ensemble
6451
Se soulant de plaisir, mais lâs !
6452
Jamais le jeune amour n’assemble
6453
Un vieillard de l’amour si las
6454
A un printemps tel que tu l’as.
ODE XI. A LA FONTAINE BELLERIE.
6455
Escoute un peu Fontaine vive,
6456
En qui j’ay rebeu si souvent
6457
Couché tout plat desur ta rive
6458
Oisif à la fraischeur du vent :
6459
Quand l’Esté mesnager moissonne
6460
Le sein de Cerés dévestu,
6461
Et l’aire par compas resonne
6462
Gemissant sous le bled batu :
6463
Ainsi tousjours puisses-tu estre
6464
En devote religion
6465
Au beuf, et au bouvier champestre
6466
De ta voisine region :
6467
Ainsi tousjours la Lune claire
6468
Voye à mi-nuict au fond d’un val
6469
Les Nymphes pres de ton repaire
6470
A mille bonds mener le bal,
6471
Comme je desire Fonteine,
6472
De plus ne songer boire en toy
6473
L’Esté, lors que la fiévre ameine
6474
La mort despite contre moy.
ODE XII. A DENYS LAMBIN, Lecteur du Roy.
6475
Que les formes de toutes choses
6476
Soient, comme dit Platon, encloses
6477
En nostre ame, et que sçavoir
6478
N’est sinon se ramentevoir,
6479
Je ne le croy, bien que sa gloire
6480
Me persuade de le croire :
6481
Car veritablement depuis
6482
Que studieux du Grec je suis,
6483
Homere devenu je fusse,
6484
Si souvenir ici me pusse
6485
D’avoir ses beaux vers entendu
6486
Ains que mon esprit descendu
6487
Et mon corps fussent joints ensemble.
6488
Mais c’est abus, l’esprit resemble
6489
Au tableau tout neuf, où nul trait
6490
N’est par le peintre encor portrait,
6491
Et qui retient ce qu’il y note,
6492
Lambin, qui sur Gange, d’Eurote
6493
Par le doux miel de tes douceurs
6494
As ramené les saintes Sœurs.
ODE XIII. EPIPALINODIE.
6495
O Terre, ô mer, ô ciel espars,
6496
Je suis en feu de toutes pars :
6497
Dedans et dehors mes entrailles
6498
Une chaleur le cœur me point
6499
Plus fort qu’un mareschal ne joint
6500
Le fer tout rouge en ses tenailles.
6501
La chemise qui escorcha
6502
Hercul’ si tost qu’il la toucha,
6503
N’egale point la flame mienne,
6504
Ne tout le feu que rote en-haut
6505
Bouillonnante en soy d’un grand chaut
6506
La fornaise Sicilienne.
6507
Le jour, les soucis presidans
6508
Condamnent ma coupe au-dedans,
6509
Et la genne apres on me donne :
6510
La peur sans intermission,
6511
Sergent’ de leur commission
6512
Me poinct, me pique, et m’eguillonne.
6513
La nuict les fantaumes volans
6514
Claquetans leurs becs violans,
6515
En siflant mon ame espouvantent,
6516
Et les Furies qui ont soing
6517
Venger le mal, tiennent au poing
6518
Les verges dont ell’ me tourmentent.
6519
Il me semble que je te voy
6520
Murmurer des charmes sur moy,
6521
Tant que d’effroy le poil me dresse :
6522
Puis mon chef tu vas relavant
6523
D’une eau puisée bien avant
6524
Dedans les ondes de tristesse.
6525
Que veux-tu plus, dy, que veux-tu ?
6526
Ne m’as-tu pas assez batu ?
6527
Veux-tu qu’en cest âge je meure ?
6528
Me veux-tu brusler, foudroyer,
6529
Et tellement me poudroyer
6530
Qu’un seul osset ne me demeure :
6531
Je suis appresté, si tu veux,
6532
De te sacrifier cent beufs
6533
Afin de desenfler ton ire,
6534
Ou si tu veux, avec les Dieux,
6535
Je t’envoyray là haut aux cieux
6536
Par le son menteur de ma lyre.
6537
Les freres d’Helene faschez
6538
Pour les Iambes deslachez
6539
Contre leur sœur par Stesichore,
6540
A la fin luy ont pardonné,
6541
Et pleins de pitié redonné
6542
L’usage de la veuë encore.
6543
Tu peux helàs (Denyse) aussi
6544
Rompre la teste à mon souci,
6545
Te flechissant par ma priere :
6546
Rechante tes vers, et les traits
6547
De ma face en cire portraits
6548
Jette au vent trois fois par derriere.
6549
L’ardeur du courroux que l’on sent
6550
Au premier âge adolescent,
6551
Me fist trop nicement t’escrire :
6552
Maintenant humble et repentant,
6553
D’œil non feint je vay lamentant
6554
La juste fureur de ton ire.
ODE XIIII. DE LA VENUE DE L’ESTÉ.
6555
Desja les grands chaleurs s’esmeuvent,
6556
Et presque les fleuves ne peuvent
6557
Leurs peuples escaillez couvrir :
6558
Ja voit on la plaine alterée
6559
Par la grande torche ætherée
6560
De soif se lascher, et s’ouvrir.
6561
L’estincelante Canicule,
6562
Qui ard, qui cuist, qui boust, qui brule,
6563
L’Esté nous darde de là haut,
6564
Et le Soleil qui se promeine
6565
Par le bras du Cancre, rameine
6566
Ses mois hallez d’un si grand chaut.
6567
Icy la diligente troupe
6568
Des mesnagers, par ordre coupe
6569
Le poil de Cerés jaunissant,
6570
Et là, jusques à la vesprée
6571
Abat les honneurs de la prée,
6572
Des beaux prez l’honneur verdissant.
6573
Ce-pendant leurs femmes sont prestes
6574
D’asseurer au haut de leurs testes
6575
Des plats de bois, et des baris,
6576
Et filant, marchent par la plaine
6577
Pour aller soulager la peine
6578
De leurs laborieux maris.
6579
Si tost ne s’esveille l’Aurore,
6580
Que le pasteur ne soit encore
6581
Plustost levé qu’elle, et alors
6582
Au son de la corne resveille
6583
Son troupeau qui encor sommeille
6584
Dessus la fresche herbe dehors.
6585
Parmy les plaines descouvertes,
6586
Par les bois, et les rives vertes
6587
Paist le bestail, ores courant
6588
Entre les fleurs Apollinées,
6589
Or’entre celles qui sont nées
6590
Du sang d’Adonis, en mourant.
6591
Sur les rives des belles ondes
6592
Les jeunes troupes vagabondes,
6593
Les filles des troupeaux lascifs
6594
De fronts retournez s’entrechoquent
6595
Devant leurs peres, qui s’en moquent
6596
Au haut du prochain tertre assis.
6597
Mais quand en sa distance egale
6598
Est le Soleil, et la cygale
6599
Enrouément espand sa vois,
6600
Et que nul Zephire n’haleine
6601
Tant soit peu les fleurs en la plaine,
6602
Ne la teste ombreuse des bois :
6603
Adonc le pasteur entrelasse
6604
Ses paniers de torse pelasse,
6605
Ou il engluë les oiseaux,
6606
Ou nud comme un poisson il nouë,
6607
Et avec les ondes se jouë
6608
Cherchant le plus profond des eaux.
6609
Si l’antique fable est croyable,
6610
Erigone la pitoyable
6611
En tels mois alla luire aux cieux
6612
En forme de vierge, qui ores
6613
Reçoit dedans son sein encores
6614
Le commun œil de tous les Dieux :
6615
Oeil incognu de noz valées,
6616
Où les fontaines devalées
6617
Du vif rocher vont murmurant,
6618
Et où mille troupeaux se pressent,
6619
Et le nez contre terre baissent,
6620
Si grande chaleur endurant.
6621
Sous les chesnes qui refrechissent,
6622
Remaschent les beufs, qui languissent
6623
Au piteux cry continuel
6624
De la genisse qui lamente
6625
L’ingrate amour, dont la tourmente
6626
Par les bois son toreau cruel.
6627
Le pastoreau qui s’en estonne,
6628
S’essaye du flageol qu’il sonne
6629
De soulager son mal ardent :
6630
Ce qu’il fait, tant qu’il voye pendre
6631
Contre-bas Phœbus, et descendre
6632
Son chariot en l’Occident.
6633
Et lors de toutes parts r’assemble
6634
Sa troupe vagabonde ensemble,
6635
Et la convoye aux douces eaux,
6636
Qui sobre en les beuvant ne touche
6637
Sans plus que du haut de la bouche
6638
Le premier front des pleins ruisseaux.
6639
Puis au son des douces musettes
6640
Marchent les troupes camusettes
6641
Pour aller trouver le sejour,
6642
Où les aspres chaleurs deçoivent
6643
Par un dormir qu’elles reçoivent
6644
Lentement jusqu’au poinct du jour.
ODE XV. SUR LA NAISSANCE DE FRANÇOIS, Dauphin de France, fils du Roy Henry II.
6645
[Non rimée]
6646
En quel bois le plus separé
6647
Du populaire, et en quel antre
6648
Prens-tu plaisir de me guider
6649
O Muse ma douce folie :
6650
Afin qu’ardent de ta fureur,
6651
Et du tout hors de moy, je chante
6652
L’honneur de ce royal enfant
6653
Qui doit commander à la France ?
6654
Je cri’ray des vers non sonnez
6655
Du Grec ny du Latin Poëte,
6656
Plus hautement que sur le mont
6657
Le Prestre Thracien n’entonne
6658
Le cor à Bacchus dedié,
6659
Ayant la poitrine remplie
6660
D’une trop vineuse fureur.
6661
Il me semble desja que j’erre
6662
Seul par les antres, et qu’au fond
6663
D’une solitaire vallée
6664
Je chante les divins honneurs
6665
Du grand-pere, et du pere ensemble.
6666
Tandis Muse, sur son berceau
6667
Seme le liz, seme la rose,
6668
Et mainte fueille de laurier,
6669
L’honneur des veinqueurs és batailles :
6670
Je prevoy qu’il vous aimera,
6671
Et employra la mesme dextre
6672
Dont furieux aura veincu
6673
L’Espagnol, et l’Anglois superbe,
6674
A polir des vers qui feront
6675
Voler son nom par-sus la terre :
6676
Imitateur du grand Cesar
6677
Vaillant et sçavant tout ensemble,
6678
Qui le jour dontoit ses haineux,
6679
Et la nuit escrivoit ses gestes.
ODE XVI. A JANNE.
6680
Jeune beauté, mais trop outrecuidée
6681
Des presens de Venus,
6682
Quand tu verras ta peau toute ridée
6683
Et tes cheveux chenus,
6684
Contre le temps et contre toy rebelle
6685
Diras en te tansant,
6686
Que ne pensoy-je alors que j’estoy belle
6687
Ce que je vay pensant ?
6688
Ou bien, pourquoy à mon desir pareille
6689
Ne suis-je maintenant ?
6690
» La beauté semble à la rose vermeille
6691
» Qui meurt incontinant.
6692
Voilà les vers tragiques, et la plainte
6693
Qu’au ciel tu envoiras
6694
Incontinent que ta face dépainte
6695
Par le temps tu voirras.
6696
Tu sçais combien ardemment je t’adore
6697
Indocile à pitié,
6698
Et tu me fuis, et tu ne veux encore
6699
Te joindre à ta moitié.
6700
O de Paphos, et de Cypre regente
6701
Déesse aux noirs sourcis !
6702
Plus tost encor que le temps, soit vengente
6703
Mes desdaignez soucis,
6704
Et du brandon, dont les cœurs tu enflames
6705
Des jumens tout autour,
6706
Brusle-la moy, afin que de ses flames
6707
Je me rie à mon tour.
ODE XVII. A IOACHIM DU BELLAY ANGEVIN.
6708
Souventefois nous avons faute
6709
Soit de biens, soit de faveur haute,
6710
Selon que l’Astre nous conduit :
6711
Mais tousjours tandis que nous sommes
6712
Ou morts, ou mis au rang des hommes,
6713
Nous avons besoin de bon bruit.
6714
Car la louange emmiellée
6715
Au sucre des Muses meslée
6716
Nous perce l’oreille en riant,
6717
Louange qui vrayment ne cede
6718
A l’or que Pactole possede,
6719
Ny aux perles de l’Orient.
6720
» La vertu qui n’a cognoissance
6721
» Combien la Muse a de puissance,
6722
» Languit en tenebreux sejour,
6723
» Et en vain elle est souspirante
6724
» Que sa clarté n’est apparante
6725
» Pour se monstrer aux rais du jour.
6726
Mais ma plume qui conjecture
6727
Par son vol sa gloire future,
6728
Se vante de n’endurer pas
6729
Que la tienne en l’obscur demeure,
6730
Ou comme orpheline elle meure
6731
Errante sans honneur là bas.
6732
Nous avons bien moy et mon metre
6733
Ceste audace, de te promettre
6734
Que tes labeurs seront appris
6735
De nous, de noz suivantes races,
6736
S’il est vray que j’aye des Graces
6737
Cueilly les fleurs en leurs pourpris.
6738
Je banderay mon arc qui jette
6739
Contre ta maison sa sagette,
6740
Pour viser tout droit en ce lieu
6741
Qui se resjouyt de ta gloire,
6742
Et où le grand fleuve de Loire
6743
Se mesle avec un plus grand Dieu.
6744
Et bien que ta Muse soit telle,
6745
Que de soy se rende immortelle,
6746
Desdaigner pourtant tu ne dois
6747
L’honneur que la mienne te donne,
6748
Ny ceste lyre qui te sonne
6749
Ce que luy commandent mes dois.
6750
Jadis Pindare sur la sienne
6751
Accorda la gloire ancienne
6752
Des Princes veinqueurs et des Rois :
6753
Et je sonneray ta louange,
6754
Et l’envoyray de Loire à Gange,
6755
Si tant loin peut aller ma vois.
6756
Car il semble que nostre lyre
6757
Ta race seule vueille eslire
6758
Pour la pousser jusques aux cieux :
6759
Macrin a sacré la memoire
6760
De l’oncle, et j’honore la gloire
6761
Du neveu qui s’honore mieux.
6762
France sous Henry fleurit, comme
6763
Sous Auguste fleurissoit Romme :
6764
Elle n’est pleine seulement
6765
D’hommes qui animent le cuivre,
6766
Ny de peintres qui en font vivre
6767
Deux ensemble eternellement :
6768
Mais grosse de sçavoir, enfante
6769
Des fils dont elle est trionfante,
6770
Qui son nom rendent honoré :
6771
L’un chantre d’Amour la decore,
6772
L’autre de Mars, et l’autre encore
6773
De Phœbus au beau crin doré.
6774
Entre lesquels le ciel ordonne
6775
Que le premier rang on te donne,
6776
Du Bellay, qui monstres tes vers
6777
Entez dans le tronc d’une Olive,
6778
Olive dont la fueille vive
6779
Se rend egale aux Lauriers vers.
ODE XVIII. DE LA CONVALESCENCE DE JOACHIM DU BELLAY 1550.
6780
Mon ame, il est temps que tu rendes
6781
Aux bons Dieux les justes offrandes
6782
Dont tu as obligé tes vœux :
6783
Sus, qu’on dresse un autel de terre,
6784
Avec toy payer je le veux,
6785
Et qu’on le pare de lhyerre
6786
Et de vervéne aux saints cheveux.
6787
Les Dieux n’ont remis en arriere
6788
L’humble souspir de ma priere,
6789
Et Pluton qui n’avoit appris
6790
Se flechir pour dueil qu’homme meine,
6791
N’a pas mis le mien à mespris,
6792
Rappelant la Parque inhumaine
6793
Qui ja du Bellay tenoit pris.
6794
Mortes sont les fiévres cruelles
6795
Qui rongeoient ses cheres mouëlles :
6796
Son œil est maintenant pareil
6797
Aux fleurs que trop les pluyes baignent
6798
Envieuses de leur vermeil,
6799
Qui plus gaillardes se repeignent
6800
Aux rayons du nouveau Soleil.
6801
Sus Mégret, qu’on chante, qu’on sonne
6802
Cest heur que la santé luy donne,
6803
Qu’on chasse ennuis, soucis et pleurs,
6804
Qu’on seme la place de roses,
6805
D’œillets, de liz, de toutes fleurs
6806
En ce beau mois de Juin décloses,
6807
Où le ciel mire ses couleurs :
6808
Lequel s’esgaye et se recrée
6809
De te voir sain, et luy agrée
6810
Le jour que tu fais dessous luy :
6811
Son cours qui sembloit apparoistre
6812
Malade comme toy d’ennuy,
6813
Tous deux sains, avez fait cognoistre
6814
Voz belles clartez aujourd’huy.
6815
» Mais quoy ? si faut-il bien qu’on meure :
6816
» Rien çà bas ferme ne demeure :
6817
» Le Roy François vit bien la nuict.
6818
Donc tandis qu’on ne te menace,
6819
Et la mort boiteuse te suit,
6820
Il faut que ta docte main face
6821
Un œuvre digne de ton bruit.
ODE XIX. DES BAISERS.
6822
Baiser fils de deux lévres closes,
6823
Filles de deux boutons de roses,
6824
Qui serrent et ouvrent le ris
6825
Qui déride les plus marris :
6826
Baiser ambrosin que j’honore
6827
Comme mon tout, et dont encore
6828
Je sens en ma bouche souvent
6829
Plus d’un jour apres le doux vent :
6830
Et vous bouche de sucre pleine,
6831
Qui m’engendrez de vostre haleine
6832
Une odeur qui au cœur descend,
6833
Et mille parfuns y respend :
6834
Et vous mes petites montagnes,
6835
Je parle à vous lévres compagnes,
6836
Dont le coral naïf et franc
6837
Cache deux rangs d’yvoire blanc :
6838
Je vous suppli’ n’ayez envie
6839
D’estre homicides de ma vie :
6840
Pour du tout tuer mon esmoy
6841
Mille fois le jour baisez moy.
ODE XX. A MACLOU DE LA HAIE.
6842
Puis que d’ordre à son rang l’orage est revenu,
6843
Si que le ciel voilé tout triste est devenu,
6844
Et la vefve forest branle son chef tout nu
6845
Sous le vent qui l’estonne :
6846
C’est bien pour ce jourd’huy (ce me semble) raison,
6847
Qui ne veut offenser la loy de la saison,
6848
Prendre à gré les plaisirs que tousjours la maison
6849
En temps pluvieux donne.
6850
Mais si j’augure bien, quand je voy pendre en bas
6851
Les nuaux avallez, mardy ne sera pas
6852
Si mouillé qu’aujourd’huy, nous prendrons le repas
6853
Tel jour nous deux ensemble.
6854
Tandis chasse de toy tout le mordant souci,
6855
Chasse moy le procez, chasse l’amour aussi :
6856
Ce garçon insensé aux plus sages d’ici
6857
Mille douleurs assemble.
6858
Du soin de l’avenir ton cœur ne soit espoint,
6859
Ains content du present, ne te tourmente point
6860
Des mondaines faveurs qui ne dureront point
6861
Sans culbuter à terre.
6862
Plus tost que les buissons les pins audacieux,
6863
Et le front des rochers qui menace les cieux,
6864
Plus tost que les cailloux qui ne trompent les yeux
6865
Sont frappez du tonnerre.
6866
Vien soul : car tu n’auras le festin ancien,
6867
Que prodigue donna l’orgueil Egyptien
6868
Au Romain qui vouloit tout l’Empire estre sien :
6869
Je hay tant de viandes.
6870
Tu ne boiras aussi de ce Nectar divin
6871
Qui rend Anjou fameux : car volontiers le vin
6872
Qui a senty l’humeur du terroir Angevin,
6873
Suit les bouches friandes.
ODE XXI. A CUPIDON.
6874
Le jour pousse la nuit,
6875
Et la nuit sombre
6876
Pousse le jour qui luit
6877
D’une obscure ombre.
6878
L’Autonne suit l’Esté,
6879
Et l’aspre rage
6880
Des vents n’a point esté
6881
Apres l’orage.
6882
Mais la fiévre d’amours
6883
Qui me tourmente,
6884
Demeure en moy tousjours,
6885
Et ne s’alente.
6886
Ce n’estoit pas moy, Dieu,
6887
Qu’il falloit poindre,
6888
Ta fleche en autre lieu
6889
Se devoit joindre.
6890
Poursuy les paresseux
6891
Et les amuse,
6892
Mais non pas moy, ne ceux
6893
Qu’aime la Muse.
6894
Helas, delivre moy
6895
De ceste dure,
6896
Qui plus rit, quand d’esmoy
6897
Voit que j’endure.
6898
Redonne la clarté
6899
A mes tenebres,
6900
Remets en liberté
6901
Mes jours funebres.
6902
Amour sois le support
6903
De ma pensée,
6904
Et guide à meilleur port
6905
Ma nef cassée.
6906
Tant plus je suis criant
6907
Plus me reboute,
6908
Plus je la suis priant
6909
Et moins m’escoute.
6910
Ne ma palle couleur
6911
D’amour blesmie
6912
N’a esmeu à douleur
6913
Mon ennemie,
6914
Ne sonner à son huis
6915
De ma guiterre,
6916
Ny pour elle les nuis
6917
Dormir à terre.
6918
Plus cruel n’est l’effort
6919
De l’eau mutine
6920
Qu’elle, lors que plus fort
6921
Le vent s’obstine.
6922
Ell’ s’arme en sa beauté,
6923
Et si ne pense
6924
Voir de sa cruauté
6925
La recompense.
6926
Monstre toy le veinqueur,
6927
Et d’elle enflame
6928
Pour exemple le cœur
6929
De telle flame,
6930
Qui la sœur alluma
6931
Trop indiscrete,
6932
Et d’ardeur consuma
6933
La Royne en Crete.
ODE XXII. AUX MOUSCHES A MIEL.
6934
Où allez vous filles du ciel,
6935
Grand miracle de la Nature,
6936
Où allez vous mousches à miel
6937
Chercher aux champs vostre pasture ?
6938
Si vous voulez cueillir les fleurs
6939
D’odeur diverse et de couleurs,
6940
Ne volez plus à l’avanture.
6941
Autour de ma Dame halenée
6942
De mes baisers tant bien donnez,
6943
Vous trouverez la rose née,
6944
Et les œillets environnez
6945
De fleurettes ensanglantées
6946
D’Hyacinthe, et d’Ajax, plantées
6947
Pres des liz sur sa bouche nez.
6948
Les marjolaines y fleurissent,
6949
L’amôme y est continuel,
6950
Et les lauriers qui ne perissent
6951
Pour l’Hyver, tant soit il cruel :
6952
L’anis, le chévrefueil qui porte
6953
La manne qui vous reconforte,
6954
Y verdoye perpetuel.
6955
Mais je vous pri’ gardez-vous bien,
6956
Gardez-vous qu’on ne l’eguillonne,
6957
Vous apprendriez bien tost combien
6958
Sa poincture est trop plus felonne :
6959
Et de ses fleurs ne vous soulez
6960
Sans m’en garder, si ne voulez
6961
Que mon ame ne m’abandonne.
ODE XXIII. A UN ROSSIGNOL.
6962
Chantre Rossignol passager,
6963
Qui t’es encor venu loger
6964
Dedans ceste fresche ramée
6965
Sur ton espine accoustumée,
6966
Et qui nuict et jour de ta vois
6967
Assourdis les monts et les bois,
6968
Redoublant la vieille querelle
6969
De Terée, et de Philomele :
6970
Je te supplie (ainsi tousjours
6971
Puisses jouyr de tes amours)
6972
De dire à ma douce inhumaine,
6973
Au soir quand elle se promeine
6974
Icy pour ton nic espier,
6975
Que jamais ne faut se fier
6976
En la beauté ny en la grace
6977
Qui plus tost qu’un songe se passe.
6978
Dy luy que les plus belles fleurs
6979
En Janvier perdent leurs couleurs,
6980
Et quand le mois d’Avril arrive,
6981
Qu’ils revestent leur beauté vive :
6982
Mais quand des filles le beau teint
6983
Par l’âge est une fois esteint,
6984
Dy luy que plus il ne retourne,
6985
Mais bien qu’en sa place sejourne
6986
Au haut du front je ne sçay quoy
6987
De creux à coucher tout le doy :
6988
Et toute la face seichée
6989
Se fait comme une fleur touchée
6990
Du soc aigu : dy luy encor
6991
Qu’apres qu’elle aura changé l’or
6992
De ses blonds cheveux, et que l’âge
6993
Aura crespé son beau visage,
6994
Qu’en vain elle pleurera,
6995
Dequoy jeunette elle n’aura
6996
Prins les plaisirs qu’on ne peut prendre
6997
Quand la vieillesse nous vient rendre
6998
Si froids d’amours et si perclus,
6999
Que les plaisirs ne plaisent plus.
7000
Mais Rossignol, que ne vient-elle
7001
Maintenant sur l’herbe nouvelle
7002
Avecque moy sous ce buisson ?
7003
Au bruit de ta douce chanson
7004
Je luy ferois sous la coudrette
7005
Sa couleur blanche vermeillette.
ODE XXIV. COMPLAINTE DE GLAUQUE à Scylle Nymphe.
7006
Les douces fleurs d’Hymette aux Abeilles agréent,
7007
Et les eaux de l’Esté les alterez recréent :
7008
Mais ma peine obstinée
7009
Se soulage en chantant sur ce bord foiblement
7010
Les maux, ausquels Amour a miserablement
7011
Soumis ma destinée.
7012
Hé Scylle, Scylle, las ! ceste dolente rive,
7013
Voire son flot piteux qui grumelant arrive
7014
Des ondeuses campaignes,
7015
Me plaint et me lamente, et ces rochers oyans
7016
Mon dueil continuel, de moy sont larmoyans :
7017
Seule tu me desdaignes.
7018
Ce jour fut mon malheur, quand les Dieux marins eurent
7019
Envie sus mon aise, et lors qu’ils me cognurent
7020
De leur grande mer digne.
7021
Las ! heureux si jamais je n’eusse desdaigné
7022
L’art premier où j’estois par mon pere enseigné,
7023
Ny mes rets, ny ma ligne !
7024
Car le feu qui mon cœur ronge, poinçonne et lime,
7025
Me vint ardre au milieu (qui l’eust creu !) de l’abîme
7026
De leur mer fluctueuse :
7027
Et bien en autre forme adonc je me changeay,
7028
Que je ne fus mué alors que je mangeay
7029
L’herbe tant vertueuse.
7030
Pourtant si j’ay le chef de longs cheveux difforme,
7031
Et le corps monstrueux d’une nouvelle forme
7032
Bien peu cognuë aux ondes :
7033
Tel honneur de nature en moy n’est à blasmer,
7034
La mere Thetis m’aime, et m’aiment de la mer
7035
Les Nymphes vagabondes.
7036
Circe tant seulement ne m’aime : mais encore
7037
Ardentement me suit, et ardente m’adore,
7038
En vain de moy esprise.
7039
Ainsi le bien que cent desirent, une l’a :
7040
Une l’a voirement, et en lieu de cela
7041
Me hait et me desprise.
7042
Bien que Nymphe tu sois, ah cruelle ! si est-ce
7043
Qu’indigne je ne suis de toy demy-Déesse :
7044
Un Dieu te fait resqueste.
7045
Thetis pour effacer cela que j’eus d’humain,
7046
Et d’homme au temps sujet, m’a versé de sa main
7047
Cent fleuves sur la teste.
7048
Mais làs ! dequoy me sert ceste faveur que d’estre
7049
Immortel, et d’aller compagnon à la destre
7050
Du grand Prince Neptune,
7051
Quand Scylle me desdaigne estant franc du trespas,
7052
Et cil à qui par mort permis ne luy est pas
7053
De changer sa fortune ?
ODE XXV. A CHARLES DE PISSELEU.
7054
D’où vient cela (Pisseleu) que les hommes
7055
De leur nature aiment le changement,
7056
Et qu’on ne voit en ce monde où nous sommes
7057
Un seul qui n’ait un divers jugement ?
7058
L’un esloigné des foudres de la guerre
7059
Veut par les champs son âge consumer
7060
A bien poitrir les mottes de sa terre
7061
Pour de Cerés les presens y semer :
7062
L’autre au contraire, ardant, aime les armes,
7063
Si qu’en sa peau ne sçauroit sejourner
7064
Sans bravement attaquer les alarmes,
7065
Bien qu’au logis n’en puisse retourner.
7066
Qui le Palais de langue mise en vente
7067
Fait esclater devant un President,
7068
Et qui piqué d’avarice suivante
7069
Franchit la mer de l’Inde à l’Occident.
7070
L’un de l’amour adore l’inconstance,
7071
L’autre plus sain ne met l’esprit, sinon
7072
Au bien public, aux choses d’importance,
7073
Cerchant par peine un perdurable nom.
7074
L’un suit la Court et ses grands Dieux ensemble,
7075
Si que sa teste au ciel semble toucher :
7076
L’autre les fuit, et est mort ce luy semble,
7077
S’il voit le Roy de son toict approcher.
7078
Le pelerin à l’ombre se delasse,
7079
Ou d’un sommeil le travail adoucit,
7080
Ou resveillé, avec la pleine tasse
7081
Des jours d’Esté la longueur accourcit.
7082
Qui devant l’aube accourt triste à la porte
7083
Du Conseiller, et là faisant maint tour
7084
Le sac au poing, attend que Monsieur sorte
7085
Pour luy donner humblement le bon-jour.
7086
Icy cestuy de la sage Nature
7087
Les faits divers remasche en y pensant,
7088
Et cestuy-là par la lineature
7089
Des mains predit le malheur menassant.
7090
L’un allumant ses vains fourneaux, se fonde
7091
Dessus la pierre incertaine : et combien
7092
Que l’invoqué Mercure ne responde,
7093
Soufle en deux mois le meilleur de son bien.
7094
L’un grave en bronze, et dans le marbre à force
7095
Veut le labeur de Nature imiter :
7096
Des corps errans l’Astrologue s’efforce
7097
Oser par art le chemin limiter.
7098
Mais tels estats les piliers de la vie
7099
Ne m’ont point pleu, et me suis tellement
7100
Esloigné d’eux, que je n’eus onq envie
7101
D’abaisser l’œil pour les voir seulement.
7102
L’honneur sans plus du verd Laurier m’agrée,
7103
Par luy je hay le vulgaire odieux :
7104
Voilà pourquoy Euterpe la sacrée
7105
M’a de mortel fait compagnon des Dieux.
7106
La belle m’aime, et par ses bois m’amuse,
7107
Me tient, m’embrasse, et quand je veux sonner,
7108
De m’accorder ses flutes ne refuse,
7109
Ne de m’apprendre à bien les entonner.
7110
Dés mon enfance en l’eau de ses fontaines
7111
Pour Prestre sien me plongea de sa main,
7112
Me faisant part du haut honneur d’Athenes,
7113
Et du sçavoir de l’antique Romain.
ODE XXVI. A ANTOINE CHASTEIGNER.
7114
Ne s’effroyer de chose qui arrive,
7115
Ne s’en fascher aussi,
7116
Rend l’homme heureux, et fait encor qu’il vive
7117
Sans peur ne sans souci.
7118
Comme le temps vont les choses mondaines
7119
Suivant son mouvement :
7120
Il est soudain, et les saisons soudaines
7121
Font leurs cours brévement.
7122
Dessus le Nil jadis fut la science,
7123
Puis en Grece elle alla :
7124
Rome depuis en eut l’experience,
7125
Pâris maintenant l’a.
7126
» Villes, et forts, et royaumes perissent
7127
» Par le temps tout expres,
7128
» Et donnent lieu aux nouveaux qui fleurissent
7129
» Pour remourir apres.
7130
» Comme un Printemps les jeunes enfans croissent,
7131
» Puis viennent en Esté,
7132
» L’Hyver les prend, et plus ils n’apparoissent
7133
» Cela qu’ils ont esté.
7134
Naguere estoient dessus la seche arene
7135
Les poissons à l’envers,
7136
Puis soudain tout l’orgueilleux cours de Sene
7137
Les a de flots couvers.
7138
La mer n’est plus où elle souloit estre,
7139
Et aux lieux vuides d’eaux
7140
(Miracle estrange) on la luy a veu naistre
7141
Hospital de bateaux.
7142
Telles loix feit Dame Nature guide,
7143
Lors que par-sur le doz
7144
Pyrrhe sema dedans le monde vuide
7145
De sa mere les oz :
7146
A celle fin que nul homme n’espere
7147
S’oser dire immortel,
7148
Voyant le Temps qui est son propre pere,
7149
N’avoir rien moins de tel.
7150
Arme toy donc de la Philosophie
7151
Contre tant d’accidans,
7152
Et courageux d’elle te fortifie
7153
L’estomac au dedans,
7154
N’ayant effroy de chose qui survienne
7155
Au devant de tes yeux,
7156
Soit que le ciel les abysmes devienne,
7157
Et l’abysme les cieux.
ODE XXVII. LA DEFLORATION DE LEDE.
7158
Le cruel Amour veinqueur
7159
De ma vie sa sujette,
7160
M’a si bien escrit au cœur
7161
Vostre nom de sa sagette,
7162
Que le temps qui peut casser
7163
Le fer et la pierre dure,
7164
Ne le sçauroit effacer
7165
Qu’en moy vivant il ne dure.
7166
Mon luth qui des bois oyans
7167
Souloit alleger les peines,
7168
Làs ! de mes yeux larmoyans
7169
Ne tarit point les fonteines :
7170
Et le Soleil ne peut voir,
7171
Soit quand le jour il apporte,
7172
Ou quand il se couche au soir,
7173
Une autre douleur plus forte.
7174
Mais vostre cœur obstiné,
7175
Et moins pitoyable encore
7176
Que l’Ocean mutiné
7177
Qui baigne la rive More,
7178
Ne prend mon service à gré,
7179
Ains a d’immoler envie
7180
Le mien à luy consacré
7181
Dés premiers ans de ma vie.
7182
Jupiter espoinçonné
7183
De telle amoureuse rage,
7184
A jadis abandonné
7185
Ciel, throne, femme, mesnage :
7186
Car l’œil qui son cœur estraint,
7187
Comme estraints ores nous sommes,
7188
Ce grand Seigneur a contraint
7189
De tenter l’amour des hommes.
7190
Impatient du desir
7191
Naissant de sa flame esprise,
7192
Se laissa d’Amour saisir,
7193
Comme une despouille prise :
7194
Puis il a bras, teste, et flanc,
7195
Et sa poitrine cachée
7196
Sous un plumage plus blanc
7197
Que le laict sur la jonchée.
7198
En son col mit un carcan
7199
Avec une chaisne, où l’œuvre
7200
Du laborieux Vulcan
7201
Merveillable se descœuvre.
7202
D’or en estoient les cerceaux
7203
Piolez d’esmail ensemble :
7204
A l’Arc qui verse les eaux
7205
Ce bel ouvrage resemble.
7206
L’or sur la plume reluit
7207
D’une semblable lumiere,
7208
Que le clair œil de la nuit
7209
Dessus la neige premiere :
7210
Il fend le chemin des cieux
7211
D’un long branle de ses ailes,
7212
Et d’un voguer spacieux
7213
Tire ses rames nouvelles.
7214
Comme l’aigle fond d’enhaut,
7215
Ouvrant l’espais de la nuë,
7216
Sur l’aspic qui leche au chaut
7217
Sa jeunesse revenuë :
7218
Ainsi le Cygne voloit
7219
Contre-bas, tant qu’il arrive
7220
Dessus l’estang où souloit
7221
Jouër Lede sur la rive.
7222
Quand le ciel eut allumé
7223
Le beau jour par les campagnes,
7224
Elle au bord accoustumé
7225
Mena jouër ses compagnes :
7226
Et studieuse des fleurs
7227
En sa main un panier porte
7228
Peint de diverses couleurs,
7229
Et d’histoire en mainte sorte.
7230
Seconde pose.
7231
D’un bout du panier s’ouvroit
7232
Entre cent nues dorées
7233
Une Aurore qui couvroit
7234
Le ciel de fleurs colorées :
7235
Ses cheveux vaguoient errans
7236
Souflez du vent des narines
7237
Des prochains chevaux tirans
7238
Le Soleil des eaux marines.
7239
Ainsi qu’au ciel fait son tour
7240
Par sa voye courbe et torte,
7241
Il tourne tout à l’entour
7242
De l’anse en semblable sorte :
7243
Les nerfs s’enflent aux chevaux,
7244
Et leur puissance indontée
7245
Se roidist sous les travaux
7246
De la penible montée.
7247
La mer est peinte plus bas,
7248
L’eau ride si bien sur elle,
7249
Qu’un pescheur ne ni’roit pas
7250
Qu’elle ne fust naturelle :
7251
Ce Soleil tombant au soir
7252
Dedans l’onde voisine entre,
7253
A chef bas se laissant cheoir
7254
Jusqu’au fond de ce grand ventre.
7255
Sur le sourcy d’un rocher
7256
Un pasteur le loup regarde,
7257
Qui se haste d’approcher
7258
Du coüard peuple qu’il garde,
7259
Mais de cela ne luy chaut,
7260
Tant un limas luy agrée,
7261
Qui lentement monte au haut
7262
D’un liz au bas de la prée.
7263
Un Satyre tout follet
7264
Larron, en folastrant tire
7265
La panetiere et le laict
7266
D’un autre follet Satyre :
7267
L’un court apres tout ireux,
7268
L’autre défend sa despouille,
7269
Le laict se verse sur eux
7270
Qui sein et menton leur souille.
7271
Deux beliers qui se hurtoient
7272
Le haut de leurs testes dures,
7273
Portraits aux deux bords estoient
7274
Pour la fin de ses peintures :
7275
Tel panier en ses mains mist
7276
Lede qui sa troupe excelle,
7277
Le jour qu’un oiseau la fist
7278
Femme en lieu d’une pucelle.
7279
L’une arrache d’un doy blanc
7280
Du beau Narcisse les larmes,
7281
Et la lettre teinte au sang
7282
Du Grec marry pour les armes :
7283
De crainte l’œillet vermeil
7284
Pallist entre ces pillardes,
7285
Et la fleur que toy Soleil
7286
Des cieux encor’ tu regardes.
7287
A l’envy sont ja cueillis
7288
Les verds tresors de la plaine,
7289
Les bacinets et les lis,
7290
La rose, et la marjolaine :
7291
Quand la vierge dit ainsi
7292
(Laissant la rose odorante
7293
Et la belle fueille aussi
7294
De l’immortel amaranthe :)
7295
Allon troupeau bien-heureux
7296
Que j’aime d’amour naïve,
7297
Ouyr l’oiseau douloureux
7298
Qui se plaint sur nostre rive.
7299
Et elle en hastant ses pas
7300
Court par l’herbe d’un pied vîte :
7301
Sa troupe ne la suit pas,
7302
Tant sa carriere est subite.
7303
Du bord luy tendit la main,
7304
Et l’oiseau qui tressaut d’aise,
7305
S’en approche tout humain
7306
Et le blanc yvoire baise :
7307
Ores l’adultere oiseau
7308
Au bord par les fleurs se jouë,
7309
Et ores au haut de l’eau
7310
Tout mignard pres d’elle nouë.
7311
Puis d’une gaye façon
7312
Courbe au doz l’une et l’autre aile,
7313
Et au bruit de sa chanson
7314
Il apprivoise la belle :
7315
La nicette en son giron
7316
Reçoit les flames secrettes,
7317
Faisant tout à l’environ
7318
Du Cygne un lict de fleurettes.
7319
Luy qui fut si gracieux,
7320
Voyant son heure opportune,
7321
Devint plus audacieux
7322
Prenant au poil la fortune :
7323
De son col comme ondes long
7324
Le sein de la vierge touche,
7325
Et son bec luy mit adonc
7326
Dedans sa vermeille bouche.
7327
Il va ses ergots dressant
7328
Sur les bras d’elle qu’il serre,
7329
Et de son ventre pressant
7330
Contraint la rebelle à terre.
7331
Sous l’oiseau se debat fort,
7332
Le pince et le mord, si est-ce
7333
Qu’au milieu de tel effort
7334
Sentit ravir sa jeunesse.
7335
Le cinabre çà et là
7336
Couloura la vergongneuse :
7337
A la fin elle parla
7338
D’une bouche desdaigneuse :
7339
D’où es-tu trompeur volant,
7340
D’où viens-tu, qui as l’audace
7341
D’aller ainsi violant
7342
Les filles de noble race ?
7343
Je cuidoy ton cœur, helas !
7344
Semblable à l’habit qu’il porte,
7345
Mais (hé pauvrette) tu l’as
7346
A mon dam, d’une autre sorte.
7347
O ciel qui mes cris entens,
7348
Morte puissay-je estre enclose
7349
Là bas, puis que mon printemps
7350
Est despouillé de sa rose.
7351
Plus tost vien pour me manger
7352
O veufve tigre affamée,
7353
Que d’un oisel estranger
7354
Je sois la femme nommée.
7355
Ses membres tombent peu forts,
7356
Et dedans la mort voisine
7357
Ses yeux ja noüoient, alors
7358
Que luy respondit le Cygne :
7359
Troisiesme pose.
7360
Vierge, dit-il, je ne suis
7361
Ce qu’à me voir il te semble,
7362
Plus grande chose je puis
7363
Qu’un Cygne à qui je resemble :
7364
Je suis le maistre des cieux,
7365
Je suis celuy qui deserre
7366
Le tonnerre audacieux
7367
Sur les durs flancs de la terre.
7368
La contraignante douleur
7369
Du tien plus chaut qui m’allume,
7370
M’a fait prendre la couleur
7371
De ceste non mienne plume.
7372
Ne te va donc obstinant
7373
Contre l’heur de ta fortune,
7374
Tu seras incontinant
7375
La belle sœur de Neptune :
7376
Et si tu pondras deux œufs
7377
De ma semence feconde,
7378
Ainçois deux triomphes neufs
7379
Futurs ornemens du monde :
7380
L’un, deux jumeaux esclorra,
7381
Pollux vaillant à l’escrime,
7382
Et son frere qui aura
7383
Sur tous Chevaliers l’estime.
7384
Dedans l’autre germera
7385
La beauté au ciel choisie,
7386
Pour qui un jour s’armera
7387
L’Europe contre l’Asie.
7388
A ces mots ell’ se consent
7389
Recevant telle avanture,
7390
Et ja de peu à peu sent
7391
Haute eslever sa ceinture.
ODE XXVIII. A MERCURE.
7392
Facond neveu d’Atlas, Mercure,
7393
Qui le soin as pris et la cure
7394
Des bons esprits sur tous les Dieux,
7395
Accorde les nerfs de ma lyre,
7396
Et fay qu’un chant j’y puisse dire
7397
Qui ne te soit point odieux.
7398
Honore mon nom par tes odes :
7399
L’art qu’on leur doit, leurs douces modes
7400
A ton disciple ramentoy :
7401
Comme à celuy que Thebes vante
7402
Monstre moy, afin que je chante
7403
Un vers qui soit digne de toy.
7404
Je garniray tes talons d’ailes,
7405
Ta capeline de deux belles,
7406
Ton baston je n’oubliray pas,
7407
Dont tu nous endors et resveilles,
7408
Et fais des œuvres nompareilles
7409
Au ciel, en la terre, et là bas.
7410
Je feray que ta main deçoive
7411
(Sans que nul bouvier l’apperçoive)
7412
Phœbus, qui suit les pastoureaux,
7413
Luy desrobant et arc et trousse,
7414
Lors que plus fort il se courrousse
7415
D’avoir perdu ses beaux toreaux.
7416
Je diray que ta langue sage
7417
Apporte par l’air le message
7418
Des Dieux, aux peuples et aux Rois,
7419
Lors que les peuples se mutinent,
7420
Ou lors que les Rois qui dominent,
7421
Violentent les saintes lois :
7422
Comme il me plaist de te voir ores
7423
Aller parmy la nuict encores
7424
Avec Priam au camp des Grecs
7425
Racheter par dons, et par larmes
7426
La fleur des magnanimes armes
7427
Hector, qui causa ses regrets.
7428
C’est toy qui guides, et accordes
7429
L’ignorant pouce sus mes cordes :
7430
Sans toy sourdes elles sont, Dieu,
7431
Sans toy ma guiterre ne sonne :
7432
Par toy elle chante et fredonne,
7433
Si elle chante en quelque lieu.
7434
Fay que toute France me louë,
7435
M’estime, me prise, m’avouë
7436
Entre ses Poëtes parfaits :
7437
Je ne sens point ma voix si basse,
7438
Qu’un jour le ciel elle ne passe
7439
Chantant de mon Prince les faits.
ODE XXIX. A MICHEL PIERRE DE MAULEON, Protenotaire de Durban.
7440
Je ne suis jamais paresseux
7441
A consacrer le nom de ceux
7442
Qui se font dignes de la gloire,
7443
Et nul mieux que moy, par ses vers
7444
Ne leur bastit dans l’univers
7445
Les colonnes d’une Memoire.
7446
Mauleon, tu te peux vanter,
7447
Puisque Ronsard te veut chanter,
7448
Que tu devanceras les ailes
7449
Du Temps qui vole, et qui conduit
7450
Volontiers une obscure nuit
7451
Aux vertus qui sont les plus belles.
7452
Mais par où doy-je commencer
7453
Pour tes louanges avancer ?
7454
Ton abondance me fait pouvre,
7455
Tant la Nature heureux t’a fait,
7456
Et tant le Ciel de son parfait
7457
Prodigue vers toy se descouvre.
7458
Certes la France n’a point veu
7459
Un homme encores si pourveu
7460
Des biens de la Muse eternelle,
7461
Ne qui dresse le vol plus haut,
7462
Ne mieux guidant l’outil qu’il faut
7463
Pour nostre langue maternelle.
7464
Car soit en prose ou soit en vers,
7465
Minant maint beau tresor divers,
7466
Tu nous fais riches par ta peine,
7467
Industrieux à refuser
7468
Qu’un mauvais son vienne abuser
7469
La loy de ton oreille saine.
7470
Le Ciel ne t’a pas seulement
7471
Eslargy prodigalement
7472
Mille presens : mais d’avantage
7473
Il veut, pour te favoriser,
7474
Te faire vanter et priser
7475
Par les plus doctes de nostre âge.
7476
Languedoc m’en sert de tesmoin,
7477
Voire Venise, qui plus loin
7478
S’esmerveilla de voir la grace
7479
De ton Paschal, qui louangeant
7480
Les Mauleons, alla vengeant
7481
L’outrage fait contre ta race :
7482
Lors qu’au milieu des Peres vieux
7483
Desgorgeant le present des Dieux
7484
Par les torrens de sa harangue,
7485
Desroba l’esprit des oyans
7486
Comme espics ça et là ployans
7487
Dessous le doux vent de sa langue :
7488
Liant par ses mots courageux
7489
Au col du meurdrier outrageux
7490
Une furie vengeresse,
7491
Qui plus que l’horreur de la mort
7492
Encores luy ronge et luy mord
7493
Sa conscience pecheresse.
7494
Mais ny son stile ny le mien
7495
Ne te sçauroient chanter si bien
7496
Que toymesme, si tu descouvres
7497
Tes labeurs escrits doctement,
7498
Par lesquels manifestement
7499
Le chemin du Ciel tu nous ouvres.
7500
Car toy volant outre les cieux,
7501
Tu as pillé du sein des Dieux
7502
Le destin, et la prescience,
7503
Et le premier as bien osé
7504
Avoir en François composé
7505
Les secrets de telle science.
ODE XXX. A REMY BELLEAU
7506
Belleau, qui as quitté Thalie
7507
Pour les despouilles d’Italie
7508
Qu’encores ta main ne tient pas,
7509
Et t’armant sous le Duc de Guise,
7510
Tu penses voir broncher à bas
7511
Les murailles de Naples prise :
7512
J’eusse plustost pensé les courses
7513
Des eaux remonter à leurs sources.
7514
Que te voir changer aux harnois,
7515
Aux piques, et aux harquebuses,
7516
Tant de beaux vers que tu avois
7517
Receu de la bouche des Muses.
ODE XXXI. A GASPAR D’AUVERGNE.
7518
Gaspar, qui du mont Pegase
7519
As les filles de Parnase
7520
Conduites en ta maison,
7521
Ne sçais-tu que moy Poëte,
7522
De mon Phœbus je souhéte
7523
Quand je fais une oraison ?
7524
Les moissons je ne quiers pas,
7525
Que la faulx arrange à bas
7526
Sur la Beauce fructueuse,
7527
Ny tous les cornus troupeaux
7528
Qui sautent sur les coupeaux
7529
De l’Auvergne montueuse :
7530
Ny l’or sans forme, qu’ameine
7531
La mine pour nostre peine,
7532
Ny celuy qui est formé
7533
Portant d’un Roy la figure,
7534
Ou la fiere portraiture
7535
De quelque Empereur armé :
7536
Ny le marbre marqueté
7537
Loin en Afrique acheté
7538
Pour parade d’une sale,
7539
Ny les cousteux diamans,
7540
Magnifiques ornemens
7541
D’une majesté royale :
7542
Ny tous les champs que le fleuve
7543
Du Loir lentement abreuve,
7544
Ny tous les prez emmurez
7545
Des plis de Braye argentine,
7546
Ny tous les bois dont Gastine
7547
Voit ses bras en-verdurez :
7548
Ny le riche acoustrement
7549
D’une laine, qui dément
7550
Sa teinture naturelle
7551
Es chauderons du Gobelin,
7552
S’yvrant d’un rouge venin
7553
Pour se desguiser plus belle.
7554
Que celuy dans une coupe
7555
Toute d’or boive à la troupe
7556
De son vin de Prepatour,
7557
A qui la vigne succede,
7558
Et pres Vendôme en possede
7559
Cinquante arpens en un tour.
7560
Que celuy qui aime Mars,
7561
S’enrolle entre les soldars,
7562
Et face sa peau vermeille
7563
D’un beau sang pour son devoir,
7564
Et que la trompette au soir
7565
D’un son luy raze l’oreille.
7566
Le marchand hardiment vire
7567
Par la mer, de sa navire
7568
La prouë et la poupe encor :
7569
Je ne suis bruslé d’envie
7570
Aux chers despens de ma vie
7571
De gaigner des lingots d’or.
7572
Tous ces biens je ne quiers point,
7573
Et mon courage n’est point
7574
De telle gloire excessive.
7575
Manger ô1 mon compaignon
7576
Ou la figue d’Avignon,
7577
Ou la Provençale olive, L’artichot, et la salade,
1 note

1(Note en marge) ô. pour *avec* : vieil mot François.

7578
L’asperge, et la pastenade,
7579
Et les pepons Tourangeaux
7580
Me sont herbes plus friandes
7581
Que les royales viandes
7582
Qui se servent à monceaux.
7583
Puis qu’il faut si tost mourir,
7584
Que me vaudroit d’acquerir
7585
Un bien qui ne dure guiere ?
7586
Qu’un heritier qui viendroit
7587
Apres mon trespas, vendroit
7588
Et en feroit bonne chere ?
7589
Tant seulement je desire
7590
Une santé qui n’empire :
7591
Je desire un beau sejour,
7592
Une raison saine et bonne,
7593
Et une lyre qui sonne
7594
Tousjours le Vin et l’Amour.
ODE XXXII.
7595
Celuy qui est mort aujourd’huy,
7596
Est aussi bien mort que celuy
7597
Qui mourut aux jours du Deluge :
7598
Autant vaut aller le premier,
7599
Que de sejourner le dernier
7600
Devant le parquet du grand Juge.
7601
Incontinent que l’homme est mort,
7602
Ou jamais, ou long temps il dort
7603
Au creux d’une tombe enfouye,
7604
Sans plus parler, ouyr ne voir :
7605
Hé, quel bien sçauroit-on avoir
7606
En perdant les yeux et l’ouye !
7607
Or l’ame, selon le bien-fait
7608
Qu’hostesse du corps elle a fait,
7609
Monte au ciel, sa maison natale :
7610
Mais le corps, nourriture à vers,
7611
Dissoult de veines et de nerfs,
7612
N’est plus qu’une ombre sepulcrale.
7613
Il n’a plus esprit ny raison,
7614
Emboiture ne liaison,
7615
Artere, poux, ny veine tendre :
7616
Cheveul en teste ne luy tient :
7617
Et qui plus est, ne luy souvient
7618
D’avoir jadis aimé Cassandre.
7619
» La mort ne desire plus rien :
7620
Donc ce-pendant que j’ay le bien
7621
De desirer vif, je demande
7622
Estre tousjours sain et dispos :
7623
Puis quand je n’auray que les os,
7624
La reste à Dieu je recommande.
7625
Homere est mort, Anacreon,
7626
Pindare, Hesiode, et Bion,
7627
Et plus n’ont soucy de s’enquerre
7628
Du bien et du mal qu’on dit d’eux :
7629
Ainsi apres un siecle ou deux
7630
Plus ne sentira y rien sous terre.
7631
» Mais dequoy sert le desirer
7632
» Sinon pour l’homme martirer ?
7633
» Le desir n’est rien que martire.
7634
» Content ne vit le desireux,
7635
» Et l’homme mort est bien-heureux :
7636
» Heureux qui plus rien ne desire !
ODE XXXIII.
7637
Quand je dors, je ne sens rien,
7638
Je ne sens ne mal ne bien,
7639
Je ne sçaurois rien cognoistre,
7640
Je ne sçay ce que je suis,
7641
Ce que je fus, et ne puis
7642
Sçavoir ce que je dois estre.
7643
J’ay perdu le souvenir
7644
Du passé, de l’advenir :
7645
Je ne suis que vaine masse
7646
De bronze en homme gravé,
7647
Ou quelque terme eslevé
7648
Pour parade en une place.
7649
Toutefois je suis vivant,
7650
Repoussant mes flancs de vent,
7651
Et si perds toute memoire :
7652
Voyez donc que je seray
7653
Quand mort je reposeray
7654
Au fond de la tombe noire !
7655
L’ame volant d’un plein saut,
7656
A Dieu s’en-ira là haut
7657
Avecque luy se resoudre :
7658
Mais ce mien corps enterré,
7659
Sillé d’un somme ferré,
7660
Ne sera plus rien que poudre.
ODE XXXIIII.
7661
Mais d’où vient cela mon Odet ?
7662
Si de fortune par la rue
7663
Quelque Courtisan je salue
7664
Ou de la voix, ou du bonnet,
7665
Ou d’un clin d’œil tant seulement,
7666
De la teste, ou d’un autre geste,
7667
Soudain par serment il proteste
7668
Qu’il est à mon commandement :
7669
Soit qu’il me trouve chez le Roy,
7670
Soit qu’il en sorte ou qu’il y vienne,
7671
Il met sa main dedans la mienne,
7672
Et jure qu’il est tout à moy :
7673
Mais quand un affaire de soin
7674
Me presse à luy faire requeste,
7675
Tout soudain il tourne la teste,
7676
Et devient sourd à mon besoin :
7677
Et si je veux le r’aborder
7678
Ou l’accoster en quelque sorte,
7679
Mon Courtisan passe une porte,
7680
Et ne daigne me regarder :
7681
Et plus je ne luy suis cognu,
7682
Ny mes vers, ny ma Poësie,
7683
Non-plus qu’un estranger d’Asie,
7684
Ou quelqu’un d’Afrique venu ?
7685
Mais vous, Prelat officieux,
7686
Mon appuy, mon Odet, que j’aime
7687
Mille fois plus ny que moymesme,
7688
Ny que mon cœur, ny que mes yeux,
7689
Vous ne me faites pas ainsi :
7690
Car si quelque affaire me presse,
7691
Librement à vous je m’adresse,
7692
Et soudain en avez souci.
7693
Vous avez soin de mon honneur,
7694
Et voulez que mon bien prospere,
7695
M’aimant tout ainsi qu’un bon pere
7696
Et non comme un rude Seigneur,
7697
Sans me promettre à tous les coups
7698
Ces monts, ces mers d’or ondoyantes :
7699
Telles bourdes trop impudantes
7700
Sont Odet, indignes de vous.
7701
La raison (Prelat) je l’entens :
7702
C’est que vous estes veritable,
7703
Et non Courtisan variable,
7704
Qui sert aux faveurs et au temps.
LE QUATRIESME LIVRE DES ODES
7705
DE P. DE RONSARD.
7706
GENTIL-HOMME VANDOMOIS
ODE I. AU ROY HENRY II.
7707
Escoute Prince des François,
7708
Jamais je ne confesserois
7709
Qu’un Roy peust surmonter ta France,
7710
Tant que ton grand Montmorency,
7711
Et ton grand Duc de Guise aussi
7712
Te serviront de leur vaillance.
7713
Et tant que vivant je seray,
7714
Jamais je ne confesseray
7715
Qu’en France la Muse perisse,
7716
Tant qu’elle aura pour souverain
7717
Un Charles Cardinal Lorrain
7718
Qui la defende, et la cherisse.
7719
Sus donq filles de Jupiter,
7720
C’est à ce coup qu’il faut chanter.
7721
Ou jamais, d’une haute véne :
7722
Je veux, enyvré de voz eaux,
7723
Chanter deux Achilles nouveaux
7724
Et un autre nouveau Mecéne.
7725
Les forts Guisians que j’ay veu
7726
Vaillans comme Mars, m’ont pourveu
7727
D’un sujet bien digne d’Homere,
7728
Et mon Odet, lequel me fait
7729
De sa faveur Poëte parfait
7730
Pour chanter l’honneur de son frere.
ODE II. EPITHALAME d’Anthoine de Bourbon, et de Janne Royne de Navarre.
7731
Quand Anthoine espousa
7732
Janne, divine race,
7733
Que le ciel compousa
7734
Plus belle qu’une Grace,
7735
Les Princesses de France
7736
Ceintes de Lauriers vers
7737
Toutes d’une cadance
7738
Luy chanterent ces vers :
7739
O Hymen, Hymenée,
7740
Hymen, ô Hymenée.
7741
Prince plein de bon-heur,
7742
L’arrest du ciel commande
7743
Qu’on te donne l’honneur
7744
De nostre belle bande :
7745
D’autant qu’une Déesse
7746
La passe en majesté,
7747
D’autant elle Princesse
7748
Nous surpasse en beauté.
7749
O Hymen, Hymenée,
7750
Hymen, ô Hymenée.
7751
Plus qu’à nulle autre aussi
7752
Parfaite est son attente,
7753
Joincte à ce Prince ici
7754
Qui nostre âge contente.
7755
Comme l’anneau decore
7756
Le diamant de chois,
7757
Ainsi sa gloire honore
7758
Les Princes et les Rois.
7759
O Hymen, Hymenée,
7760
Hymen, ô Hymenée.
7761
Il n’eust pas mieux trouvé
7762
Que toy, vierge excellante,
7763
Voire eust-il esprouvé
7764
La course d’Atalante,
7765
Ne la Grecque amoureuse
7766
N’eust pas voulu changer
7767
Telle alliance heureuse
7768
Au Pasteur estranger.
7769
O Hymen, Hymenée,
7770
Hymen, ô Hymenée.
7771
Le ciel fera beaucoup
7772
Pour tout le monde ensemble,
7773
Si tu conçois un coup
7774
Un fils qui te resemble,
7775
Où l’honneur de ta face
7776
Soit peint, et de tes yeux,
7777
Et ta celeste grace
7778
Qui tenteroit les Dieux.
7779
O Hymen, Hymenée,
7780
Hymen, ô Hymenée.
7781
Cessez flambeaux là haut
7782
Voz clartez coustumieres,
7783
Ce soir, mais ce jour, vaut
7784
Cinq cens de voz lumieres :
7785
Les saints Amours qui dardent
7786
Icy leur feu qui luit,
7787
Plus que les Astres ardent
7788
L’espesseur de la nuit.
7789
O Hymen, Hymenée,
7790
Hymen, ô Hymenée.
7791
Maint soir jadis fut bien
7792
Du lict des Dieux coulpable,
7793
Mais nul d’un si grand bien
7794
Ne fut onques capable :
7795
Et si tu peux bien croire,
7796
Heureux Soir, desormais
7797
Que tu seras la gloire
7798
Des soirs pour tout jamais.
7799
O Hymen, Hymenée,
7800
Hymen, ô Hymenée.
7801
Nymphes, de voz couleurs
7802
Ornez leur couche sainte,
7803
Des plus gentilles fleurs
7804
Dont la terre soit peinte :
7805
Que menu lon y jette
7806
Cest excellent butin
7807
Que le marchant achette
7808
Bien loin sous le Matin.
7809
O Hymen, Hymenée,
7810
Hymen, ô Hymenée.
7811
Et vous divin troupeau,
7812
Qui les eaux de Pegase
7813
Tenez, et le coupeau
7814
Du chevelu Parnase,
7815
Venez divine race,
7816
Offrir voz Lauriers vers,
7817
Et prenant nostre place
7818
Chantez voz meilleurs vers.
7819
O Hymen, Hymenée,
7820
Hymen, ô Hymenée.
7821
Le doux soin qui nous tient,
7822
Nous guide par les plaines
7823
Que le Loir entretient
7824
De verdeur tousjours pleines :
7825
Là, nous ne verrons prée
7826
Sans leur faire un autel,
7827
N’eau qui ne soit sacrée
7828
A leur nom immortel.
7829
O Hymen, Hymenée,
7830
Hymen, ô Hymenée.
7831
Consommez peu à peu
7832
Voz nopces ordonnées,
7833
Sans esteindre le feu
7834
De voz amours bien-nées :
7835
La chaste Cyprienne
7836
Ayant son demy-ceint,
7837
Avec les Graces vienne
7838
Compagne à l’œuvre saint.
7839
O Hymen, Hymenée,
7840
Hymen, ô Hymenée.
7841
Afin que le nœud blanc
7842
De foy loyale assemble
7843
De Navarre le sang
7844
Et de Bourbon ensemble,
7845
Plus estroit que ne serre
7846
La vigne les ormeaux,
7847
Ou l’importun lhyerre
7848
Les appuyans rameaux.
7849
O Hymen, Hymenée,
7850
Hymen, ô Hymenée.
7851
Adieu Prince, adieu Soir,
7852
Adieu pucelle encore,
7853
Nous vous reviendrons voir
7854
Demain avec l’Aurore,
7855
Pour prier Hymenée
7856
De vouloir prendre à gré
7857
Nostre chanson sonnée
7858
Sur vostre lict sacré.
7859
O Hymen, Hymenée,
7860
Hymen, ô Hymenée.
ODE III. AU PAIS DE VANDOMOIS.
7861
L’ardeur qui Pythagore
7862
En Egypte a conduit,
7863
Me venant ardre encore
7864
Comme luy m’a seduit,
7865
A celle fin que j’erre
7866
Par le pays enclos
7867
De deux mers, et qui serre
7868
De Saturne les os.
7869
Terre, adieu, qui premiere
7870
En tes bras m’as receu,
7871
Quand la belle lumiere
7872
Du monde j’apperceu :
7873
Et toy Braye qui roules
7874
En tes eaux fortement,
7875
Et toy mon Loir qui coules
7876
Un peu plus lentement.
7877
Adieu fameux rivages
7878
De bel esmail couvers,
7879
Et vous antres sauvages
7880
Delices de mes vers :
7881
Et vous riches campagnes,
7882
Où presque enfant je vy
7883
Les neuf Muses compagnes
7884
M’enseigner à l’envy.
7885
Je voirray le grand Mince,
7886
Le Mince tant cognu,
7887
Et des fleuves le prince
7888
Eridan le cornu :
7889
Et les roches hautaines
7890
Que donta l’African
7891
Par les forces soudaines
7892
Du soufre, et de Vulcan.
7893
De la Serene antique
7894
Je voirray le tombeau
7895
Et la course erratique
7896
D’Arethuse, dont l’eau
7897
Fuyant les bras d’Alphée
7898
Se desrobe à noz yeux,
7899
Et Etne le trophée
7900
Des victoires aux Dieux.
7901
Je voirray ceste ville
7902
Dont jadis le grand heur
7903
Rendit à soy servile
7904
Du monde la grandeur :
7905
Et celle qui entr’ouvre
7906
Les flots à l’environ,
7907
Et riche se descouvre
7908
Dans l’humide giron.
7909
Plus les beaux vers d’Horace
7910
Ne me seront plaisans,
7911
Ne la Thebaine grace
7912
Nourrice de mes ans :
7913
Car ains que tu reviennes
7914
Petite Lyre, il faut
7915
Que trompe tu deviennes
7916
Pour resonner plus haut :
7917
Soit que tu te hazardes
7918
D’oser chanter l’honneur
7919
Des victoires Picardes
7920
Que gaigna mon Seigneur,
7921
Ou soit qu’à la memoire
7922
Par un vers assez bon
7923
Tu consacres la gloire
7924
Des Princes de Bourbon.
7925
» Heureux celuy je nomme,
7926
» Qui de sçavoir pourveu,
7927
» A les mœurs de maint homme
7928
» Et mainte terre veu :
7929
Et dont la sage adresse
7930
Et le conseil exquis
7931
Du fin soudart de Grece
7932
Le nom luy ont acquis.
7933
Celuy la grand’ peinture
7934
Du ciel n’ignore pas,
7935
Ne tout ce que Nature
7936
Fait là haut et çà bas :
7937
De Mars la fiere face
7938
Ne luy fist onq effroy,
7939
Ne l’horrible menace
7940
D’un Senat ou d’un Roy.
7941
Son opposé courage
7942
Basty sur la vertu,
7943
Pour nul humain orage
7944
Ne fut onq abatu :
7945
D’une plume non molle
7946
Fuit ce monde odieux,
7947
Et indonté s’en-vole
7948
Jusqu’au siege des Dieux.
ODE IIII. DE L’ELECTION DE SON SEPULCHRE.
7949
Antres, et vous fontaines
7950
De ces roches hautaines
7951
Qui tombez contre-bas
7952
D’un glissant pas :
7953
Et vous forests et ondes
7954
Par ces prez vagabondes,
7955
Et vous rives et bois,
7956
Oyez ma vois.
7957
Quand le Ciel et mon heure
7958
Jugeront que je meure,
7959
Ravy du beau sejour
7960
Du commun jour,
7961
Je defens qu’on ne rompe
7962
Le marbre pour la pompe
7963
De vouloir mon tombeau
7964
Bastir plus beau :
7965
Mais bien je veux qu’un arbre
7966
M’ombrage en lieu d’un marbre,
7967
Arbre qui soit couvert
7968
Tousjours de vert.
7969
De moy puisse la terre
7970
Engendrer un lhyerre,
7971
M’embrassant en maint tour
7972
Tout à l’entour :
7973
Et la vigne tortisse
7974
Mon sepulcre embellisse,
7975
Faisant de toutes pars
7976
Un ombre espars.
7977
Là viendront chaque année
7978
A ma feste ordonnée
7979
Avecques leurs troupeaux
7980
Les pastoureaux :
7981
Puis ayant fait l’office
7982
De leur beau sacrifice,
7983
Parlans à l’isle ainsi
7984
Diront ceci.
7985
Que tu es renommée
7986
D’estre tombeau nommée
7987
D’un, de qui l’univers
7988
Chante les vers !
7989
Et qui onq en sa vie
7990
Ne fut bruslé d’envie,
7991
Mendiant les honneurs
7992
Des grands Seigneurs !
7993
Ny ne r’apprist l’usage
7994
De l’amoureux breuvage,
7995
Ny l’art des anciens
7996
Magiciens !
7997
Mais bien à noz campagnes
7998
Fist voir les Sœurs compagnes
7999
Foulantes l’herbe aux sons
8000
De ses chansons.
8001
Car il fist à sa lyre
8002
Si bons accords eslire,
8003
Qu’il orna de ses chants
8004
Nous et noz champs.
8005
La douce manne tombe
8006
A jamais sur sa tumbe,
8007
Et l’humeur que produit
8008
En May la nuit.
8009
Tout à l’entour l’emmure
8010
L’herbe et l’eau qui murmure,
8011
L’un tousjours verdoyant,
8012
L’autre ondoyant.
8013
Et nous ayans memoire
8014
Du renom de sa gloire,
8015
Luy ferons comme à Pan
8016
Honneur chaque an.
8017
Ainsi dira la troupe,
8018
Versant de mainte coupe
8019
Le sang d’un agnelet
8020
Avec du laict
8021
Desur moy, qui à l’heure
8022
Seray par la demeure
8023
Où les heureux espris
8024
Ont leur pourpris.
8025
La gresle ne la neige
8026
N’ont tels lieux pour leur siege,
8027
Ne la foudre oncque là
8028
Ne devala :
8029
Mais bien constante y dure
8030
L’immortelle verdure,
8031
Et constant en tout temps
8032
Le beau Printemps.
8033
Le soin qui sollicite
8034
Les Rois, ne les incite
8035
Le monde ruiner
8036
Pour dominer :
8037
Ains comme freres vivent,
8038
Et morts, encore suivent
8039
Les mestiers qu’ils avoient
8040
Quand ils vivoient.
8041
Là là j’oiray d’Alcée
8042
La lyre courroucée,
8043
Et Saphon qui sur tous
8044
Sonne plus dous.
8045
Combien ceux qui entendent
8046
Les chansons qu’ils respandent,
8047
Se doivent resjouyr
8048
De les ouyr ?
8049
Quand la peine receuë
8050
Du rocher est deceuë,
8051
Et quand le vieil Tantal’
8052
N’endure mal ?
8053
» La seule lyre douce
8054
» L’ennuy des cœurs repousse,
8055
» Et va l’esprit flatant
8056
» De l’escoutant.
ODE V. AU FLEUVE DU LOIR.
8057
Loir, dont le beau cours distille
8058
Au sein d’un pays si fertile,
8059
Fay bruire mon renom
8060
D’un grand son en tes rives,
8061
Qui se doivent voir vives
8062
Par l’honneur de mon nom.
8063
Ainsi Thetis te puisse aimer
8064
Plus que nul qui entre en la mer.
8065
Si Calliope m’est prospere,
8066
Fameux comme Amphryse, j’espere
8067
Te faire un jour nombrer
8068
Aux rangs des eaux qu’on prise,
8069
Et que la Grece apprise
8070
A daigné celebrer :
8071
Pour estre le fleuve eternel
8072
Qui baignes mon nic paternel.
8073
Sus donq à haute voix resonne
8074
Le bruit que ma Muse te donne :
8075
Tu voirras desormais
8076
Par moy, ton onde fiere
8077
S’enfler par ta riviere
8078
Qui ne mourra jamais :
8079
» Le renom qui des Muses vient,
8080
» Ferme contre l’âge se tient.
8081
Loir, de qui la bonté ne cede
8082
Au Nil qui l’Egypte possede,
8083
Pour le loyer d’avoir
8084
(Eternizant ta gloire
8085
De durable memoire)
8086
Fait si bien mon devoir :
8087
Quand j’auray mon âge accomply
8088
Ensevely d’un long oubly,
8089
Si quelque pelerin arrive
8090
Aupres de ta parlante rive,
8091
Dy luy à haute vois
8092
Que ma Muse premiere
8093
Apporta la lumiere
8094
De Grece en Vandomois,
8095
Dy luy ma race et mes ayeux,
8096
Et le sçavoir que j’eu des cieux.
8097
Dy leur, que moy d’affaire vuide,
8098
Ayant tes filles pour ma guide,
8099
A tes bords j’encorday
8100
Sur la lyre ces Odes,
8101
Et aux Françoises modes
8102
Premier les accorday :
8103
Et tousjours rechante ces vers
8104
Qu’à ton bord je sonne à l’envers.
ODE VI. A GUY PACATE.
8105
Guy, noz meilleurs ans coulent
8106
Comme les eaux qui roulent
8107
D’un cours sempiternel :
8108
La mort pour sa sequelle
8109
Nous ameine avec elle
8110
Un exil eternel.
8111
Nulle humaine priere
8112
Ne repousse en arriere
8113
Le bateau de Charon,
8114
Quand l’ame nue arrive
8115
Vagabonde en la rive
8116
De Styx et d’Acheron.
8117
» Toutes choses mondaines
8118
» Qui vestent nerfs et veines,
8119
» La mort egale prend,
8120
» Soient pauvres, ou soient Princes :
8121
Dessus toutes provinces
8122
Sa main large s’estend.
8123
La puissance tant forte
8124
Du grand Achille est morte,
8125
Et Thersite odieux
8126
Aux Grecs, est mort encores :
8127
Et Minos qui est ores
8128
Le conseiller des Dieux.
8129
» Jupiter ne demande
8130
» Que des bœufs pour offrande :
8131
» Mais son frere Pluton
8132
» Nous demande nous hommes,
8133
» Qui la victime sommes
8134
» De son enfer glouton.
8135
Celuy dont le Pau baigne
8136
Le tombeau, nous enseigne
8137
N’esperer rien de haut,
8138
Et celuy que Pegase
8139
(Qui fit sourcer Parnase)
8140
Culbuta si grand saut.
8141
» Làs ! on ne peut cognoistre
8142
» Le destin qui doit naistre,
8143
» Et l’homme en vain poursuit
8144
» Conjecturer la chose,
8145
» Que Dieu sage tient close
8146
» Sous une obscure nuit.
8147
Je pensois que la trope
8148
Que guide Calliope,
8149
(Troupe mon seul confort)
8150
Soustiendroit ma querelle,
8151
Et qu’indonté, par elle
8152
Je donteroy la mort :
8153
Mais une fiévre grosse
8154
Creuse desja ma fosse
8155
Pour me banir là bas,
8156
Et sa flame cruelle
8157
Se paist de ma mouëlle,
8158
Miserable repas.
8159
Que peu s’en faut ma vie
8160
Que tu ne m’es ravie
8161
Close sous le tombeau !
8162
Et que mort je ne voye
8163
Où Mercure convoye
8164
Le debile troupeau !
8165
Et Alcé, qui les peines
8166
Dont les guerres sont pleines
8167
Va là bas racontant,
8168
Alcée qu’une presse
8169
Des espaules espesse,
8170
Admire en l’escoutant.
8171
A bon droit Promethée
8172
Pour sa fraude inventée
8173
Endure un tourment tel,
8174
Qu’un aigle sur la roche
8175
Luy ronge d’un bec croche
8176
Le poumon immortel.
8177
Depuis qu’il eut robée
8178
La flame prohibée
8179
Pour les Dieux despiter,
8180
Les bandes incognues
8181
De fiévres sont venues
8182
Nostre terre habiter :
8183
Et la Mort despiteuse
8184
Au-paravant boiteuse
8185
Fut legere d’aller.
8186
D’ailes mal-ordonnées
8187
Aux hommes non données
8188
Dedale coupa l’air.
8189
L’execrable Pandore
8190
Fut forgée, et encore
8191
Astrée s’en vola,
8192
Et la boette feconde
8193
Peupla le pauvre monde
8194
De tant de maux qu’il a.
8195
Ah ! le meschant courage
8196
Des hommes de nostre âge
8197
N’endure par ses faits,
8198
Que Jupiter estuye
8199
Sa foudre, qui s’ennuye
8200
De voir tant de mesfaits.
ODE VII. VOEU A LUCINE.
8201
O Déesse puissante
8202
De pouvoir secourir
8203
La vierge languissante
8204
Qui est preste à mourir,
8205
Quand la douleur amere
8206
D’un enfant la rend mere :
8207
Si douce et secourable
8208
Heureusement tu veux
8209
D’oreille favorable
8210
Ouyr mes humbles vœux,
8211
J’esleveray d’yvoire
8212
Une image à ta gloire :
8213
Et moy la teste ornée
8214
De beaux liz fleurissans,
8215
Iray trois fois l’année
8216
La parfumer d’encens,
8217
Accordant sur ma lyre
8218
L’honneur de ton Osire.
8219
Descen Déesse humaine
8220
Du ciel, et te hastant
8221
La santé douce ameine
8222
A celle qui l’attend,
8223
Et d’une main maistresse
8224
Repousse sa destresse.
8225
Ainsi tousjours t’honore
8226
Le Nil impetueux,
8227
Qui Neptune colore
8228
Par sept huis fluctueux :
8229
Ainsi tousjours ta pompe
8230
Danse au bruit de la trompe.
8231
Toy Déesse Lucine
8232
Requise par trois fois
8233
De la vierge en gesine
8234
Tu exauces la vois,
8235
Et deserres la porte
8236
Au doux fruit qu’elle porte.
8237
Tu as de la Nature
8238
La clef dedans tes mains,
8239
Tu donnes l’ouverture
8240
De la vie aux humains,
8241
Et des siecles avares
8242
Les fautes tu repares.
ODE VIII. DU JOUR NATAL DE SA DAME. A Ioland Chantre.
8243
Chanson, voicy le jour
8244
Où la beauté qui la terre decore,
8245
Et que mon œil peu sagement adore,
8246
Vint en ce beau sejour.
8247
Le Ciel d’amour atteint,
8248
Ardant de voir tant de beautez l’admire,
8249
Et se courbant dessus sa face, mire
8250
Tout l’honneur de son teint.
8251
Les celestes flambeaux,
8252
Grandeur, Vertu, les Amours et la Grace,
8253
A qui mieux-mieux embellirent sa face
8254
De leurs dons les plus beaux :
8255
Afin que par ses yeux
8256
Tout l’imparfait de ma jeunesse folle
8257
Fust corrigé, et qu’elle fust l’idole
8258
Pour me guider au mieux.
8259
Heureux jour retourné,
8260
Mesme là bas j’auray de toy memoire,
8261
Et vif et mort je chanteray la gloire
8262
De l’honneur en toy né.
8263
Despan de ce crochet
8264
Ma lyre oisive, à fin que je l’encorde :
8265
Donne ton livre, Ioland, que j’accorde
8266
Ce jour sous mon archet.
8267
Seme par la maison
8268
Tout le tresor des prez et de la plaine,
8269
Le liz, la rose, et cela dont est pleine
8270
La nouvelle saison :
8271
Puis crie au temple aussi,
8272
Que le Soleil ne vit oncques journée,
8273
Qui fust de gloire et d’honneur tant ornée
8274
Comme il voit ceste-ci.
ODE IX. AU REVERENDISSIME CARDINAL DU BELLAY.
8275
Dedans ce grand monde où nous sommes
8276
Enclos generalement,
8277
» Il n’y a tant seulement
8278
» Qu’un genre des Dieux, et des hommes :
8279
» Eux et nous n’avons mere qu’une,
8280
» Tous par elle nous vivons,
8281
» Et pour heritage avons
8282
» Du ciel la lumiere commune.
8283
» Nostre raison qui tout avise,
8284
» Des Dieux compagnons nous rend :
8285
» Sans plus un seul different
8286
» Nostre genre et le leur divise.
8287
» La vie aux Dieux n’est consumée,
8288
» Immortel est leur sejour,
8289
» Et l’homme ne vit qu’un jour,
8290
» Fuyant comme un songe ou fumée.
8291
Mais celuy qui acquiert la grace
8292
D’un bien-heureux escrivant,
8293
De mortel se fait vivant,
8294
Et au rang des celestes passe,
8295
Comme toy, que la Muse apprise
8296
De ton Macrin a chanté,
8297
Et t’a un loz enfanté
8298
Qui la fuite des ans mesprise.
8299
Elle a perpetué ta gloire
8300
La logeant là haut aux cieux,
8301
Et a fait egale aux Dieux
8302
L’eternité de ta memoire.
8303
Apprenez donc vous Rois et Princes
8304
Les Poëtes honorer,
8305
Qui seuls peuvent decorer
8306
Vous, voz sujets et voz Princes.
8307
Sans plus le grand Prince Alexandre,
8308
Qui à l’Asie commandoit,
8309
Un Homere demandoit
8310
Pour faire ses labeurs entendre.
8311
La France d’Homeres est pleine,
8312
Et d’eux liroit-on les faits,
8313
S’ils estoient tous satisfaits
8314
Autant que merite leur peine.
ODE X. VOEU AU SOMME.
8315
Somme, le repos du monde,
8316
Si d’un pavot plein de l’onde
8317
Du grand fleuve oblivieux
8318
Tu veux arrouser mes yeux,
8319
Tellement que je reçoive
8320
Ton doux present, qui deçoive
8321
Le long sejour de la nuit,
8322
Qui trop lente pour moy fuit :
8323
Je te vouë une peinture,
8324
Où l’effect de ta nature
8325
Sera portrait à l’entour,
8326
S’entre-suivans d’un long tour
8327
Tous les songes et les formes
8328
Où la nuict tu te transformes
8329
Pour noz esprits contenter,
8330
Ou pour les espouvanter.
8331
A grand tort Homere nomme
8332
Frere de la Mort, le Somme
8333
Qui charme tous noz ennuis
8334
Et la paresse des nuis,
8335
Voire que Nature estime
8336
Comme son fils legitime.
8337
Le soin qui les Rois espoint
8338
L’esprit ne me ronge point :
8339
Toutefois la tarde Aurore
8340
Me voit au matin encore
8341
Parmy le lict travailler,
8342
Et depuis le soir veiller.
8343
Vien donque Somme, et distile
8344
En mes yeux ton onde utile,
8345
Et tu auras en pur don
8346
Un beau tableau pour guerdon.
ODE XI.
8347
Mais que me vaut d’entretenir
8348
Si cherement un souvenir
8349
Qui hoste de mon cœur le ronge,
8350
Et tousjours me fait devenir
8351
Resveur comme un homme qui songe !
8352
Ce n’est pas moy, c’est toy mon cœur,
8353
Qui pour allonger ma langueur,
8354
Desloyal envers moy te portes,
8355
Et pour faire un penser veinqueur,
8356
De nuict tu luy ouvres mes portes.
8357
Tu ne te sçaurois excuser
8358
Que tu ne viennes m’abuser,
8359
Et qu’à tort ne me sois contraire,
8360
Qui veux mon party refuser
8361
Pour soustenir mon adversaire.
8362
Mais en qui me doy-je fier !
8363
Quand chetif je me voy lier
8364
De mes gens qui me viennent prendre,
8365
Pour estre fait le prisonnier
8366
De ceux qui me devroient defendre !
8367
Ce penser n’eust logé chez moy
8368
S’il n’eust eu trafique avec toy.
8369
Sors, cœur, de ta place ancienne :
8370
Puis que tu m’as rompu ta foy,
8371
Je te veux rompre aussi la mienne.
8372
Sors donq, si tu ne veux perir
8373
De telle mort qu’on fait mourir
8374
Le soudart, qui rompt sa foy vaine
8375
Pour aller, traistre, secourir
8376
L’ennemy de son Capitaine.
ODE XII.
8377
Quand je suis vingt ou trente mois
8378
Sans retourner en Vandomois,
8379
Plein de pensées vagabondes,
8380
Plein d’un remors et d’un souci,
8381
Aux rochers je me plains ainsi,
8382
Aux bois, aux antres, et aux ondes.
8383
Rochers, bien que soyez âgez
8384
De trois mil ans, vous ne changez
8385
Jamais ny d’estat ny de forme :
8386
Mais tousjours ma jeunesse fuit,
8387
Et la vieillesse qui me suit,
8388
De jeune en vieillard me transforme.
8389
Bois, bien que perdiez tous les ans
8390
En l’hyver voz cheveux plaisans,
8391
L’an d’apres qui se renouvelle,
8392
Renouvelle aussi vostre chef :
8393
Mais le mien ne peut derechef
8394
R’avoir sa perruque nouvelle.
8395
Antres, je me suis veu chez vous
8396
Avoir jadis verds les genous,
8397
Le corps habile, et la main bonne :
8398
Mais ores j’ay le corps plus dur,
8399
Et les genous, que n’est le mur
8400
Qui froidement vous environne.
8401
Ondes, sans fin vous promenez,
8402
Et vous menez et ramenez
8403
Voz flots d’un cours qui ne sejourne :
8404
Et moy sans faire long sejour
8405
Je m’en vais de nuict et de jour,
8406
Mais comme vous, je ne retourne.
8407
Si est-ce que je ne voudrois
8408
Avoir esté rocher ou bois,
8409
Pour avoir la peau plus espesse,
8410
Et veincre le temps emplumé :
8411
Car ainsi dur je n’eusse aimé
8412
Toy qui m’as fait vieillir, Maistresse.
ODE XIII.
8413
Nymphe aux beaux yeux, qui souffles de ta bouche
8414
Une Arabie, à qui pres en approuche,
8415
Pour desraciner mon esmoy
8416
Cent mille baisers donne moy.
8417
Donne les moy, çà que je les devore :
8418
Tu fais la morte, il m’en faut bien encore :
8419
Redonne m’en deux miliers donc,
8420
Et sur tous un qui soit plus long
8421
Que n’est celuy des douces colombelles
8422
Prises au jeu de leurs amours nouvelles :
8423
Ainsi ma Maistresse, vivons
8424
Tandis que le temps nous avons.
8425
Incontinent nous mourrons, et Mercure
8426
Nous voilera d’une poussiere obscure,
8427
Et guidera noz tristes pas
8428
Au froid royaume de là bas,
8429
Tenant au poing sa verge messagere,
8430
Crainte là bas de la troupe legere :
8431
Si qu’aussi tost qu’aurons passé
8432
Le lac neuf fois entrelassé,
8433
Et que sur nous sa sentence imployable
8434
Aura jetté le Juge inexorable,
8435
Ne parens, ne devotions,
8436
Ne rentes, ne possessions
8437
Ne flechiront la cruche ne l’audace
8438
Du nautonnier, si bien qu’il nous repasse :
8439
Du nautonnier, qui n’a souci
8440
De pauvre, ne de riche aussi.
8441
Donq ce-pendant que l’âge nous convie
8442
De nous esbatre, esgayon nostre vie :
8443
Ne vois-tu le temps qui s’enfuit,
8444
Et la vieillesse qui nous suit ?
ODE XIIII. A LA SOURCE DU LOIR.
8445
Source d’argent toute pleine,
8446
Dont le beau cours eternel
8447
Fuit pour enrichir la plaine
8448
De mon pays paternel,
8449
Sois toute orgueilleuse et fiere
8450
De le baigner de ton eau,
8451
Nulle Françoise riviere
8452
N’en peut laver un plus beau :
8453
Que les Muses eternelles
8454
D’habiter n’ont desdaigné,
8455
Ne Phœbus qui dit par elles
8456
L’art où je suis enseigné :
8457
Qui dessus ta rive herbuë
8458
Jadis fut en-amouré
8459
De la Nymphe cheveluë,
8460
La Nymphe au beau crin doré :
8461
Et l’attrapa de vistesse
8462
Fuyant le long de tes bords,
8463
Et là ravit sa jeunesse
8464
Au milieu de mille efforts :
8465
Si qu’aujourd’huy d’elle encores
8466
Immortel est le renom
8467
Dedans un antre, qui ores
8468
Se vante d’avoir son nom.
8469
Fuy donq Source, et pren ces roses
8470
Que je respan au giron
8471
De ton onde, qui arroses
8472
Mon pays à l’environ.
8473
Et te prie par mes Muses
8474
De tousjours l’avoir à cœur,
8475
Et que tousjours tu luy uses
8476
Des faveurs de ta liqueur :
8477
Ne noyant ses pastourages
8478
D’eau par trop se respandant,
8479
Ne defraudant les ouvrages
8480
Du laboureur attendant :
8481
Mais fay que ton onde utile
8482
Luy riant joyeusement,
8483
Innocente se distile
8484
Par noz prez heureusement.
8485
Ainsi du Dieu venerable
8486
De la mer, puisses avoir
8487
Une acolade honorable,
8488
Entré chez luy pour le voir.
ODE XV. LE RAVISSEMENT DE CEPHALE, divisé en trois poses.
8489
L’Hyver, lors que la nuict lente
8490
Fait au ciel si long sejour,
8491
Une vierge vigilante
8492
S’esveilla devant le jour :
8493
Et par les antres humides
8494
Où les Dieux dormoient enclos,
8495
Hucha les sœurs Nereides
8496
Qui ronfloient au bruit des flots.
8497
Sus, resveillez vous pucelles,
8498
Le sommeil n’a jamais pris
8499
Les yeux curieux de celles
8500
Qui ont un œuvre entrepris.
8501
Ceste parole mordante
8502
Leur front si honteux a fait,
8503
Que ja chacune est ardante
8504
Que l’ouvrage soit parfait.
8505
D’une soye non commune,
8506
Et d’un or en Cypre esleu,
8507
Elles brodoient à Neptune
8508
Qui mieux mieux un manteau bleu,
8509
Pour mener Thetis la belle
8510
Où les Dieux sont ja venus,
8511
Et où son mary l’appelle
8512
Aux doux presens de Venus.
8513
Au vif traite y fut la terre
8514
En boule arrondie au tour,
8515
Avec la mer qui la serre
8516
De ses bras tout à l’entour :
8517
Au milieu d’elle un orage
8518
Mouvoit ses flots d’ire pleins :
8519
Palles du futur naufrage
8520
Les mariniers estoient peints.
8521
Desarmée est leur navire
8522
Du haut jusqu’au fondement,
8523
Cà et là le vent la vire
8524
Serve à son commandement :
8525
Le ciel foudroye, et les flames
8526
Tombent d’un vol escarté,
8527
Et ce qui reste des rames
8528
Vont lechant de leur clarté.
8529
La mer pleine d’inconstance
8530
Jusqu’au ciel arme son eau,
8531
Et toute despite tance
8532
Les flancs du veincu bateau.
8533
D’une soye et noire et perse
8534
Cent nuës entrelassoient,
8535
Qui d’une longue traverse
8536
Tout le serein effaçoient :
8537
Si que la pluye et la gresle,
8538
Le vent et les tourbillons
8539
Se menacent pesle-mesle
8540
Sur les humides sillons :
8541
Les bords en voix effroyantes
8542
Crient, d’estre trop lavez
8543
Des tempestes aboyantes
8544
Autour de leurs pieds cavez.
8545
Neptune y fut peint luymesme
8546
Brodé d’or, qui du danger
8547
Tirant le marinier blesme,
8548
L’eau en l’eau faisoit ranger :
8549
Les troupes de la mer grande
8550
Sont leur Prince environnans,
8551
Palemon, Glauque, et la bande
8552
Des Tritons bien resonnans.
8553
Luy, les brides abandonne
8554
A son char, si qu’en glissant
8555
Sur la mer, ses loix il donne
8556
Au flot luy obeyssant :
8557
Et se jouant dessus l’onde
8558
Se monstre seul gouverneur
8559
Et Roy de l’humide monde
8560
Qui s’encline à son honneur.
8561
Elles cessoient de portraire
8562
De verd, de rouge, et vermeil,
8563
L’Arc qui s’enflame au contraire
8564
Des sagettes du Soleil,
8565
Quand Naïs de sa parolle
8566
Fit ainsi resonner l’air :
8567
Avec sa voix douce et molle
8568
Le sucre sembloit couler.
8569
Seconde pose.
8570
Resveillez-vous belle Aurore,
8571
Lente au lict vous sommeillez,
8572
Et avecque vous encore
8573
Le beau matin resveillez :
8574
Ainsi le dolent Cephale
8575
Vous soit amiable et dous,
8576
Et laissant sa femme palle
8577
Daigne aller avecque vous.
8578
Le fils de Venus, compagnes,
8579
Ce cruel Archer qui peut
8580
Et bois, et eaux, et campagnes
8581
Genner d’amour quand il veut,
8582
D’une ruse deceptive
8583
Nostre Aurore en-amoura,
8584
Si bien que d’elle captive
8585
Ses trophées honora.
8586
Elle qui a de coustume
8587
D’allumer le jour, voulant
8588
L’allumer, elle s’allume
8589
D’un brandon plus violant :
8590
Passant les portes décloses
8591
Du ciel, elle alloit devant
8592
Çà et là versant des roses
8593
Au sein du Soleil levant.
8594
Son teint de nacre et d’yvoire
8595
Le matin embellissoit,
8596
Et du comble de sa gloire
8597
L’Orient se remplissoit :
8598
Mais Amour en son courage
8599
N’endura qu’un si beau teint
8600
Ne sentist un peu l’outrage
8601
Dont les hommes il atteint.
8602
Contre la belle s’efforce,
8603
Et luy tenant les yeux bas,
8604
Luy fist voir d’en-haut par force
8605
Ce que voir ne devoit pas.
8606
Elle vit dans un bocage
8607
Cephale parmy les fleurs,
8608
Faire un large marescage
8609
De la pluye de ses pleurs.
8610
O Ciel, disoit-il, ô Parque,
8611
Avancez mon jour dernier,
8612
Et m’envoyez en la barque
8613
De l’avare nautonnier :
8614
Je hay de vivre l’envie,
8615
Ce monde m’est odieux :
8616
Puis que j’ay tué ma vie,
8617
A quoy me gardent les Dieux ?
8618
O javelot execrable,
8619
Tu m’es tesmoin aujourd’huy
8620
Qu’on ne voit rien de durable
8621
En ce monde que l’ennuy.
8622
Ainsi disant il se pâme
8623
Sur le corps qui trespassoit,
8624
Et les reliques de l’ame
8625
De ses lévres amassoit.
8626
L’Aurore au dueil de sa plainte
8627
Malade perd sa couleur,
8628
Et toute se sent estrainte
8629
Au cœur de mesme douleur :
8630
Par une nouvelle porte
8631
En elle le dard veinqueur
8632
Entra d’une telle sorte,
8633
Qu’il se fist Roy de son cœur.
8634
Ses mouëlles sont ja pleines
8635
D’un appetit desreiglé,
8636
Et nourrit au fond des veines
8637
Un feu d’amour aveuglé :
8638
Ja le ciel elle desprise,
8639
Et plus d’aimer n’a souci
8640
De Thiton la barbe grise,
8641
Ny sa vieille couche aussi.
8642
Cephale qui luy retourne
8643
En l’ame pour l’offenser,
8644
Au plus haut sommet sejourne
8645
De son malade penser,
8646
Et dedans l’ame blessée
8647
La fiévre luy entretient
8648
Ores chaude, ores glacée,
8649
Selon que l’accés la tient.
8650
En vain elle dissimule
8651
Ne sentir le mal qui croist,
8652
Sa flame qui son cœur brule
8653
Claire au visage apparoist :
8654
Au pourpre que honte allume
8655
Par rayons dedans son teint,
8656
On voit qu’outre sa coustume
8657
Son cœur d’amour est atteint.
8658
Si tost par la nuict venuë
8659
Les cieux ne sont obscurcis,
8660
Qu’elle se couche à terre nuë
8661
Sans abaisser les sourcis :
8662
Car l’amour qui l’éguillonne,
8663
Ne souffre que le dormir
8664
En proye à ses yeux se donne :
8665
Elle ne fait que gemir.
8666
Et bien que de loin absente
8667
De l’absent Cephale soit,
8668
Comme s’elle estoit presente
8669
En son esprit l’apperçoit :
8670
Ores prompte en cecy pense,
8671
Et ores pense en cela,
8672
Sa trop constante inconstance
8673
Ondoye deçà et là.
8674
Mais quand le paresseux voile
8675
De la nuict quitte les cieux,
8676
Et que nulle et nulle estoile
8677
Plus ne se monstre à noz yeux,
8678
Elle fuit eschevelée
8679
Portant bas le front et l’œil,
8680
Et par bois et par valée
8681
Lasche la bride à son dueil.
8682
D’herbes l’ignorante essaye
8683
De guarir le mal enclos,
8684
Mais pour-neant : car la playe
8685
Est ja compagne de l’os :
8686
Elle prend soigneuse garde
8687
Aux charmeurs et à leurs vers,
8688
Ou bien en beant regarde
8689
Le fond des gesiers ouvers,
8690
Pour voir si en quelque sorte
8691
Pourra tromper sa douleur :
8692
Mais nulle herbe, tant soit forte,
8693
N’a sceu rompre son malheur :
8694
Car le mal qui plus s’encherne,
8695
Et moins veut estre donté,
8696
Les vagues brides gouverne
8697
Du cœur par luy surmonté.
8698
Amour, qui causa la peine
8699
De telle ardante amitié,
8700
La voyant d’ennuy si pleine
8701
En eut luy mesme pitié,
8702
Et guidant la foible Aurore,
8703
La meine où Cephale estoit,
8704
Qui sa femme morte encore
8705
A longs souspirs regrettoit.
8706
L’eshontée maladie
8707
La vierge tant pressa là,
8708
Qu’à la fin toute hardie
8709
A Cephale ainsi parla :
8710
Pourquoy pers-tu de ton âge
8711
Le printemps à lamenter
8712
Une froide et morte image
8713
Qui ne te peut contenter ?
8714
Elle à la mort fut sujette,
8715
Non pas moy le sang des Dieux,
8716
Non pas moy Nymphe qui jette
8717
Les premiers rayons aux cieux :
8718
Reçoy moy donques, Cephale,
8719
Et ta basse qualité
8720
D’un estroit lien égale
8721
A mon immortalité.
8722
Luy desdaignant sa priere
8723
Fuit la suppliante vois,
8724
Et tout despit en arriere
8725
S’escarta dedans les bois :
8726
Elle comme amour la porte,
8727
Vole apres, et çà et là
8728
Le presse, et ja sa main forte
8729
Dedans ses cheveux elle a :
8730
Puis comme un aigle qui serre
8731
Un liévre en ses pieds donté,
8732
En luy faisant perdre terre,
8733
Par force au ciel l’a monté,
8734
Où avecques luy encores
8735
Est maintenant à sejour,
8736
Et bien peu se soucie ores
8737
De nous allumer le jour.
8738
Tierce pose.
8739
Ainsi l’une de la bande
8740
Mettoit fin à son parler,
8741
Quand le Dieu marin demande
8742
Sa robe pour s’en-aller :
8743
D’elle richement s’habille,
8744
S’agençant de mains et d’yeux,
8745
Pour mener en-poinct sa fille
8746
Au festin de tous les Dieux :
8747
Où Themis la grand’ Prestresse
8748
Pleine d’un esprit ardant,
8749
La tirant hors de la presse
8750
Luy dist en la regardant :
8751
Bien qu’Inon soit ta compaigne,
8752
Reçoy pourtant doucement
8753
Ton mary, et ne desdaigne
8754
Son mortel embrassement.
8755
Ains que soit la Lune entiere
8756
Dix fois, tu dois enfanter
8757
Un qui donnera matiere
8758
Aux Poëtes de chanter.
8759
Le monde pour un tel homme
8760
N’est pas assez spacieux,
8761
Ses vertus reluiront comme
8762
Les estoilles par les cieux.
8763
Il passera de vistesse
8764
Les lions, et nul soudart
8765
Ne trompera la rudesse
8766
De son homicide dard :
8767
Prompt à suivre comme foudre,
8768
Sa main au sang souillera
8769
De Telephe, et sur la poudre
8770
Mille Rois despouillera.
8771
Et si fera voir encore,
8772
Tant ses coups seront pesans,
8773
Au noir enfant de l’Aurore
8774
Les Enfers devant ses ans :
8775
Et apres avoir de Troye
8776
Le fort rampart abatu,
8777
Ilion sera la proye
8778
Des Grecs et de sa vertu.
ODE XVI.
8779
Ma douce jouvance est passée,
8780
Ma premiere force est cassée,
8781
J’ay la dent noire, et le chef blanc,
8782
Mes nerfs sont dissous, et mes veines,
8783
Tant j’ay le corps froid, ne sont pleines
8784
Que d’une eau rousse en lieu de sang.
8785
Adieu ma lyre, adieu fillettes
8786
Jadis mes douces amourettes,
8787
Adieu, je sens venir ma fin :
8788
Nul passetemps de ma jeunesse
8789
Ne m’accompagne en la vieillesse,
8790
Que le feu, le lict, et le vin.
8791
J’ay la teste toute eslourdie
8792
De trop d’ans, et de maladie,
8793
De tous costez le soin me mord :
8794
Et soit que j’aille ou que je tarde,
8795
Tousjours apres moy je regarde
8796
Si je verray venir la Mort :
8797
Qui doit, ce me semble, à toute heure
8798
Me mener là bas, où demeure
8799
Je ne sçay quel Pluton, qui tient
8800
Ouvert à tous venans un antre,
8801
Où bien facilement on entre,
8802
Mais d’où jamais on ne revient.
ODE XVII.
8803
Pourquoy chetif laboureur
8804
Trembles-tu d’un Empereur,
8805
Qui doit bien tost, legere ombre,
8806
Des morts accroistre le nombre ?
8807
» Ne sçais-tu qu’à tout chaqu’un
8808
» Le port d’Enfer est commun,
8809
» Et qu’une ame Imperiale
8810
» Aussi tost là bas devale
8811
» Dans le bateau de Charon,
8812
» Que l’ame d’un bucheron ?
8813
Courage, coupeur de terre !
8814
Ces grands foudres de la guerre
8815
Non plus que toy n’iront pas
8816
Armez d’un plastron là bas,
8817
Comme ils alloient aux batailles :
8818
Autant leur vaudront leurs mailles,
8819
Leurs lances, et leur estoc,
8820
Comme à toy vaudra ton soc.
8821
Le bon juge Rhadamante
8822
Asseuré, ne s’espouvante
8823
Non plus de voir un harnois
8824
Là bas, qu’un levier de bois,
8825
Ou voir une souquenie
8826
Qu’une robbe bien garnie,
8827
Ou qu’un riche acoustrement
8828
D’un Roy mort pompeusement.
ODELETTE XVIII.
8829
Les espics sont à Cerés,
8830
Aux Chévrepieds les forés,
8831
A Chlore l’herbe nouvelle,
8832
A Phœbus le verd Laurier,
8833
A Minerve l’Olivier,
8834
Et le beau Pin à Cybelle :
8835
Aux Zephires le doux bruit,
8836
A Pommone le doux fruit,
8837
L’onde aux Nymphes est sacrée,
8838
A Flore les belles fleurs :
8839
Mais les soucis et les pleurs
8840
Sont sacrez à Cytherée.
ODE XIX.
8841
Le petit enfant Amour
8842
Cueilloit des fleurs à l’entour
8843
D’une ruche, où les avettes
8844
Font leurs petites logettes.
8845
Comme il les alloit cueillant,
8846
Une avette sommeillant
8847
Dans le fond d’une fleurette,
8848
Luy piqua la main douillette.
8849
Si tost que piqué se vit,
8850
Ah ! je suis perdu (ce dit)
8851
Et s’en-courant vers sa mere
8852
Luy monstra sa playe amere.
8853
Ma mere voyez ma main,
8854
Ce disoit Amour tout plein
8855
De pleurs, voyez quelle enflure
8856
M’a fait une esgratignure.
8857
Alors Venus se sou-rit,
8858
Et en le baisant, le prit,
8859
Puis sa main luy a souflée
8860
Pour guarir sa playe enflée.
8861
Qui t’a, dy moy, faux garçon
8862
Blessé de telle façon ?
8863
Sont-ce mes Graces riantes
8864
De leurs aiguilles poignantes ?
8865
Nenny, c’est un serpenteau,
8866
Qui vole au Printemps nouveau
8867
Avecque deux ailerettes
8868
Çà et là sus les fleurettes.
8869
Ah ! vrayment je le cognois
8870
(Dit Venus) les villageois
8871
De la montagne d’Hymette
8872
Le surnomment Melisette.
8873
Si donques un animal
8874
Si petit fait tant de mal,
8875
Quand son halesne espoinçonne
8876
La main de quelque personne,
8877
Combien fais-tu de douleur
8878
Au pris de luy, dans le cœur
8879
De celuy en qui tu jettes
8880
Tes amoureuses sagettes ?
ODE XX. A RENÉ D’URVOI.
8881
Je n’ay pas les mains apprises
8882
Au mestier muet de ceux
8883
Qui font une image assise
8884
Sur des piliers paresseux.
8885
Ma peinture n’est pas mue1,
8886
Mais vive, et par l’univers
8887
Guindée en l’air se remue
8888
Dessus l’engin de mes vers.
1 note

1(Note en marge) *Mue, muette,* vieil mot François.

8889
Aujourd’huy faut que j’aveigne
8890
Des Muses les traits pointus :
8891
Urvoi m’a dit que je peigne
8892
En ce tableau ses vertus.
8893
Muses, ouvrez moy la porte
8894
De vostre cabinet saint,
8895
Afin que de là j’apporte
8896
Les traits dont il sera peint.
8897
Si ma boutique estoit riche
8898
De vaisseaux tous massifs d’or,
8899
Vers toy je ne serois chiche
8900
Des plus beaux de mon tresor :
8901
Et si te serois encore
8902
D’une main large baillant
8903
Le prix dont la Grece honore
8904
Le Capitaine vaillant.
8905
Mais je n’ay telle puissance,
8906
Tu n’en as aussi besoin :
8907
Ta contente suffisance
8908
Les repousseroit bien loin.
8909
Les vers sans plus t’esjouyssent,
8910
Mes vers donq je t’offriray :
8911
Les vers seulement jouyssent
8912
Du droit que je te diray.
8913
Ny les poinctes eslevées,
8914
Ny les marbres imprimez
8915
En grosses lettres gravées,
8916
Ny les cuivres animez
8917
Ne font que les hommes vivent
8918
En images contrefaits,
8919
Comme les vers qui les suivent
8920
Pour tesmoins de leurs beaux faits.
8921
Si la plume d’un Poëte
8922
Ne favorisoit leur nom,
8923
La vertu seroit muete,
8924
Et sans langue leur renom.
8925
Du grand Hector la memoire
8926
Fust ja morte, si les vers
8927
N’eussent empané sa gloire
8928
Voletant par l’univers.
8929
De mille autres l’excellence
8930
Et l’honneur fust abatu :
8931
Tousjours l’envieux silence
8932
S’arme contre la vertu.
8933
Les plumes doctes et rares
8934
Jusqu’au ciel ont envoyé
8935
Arraché des eaux avares
8936
Achille presque noyé.
8937
C’est la Muse qui engarde
8938
Les bons de ne mourir pas,
8939
Et qui noz talons retarde
8940
Pour ne devaller là bas.
8941
La Muse l’enfer desfie,
8942
Seule nous esleve aux cieux,
8943
Seule nous donne la vie,
8944
Et nous met au rang des Dieux.
ODE XXI. AUX MUSES, A VENUS, aux Graces, aux Nymphes, et aux Faunes.
8945
Chaste troupe Pierienne,
8946
Qui de l’onde Hippocrenienne
8947
Tenez les rives, et le mont
8948
D’Heme, et les verdoyans bocages
8949
De Pinde, et les antres sauvages
8950
Du saint Parnasse au double front :
8951
Vous de l’eau poissonneuse fille,
8952
Qui dans le creux d’une coquille
8953
Vinstes à Cypre, et qui Gnidon
8954
Gouvernez, et Paphe, et Cythere,
8955
Venus la fiere-douce mere
8956
De ce bon enfant Cupidon :
8957
Vous Graces d’une escharpe ceintes,
8958
Qui dessous les montagnes saintes
8959
De Colche, ou dans le fond du val
8960
Soit d’Amathonte, ou soit d’Erie,
8961
Toute nuict sur l’herbe fleurie
8962
En un rond demenez le bal :
8963
Et vous Dryades, et vous Fées
8964
Qui de jonc simplement coifées
8965
Nagez par le crystal des eaux,
8966
Fendant des fleuves les entorses,
8967
Et qui naissez sous les escorses
8968
Et dans le tronc des arbrisseaux :
8969
Ornez ce livre de lhyerre,
8970
Et bien loin par-dessus la terre
8971
S’il vous plaist, enlevez ma vois :
8972
Et faites que tousjours ma lyre
8973
D’âge en âge s’entende bruire
8974
Du More jusques à l’Anglois.
ODE XXII.
8975
N’aguere chanter je voulois
8976
Comme Francus au bord Gaulois
8977
Avec sa troupe vint descendre,
8978
Mais son luth pincé de mon doy
8979
Ne vouloit en despit de moy
8980
Que chanter Amour, et Cassandre.
8981
Je pensois, d’autant que tousjours
8982
J’avois dit sur luy mes amours,
8983
Que ses cordes par long usage
8984
Chantoient d’Amour, et qu’il falloit
8985
En mettre d’autres, s’on vouloit
8986
Luy apprendre un autre langage.
8987
Incontinent, il n’y eut fust,
8988
Table ny corde, qui ne fust,
8989
Ny chevilles, toutes nouvelles :
8990
Mais apres qu’il fut remonté,
8991
Plus fort que devant a chanté
8992
Les Amours et les Damoiselles.
8993
Or adieu donq pauvre Francus,
8994
Ta gloire sous tes murs veincus
8995
Se cachera tousjours pressée,
8996
Si à ton neveu nostre Roy
8997
Tu ne dis, qu’en l’honneur de toy
8998
Il face ma lyre crossée.
ODE XXIII.
8999
Brune Vesper, lumiere dorée
9000
De la Déesse Cytherée,
9001
Vesper, dont la belle clarté luit
9002
Autant sur les Astres de la nuit
9003
Que reluit par dessus toy la Lune :
9004
O claire image de la nuit brune,
9005
En lieu du beau Croissant tout ce soir
9006
Donne lumiere, et te laisse choir
9007
Bien tard dedans la marine source.
9008
Je ne veux larron oster la bourse
9009
A quelque amant, ou comme un meschant
9010
Voleur, dévaliser un marchant :
9011
Je veux aller outre la riviere
9012
Voir m’amie : mais sans ta lumiere
9013
Je ne puis mon voyage achever.
9014
Sors doncque de l’eau pour te lever,
9015
Et de ta belle nuitale flame
9016
Esclaire au feu d’amour qui m’enflame.
ODE XXIIII.
9017
Dieu vous gard messagers fidelles
9018
Du Printemps vistes arondelles,
9019
Huppes, coquus, rossignolets,
9020
Tourtres, et vous oiseaux sauvages
9021
Qui de cent sortes de ramages
9022
Animez les bois verdelets.
9023
Dieu vous gard belles paquerettes,
9024
Belles roses, belles fleurettes,
9025
Et vous boutons jadis cognus
9026
Du sang d’Ajax et de Narcisse :
9027
Et vous thyn, anis, et melisse,
9028
Vous soyez les bien revenus.
9029
Dieu vous gard troupe diaprée
9030
Des papillons, qui par la prée
9031
Les douces herbes suçotez :
9032
Et vous nouvel essain d’abeilles,
9033
Qui les fleurs jaunes et vermeilles
9034
De vostre bouche baisotez.
9035
Cent mille fois je re-saluë
9036
Vostre belle et douce venue.
9037
O que j’aime ceste saison
9038
Et ce doux caquet des rivages,
9039
Au pris des vents et des orages
9040
Qui m’enfermoient en la maison.
ODE XXV.
9041
Bel Aubepin fleurissant,
9042
Verdissant
9043
Le long de ce beau rivage,
9044
Tu es vestu jusqu’au bas
9045
Des longs bras
9046
D’une lambrunche sauvage.
9047
Deux camps de rouges fourmis
9048
Se sont mis
9049
En garnison sous ta souche :
9050
En ton pied demy-mangé
9051
Allongé
9052
Les avettes ont leur couche.
9053
Le chantre Rossignolet
9054
Nouvelet,
9055
Courtisant sa bien-aimée,
9056
Pour ses amours alleger
9057
Vient loger
9058
Tous les ans en ta ramée.
9059
Sur ta cime il fait son ny
9060
Tout uny
9061
De mousse et de fine soye,
9062
Où ses petits esclorront,
9063
Qui seront
9064
De mes mains la douce proye.
9065
Or vy gentil Aubepin,
9066
Vy sans fin,
9067
Vy sans que jamais tonnerre,
9068
Ou la coignée, ou les vens,
9069
Ou les temps
9070
Te puissent ruer par terre.
ODE XXVI.
9071
Du grand Turc je n’ay souci,
9072
Ny du grand Souldan aussi :
9073
L’or ne maistrise ma vie,
9074
Aux Rois je ne porte envie :
9075
J’ay soucy tant seulement
9076
De parfumer cointement
9077
Ma barbe, et qu’une couronne
9078
De fleurs le chef m’environne.
9079
Le soin de ce jour me point,
9080
Du demain je n’en ay point.
9081
Qui (bons Dieux !) pourroit cognoistre
9082
Si un lendemain doit estre ?
9083
Vulcan, en faveur de moy,
9084
Je te pri’ despesche toy
9085
De me tourner une tasse,
9086
Qui de profondeur surpasse
9087
Celle du vieillard Nestor :
9088
Je ne veux qu’elle soit d’or,
9089
Sans plus fay la moy de chesne,
9090
Ou de lhyerre, ou de fresne.
9091
Ne m’engrave point dedans
9092
Ces grands panaches pendans,
9093
Plastrons, morions, ny armes :
9094
Qu’ay-je soucy des alarmes,
9095
Des assaux, ou des combas ?
9096
Aussy ne m’y grave pas
9097
Ny le Soleil, ny la Lune,
9098
Ny le jour, ny la nuict brune,
9099
Ny les Astres radieux :
9100
Et quel soin ay-je des cieux ?
9101
De leurs Ours, de leur Charrette,
9102
D’Orion, ou de Boëtte ?
9103
Mais pein moy je te supply,
9104
D’une treille le reply
9105
Non encore vendangée :
9106
Peins une vigne chargée
9107
De grappe et de raisins,
9108
Peins y des fouleurs de vins,
9109
Le nez et la rouge trongne
9110
D’un Silene, et d’un yvrongne.
ODE XXVII.
9111
Lors que Bacchus entre chez moy,
9112
Je chasse incontinent l’esmoy,
9113
Et ravy d’esprit il me semble
9114
Qu’en mes bougettes j’ay plus d’or,
9115
Plus d’argent, et plus de tresor
9116
Que Mide, ny que Crœse ensemble.
9117
Je ne veux rien sinon tourner
9118
Par la danse, et me couronner
9119
Le chef d’un tortis de lhyerre :
9120
Je foule en esprit les honneurs,
9121
Et les estats des grands Seigneurs
9122
A coups de pied j’escraze à terre.
9123
Page, verse du vin nouveau,
9124
Arrache moy hors de cerveau
9125
Le soin, par qui le cœur me tombe.
9126
Verse donc pour me l’arracher :
9127
Il vaut mieux yvre se coucher
9128
Dans le lict, que mort dans la tombe.
ODE XXVIII. A MELIN DE SAINCT GELAIS.
9129
Tousjours ne tempeste enragée
9130
Contre ses bords la mer Egée,
9131
Et tousjours l’orage cruel
9132
Des vents, comme un foudre ne gronde,
9133
Elochant la voute du monde
9134
D’un souflement continuel.
9135
Tousjours l’hyver de neiges blanches
9136
Des pins n’enfarine les branches,
9137
Et du haut Apennin tousjours
9138
La gresle le doz ne martelle,
9139
Et tousjours la glace eternelle
9140
Des fleuves ne bride le cours.
9141
Tousjours ne durent orgueilleuses
9142
Les Pyramides sourcilleuses
9143
Contre la faulx du Temps veinqueur :
9144
Aussi ne doit l’ire felonne,
9145
Qui de son fiel nous empoisonne,
9146
Durer tousjours dedans un cœur.
9147
» Rien sous le ciel ferme ne dure :
9148
Telles loix la sage Nature
9149
Arresta dans ce monde, alors
9150
Que Pyrrhe espandoit sus la terre
9151
Noz ayeux conceuz d’une pierre
9152
S’amollissant en nouveaux corps.
9153
Maintenant une triste pluye
9154
D’un air larmoyant nous ennuye,
9155
Maintenant les Astres jumeaux
9156
D’esmail en-fleurissent les plaines,
9157
Maintenant l’Esté boit les veines
9158
D’Ide gazouillante en ruisseaux.
9159
Nous aussi Melin, qui ne sommes
9160
Immortels, mais fragiles hommes,
9161
Suivant cest ordre il ne faut pas
9162
Que nostre ire soit immortelle,
9163
Balançant sagement contre elle
9164
La raison par juste compas.
9165
N’as-tu point veu aux vers d’Homere,
9166
Lors que plus l’ardante colere
9167
Achille enfloit contre son Roy,
9168
Que Pallas la sage guerriere
9169
Luy happant les cheveux derriere
9170
Tout grommelant l’arresta coy ?
9171
Ja sa dague il avoit tirée
9172
Pour tuer l’heritier d’Atrée,
9173
Tant le courroux l’aiguillonnoit,
9174
Sans elle, qui dans son navire
9175
L’envoya digerer son ire
9176
Dont tout le fiel luy bouillonnoit.
9177
Combien de fois ce Peleïde
9178
Refusa les presens d’Atride
9179
Pour appoincter ? combien encor
9180
De prisonnieres Lesbiennes,
9181
Et de citez Myceniennes,
9182
Et combien de chevaux et d’or ?
9183
Tandis Hector armoit la rage,
9184
L’horreur et le Troyen orage
9185
Contre les Grecs, et d’une part
9186
D’un grand caillou froissa la porte,
9187
De l’autre part, du feu qu’il porte
9188
Darda le foudre en leur rampart.
9189
De quelque costé qu’il se tourne,
9190
Bellone autour de luy sejourne,
9191
Faisant couler Xanthe tout roux
9192
Du sang des Grecs, qui par la plaine
9193
Enduroient, innocens, la peine
9194
De ce dommageable courroux.
9195
O monde heureux, si Promethée
9196
D’argile en ses doigts retâtée
9197
Le cœur ne nous avoit formé,
9198
Le trempant en l’eau Stygienne,
9199
Et en la rage Lybienne
9200
D’un cruel lion affamé !
9201
Certainement la vierge Astrée
9202
N’eust point quitté nostre contrée,
9203
Et les foudres tombez du ciel
9204
N’eussent accablé les montagnes :
9205
Tousjours fussent par les campagnes
9206
Glissez les doux ruisseaux de miel.
9207
Le cheval au milieu des guerres
9208
N’eust point ronflé, ny les tonnerres
9209
Des canons n’eussent point sonné,
9210
Ny sur les bornes des provinces
9211
Le choc armé de deux grans Princes
9212
N’eust point le pasteur estonné.
9213
On n’eust point emmuré les villes
9214
Pour crainte des guerres civiles
9215
Ny des estranges legions,
9216
Ny le coutre de Pharsalie
9217
N’eust heurté tant d’oz d’Italie,
9218
Ny tant de vuides morions.
9219
L’ire cause que les batailles
9220
Jusqu’au fond razent les murailles
9221
De maint Palais audacieux,
9222
Et que les buissons et les herbes
9223
S’esgayent sur les tours superbes
9224
Qui souloient voisiner les cieux.
9225
L’ire cause des Tragedies
9226
Les voix chetivement hardies
9227
Des Rois tremblans sous le danger,
9228
Et que les execrables meres
9229
Presentent les fils à leurs peres
9230
Sur la table pour les manger.
9231
L’ire qui trouble le courage,
9232
Ne differe point de la rage
9233
Des vieux Curetes forcenez,
9234
Ny des Chastrez de Dindymene,
9235
Quand en hurlant elle les meine
9236
Au son du buis espoinçonnez.
9237
L’ire qui les hommes manie,
9238
Changeant la raison en manie.
9239
Rien qu’un remors ne fait sentir :
9240
Et pour tout fruict ne nous apporte,
9241
Apres que son ardeur est morte,
9242
Sinon un triste repentir.
9243
Las ! ce monstre, ce monstre d’Ire
9244
Contre toy me força d’escrire,
9245
Et m’eslança tout irrité,
9246
Quand d’un vers enfielé d’Iambes
9247
Je vomissois les aigres flambes
9248
De mon courage despité :
9249
Pource qu’à tort on me fist croire
9250
Qu’en fraudant le prix de ma gloire
9251
Tu avois mal-parlé de moy,
9252
Et que d’une longue risée
9253
Mon œuvre par toy mesprisée,
9254
Ne servit que de farce au Roy.
9255
Mais ore, Melin, que tu nies
9256
En tant d’honnestes compagnies
9257
N’avoir mesdit de mon labeur,
9258
Et que ta bouche le confesse
9259
Devant moymesme, je delaisse
9260
Ce despit qui m’ardoit le cœur :
9261
Chatouillé vrayment d’un grand aise
9262
De voir morte du tout la braise
9263
Qui me consumoit, et de voir
9264
Crever ceux, qui par une envie
9265
Troublant le repos de ma vie,
9266
Souloient ma simplesse esmouvoir.
9267
Dressant à nostre amitié neuve
9268
Un autel, j’atteste le fleuve
9269
Qui des parjures n’a pitié,
9270
Que ny l’oubly, ny le temps mesme,
9271
Ny la rancœur, ny la mort blesme
9272
Ne desnou’ront nostre amitié.
9273
Car d’une amour dissimulée
9274
Ma foy ne sera point voilée,
9275
(De faux visage[s] artizan)
9276
Croyant seurement que tu n’uses
9277
Vers tes amis, des doubles ruses
9278
Dont se desguise un Courtizan.
9279
Ne pense donc que le temps brise
9280
L’accord de nostre foy promise,
9281
Bien qu’un courroux l’aye parfait.
9282
» Souvent une mauvaise cause
9283
» Contraire à sa nature, cause
9284
» Secretement un bon effait.
9285
Les liz naissent d’herbes puantes,
9286
Les roses d’espineuses plantes,
9287
Et neantmoins la France peint
9288
De l’un ses armes, et encore
9289
De l’autre, la vermeille Aurore
9290
Emprunte le fard de son teint.
9291
Bien que l’un des fils d’Iôcaste
9292
La nuict sous le portail d’Adraste
9293
Et Tydé, enflez de courrous,
9294
D’une main horriblement dure,
9295
Pour un petit de couverture
9296
Se fussent martelez de coups :
9297
Toutefois apres ces alarmes
9298
Amis jurez prindrent les armes,
9299
Et l’un pour l’autre s’employa,
9300
Quand devant Thebes le Prophete
9301
Vif englouty dans sa charrette
9302
Tout armé Pluton effroya.
ODELETTE XXIX.
9303
Venus est par cent mille noms,
9304
Et par cent mille autres surnoms
9305
Des pauvres amans outragée :
9306
L’un la dit plus dure que fer,
9307
L’autre la surnomme un enfer,
9308
Et l’autre la nomme enragée.
9309
L’un l’appelle soucis et pleurs,
9310
L’autre tristesses et douleurs,
9311
Et l’autre la desesperée :
9312
Mais moy, pource qu’elle a tousjours
9313
Esté propice à mes amours,
9314
Je la surnomme la sucrée.
ODE XXX.
9315
T’oseroit bien quelque Poëte
9316
Nier des vers, douce Alouëte ?
9317
Quant à moy, je ne l’oserois :
9318
Je veux celebrer ton ramage
9319
Sur tous oiseaux qui sont en cage,
9320
Et sur tous ceux qui sont és bois.
9321
Qu’il te fait bon ouyr ! à l’heure
9322
Que le bouvier les champs labeure
9323
Quand la terre le Printemps sent,
9324
Qui plus de ta chanson est gaye,
9325
Que courroucée de la playe.
9326
Du soc, qui l’estomac luy fend.
9327
Si tost que tu es arrosée
9328
Au poinct du jour, de la rosée,
9329
Tu fais en l’air mille discours :
9330
En l’air des ailes tu fretilles,
9331
Et pendue au ciel tu babilles,
9332
Et contes aux vents tes amours.
9333
Puis du ciel tu le laisses fondre
9334
Sur un sillon verd, soit pour pondre,
9335
Soit pour esclorre, ou pour couver,
9336
Soit pour apporter la bechée
9337
A tes petits, ou d’une achée,
9338
Ou d’une chenille, ou d’un ver.
9339
Lors moy couché dessus l’herbette
9340
D’une part j’oy ta chansonnette :
9341
De l’autre, sus du poliot,
9342
A l’abry de quelque fougere
9343
J’escoute la jeune bergere
9344
Qui desgoise son lerelot.
9345
Lors je dy, tu es bien-heureuse
9346
Gentille Alouëtte amoureuse,
9347
Qui n’as peur ny soucy de riens,
9348
Qui jamais au cœur n’as sentie
9349
Les desdains d’une fiere amie,
9350
Ny le soin d’amasser des biens :
9351
Ou si quelque soucy te touche,
9352
C’est, lors que le Soleil se couche,
9353
De dormir, et de resveiller
9354
De tes chansons avec l’Aurore
9355
Et bergers et passans encore,
9356
Pour les envoyer travailler.
9357
Mais je vis tousjours en tristesse
9358
Pour les fiertez d’une maistresse
9359
Qui paye ma foy de travaux,
9360
Et d’une plaisante mensonge,
9361
Mensonge, qui tousjours allonge
9362
La longue trame de mes maux.
ODE XXXI.
9363
J’avoy les yeux et le cœur
9364
Malade d’une langueur
9365
L’une à l’autre differente :
9366
Tousjours une fiévre ardente
9367
Le pauvre cœur me brusloit,
9368
Et tousjours l’œil distilloit
9369
Une pluye catarreuse,
9370
Qui s’escoulant dangereuse
9371
Tout le cerveau m’espuisoit,
9372
Lors mon cœur aux yeux disoit :
9373
Le cœur.
9374
C’est bien raison que sans cesse
9375
Une pluye vangeresse
9376
Lave le mal qu’avez fait :
9377
Par vous seule entra le trait
9378
Qui m’a la fiévre causée.
9379
Lors mes yeux pleins de rosée,
9380
En distillant mon souci
9381
Au cœur respondoient ainsi.
9382
Les yeux.
9383
Mais c’est vous qui fustes cause
9384
Du premier mal, qui nous cause
9385
A vous l’ardente chaleur,
9386
Et à nous l’humide pleur.
9387
Il est bien vray que nous fusmes
9388
Autheurs du mal, qui receusmes
9389
Le trait qui nous a blessé :
9390
Mais il fut si tost passé,
9391
Qu’à peine tiré le vismes
9392
Que ja dans nous le sentismes.
9393
Vous deviez comme plus fort,
9394
Contre son premier effort
9395
Faire un peu de resistance :
9396
Mais vous prinstes accointance
9397
Tout soudain avecques luy
9398
Pour nous donner tout l’ennuy.
9399
O la belle emprise vaine !
9400
Puis que vous souffrez la peine
9401
Aussi bien que nous, d’avoir
9402
Voulu seuls nous decevoir.
9403
» La chose est bien raisonnable,
9404
» Que le trompeur miserable
9405
» Reçoive le mal sur luy
9406
» Qu’il machinoit contre autruy,
9407
» Et que pour sa fraude il meure.
9408
Ainsi mes yeux à toute heure,
9409
Et mon cœur contre mes yeux
9410
Querelloient seditieux :
9411
Quand vous, ma douce Maistresse,
9412
Ayant soin de ma destresse
9413
Et de mon tourment nouveau,
9414
Me fistes present d’une eau
9415
Qui la lumiere perdue
9416
A mes deux yeux a rendue.
9417
Reste plus à secourir
9418
Le cœur qui s’en-va mourir,
9419
S’il ne vous plaist qu’on luy face
9420
Ainsi qu’aux yeux quelque grace.
9421
Or pour esteindre le chaut
9422
Qui le consomme, il ne faut
9423
Sinon qu’une fois je touche
9424
De la mienne vostre bouche,
9425
A fin que le doux baiser
9426
Aille du tout appaiser
9427
Par le vent de son haleine
9428
La flame trop inhumaine,
9429
Que de ses ailes Amour
9430
M’esvente tout à l’entour,
9431
Depuis l’heure que la fleche
9432
De voz yeux luy fist la breche
9433
Si avant, qu’il ne pourroit
9434
En guarir s’il ne mouroit,
9435
Ou si vostre douce haleine
9436
Ne le tiroit hors de peine.
ODE XXXII.
9437
Les Muses lierent un jour
9438
De chaisnes de roses, Amour,
9439
Et pour le garder le donnerent
9440
Aux Graces et à la Beauté,
9441
Qui voyans sa desloyauté,
9442
Sus Parnasse l’emprisonnerent.
9443
Si tost que Venus l’entendit,
9444
Son beau ceston elle vendit
9445
A Vulcan, pour la delivrance
9446
De son enfant, et tout soudain
9447
Ayant l’argent dedans la main,
9448
Fist aux Muses la reverence.
9449
Muses Déesses des chansons,
9450
Quand il faudroit quatre rançons
9451
Pour mon enfant, je les apporte,
9452
Delivrez mon fils prisonnier :
9453
Mais les Muses l’ont fait lier
9454
D’une autre chaisne bien plus forte.
9455
Courage doncques amoureux,
9456
Vous ne serez plus langoureux,
9457
Amour est au bout de ses ruses :
9458
Plus n’oseroit ce faux garson
9459
Vous refuser quelque chanson,
9460
Puis qu’il est prisonnier des Muses.
ODE XXXIII.
9461
Pourtant si j’ay le chef plus blanc
9462
Que n’est d’un liz la fleur esclose,
9463
Et toy le visage plus franc
9464
Que n’est le bouton d’une rose :
9465
Pour cela, cruelle, il ne faut
9466
Fuyr ainsi ma teste blanche :
9467
Si j’ay la teste blanche en haut,
9468
J’ay en bas la queuë assez franche.
9469
Ne sçais-tu pas, toy qui me fuis,
9470
Que pour bien faire une couronne
9471
Ou quelque beau bouquet, d’un lis
9472
Tousjours la rose on environne ?
ODE XXXIIII.
9473
La terre les eaux va boyvant,
9474
L’arbre la boit par sa racine,
9475
La mer salée boit le vent,
9476
Et le Soleil boit la marine,
9477
Le Soleil est beu de la Lune :
9478
Tout boit, soit en haut ou en bas :
9479
Suivant ceste reigle commune
9480
Pourquoy donc ne boirons-nous pas ?
ODE XXXV.
9481
Si tu me peux conter les fleurs
9482
Du Printemps, et combien d’arene
9483
La mer trouble de ses erreurs
9484
Contre le bord d’Afrique amene :
9485
Si tu me peux conter des cieux
9486
Toutes les estoilles ardantes,
9487
Et des vieux chesnes spacieux
9488
Toutes les fueilles verdoyantes :
9489
Si tu me peux conter l’ardeur
9490
Des amans, et leur peine dure,
9491
Je te feray le seul conteur,
9492
Magny, des amours que j’endure.
9493
Conte d’un rang premierement
9494
Deux cens que je pris en Touraine,
9495
De l’autre rang secondement
9496
Quatre cens que je pris au Maine.
9497
Conte, mais gette pres à pres,
9498
Tous ceux d’Angers, et de la ville
9499
D’Amboise, et de Vandôme apres,
9500
Qui se montent plus de cent mille.
9501
Conte apres six cens à la fois
9502
Dont à Paris je me vy prendre,
9503
Conte cent millions, qu’à Blois
9504
Je pris dans les yeux de Cassandre.
9505
Quoy ? tu fais les contes trop cours :
9506
Il semble que portes envie
9507
Au grand nombre de mes amours,
9508
Conte les tous, je te supplie.
9509
Mais non, il les vaut mieux oster :
9510
Car tu ne trouverois en France
9511
Assez de gettons, pour conter
9512
D’amours une telle abondance.
ODE XXXVI.
9513
Plusieurs de leurs corps desnuez
9514
Se sont veuz en diverse terre
9515
Miraculeusement muez,
9516
L’un en serpent, et l’autre en pierre,
9517
L’un en fleur, l’autre en arbrisseau,
9518
L’un en loup, l’autre en colombelle :
9519
L’un se vit changer en ruisseau,
9520
Et l’autre devint arondelle.
9521
Mais je voudrois estre miroir,
9522
Afin que tousjours tu me visses :
9523
Chemise je voudrois me voir,
9524
Afin que souvent tu me prisses.
9525
Volontiers eau je deviendrois,
9526
Afin que ton corps je lavasse :
9527
Estre du parfum je voudrois,
9528
A fin que je te parfumasse.
9529
Je voudrois estre le riban
9530
Qui serre ta belle poitrine :
9531
Je voudrois estre le carquan
9532
Qui orne ta gorge yvoirine.
9533
Je voudrois estre tout autour
9534
Le coural qui tes lévres touche,
9535
A fin de baiser nuict et jour
9536
Tes belles lèvres et ta bouche.
ODE XXXVII.
9537
Pourquoy comme une jeune poutre
9538
De travers guignes tu vers moy ?
9539
Pourquoy farouche fuis-tu outre
9540
Quand je veux approcher de toy ?
9541
Tu ne veux souffrir qu’on te touche :
9542
Mais si je t’avoy sous ma main,
9543
Asseure toy que dans la bouche
9544
Bien tost je t’aurois mis le frain.
9545
Puis te voltant à toute bride
9546
Je dresserois tes pieds au cours,
9547
Et te piquant serois ton guide
9548
Par la carriere des Amours,
9549
Mais par l’herbe tu ne fais ores
9550
Qui suivre des prez la fraicheur,
9551
Pource que tu n’as point encores
9552
Trouvé quelque bon chevaucheur.
ODE XXXVIII.
9553
Ha, si l’or pouvoit allonger
9554
D’un quart d’heure la vie aux hommes,
9555
De soin on devroit se ronger
9556
Pour l’entasser à grandes sommes :
9557
Afin qu’il peust servir de pris
9558
Et de rançon à nostre vie,
9559
Et que la mort en l’ayant pris,
9560
De nous tuer n’eust plus envie.
9561
Mais puis qu’on ne la peut tarder
9562
Pour don, ny pour or qu’on luy offre,
9563
Que me serviroit de garder
9564
Un tresor moisy dans mon coffre ?
9565
Il vaut mieux Jamin, s’addonner
9566
A fueilleter tousjours un livre,
9567
Qui plustost que l’or peut donner
9568
Maugré la mort, un second vivre.
ODE XXXIX.
9569
Tu me fais mourir de me dire
9570
Qu’il ne faut sinon qu’une lyre
9571
Pour m’amuser, et que tousjours
9572
Je ne veux chanter que d’amours.
9573
Tu dis vray, je te le confesse :
9574
Mais il ne plaist à la Déesse,
9575
Qui mesle un plaisir d’un souci,
9576
Que je vive autrement qu’ainsi.
9577
Car quand Amour un coup enflame
9578
De son feu quelque gentille ame,
9579
Impossible est de l’oublier,
9580
Ny de ses rets se deslier.
9581
Mais toy Pasquier, en qui Minerve
9582
A tant mis de biens en reserve,
9583
Qui as l’esprit ardent et vif,
9584
Et nay pour n’estre point oisif,
9585
Esleve au ciel par ton histoire
9586
De noz Rois les faits et la gloire,
9587
Et pren sous ta diserte vois
9588
La charge des honneurs François :
9589
Et desormais vivre me laisse
9590
Sans gloire au sein de ma maistresse,
9591
Et parmy ses ris et ses jeux
9592
Laisse grisonner mes cheveux.
ODE XL.
9593
Celuy qui n’aime est malheureux,
9594
Et malheureux est l’amoureux :
9595
Mais la misere la plus grande,
9596
C’est quand l’amant (apres avoir
9597
En bien servant fait son devoir)
9598
Ne reçoit point ce qu’il demande.
9599
La race en amours ne sert rien,
9600
Ne beauté, grace, ne maintien :
9601
Sans honneur la Muse gist morte :
9602
Les amoureuses du jourd’huy
9603
En se vendant, aiment celuy
9604
Laid ou beau, qui le plus apporte.
9605
Puisse mourir meschantement
9606
Qui l’or trouva premierement :
9607
Par luy le frere n’est pas frere,
9608
Le pere n’est pas pere seur,
9609
Par luy la sœur n’est pas la sœur,
9610
Et la mere n’est pas la mere.
9611
Par luy la guerre et le discord,
9612
Par luy les glaives et la mort,
9613
Par luy viennent mille tristesses :
9614
Et qui pis est, nous recevons
9615
La mort par luy, nous qui vivons
9616
Amoureux d’avares maistresses.
ODELETTE XLI.
9617
Janne, en te baisant tu me dis
9618
Que j’ay le chef à demy gris,
9619
Et tousjours me baisant tu veux
9620
De l’ongle oster mes blancs cheveux :
9621
Comme s’un cheveul blanc ou noir
9622
Pour baiser eust quelque pouvoir.
9623
Mais Janne tu te trompes fort :
9624
Un cheveul blanc est assez fort
9625
Au seul baiser, pourveu que point
9626
Tu ne veuilles de l’autre point.
ODE XLII.
9627
Verson ces roses pres ce vin,
9628
Pres de ce vin verson ces roses,
9629
Et boyvon l’un à l’autre, afin
9630
Qu’au cœur noz tristesses encloses
9631
Prennent en boyvant quelque fin.
9632
La belle Rose du Printemps
9633
Aubert, admoneste les hommes
9634
Passer joyeusement le temps,
9635
Et pendant que jeunes nous sommes,
9636
Esbatre la fleur de noz ans.
9637
Tout ainsi qu’elle défleurit
9638
Fanie en une matinée,
9639
Ainsi nostre âge se flestrit,
9640
Làs ! et en moins d’une journée
9641
Le printemps d’un homme perit.
9642
Ne veis-tu pas hier Brinon
9643
Parlant, et faisant bonne chere,
9644
Qui làs ! aujourd’huy n’est sinon
9645
Qu’un peu de poudre en une biere,
9646
Qui de luy n’a rien que le nom ?
9647
Nul ne desrobe son trespas,
9648
Caron serre tout en sa nasse,
9649
Rois et pauvres tombent là bas :
9650
Mais ce-pendant le temps se passe
9651
Rose, et je ne te chante pas.
9652
La Rose est l’honneur d’un pourpris,
9653
La Rose est des fleurs la plus belle,
9654
Et dessus toutes a le pris :
9655
C’est pour cela que je l’appelle
9656
La violette de Cypris.
9657
La Rose est le bouquet d’Amour,
9658
La Rose est le jeu des Charites,
9659
La Rose blanchit tout au tour
9660
Au matin de perles petites
9661
Qu’elle emprunte du poinct du jour.
9662
La Rose est le parfum des Dieux,
9663
La Rose est l’honneur des pucelles,
9664
Qui leur sein beaucoup aiment mieux
9665
Enrichir de Roses nouvelles,
9666
Que d’un or, tant soit precieux.
9667
Est-il rien sans elle de beau ?
9668
La Rose embellit toutes choses,
9669
Venus de Roses a la peau,
9670
Et l’Aurore a les doigts de Roses,
9671
Et le front le Soleil nouveau.
9672
Les Nymphes de Rose ont le sein,
9673
Les coudes, les flancs et les hanches :
9674
Hebé de Roses a la main,
9675
Et les Charites, tant soient blanches,
9676
Ont le front de Roses tout plein.
9677
Que le mien en soit couronné,
9678
Ce m’est un Laurier de victoire :
9679
Sus, appellon le deux-fois-né,
9680
Le bon pere, et le faison boire
9681
De ces Roses environné.
9682
Bacchus espris de la beauté
9683
Des Roses aux fueilles vermeilles,
9684
Sans elles n’a jamais esté,
9685
Quand en chemise sous les treilles
9686
Beuvoit au plus chaud de l’Esté.
ODE XLIII.
9687
Je suis homme nay pour mourir,
9688
Je suis bien seur que du trespas
9689
Je ne me sçaurois secourir
9690
Que poudre je n’aille là bas.
9691
Je cognois bien les ans que j’ay :
9692
Mais ceux qui me doivent venir
9693
Bons ou mauvais, je ne les sçay,
9694
Ny quand mon âge doit finir.
9695
Pour-ce fuyez-vous-en esmoy,
9696
Qui rongez mon cœur à tous coups,
9697
Fuyez-vous-en bien loin de moy,
9698
Je n’ay que faire avecque vous.
9699
Aumoins avant que trespasser,
9700
Que je puisse à mon aise un jour
9701
Jouër, sauter, rire et danser
9702
Avecque Bacchus et Amour.
ODE XLIIII.
9703
Belleau, s’il est permis aux hommes d’inventer
9704
Cela que les plus vieux n’ont pas osé chanter,
9705
Je dirois volontiers que l’Amour n’a point d’ailes.
9706
Helas ! s’il en avoit, s’esbranlant dessus elles
9707
De mon cœur quelquefois se pourroit absenter.
9708
Il n’a point d’arc aussi, et le feint-on ruer
9709
Des fleches à grand tort : il a voulu muer
9710
Son arc en harquebuze, on le sent à l’espreuve :
9711
Car pour le coup d’un trait si grand feu ne se treuve
9712
Autour du cœur blessé, qu’il le puisse tuer.
9713
Donques, ou je me trompe, ou l’Amour n’est archer,
9714
Il est harquebuzier : et qui voudra chercher
9715
Comme il tire, aille veoir les beaux yeux de Cassandre :
9716
Tout soudain de cent pas il luy fera comprendre
9717
Si d’un plomb ou d’un trait les cœurs il vient toucher.
9718
Il fait de ses beaux yeux son plombet enflamé,
9719
Sa poudre de sa grace, et en ce poinct armé
9720
Se jette à la campagne à l’entour de sa bouche :
9721
Dans ses cheveux frisez il dresse l’escarmouche,
9722
Et du sein d’elle il fait son rampart enfermé.
ODE XLV.
9723
Cinq jours sont ja passez, Denizot mon amy,
9724
Que ma Dame malade en repos n’a dormy :
9725
Tu sçais combien son mal de douleur me consomme,
9726
Allon dedans les prez de ta Sarte et du Loir,
9727
Et d’une triste main faison nostre devoir
9728
De cueillir des pavots qui sont sacrez au Somme.
9729
Ha mon Dieu, que j’en voy, ces prez en sont tous pleins !
9730
Chargeons-en nostre sein, noz manches et noz mains !
9731
Nous en avons assez : apporte du lhyerre,
9732
Puis de gazons herbuz maçonne un autel vert :
9733
Trois fois tourne à l’entour, et d’un chef descouvert
9734
Dy ces mots apres moy, regardant contre terre.
9735
Somme fils de la Nuict, et de Lethe oublieux,
9736
Pere, alme, nourrissier des hommes et des Dieux,
9737
De qui l’aile en volant espand une gelée
9738
Sur l’humide cerveau, et bien qu’il fust remply
9739
D’amour et de procez, tu l’assoupis d’oubly,
9740
Et charmes pour un temps sa tristesse sillée.
9741
Tu enserres les yeux de tous les animaux
9742
D’un lien fait d’airain : de tous ceux qui des eaux
9743
Douces, et de la mer coupent l’humide voye,
9744
Et de ceux empennez appris à bien voler,
9745
Et de tous ceux qu’on laisse en pasturage aller,
9746
Et de ceux qui au bois se nourrissent de proye.
9747
Sans ton secours mourroit tout ce grand monde icy :
9748
C’est pource qu’on t’appelle alme, desli-soucy,
9749
Donne-vie, oste-soin : ton pouvoir admoneste
9750
De contempler la mort, quand tu nous viens toucher
9751
Du bout de ton pavot les yeux pour les boucher,
9752
Et quand d’un flot Lethé tu nous baignes la teste.
9753
Tu es du vueil des Dieux prophete et messager :
9754
C’est toy qui en dormant à l’homme fais songer
9755
Son sort bon ou mauvais : et si nous estions sages,
9756
Sages non seulement, mais aussi gens de bien,
9757
Rien ne nous aviendroit que nous ne sceussions bien
9758
Long temps devant le fait, instruits de tes présages.
9759
O Somme, ô grand Demon, ô l’utile repos
9760
De toute ame qui vit, pren à gré ces pavots,
9761
Cest encens, ceste manne, et vien dessous ton aile
9762
Couver un peu les yeux, les temples et le front
9763
De ma Dame malade, et d’un sommeil profond,
9764
Toutefois resveillable, allege le mal d’elle.
9765
C’est assez Denizot, exaucé je me sens :
9766
Le feu de son bon gré a pris dedans l’encens,
9767
Et ne sçay quel Demon a la manne lechée :
9768
Retournon au logis, le cœur me bat d’espoir,
9769
Qui prophete me dit que nous la pourrons voir,
9770
Sinon du tout guarie, au moins bien allegée.
ODE XLVI.
9771
EN DIALOGUE.
9772
Ronsard.
9773
Pour avoir trop aimé vostre bande inégale,
9774
Muses qui desfiez (ce dites vous) les temps,
9775
J’ay les yeux tous batus, la face toute palle,
9776
Le chef grison et chauve, et si n’ay que trente ans.
9777
Muses.
9778
Au nocher qui sans cesse erre sur la marine,
9779
Le teint noir appartient : le soldat n’est point beau
9780
Sans estre tout poudreux : qui courbe la poitrine
9781
Sur noz livres, est laid, s’il n’a palle la peau.
9782
Ronsard.
9783
Mais quelle recompense auray-je de tant suivre
9784
Voz danses nuict et jour, un Laurier sur le front ?
9785
Et ce-pendant les ans, ausquels je deusse vivre
9786
En plaisirs et en jeux, comme poudre s’en-vont ?
9787
Muses.
9788
Vous aurez en vivant une fameuse gloire,
9789
Puis quand vous serez mort, vostre nom fleurira :
9790
L’âge de siecle en siecle aura de vous memoire,
9791
Seulement vostre corps au tombeau pourrira.
9792
Ronsard.
9793
O le gentil loyer ! que sert au vieil Homere,
9794
Ores qu’il n’est plus rien sous la tombe là bas,
9795
Et qu’il n’a plus ny chef, ny bras, ny jambe entiere,
9796
Si son renom fleurist, ou s’il ne fleurist pas ?
9797
Muses.
9798
Vous estes abusé : le corps dessous la lame
9799
Pourry ne sent plus rien, aussi ne luy en chaut :
9800
Mais un tel accident n’arrive point à l’ame,
9801
Qui sans matiere vit immortelle là haut.
9802
Ronsard.
9803
Bien, je vous suivray donc d’une face riante,
9804
Deussay-je trespasser de l’estude veincu,
9805
Afin qu’apres ma mort à la race suivante
9806
Je ne sois diffamé qu’en porc j’auray vescu.
9807
Muses.
9808
» Voila sagement dit : ceux dont la fantasie
9809
» Sera religieuse, et devote envers Dieu,
9810
» Tousjours maugré les ans vivra leur Poësie,
9811
» Et dessus leur renom la Parque n’aura lieu.
9812
FIN DU QUATRIESME LIVRE DES ODES.
LE CINQUIESME LIVRE DES ODES
9813
DE PIERRE DE RONSARD
9814
GENTIL-HOMME VANDOMOIS
ODE I. Au Roy Henry II, sur les Ordonnances faites l’an 1550.
9815
Hé, quelles louanges egales
9816
A ton merite souverain
9817
Te rendroient tes Gaules loyales,
9818
Fust par memorables annales,
9819
Ou par vives lettres d’airain !
9820
O Prince le plus redoutable
9821
De tous les Princes ordonnez
9822
Pour regir les sceptres donnez
9823
A nostre partie habitable !
9824
N’est-ce pas toy qui nous rapportes
9825
La paix, et qui de toutes pars
9826
As verrouillé de tes mains fortes
9827
Le temple beant par cent portes
9828
Où forcenoit l’horrible Mars ?
9829
Par toy jusqu’aux Indes se rue
9830
La navire franche de peur,
9831
Par toy d’un paisible labeur
9832
Le bœuf fume sous la charue.
9833
Par toy, l’Abondance ayant pleine
9834
Sa riche corne jusqu’aux bors,
9835
A doré la Françoise plaine :
9836
Par toy la plus legere peine
9837
Suit les pechez de pieds non tors :
9838
Par toy, par l’horreur de ta destre
9839
La France voit ses estandars,
9840
Jadis trahis par noz soudars,
9841
Toy n’estant point encor leur maistre.
9842
Mais ores que tu l’es, qui est-ce
9843
Qui pallira craignant l’Anglois,
9844
Ou l’Espagnole hardiesse,
9845
La Flandre, ou la blonde jeunesse
9846
Du Rhin, indocile à noz lois ?
9847
Puis que ton ordonnance sainte,
9848
Qui droictement nous veut guider,
9849
Par la justice a sceu brider
9850
Les tiens d’une juste contrainte,
9851
Tes pietons, ta gendarmerie,
9852
Qui violoient au-paravant
9853
Les saints droits de l’hostelerie,
9854
Riblant les biens par pillerie
9855
Comme un blé moissonné du vent :
9856
Si bien que tes terres sujettes
9857
N’enduroient moins d’affliction,
9858
Que la rebelle nation
9859
Où les feux ennemis tu jettes ?
9860
Mais or’ ta loy, mais un tonnerre,
9861
Les effroye plus estonnez
9862
Que lors qu’un camp Anglois les serre,
9863
Ou quand au milieu de la guerre
9864
Cesar les presse environnez :
9865
Si qu’humble tu fais apparoistre
9866
Une si grande legion,
9867
Comme gens de religion
9868
Qui vont muets dedans un cloistre.
9869
Le velours trop commun en France
9870
Sous toy reprend son vieil honneur,
9871
Tellement que ta remonstrance
9872
Nous a fait voir la differance
9873
Du valet et de son seigneur,
9874
Et du muguet chargé de soye
9875
Qui à tes Princes s’egaloit,
9876
Et riche en cramoisy alloit,
9877
Faisant flamber toute la voye.
9878
Les Tusques mains ingenieuses
9879
Ja de trop velouter s’usoient
9880
Pour noz femmes delicieuses,
9881
Qui sous robes trop precieuses
9882
Du rang des Nobles abusoient :
9883
Mais or, la laine desprisée
9884
Reprend son premier ornement,
9885
Tant vaut le grave enseignement
9886
De ta parole authorisée.
9887
Ceux qui par un avare outrage
9888
Espoints d’une meschanceté
9889
Pincetoient ore le visage,
9890
Ore le nez, ore l’image
9891
De ta commune majesté,
9892
Maintenant oyans ta defense
9893
Tiennent leurs mains sans plus congner,
9894
Et ton argent sans le rongner,
9895
Tremblans de t’avoir fait offense :
9896
Non espris d’une peur si grande
9897
De sentir tous nuds un feu chaut,
9898
D’estre bouillis, ou d’une amande,
9899
Que de ta loy qui leur commande
9900
De recognoistre leur defaut.
9901
O grand Prince, les grands polices
9902
Et les grands faits que tu conçois,
9903
Te feront nommer des François
9904
L’Hercule qui purge les vices !
9905
Ton œil vigilant qui contemple
9906
Tes vassaux en divers costez,
9907
A contemplé de Dieu le temple,
9908
Que noz Banquiers par faux exemple
9909
Combloient de larrons eshontez :
9910
Et doctes en chiquaneries
9911
N’enduroient en un seul cartier
9912
Qu’un Benefice fust entier,
9913
Troublé de mille tromperies.
9914
Mais or’ bulles et signatures,
9915
Et dattes levez par-avant,
9916
Mandats, faux titres, escritures,
9917
Depravez par leurs impostures,
9918
Seront certains doresnavant :
9919
Si bien que le Moine et le Prestre
9920
Possedans en paix leur maison,
9921
Feront pour toy mainte oraison,
9922
Et pour les loix que tu fais naistre :
9923
Lesquelles l’odieuse Espagne
9924
Ne pourra violer, ny ceux
9925
Que la Tamise Angloise baigne,
9926
Ny les nourrissons d’Allemaigne
9927
A la guerre non paresseux,
9928
Ny l’Italie conjurée
9929
A briser leur divinité :
9930
Tant aura ton eternité
9931
Plus que leurs armes de durée.
9932
Et nous ayans de toy memoire,
9933
Comme les Grecs de leur Castor
9934
Ou d’Hercule, ferons ta gloire
9935
Par noz vers plus claire et notoire
9936
Que la leur ne s’apparoist or.
9937
Au jour de feste, ou jour ouvrable
9938
Suans à l’œuvre, ou reposez
9939
Nous serons tousjours disposez
9940
A chanter ton nom venerable.
9941
Avec la lyre despenduë
9942
Nous t’avou’rons pour immortel
9943
Dessus sa corde bien tenduë,
9944
Et d’une liqueur respanduë,
9945
Sacrifi’rons à ton autel :
9946
Eternizant d’un vœu prospere
9947
Nous, noz femmes et noz enfans,
9948
Quatre nouveaux Dieux trionfans,
9949
Toy, ton fils, ton frere, et ton pere.
ODE II. A MADAME MARGUERITE, qui depuis a esté Duchesse de Savoye.
9950
Vierge, dont la vertu redore
9951
Cest heureux siécle qui t’adore,
9952
Non pour estre fille de Roy,
9953
Pour estre Duchesse, ou pour estre
9954
Si proche en sang du Roy mon maistre,
9955
Qu’il n’a point d’autre sœur que toy :
9956
Mais bien pour estre seule en France
9957
Et la colonne, et l’esperance
9958
Des Muses la race des Dieux,
9959
Que ta sainte grandeur embrasse,
9960
Suivant le naïf de ta race,
9961
Qui d’Astres a peuplé les cieux :
9962
Les Muses d’une sage envie
9963
Tu suis pour guides de ta vie,
9964
Et non les vers tant seulement :
9965
Mais bien tu joins à leur science
9966
Leur innocente conscience,
9967
Et leurs beaux dons egalement.
9968
Que sert à la Princesse d’estre
9969
A toutes sciences adestre,
9970
Et mille fois Platon revoir,
9971
Si par l’estude tout sus l’heure
9972
Sa vie n’est faite meilleure,
9973
Mariant les mœurs au sçavoir ?
9974
Les mœurs au sçavoir tu maries,
9975
Et le sçavoir aux mœurs tu lies,
9976
Assemblez d’un nœud Gordien,
9977
T’esgarant loin du populaire,
9978
Et de son bruit qui ne peut plaire
9979
Aux filles de l’Olympien.
9980
Les riches maisons sumptueuses,
9981
Et les citez presumptueuses
9982
Par l’orgueil d’un mur s’eslevant,
9983
Ne sont les lieux où elles dancent,
9984
Ou leurs pieds tiennent et avancent,
9985
Le Cynthien sonnant devant :
9986
Mais sur les rives reculées,
9987
Ou dessous l’abry des vallées,
9988
Ou dessous les tertres bossus,
9989
Ou entre les forests sauvages,
9990
Ou par le secret des rivages,
9991
Ou dans les antres bien moussus.
9992
Point ou peu ne hantent la table
9993
Des Dieux d’Homere, delectable,
9994
Pour les vins versez de la main
9995
Du Troyen, fuyans les viandes
9996
Delicieusement friandes
9997
Qui ne font qu’irriter la faim.
9998
Quand quelqu’un de Pallas devise,
9999
Les Muses appreuvent l’emprise
10000
De filer, de tistre, et d’ourdir,
10001
D’imposer nouveaux noms aux villes,
10002
Et sous les polices civiles
10003
Ne laisser les loix engourdir.
10004
Mais d’aller horrible à la guerre,
10005
De pousser les citez par terre,
10006
Et vierge hanter les combas,
10007
Coiffer d’un morrion sa teste,
10008
Et l’ombrager d’une grand’ creste,
10009
Les Muses ne l’appreuvent pas.
10010
Aussi vaut-il mieux que la gloire
10011
Des femmes vive en la memoire
10012
Par autres travaux plus duisans
10013
Que par ceux-là des Amazones :
10014
Auquel jugement tu t’addonnes
10015
Dés le premier fil de tes ans.
10016
Et bien que ta royale vie
10017
Soit de delices assouvie,
10018
Pourtant Vierge, si fraudes-tu
10019
Les haims qui la jeunesse apastent,
10020
Et jamais ta bouche ne gastent,
10021
Rebouchez contre ta vertu.
10022
Toute raison bien attrempée
10023
Ne veut souffrir estre trompée
10024
Par leur mignard affolement,
10025
Ny ta prudence non commune,
10026
Que nulle chance de fortune
10027
Ne peut esbranler nullement.
10028
Aussi ces maisons tant prisées
10029
D’un or esmaillé lambrissées,
10030
Fontainebleau, Chambour, ne sont
10031
Les sejours où tant tu t’amuses,
10032
Que parmy les antres des Muses,
10033
Compaigne des sauts qu’elles font :
10034
Estimant trop meilleur de vivre
10035
Coye et tranquille, que de suivre
10036
Cest orgueil par toy rejetté :
10037
Et loin du populaire, escrire
10038
Je ne sçay quoy, qui puisse dire
10039
Que quelquefois tu as esté.
10040
O des Princesses la lumiere,
10041
De quelle louange premiere
10042
Commenceray-je à te vanter,
10043
Et de mille dont tu abondes,
10044
Quelles dernieres ou secondes
10045
Clorront la fin de mon chanter ?
10046
Diray-je comme en ton visage
10047
Tu portes engravé l’image
10048
De ta mere en mille beautez :
10049
Et de François ton pere encores,
10050
Et de ton frere qui vit ores,
10051
Les deux egales royautez ?
10052
Diray-je que tes yeux enchantent
10053
Les plus constans qui se presentent
10054
Devant ta face, et vistement
10055
Avec ta voix nompareille
10056
Tires les ames par l’oreille
10057
D’un vertueux enchantement ?
10058
Diray-je que la France toute
10059
Volontiers à son gré n’escoute
10060
Que les chansons de ton renom,
10061
Qui de si pres le cœur luy touche,
10062
Qu’elle n’anime dans sa bouche
10063
Autres paroles que ton nom ?
10064
Diray-je si quelqu’un souhéte
10065
De se feindre nouveau Poëte,
10066
Il ne doit sinon esprouver
10067
Quelle est ta vertu, sans qu’il songe
10068
Dessus Parnasse, ou qu’il se plonge
10069
Es flots menteurs pour t’abreuver ?
10070
Diray-je comme tu rabaisses
10071
La pompe des autres Princesses,
10072
Les balançant d’un juste pois,
10073
Entre lesquelles ta prudence
10074
Flamboye en pareille evidence
10075
Que ton frere par-sus les Rois ?
10076
Diray-je que les ans qui tournent
10077
De pas qui jamais ne sejournent,
10078
N’ont rien veu de semblable encor
10079
A la grandeur de ton courage,
10080
Ny ne verront, bien que nostre âge
10081
Change son fer au premier or ?
10082
C’est toy Princesse, qui animes
10083
Les fredons de noz basses rimes
10084
Pour les eslever jusqu’aux cieux,
10085
Et qui fais noz chants poëtiques
10086
Egaler les vers des antiques
10087
Par un oser ingenieux.
10088
C’est toy qui portes sus tes ailes
10089
Le sainct honneur des neuf Pucelles
10090
Obeyssantes à ta loy :
10091
C’est toy seule qui ne desdaignes
10092
De les avouër pour compaignes
10093
Filles d’un grand Dieu comme toy.
10094
N’est-ce pas toy docte Princesse,
10095
Ainçois ma mortelle Déesse,
10096
Qui me donnas cœur de chanter ?
10097
Et qui m’ouvris la fantasie
10098
De trouver quelque Poësie
10099
Qui peust tes graces contenter ?
10100
Mais que feray-je à ce vulgaire
10101
A qui jamais je n’ay sceu plaire,
10102
Ny ne plais, ny plaire ne veux ?
10103
Porteray-je la bouche close
10104
Sans plus animer quelque chose
10105
Qui puisse estonner noz neveux ?
10106
L’un crie que trop je me vante,
10107
L’autre que le vers que je chante
10108
N’est point bien joint ne maçonné :
10109
L’un prend horreur de mon audace,
10110
Et dit que sur la Grecque trace
10111
Mon œuvre n’est point façonné.
10112
Je leur fais response au contraire,
10113
Comme l’ayant bien sceu portraire
10114
Dessus le moule des plus vieux,
10115
Et comme cil qui ne s’esgare
10116
Des vers repliez de Pindare,
10117
Incognus de mes envieux.
10118
L’estable du grand Roy d’Elide
10119
Nette par les travaux d’Alcide,
10120
Fonda pres les champs Eleans
10121
D’Olympe les joustes illustres,
10122
Qui retournoient par chacuns lustres
10123
Anoblir les bords Piseans.
10124
Là s’amoncelloit la jeunesse
10125
Des plus belliqueurs de la Grece
10126
Studieuse à ravir l’honneur
10127
De l’estrange fueille honorée,
10128
Que de la terre Hyperborée
10129
Apporta le Thebain veneur.
10130
Ceux qui suans par la carriere
10131
Laissaient leurs compaignons derriere,
10132
Et ceux qui de courgez plombez
10133
Meurtrissoient la chair empoullée,
10134
Et ceux qui par la lutte huillée
10135
Contre-tenoient les bras courbez :
10136
Ceux qui à leurs fleches soudaines
10137
Commandoient d’estre plus certaines,
10138
Et ceux qui en roüant tournoient
10139
Un grand caillou d’horrible masse,
10140
Outre-volant le long espace
10141
Du but où les coups se bornoient :
10142
Ceux qui en limons ou en selle
10143
Devant la Grece universelle
10144
Par douze fois razoient le tour
10145
De la course douze fois torte,
10146
Et d’une rouë entiere et forte
10147
S’achetoient un brave retour :
10148
Veinqueurs, de ceste fueille heureuse
10149
Laçoient leur perruque poudreuse,
10150
Et craignans perdre les labeurs
10151
Pour qui leurs vertus travaillerent,
10152
Avec la victoire esveillerent
10153
Le mestier des premiers harpeurs :
10154
Lesquels au soir par l’assemblée,
10155
Quand l’œil de la Lune doublée
10156
Ardoit le voile obscur des cieux,
10157
Avec les flutes doux-sonnantes
10158
Et les trompettes haut-parlantes
10159
Celebroient les victorieux.
10160
Archiloc premier osa dire
10161
D’un refrain simple sur sa lyre
10162
Les honneurs d’Hercule en ses vers,
10163
Vers qui long temps chantez servirent
10164
A tous les veinqueurs qui ravirent
10165
L’olive par combats divers.
10166
Apres comme une eau desbordée,
10167
Ou comme la foudre guindée
10168
Sur la nue au mois le plus chaut,
10169
S’ouyt tonner la voix Dircée,
10170
Qui par l’air s’est si bien dressée
10171
Que nulle n’a bondy plus haut.
10172
Elle par les terres estranges
10173
Cria des veinqueurs les louanges,
10174
Et plustost les fut eslevant,
10175
Que l’air n’est froissé par la vire,
10176
Ou l’eau qui bruit sous le navire
10177
Soufleté des gorges du vent.
10178
Aussi nul chant ne s’accompare
10179
Au chant courageux de Pindare,
10180
Que la honte ne coloroit
10181
D’entre-mesler ses propres gloires
10182
Avec les fameuses victoires
10183
Des batailles qu’il honoroit :
10184
Et tout ensemble les sceut vendre
10185
Au marchant qui les vouloit prendre,
10186
Plus cherement qu’on n’achetoit
10187
Une statue feinte en cuivre,
10188
Que le veinqueur pour mieux revivre
10189
Au plus haut d’Olympe mettoit :
10190
Tant la Grece estoit studieuse
10191
De sa Muse laborieuse,
10192
Et tant son art eut de bon-heur,
10193
Que ses paroles honorées
10194
Escrites en lettres dorées
10195
Aux temples pendoient en honneur .
10196
Avec Hieron Roy de Sicile
10197
Trafiqua maint vers difficile,
10198
Où des broquars injurieux
10199
De Bacchilide son contraire
10200
Fut moqué, comme chez ton frere
10201
M’ont moqué ceux des envieux.
10202
Ne son chant, ne la cognoissance
10203
Des Muses, n’eurent la puissance
10204
De tromper l’envie, qui suit
10205
Non pas une obscure personne,
10206
Mais la cognuë qui foisonne
10207
Par ses vertus en fameux bruit.
10208
Que pleust à Dieu, qu’à sa hautesse
10209
Fust egale ma petitesse,
10210
Et mes vers à ses chants nerveux !
10211
Par ta sainte grandeur je jure
10212
Que j’entonneroy ceste injure
10213
Aux oreilles de noz neveux.
10214
Mais quoy Madame ! je n’ay faute
10215
Sinon d’avoir ta faveur haute,
10216
Sinon d’estre avoué de toy,
10217
Afin que nostre France estime
10218
Que quelque fois ma basse rime
10219
Sçait contenter la sœur d’un Roy.
10220
Favory de toy, leur mesdire
10221
Grondant ne m’oseroit rien dire.
10222
Qui (bons Dieux !) oseroit penser,
10223
Tant fust la langue audacieuse,
10224
Et la nature vicieuse,
10225
De vouloir les tiens offenser ?
10226
Là donc, Madame, pren la charge
10227
De m’envelopper sous ta targe,
10228
Que de Teucre les bras archers
10229
Ne perceroient, tant elle est forte,
10230
Ne celuy qui d’une autre sorte
10231
Dardoit les membres des rochers.
10232
Lors me voyant en asseurance,
10233
Je publi’ray parmy la France
10234
Le loz de ta divinité,
10235
Tes vertus, bontez, et doctrine,
10236
Les vrais boucliers de ta poitrine
10237
Blanchissante en virginité :
10238
Afin qu’apres ma voix fidelle,
10239
Les meres tard à la chandelle
10240
Pirouëtant les fuseaux pleins,
10241
Content tes vertus precieuses
10242
A leurs filles non ocieuses,
10243
Pour tromper le temps et leurs mains.
10244
Peut estre aussi, alors que l’âge
10245
Aura tout brouillé ton lignage,
10246
Le peuple qui lira mes vers,
10247
Abreuvé d’une gloire telle,
10248
Ne te dira femme mortelle,
10249
Mais sœur de Pallas aux yeux vers :
10250
Et te fera des edifices
10251
Tous enfumez de sacrifices,
10252
Si bien que le siecle avenir
10253
Ne cognoistra que Marguerite,
10254
Immortalisant ton merite
10255
Par un eternel souvenir.
ODE III.
10256
Quand les filles d’Achelois,
10257
Les trois belles chanteresses,
10258
Qui des hommes par leurs vois
10259
Estoient les enchanteresses,
10260
Virent jaunir la toison,
10261
Et les soudars de Jason
10262
Ramer la barque Argienne
10263
Sur la mer Sicilienne :
10264
Elles d’ordre flanc à flanc,
10265
Oisives au front des ondes,
10266
D’un peigne d’yvoire blanc
10267
Frisotoient leurs tresses blondes :
10268
Et mignotant de leurs yeux
10269
Les attraits delicieux,
10270
Aguignoient la nef passante
10271
D’une œillade languissante.
10272
Puis souspirerent un chant
10273
De leurs gorges nompareilles,
10274
Par douce force alléchant
10275
Les plus gaillardes oreilles :
10276
Afin que le son pipeur
10277
Fraudast le premier labeur
10278
Des Chevaliers de la Grece
10279
Pipez de telle caresse.
10280
Ja ces demi-Dieux estoient
10281
Prests de tomber en servage,
10282
Et ja charmez se jettoient
10283
Dans la prison du rivage
10284
Sans Orphée, qui soudain
10285
Prenant le luth en la main,
10286
Opposé vers elles, jouë
10287
Loin des autres sur la prouë :
10288
Afin que le contre-son
10289
De sa repoussante lyre
10290
Perdist au vent la chanson
10291
Premier qu’entrer au navire :
10292
Et qu’il tirast des dangers
10293
Ces demy-Dieux estrangers,
10294
Qui devoient par la Lybie
10295
Porter leur mere affoiblie.
10296
Mais si ce harpeur fameux
10297
Oyoit le chant des Serenes
10298
Qui sonne aux bords escumeux
10299
Des Albionnes arenes,
10300
Son luth Payen il fendroit,
10301
Et disciple se rendroit
10302
Dessous leur chanson Chrestienne,
10303
Dont la voix passe la sienne.
10304
Car luy enflé de vains mots
10305
Devisoit à l’aventure
10306
Ou des membres du Chaos,
10307
Ou du sein de la Nature :
10308
Mais ces vierges chantent mieux
10309
Le vray manouvrier des cieux,
10310
Et sa demeure eternelle,
10311
Et ceux qui vivent en elle.
10312
» Las ! ce qu’on voit de mondain,
10313
» Jamais ferme ne se fonde,
10314
» Ains fuit et refuit soudain
10315
» Comme le branle d’une onde,
10316
» Qui ne cesse de rouler,
10317
» De s’avancer et couler,
10318
» Tant que rampant il arrive
10319
» D’un grand heurt contre la rive.
10320
La science au-paravant
10321
Si long temps Orientale,
10322
Peu à peu marchant avant
10323
S’apparoist Occidentale :
10324
Et sans jamais se borner
10325
N’a point cessé de tourner,
10326
Tant qu’elle soit parvenuë
10327
A l’autre rive incognuë.
10328
Là de son grave sourcy
10329
Vient afoler le courage
10330
De ces trois vierges icy,
10331
Les trois seules de nostre âge :
10332
Et si bien les sceut tenter,
10333
Qu’ores on les oit chanter
10334
Maint vers jumeau, qui surmonte
10335
Les nostres rouges de honte.
10336
Par vous, vierges de renom,
10337
Vrais peintres de la Memoire,
10338
Des autres vierges le nom
10339
Sera clair en vostre gloire,
10340
Et puis que le ciel benin
10341
Au doux sexe feminin
10342
Fait naistre chose si rare
10343
D’un lieu jadis tant barbare.
10344
Denizot se vante heuré
10345
D’avoir oublié sa terre,
10346
Et passager demeuré
10347
Trois ans en vostre Angleterre,
10348
Et d’avoir cognu voz yeux,
10349
Où les amours gracieux
10350
Doucement leurs fleches dardent
10351
Contre ceux qui vous regardent :
10352
Voire et d’avoir quelquefois
10353
Tant levé sa petitesse,
10354
Que sous l’outil de sa vois
10355
Rabota vostre jeunesse,
10356
Vous ouvrant les beaux secrets
10357
Des vieux Latins et des Grecs,
10358
Dont l’honneur se renouvelle
10359
Par vostre Muse nouvelle.
10360
Io, puis que les espris
10361
D’Angleterre et de la France
10362
Bandez d’une ligue ont pris
10363
Le fer contre l’Ignorance :
10364
Et que noz Rois se sont faits
10365
D’ennemis, amis parfaits,
10366
Tuans la guerre cruelle
10367
Par une paix mutuelle,
10368
Advienne qu’une de vous
10369
Noüant la mer passagere,
10370
Se joigne à quelqu’un de nous
10371
Par une nopce estrangere :
10372
Lors voz escrits avancez
10373
Se voirront recompensez
10374
D’une chanson mieux sonnée,
10375
Qui cri’ra vostre Hymenée.
ODE IIII. SUR LE TRESPAS DE MARGUERITE DE FRANCE Royne de Navarre. Traduction des vers Latins de Jan d’Aurat.
10376
Ainsi que le ravy Prophete
10377
Dans une flambante charrette
10378
Haut-eslever en l’air s’est veu,
10379
D’un bras allumé, par le vuide
10380
Guidant l’estincellante bride
10381
De ses chevaux aux pieds de feu,
10382
Quand du vieillard la cheute robe,
10383
Qui du sein bruslant se desrobe,
10384
Coula dans les bras attendans
10385
Du jeune Prophete, et glissante
10386
Fut veuë en l’air, rougissante
10387
Loin derriere en replis ardans :
10388
Comme on voit une estoille esmeuë
10389
Qui tombe, ou qui tomber est veuë
10390
Du ciel, sous une claire nuit,
10391
Attrainant derriere sa fuite
10392
Par le vague, une longue suite
10393
De sillons de feu qui la suit :
10394
Ainsi Marguerite fâchée
10395
De sa robe humaine entachée
10396
Du premier vice naturel,
10397
Ruant bas de prompte alegresse,
10398
Et sa sommeillante paresse,
10399
Et son gros fardeau corporel,
10400
Hautaine, au ciel est arrivée
10401
Sur quatre rouës eslevée,
10402
Foy, Esperance, Charité,
10403
Et Patience dure et forte,
10404
Qui courageusement supporte
10405
Toute maligne adversité.
10406
D’un tel chariot soustenuë,
10407
Faite Déesse, elle est venuë
10408
En la troupe du Roy des Rois,
10409
Que maintenant elle contemple,
10410
Royne du monde bien plus ample
10411
Que n’estoit pas son Navarrois.
ODE V. HYMNE TRIOMPHAL d’elle-mesme.
10412
Qui renforcera ma vois ?
10413
Et qui fera que je vole
10414
Jusqu’au ciel à ceste fois
10415
Sur l’aile de ma parole ?
10416
Or’ mieux que devant il faut
10417
Avoir l’estomac plus chaut
10418
De l’ardeur qui ja m’enflame
10419
D’une plus ardente flame :
10420
Ores il faut que le frain,
10421
Qui ja par le ciel me guide,
10422
Peu serviteur de la bride
10423
Fende l’air d’un plus grand train.
10424
Assez Pindare a chanté
10425
Les jeux d’Hercule et sa gloire
10426
Et son Olivier planté
10427
Pour refreschir la memoire
10428
D’avoir justement du Roy
10429
Puny la parjure foy,
10430
Qui par folle hardiesse,
10431
En démentant sa promesse,
10432
Monstra qu’un foible assaillant
10433
En vain fait braver sa force,
10434
Quand plein d’outrages, s’efforce
10435
D’assaillir le plus vaillant.
10436
Mais moy hastant de mes vers
10437
La vagabonde carriere
10438
J’annonce par l’univers
10439
L’honneur de ceste guerriere,
10440
Laquelle apprise aux combas,
10441
Ses cheveux n’ombragea pas
10442
D’une si fresle couronne
10443
Que celle que Pise donne :
10444
Mais bien les environna
10445
De sa despouille dontée,
10446
Lors que par soy surmontée
10447
Soymesme se couronna.
10448
Là donque mon cher soucy,
10449
Sus Muse, qu’on s’esvertue
10450
De sonner bien haut icy
10451
Comme elle s’est combatue :
10452
Chante-moy les bataillans,
10453
Les fors, et les moins vaillans :
10454
Et pourquoy s’est animée
10455
Une si estrange armée,
10456
Et quel camp de rage espris
10457
Vint irriter Marguerite,
10458
Qui par le divin merite
10459
Se fist maistresse du pris.
10460
La Chair tentant le moyen
10461
D’asservir l’Esprit son maistre,
10462
Comme un mutin citoyen
10463
Qui traistre à son Roy veut estre,
10464
Fut celle, de qui l’erreur
10465
Mist aux champs si grande horreur
10466
De gens en armes horribles,
10467
Qui de menaces terribles
10468
Tansoient les murs, et les forts
10469
De l’Esprit qui les desfie,
10470
Tant son Dieu le fortifie
10471
Pour mieux forcer les plus forts.
10472
Là fut le Monde emplumé
10473
De grands crestes ondoyantes,
10474
Là fut l’Orgueil enflamé
10475
D’esclairs d’armes flamboyantes :
10476
Là l’escadron des Plaisirs,
10477
Là les bandes des Desirs,
10478
Là les bourreaux de la vie
10479
La Convoitise et l’Envie,
10480
Male-Bouche et la Rancœur,
10481
Là la Gloire sumptueuse
10482
Et l’Ire presumptueuse
10483
Qui ne peut brider son cœur.
10484
Là dessous les estendars
10485
De la Chair seditieuse
10486
Flotoient d’ordre ses soldars
10487
D’une vague audacieuse :
10488
Mais par-sus tous s’eslevoit
10489
Une lance qu’elle avoit
10490
D’Impatience ferrée,
10491
Sur la queux d’Ire acerée,
10492
Que droite lon voit flamer
10493
Par la poincte, en mesme sorte
10494
Que flambe le feu, qui porte
10495
Un prodige sus la mer.
10496
La maille qu’elle vestoit,
10497
Fut de Paresse estoffée :
10498
En lieu d’un armet estoit
10499
D’une Vanité coifée,
10500
Où chanceloit attaché
10501
Le vieil timbre de Peché :
10502
Ainsi l’horrible guerriere
10503
Pressoit ses bandes derriere,
10504
Et les poussoit en avant,
10505
Ondoyans de rang comme ondes,
10506
Ou comme les forests blondes
10507
Des espics souflez du vent.
10508
Elle adonc qui regardoit
10509
Ses mains, colere de rage,
10510
Pleine d’un feu qui l’ardoit,
10511
Se redoubloit le courage :
10512
Par vous (disoit-el’) mes mains,
10513
Tant de haineux inhumains
10514
Ce jourd’huy mordront la terre :
10515
Par vous l’honneur de la guerre
10516
Ja (ce dit) mien, et par vous
10517
Martelant plus dru que foudre,
10518
Je mettray l’Esprit en poudre,
10519
Accablé sous moy de coups.
10520
Sus soldars, il est saison
10521
Qu’or’ un chacun se souvienne
10522
De soy et de sa maison.
10523
Là-donc, de peur qu’il n’avienne
10524
Que nous sentions du veinqueur
10525
La loy par faute de cœur,
10526
Courage, Enfans, la victoire
10527
Enrichira nostre gloire :
10528
Autant qu’eux n’avons-nous pas
10529
De bras, de jambes, et d’armes,
10530
Pour repousser leurs alarmes
10531
Par l’effort de noz combas ?
10532
Si coüards vous estes pris,
10533
Rien que la mort ne vous reste :
10534
Ne craignez donc les peris
10535
D’un butin tant manifeste :
10536
Et bien s’ils sont plus que nous,
10537
Le gain en sera plus dous,
10538
Et les louanges plus grandes
10539
D’avoir meurtry plus de bandes.
10540
De tels mots la Chair flatoit
10541
Les cœurs bouillans de sa bande.
10542
Et d’une alleure plus grande
10543
A la guerre les hâtoit.
10544
Ja l’Esprit d’une autre part
10545
Impatient qu’on l’assaille,
10546
Avoit franchy son rampart
10547
Pour devancer la bataille.
10548
Luy de Raison acoustré,
10549
Horrible à voir s’est monstré
10550
Parmy les troupes menuës
10551
Comme un foudre entre les nuës :
10552
Et marchant à pas contez,
10553
Arrangeoit sous sa conduite
10554
Une longue et longue suite
10555
De Chevaliers indontez.
10556
L’Amour divin fut vestu
10557
Du harnois de Resistance,
10558
Tout engravé de Vertu,
10559
Et redoré de Constance :
10560
Là l’ardante Charité,
10561
Là la simple Verité
10562
De pres son maistre accompagne
10563
Avec sa forte compagne
10564
Qui suit les pas de son Roy :
10565
Là l’antique Preud’hommie,
10566
Là la Crainte d’infamie,
10567
Là l’Esperance et la Foy.
10568
Là tenoit rang la Pitié
10569
De son guide la plus proche,
10570
Là s’avançoit l’Amitié
10571
Que chacun doit à son proche :
10572
Là les Contemplations
10573
Avecques les Passions
10574
Que l’ame fidele endure
10575
Pour corriger la Chair dure,
10576
A la bataille arrivoient
10577
File à file d’une tire,
10578
Et mordans leurs lévres d’ire,
10579
D’un grand branle se suivoient.
10580
L’Esprit ore se tournant
10581
Haste son camp magnanime :
10582
Ores un peu sejournant
10583
De tels aiguillons l’anime :
10584
Amis, tentez le labeur,
10585
Et ne pallissez de peur
10586
Qu’une si lasche canaille
10587
Face entreprise qui vaille,
10588
Qui ja tremble seulement
10589
De voir sans plus vostre face,
10590
Tant nostre premiere audace
10591
L’espouvante horriblement.
10592
Ces mots finis, dans leur fort
10593
D’un saut de course s’eslance,
10594
Abatant le Monde mort
10595
Au premier heurt de sa lance :
10596
Du bond en terre donné
10597
Ses armeures ont sonné.
10598
Apres l’Orgueil il renverse,
10599
Qui trepignant des pieds, verse
10600
Un lac rouge de son flanc,
10601
Vomissant ja froid et blesme
10602
Du creux de la playe mesme
10603
L’ame, le fer, et le sang.
10604
Mortes apres il rua
10605
Contre terre les Delices :
10606
Les Voluptez il tua
10607
Du coup qu’il tua les vices.
10608
Tant de neige ne chet pas,
10609
Quand l’air l’esparpille à bas
10610
Pour enfariner la plaine,
10611
Comme la terre estoit pleine
10612
De soldars menus greslez,
10613
Renversez sous tel orage,
10614
Par un estrange meslage
10615
L’un sus l’autre amoncelez.
10616
L’Humilité s’attacha
10617
Contre la Gloire mondaine,
10618
Et sa lance luy cacha
10619
Droit en ceste part, où l’aine
10620
Se joint avecque le flanc :
10621
Le Peché de crainte blanc
10622
N’attendit la Repentance,
10623
Ains evitant sa puissance
10624
Vint, où Grace l’enserra
10625
Dedans sa troupe hardie,
10626
Et d’une lance brandie
10627
Jusques au cœur l’enferra.
10628
Un peu plus avant la Foy
10629
Faisant branler son panache,
10630
Les charnels loin devant soy
10631
Foudroyoit à coups de hache :
10632
La Loy d’un grand coup d’espieu
10633
Profendit jusqu’au milieu
10634
L’opiniastre Heresie,
10635
Et la fausse Hypocrisie
10636
En cent morceaux trançonna :
10637
La Justice de sa pique
10638
Si avant le Vice pique,
10639
Que mort le desarçonna.
10640
D’un autre costé la Chair
10641
Comme un bras d’une montagne,
10642
Que l’orage fait broncher
10643
Au plus creux de la campagne,
10644
Casse, froisse, tonne, bruit :
10645
En ce poinct elle destruit
10646
Les forces qu’elle rencontre :
10647
Mais l’Esprit s’opposa contre
10648
Son foudre trop inhumain,
10649
Et de pres se joignant d’elle,
10650
Effroyablement l’appelle
10651
Seule au combat main à main.
10652
Toy, dit-il, apres avoir
10653
Contre mon obeyssance
10654
Sceu tant d’armes esmouvoir,
10655
Fuiras-tu bien ma puissance ?
10656
Toy, qui as trahy mes lois,
10657
Et l’honneur que tu me dois :
10658
Toy, citoyenne mutine,
10659
Que la Volonté divine
10660
Ore conduit au danger,
10661
Et souflant sur toy sa haine
10662
D’un bras violent t’attraine
10663
Sous les miens pour la vanger !
10664
Ja-ja, la Chair pallissant
10665
De peur s’escoule en la presse
10666
Devant l’ennemy puissant
10667
Qui ja l’espaule luy presse :
10668
Et vouloit se repentir,
10669
Quand l’Esprit luy fist sentir
10670
De son homicide poincte
10671
Le coup, où la gorge est joincte
10672
De l’espaule au plus gros os.
10673
Ainsi mist fin aux batailles
10674
Elle poussant ses entrailles
10675
D’un long ordre de sanglos.
10676
Alors l’Esprit glorieux
10677
De l’heur de son entreprise,
10678
A d’un bras victorieux
10679
La serve despouille prise :
10680
Puis Marguerite en orna,
10681
Et de Laurier entourna
10682
Tout le beau rond de sa teste,
10683
Luy consacrant la conqueste
10684
De la Chair : car sa vertu
10685
Seule en moyenna la gloire,
10686
Et la fameuse victoire
10687
Que l’Esprit en avoit eu.
10688
JESUCHRIST à ceste-fois
10689
Esbranlant dans sa main nuë
10690
Le grand fardeau de la Crois,
10691
Perçoit l’antre d’une nuë
10692
A l’escart, pour voir ça bas
10693
La fin de ces deux combas :
10694
Ayant ferme souvenance
10695
D’une fatale ordonnance,
10696
Que l’Ame au ciel monteroit
10697
Par une nouvelle porte,
10698
Dont la main saintement forte
10699
Sa chair propre donteroit.
10700
Et lors l’Ange il appella
10701
Qui par l’air vistement vole,
10702
Nageant par l’air çà et là
10703
Où le soufle sa parole :
10704
Poste, dit-il, marche, fuy,
10705
Huche les vents et les suy,
10706
Laisse ramer tes aisselles,
10707
Et glisse dessus tes ailes,
10708
Tant que bas tu te sois veu
10709
Dedans les champs qu’environne
10710
La tortueuse couronne
10711
Des monts surnommez du Feu :
10712
Là de ta parole endors
10713
Ceste guerriere, et le voile
10714
De son victorieux corps
10715
Transforme au ciel en estoile :
10716
En-apres laisse rouler
10717
Son idole parmy l’air,
10718
Afin qu’en terre elle tumbe,
10719
Et desdaignante la tumbe
10720
Vole en France sans repos
10721
Par la bouche de maint homme,
10722
Sans que jamais l’an consomme
10723
Son voler vague et dispos.
10724
L’Ange adonques s’est lié,
10725
Pour mieux haster sa carriere,
10726
A l’un et à l’autre pié
10727
L’une et l’autre talonniere,
10728
Dont il est porté souvent
10729
Egal aux souspirs du vent,
10730
Soit sus la terre, ou sus l’onde,
10731
Quand sa roideur vagabonde
10732
L’avalle outre l’air bien loing :
10733
Puis sa perruque divine
10734
Coifa d’une capeline,
10735
Prenant sa verge en son poing.
10736
De celle il est défermant
10737
L’œil de l’homme qui sommeille :
10738
De celle il est endormant
10739
Les yeux de l’homme qui veille :
10740
De celle en l’air soustenu,
10741
Noüa tant qu’il fust venu
10742
Se percher sur la montagne
10743
Qui fend la France et l’Espagne :
10744
Mont que l’orage cruel
10745
Bat tousjours d’une tempeste,
10746
Tousjours en-glaçant sa teste
10747
D’un frimas perpetuel.
10748
De là se laissant pancher
10749
A corps eslancé, grand erre
10750
Fondoit en bas pour trancher
10751
Le vent qui raze la terre,
10752
Deçà et delà vagant,
10753
A basses rames vogant
10754
Ore coup sur coup mobiles,
10755
Ore coyes et tranquilles,
10756
Comme un oiseau qui pend bas,
10757
Et l’aile au vent ne desplie
10758
Quand pres des eaux il espie
10759
Le hazard de ses apas.
10760
Ainsi l’humble messager
10761
Volant d’une aile subite
10762
Glissa bassement leger
10763
Jusqu’au corps de Marguerite :
10764
D’elle les yeux il a clos,
10765
Puis la chargeant sur le dos
10766
(Comme fut l’Athenienne
10767
Sur l’eschine Thracienne)
10768
Haut dans l’air se surpendit
10769
Loin-loin de la terre basse,
10770
Et d’un long chemin repasse
10771
Par où mesme il descendit.
10772
Lors attacha dans les cieux
10773
De ce corps la masse entiere :
10774
Il luy agrandit les yeux
10775
De rondeur et de lumiere :
10776
Ses cheveux furent changez
10777
En nouveaux rais allongez,
10778
Ses deux bras et ses deux jambes
10779
En quatre jumelles flambes :
10780
Bref, ce fut un Astre ardant,
10781
Lequel de là haut encores
10782
De son aspect benin, ores
10783
La France va regardant.
10784
Si qu’elle avecques les feux
10785
De l’estoille de son frere
10786
Et des Princes ses neveux,
10787
Bien tost oubliant sa sphere,
10788
Viendra flamber sur l’armet
10789
De Henry, droit au sommet,
10790
Où l’espouventable creste
10791
Luy flote desur la teste
10792
Pour le guider aux dangers,
10793
Soit de l’onde ou de la terre,
10794
Quand les foudres de sa guerre
10795
Perdront les Rois estrangers.
10796
L’Ange apres dans l’univers
10797
Chassa son errante idole,
10798
Pour voler dessus mes vers
10799
De l’un jusqu’à l’autre pole :
10800
Puis d’un vol tout glorieux
10801
Il fist monter l’ame aux cieux
10802
(Toute pure et toute nette
10803
Mieux luisant que sa planette)
10804
Jusques en ce mesme lieu
10805
Où les ans fermes demeurent
10806
Entre ceux qui plus ne meurent
10807
Incorporez avec Dieu.
10808
Là le droit chemin tenant
10809
Tu es ô Princesse, allée
10810
Où sous tes pieds maintenant
10811
Tu vois la terre avallée :
10812
Tu vois sous tes pieds saillir
10813
Le jour pour naistre et faillir,
10814
Tu vois la mer et ses voiles,
10815
Tu sçais le nom des estoiles :
10816
Le froid, le vent, et le chaut
10817
Ne te donne plus de crainte,
10818
Toy faite nouvelle Sainte
10819
Par les troupes de là haut.
10820
Là sous tes pieds les saisons
10821
Eternellement cheminent,
10822
Là tu cognois les raisons
10823
Des Astres qui nous dominent :
10824
Tu esçais pourquoi le Soleil
10825
Ore palle, ore vermeil
10826
Prédit le vent et la pluye,
10827
Et le serain qui l’essuye ;
10828
Tu sçais les deux trains de l’eau,
10829
Ou si c’est l’air qui sejourne,
10830
Ou si la terre qui tourne,
10831
Nous porte comme un bateau.
10832
Tu sçais dequoy se refont
10833
Les deux cornes renaissantes
10834
Que la Lune ente à son front,
10835
Et qui les fait décroissantes :
10836
Tu vois ce grand animal,
10837
Son rond et son nombre egal
10838
Discordant en melodie.
10839
Où tu es, la maladie
10840
Ne defleure la santé :
10841
On n’y voit rien qui desplaise,
10842
Chacun y vit à son aise,
10843
De nul ennuy tormenté.
10844
Mais nous pauvres et chetifs
10845
Icy n’avons cognoissance
10846
Non-plus qu’enfans abortifs
10847
Du lieu de nostre naissance :
10848
Ains desireux de gesir
10849
Dessous l’allechant plaisir
10850
Des Serenes de la vie,
10851
Jamais ne nous prend envie
10852
(Comme au Grec) de voir un jour
10853
La flame en l’air proumenée
10854
Sauter sur la cheminée
10855
De nostre antique sejour.
10856
Si plus tost je n’ay sacré
10857
Tes cendres à la Memoire,
10858
Ne m’en sçaches mauvais gré,
10859
Plus vive en sera ta gloire.
10860
» Les arbres qui sont tardifs,
10861
» Demeurent plus long temps vifs :
10862
» Les fleurs tost espanouyes,
10863
» Tost s’en-vont esvanouyes :
10864
Et le Colosse eslevé
10865
Qui ores le ciel menace,
10866
En un mesme trait d’espace
10867
Ne se vit point achevé.
10868
Mais quel plus riche tombeau
10869
Blanc de neige Parienne
10870
Jadis t’eust dressé plus beau
10871
Ceste veufve Carienne ?
10872
Quel rocher elabouré,
10873
Ou quel temple redoré
10874
Pressera la renommée
10875
De ceste tumbe animée,
10876
Laquelle non une fois
10877
Au jour de ses rais publiques
10878
Redônra l’ame aux reliques
10879
Du saint Astre Navarrois ?
10880
Je te saluë ô l’honneur
10881
De mes Muses, et encor
10882
L’ornement et le bon-heur
10883
De la France qui t’honore.
10884
Escarte loin de mon chef
10885
Tout malheur et tout meschef :
10886
Preserve moy d’infamie,
10887
De toute langue ennemie
10888
Teinte en venin odieux :
10889
Et fay que devant mon Prince
10890
Desormais plus ne me pince
10891
Le caquet des envieux.
Ode Pastorale VI. A ELLE-MESME,
10892
Bien-heureuse et chaste Cendre,
10893
Que la Mort a fait descendre
10894
Dessous l’oubly du tombeau :
10895
Tombeau qui vrayment enserre
10896
Tout ce qu’avoit nostre terre
10897
D’honneur, de grace et de beau :
10898
Comme les herbes fleuries
10899
Sont les honneurs des prairies,
10900
Et des prez les ruisselets,
10901
De l’orme la vigne aimée,
10902
Des bocages la ramée,
10903
Des champs les bleds nouvelets :
10904
Ainsi tu fus, ô Princesse
10905
(Ainçois plustost ô Déesse)
10906
Tu fus certes tout l’honneur
10907
Des Princesses de notre âge,
10908
Soit en force de courage,
10909
Ou soit en royal bon-heur.
10910
Il ne faut point qu’on te fasse
10911
Un sepulchre qui embrasse
10912
Mille termes en un rond,
10913
Pompeux d’ouvrages antiques,
10914
Et brave en piliers Doriques
10915
Eslevez à double front.
10916
» L’airain, le marbre, et le cuivre
10917
» Font tant seulement revivre
10918
» Ceux qui meurent sans renom,
10919
» Et desquels la sepulture
10920
» Presse sous mesme closture
10921
» Le corps, la vie, et le nom :
10922
Mais toy, dont la renommée
10923
Porte d’une aile animée
10924
Par le monde tes valeurs,
10925
Mieux que ces poinctes superbes
10926
Te plaisent les douces herbes,
10927
Les fontaines, et les fleurs.
10928
Vous pasteurs, que la Garonne
10929
D’un demy-tour environne,
10930
Au milieu de voz prez vers
10931
Faites sa tumbe nouvelle,
10932
Et gravez l’herbe sus elle
10933
Du long cercle de ces vers :
10934
Icy la Royne sommeille
10935
Des Roynes la nompareille,
10936
Qui si doucement chanta :
10937
C’est la Royne Marguerite,
10938
La plus belle fleur d’eslite
10939
Qu’onque l’Aurore enfanta.
10940
Puis sonnez voz cornemuses,
10941
Et menez au bal les Muses
10942
En un cerne tout au-tour,
10943
Soit aux jours de la froidure,
10944
Ou quand la jeune verdure
10945
Fera son nouveau retour.
10946
Aux rais cornus de la Lune
10947
Assemblez sous la nuict brune
10948
Voz Naiades et voz Dieux,
10949
Et avecques voz Dryades
10950
Donnez luy dix mille aubades
10951
Du flageol melodieux.
10952
Tous les ans soit recouverte
10953
De gazons sa tumbe verte,
10954
Et qu’un ruisseau murmurant
10955
Neuf fois recourbant ses ondes,
10956
De neuf torses vagabondes
10957
Aille sa tumbe emmurant.
10958
Dites à voz brebiettes,
10959
Fuyez vous-en camusettes,
10960
Gaignez l’ombre de ce bois :
10961
Ne broutez en ceste prée,
10962
Toute l’herbe en est sacrée
10963
A la Nymphe de Valois.
10964
Dites qu’à tout jamais tumbe
10965
La manne dessus sa tumbe :
10966
Dites aux filles du ciel,
10967
Venez mousches mesnageres,
10968
Pliez voz ailes legeres,
10969
Faites icy vostre miel.
10970
Dites-leur, troupes mignonnes,
10971
Que voz liqueurs seroient bonnes,
10972
Si leur douceur egaloit
10973
La douceur de sa parolle,
10974
Lors que sa voix douce et molle
10975
Plus douce que miel couloit !
10976
Dites que les mains avares
10977
N’ont pillé des lieux barbares
10978
Telle Marguerite encor :
10979
Qui fut par son excellance
10980
L’Orient de nostre France,
10981
Ses Indes et son tresor.
10982
Ombragez d’herbes la terre,
10983
Tapissez-la de lhyerre,
10984
Plantez un cyprez aussi :
10985
Et notez dedans à force
10986
Sus la noüailleuse escorce
10987
Derechef ces vers ici :
10988
Pasteurs, si quelqu’un souhéte
10989
D’estre fait nouveau Poëte,
10990
Dorme au frais de ces rameaux :
10991
Il le sera, sans qu’il ronge
10992
Le Laurier, ou qu’il se plonge
10993
Sous l’eau des tertres jumeaux.
10994
Semez apres mille roses,
10995
Mille fleurettes décloses,
10996
Versez du miel et du lait :
10997
Et pour annuel office,
10998
Respandez en sacrifice
10999
Le sang d’un blanc agnelet.
11000
Faites encor à sa gloire
11001
(Pour allonger sa memoire)
11002
Mille jeux et mille esbas :
11003
Vostre Royne sainte et grande
11004
Du haut ciel vous le commande,
11005
Pasteurs n’y faillez donc pas.
11006
Iô Iô MARGUERITE,
11007
Soit que ton esprit habite
11008
Sur la nuë, ou dans les champs
11009
Que le long oubly couronne,
11010
Oy ma lyre qui te sonne,
11011
Et favorise mes chants.
ODE VII. A PHOEBUS, pour guarir le Roy Charles IX.
11012
Phœbus, soit que tu sois
11013
Pasteur parmy les bois
11014
Ou sur les bords d’Amphrise,
11015
O Prince, escoute moy,
11016
Vien-t’en guarir mon Roy,
11017
Qui seul te favorise.
11018
Apporte à ceste fois
11019
Le Dictamon Cretois
11020
Aveq’ la Panacée,
11021
Herbes qui font aux corps
11022
Des hommes qui sont morts
11023
R’entrer l’ame passée.
11024
Un sujet au trespas
11025
Guarir ne le doit pas :
11026
» Presomption est vice.
11027
Vien donques en ce lieu,
11028
C’est la raison qu’un Dieu
11029
Un autre Dieu guarisse.
11030
Un petit Prince il n’est
11031
D’une estroite forest,
11032
D’un port ou d’une ville,
11033
Mais d’un pays guerrier
11034
Des meilleurs le premier
11035
En richesse fertille.
11036
Deux mers et mille ports,
11037
Villes, citez et forts
11038
Pleins de trafique estrange,
11039
Mille fleuves de nom
11040
Ne vont bruyant sinon
11041
L’honneur de sa louange.
11042
Vien, Prince aux beaux cheveux,
11043
Guarir son mal fiévreux,
11044
Que sain on le remette :
11045
Tu l’aimeras cent fois
11046
Plus fort, si tu le vois,
11047
Que tu ne feis Admete.
11048
Par luy tu te soustiens,
11049
C’est le support des tiens :
11050
Son esprit il applique
11051
A tes mestiers divers :
11052
Il honore les vers,
11053
Il cherit la Musique :
11054
Ou je diray, Phœbus,
11055
Que tu n’es qu’un abus,
11056
Et que Junon severe
11057
Se vangeoit à propos
11058
De ne donner repos
11059
A Latone ta mere.
11060
Je te diray Maçon
11061
Un berger, un garçon,
11062
Qui fis paistre les vaches :
11063
Craignant d’estre envoyé
11064
Aux enfers foudroyé,
11065
Qu’icy bas tu te caches :
11066
Qu’Hyacinthe tuas,
11067
Quand le pal luy ruas
11068
D’art, et non d’aventure :
11069
Que tes bœufs justement
11070
Te furent finement
11071
Desrobez par Mercure :
11072
Que Mercure vaut mieux
11073
Que toy entre les Dieux,
11074
Pour jouër de la lyre ;
11075
Mercenaire valet
11076
Qui sçais un flageolet
11077
Seulement faire bruire.
11078
Mais si tu viens icy
11079
Soulager le soucy
11080
De ses membres malades,
11081
D’Ache couvert le chef,
11082
Je feray derechef
11083
Tes festes Carneades.
11084
Je diray que tu es
11085
Second des immortels,
11086
Et du ciel l’interprete,
11087
Du Laurier inventeur,
11088
Prophete non menteur,
11089
Grand chantre et grand Poëte :
11090
Et qu’en jeune menton
11091
Tu feis crever Pithon
11092
Par ta fleche premiere,
11093
Et que tu feis cacher
11094
Niobe en un rocher,
11095
Vengeance de ta mere.
11096
Je diray tes amours :
11097
Que tu parois tousjours,
11098
Sans barbe ny vieillesse.
11099
O des Mires1 le Roy !
11100
A Bacchus et à toy
11101
Sert le don de jeunesse.
1 note

1(Note en marge) « *Mires, Medecins,* vieil mot François ».

11102
Quitte-moy ton Delphos,
11103
Ta Cyrrhe, ta Delos
11104
Des flots marins suivie :
11105
Et vien Astre luisant,
11106
La santé conduisant,
11107
Nourrice de la vie.
11108
Sans toy douce Santé,
11109
La force et la beauté
11110
Sont manques de puissance,
11111
Ny Empire ny bien
11112
A l’homme ne sert rien
11113
Sans ta douce presence.
11114
La Jeunesse te suit,
11115
Le Plaisir, le Deduit
11116
Dessous ton ombre vivent :
11117
Tournois, joustes, chevaux,
11118
Dames, chiens, et oiseaux
11119
Pour maistresse te suivent.
11120
Par toy se fait l’amour,
11121
Et le vin tout le jour
11122
Par toy fume en la tasse :
11123
Par toy le long festin
11124
Du soir jusqu’au matin
11125
Couvre la table grasse.
11126
O Santé chasse-mal,
11127
Par toy se fait d’un bal
11128
La gaillarde entreprise,
11129
Où te roulant parmy
11130
Tu n’as point d’ennemy
11131
Qu’une moustache grise.
11132
Tout ainsi que l’esclair
11133
Du Soleil prompt et clair
11134
Passe par la verriere,
11135
Passe dedans son corps :
11136
A ses membres peu forts
11137
Rens la vigueur premiere.
11138
Descens donc de là haut :
11139
C’est à ce jour qu’il faut
11140
Que sain tu nous le rendes :
11141
La France t’en lou’ra,
11142
Et chacun te vou’ra
11143
Prieres et offrandes.
ODE VIII. AU ROY CHARLES, luy donnant un Leon Hebrieu.
11144
Je vous donne pour voz estreines
11145
L’Amour chanté par un Hébrieu :
11146
Les cieux et les terres sont pleines
11147
De la puissance de ce Dieu.
11148
Ils sont (ce me semble) deux freres,
11149
Nature double les a faits :
11150
Ils ont aussi deux doubles meres,
11151
Contraires en divers effaits.
11152
L’un a le ciel pour son Empire
11153
Qu’il peut esbranler de la main :
11154
L’autre en la terre se retire,
11155
Et vit de nostre sang humain.
11156
L’un pousse les ames guidées
11157
Aux belles contemplations,
11158
A l’intellect et aux idées,
11159
Purgeant l’esprit de passions :
11160
L’autre à nature est serviable,
11161
Nous fait aimer et desirer,
11162
Fait engendrer nostre semblable,
11163
Et l’estre des hommes durer.
11164
Il nous fait la paix et la guerre :
11165
Mais mon grand Roy, pour choisir mieux,
11166
Prenez l’Amour qui regne en terre,
11167
Et laissez l’autre pour les Dieux.
ODE IX. A ROBERT DE LA HAYE.
11168
Ceux qui semoient par-sus le doz
11169
De nostre grand-Mere les oz
11170
Dans le desert des vuides terres
11171
Pour r’animer le genre humain,
11172
Tousjours ne versoient de leur main
11173
La dure semence des pierres :
11174
Mais bien aucunefois ruoient
11175
Des diamans qui se muoient,
11176
Changeant leur dur en la naissance
11177
D’un peuple rare et precieux,
11178
Qui encore de ses ayeux
11179
Donne aujourd’huy la cognoissance.
11180
Ton beau rayon qui brille ici,
11181
Monstre qu’un diamant ainsi
11182
Muant en toy sa forme claire,
11183
L’estre semblable t’a donné :
11184
Car des pierres tu n’es point né
11185
Comme fut ce gros populaire.
11186
Il a l’esprit dur et plombé,
11187
Tousjours vers la terre courbé,
11188
Jamais au beau ne dresse l’aile :
11189
Le tien s’esleve saintement,
11190
Balancé d’un vol hautement
11191
Tout autour de la chose belle.
11192
Aussi le bruit impetueux
11193
De ton Palais tumultueux,
11194
Forçant ton destin, ne t’amuse
11195
Si bien que quelque fois le jour
11196
Tu ne travailles au sejour
11197
De l’oiseux travail de la Muse.
11198
Qu’est-il rien aussi de plus dous ?
11199
A quel sucre egalerons nous
11200
Le doux miel de ta Poësie ?
11201
Il surmonte les doux apas
11202
Et du miel, et du doux repas
11203
Du Nectar et de l’Ambrosie.
11204
Les Amours n’aiment tant les pleurs,
11205
La mousche ne suit tant les fleurs,
11206
Ne les veinqueurs tant les couronnes,
11207
La Haye, comme tu poursuis
11208
Les doctes Muses que tu suis
11209
Comme tes plus cheres mignonnes.
11210
Nul mieux que toy parmy les bois
11211
Ne contrefait leur belle vois,
11212
Et nul par les roches hautaines
11213
Ne les va mieux accompaignant,
11214
Ne mieux pres d’elles se baignant
11215
Sous le crystal de leurs fontaines.
11216
Nul mieux sous les rais de la nuit,
11217
Quand la Lune en son plein reluit,
11218
Sus l’herbe avec elles ne dance,
11219
Suivantes le pouce divin.
11220
De ce grand Alcée Angevin,
11221
Qui devant sonne la cadance.
11222
Toy lors couronné du lien
11223
Que donne l’arbre Dafnien,
11224
Ores tu prens plaisir d’eslire
11225
Le premier ranc, or’ le milieu,
11226
Entre elles marchant comme un Dieu
11227
Qui s’esgaye au son de la lyre.
11228
Et toutefois estant ainsi
11229
De ces Pucelles le souci,
11230
Tu veux bien faire un contr’eschange
11231
De tes vers Latins qui sont d’or,
11232
Aux miens moindres qu’airain encor,
11233
Indignes de telle loüange.
11234
Car bien que nostre âge ait loué
11235
Le premier vers que j’ay joué,
11236
Pourtant je n’eusse pris l’audace
11237
De te respondre, ou de tenter
11238
Ma lyre, qui ne sçait chanter
11239
Pour toy qu’une chanson trop basse.
11240
Mais ce bon pere au double chef,
11241
Qui l’an ramene derechef
11242
D’une inconstance coustumiere,
11243
M’a commandé de la sonner
11244
Telle qu’elle est, pour estrener
11245
La foy de nostre amour premiere.
11246
Si j’avois les butins heureux
11247
Que le marchant avantureux
11248
Arrache du sein de l’Aurore,
11249
Tu les aurois : et les sablons
11250
Qui roulent luisantement blons
11251
Dans l’eau que la Phrygie honore :
11252
Ou, si j’estois assez subtil
11253
Pour animer par un outil
11254
La toile muette, ou le cuivre,
11255
Mon art t’offriroit ces presens :
11256
Mais ces dons-là contre les ans
11257
Ne te sçauroient faire revivre.
11258
Pren donc mes vers qui valent mieux,
11259
Et les reçoy comme les Dieux
11260
Reçoivent par leur bonté haute
11261
Les humbles presens des mortels,
11262
Qui de dons chargent leurs autels,
11263
Bien que les Dieux n’ay’nt de rien faute.
ODE X.
11264
Qui par gloire, ou par mauvaistié,
11265
Ou par nonchalante paresse
11266
Aura tranché de l’amitié
11267
Le nœud qui les amitiez presse :
11268
A celuy d’une loy expresse
11269
Je defens qu’en nulle saison
11270
Ne s’héberge dans ma maison :
11271
Et qu’avec moy sus le rivage
11272
Compagnon d’un mesme voyage,
11273
Pollu, ne coupe le lien
11274
Qui tient l’hosteliere navire :
11275
» Car Jupiter le Philien
11276
» Quelquefois avecque le pire
11277
» Punit le juste, et peu souvant
11278
» On voit la vengeresse peine
11279
» Souffrir comme boiteuse et vaine,
11280
» Le meschant s’enfuyr devant.
11281
Que sert à l’homme de piller
11282
Tous les printemps de l’Arabie,
11283
Et de ses moissons despouiller
11284
Soit la Sicile, ou la Lybie,
11285
Ou desrober l’Inde annoblie
11286
Aux tresors de son bord gemmé,
11287
S’il n’aime, et s’il n’est point aimé ?
11288
Si tout le monde le desdaigne,
11289
Si nul second ne l’accompaigne
11290
Soliciteux de son amy,
11291
Comme un Patrocle pitoyable
11292
Suivoit Achille, fust parmy
11293
La nue la plus effroyable
11294
Des Lyciens, lors qu’odieux
11295
Contre Priam soufloit son ire,
11296
Fust quand paisible, sus la lyre
11297
Chantoit les hommes et les Dieux ?
11298
Le temps qui a commandement
11299
Sus ces grands masses sourcilleuses,
11300
Qui devallent leur fondement
11301
Jusques aux ondes sommeilleuses,
11302
Ne les menaces orgueilleuses
11303
Des fiers Tyrans, ne sçauroient pas
11304
Escrouler ne ruer en bas
11305
La ferme amour que je te porte,
11306
Tant elle est en sa force, forte.
11307
Et si avec toy librement
11308
Je ne puis franchir les montagnes,
11309
Qu’Hannibal cassa durement
11310
Haineux des Latines campagnes,
11311
Pour-tant ne mesprise ma foy :
11312
Car l’aspre soin qui m’enchevestre,
11313
Seul m’alente, et m’engarde d’estre
11314
Prompt à voler avecque toy.
11315
Mais s’il te plaist de retenir
11316
Ta fuite disposte et legere,
11317
Jusqu’au temps qu’on voit revenir
11318
L’Aronde des fleurs messagere :
11319
De prompte jambe voyagere
11320
Je te suivray, fust pour trouver
11321
L’onde où Phœbus vient abreuver
11322
Ses chevaux suans de la course,
11323
Ou du Nil l’incertaine source.
11324
Mais si le desir courageux
11325
Te pique tant, qu’il t’importune
11326
De forcer l’hyver outrageux,
11327
Et la saison mal-opportune,
11328
Marche, fuy, va legerement :
11329
L’oiseau Menalien, Mercure,
11330
Le Dieu qui des passans a cure,
11331
Te puisse guider dextrement.
11332
Ces meurtriers pelottons volans
11333
Que l’orage par les monts boule,
11334
Ne te soient durs ny violans :
11335
Et l’eau qui par ravines coule
11336
Du just de la neige qui roule,
11337
Demeure coye sans broncher
11338
Quand tu voudras en approcher :
11339
La froide gorge Thracienne
11340
Et la pluyeuse Lybienne
11341
Serrent leurs vents audacieux :
11342
Que rien sus les monts ne resonne
11343
Fors un Zephire gracieux,
11344
Imitant ton luth quand il sonne :
11345
Phœbus aussi qui a cognu
11346
Combien son Poëte te prise,
11347
Clair, par les champs te favorise,
11348
Et sa sœur au beau front cornu.
11349
Quand tu te seras approché
11350
Des belles plaines d’Italie,
11351
Vy, Lignery, pur du peché
11352
Qui l’amitié premiere oublie :
11353
N’endure que l’âge deslie
11354
Le nœud que les Graces ont joint.
11355
O temps où l’on ne souloit point
11356
Courir à l’onde Hyperborée !
11357
Telle saison fut bien dorée,
11358
En laquelle on se contentoit
11359
De voir de son toict la fumée,
11360
Lors que la terre on ne hantoit
11361
D’un autre Soleil allumée :
11362
Et les mortels heureux alors
11363
Remplis d’innocence naïve,
11364
Ne cognoissoient rien que la rive
11365
Et les flancs de leurs prochains bors.
11366
Tu me diras à ton retour
11367
Combien de lacs et de rivieres
11368
Lechent les murs d’un large tour
11369
De tant de grosses villes fieres :
11370
Quelles citez vont les premieres
11371
En brave nom le plus vanté :
11372
Et par moy te sera chanté
11373
Ma Franciade commencée,
11374
Si le Roy meurit ma pensée.
11375
Tandis sur le Loir je suivré
11376
Un petit toreau que je vouë
11377
A ton retour, qui ja sevré
11378
Tout seul par les herbes se jouë,
11379
Blanchissant d’une note au front :
11380
Sa marque imite de la Lune
11381
Les feux courbez, quand l’une et l’une
11382
De ses deux cornes se refont.
ODE XI.
11383
Bien que le reply de Sarte
11384
Qui lave ton Alsinois,
11385
En serpentant ne s’escarte
11386
De mon fleuve Vandomois :
11387
Et que les champs de ton estre
11388
Que les Graces ont en soin,
11389
Des champs qui me virent naistre
11390
Ne se bornent pas de loin :
11391
Cela pourtant n’avoit force
11392
De m’allecher, sans avoir
11393
Premier engoulé l’amorce
11394
Qui pendoit de ton sçavoir :
11395
Et non ta Sarte voisine,
11396
Ny ton chant voisin au mien :
11397
Nostre amitié n’estoit digne
11398
D’un si vulgaire lien.
11399
La Vertu fut en partie
11400
La corde qui nous joignit,
11401
Et la mesme sympathie
11402
Celle qui nous estraignit :
11403
C’est donc l’heureuse folie
11404
Dont le ciel folastre en nous,
11405
Non le pays qui nous lie
11406
D’un affolement si dous.
11407
Quoy ! celuy que la Nature
11408
A dés enfance animé
11409
De poësie et peinture,
11410
Ne doit-il pas estre aimé ?
11411
Puis que celle fureur double,
11412
Tel double present des cieux
11413
Volontiers les hommes trouble,
11414
Qui sont les mignons des Dieux ?
11415
Mais où est l’œil qui n’admire
11416
Tes tableaux si bien portraits,
11417
Que la Nature se mire
11418
Dans le parfait de leurs traits ?
11419
Où est l’oreille bouchée
11420
De telle indocte espesseur,
11421
Qui ne rie estant touchée
11422
De tes vers pleins de douceur ?
11423
Cesse donc, et ne souhéte
11424
De t’enrichir plus de rien,
11425
Toy qui es peintre et Poëte,
11426
Fuy l’autre troisiesme bien :
11427
Car si l’ardante Musique
11428
(En t’ornant de sa vertu)
11429
Jointe aux deux autres te pique,
11430
Bons Dieux, que deviendrois-tu ?
11431
Ton ame fuyant la peine
11432
Dont tu serois agité,
11433
S’eschapperoit, toute pleine
11434
De tant de divinité :
11435
Et ses passions nouvelles
11436
Aux deux flancs luy bouteroient,
11437
Pour la mieux haster, des ailes
11438
Qui par l’air l’emporteroient.
11439
Vrayment Dieu qui tout ordonne
11440
Sans estre forcé d’aucun,
11441
Le beau present qu’il te donne,
11442
Ne donne pas à chacun.
11443
Aussi sa sainte pensée
11444
Designant ce monde beau,
11445
A sa forme commencée
11446
Sur le dessein d’un tableau :
11447
Le variant en la sorte
11448
D’un portrait ingenieux,
11449
Où maint beau trait se rapporte
11450
Pour mieux resjouyr les yeux.
11451
Soi donque seur pour ne craindre
11452
Que la Mort en te pressant
11453
Puisse ton renom estaindre
11454
Avec le corps perissant.
11455
Vaines seroient ses alarmes,
11456
En vain l’arc elle band’roit,
11457
Toy, tenant au poing les armes
11458
A t’en servir si a-droit :
11459
Car le pincel et la plume,
11460
A qui les sçait bien ruer,
11461
Ont usurpé la coustume
11462
De la Mort mesmes tuer.
11463
Jan Second, de qui la gloire
11464
N’ira jamais defaillant,
11465
Eut contre elle la victoire
11466
Par ces armes l’assaillant :
11467
Dont la main industrieuse
11468
Animoit joyeusement
11469
La carte laborieuse,
11470
Et la table egalement :
11471
Et duquel les Baisers ores,
11472
Pour estre venus du ciel,
11473
En ses vers coulent encores
11474
Plus doux que l’Attique miel.
11475
Mais, ô Denizot, qui est-ce
11476
Qui peindra les yeux traitis
11477
De Cassandre ma Déesse,
11478
Et ses blonds cheveux tortis ?
11479
Lequel d’entre vous sera-ce,
11480
Qui pourroit bien colorer
11481
La majesté de sa grace
11482
Qui me force à l’adorer ?
11483
Et ce front dont elle abuse
11484
Ce pauvre Poëte amant,
11485
Son ris (ains une Meduse)
11486
Qui tout me va transformant ?
11487
Amour, qui le cœur me ronge
11488
Pour redoubler mon esmoy,
11489
Ceste nuict trois fois en songe
11490
L’a faite apparoistre à moy :
11491
Mais la cruelle accoustumée
11492
De me tromper trop souvent,
11493
S’enfuit comme une fumée
11494
Qui se jouë avec le vent.
ODE XII.
11495
Sur toute fleurette déclose
11496
J’aime la senteur de la Rose,
11497
Et l’odeur de la belle fleur,
11498
Qui de sa premiere couleur
11499
Pare la terre, qui commence
11500
De s’engrosser en sa semence.
11501
Les autres boutons vermeillets,
11502
La giroflée, et les œillets,
11503
Et le bel esmail qui varie
11504
L’honneur gemmé d’une prairie
11505
En mille lustres s’esclatant,
11506
Ensemble ne me plaisent tant
11507
Que fait la Rose pourperette,
11508
Et de Mars la blanche fleurette.
11509
Que puis-je pour le passetemps
11510
Que vous me donnez au Printemps,
11511
Prier pour vous deux autre chose ?
11512
Sinon que toy pourprine Rose
11513
Puisses tousjours avoir le sien
11514
En May, de rosée tout plein,
11515
Et que jamais le chaut qui dure
11516
En Juin, ne te face laidure :
11517
Ny à toy fleurette de Mars,
11518
Jamais l’hyver, lors que tu pars
11519
Hors de la terre, ne te face
11520
Pancher morte dessus la place :
11521
Ains tousjours maugré sa froideur
11522
Puisses-tu de ta soefve odeur
11523
Nous annoncer que l’an se vire
11524
Plus doux vers nous, et que Zephire
11525
Apres le tour du fascheux temps
11526
Nous ramene le beau Printemps.
ODE XIII.
11527
Je veux, Muses aux beaux yeux,
11528
Muses mignonnes des Dieux,
11529
D’un vers qui coule sans peine
11530
Loüanger une fonteine.
11531
Sus donq, Muses aux beaux yeux,
11532
Muses mignonnes des Dieux,
11533
D’un vers qui coule sans peine
11534
Loüangeon une fonteine.
11535
C’est à vous de me guider,
11536
Sans vous je ne puis m’aider,
11537
Sans vous, Brunettes, ma lyre
11538
Rien de bon ne sçauroit dire.
11539
Mais, Brunettes aux beaux yeux,
11540
Brunes mignonnes des Dieux,
11541
S’il vous plaist tendre ma lyre
11542
Et m’enseigner pour redire
11543
Les vers que dits vous m’aurez,
11544
Lors, Brunettes, vous m’oirez
11545
A noz Françoises oreilles
11546
Chanter voz douces merveilles.
11547
O beau crystal murmurant,
11548
Que le ciel est azurant
11549
D’une belle couleur bleuë,
11550
Où ma Dame toute nue
11551
Lava son beau teint vermeil
11552
Qui retenoit le Soleil,
11553
Et sa belle tresse blonde,
11554
Tresse aux Zephirs vagabonde
11555
Comme Cerés esmouvant
11556
La sienne aux souspirs du vent :
11557
Tresse vrayment aussi belle
11558
Que celle d’Amour, ou celle
11559
Qui va de crespes reflos
11560
Frappant d’Apollon le dos.
11561
C’est toy belle Fontenette,
11562
Où ma douce mignonnette
11563
A miré ses deux beaux yeux,
11564
Ainçois deux Astres des cieux,
11565
Que la gaye Paphienne,
11566
La brunette Cyprienne
11567
Sur ceux des Graces lou’roit,
11568
Et pour siens les avou’roit,
11569
Tant leur mignotise darde
11570
D’amour à qui les regarde.
11571
C’est toy qui dix mille fois
11572
As relavé les beaux doits
11573
De ma douce mignonnette
11574
Dedans ta douce ondelette :
11575
Doits qui en beauté veincus
11576
Ne sont de ceux de Bacchus,
11577
Tant leurs branchettes sont pleines
11578
De mille rameuses veines,
11579
Par où coule le beau sang
11580
Dedans leur yvoire blanc :
11581
Yvoire où sont cinq perlettes
11582
Tresluisantement greslettes,
11583
Ornans les bouts finissans
11584
De cinq boutons fleurissans.
11585
C’est toy douce Fontelette,
11586
Qui dans ta douce ondelette
11587
As baigné ses deux beaux piez,
11588
Piez de Thetis deliez :
11589
Et son beau corps qui resemble
11590
Aux liz et roses ensemble :
11591
Corps, qui pour l’avoir veu nu
11592
M’a fait Acteon cornu,
11593
Me transformant ma nature
11594
En sauvagine figure :
11595
Mais de ce mal ne se deut
11596
Mon cœur, puis qu’elle le veut.
11597
C’est toy, douce Fontelette,
11598
Dont la mignarde ondelette
11599
A cent fois baisé les brins
11600
De ses boutons cinabrins,
11601
De ses lévres pourperées,
11602
De ses lévres nectarées,
11603
De ses roses de qui sort
11604
Le ris qui cause ma mort.
11605
C’est toy, qui laves sa hanche,
11606
Sa gréve, et sa cuisse blanche,
11607
Et son qui ne fait encor
11608
Que se friser de fils d’or.
11609
C’est toy, quand la porte-flame,
11610
La Chienne du ciel enflame
11611
Le monde de toutes pars,
11612
Qui vois les membres espars
11613
De ma Dame sur ta rive,
11614
Lors que sur l’herbette oisive
11615
Le somme en ses yeux glissant
11616
Flatte son corps languissant :
11617
Et lors que le vent secouë
11618
Son sein, où pris il se jouë,
11619
Et le fait d’un doux soufler
11620
R’elenter, et puis r’enfler :
11621
Elle dessus ton rivage
11622
Resemblant un bel image
11623
Fait de porphire veineux,
11624
S’il ne fust que ses cheveux
11625
La descouvrent sur ta rive
11626
Estre quelque Nymphe vive :
11627
Et que les oiseaux perchez
11628
De leurs cols demi-panchez
11629
En re-jargonnant l’espient,
11630
Et de se tenir s’oublient
11631
Sur la branche, tant l’ardeur
11632
De ses yeux brusle leur cœur,
11633
Et trepignans dedans l’arbre,
11634
Font dessus son sein de marbre
11635
Escouler dix mille fleurs,
11636
Fleurs de dix mille couleurs,
11637
Qui tombent d’une eau menue
11638
Dessus sa poitrine nue,
11639
Si bien qu’on ne peut sçavoir
11640
A la voir, et à les voir,
11641
Laquelle, ou de la fleurette,
11642
Ou d’elle, est la plus douillette.
11643
Vrayment crystal azuré,
11644
Crystal gaiment emmuré
11645
D’une belle herbe fleurie,
11646
Pour avoir fait à m’amie
11647
Un doux chevet de ton bord
11648
Quand languissante elle dort :
11649
Je t’asseure ondette chere,
11650
Que jamais, ainsi qu’Homere,
11651
Noire ne t’appelleray,
11652
Mais tousjours je te lou’ray
11653
Pour claire, pour argentine,
11654
Pour nette, pour crystaline :
11655
Et te suppli’ de vouloir
11656
Ains qu’entrer dedans le Loir
11657
D’une course serpentiere,
11658
Recevoir l’humble priere
11659
Que je fay dessus tes flos,
11660
Et recevoir en ton los
11661
Ces liz et ces belles roses
11662
Que je verse à mains décloses
11663
Avec du miel et du lait
11664
Dessus ton sein ondelet,
11665
Et ces beaux vers que j’engrave
11666
Au bord que ton onde lave.
11667
Fille à Thetis, desormais
11668
Puisses-tu pour tout jamais
11669
Plus qu’argent estre luisante,
11670
Et que la Chienne cuisante
11671
Jamais dedans ton vaisseau
11672
Ne face tarir ton eau.
11673
Tousjours les belles Naiades,
11674
Oreades, et Dryades
11675
S’entre-serrans par les mains,
11676
Jointes avec les Sylvains
11677
Puissent rouër leurs carolles
11678
Autour de tes rives molles,
11679
Et Pan trepignant menu
11680
De son argot mi-cornu,
11681
Guide le premier la dance
11682
Au doux son de la cadance.
11683
Jamais le lascif troupeau,
11684
L’aignelet et le chévreau
11685
Ne broutent tes rives franches,
11686
Ne jamais fueilles ne branches
11687
Ne puissent troubler ton fond
11688
Tombant d’enhaut sur ton front,
11689
Fond, en qui ma Cytherée
11690
A sa face remirée :
11691
Ne jamais quelque Roland
11692
Espoint d’amour violant
11693
Ne honnisse ta belle onde,
11694
Mais sans cesse vagabonde
11695
Caquetant sur ton gravois
11696
D’une flo-flotante vois
11697
Tousjours sa course verrée
11698
Se joigne à l’onde Loirée.
11699
Mais adieu Fontaine, adieu,
11700
Tressaillante par ce lieu
11701
Vous courez perpetuelle
11702
D’une course perennelle,
11703
Vive sans jamais tarir :
11704
Et je doy bien tost mourir,
11705
Et je doy bien tost en cendre
11706
Aux champs Elysez descendre,
11707
Sans qu’il reste rien de moy
11708
Qu’un petit je ne sçay quoy,
11709
Qu’un petit vase de pierre
11710
Cachera dessous la terre.
11711
Toutefois, ains que mes yeux
11712
Quittent le beau jour des cieux,
11713
Je vous pri’ ma Fontelette,
11714
Ma doucelette ondelette,
11715
Je vous pri’, n’oubliez pas
11716
Dés le jour de mon trespas
11717
Contre voz rives de dire,
11718
Que Ronsard dessus sa lyre
11719
N’a vostre nom desdaigné :
11720
Et que sa Dame a baigné
11721
Sa belle peau doucelette
11722
Dans vostre belle ondelette.
ODE XIIII.
11723
Nicolas, faison bonne chere
11724
Tandis qu’en avons le loisir,
11725
Trompon le soin et la misere,
11726
Ennemis de nostre plaisir.
11727
Purgeon l’humeur qui nous enflame
11728
D’avarice et d’ambition :
11729
Ayon Philosophes une ame
11730
Toute franche de passion.
11731
Chasson le soin, chasson la peine,
11732
Contentons nous de nostre rien :
11733
Quand nostre ame sera bien saine,
11734
Tout le corps se portera bien.
11735
Une ame de biens affamée
11736
Nous perd le sens et la raison :
11737
Il ne faut qu’un peu de fumée
11738
Pour noircir toute la maison.
11739
Faire conqueste sur conqueste
11740
De biens amassez sans propos,
11741
Ce n’est que nous rompre la teste,
11742
Et ne trouver jamais repos.
11743
J’ay raclé de ma fantaisie
11744
Le monde au visage eshonté,
11745
Pour vacquer à la Poësie
11746
Quand j’en auray la volonté.
11747
Voilà le bien que je desire,
11748
Sans plus en vain me tourmenter :
11749
Desormais sera mon Empire
11750
Que sçavoir bien me contenter.
11751
Quand ta fiévre, dont la memoire
11752
Me fait encores frissonner,
11753
Ne t’auroit apprins qu’à bien boire,
11754
Tu ne la dois abandonner.
11755
A toutes les fois que l’envie
11756
Te prendra de boire, reboy :
11757
Boy souvent, aussi bien la vie
11758
N’est pas si longue que le doy :
11759
C’est un grand bien d’estre hydropique,
11760
Et d’eaux s’enfler la ronde peau :
11761
Des Elemens le plus antique
11762
Et le meilleur, est-ce pas l’eau ?
11763
Non seulement la maladie
11764
Qui nous surprend par ses efforts,
11765
Ne rend nostre masse estourdie,
11766
Enervant les forces du corps :
11767
Mais elle trouble, la cruelle,
11768
Nostre esprit qui nous vient des cieux :
11769
Il n’y a part qui ne chancelle,
11770
Quand les hommes deviennent vieux.
11771
Puis la mort vient, la vieille escarse :
11772
Alors un chacun se repent
11773
Que mieux il n’a joué sa farce :
11774
Mais bon-temps à Dieu t’y command.
ODE XV.
11775
Boy, Ianin, à moy tour-à-tour,
11776
Et ne resembles au vautour
11777
Qui tousjours tire la charongne.
11778
» Tu es trompé : un bon yvrongne
11779
» Autant pour une nopce vaut
11780
» Qu’un bon guerrier pour un assaut.
11781
Car ce n’est moins entre les pots
11782
D’enhardir par vineux propos
11783
Un homme paresseux à boire,
11784
Que pour gaigner une victoire,
11785
Rendre à la bataille hardy
11786
Un Capitaine acouhardy.
11787
Boy donq, ne fay plus du songeard,
11788
Au vin gist la plus grande part
11789
Du jeu, d’amour, et de la danse.
11790
» L’homme sot qui lave sa panse
11791
» D’autre breuvage que du vin,
11792
» Meurt tousjours de mauvaise fin.
11793
A bon droit le ciel a donné
11794
A l’homme qui n’est aviné,
11795
Tousjours quelque fortune dure :
11796
Autrement la mordante cure,
11797
Qui nous cuit l’ame à petit feu,
11798
Ne s’en-va qu’apres avoir beu,
11799
Apres le vin on n’a souci
11800
D’amour ny de la Court aussi,
11801
Ny de procez ny de la guerre.
11802
Hé, que celuy laschement erre
11803
Qui faisant ainsi que Penthé,
11804
Bacchus en ses vers n’a chanté !
11805
Boy donques à moy tour-à-tour,
11806
Et ne resembles au vautour
11807
Qui tousjours tire la charongne :
11808
Il vaut mieux voir en peau d’yvrongne
11809
Là bas l’infernal passager,
11810
Que de crever de trop manger.
ODE XVI.
11811
» Nous ne tenons en nostre main
11812
» Le temps futur du lendemain :
11813
» La vie n’a point d’asseurance :
11814
» Et pendant que nous desirons
11815
» La faveur des Rois, nous mourons
11816
» Au milieu de nostre esperance.
11817
L’homme apres son dernier trespas
11818
Plus ne boit ne mange là bas,
11819
Et sa grange qu’il a laissée
11820
Pleine de blé devant sa fin,
11821
Et sa cave pleine de vin
11822
Ne luy viennent plus en pensée.
11823
Hé, quel gain apporte l’esmoy !
11824
Va Corydon, appreste moy
11825
Un lict de roses espanchées :
11826
Il me plaist pour me desfâcher,
11827
A la renverse me coucher
11828
Entre les pots et les jonchées.
11829
Fay moy venir d’Aurat ici,
11830
Fais y venir Jodelle aussi,
11831
Et toute la Musine troupe :
11832
Depuis le soir jusqu’au matin
11833
Je veux leur donner un festin,
11834
Et cent-fois leur pandre la coupe.
11835
Verse donq, et reverse encor
11836
Dedans ceste grand’ coupe d’or,
11837
Je vais boire à Henry Estienne,
11838
Qui des enfers nous a rendu
11839
Du vieil Anacreon perdu
11840
La douce lyre Teïenne.
11841
A toy gentil Anacreon
11842
Doit son plaisir le biberon,
11843
Et Bacchus te doit ses bouteilles :
11844
Amour son compagnon te doit
11845
Venus et Silene qui boit
11846
L’Esté dessous l’ombre des treilles.
ODELETTE XVII.
11847
Boivon, le jour n’est si long que le doy :
11848
Je perds, amy, mes soucis quand je boy.
11849
Donne moy viste un jambon sous ta treille,
11850
Et la bouteille
11851
Grosse à merveille
11852
Glou-gloute aupres de moy :
11853
Aveq la tasse et la rose vermeille
11854
Il faut chasser esmoy.
ODE XVIII.
11855
Mon Choiseul, leve tes yeux,
11856
Ces mesmes flambeaux des cieux,
11857
Ce Soleil, et ceste Lune
11858
C’estoit la mesme commune
11859
Qui luisoit à noz ayeux.
11860
» Mais rien ne se perd là haut,
11861
» Et le genre humain defaut
11862
» Comme une rose pourprine,
11863
» Qui languist dessus l’espine
11864
» Si tost qu’elle sent le chaut.
11865
» Nous ne devons esperer
11866
» De tousjours vifs demeurer,
11867
» Nous, le songe d’une vie :
11868
» Qui, bons Dieux ! auroit envie
11869
» De vouloir tousjours durer ?
11870
Non, ce n’est moy qui veut or’
11871
Vivre autant que fist Nestor :
11872
Quelle plaisir, quelle liesse
11873
Reçoit l’homme en sa vieillesse,
11874
Eust-il mille talens d’or ?
11875
L’homme vieil ne peut marcher,
11876
N’ouyr, ne voir, ny mascher :
11877
C’est une idole enfumée,
11878
Au coin d’une cheminée,
11879
Qui ne fait plus que cracher.
11880
Il est tousjours en courrous :
11881
Bacchus ne luy est plus doux,
11882
Ny de Venus l’accointance :
11883
En lieu de mener la dance
11884
Il tremblote des genoux.
11885
Si quelque force ont mes vœux,
11886
Escoutez Dieux, je ne veux
11887
Attendre qu’une mort lente
11888
Me conduise à Rhadamante
11889
Avecques des blancs cheveux.
11890
Aussi je ne veux mourir
11891
Ores que je puis courir,
11892
Ouyr, parler, boire, rire,
11893
Danser, jouer de la lyre,
11894
Et de plaisirs me nourrir.
11895
Ah ! qu’on me feroit grand tort
11896
De me trainer voir le bord
11897
Ce jourd’huy du fleuve courbe,
11898
Qui là bas reçoit la tourbe
11899
Qui tend le bras vers le port !
11900
» Car je vis : et c’est grand bien
11901
» De vivre, et de vivre bien,
11902
» Faire envers Dieu son office,
11903
» Faire à son Prince service,
11904
» Et se contenter du sien.
11905
Celuy qui vit en ce point,
11906
Heureux, ne convoite point
11907
Du peuple estre nommé, Sire,
11908
D’adjoindre au sien un Empire,
11909
De trop d’avarice espoint.
11910
Celuy n’a soucy quel Roy
11911
Tyrannise sous la loy
11912
Ou la Perse, ou la Syrie,
11913
Ou l’Inde, ou la Tartarie :
11914
Car celuy vit sans esmoy :
11915
Ou bien s’il a quelque soin,
11916
C’est de s’endormir au coin
11917
De quelque Grotte sauvage,
11918
Ou le long d’un beau rivage
11919
Tout seul se perdre bien loin.
11920
Et soit à l’aube du jour,
11921
Ou quand la nuict fait son tour
11922
En sa charrette endormie,
11923
Se souvenant de s’amie,
11924
Tousjours chanter de l’amour.
ODE XIX.
11925
Mon Neveu, suy la vertu :
11926
» Le jeune homme revestu
11927
» De la science honorable,
11928
» Aux peuples en chacun lieu
11929
» Apparoist un demi-Dieu
11930
» Pour son sçavoir venerable.
11931
Sois courtois, sois amoureux,
11932
Sois en guerre valeureux,
11933
Aux petits ne fais injures :
11934
Mais si un grand te fait tort,
11935
Souhaite plus-tost la mort
11936
Que d’un seul poinct tu l’endures.
11937
Jamais en nulle saison
11938
Ne cagnarde en ta maison :
11939
Voy les terres estrangeres,
11940
Ou fay service à ton Roy,
11941
Et garde tousjours la loy
11942
Que souloient garder tes peres.
11943
Ne sois menteur ne paillard,
11944
Yvrongne ny babillard :
11945
Fay que ta jeunesse caute
11946
Soit vieille devant le temps :
11947
Si bien ces vers tu entens,
11948
Tu ne feras jamais faute.
ODE XX.
11949
Puis que tost je doy reposer
11950
Outre l’infernale riviere,
11951
Hé, que me sert de composer
11952
Autant de vers qu’a fait Homere ?
11953
Les vers ne me sauveront pas
11954
Qu’ombre poudreuse je ne sente
11955
La main Rhadamante là bas
11956
S’elle est bien legere ou pesante.
11957
Je pose le cas que mes vers
11958
De mon labeur en contr’eschange,
11959
Dix ou vingt ans par l’univers
11960
M’apportent un peu de louange :
11961
Que faut-il pour la consumer,
11962
Et pour mon livre oster de terre,
11963
Qu’un feu qui le vienne allumer,
11964
Ou qu’un esclandre de la guerre ?
11965
Suis-je meilleur qu’Anacreon,
11966
Que Stesichore, ou Simonide,
11967
Ou qu’Antimache, ou que Bion,
11968
Que Philete, ou que Bachilide ?
11969
Toutefois bien qu’ils fussent Grecs,
11970
Que leur servit ce beau langage,
11971
Puis que les ans venus apres
11972
Ont mis en poudre leur ouvrage ?
11973
Donque moy qui suis nay François,
11974
Faiseur de rimes maternelles,
11975
Hé ! doy-je esperer que ma vois
11976
Surmonte des siecles les ailes ?
11977
Non-non, il vaut mieux, Rubampré,
11978
Son age en trafiques despendre,
11979
Ou devant un Senat pourpré
11980
Pour de l’argent sa langue vendre,
11981
Que de suivre l’ocieux train
11982
De ceste pauvre Calliope,
11983
Qui tousjours fait mourir de fain
11984
Les meilleurs chantres de sa trope.
ODE XXI.
11985
Quand je veux en amour prendre mes passetemps,
11986
M’amie en se moquant, laid et vieillard me nomme :
11987
Quoy, dit-elle, resveur, tu as plus de cent ans,
11988
Et tu veux contrefaire encore le jeune homme !
11989
Tu ne fais que hanir, tu n’as plus de vigueur,
11990
Ta couleur est d’un mort qu’on devalle en la fosse :
11991
Vray est, quand tu me vois, tu prens un peu de cœur :
11992
» Car un gentil cheval ne devient jamais rosse.
11993
Si tu veux le sçavoir, pren ce miroir, et voy
11994
Ta barbe en tous endroits de neige parsemée,
11995
Ton œil qui fait la cire espesse comme un doy,
11996
Et ta face qui semble une idole enfumée.
11997
Alors je luy respons : Quant à moy, je ne sçay
11998
Si j’ay l’œil chassieux, si j’ay perdu courage,
11999
Si mes cheveux sont noirs, ou si blancs je les ay,
12000
Car jamais je n’appris à mirer mon visage.
12001
Mais puis que le tombeau me doit bien tost avoir,
12002
Certes tu me devrois d’autant plus estre humaine :
12003
» Car le vieil homme doit, ou jamais, recevoir
12004
» Ses plaisirs, mesme au temps qu’il sent la mort prochaine.
ODE XXII.
12005
Si tost que tu sens arriver
12006
La froide saison de l’hyver,
12007
En Septembre, cher Arondelle,
12008
Tu t’en-voles bien loin de nous,
12009
Puis tu reviens quand le temps dous
12010
Au mois d’Avril se renouvelle.
12011
Mais Amour en nulle saison
12012
Ne s’en-vole de ma maison,
12013
Et tousjours chez moy je le trouve :
12014
Il est toujours de moy veinqueur,
12015
Et fait son nic dedans mon cœur,
12016
Et y pond ses œufs et les couve.
12017
L’un a des ailerons au flanc,
12018
L’autre de duvet est tout blanc,
12019
Et l’autre dans le nic s’essore :
12020
L’un de la coque à demy sort,
12021
Et l’autre en a rompu le bort,
12022
Et l’autre est dedans l’œuf encore.
12023
J’entens, soit de jour soit de nuit,
12024
De ces petits Amours le bruit,
12025
Béans pour avoir la béchée,
12026
Qui sont nourris par les plus grans,
12027
Et grands devenus, tous les ans
12028
Font une nouvelle nichée.
12029
Quel remede auroy-je, Brinon,
12030
Encontre tant d’Amours, sinon
12031
(Puis que d’eux je me desespere)
12032
Pour soudain guarir ma langueur,
12033
D’une dague m’ouvrant le cœur,
12034
Tuer les petits et la mere ?
ODE XXIII.
12035
Ta seule vertu reprend
12036
Le vieil Ascrean qui ment,
12037
Quand il dit que la Justice,
12038
La Pitié, le saint Amour
12039
Ont quitté ce bas sejour,
12040
Abhorrant nostre malice.
12041
Car icy bas j’apperçoy
12042
Toutes ces vertus en toy :
12043
J’en ay fait la seure espreuve.
12044
Il n’y a foy n’amitié,
12045
Honneur, bonté ny pitié,
12046
Qui dedans toy ne se treuve.
12047
Qui dira donq, Charbonnier,
12048
Que ce vieil siecle dernier
12049
Où Dieu l’ame t’a donnée,
12050
Soit de fer, puis qu’aujourd’huy
12051
Par toy lon revoit en luy
12052
La saison d’or retournée ?
ODE XXIIII.
12053
La belle Venus un jour
12054
M’amena son fils Amour,
12055
Et l’amenant me vint dire :
12056
Escoute mon cher Ronsard,
12057
Enseigne à mon enfant l’art
12058
De bien jouër de la lyre.
12059
Incontinent je le pris,
12060
Et soigneux, je luy appris
12061
Comme Mercure eut la peine
12062
De premier le façonner,
12063
Et de premier en sonner
12064
Dessus le mont de Cyllene :
12065
Comme Minerve inventa
12066
Le haut-bois, qu’elle jetta
12067
Dedans l’eau toute marrie :
12068
Comme Pan le chalumeau,
12069
Qu’il pertuisa du roseau
12070
Formé du corps de s’amie.
12071
Ainsi pauvre que j’estois,
12072
Tout mon art je recordois
12073
A cest enfant pour l’apprendre :
12074
Mais luy comme un faux garson,
12075
Se moquoit de ma chanson,
12076
Et ne la vouloit entendre.
12077
Pauvre sot, ce me dist-il,
12078
Tu te penses bien subtil !
12079
Mais tu as la teste fole
12080
D’oser t’egaler à moy,
12081
Qui jeune en sçay plus que toy
12082
Ny que ceux de ton escole.
12083
Et alors il me sourit,
12084
Et en me flatant m’apprit
12085
Tous les œuvres de sa mere,
12086
Et comme pour trop aimer
12087
Il avoit fait transformer
12088
En cent figures son pere,
12089
Il me dist tous ses attraits,
12090
Tous ses jeux, et de quels traits
12091
Il blesse les fantasies
12092
Et des hommes et des Dieux,
12093
Tous ses tourmens gracieux,
12094
Et toutes ses jalousies.
12095
Et me les disant, alors
12096
J’oubliay tous les accors
12097
De ma lyre desdaignée,
12098
Pour retenir en leur lieu
12099
L’autre chanson que ce Dieu
12100
M’avoit par-cœur enseignée.
ODE XXV. A ANDRÉ THEVET ANGOULMOISIN.
12101
Hardy celuy qui le premier
12102
Vit au bois le pin montaignier
12103
Inutile sur la racine,
12104
Et qui le tranchant en un tronc,
12105
Le laissa secher de son long
12106
Dessus le bord de la marine :
12107
Puis sec des rayons de l’Esté,
12108
Le sia d’un fer bien denté,
12109
Le transformant en une hune,
12110
En mast, en tillac, en carreaux,
12111
Et l’envoya dessus les eaux
12112
Servir de charrette à Neptune.
12113
Thetis qui tousjours avoit eu
12114
D’avirons le doz non batu,
12115
Sentit des playes incognuës :
12116
Et maugré les vents furieux,
12117
Argon d’un art laborieux
12118
Sillonna les vagues chenuës.
12119
Sous la conduite de Tiphis
12120
L’entreprise (ô Jason) tu fis
12121
D’acquerir la laine dorée,
12122
Avec quarante Chevaliers
12123
En force et vertu les premiers
12124
De toute la Grece honorée.
12125
Les Tritons qui s’esbahissoient
12126
De voir ta navire, poussoient
12127
Hors de la mer leurs testes blondes,
12128
Et les Phorcydes, d’un long tour
12129
En carolant tout à l’entour
12130
Portoient ta nef dessus les ondes.
12131
Orphé dessus la prouë estoit,
12132
Qui des doigts son luth pincetoit,
12133
Et respondoit à la navire,
12134
Laissant des aiguillons ardans
12135
Aux cœurs de ces preux, accordans
12136
L’aviron au son de la lyre.
12137
Or si Jason a tant receu
12138
De gloire pour avoir deceu
12139
Une jeune enfante amoureuse,
12140
Pour avoir d’un dragon veillant
12141
Charmé le regard sommeillant
12142
Par une force monstrueuse :
12143
Et pour n’avoir passé sinon
12144
Qu’un fleuve de petit renom,
12145
Qu’une mer qui va de Thessale
12146
Jusqu’aux rivages Medeans,
12147
A mérité des anciens
12148
Un honneur qui les Dieux egale :
12149
Combien Thevet au pris de luy
12150
Doit avoir en France aujourd’huy
12151
D’honneur, de faveur, et de gloire,
12152
Qui a veu ce grand univers
12153
Et de longueur et de travers,
12154
Et la gent blanche et la gent noire ?
12155
Qui de pres a veu le Soleil
12156
Aux Indes faire son resveil
12157
Quand de son char il prend les brides,
12158
Et l’a veu de pres sommeiller
12159
Dessous l’Occident, et bailler
12160
Son char en garde aux Nereides ?
12161
Qui luy a veu faire son tour
12162
En Egypte au plus haut du jour,
12163
Puis l’a reveu dessous la terre
12164
Aux Antipodes esclairer,
12165
Quand nous voyons sa Sœur errer
12166
Dedans le Ciel qui nous enserre ?
12167
Qui a pratiqué mille ports,
12168
Mille rivages, mille borts,
12169
Tous sonnans un divers langage,
12170
Et mille fleuves tous bruyans,
12171
De mille lieux divers fuyans
12172
Dans la mer d’un tortu voyage ?
12173
Qui a descrit mille façons
12174
D’oiseaux, de serpens, de poissons,
12175
Nouveaux à nostre cognoissance :
12176
Puis en ayant sauvé son chef
12177
Des dangers, a logé sa nef
12178
Dedans le beau port de la France ?
12179
Il est abordé dans le port
12180
Du docte Bourdin, son support,
12181
Qui comme un sçavant Ptolomée
12182
A de tous costez amassez
12183
Les livres des siecles passez
12184
Empanez de la renommée :
12185
Qui garde en son cœur l’equité,
12186
L’innocence et la verité,
12187
Ennemy capital du vice,
12188
Aimé des peuples et de Dieu,
12189
Et qui du Palais au milieu
12190
Paroist l’image de Justice :
12191
Qui doit sur tout avoir le pris,
12192
Comme aux trois langues bien appris :
12193
Qui seul fait cas des doctes hommes,
12194
Qui par son sçavoir honoré
12195
A presque tout seul redoré
12196
Cest âge de fer où nous sommes.
12197
Thevet, il te l’a bien montré
12198
Si tost que tu l’as rencontré :
12199
Et tu eusses suivy peut estre
12200
Non une fois, mais mille fois,
12201
Les Cours des Papes et des Rois,
12202
Sans t’accointer d’un si bon maistre.
ODE XXVI.
12203
Certes par effet je sçay
12204
Ce vieil proverbe estre vray,
12205
» Qu’entre la bouche et le verre
12206
» Le vin souvent tombe à terre,
12207
» Et ne faut que l’homme humain
12208
» S’asseure de nulle chose,
12209
» Si ja ne la tient enclose
12210
» Bien estroit dedans la main.
12211
On dit que le Ciel egal
12212
Donne du bien et du mal
12213
Indifferemment à l’homme :
12214
Mais à moy malheureux, comme
12215
Si j’estois conceu d’un chien,
12216
Ou d’une fiere lionne,
12217
Tousjours mal sus mal me donne,
12218
Et jamais un pauvre bien.
12219
Ainsi, cruel, il te plaist
12220
De m’abbatre, et qui pis est,
12221
Comme seul portant envie
12222
Aux angoisses de ma vie,
12223
Pour me faire au double choir
12224
En toute misere extrême,
12225
Tu me fais hayr moymesme,
12226
Et du tout m’ostes l’espoir.
ODE XXVII.
12227
Ma Maistresse, que j’aime mieux
12228
Dix mille fois ny que mes yeux,
12229
Ny que mon cœur, ny que ma vie,
12230
Ne me donne plus, je te prie,
12231
Des confitures pour manger,
12232
Pensant ma fiévre soulager :
12233
Car ta confiture, Mignonne,
12234
Tant elle est douce, ne me donne
12235
Qu’un desir de tousjours vouloir
12236
Estre malade, pour avoir
12237
Tes friandises en la bouche.
12238
Mais bien si quelque ennuy te touche
12239
De me voir ainsi tourmenté
12240
Pour la perte de ma santé,
12241
Et si tu veux que dés ceste heure,
12242
Pour vivre dedans toy, je meure,
12243
Fay moy serment par Cupidon,
12244
Par ses traits et par son brandon,
12245
Et par son arc, et par sa trousse,
12246
Et par Venus qui est si douce
12247
A celles qui gardent leur foy,
12248
Que jamais un autre que moy,
12249
Fust-ce un Adonis, n’aura place
12250
En ton heureuse bonne grace :
12251
Lors ton serment pourra guarir
12252
La fiévre qui me fait mourir,
12253
Et non ta douce confiture,
12254
Qui ne m’est que vaine pasture.
ODE XXVIII.
12255
Ah ! fiévreuse maladie
12256
Comment es-tu si hardie
12257
D’assaillir mon pauvre corps
12258
Qu’Amour dedans et dehors
12259
De nuit et de jour enflame
12260
Jusqu’au plus profond de l’ame ?
12261
Et sans pitié prend à jeu
12262
De le mettre tout en feu ?
12263
Ne crains-tu point vieille blesme,
12264
Qu’il ne te brule toymesme ?
12265
Mais que cherches-tu chez moy ?
12266
Sonde moy par tout, et voy
12267
Que je ne suis plus au nombre
12268
Des vivans, mais bien une ombre
12269
De ceux qu’Amour et la Mort
12270
Ont conduit delà le port
12271
Compagnon des troupes vaines.
12272
Je n’ay plus ny sang ny veines,
12273
Ny flanc, ny poumon, ny cœur :
12274
Long temps a que la rigueur
12275
De ma trop fiere Cassandre
12276
Me les a tournez en cendre.
12277
Donc, si tu veux m’offenser,
12278
Il te faut aller blesser
12279
Le tendre corps de m’amie :
12280
Car en elle gist ma vie,
12281
Et non en moy qui mort suis,
12282
Et qui sans ame ne puis
12283
Sentir chose qu’on me fasse,
12284
Non plus qu’une froide masse
12285
De rocher ou de metal
12286
Qui ne sent ne bien ne mal.
ODE XXIX.
12287
Quand au temple nous serons
12288
Agenouillez, nous ferons
12289
Les devots, selon la guise
12290
De ceux qui pour louër Dieu
12291
Humbles, se courbent au lieu
12292
Le plus secret de l’Eglise.
12293
Mais quand au lict nous serons
12294
Entrelassez, nous ferons
12295
Les lascifs, selon les guises
12296
Des Amans, qui librement
12297
Pratiquent folastrement
12298
Dans les draps cent mignardises.
12299
Pourquoy donque quand je veux
12300
Ou mordre tes beaux cheveux,
12301
Ou baiser ta bouche aimée,
12302
Ou toucher à ton beau sein,
12303
Contrefais-tu la nonnain
12304
Dedans un cloistre enfermée ?
12305
Pour qui gardes-tu tes yeux
12306
Et ton sein delicieux,
12307
Ta jouë, et ta bouche belle ?
12308
En veux-tu baiser Pluton
12309
Là bas, apres que Charon
12310
T’aura mise en sa nacelle ?
12311
Apres ton dernier trespas
12312
Gresle, tu n’auras là bas
12313
Qu’une bouchette blesmie :
12314
Et quand mort, je te verrois
12315
Aux Ombres, je n’avou’rois
12316
Que jadis tu fus m’amie.
12317
Ton test n’aura plus de peau,
12318
Ny ton visage si beau
12319
N’aura veines ny arteres :
12320
Tu n’auras plus que les dents
12321
Telles qu’on les voit dedans
12322
Les testes des cimeteres.
12323
Donque tandis que tu vis,
12324
Change, Maistresse, d’avis,
12325
Et ne m’espargne ta bouche :
12326
Incontinent tu mourras,
12327
Lors tu te repentiras
12328
De m’avoir esté farouche.
12329
Ah, je meurs ! ah, baise moy !
12330
Ah, Maistresse approche toy !
12331
Tu fuis comme un Fan qui tremble :
12332
Au-moins souffre que ma main
12333
S’esbate un peu dans ton sein,
12334
Ou plus bas, si bon te semble.
ODELETTE XXX.
12335
Ce-pendant que ce beau mois dure,
12336
Mignonne allon sur la verdure,
12337
Ne laisson perdre en vain le temps :
12338
L’âge glissant qui ne s’arreste,
12339
Meslant le poil de nostre teste,
12340
S’enfuit ainsi que le Printemps.
12341
Donq ce-pendant que nostre vie
12342
Et le Temps d’aimer nous convie,
12343
Aimon, moissonnon noz desirs,
12344
Passon l’Amour de veine en veine :
12345
Incontinent la mort prochaine
12346
Viendra desrober noz plaisirs.
ODE XXXI.
12347
Par dialogue.
12348
D’où viens-tu douce Colombelle,
12349
D’amour messagere fidelle ?
12350
Hé, d’où viens-tu ? en quelle part
12351
As tu laissé nostre Ronsard ?
12352
COLOMBELLE.
12353
D’où je vien ! qu’en as-tu que faire ?
12354
Ton Ronsard qui te veut complaire,
12355
De qui tu es le seul esmoy,
12356
M’envoye icy pardevers toy,
12357
M’ayant eu n’aguiere en eschange
12358
De Venus pour une louange.
12359
CASSAN.
12360
Plus qu’un messager des grands Rois
12361
La bien-venue icy tu sois.
12362
Mais dy moy, dy moy je te prie,
12363
Aime-t’il point une autre amie
12364
Depuis qu’il s’en alla d’icy,
12365
Ou s’il m’a tousjours en soucy ?
12366
COLOM.
12367
Plus tost les monts seront valées,
12368
Les rivieres les eaux salées,
12369
Que Ronsard te manque de foy
12370
Pour servir une autre que toy.
12371
CASSAN.
12372
Est-il possible qu’on te croye ?
12373
COLOM.
12374
Croy moy : pour certain il m’envoye
12375
De Vandomois, et parmy l’air
12376
Jusques icy m’a fait voler
12377
Avec ces vers que je t’apporte :
12378
Et m’a dit, si je fais en sorte
12379
Que j’amolisse ta fierté,
12380
Qu’il me donnera liberté.
12381
Or pour cela je ne veux estre
12382
Ny libre, ne changer de maistre :
12383
Car que me vaudroit le changer ?
12384
Afin d’aller apres manger
12385
Comme au-paravant és bocages,
12386
Des grains et des graines sauvages ?
12387
Quand il m’esmie de sa main
12388
Tousjours à la table du pain,
12389
Et me fait boire dans son verre ?
12390
Apres avoir beu je desserre
12391
Toutes mes ailes, et luy fais
12392
Sur la teste un ombrage frais :
12393
Puis je m’endors dessus sa lyre.
12394
Mais luy qui jour et nuict souspire
12395
Pour ton amour, à tous les coups
12396
Me fait rompre mon somme dous
12397
De mille baisers qu’il me donne
12398
En me disant, Douce mignonne,
12399
Làs ! je t’aime : car je te voy
12400
Vivre en servage comme moy.
12401
Vray est que tu pourrois bien vivre
12402
De ma cage franche et delivre,
12403
Quand tu voudrois, fuyant és bois :
12404
Mais moy chetif je ne pourrois
12405
Vivre franc de la servitude
12406
Où nostre ioliere trop rude
12407
Sans espoir me tient arresté.
12408
Mais adieu, c’est trop caqueté,
12409
Tu m’as rendue plus jazarde
12410
Qu’une Corneille babillarde :
12411
Trop longuement icy j’attens,
12412
Baille moy response, il est temps.
ODE XXXII.
12413
En vous donnant ce portrait mien,
12414
Dame, je ne vous donne rien :
12415
Car tout le bien qui estoit nostre,
12416
Amour dés le jour le fist vostre,
12417
Que je receu dedans le cœur
12418
Vostre nom et vostre rigueur :
12419
Puis la chose est bien raisonnable,
12420
Que la peinture resemblable
12421
Au corps, qui languist en soucy
12422
Pour vostre amour, soit vostre aussi.
12423
Mais voyez comme elle me semble
12424
Pensive, triste et palle ensemble,
12425
Portraite de mesme couleur
12426
Qu’Amour a portrait son seigneur !
12427
Que pleust à Dieu que la Nature
12428
M’eust fait au cœur une ouverture,
12429
Afin que vous eussiez pouvoir
12430
De me cognoistre et de me voir !
12431
Làs ! ce n’est rien de voir, Maistresse,
12432
La face qui est tromperesse,
12433
Et le front bien souvent moqueur :
12434
C’est le tout que de voir le cœur :
12435
Vous voirrez du mien la constance,
12436
La foy, l’amour, l’obeyssance :
12437
Et les voyant, peut estre aussi
12438
Qu’auriez de luy quelque merci,
12439
Et des angoisses qu’il endure :
12440
Voire quand vous seriez plus dure
12441
Que les rochers Caucaseans,
12442
Ou les naufrages Aegeans,
12443
Qui sourds, n’entendent les prieres
12444
Des pauvres barques marinieres.
ODE XXXIII.
12445
Le boiteux mary de Venus
12446
Avecques ses Cyclopes nus
12447
R’allumoit un jour les flameches
12448
De sa forge, à fin d’eschaufer
12449
Une grande masse de fer
12450
Pour en faire à l’Amour des fleches.
12451
Venus les trampoit dans du miel,
12452
Amour les trampoit dans du fiel,
12453
Quand Mars retourné des alarmes
12454
En se moquant, les mesprisoit :
12455
Et branlant sa hache disoit,
12456
Voicy bien de plus fortes armes.
12457
Tu t’en ris donq, luy dist Amour,
12458
Vrayment tu sentiras un jour
12459
Combien leur poincture est amere,
12460
Quand d’elles blessé dans le cœur,
12461
Toy qui fais tant du belliqueur,
12462
Languiras au sein de ma mere.
ODE XXXIIII.
12463
Si j’avois un riche tresor,
12464
Ou des vaisseaux engravez d’or,
12465
Tableaux, ou medailles de cuivre,
12466
Ou ces joyaux qui font passer
12467
Tant de mers pour les amasser,
12468
Où le jour se laisse revivre,
12469
Je t’en ferois un beau present :
12470
Mais quoy ? cela ne t’est plaisant,
12471
Aux richesses tu ne t’amuses
12472
Qui ne font que nous estonner :
12473
C’est pourquoy je te veux donner
12474
Le bien que m’ont donné les Muses.
12475
Je sçay que tu contes assez
12476
Des biens l’un sur l’autre amassez
12477
Qui perissent comme fumée,
12478
Ou comme un songe qui s’enfuit
12479
Du cerveau, si tost que la nuit
12480
Au second somme est consumée.
12481
L’un au matin s’enfle en son bien,
12482
Qui au Soleil couchant n’a rien
12483
Par disfaveur ou par disgrace,
12484
Ou par un changement commun,
12485
Ou par l’envie de quelcun
12486
Qui ravit ce que l’autre amasse.
12487
Mais les beaux vers ne changent pas,
12488
Qui durent contre le trespas,
12489
Et en devançant les années
12490
Hautains de gloire et de bon-heur,
12491
Des hommes emportent l’honneur
12492
Desur leurs courses empanées.
12493
Dy moy, Verdun, qui penses-tu
12494
Qui ait déterré la vertu
12495
D’Hector, d’Achille, d’Alexandre,
12496
Envoyé Bacchus dans les cieux,
12497
Et Hercule au nombre des Dieux,
12498
Et de Junon l’a fait le gendre ?
12499
Sinon le vers bien accomply,
12500
Qui tirant leurs noms de l’oubly,
12501
Plongez au plus profond de l’onde
12502
De Styx, les a remis au jour,
12503
Les relogeant au grand sejour
12504
Par deux fois de nostre beau monde ?
12505
Mort est l’honneur de tant de Rois
12506
Espagnols, Germains et François,
12507
D’un tombeau pressant leur memoire :
12508
» Les grands Rois ny les Empereurs
12509
» Ne different aux laboureurs,
12510
» Si quelcun ne chante leur gloire.
12511
Quant à moy, je ne veux souffrir
12512
Que ton beau nom se vienne offrir
12513
A la mort, sans que je le vange,
12514
Pour n’estre jamais finissant,
12515
Mais d’âge en âge verdissant
12516
Surmonter la mort et le change.
12517
Je veux maugré les ans obscurs,
12518
Que tu sois des peuples futurs
12519
Cognu sur tous ceux de nostre âge,
12520
Pour avoir conceu volontiers
12521
Des neuf Pucelles les mestiers,
12522
Qui t’ont enflamé le courage :
12523
Non pas au gain ny au vil pris,
12524
Mais pour estre des mieux appris
12525
Entre les hommes qui s’assemblent
12526
Sur Parnasse au double sourci :
12527
C’est pourquoy tu aimes aussi
12528
Les bons esprits qui te resemblent.
12529
Or pour le plaisir quant à moy,
12530
Verdun, que j’ay receu de toy,
12531
Tu n’auras rien de ton Poëte
12532
Sinon ces vers que je t’ay faits,
12533
Et avec ces vers les souhaits
12534
Que pour bon-heur je te souhaite.
12535
Dieu vueille benir ta maison
12536
De beaux enfans naiz à foison
12537
De ta femme belle et pudique :
12538
La Concorde habite en ton lit,
12539
Et bien loin de toy soit le bruit
12540
De toute noise domestique.
12541
Sois gaillard, dispost, et joyeux,
12542
Ny convoiteux ny soucieux
12543
Des choses qui nous rongent l’ame :
12544
Fuy toutes sortes de douleurs,
12545
Et ne pren soucy des malheurs
12546
Qui sont predits par Nostredame.
12547
Ne romps ton tranquille repos
12548
Pour Papaux ny pour Huguenots,
12549
Ny amy d’eux ny adversaire,
12550
Croyant que Dieu pere tresdous
12551
(Qui n’est partial comme nous)
12552
Sçait ce qui nous est necessaire.
12553
N’ayes soucy du lendemain,
12554
Mais serrant le temps en la main,
12555
Vy joyeusement la journée
12556
Et le jour auquel tu seras :
12557
Et que sçais-tu si tu verras
12558
L’autre lumiere retournée ?
12559
Couche toy à l’ombre d’un bois
12560
Ou pres d’un rivage, où la vois
12561
D’une fontaine jazeresse
12562
Tressault : et tandis que tes ans
12563
Sont encore et verds et plaisans,
12564
Par le jeu trompe la vieillesse.
12565
Tout incontinent nous mourons,
12566
Et bien loin banis nous irons
12567
Dedans une nasselle obscure,
12568
Où plus de rien ne nous souvient,
12569
Et d’où jamais on ne revient :
12570
Car ainsi l’a voulu Nature.
ODE XXXV. LES ESTOILLES, envoyées à Monsieur de Pibrac en Poulongne.
12571
O des Muses la plus faconde
12572
Ma Calliope, conte moy
12573
L’influs des Astres, et pourquoy
12574
Tant de fortunes sont au monde.
12575
Discourant mille fois
12576
Ensemble par les bois,
12577
Esmerveillez nous sommes
12578
Des flambeaux de la nuit,
12579
Et du change qui suit
12580
La nature des hommes.
12581
Chante moy du Ciel la puissance,
12582
Et des Estoilles la valeur,
12583
D’où le bon-heur et le mal-heur
12584
Vient aux mortels dés la naissance.
12585
Soit qu’il faille deslors
12586
Regarder que noz corps
12587
Des mottes animées
12588
Et des arbres crevez
12589
Nasquirent eslevez,
12590
Comme plantes semées :
12591
Soit qu’on regarde au long espace
12592
De tant de siecles empanez,
12593
Qui legers de pieds retournez
12594
Se suivent d’une mesme trace :
12595
On cognoistra que tout
12596
Prend son estre et son bout
12597
Des celestes chandelles,
12598
Que le Soleil ne voit
12599
Rien çà-bas qui ne soit
12600
En servage sous elles.
12601
De là, les semences des fleuves
12602
Sortent et r’entrent dans la mer :
12603
De là, les terres font germer
12604
Tous les ans tant de moissons neuves :
12605
De là, naissent les fleurs,
12606
Les glaces, les chaleurs,
12607
Les pluyes printanieres :
12608
De là, faut que chacun
12609
Souffre l’arrest commun
12610
Des Parques filandieres.
12611
En vain l’homme de sa priere
12612
Vous tourmente soir et matin :
12613
Il est trainé par son Destin,
12614
Comme est un flot de sa riviere :
12615
Ou comme est le tronçon
12616
D’un arraché glaçon
12617
Qui roule à la traverse,
12618
Ou comme un tronc froissé
12619
Que le vent courroussé
12620
Culbute à la renverse.
12621
Bref les humaines creatures
12622
Sont de Fortune le joüet :
12623
Dans les retours de son roüet
12624
Va devidant noz avantures.
12625
Le sage seulement
12626
Aura commandement
12627
Sur vostre espesse bande,
12628
Et sur vous aura lieu
12629
L’homme sainct qui craint Dieu :
12630
Car Dieu seul vous commande.
12631
Nostre esprit, une flame agile
12632
Qui vient de Dieu, depend de soy :
12633
Au corps vous donnez vostre loy,
12634
Comme un potier à son argille.
12635
Du corps le jour dernier
12636
Ne differe au premier,
12637
C’est une chesne estrainte :
12638
Ce qui m’est ordonné
12639
Au poinct que je fu né,
12640
Je le suy par contrainte.
12641
L’un meurt au mestier de la guerre
12642
Noirci d’un poudreux tourbillon,
12643
L’autre pousse d’un aiguillon
12644
Les bœufs au travail de sa terre.
12645
L’un vit contre son gré
12646
Pressé d’un bas degré,
12647
Qui tend à chose haute :
12648
Le mal est defendu,
12649
L’innocent est pendu
12650
Qui ne feit jamais faute.
12651
Telle est du Ciel la loy certaine
12652
Qu’il faut souffrir, et non forcer :
12653
Le bon soldat ne doit passer
12654
Le vouloir de son Capitaine.
12655
L’un perd dés le berceau
12656
L’usage du cerveau
12657
Avorton inutile,
12658
L’autre de vent repeu
12659
Devient le boutefeu
12660
D’une guerre civile.
12661
L’un de la mer court les orages
12662
Enfermant sa vie en du bois,
12663
L’autre pressant le Cerf d’abbois
12664
Devient Satyre des bocages.
12665
L’un sans peur de meschef
12666
Bat d’un superbe chef
12667
Le cercle de la Lune,
12668
Qui tombe outrecuidé
12669
Pour n’avoir bien guidé
12670
Les brides de Fortune.
12671
L’un valet de sa panse pleine,
12672
Pourceau d’Epicure ocieux,
12673
Mange en un jour de ses ayeux
12674
Les biens acquis à grande peine.
12675
Ce guerrier qui tantost
12676
Terre et mer d’un grand Ost
12677
Couvroit de tant de voiles1,
12678
Court de teste et de nom
12679
Pendille à Mont-faucon :
12680
Ainsi vous plaist, Estoilles.
1 note

1(Notes en marge) « *Voiles* se prend icy pour estandars, et pour voiles de navires »

12681
Et toutefois loing des miseres
12682
Qu’aux mortels vous versez icy,
12683
Vous moquez de nostre soucy,
12684
Tournant voz courses ordinaires :
12685
Et n’avez peur de rien
12686
Tant que le fort lien
12687
De la saincte Nature
12688
Tient ce monde arresté,
12689
Et que la majesté
12690
Du grand Jupiter dure.
12691
Du Ciel les ministres vous estes,
12692
Et aggreable n’avez pas
12693
Qu’un autre face rien çà-bas
12694
Ny là haut, si vous ne le faites.
12695
Astres qui tout voyez
12696
Ou soit que vous soyez
12697
Des bosses allumées,
12698
Ou des testes de cloux
12699
Ardantes de feu roux
12700
Dans le ciel enfermées :
12701
Je vous salüe, heureuses flames,
12702
Estoilles filles de la Nuit,
12703
Et ce Destin qui nous conduit
12704
Que vous pendistes à noz trames.
12705
Tandis que tous les jours
12706
Vous devuidez voz cours
12707
D’une danse ætherée :
12708
Endurant je vivray,
12709
Et la chance suivray
12710
Que vous m’avez livrée.
12711
Gardez des François la colonne
12712
Sous qui renaist l’antique foy,
12713
Gardez sa mere et ce grand Roy
12714
Esleu par vous en la Poulonne :
12715
Et faites que Pibrac
12716
Qui a suivy le trac
12717
De la douce Hippocrene,
12718
Des peuples Poulonnois
12719
Bien tost aux champs François
12720
En santé s’en revienne :
12721
PIBRAC, de la belle Garonne
12722
Le docte eloquent nourrisson,
12723
Dont au Ciel vole la chanson
12724
Quand il nous chante sa Bocconne.
12725
Gardez le Gast aussi
12726
Des Muses le souci,
12727
De Mars et de Cyprine,
12728
Et faites que le dard
12729
Du Scythique soldard
12730
N’entame sa poictrine.
ODE XXXVI. A SA MUSE.
12731
Plus dur que fer j’ay finy mon ouvrage,
12732
Que l’an dispos à demener les pas,
12733
Que l’eau rongearde, ou des freres la rage
12734
Qui rompent tout, ne ru’ront point à bas.
12735
Le mesme jour que le dernier trespas
12736
M’assoupira d’un somme dur, à l’heure
12737
Sous le tombeau tout Ronsard n’ira pas,
12738
Restant de luy la part qui est meilleure.
12739
Tousjours tousjours, sans que jamais je meure,
12740
Je voleray tout vif par l’Univers,
12741
Eternisant les champs où je demeure
12742
De mes Lauriers honorez et couvers :
12743
Pour avoir joint les deux Harpeurs divers
12744
Au doux babil de ma lire d’yvoire,
12745
Qui se dont faits Vandomois par mes vers.
12746
Sus donque Muse, emporte au ciel la gloire
12747
Que j’ay gaignée, annonçant la victoire
12748
Dont à bon droit je me voy jouyssant :
12749
Et de Ronsard consacre la memoire,
12750
Ornant son front d’un Laurier verdissant.
12751
FIN DES ODES
12752
[Nous avons reporté à la fin du volume la Table des Odes placée ici en 1578].
SUPPLÉMENT
[Préface de 1550.] AU LECTEUR.
12753
Si les hommes tant des siecles passés que du nostre, ont merité quelque louange pour avoir piqué diligentement aprés les traces de ceus qui courant par la carriere de leurs inventions, ont de bien loin franchi la borne : combien davantage doit on vanter le coureur, qui galopant librement par les campaignes Attiques, et Romaines osa tracer un sentier inconnu pour aller à l’immortalité? Non que je soi, lecteur, si gourmand de gloire, ou tant tormenté d’ambitieuse presumption, que je te vueille forcer de me bailler ce que le tens peut estre, me donnera (tant s’en faut, que c’est la moindre affection que j’aie, de me voir pour si peu de frivoles jeunesses estimé.) Mais quand tu m’appelleras le premier auteur Lirique François, et celui qui a guidé les autres au chemin de si honneste labeur, lors tu me rendras ce que tu me dois, et je m’efforcerai te faire apprendre qu’en vain je ne l’aurai receu. Bien que la jeunesse soit tousjours elongnée de toute studieuse occupation pour les plaisirs voluntaires qui la maistrisent : si est ce que des mon enfance j’ai tousjours estimé l’estude des bonnes lettres, l’heureuse felicité de la vie, et sans laquelle on doit desesperer ne pouvoir jamais attaindre au comble du parfait contentement. Donques desirant par elle m’approprier quelque louange, encores non connue, ni atrapée par mes devanciers, et ne voiant en nos Poëtes François, chose qui fust suffisante d’imiter ; j’allai voir les étrangers, et me rendi familier d’Horace, contrefaisant sa naive douceur, des le méme tens que Clement Marot (seulle lumiere en ses ans de la vulgaire poësie) se travailloit à la poursuite de son Psautier, et osai le premier des nostres, enrichir ma langue de ce nom Ode, comme l’on peut veoir par le titre d’une imprimée sous mon nom dedans le livre de Jaques Peletier du Mans, l’un des plus excelens Poëtes de nostre âge, affin que nul ne s’atribue ce que la verité commande estre à moi. Il est certain que telle Ode est imparfaite, pour n’estre mesurée, ne propre à la lire, ainsi que l’Ode le requiert, comme sont encores douze, ou treze, que j’ai mises en mon Bocage, sous autre nom que d’Odes, pour cette méme raison, servans de temoignage par ce vice, à leur antiquité. Depuis aiant fait quelques uns de mes amis participans de telles nouvelles inventions, approuvants mon entreprise, se sont diligentés faire apparoistre combien nostre France est hardie, et pleine de tout vertueus labeur, laquelle chose m’est aggreable pour veoir, par mon moien, les vieus Liriques, si heureusement resuscités. Tu jugeras incontinant, Lecteur, que je suis un vanteur, et glouton de louange : mais si tu veus entendre le vrai, je m’assure tant de ton accoustumée honnesteté, que non seulement tu me favoriseras : mais aussi quand tu liras quelques trais de mes vers, qui se pourroient trouver dans les œuvres d’autrui, inconsidérement tu ne me diras imitateur de leurs écris, car l’imitation des nostres m’est tant odieuse (d’autant que la langue est encores en son enfance) que pour cette raison je me suis éloingné d’eus, prenant stile apart, sens apart, euvre apart, ne desirant avoir rien de commun avecq’une si monstrueuse erreur. Donques m’acheminant par un sentier inconnu, & monstrant le moien de suivre Pindare, & Horace, je puis bien dire, (& certes sans vanterie) ce que lui-méme modestement témoigne de lui,
12754
Libera per vacuum posui vestigia princeps,
12755
Non aliena meo pressi pede.
12756
Je fu maintesfois avecques prieres admonesté de mes amis faire imprimer ce mien petit labeur, et maintesfois j’ai refusé apreuvant la sentence de mon sententieus Auteur,
12757
Nonumque prematur in annum.
12758
Et mémement solicité par Joachim du Bellai, duquel le jugement, l’étude pareille, la longue frequentation, et l’ardant desir de reveiller la Poësie Françoise avant nous foible, et languissante, (je excepte toujours Heroet, Sceve, et Saint Gelais) nous a rendus presque semblables d’esprit, d’inventions, et de labeur. Je ne te dirai point à present que signifie Strophe, Antistrophe, Epode (laquelle est tousjours differente du Strophe et Antistrophe de nombre, ou de rime) ne quelle estoit la lire, ses coudes, ou ses cornes : aussi peu si Mercure la façonna de l’escaille d’une tortue, ou Polypheme des cornes d’un cerf atachant les cordes aus cornes du cerf, le creus de la teste servant de concavité résonante : en quel honneur estoient jadis les Poëtes liriques, comme il accordoient les guerres emeues entre les Rois, et quelle somme d’argent il prenoient pour louer les hommes : je tairai comme Pindare faisoit chanter les hinnes écris à la louange des vainqueurs Olympiens, Pithiens, Nemeans, Isthmiens. Je reserve tout ce discours à un meilleur loisir, si je voi que telles choses meritent quelque breve exposition, ce ne me sera labeur de te les faire entendre, mais plaisir, t’assurant que je m’estimerai fortuné, aiant fait diligence qui te soit agreable. Je ne fai point de doute que ma Poësie tant varie ne semble facheuse aus oreilles de nos rimeurs, et principalement des courtizans, qui n’admirent qu’un petit sonnet petrarquizé, ou quelque mignardise d’amour qui continue tousjours en son propos, pour le moins, je m’assure qu’ils ne me sçauroient accuser, sans condamner premierement Pindare auteur de telle copieuse diversité, et oultre que c’est la sauce, à laquelle on doit gouster l’Ode. Je suis de cette opinion que nulle Poësie se doit louer pour acomplie, si elle ne ressemble la nature, laquelle ne fut estimée belle des anciens, que pour estre inconstante, et variable en ses perfections. Il ne faut aussi que le volage lecteur me blâme de trop me louer, car s’il n’a autre argument pour médire que ce point là, ou mon orthographe, tant s’enfaut que je prenne égard à tel ignorant, que ce me sera plaisir de l’ouir japper, et caqueter, aiant pour ma deffence l’exemple de tous les Poëtes Grecs et Latins. Et pour parler rondement, ces petis lecteurs Poëtastres, qui ont les yeus si agus à noter les frivoles fautes d’autrui, le blâmant pour un A mal écrit, pour une rime non riche, ou un point superflu, et bref pour quelque legere faute survenue en l’impression, montrent evidemment leur peu de jugement, de s’attacher à ce qui n’est rien, laissant couler les beaus mots sans les louer, ou admirer. Pour telle vermine de gens ignorantement envieuse ce petit labeur n’est publié, mais pour les gentils espris, ardans de la vertu, et dedaignans mordre comme les mâtins la pierre qu’ils ne peuvent digerer. Certes je m’assure que tels debonnaires lecteurs ne me blâmeront, moi de me louer quelque fois modestement, ni aussi de trop hautement celebrer les honneurs des hommes favorisés par mes vers, car outre que ma boutique n’est chargée d’autres drogues que de louanges, et d’honneurs, c’est le vrai but d’un poete Liriq de celebrer jusques à l’extremité celui qu’il entreprend de louer. Et s’il ne connoist en lui chose qui soit dinne de grande recommandation, il doit entrer dans sa race, et là chercher quelqu’un de ses aieus, jadis braves, et vaillans : ou l’honnorer par le titre de son païs, ou de quelque heureuse fortune survenue soit à lui, soit aus siens, ou par autres vagabondes digressions, industrieusement brouillant ores ceci, ores cela, et par l’un louant l’autre, tellement que tous deus se sentent d’une méme louange. Telles inventions encores te ferai-je veoir dans mes autres livres, où tu pourras (si les Muses me favorisent comme j’espere) contempler de plus prés les saintes conceptions de Pindare, et ses admirables inconstances, que le tens nous avoit si longuement celées, et ferai encores revenir (si je puis) l’usage de la lire aujourdui resuscitée en Italie, laquelle lire seule doit et peut animer les vers, et leur donner le juste poix de leur gravité ; n’affectant pour ce livre ici aucun titre de reputation, lequel ne t’est laché que pour aller découvrir ton jugement, affin de t’envoier aprés un meilleur combatant, au moins si tu ne te faches dequoi je me travaille faire entendre aus étrangers que nostre langue (ainsi que nous les surpassons en prouesses, en foi, et religion,) de bien loin devanceroit la leur, si ces fameus Sciomaches d’au jourdhui vouloient prendre les armes pour la defendre, et victorieusement la pousser dans les pais étrangers. Mais que doit on esperer d’eus ? lesquels étants parvenus plus par opinion, peut estre, que par raison, ne font trouver bon aus princes sinon ce qu’il leur plaist ; et ne pouvants souffrir que la clarté brusle leur ignorance, en medisant des labeurs d’autrui deçoivent le naturel jugement des hommes abusés par leurs mines. Tel fut jadis Bacchylide à l’entour d’Hieron Roi de Sicile tant notté par les vers de Pindare : et tel encores fut le sçavant envieus Challimaq impatient d’endurer qu’un autre flattast les oreilles de son Roi Ptolémée, medisant de ceus qui tachoient comme lui de gouter les mannes de la roialle grandeur. Bien que telles gens foisonnent en honneurs, et qu’ordinerement on les bonnette, pour avoir quelque titre de faveur : si mourront ils sans renom, et reputation, et les doctes folies de poetes survivront les innombrables siecles avenir, criants la gloire des princes consacrés par eus à l’immortalité.
AVERTISSEMENT au Lecteur [1550].
12759
J’avoi deliberé, lecteur, suivre en l’ortographe de mon livre, la plus grand part des raisons de Louis Meigret, homme de sain et parfait jugement, qui a le premier osé desseiller ses yeus pour voir l’abus de nostre écriture, sans l’avertissement de mes amis, plus studieus de mon renom, que de la verité : me paignant au devant des yeus, le vulgaire, l’antiquité, et l’opiniatre avis des plus celebres ignorans de nostre tens : laquelle remonstrance ne m’a tant sçeu epovanter, que tu n’i voies encore quelques merques de ses raisons. Et bien qu’il n’ait totalement raclé la lettre Grecque y, comme il devoit, je me suis hazardé de l’effacer, ne la laissant servir, sinon aus propres noms grecs, comme en Tethys, Thyeste, Hippolyte, Ulysse, affin qu’en les voiant, de prime face on connoisse quels ils sont, et de quel païs nouvellement venus vers nous, non pas en ces vocables abime, Cigne, Nimphe, lire, sire, (qui vient comme l’on dit de κύριος changeant la lettre κ en σ) lesquels sont déja reçeus entre nous pour François, sans les marquer de cét epovantable crochet d’y, ne sonnant non plus en eus que nostre I en ire, simple, nice, lime. Bref je suis d’opinion (si ma raison a quelque valeur) lors que tels mots grecs auront long tens demeuré en France, les recevoir en nostre mégnie, puis les merquer de l’I François, pour montrer qu’ils sont nostres, et non plus inconnus étrangers : car qui est celui qui ne jugera incontinent que Sibille, Cibele, Cipris, Ciclope, Nimphe, Lire, ne soient naturellement Grecs, ou pour le moins étrangers, puis adoptés en la famille des François, sans les marquer de tel epovantail de Pythagore ? Tu dois sçavoir que un peu devant le siecle d’Auguste la lettre grecque y, étoit inconnue aus Rommains, comme l’on peut veoir par toutes les comedies de Plaute, où totalement tu le voiras outé, ne se servant point d’un charactere étranger dans les noms adoptés, comme Amphitruon pour Amphitryon, et si tu me dis qu’anciennement il prononçoient la lettre y comme aujourd’hui nous faisons sonner nostre V latin, il faut donques que tu le prononces encores ainsi, disant Cubele, pour Cybele. Mais je te veil dire d’avantage, que l’y n’a pas été tant affecté des Latins (ainsi qu’assurent nos docteurs) pour le retenir comme enseigne en tous les vocables des Grecs tournés par eus en leur langue, mais il l’ont ordinerement transformé ores en V comme μῦς mus, ores en A κύων canis, ores en O ὕπνος somnus, tournant l’esprit aspre notté sur ὑ en S, comme étoit presque leur vieille coutume, avant que l’aspiration H fut trouvée. Je t’ai bien voulu admonnester de ceci, pour te montrer que tant s’en faut qu’il faille écrire nos mots François par l’y grec, que nous le pouvons bien oter suivant ce que j’ai dit hors du nom naturel, pourvu qu’il soit usité en nostre langue, et si les Latins le retiennent en quelques lieus, c’est plus pour montrer l’origine de leur quantité, que pour besoin qu’il en aient. S’il avient que nos modernes sçavants se vueillent travailler d’inventer des dactyles, et spondées en nos vers vulgaires, lors à l’imitation des Latins nous le pourrons retenir dans les noms venus des Grecs, pour montrer la méme quantité de leur origine. Et si tu le vois encores en ce mot yeus seulement, saiche que pour les raisons dessus mentionnées, obeissant à mes amis, je l’ai laissé maugré moi, pour remedier à l’erreur auquel pourroient tumber nos scrupuleus vieillars, aiant perdu leur merque en la lecture de yeux, et de ieus : Te supliant lecteur, vouloir laisser en mon livre la lettre I en sa naive signification, ne la depravant point, soit quelle commance la diction, ou quelle soit au meilleu de deux voielles, ou à la fin du vocable, sinon en quelques mots, comme en ie, en ieus, iugement, ieunesse, et autres, ou abusant de la voielle I, tu le liras pour consonne, inventé par Meigret, atendant que tu recevras cette merque d’I consonne, pour restituer l’I voielle, en sa premiere liberté. Quand aus autres diphthongues, je les ai laissées en leur vieille corruption, avecques insuportables entassemens de lettres sinne de nostre ignorance, et de peu de jugement, en ce qui est si manifeste et certain : estant satisfait d’avoir déchargé mon livre pour cette heure, d’une partie de tel faix : atandant que nouveaus characteres seront forgés pour les syllabes, ll gn ch et autres, quand à la syllabe ph, il ne nous faut autre notte que nostre F qui sonne autant entre nous que φ entre les Grecs, comme manifestement tu peus voir par ce mot φίλη, feille. Et si tu m’accuses d’estre trop inconstant en l’orthographe de ce livre, écrivant maintenant espée, épée, accorder, acorder, vétu, vestu, espandre, épandre, blasmer, blâmer, tu t’en dois collerer contre toi mêmes, qui me fais estre ainsi, cherchant tous les moiens que je puis deservir aus oreilles du sçavant, et aussi pour acoutumer le vulgaire à ne regimber contre l’éguillon, lors que on le piquera plus rudement, montrant par cette inconstance, que si j’estoi reçeu en toutes les saines oppinions de l’orthographe, tu ne treuverois en mon livre presque une seulle forme de l’escriture que sans raison tu admires tant. T’assurant qu’à la seconde impression je ne ferai si grand tort à ma langue que de laisser étrangler une telle verité, sous couleur de vain abus. Aussi tu ne treuveras facheus si j’ai quelques fois changé la lettre E en A, et A en E et bien souvent, ôtant une lettre d’un mot, ou la lui adjoutant, pour faire ma rime plus sonoreuse ou parfaite : certes telle licence a tousjours été concedée aux poëmes de longue alaine, ou de mediocre vertu, pourveu qu’elle soit rarement usurpée, non à ces rimes vulgaires, orphelines de la vraie humeur poëtique. Et si quelq’un par curieuse opinion plus tost que par raison se colere contre telle honteuse liberté : il doit apprendre qu’il est ignorant de sa langue, ne sentant point que E est fort voisine de la lettre A, voire tel que souvent sans i penser nous les confondons naturellement, comme en vent, vant, et autres infinis, et s’il ne se contente de ces raisons, qu’il regarde la liberté des Grecs, et Latins, qui muent, et changent, changent et remuent les lettres ainsi qu’il leur plaist, pour obeir au son, ou à la forçente loi de leurs vers, comme κραδία pour καρδία, olli pour illi. Si telles libertés n’ont lieu en nostre langue, qui est celui qui voudroit se travailler à labourer un champ tant ingrat et inutile ? Au surplus, lecteur, tu ne seras émerveillé si je redi souvent mémes mots, mémes sentences, et mémes trais de vers, en cela imitateur des poëtes Grecs, et principalement d’Homere, qui jamais, ou bien peu ne change un bon mot, ou quelque trac de bons vers, quand une fois il se l’est fait familier. Je parle à ceus qui miserablement épient le moien pour blasonner les écris d’autrui, courroussés peut estre, pour m’ouir souvent redire, le miel de mes vers, les ailes de mes vers, larc de ma muse, mes vers sucrés, un trait ailé, empaner la memoire, l’honneur alteré des cieus, et autres semblables atomes, par lesquels j’ai composé le petit monde de mes inventions. Quand tels Grimmaus ne reprennent d’un poeme que telles choses, ou (comme j’ai desja dit) quelque petit mot, non richement rimé, ou une virgule pour un point, ou l’orthographe, lors le Poëte se doit assurer d’avoir bien dit, voire de la victoire, puis que ses adversaires mal embatonnés, le combatent si foiblement.
12760
FIN.
SONNET [1550].
12761
Comme un torrent, qui s’enfle et renouvelle
12762
Par le degout des hauts sommés chenus,
12763
Froissant et ponts, et rivaiges connus
12764
Se fait (hautain) une trace nouvelle :
12765
Tes vers Ronsard, qui par source immortelle
12766
Du double mont sont en France venus
12767
Courent (hardis) par sentiers inconnus
12768
De méme audace, et de carriere telle.
12769
Heureuses sont tes Nimphes vagabondes,
12770
Gastine sainte, et heureuses tes ondes,
12771
O petit Loir, honneur du Vandomois !
12772
Ici le luc, qui n’aguere sur Loire
12773
Souloit répondre au mouvoir de mes dois,
12774
Sacre le pris de sa plus grande gloire.
12775
Caelo Musa beat. [Joachim DU BELLAY.]
SONNET [1550].
12776
Gentil Ronsard, la mielliere mouche
12777
Dans le nectar de toute fleur élite
12778
Aus prez des Seurs, a ta langue confite
12779
Jusqu’à combler ta regorgeante bouche.
12780
Mémes Phebus sa lire dont il touche
12781
Le los des Dieux, ne t’a pas écondite,
12782
Ains t’enseigna : aussi ta vois écrite
12783
Volle où le jour è se leve è se couche.
12784
O chaste Cœur des muses, vien en France
12785
Par un tel prestre, aiant seure esperance
12786
D’i refonder ta destruite chapelle.
12787
Ne dedaignés Muses, divin troupeau,
12788
Venir ici dresser vôtre coupeau,
12789
Puis qu’Apollon le premier vous apelle.
12790
I. A. BAYF.
SONNET [1550].
12791
L’antique bruit de tous les siecles vieux
12792
Avoit jadis erigé pour Orphée,
12793
Pout Stesichore, et Pindare un trophée
12794
D’immortel nom qui voloit jusque aus cieus.
12795
Maint autre aussi favorisé des Dieus
12796
Avoit au chef la couronne étophée
12797
Du saint Laurier, dont la gloire étouphée
12798
L’on voit ici par vers ambitieus,
12799
Muses et Dieus, la faveur variable
12800
De vos efféts, a rendu admirable
12801
Nostre Ronsard, surmontant les antiques :
12802
Vous méme en lui, vostre invincible effort
12803
Avés vaincu, Ronsard est donc bien fort
12804
Vainqueur des Dieus, des Muses, et Liriques.
12805
R[obert de] R[ivaudeau] S. DE LA GUILLOTIERE
12806
du bas Poictou.
SONNET [1550].
12807
Muse va veoir un autre espoir de France,
12808
Qui nuit et jour de sa plume feconde
12809
Aide à polir la Françoise faconde,
12810
Sentant encor le vieux tens d’ignorance.
12811
Il est en lui de la tirer d’enfance,
12812
Et le fera, si mort hors de ce monde
12813
Ne le bannist, dont doit sa teste blonde
12814
Toucher des cieus la derniere distance.
12815
O Dieu courant desous la ligne oblique
12816
Donne faveur à ce nouvel Ascrée,
12817
Tant qu’egaller on le puisse à l’antique.
12818
O nobles Seurs, joignant l’onde sacrée,
12819
Couvrez son chef de branche Cabarique,
12820
Pour le sauver de toute langue inique.
12821
Caelum non solum [J. P. DE MESMES].
SONNET [1550].
12822
Les uns diront le vieil Prestre de Thrace,
12823
Ou le Thebain, qui en la lire excelle,
12824
Et cetui-la qui son pais nous celle,
12825
Ou les beaux chans du Calabrois Horace.
12826
Du Mantuan les vers de bonne race
12827
L’on vantera, ou la Lire de celle
12828
Docte amoureuse et mignarde Pucelle,
12829
Qui ses dous maus sucra de tant de grace :
12830
Mais moi poussé par ta fureur éprise
12831
Ton luc sur tous et je prise, et reprise.
12832
O vive corde, ô bien heureus sonneur,
12833
Ta vertueuse, et premiere entreprise,
12834
Que la France a par ton audace aprise,
12835
Du Vandômois éternize l’honneur.
12836
A. DE LA FARE.
12837
(Quelques exemplaires, fort rares, des Odes de 1550, renferment un)
SURAVERTISSEMENT AU LECTEUR
12838
Depuis l’achevement de mon livre, Lecteur, j’ai entendu que nos consciencieux poëtes ont trouvé mauvais de quoi je parle (comme ils disent) mon Vandomois, écrivant ores charlit, ores nuaus, ores ullent, et plusieurs autres mots que je confesse veritablement sentir mon terroi. Mais d’autant qu’ils n’ont point de raisons suffisantes, je ne daigneroi gaster l’encre pour leur faire entendre leur peu de verité. T’avertissant seulement de ne suivre l’erreur de telle grasse ignorence, mais fortifié de la raison qui me favorise, ne te laisse piper par leurs songes et vaines bourdes. Car tant s’en faut que je refuze les vocables Picards, Angevins, Tourangeaus, Mansseaux, lors qu’ils expriment un mot qui defaut en nostre François, que si j’avoi parlé le naif dialecte de Vandomois, je ne m’estimerai bani pour cela d’éloquence des Muses, imitateur de tous les poëtes Grecs, qui ont ordinerement écrit en leurs livres le propre langage de leurs nations, mais par sur tous Theocrit qui se vante n’avoir jamais une Muse étrangere en son pais.
12839
Μοῦσαν δ’ ὀθνείεν οὔποτ’ ἐφελκυσάμεν
12840
Quand à ce mot charlit, qu’ils reprennent tant, si l’on veut bien pres regarder l’etymologie, tu le trouveras meilleur que chalit, et plus antique François, comme sentant encore le vieil age auquel nos premiers devanciers erroient ça et la, portant leurs lis sur des chars, comme les Scythes, et ceus qui habitent une partie de l’Afrique ; encores aujourd’hui voit on en la plus grande part des maisons champestres les lis estre faits à roue, pour estre plus glissans. et faciles à manier. Non que tel etymologie me plaise, ou qu’il soit necessité d’i avoir egard, ni en cestui-ci, ni aus autres : seulement j’ai bien voulu reboucher un peu les dens de ces abboieurs par telle derivation, affin qu’une autrefois ils ne soient si pronts à les afiler contre celui qui ne les pourroit ouir gronder, sans les pelisser par raisons plus fortes, que celles qu’ils auroient mises en avant pour me rechigner ou me mordre. Au surplus lecteur, je te veil bien avertir de ce verbe je va, tu vas, il vat, en lieu de dire je voi, tu vas, lequel j’ai forgé au patron de je ba, tu bas, il bat, car en lieu que l’un estoit irregulier, tu en auras un autre mieus forgé, et plus François qui est la seule touche sur laquelle tu dois examiner tes vocables sans les faire monstrueus, et mal ordonnez, comme jadis estoit ce mot hymne que j’ai refondu dedans la propre forge Françoise, le finissant par nostre propre terminaison inne, rimant hinne sur divine, benine, dinne, outant le g superflu ; et si tu me dis qu’il estoit François au paravant, je te répon que c’estoit un monstre, et géant, pour n’avoir une seule terminaizon semblable à la sienne, se finissant en mne, et si tu en treuves quelque autre, lors j’avourai ta raison, ce pendant je ferai servir la mienne, qu’avecq’ le tens tu apreuveras, d’autant que c’est une regle generalle d’aproprier sur la terminaizon françoise tous les mots tirés des Italiens, Latins, et des Grecs, pour l’ornement et perfection de nostre langue.
RECUEIL DES ODES RETRANCHÉES AUX ÉDITIONS PRÉCÉDENTES
12841
1550 à 1572
A IAN DORAT
12842
[Texte de 1550. — Livre I, xiiii].
12843
Puissai-je entonner un vers
12844
Qui raconte à l’univers
12845
Ton los porté sus son aile,
12846
Et combien je fu heureus
12847
Suçer le laict savoureus
12848
De ta feconde mammelle.
12849
Sur ma langue doucement
12850
Tu mis au commencement,
12851
Je ne sçai quelles merveilles,
12852
Que vulgaires je randi,
12853
Et premier les épandi
12854
Dans les Françoises oreilles.
12855
Si en mes vers tu ne vois
12856
Sinon le miel de ma vois
12857
Versé pour ton los repaistre :
12858
Qui m’en oseroit blamer ?
12859
Le disciple doit aimer
12860
Vanter et louer son maistre.
12861
Nul ne peut montrer davant
12862
Qu’il soit expert et sçavant,
12863
Et l’ignorance n’enseigne
12864
Comme on se doit couronner
12865
Et le chef environner
12866
D’une verdoiante enseigne.
12867
Si j’ai du bruit il n’est mien,
12868
Je le confesse estre tien
12869
Dont la sçience hautaine
12870
Tout alteré me treuva,
12871
Et bien jeune m’abreuva
12872
De l’une et l’autre fontaine.
12873
De sa Mere l’apprentif
12874
Peut de son luc deceptif
12875
Tromper les bandes rurales,
12876
Puisse avenir que ma vois
12877
Atire et flate, des Rois
12878
Les grandes mains liberales.
12879
L’honneur nourrist le sçavoir :
12880
Quand l’œil d’un Prince veult voir
12881
Le Ministre de la Muse,
12882
Phebus lui fait ses leçons,
12883
Phebus aime ses chansons,
12884
Et son luc ne lui refuse.
12885
On ne se travaille point
12886
Aiant un Disciple époint
12887
A vertu dés sa naissance,
12888
En peu de jours il est fait
12889
D’apprentif maistre parfait,
12890
J’en donne assés connoissance.
A RENÉ D’ORADOUR, Abbé de Beus.
12891
[Texte de 1550. — Livre II, xii].
12892
Le tens de toutes choses maistre,
12893
Les saisons de l’an terminant,
12894
Montre assés que rien ne peut estre
12895
Longuement durable en son estre
12896
Sans se changer incontinant.
12897
Ores l’hiver brunist les cieus,
12898
D’un grand voile obscur emmuré
12899
Ores il soufle audacieus,
12900
Ores froid, ores pluvieus,
12901
En son inconstance assuré.
12902
Puis quand il s’en fuit variable,
12903
On revoit Zephyre ariver,
12904
Amenant un ciel amiable,
12905
Qui est beaucoup plus agreable
12906
Apres qu’on a senti l’iver.
12907
Quand un souci triste et hideus,
12908
Oradour, te viendroit saisir,
12909
Ne t’effraie d’un ni de deus,
12910
Car le tens seul en depit d’eus,
12911
Te rendra libre à ton plaisir.
12912
Dessus ton luc pour eus ne cesse
12913
Si tu me croi de raconter
12914
Les passions de ta maistresse,
12915
Et comme sa vois flateresse
12916
L’ame du corps te sçeut oster.
12917
De t’amie le nom aimé
12918
Ores sur les eaus soit oui,
12919
Et ores par le bois ramé,
12920
Qu’il n’i ait pré de fleurs semé
12921
Qui d’elle ne soit esjoui.
12922
Aucunesfois pres du rivage
12923
Lentement couché sur le jonc,
12924
Tu oiras dans le bois sauvage
12925
La veuve tourtre en son ramage
12926
Se lamenter dessus un tronc.
12927
Vela comment il faut casser
12928
L’effort des ennuis odieus,
12929
Et le soin du cueur effacer,
12930
Incontinent tu dois passer
12931
Les flots tant redoutés des dieus.
12932
Apres la tourmente bien forte
12933
Le Nautonnier dur au labeur
12934
Boit sur la proue, et reconforte
12935
Sa troupe languissante et morte,
12936
Chassant leur miserable peur.
12937
Compaignons, l’enduré tourment
12938
Par le vin nous effaçerons,
12939
Sus sus, vivons joieusement,
12940
Apres boire plus aisement
12941
La voile nous rehausserons.
A MARGUERITE
12942
[1550. Livre II, xiii].
12943
[Texte de 1572].
12944
En mon cœur n’est point escrite
12945
La rose, ny autre fleur,
12946
C’est toy, belle Marguerite,
12947
Par qui j’ay cette couleur.
12948
N’es-tu celle dont les yeux
12949
Ont surpris
12950
Par un regard gracieux
12951
Mes espris ?
12952
Puis que ta sœur de haut pris
12953
Ta sœur pucelle d’elite
12954
N’est cause de ma douleur,
12955
C’est donc pour toy, Marguerite,
12956
Que je pris ceste couleur.
12957
Un soir, ma fievre naquit,
12958
Quand mon cœur
12959
Pour maistresse te requit :
12960
Mais rigueur,
12961
D’une amoureuse langueur
12962
Soudain paya mon merite,
12963
Me donnant ceste paleur,
12964
Pour t’aymer trop Marguerite
12965
Et ta vermeille couleur.
12966
Hé quel charme pourroit bien
12967
Consumer
12968
Le soucy qui s’est fait mien
12969
Pour aymer ?
12970
De mon tourment si amer
12971
La jouissance subite
12972
Seule outeroit le malheur
12973
Que me donna Marguerite
12974
Par qui j’ay cette couleur.
DE LA JEUNE AMIE D’UN SIEN AMI
12975
[Texte de 1550. Livre II, xv].
12976
Ta Genisse n’est assés drue,
12977
Aten que ses ans soient venus,
12978
Ne forte assés à la charrue,
12979
Ne pour le taureau qui se rue
12980
Lourdement aus jeus de Venus.
12981
Ains meslée avecque les veaus,
12982
Follatre d’une course viste,
12983
Ou dessous les saules nouveaus
12984
Se voitre à l’ombre, ou pres des eaus
12985
Les flammes du soleil evite.
12986
Jamais n’endure qu’on la touche,
12987
Fuiant’ à bonds comme un chevreau,
12988
Comme un jeune chevreau farouche
12989
Qui sur le printens s’escarmouche
12990
Par le tapis d’un verd preau.
12991
Ne soi envieus du desir
12992
Des raisins trop vers, car l’Autonne
12993
Les meurira tout à loisir,
12994
Lors tu pourras à ton plaisir
12995
Manger la grappe meure et bonne.
12996
Le tens ravissant ton vert age
12997
Le lui dônra, véla le point
12998
Comme elle croistra davantage,
12999
Tirant un gain de ton dommage,
13000
Dommage que l’on ne sent point.
13001
Ja me semble que je la voi
13002
Mignarde, en ton giron assise,
13003
Te jurer éternelle foi,
13004
Et ne sçavoir partir de toi,
13005
Tant en toi s’amour aura mise.
13006
De toi pensive et idolatre
13007
T’adorera quelque matin,
13008
Je prevoi ta main qui folatre
13009
Desja sur sa cuisse d’albastre,
13010
Et sur l’un et l’autre tetin.
13011
Mais quoi ? pour neant tu pretens
13012
De vouloir violenter ores
13013
L’inexorable loi du tens,
13014
Qui le plaisir que tu atens
13015
Ne te veut pas donner encores.
A LA MUSE CLEION, Pour celebrer Maclou de la Haie, le premier jour du mois de Mai.
13016
[Texte de 1550. Livre II, xvi].
13017
Muses aus yeus noirs, mes pucelles.
13018
Mes muses dont les estincelles
13019
Ardent mon nom par l’univers,
13020
De Maclou sacrez la memoire,
13021
Et faites distiller sa gloire
13022
Dans le dous sucre de vos vers.
13023
O qui des forests chevelues,
13024
Et des belles rives velues,
13025
Cleion t’esjouis, sus avant
13026
Cent fleurs pour mon Lahaie amasse,
13027
Et qu’une couronne on lui face
13028
Pour ombrager son front sçavant.
13029
A toi, et à tes seurs compaignes
13030
Il appartient par vos montaignes
13031
L’éterniser en ce verd mois.
13032
Là donc, que sa gloire s’épande,
13033
Et sur les cordes on l’étande
13034
Du luc qui bruit en Vandomois.
A CHARLES DE PISSELEU, Evesque de Condon [1544-1564]
13035
[Texte de 1550. Livre II, xviii].
13036
Que nul papier dorennavant
13037
Par moi ne s’anime sans mettre
13038
(Docte Prelat) ton nom devant
13039
Pour donner faveur à mon metre,
13040
C’est lui qui mieus te fera vivre
13041
Qu’ un portrait de marbre attaché,
13042
Ou qu’une medaille de cuivre
13043
Mise à ton los dans un marché.
13044
Si perles ou rubis j’avoie
13045
Dedans mes coffres à present,
13046
Et tout cela que l’Inde envoie
13047
Aus froides terres pour present,
13048
Tu les aurois comme ma ryme ;
13049
Mais, Charles (ou je me deçoi)
13050
Ou tu en ferois peu d’estime
13051
Et les banirois loing de toi.
13052
Rien que les Muses ne t’émeuvent,
13053
Les Muses donc je veil t’offrir,
13054
Les Muses qui vives ne peuvent
13055
L’oublivieus tumbeau souffrir.
13056
Qui penses-tu qui ait fait croistre
13057
Hector, ou Ajax si fameus,
13058
Ne te puis-je faire apparoistre
13059
Par renommée autant comme eus ?
13060
Certes le fort et puissant stile
13061
Des Poëtes bien écrivans,
13062
Du creus de la fosse inutile
13063
Les a deterrés tous vivans.
13064
Bien, quand ta main auroit reprise
13065
La serve Boulongne, et donté
13066
Jusqu’aus deus bous de la Thamise
13067
L’Anglois à force surmonté,
13068
Tu n’as rien fait si telle gloire
13069
N’est portraite en mes vers, affin
13070
Que ta renaissante memoire
13071
Vive par les bouches sans fin.
13072
Les livres seuls ont de la terre
13073
Juppiter aus cieus envoié,
13074
Et lui ont donné le tonnerre
13075
Dont Encelade est foudroié.
13076
Ainsi les deus freres d’Heleine
13077
Par leur faveur se firent Dieus,
13078
Sauvant la nau, qui est jà pleine
13079
De flots, et de flots odieus.
A SA MUSE
13080
[Texte de 1550. Livre II, xxi.]
13081
Grossi-toi, ma muse Françoise,
13082
Et enfante un vers resonant,
13083
Qui bruie d’une telle noise
13084
Qu’un fleuve débordé tonant,
13085
Alors qu’il sacaige et emmeine
13086
Pillant de son flot sans merci
13087
Le tresor de la riche pleine,
13088
Le beuf et le bouvier aussi.
13089
Et fai voir aus yeus de la France
13090
Un vers qui soit industrieus,
13091
Foudroiant la vieille ignorance
13092
De nos peres peu curieus.
13093
Ne sui ni le sens, ni la rime,
13094
Ni l’art du moderne ignorant,
13095
Bien que le vulgaire l’estime,
13096
Et en béant l’aille adorant.
13097
Sus donque l’envie surmonte,
13098
Coupe la teste à ce serpent,
13099
Par tel chemin au ciel on monte,
13100
Et le nom au monde s’épend.
A RENÉ MACÉ Vandomois.
13101
[1550. Livre II, xxix.]
13102
[Texte de 1572. II, xxxv.]
13103
Cependant que tu nous dépeins
13104
Des François la premiere histoire
13105
Desensevelissant la gloire
13106
Dont nos ayeux furent si pleins,
13107
Horace, et ses nombres divers
13108
Amusent seulement ma Lyre,
13109
A qui j’ay commandé de dire
13110
Ce chant pour honorer tes vers.
13111
Je les enten desja tonner
13112
Parmy la France ce me semble,
13113
Et voy tous noz Poëtes ensemble
13114
D’un tel murmure s’étonner.
13115
J’entrevoy desja la lueur
13116
Des bien estincellantes armes,
13117
Chasser en fuite les gensdarmes,
13118
Et les chevaux pleins de sueur.
13119
Icy le More est abatu,
13120
Et là, le vaillant Charlemaigne
13121
Tenant le fer au poin, ensaigne
13122
Aux François d’aymer la vertu.
13123
C’est là le vray enfantement
13124
De ta grave héroïque Muse,
13125
Qui toute enflée ne s’amuse
13126
Qu’à deviser bien hautement.
13127
Mais moi à qui ton Apollon
13128
N’a donné sa profonde veine,
13129
Je façonne avec grande peine
13130
Des vers indignes de ton nom.
13131
Tels qu’ils sont, Macé, toutesfois
13132
Je veux qu’ils témoignent ta gloire,
13133
Et commande à la memoire
13134
Que tu vives plus d’une fois.
13135
Ils chanteront à nos neveux
13136
Comme tu allas aux montaignes
13137
D’Helicon, voir les Sœurs compaignes
13138
Et Apollon aux beaux cheveux.
13139
Et comme la charmante vois
13140
De tes douces et braves rimes,
13141
Les força de quitter leurs Cimes
13142
Pour habiter le Vandomois.
A SON LUT.
13143
[Texte de 1572. Livre II, xxx.]
13144
Si autre-fois sous l’ombre de Gastine
13145
Avons joué quelque chanson Latine,
13146
De Cassandre enamouré ;
13147
Sus, maintenant Lut doré,
13148
Sus l’honneur mien, dont la vois delectable
13149
Sçait resjouïr les Princes à la table,
13150
Change de forme et me sois
13151
Maintenant un Lut François.
13152
Je t’asseure que tes cordes
13153
Par moy ne seront poluës
13154
De chansons salement ordes
13155
D’un tas d’amours dissoluës :
13156
Je ne chanteray les Princes,
13157
Ne le soin de leurs Provinces,
13158
Ny moins la nef que prepare
13159
Le marchant las ! trop avare
13160
Pour aller apres ramer
13161
Jusqu’aux plus lointaines terres,
13162
Peschant ne sçay quelles pierres
13163
Au bord de l’Indique mer.
13164
Tandis qu’en l’air je soufflerai ma vie,
13165
Sonner Phebus j’auray tousjours envie,
13166
Et ses compaignes aussy,
13167
Pour leur rendre un grand-mercy
13168
De m’avoir fait poëte de nature,
13169
Ayme-musique, ensemble ayme-peinture,
13170
Et prestre de leurs chansons
13171
Qui accordent à tes sons.
13172
L’enfant que la douce Muse
13173
Naissant d’œil benin a veu,
13174
Et de sa science infuse
13175
Son jeune esprit a pourveu,
13176
Tousjours en sa fantasie
13177
Bruslera de Poësie
13178
Sans pretendre un autre bien :
13179
Encor qu’il combatist bien,
13180
Jamais les Muses poureuses
13181
Ne voudront le prémier
13182
De Laurier, fust-il premier
13183
Aux guerres victorieuses.
13184
La Poësie est un feu consumant
13185
Par grand ardeur l’esprit de son amant,
13186
Esprit que jamais ne laisse
13187
En repos tant el’ le presse.
13188
Voila pourquoi le ministre des Dieux
13189
Vit sans grans biens, d’autant qu’il ayme mieux
13190
Abonder d’inventions
13191
Que de grans possessions.
13192
Mais Dieu juste qui dispense
13193
Tout en tous, les fait chanter
13194
Le futur en recompense
13195
Pour le monde espouventer.
13196
Ce sont les seuls interpretes
13197
Des hauts Dieux que les Poëtes :
13198
Car aux prieres qu’ils font
13199
L’or aux Dieux criant ne sont,
13200
Ny la richesse qui passe :
13201
Mais un Lut tousjours parlant
13202
L’art des Muses excellent
13203
Pour dessus leur rendre grace.
13204
Que dirons nous de la musique sainte ?
13205
Si quelque amante en a l’oreille atainte
13206
Lente en larmes goutte à goutte
13207
Fondra sa chere ame toute,
13208
Tant la douceur d’une harmonie éveille
13209
D’un cœur ardant l’amitié qui sommeille,
13210
Au vif lui representant
13211
L’aimé, par ce qu’elle entend.
13212
La Nature de tout Mere,
13213
Prevoyant que nostre vie
13214
Sans plaisir seroit amere,
13215
De la Musique eut envie,
13216
Et ses acords inventant
13217
Alla ses fils contentant
13218
Par le son, qui loin nous jette
13219
L’ennuy de l’ame sujette,
13220
Pour l’ennuy mesme donter :
13221
Ce que l’Emeraude fine
13222
Ny l’or tiré de sa mine
13223
N’ont la puissance d’outer.
13224
Sus Muses sus, celebrez-moy le nom
13225
Du grand Appelle immortel de renom,
13226
Et de Zeuxe qui paignoit
13227
Si au vif, qu’il contraignoit
13228
L’esprit ravy du pensif regardant
13229
A s’oublier soy-mesme, ce-pendant
13230
Que l’œil humoit à longs traits
13231
La douceur de ses portraits.
13232
C’est un celeste present,
13233
Transmis çà bas où nous sommes,
13234
De terrestre faix exent
13235
Pour lever en haut les hommes :
13236
Car ainsi que Dieu a fait
13237
De rien le monde parfait,
13238
Il veut qu’en petite espace
13239
Le paintre ingenieux face
13240
(Alors qu’il est agité,)
13241
Sans avoir nulle matiere
13242
L’air, la mer, la terre entiere
13243
Instrument de deité.
13244
On dit, que cil qui r’anima les terres
13245
Vuides de gens, par le get de ses pierres
13246
(Origine de la rude
13247
Et grossiere multitude)
13248
Avoir aussi des diamans semé
13249
Dont tel ouvrier fut vivement formé,
13250
Son esprit faisant connoistre
13251
L’origine de son estre.
13252
Dieux ! de quelle oblation
13253
Aquiter vers vous me puis-je,
13254
Pour remuneration
13255
Du bien receu qui m’oblige ?
13256
Certes je suis glorieux
13257
D’estre ainsi amy des Dieux
13258
Qui seuls m’ont fait recevoir
13259
Le meilleur de leur sçavoir
13260
Pour mes passions guarir :
13261
Et d’eux mon Lut tu attens
13262
Vivre çà bas en tout temps,
13263
Non de moy qui doy mourir.
13264
O de Phebus la gloire, et le trophée,
13265
De qui jadis le Thracien Orphée
13266
Faisoit arrester les vens,
13267
Et courir les bois suyvans,
13268
Je te salue, ô Lut harmonieux
13269
Raclant de moy tout le soin ennuieux,
13270
Et de mes amours tranchantes
13271
Les peines, lors que tu chantes.
A GASPARD D’AUVERGNE [1550].
13272
[Texte de 1572 : Livre II, ode xxxi, Non mesurée.]
13273
Soyon constans, et ne prenon soucy
13274
Quel jour suyvant poussera cestuy-cy,
13275
Getton au vent, mon Gaspar, tout l’affaire
13276
Dont nous n’avons que faire.
13277
Pourquoy m’iray-je enquerir des Tartares,
13278
Et des pays estranges, et Barbares,
13279
Quand à grand peine ay-je la connoissance
13280
Du lieu de ma naissance ?
13281
Volontiers l’ignorant
13282
Va tousjours s’enquerant
13283
Du ciel plus haut que luy :
13284
Las ! malheur sur les hommes,
13285
Nais au monde ne sommes
13286
Que pour nous faire ennuy.
13287
C’est se moquer de genner et de poindre
13288
Le bas esprit des hommes, qui est moindre
13289
Que les conseils de Dieu, ou de penser
13290
Sa volonté passer.
13291
Tousjours en luy fichon nostre esperance
13292
Et en son fils nostre ferme asseurance,
13293
Au demeurant, alon avec le temps
13294
Heureusement contens.
13295
A l’homme qui est né,
13296
Peu de temps est donné
13297
Pour se rire, et s’esbatre.
13298
Nous l’avons, ce-pendant
13299
Qu’alons-nous attendant ?
13300
Un bon jour en vaut quatre.
13301
Soit que le ciel de foudres nous despite,
13302
Ou que la terre en bas se precipite,
13303
Soit que la nuit devienne jour qui luit,
13304
Soit que le jour soit nuit,
13305
Jamais de rien n’auray frayeur ne crainte
13306
Comme asseuré que la pensée sainte
13307
De l’Eternel, gouverne en equité
13308
Ce monde limité.
13309
» Le Seigneur de là haut
13310
» Cognoist ce qu’il nous faut
13311
» Mieux que nous tous ensemble :
13312
» Sans nul égard d’aucun,
13313
» Il départ à chacun
13314
» Tout ce que bon luy semble.
13315
Je t’aprendray, si tu veux m’escouter
13316
Comment l’ennuy d’un cœur se peut outer,
13317
Et ce qui tient la tristesse cruelle,
13318
D’importune sequelle.
13319
Tu ne seras couvoiteux d’amasser
13320
Le bien qui doit si vitement passer,
13321
Comme tresors, honneurs, et avarices,
13322
Escolles de tous vices.
13323
Car c’est plus de refraindre
13324
Son desir, que de joindre
13325
L’Ourse au midy ardent,
13326
L’Escosse sablonneuse
13327
A l’Arabie heureuse,
13328
Ou l’Inde à l’Occident.
13329
Tu dois encore eviter ce me semble
13330
Faveur des Rois, et des peuples ensemble,
13331
De leurs mignons toujours quelque tempeste
13332
Vient foudroyer la teste.
13333
Ce n’est pas tout, avecques providence
13334
Fais un amy, dont l’heureuse prudence
13335
Te servira de secours necessaire
13336
Contre l’heur adversaire.
13337
Ton cœur bien preparé,
13338
De force remparé,
13339
En la fortune adverse
13340
Patience prendra :
13341
En la bonne, craindra
13342
Que l’heur ne le renverse.
13343
Apres l’hyver, la saison variable
13344
Pousse à son rang le printemps amyable :
13345
Si aujourd’huy nous sommes soucieux,
13346
Demain nous serons mieux.
13347
Tousjours de l’arc Apollon ne moleste
13348
Le camp des Grecs pour leur tirer la peste,
13349
Aucune-fois tout paisible, réveille
13350
Sa harpe qui sommeille.
13351
En orage outrageux
13352
Tu seras courageux,
13353
Puis si bon vent te sort,
13354
Tes voiles trop enflées
13355
De la faveur souflées,
13356
Conduiras, sage, au port.
13357
Apres avoir prié, devotieux,
13358
Les deux jumeaux qui decorent les cieux,
13359
De tousjours luire au fort de la tempeste
13360
Sur le haut de ta teste.
13361
L’un escrimeur, en vers tu descriras,
13362
L’autre donteur des chevaux tu diras
13363
Ou pour leur Sœur la querelle ennemie,
13364
D’Europe et de l’Asie.
A LUI MESME.
13365
[Texte de 1550 : Bocage.]
13366
Que tardes-tu, veu que les Muses
13367
T’ont élargi tant de sçavoir,
13368
Que plus souvent tu ne t’amuses
13369
A les chanter, et que tu n’uses
13370
De l’art qu’ell’ t’ont fait recevoir :
13371
Tu as le tens qu’il faut avoir,
13372
Repos d’esprit, et patience,
13373
Dous instruments de la sçience ;
13374
Et toutefois l’heure s’enfuit
13375
D’un pié leger et diligent,
13376
Sans que ton esprit negligent
13377
Face apparoistre de son fruit.
13378
On ne voit champ tant soit fertil
13379
S’il n’est poitri du labourage.
13380
Qu’à la fin ne vienne inutil,
13381
Voire, et le champ joignant fut-il
13382
Du Nil l’Aegiptien rivage :
13383
Tant soit un cheval de courage,
13384
Et coutumier à surmonter,
13385
S’on est long tens sans i monter
13386
Il devient rosse, et fort en bride :
13387
Ainsi des Muses l’écrivain,
13388
S’il les delaisse, helas ! en vain
13389
Il les invocque apres pour guide.
13390
L’orfevre de tenir n’a honte
13391
Les instrumens de son métier,
13392
Son plaisir sa peine surmonte,
13393
Tellement qu’il feroit grand conte
13394
Estre oisif un jour tout entier :
13395
Ton art le passe d’un cartier.
13396
Quoi ? Voire du tout ce me semble,
13397
Toutefois encre et plume ensemble
13398
Tu crains paresseus à toucher.
13399
D’orenavant écri, compose :
13400
La louange pour peu de chose
13401
S’achette, et qu’est il rien plus cher !
13402
Mainte ville jadis puissante
13403
Est ores morte avec son nom,
13404
Ensevelie, et languissante,
13405
Et Troie est encor florissante
13406
Comme un beau printens en renom :
13407
Bien d’autres Rois qu’Agamemnon,
13408
Ont fait reluire leur vertu,
13409
Et si sont morts, car ils n’on ’u
13410
Un Homere, qui mieus qu’en cuivre,
13411
En medaille, en bronce, ou tableau,
13412
Les eust arrachés du tumbeau,
13413
Faisant leur nom vivre, et revivre.
A Gaspar d’Auvergne. 1550
13414
[Texte de 1572 : Livre II, xxxii.]
13415
[Ode] non mesurée.
13416
Puis que la mort ne doit tarder
13417
Que pronte vers moy ne parvienne,
13418
Trop humain suis pour me garder
13419
Qu’espouvanté ne m’en souvienne,
13420
Et qu’en memoire ne me vienne
13421
Le cours des heures incerténes,
13422
Gaspar, qui aus bords de Vienne
13423
As rebasty Rome, Athenes.
13424
En vain l’on fuit la mer qui sonne
13425
Contre les goufres, ou la guerre,
13426
Ou les vents mal sains de l’Autonne
13427
Qui soufflent la peste en la terre :
13428
Puis que la mort qui nous enterre
13429
Jeunes nous tue, et nous conduit
13430
Avant le temps, au lac qui erre
13431
Par le Royaume de la nuit.
13432
L’avaricieuse nature,
13433
» Et les trois Sœurs filans la vie,
13434
» Se deuilent quand la creature
13435
» Dure long temps, portant envie
13436
» Au corps si tost il ne dévie :
13437
» Le creant rose du printemps,
13438
» A qui la naissance est ravie
13439
» Et la grace tout en un temps.
13440
L’un devient gouteux, l’autre étique,
13441
L’autre n’atend que le Cyprés,
13442
Et celuy qui fut hydropique,
13443
Guarist pour retomber apres :
13444
Nous sommes humains tout expres,
13445
Pour avoir le cœur outragé
13446
D’un aigle, qui le voit d’aupres
13447
Naistre afin qu’il soit remangé.
13448
Bien tost sous les ombres, Gaspar,
13449
La mort nous guidera subite,
13450
N’or ny argent de telle part
13451
Ne font que l’homme ressuscite :
13452
Diane son cher Hippolyte
13453
N’en tire hors, ains gist parmy
13454
La troupe, où Thesé se despite
13455
Qu’il n’en peut r’avoir son amy.
13456
» L’homme ne peut fuir au monde
13457
» Le certain de sa destinée,
13458
Le marinier craint la fiere onde,
13459
Le soldat la guerre obstinée,
13460
Et n’ont peur de voir terminée
13461
Leur vie sinon en tels lieux,
13462
Mais une Mort inopinée
13463
Leur a tousjours fermé les yeux.
13464
Dequoy sert donc la medecine,
13465
Et tout le Gayac estranger,
13466
User d’onguens ou de racine,
13467
Boire bolus, ou d’air changer :
13468
Quand cela ne peut alonger
13469
Noz jours contez ? où cours-tu Muse [?]
13470
Repren ton stile plus leger
13471
Et à ce grave ne t’amuse.
HINNE A SAINT GERVAISE, ET PROTAISE.
13472
[Texte de 1550 : Livre III, ii.]
13473
La victorieuse couronne
13474
Martirs, qui vos front environne,
13475
N’est pas la couronne du pris
13476
Qu’Elide donne pour la course,
13477
Ou pour avoir pres de la source
13478
D’Alphée, esté les mieus appris.
13479
Avoir d’un indonté courage
13480
De Neron meprisé la rage
13481
Vous a rendus victorieus,
13482
Quand l’un eut la teste tranchée,
13483
Et l’autre l’eschine hachée
13484
De gros fouets injurieus.
13485
Ce beau jour qui vostre nom porte
13486
Chaqu’an me sera saint, de sorte
13487
Que le chef de fleurs relié,
13488
Dansant autour de vos images,
13489
Je leur ferai humbles hommages
13490
De ce chant à vous dedié.
13491
Ce jour, l’oveille audacieuse
13492
Erre en la troupe gracieuse
13493
Des loups, et si n’a crainte d’eus,
13494
Ce jour, les villageois vous chomment
13495
Et oisifs par les prez vous nomment
13496
Leur douce esperance tous deus.
13497
Regardez du ciel nos services,
13498
Et avocassez pour nos vices,
13499
Regardez nous (disent ils) or,
13500
Dontez le peché qui nous presse,
13501
Et nous sauvez de toute oppresse,
13502
Cet an, et l’autre et l’autre encor.
13503
Faites que des bleds l’apparance
13504
Ne démente nostre esperance,
13505
Et du raisin ja verdelet
13506
Chassez la nue menassante,
13507
Et la brebis au[s] champs paissante
13508
Emplissez d’aigneaus, et de laict.
A MACLOU DE LA HAIE Sur le traité de la paix fait entre le Roi François, et Henri d’Angleterre, 1545.
13509
[Texte de 1550 : Livre III, iv.]
13510
Il est maintenant tens de boire,
13511
Et d’un dous vin oblivieus
13512
Faire assoupir en la memoire
13513
Le soin de nostre aise envieus.
13514
Que c’estoit chose deffendue
13515
Au paravant de s’esjouir,
13516
Ains que la paix nous fut rendue
13517
Et le repos pour en jouir ?
13518
Je di, quand Mars armoit l’Espaigne
13519
Contre les François indontés,
13520
Et ce peuple que la mer baigne
13521
(Hors du monde) de tous costés,
13522
L’Espaigne en piques violentes
13523
Furieuse, et ce peuple ici,
13524
Par ses fleches en l’air volantes
13525
A craindre grandement aussi.
13526
Puisque la paix est revenue
13527
Nous embellir de son sejour,
13528
La joie en l’oscur détenue
13529
Doit à son ranc sortir au jour.
13530
Sus page, en l’honneur des trois Graces
13531
Verse trois fois en ce pot neuf,
13532
Et neuf fois en ces neuves tasses
13533
En l’honneur des seurs qui sont neuf.
13534
Ce lis et ces roses naïves
13535
Sont épendues lentement,
13536
Je hai les mains qui sont oisives,
13537
Qu’on se despeche vitement :
13538
La donq ami, de corde neuve
13539
R’anime ton luc endormi ,
13540
Le luc avec le vin se treuve
13541
Plus dous, s’il est meslé parmi.
13542
O quel Zephire favorable
13543
Portera ce folatre bruit
13544
Dedans l’oreille inexorable
13545
De Madelaine qui nous fuit ?
13546
Le soin qui en l’ame s’engrave
13547
Secoure aus vens ores tu dois :
13548
C’est chose saige, et vraiment grave
13549
De faire le fol quelquefois.
Hinne à la Nuit.
13550
[Texte de 1550 : Livre III, ix.]
13551
Nuit, des amours ministre et sergente fidele
13552
Des arrests de Venus, et des saintes lois d’elle,
13553
Qui secrete acompaignes
13554
L’impatient ami de l’heure acoutumée,
13555
O l’aimée des Dieus, mais plus encore aimée
13556
Des étoiles compaignes,
13557
Nature de tes dons adore l’excellence,
13558
Tu caches les plaisirs desous muet silence
13559
Que l’amour jouissante
13560
Donne, quand ton obscur étroitement assemble
13561
Les amans embrassés, et qu’ils tumbent ensemble
13562
Sous l’ardeur languissante.
13563
Lors que l’amie main court par la cuisse, et ores
13564
Par les tetins, ausquels ne s’acompare encores
13565
Nul ivoire qu’on voie,
13566
Et la langue en errant sur la joüe, et la face,
13567
Plus d’odeurs, et de fleurs, là naissantes, amasse
13568
Que l’Orient n’envoie.
13569
C’est toi qui les soucis, et les gennes mordantes,
13570
Et tout le soin enclos en nos ames ardantes
13571
Par ton present arraches.
13572
C’est toi qui rens la vie aus vergiers qui languissent,
13573
Aus jardins la rousée, et aus cieus qui noircissent
13574
Les idoles attaches.
13575
Mai, si te plaist déesse une fin à ma peine,
13576
Et donte sous mes braz celle qui est tant pleine
13577
De menasses cruelles,
13578
Affin que de ses yeus (yeus qui captif me tiennent)
13579
Les trop ardens flambeaus plus bruler ne me viennent
13580
Le fond de mes mouelles.
A SON LIVRE.
13581
[1550 : Livre III, 12.]
13582
[Texte de 1572 : Livre V, xxxii.]
13583
Bien qu’en toy mon livre on n’oie
13584
Achille és plaines de Troie
13585
Brandir l’homicide dard,
13586
Et qu’un Hector n’y foudroie
13587
L’estomach d’un Grec soudard.
13588
Ne laisse pourtant de mettre
13589
Tes vers au jour, car le métre
13590
Qu’en toy bruire tu entens,
13591
T’ose pour jamais promettre
13592
Te faire vainqueur du temps.
13593
Si la gloire et la lumiere
13594
De Smyrne luist la premiere,
13595
L’honneur sur tous emportant,
13596
Une muette fumiere
13597
N’obscurcist Thebes pourtant.
13598
Les vers qu’il m’a pleu de dire
13599
Sur les langues de ma Lyre
13600
Vivront, et superieurs
13601
Du temps, on les voira lire
13602
Des hommes posterieurs.
13603
Sus doncq’ Renommée, charge
13604
Dessus ton espaule large
13605
Mon nom qui tante les cieux,
13606
Et le couvre sous ta targe
13607
De peur du trait envieux.
13608
Mon nom dés l’onde Atlantique,
13609
Jusqu’au dos du More antique
13610
Soit immortel témoigné
13611
Et depuis l’isle erratique
13612
Jusque au Breton esloigné.
13613
Afin que mon labeur croisse,
13614
Et sonoreux apparoisse
13615
Lyrique par dessus tous,
13616
Et que Thebes se connoisse
13617
Faite Françoise par nous.
[Sans titre, mais adressée à Grevin en 1560, à Grujet en 1571]
13618
[1550 : Livre III, 18.]
13619
[Texte de 1572 : Livre III, xxii.]
13620
Vous faisant de mon écriture
13621
La lecture,
13622
Souvent Grujet m’avez repris
13623
De quoy si bas je composoie,
13624
Et n’osoie
13625
Faire une œuvre de plus haut pris.
13626
Tout esprit gaillard qui s’éforce,
13627
N’a la force
13628
De polir des livres parfaits :
13629
Les nerfs foibles souvent se treuvent
13630
S’ilz espreuvent,
13631
Plus que leur charge un pesant faix.
13632
Qui pensez vous qui puisse escrire
13633
L’ardente ire
13634
D’Ajax, le fils de Telamon,
13635
Ou d’Hector rechanter la gloire,
13636
Ou l’histoire
13637
De la race du vieil Emon ?
13638
Toute muse pour tragedie
13639
N’est hardie
13640
A tonner sur un escharfaut,
13641
Ne propre à rechanter la peine
13642
D’erreurs pleine,
13643
De ce Gregeois qui fut si caut :
13644
Adieu donc enfans de la terre,
13645
Qui la guerre
13646
Entreprintes contre les Dieux,
13647
Ce n’est pas moy qui vous raconte,
13648
Ne qui monte
13649
Avecque vous jusques aux cieux :
13650
Grujet, je poursuivray ma mode,
13651
Par mainte Ode,
13652
Mes vers seront fleurissans.
13653
Les autres de Mars diront l’ire,
13654
Mais ma lyre
13655
Bruira l’amour que je sens.
DE FEU LAZARE DE BAIF A CALIOPE.
13656
[Texte de 1550 : Livre III, xxii.]
13657
Si les Dieus
13658
Larmes d’yeus
13659
Versent pour la mort d’un homme,
13660
A cette heure,
13661
Dieus qu’on pleure,
13662
Et qu’en dueil on se consomme.
13663
Caliope,
13664
Et ta trope,
13665
Baif chantez en vois telle,
13666
Que sa gloire
13667
Par memoire
13668
Soit saintement immortelle.
13669
En maint tour,
13670
Alentour
13671
Du cercueil croisse l’ierre.
13672
Nuit, et jour,
13673
Sans sejour
13674
A l’ignorance il eut guerre.
13675
L’excellance
13676
De la France
13677
Mourut en Budé premiere,
13678
Et encores,
13679
Morte est ores.
13680
Des Muses l’autre lumiere.
A JOACHIM DU BELLAI ANGEVIN.
13681
[Texte de 1550 : Livre III, xxiv.]
13682
Si les ames vagabondes
13683
Ça et là, des peres vieus,
13684
Apres avoir beu les ondes
13685
Du dous fleuve oblivieus,
13686
Ded[a]ignans l’obscur sejour,
13687
Pleines d’amour de la vie premiere
13688
Reviennent voir de nos cieus la lumiere,
13689
Et le clair de nostre jour.
13690
Si ce qu’a dit Pythagore
13691
Pour vrai l’on veut estimer,
13692
L’ame de Petrarque encore
13693
T’est venue r’animer :
13694
L’experience est pour moi,
13695
Veu que son livre antiq’ tu ne leus onques,
13696
Et tu écris ainsi comme lui, donques
13697
Le méme esprit est en toi.
13698
Une Laure plus heureuse
13699
Te soit un nouveau souci,
13700
Et que ta plume amoureuse
13701
Engrave à son tour aussi
13702
Des contens l’heur et le bien,
13703
A celle fin que nostre siecle encore
13704
Comme le viel, en te lisant t’honore,
13705
Pour gaster l’encre si bien.
13706
D’une nuit oblivieuse
13707
Pour quoi tes vers caches-tu ?
13708
La lumiere est envieuse
13709
S’on lui céle la vertu :
13710
Par un labeur glorieus
13711
Ont surmonté les fureurs poetiques
13712
D’Homere, Horace, et des autres antiques
13713
Les siecles injurieus.
A BOUJU ANGEVIN.
13714
[Texte de 1550 : Livre IV, ii.]
13715
Cetui-ci en vers les gloires
13716
Des Dieus vainqueurs ecrira,
13717
Et cetui-là les victoires
13718
De nos vieus princes dira.
13719
Mais moi, je veil que ma Muse
13720
Repande ton nom par l’air,
13721
Et que toute s’i amuse
13722
Si peu qu’elle sçait parler,
13723
Pour estre de nostre France
13724
L’un de ceux qui ont defait
13725
Le villain monstre Ignorance
13726
Et le siecle d’or refait.
13727
Que celui qui s’estudie
13728
D’estre pour jamais vivant,
13729
La main d’un peintre mandie,
13730
Ou l’encre d’un ecrivant !
13731
Mais toi qui hautain deprise
13732
Une empruntée faveur
13733
De la main (tant soit apprise)
13734
D’un poëte, ou engraveur,
13735
Tu peus maugré la mort bléme
13736
Mieus qu’une plume, ou tableau
13737
T’arracher vivant toi méme
13738
Hors de l’oublieus tumbeau.
13739
Faisant un vers plus durable
13740
Qu’un Colosse elabouré,
13741
Ou la tumbe memorable
13742
Dont Mausole est honoré.
13743
Les Piramides tirées
13744
Des entrailles d’un rocher,
13745
Jadis des Rois admirées,
13746
Le tens a fait trebucher.
13747
Mais si l’esprit poëtique
13748
Qui m’agite, n’est errant,
13749
Plus que nul pilier antique
13750
Ton œuvre sera durant.
13751
Et si prevoi que la gloire
13752
De ton vagabond renom
13753
Ne fera sonner à Loire
13754
Contre ses bords que ton nom.
13755
Et le tournant en son onde
13756
Le rura dedans la mer,
13757
Affin que le vent au monde
13758
Le puisse par tout semer.
CONTRE UN QUI LUY DEROBA SON HORACE.
13759
[Texte de 1550 : Livre IV, iii.]
13760
Quiconques ait mon livre pris,
13761
Dorenavant soit-il epris
13762
D’une fureur, tant qu’il lui semble
13763
Voir au ciel deus souleils ensemble
13764
Comme Penthée.
13765
Au dos pour sa punition
13766
Pende sans intermission
13767
Une furie qui le suive :
13768
Sa coulpe lui soit tant qu’il vive
13769
Représentée.
A CASSANDRE FUIARDE
13770
[1550 : Livre IV, 8.]
13771
[Texte de 1572 : Livre IV, vii.]
13772
Tu me fuis de plus vite course
13773
Qu’un Fan la dent fiere d’une ourse,
13774
Fan qui va les tetins chercher
13775
De sa mere pour se cacher,
13776
Allongeant sa jambe fuiarde
13777
Si un rameau le vient toucher,
13778
Car pour le moindre bruit que face
13779
D’un serpent la glissante trace,
13780
Et de genous, et de cœur tremble :
13781
Las ! toy belle qui m’és ensemble
13782
Ma douce vie et mon trepas,
13783
Atten moy : je ne te cours pas
13784
Comme un loup pour te faire outrage.
13785
Mets donc ma mignonne un peu bas
13786
La cruauté de ton courage :
13787
Arreste, fuiarde, tes pas,
13788
Et toy ja d’âge pour m’atendre
13789
Laisse ta mere, et vien apprendre
13790
Combien l’amour donne d’esbas.
DES ROSES PLANTÉES PRÉS UN BLÉ.
13791
[Texte de 1572 : Livre IV, xiv.]
13792
Dieu te gard l’honneur du printemps,
13793
Qui étans
13794
Tes beaux tresors sur la branche,
13795
Et qui découvres au Soleil,
13796
Le vermeil
13797
De ta couleur vivement franche.
13798
D’assés loin tu vois redoublé,
13799
Dans le blé,
13800
Ta face du vermillon teinte,
13801
Dans le blé qu’on voit rejouir
13802
De joüir
13803
De ton image en son verd peinte.
13804
Pres de toy sentant ton odeur
13805
Plein d’ardeur
13806
Je façonne un vers, dont la grace
13807
Maugré mile siecles vivra,
13808
Et suivra
13809
Le long vol des ailes d’Horace.
13810
Les uns chanteront les oeillés
13811
Vermeillés,
13812
Ou du lis la fleur argentée,
13813
Ou celle qui s’est par les prés
13814
Diaprés
13815
Du sang des Princes enfantée :
13816
Mais moy tant que chanter pourray
13817
Je louray
13818
Tousjours en mes Odes la Rose,
13819
D’autant qu’elle porte le nom
13820
De renom
13821
De celle où ma vie est enclose.
[ODE. EN DIALOGUE. 1555]
13822
[Texte de 1572 : Livre IV, xli.]
13823
Pipé des ruses d’Amour,
13824
Je me promenois un jour
13825
Devant l’huis de ma cruelle,
13826
Et tant rebuté j’estois,
13827
Qu’en jurant je prometois
13828
De ne rentrer plus chez elle.
13829
Il sufist d’avoir esté
13830
Neuf ou dix ans arresté
13831
Es cordes d’Amour, disoy-je,
13832
Il faut m’en déveloper
13833
Ou bien du tout les couper
13834
A fin que libre je soye.
13835
Et pour-ce faire je pris
13836
Une dague que je mis
13837
Bien avant dedans la Lesse :
13838
Et son noud j’eusse brisé
13839
Si lors je n’eusse avisé
13840
Devant l’huis une Déesse.
13841
Mais incontinent que j’eu
13842
Son dos garny d’aisles veu,
13843
Sa robbe et sa contenance,
13844
Et son roquet retroussé,
13845
Incontinent je pensé
13846
Que c’estoit dame Esperance.
13847
Je m’approche, elle me prit
13848
Par la main dextre, et me dit.
13849
Esperance.
13850
Ou vas-tu pauvre Poëte ?
13851
Tu auras avec le temps
13852
Tout le bien que tu pretens,
13853
Et ce que ton cœur souhaitte.
13854
Ta maistresse avoit raison
13855
De tenir quelque saison
13856
Rigueur à ta longue peine :
13857
Elle le faisoit expres,
13858
Pour au vray connoistre apres
13859
Ton cœur et ta foy certaine.
13860
Mais ores qu’elle sçait bien
13861
Par seure espreuve, combien
13862
Ta loyalle amitié dure :
13863
D’elle-mesme te prira,
13864
Et benigne guarira
13865
Le mal que ton cœur endure.
13866
Ronsard.
13867
Alors je luy respondis :
13868
Hé qu’esse que tu me dis ?
13869
Veux-tu rabuser ma vie ?
13870
Apres me voir eschapé
13871
De celle qui m’a trompé,
13872
Veux-tu que je m’y refie ?
13873
Dix ans sont que je la suis,
13874
Et que pour elle je suis
13875
Comme une personne morte :
13876
Mais en lieu de lui ployer
13877
Son orgueil, pour tout loyer
13878
Je muse encor à sa porte.
13879
Non-non il vaut mieux mourir
13880
Tout d’un coup, que de perir
13881
En langueur par tant d’années :
13882
Ores je veux de ma main
13883
Me tuer, pour voir soudain
13884
Toutes mes douleurs finées.
13885
L’Esperance.
13886
Ah, qu’il te feroit bon voir
13887
De tomber en desespoir ,
13888
Quand l’Esperance te guide :
13889
Laisse-laisse ton esmoy,
13890
Laisse ta dague, et suy-moy
13891
Là haut chez ton homicide.
13892
Disant ces mots je suivy
13893
Ses pas, tant que je me vy
13894
Dans la chambre de Cassandre.
13895
Tien, dit l’Esperance, tien :
13896
Tout expres icy je vien
13897
Pour ton fugitif te rendre.
13898
Il t’a servy longuement,
13899
C’est raison que doucement
13900
Ses angoisses tu lui ostes :
13901
Il te faut bien le traitter,
13902
Craignant ce grand Jupiter,
13903
Puis qu’il est l’un de tes hostes.
13904
A-tant elle s’eslança
13905
Dans le Ciel, et me laissa
13906
Seul en ta chambre, m’amie.
13907
Là, doncque par amitié,
13908
Là, Maistresse, pren pitié
13909
De ton hoste, qui te prie.
13910
Si j’ay quelque mal chés toy,
13911
Jupiter le juste Roy
13912
Foudroyra ta chere teste :
13913
Car il garde ceux qui sont
13914
Hostes, et ceux là qui font
13915
En misere une requeste.
Imitation d’Anacreon. 1555
13916
[Texte de 1572 : Livre IV, xlvi.]
13917
L’un dit la prinse des murailles
13918
De Thebe : et l’autre les batailles
13919
De Troye : mais j’ay entrepris
13920
De dire comme je fus pris :
13921
Ny Nef, Pieton, ny Chevalier
13922
Ne m’ont point rendu prisonnier.
13923
Qui donc a perdu ma franchise ?
13924
Un nouveau scadron furieux
13925
D’amoureaux, armé des beaux yeux
13926
De ma Dame, a causé ma prise.
AVANTENTRÉE DU ROI TRESCRESTIEN à Paris, L’an 1549.
13927
[Texte de 1550 : Bocage.]
13928
Voici venir d’Europe tout l’honneur,
13929
Ouvre les bras Paris, plein de bon heur
13930
Pour embrasser ton Roi qui te decore,
13931
Et du parfait de ses vertus t’honore.
13932
Heureus Paris, le tresor de ta gloire
13933
Sera pendu au temple de Memoire,
13934
Tant tu auras de bien et de grand heur,
13935
Aiant receu d’Europe la grandeur.
13936
Io Paris, éleve au ciel ta porte,
13937
J’oi arriver ton Roi qui te r’apporte
13938
La vierge Astrée, et sa belle sequelle
13939
Qui s’envolla de ce monde avec elle.
13940
Ne la voi-tu comme elle prend sa place
13941
A son retour dans le sein et la face
13942
De nostre Roine, en qui le ciel contemple
13943
Du vrai honneur le portraict et l’exemple ?
13944
Et qui en toi un beau jour déplira
13945
Quant par ta rue en triumphe elle ira ?
13946
C’est celle là dont Arne est orgueilleus,
13947
Et qui son nom d’un haut bruit merveilleus
13948
Contre les murs de Florence resonne :
13949
C’est celle là qui l’espoir nous redonne
13950
De voir bien tost le beau lis de rechef
13951
Dans l’Italie encor dresser le chef.
13952
Sus donq Paris regarde quel droit estre
13953
Ton heur futur, en adorant ton maistre,
13954
Ton nouveau Dieu, dont la divinité
13955
T’enrichira d’une immortalité.
13956
Comme Tyrinthe est le propre heritage
13957
Du grand Hercule, et de Junon, Carthage :
13958
Ainsi Paris tu seras désormais
13959
Du Roi Henri la ville pour jamais,
13960
Et dedans toi les estrangers viendront
13961
Baiser son temple et leurs veus lui rendront.
13962
A sa venue il semble que la terre
13963
Tous ses tresors de son ventre deserre,
13964
Et que le Ciel ardentement admire
13965
Leurs grands beautés, où d’enhaut il se mire
13966
Enamouré, et courbe tout expres
13967
Ses larges yeus pour les voir de plus pres.
13968
Telle saison le vieil age eprouva,
13969
Quand le Chäos demellé se trouva,
13970
Et de son poix la terre balancée
13971
Fut des longs doits de Neptune embrassée,
13972
Lors que le Ciel se voutant d’un grant tour
13973
Emmantela le monde tout autour.
13974
Ja du Soleil la tiede lampe alume
13975
Un autre jour plus beau que de coustume.
13976
Ja les forests ont pris leurs robes neuves,
13977
Et moins enflés glissent aval les fleuves,
13978
Hastés de voir Thetys qui les attent,
13979
Et à ses fils son grand giron estend.
13980
Entre lesquels la bien heureuse Seine
13981
En floflotant une joie demeine,
13982
Peigne son chef, s’agence et se fait belle
13983
Et d’un hault cri son nouveau Prince appelle.
13984
Io Paris, voici le jour venir
13985
Dont nos neveus se doivent souvenir,
13986
Et dans lequel seront apparoissans
13987
Et Arcs, et Traits, et Carquois, et Croissans,
13988
Qui leur rondeur parfaicte rempliront,
13989
Et tout le cerne en brief accompliront,
13990
A celle fin que leur splendeur arrive,
13991
De l’Ocean à l’une et l’autre rive.
13992
Au jour sacré de la Roialle entrée,
13993
Que la Princesse en drap d’or acoustrée
13994
Brave apparoisse, et la Bourgeoise face
13995
Tous les amours nicher dedans sa face.
13996
Que du plus haut des fenestres on rue
13997
Les lis, les fleurs, les roses en la rue
13998
De çà et là : Que le peuple ne voie
13999
Sinon pleuvoir des odeurs par la voie.
14000
Qu’on chante iö, que la solennité
14001
Soit egallée à sa divinité.
14002
Cnose jadis ainsi pompeusement
14003
Reçeut son Prince, alors qu’heureusement
14004
Pour son partage il occupa les cieus,
14005
Et qu’il fut Roi des hommes, et des Dieus.
14006
D’un ordre egal en triumphe exaltée
14007
Aloit devant la corne d’Amalthée,
14008
Aveq’ l’oiseau qui par tout l’univers
14009
Porte des Dieus les prodiges divers.
14010
Au grand Henri puissent ils se monstrer
14011
Du bon costé qui les faut rencontrer.
14012
Lors qu’il se rue au meilieu des dangers,
14013
Brisant l’honneur des soudars estrangers.
14014
J’enten desja les trompettes qui sonnent,
14015
Et des vainqueurs les louanges resonnent.
14016
Je voi desja flamboier les harnois,
14017
Et les chevaus courans par les tournois
14018
Leurs opposés bravement mépriser,
14019
Et jusqu’au ciel les lances se briser.
14020
Là, les faveurs des Dames peu vauldront :
14021
Là, les plastrons pourneant deffendront
14022
Le combatant, qu’il ne brunche par terre.
14023
Si mon grand Roi de sa lance l’enferre :
14024
Car le ciel veut qu’il emporte le pris,
14025
Et de bien loing passe les mieux appris.
14026
Mais qui sont ils ces Chevaliers vaillans
14027
Qui tiennent bon contre tous assaillans,
14028
Brulés de gloire et d’ardeur d’éprouver
14029
Si un plus fort se pourroit point trouver ?
14030
Soit l’Espagnol aus armes fier et brave,
14031
Ou cestui-là que la Tamise lave.
14032
A voir de l’un la force souveraine
14033
Je reconnoi la gloire de Lorraine,
14034
L’honneur d’Aumalle, en qui luit en la face
14035
Tout ce que peut la nature et la grace,
14036
Et qui naguere a joint aveq’ le sien,
14037
Du bon Roger le sang tant ancien.
14038
Sus donc Seigneurs, la terreur des humains,
14039
Le los de France est ores en vos mains.
14040
Nul Chevalier, fust il Roland, ne vienne
14041
Tanter vos bras, qu’il ne lui en souvienne,
14042
Affin qu’il porte aus nations estranges
14043
Dessus son dôs écrites vos louanges.
14044
Et toi Henri triumphe à la bonne heure,
14045
Haste tes pas, trop longue est ta demeure :
14046
Vien voir Paris la grand’ cité roialle,
14047
Et de ta Gent la foi serve et loialle.
14048
Vien voir ses jeus, et tout ce qu’elle apreste
14049
Pour celebrer de ta grandeur la feste.
14050
Facent les cieux que ta puissance greve
14051
Si bien l’Anglois, que plus il ne releve :
14052
Et que ton bras renvoie par deça
14053
Le grand tresor qu’un Roi Jan lui laissa.
14054
S’ainsi advient j’animerai ta gloire,
14055
Et publirai le gaing de ta victoire
14056
Faisant voler ton renom nompareil :
14057
Où d’un plain sault le renaissant Soleil
14058
Monte à cheval, et là, où il attache
14059
Ses las coursiers qu’aus fons des eaus il cache.
A CASSANDRE.
14060
[Texte de 1550 : Bocage.]
14061
Si cet enfant qui erre
14062
Vagabond par la terre
14063
Avecques le carquois
14064
Frere de l’arc turquois,
14065
Arc qui me point et mord,
14066
Avoit son flambeau mort,
14067
Allumé dans l’aleine
14068
Du Geant, qui à peine
14069
Tient le mont envoié
14070
Sur son dos foudroié,
14071
Et m’en eust en dormant
14072
Bruslé le cueur amant
14073
Comme (flamme indiscrete)
14074
A la roine de Crete,
14075
Encor ne m’auroit tant
14076
Bruslé, sa flâme estant
14077
Reprise en son flambeau,
14078
Que ton visage beau,
14079
Que ta bouche qui semble
14080
Roses, et lis ensemble,
14081
Que tes noirs yeus lascifs,
14082
Armés d’archiers sourcis,
14083
Qui mille fleches tirent
14084
Dans les miens, qui se mirent
14085
En ta face ô pucelle,
14086
Me plaisant plus que celle
14087
Qui dedaignant Tithon,
14088
Au matin la voit-on
14089
Paindre de mille roses
14090
Ses barrieres descloses.
D’UN ROSSIGNOL ABUSÉ.
14091
[Texte de 1550 : Bocage.]
14092
En Mai, lors que les rivieres
14093
Desenflent leurs ondes fieres
14094
De la nége de l’iver,
14095
Et que l’on voit arriver
14096
Le beau signe qui r’assemble
14097
Les amoureux joints ensemble :
14098
Duquel la clarté naissant,
14099
Sur un bateau perissant,
14100
Le vent se couche, et la mer
14101
Rengorge son flot amer,
14102
Le marinier soucieus
14103
Prenant un front plus joieus.
14104
Donc, au retour de ce tens
14105
Que tout rit sous le printens,
14106
Le rossignol passager
14107
Estoit venu r’assieger
14108
Sa forteresse ramée,
14109
De son caquet animée :
14110
Là, soit qu’il voulust chanter
14111
Amour, ou le lamanter,
14112
S’assit, si l’antiquité
14113
Chenue dit verité,
14114
Sur un buis, dont s’écartoit
14115
Un ruisseau qui cler partoit,
14116
Chantant de vois si sereine,
14117
Si gaye, si souveraine,
14118
Que les chénes bien oiants,
14119
Et les pins en bas ploiants
14120
Leurs oreilles pour l’ouir
14121
S’en voulurent réjouir.
14122
Cétte nimphe sonoreuse
14123
Du fier enfant amoureuse,
14124
Jusqu’au ciel le chant rapporte,
14125
Redoublant la vois, de sorte
14126
Que les rochiers d’eaus lavés,
14127
Et leurs piés d’elle cavés,
14128
Le ciel feirent assés seur
14129
De la champestre douceur.
14130
Mais lui qui écoute un son
14131
Tout semblable à sa chanson,
14132
Puis voiant son ombre vaine
14133
Remirée en la fontaine,
14134
Pense que son ombre étoit
14135
Un oiseau qui mieus chantoit.
14136
Amour de gloire obstinée
14137
Avec toute beste est née,
14138
Voulant demeurer le maistre
14139
Et de soi le vaincueur estre,
14140
Plus haut que davant il sonne,
14141
Plus haut le bois en resonne.
14142
Il dit, et chante comment
14143
Il fut témoin du torment
14144
Que la jalouse receut
14145
Sous faint nom qui la deceut ;
14146
Et comme le chevalier
14147
Au javelot singulier,
14148
Se páma dessus la face
14149
Que déja la mort efface,
14150
Appellant plus tost les Dieus,
14151
Et les astres odieus,
14152
Plustost avecque grands cris
14153
Comblant l’air de sa Procris,
14154
Dépitoit le nom semblable,
14155
Et le vent du fait coulpable.
14156
Il vouloit encore dire
14157
De Clitie le martire,
14158
Lors que les nimphes des bois
14159
D’aise ne tenans leurs vois,
14160
A se mocquer commencerent,
14161
Et le mocquant l’offencerent,
14162
Lui qui a bien aperceu
14163
Les oiant qu’il est deceu,
14164
Taignit tant ire le donte
14165
Ses joues d’honneste honte
14166
Si que rompant vîte en l’air
14167
Le vuide par son voler :
14168
Tellement se disparut
14169
Qu’onques puis il n’apparut.
14170
Qui est mieus semblable à toi
14171
Petit rossignol que moi ?
14172
Tous deus des nimphes ensemble
14173
Sommes trompés ce me semble,
14174
Toi de ton chant, moi du mien,
14175
Ainsi nous nuît nostre bien.
14176
Car vers, ne chansons écrites,
14177
Ne rimes tant soient bien dites,
14178
N’ont rompu la cruauté
14179
D’une, de qui la beauté
14180
Me lime jusques au font
14181
Le cueur qui en flammes fond.
14182
Mais ô déesse dorée
14183
Des beaus amans adorée :
14184
Livre la moi quelque jour
14185
Dedans un lit à sejour,
14186
Afin qu’ell’ me baise, et touche,
14187
Qu’el’ me mette dans la bouche
14188
Je ne sçai quoi, dont envie
14189
Ait dépit toute sa vie ;
14190
Qu’ell’ me serre, qu’ell’ m’enchéne
14191
(Comme un l’hierre le chéne,
14192
Ou la vigne les ormeaus)
14193
Mon col, de ses braz jumeaus.
CHANT DE FOLIE A BACCHUS.
14194
[Texte de 1550 : Bocage.]
14195
Delaisse les peuples vaincus
14196
Qui sont sous le lit de l’Aurore,
14197
Et la ville qui, ô Bacchus,
14198
Ceremonieuse t’adore.
14199
De tes tigres tourne la bride
14200
En France, où tu es invocqué,
14201
Et par l’air ton chariot guide
14202
Dessus en pompe collocqué.
14203
Que ceste feste ne se face
14204
Sans t’y trouver Pere joieus,
14205
C’est de ton nom la dedicasse
14206
Et le jour où l’on rit le mieus.
14207
Voi-le-ci je le sen venir,
14208
Et mon cueur étonné, ne peut
14209
Sa grand divinité tenir,
14210
Tant elle l’agite et l’émeut.
14211
Quels sont ces rochiers où je vois
14212
Leger d’esprit, quel est ce fleuve,
14213
Quels sont ces antres, et ces bois
14214
Où seul egaré je me treuve ?
14215
J’enten le bruire des cimbales
14216
Et les champs sonner evoué,
14217
J’oi la rage des Bacchanales
14218
Et le son du cor enroué.
14219
Icy le chancellant Silene
14220
Sus un tardif asne monté,
14221
Les inconstans Satyres mene,
14222
Qui le soustiennent d’un costé.
14223
Qu’on boute du vin en la tasse
14224
Soumelier, qu’on en verse tant
14225
Qu’il se répande dans la place,
14226
Qu’on mange, qu’on boive d’autant.
14227
Amoureus, menez vos aimées,
14228
Ballez, et dansez sans sejour,
14229
Que les torches soient allumées
14230
Jusques à la pointe du jour.
14231
Sus, sus, mignons aus confitures
14232
Le cotignac vous semble bon.
14233
Vous n’avés les dens assés dures
14234
Pour faire peur à ce jambon.
14235
Amis à force de bien boire
14236
Repoussez de vous le souci,
14237
Que jamais plus n’en soit memoire :
14238
Là donques, faites tous ainsi.
14239
Helas que c’est un dous tourment
14240
Suivre ce Dieu qui environne
14241
Son chef de vigne et de serment,
14242
En lieu de roialle couronne.
A DIEU POUR LA FAMINE.
14243
[Texte de 1550 : Bocage.]
14244
O Dieu des exercites,
14245
Qui aus Israëlites
14246
Donnant jadis secours,
14247
Fendis en deus le cours
14248
De la rouge eau salée,
14249
Et comme une valée
14250
Que deux tertres épars
14251
Emmurent de deus pars,
14252
Tu fis au milieu d’elle
14253
Une voie fidelle,
14254
Où à pié sec parmi
14255
Passa ton peuple ami.
14256
Et puis en renversant
14257
Le flot obeissant
14258
Sus le Prince obstiné :
14259
Tu as exterminé
14260
Lui, et sa gent noiée
14261
Sous l’onde renvoiée.
14262
Ton peuple errant delà
14263
Aux desers çà et là,
14264
Les veaux de fonte adore,
14265
Mais pour sa faute encore
14266
Le ciel ne laissa pas
14267
De pleuvoir son repas,
14268
Qu’il receut de ta grace
14269
Par quarante ans d’espace.
14270
O Seigneur, retourne ores
14271
Tes yeus, et voi encores
14272
Ton peuple languissant,
14273
Ton peuple perissant,
14274
Que la palle famine
14275
(Mort étrange) extermine.
14276
Pere, nous sçavons bien,
14277
Selon tes lois, combien
14278
Nos journalieres fautes
14279
Sont horribles et hautes ;
14280
Et voiant nos pechés
14281
Dont sommes entachés,
14282
Que ceste affliction
14283
N’est pas punition :
14284
Mais nous sçavons aussi,
14285
Que nous aurons merci
14286
Toutes les fois que nous
14287
Flechissans les genous
14288
Et soulevans la face
14289
Demanderons ta grace.
14290
Las, ô Dieu, sur nous veille,
14291
Et de benigne oreille
14292
En ceste âpre saison
14293
Reçoi nostre oraison :
14294
Ou bien sus les Tartares,
14295
Turcs, Scytes, et Barbares
14296
Qui n’ont la cognoissance
14297
Du bruit de ta puissance,
14298
O Seigneur hardiment
14299
Épan ce chatiment,
14300
Et ton peuple console
14301
Qui croit en ta parolle,
14302
Ou fai encor renaistre
14303
Les ans du premier estre,
14304
L’age d’or precieus,
14305
Où le peuple ocieus
14306
Vivoit aus bois sans peine
14307
De glan cheut et de feine.
A CASSANDRE.
14308
[Texte de 1550 : Bocage.]
14309
Le printens vient, naissez fleurettes
14310
Coupables de mes amourettes,
14311
Sus naissez, et toutes ensemble
14312
Variez par vostre peinture
14313
Un manteau verd, à la nature.
14314
Cassandre, qui tant leur resemble,
14315
Tu crois comme elles, ce me semble,
14316
Et ton petit poil accoursi,
14317
S’alonge en fil d’or, avec l’age,
14318
Comme un reverdissant fueillage.
14319
Tu croistras donq pour le souci
14320
De maint peuple, et de moi aussi,
14321
Et si feras les fleurs compaignes
14322
Qui croissent à l’envi de toi
14323
Pallir de l’amour comme moi.
14324
Et les eaus baignants les campaignes,
14325
Celles qui tonnent aus montaignes,
14326
Frappant contre leurs bords dolents,
14327
Bruiront leurs amours éternelles
14328
Si ton bel œil se mire en elles.
14329
Apres maints cours de l’an volant,
14330
Les cieus pour t’enfanter, voulant
14331
Se piller eux mesmes, ont pris
14332
Tout le beau vers eus retourné
14333
Et de toi le monde ont orné.
14334
Affin qu’on ne mette à mépris
14335
Mes chants pour t’amour entrepris
14336
Qui les trais de ta beauté suivent,
14337
Et qui d’un vers laborieus
14338
La font remonter jusqu’aus Dieus.
14339
Les beautés jusque aus cieus arrivent
14340
Si les Poëtes les décrivent,
14341
Donc Cassandre si tu m’aimois,
14342
Tu apprendrois de main docile,
14343
L’art, et la maniere facile
14344
Des Odes du luc Vandomois.
CONTRE LA JEUNESSE FRANÇOISE CORROMPUE.
14345
[Texte de 1550 : Bocage.]
14346
Esperons nous l’Italie estre prise,
14347
Ou regaigner par meilleure entreprise
14348
D’un bras vindicatif,
14349
Le serf butin de nos pertes si amples
14350
Dont l’Espagnol a décoré ses temples
14351
Desous le Roi captif ?
14352
Que telle gloire est loin de l’esperance,
14353
Voyant (ô tens) la jeunesse de France
14354
A tout vice estre incline.
14355
Outrecuidée en ses fautes se plaît,
14356
Hait l’enseigneur, l’ignorante qu’ell’ est
14357
De toute discipline.
14358
Ni escrimer, combatre à la barriere,
14359
Ne façonner poulains en la carriere
14360
Peu vertueuse n’ose.
14361
Suit les putains, les naquets, les plaisans,
14362
Et lachement corront ses jeunes ans
14363
Sans oser plus grand chose.
14364
De telles gens, Charles n’a pas donté
14365
Naples, Venise, et Milan surmonté
14366
Dessous son jouc rebelle,
14367
Mais d’un soudart brave, vaillant, et fort
14368
Qui de soi mesme alloit hastant sa mort
14369
Par une plaie belle.
14370
Le pigeon vient du pigeon, et la chievre
14371
Naist de la chievre, et le lievre du lievre.
14372
Le fils tousjours raporte
14373
Le naturel des parens avec lui :
14374
Quel peuple donc pourroit nestre aujourd’hui
14375
De race si peu forte ?
14376
La fille preste à marier accorde
14377
Trop librement sa chanson à la corde
14378
D’un pouce curieus ;
14379
Et veut encor Petrarque retenir,
14380
Affin que mieux ell’ puisse entretenir
14381
L’amant luxurieus.
14382
Il n’i a rien que cet age où nous sommes
14383
N’ait corrompu, il a gâté les hommes,
14384
Les noces sont polues :
14385
Des Dieus vangeurs, sans honneur et sans pris,
14386
Les temples met l’Alemen à mépris
14387
Par sectes dissolues.
A SON RETOUR DE GASCONGNE VOIANT DE LOIN PARIS.
14388
[Texte de 1550 : Bocage.]
14389
Deus, et trois fois, heureus ce mien regard,
14390
Duquel je voi la ville, où sont infuses
14391
La discipline, et la gloire des Muses,
14392
C’est toi Paris que Dieu conserve, et gard :
14393
C’est toi qui as de science, avec art
14394
Endoctriné mon jeune age ignorant,
14395
Et qui chez toi par cinq ans demeurant
14396
L’as alaicté du laict qui de toi part.
14397
Combien je sen ma vie heureuse en elle
14398
En te voiant, au pris de ces monts blancs
14399
Qui ont l’échine, et la teste, et les flancs
14400
Chargés de glace, et de nége éternelle :
14401
Je voi desja la bande solennelle
14402
Du saint Parnase en avant s’approcher,
14403
Et me baiser, m’accoler, et toucher,
14404
Me r’appellant à son estude belle.
14405
De l’autre part ma librérie, helas,
14406
Grecque, latine, espaignole, italique,
14407
En me tanssant d’un front melancolique
14408
Me dit, que plus je n’adore Pallas.
14409
Un milion d’amis ne seront las
14410
Deus jours entiers de me faire la feste,
14411
Un Peletier qui a dedans sa teste
14412
Muses, et Dieus, les Nimphes, et leurs lacs.
14413
Daurat, reveil de la sçience morte,
14414
Et mon Berger qui s’est fait gouverneur
14415
Non de troupeaus, mais de gloire, et d’honneur,
14416
Tiendra mon col lassé d’une main forte :
14417
Tel jour heureus qui tant d’aise m’apporte
14418
Soit par mes vers jusque au ciel coloqué,
14419
Et sur mon cueur d’un blanc travers merqué,
14420
A celle fin que jamais il n’en sorte.
14421
Mon Oradour, ne Maclou n’i sont mie,
14422
L’un est allé à Rome pour le Roi.
14423
L’autre en Anjou esclave de sa foi
14424
Vit sous l’empire assés dous de sa mie.
14425
Soit par la reste une joie acomplie,
14426
De folâtrer faison nostre devoir,
14427
Ce jour passé, je suis prest d’aller voir
14428
Si pour le tens les léttres on oublie.
14429
Plus que devant je t’aimerai mon livre :
14430
A celle fin que le sçavoir j’apprinsse,
14431
J’ai delaissé et court, et Roi, et Prince
14432
Où j’estoi bien quand je les vouloi suivre,
14433
Pour recompense aussi je me voi vivre
14434
Et jusque au ciel d’ici bas remué ;
14435
Ainsi qu’Horace en Cygne transmué
14436
J’ai fait un vol qui de mort me delivre.
14437
Car si le jour voit mon euvre entrepris,
14438
L’Espaigne docte, et l’Italie apprise
14439
Celui qui boit le Rin, et la Thamise,
14440
Vouldra m’apprendre ainsi que je l’appris,
14441
Et mon labeur aura louange, et pris :
14442
Sus, Vandomois (petit pais) sus donques
14443
Ejoui toi si tu t’éjouis onques,
14444
Je voi ton nom fameus par mes écris.
14445
FIN DU BOCAGE [1550].
Les Dons de Jaquet à Isabeau. 1554
14446
[Texte de 1571 : Livre V, xxix.]
14447
Si tost ma doucette Isabeau
14448
Que l’Aube à tes yeux ressemblable
14449
Aura chassé dehors l’étable,
14450
Parmi les champs nostre troupeau :
14451
Au marché porter il me fault
14452
(Ma mere Janne m’y envoye)
14453
Nostre grand Cochon, et nostre Oye,
14454
Qui le matin crioit si haut.
14455
Tu veux que j’achette pour toy
14456
Une ceinture verdelette,
14457
Et une bague joliette
14458
Pour en orner ton petit doy.
14459
Tu veus l’épingler de velous,
14460
Et une bourse toute telle
14461
Qu’a Toinon, la sœur de Michele
14462
Qui vient aux champs avecque nous.
14463
Bien, à mon retour du marché
14464
Tu les auras, pourveu bergere,
14465
Qu’au premier somme de ta mere,
14466
Quand le mâtin sera couché,
14467
Tu viennes querir tes presens
14468
Dessoubz la coudre où je t’atens,
14469
Tu sçais où elle est mignonnette :
14470
Mais vien, mon cœur, toute seulette.
A SA MAISTRESSE.
14471
[Texte de 1560 : Livre V, xxxii.]
14472
Je t’ai offencée maistresse
14473
Esciemment, je le confesse
14474
Je t’ai offencée, et ne puis
14475
Meriter pardon, tant je suis
14476
Coupable d’une horrible faute.
14477
Hé Dieu du ciel, elle est si haute
14478
Qu’en mon peché je ne puis voir
14479
Que le remors d’un desespoir.
14480
Helas pardonne je te prie
14481
A ton serf qui merci te crie,
14482
Quelle penitence veus-tu ?
14483
Un cœur tristement abatu
14484
Merite à bon droit, qu’on luy face
14485
Pour son humblesse quelque grace.
14486
Las ! plus tu me pardonneras
14487
Plus d’honneur tu recevras.
14488
D’autant que ma faute incensée
14489
A plus ta grandeur offencée :
14490
Et que celui va meritant
14491
Plus de louange, en remettant
14492
Au coupable une faute grande,
14493
Que d’absouldre un qui ne demande
14494
Qu’un pardon d’un petit peché
14495
Dont il n’estoit qu’un peu taché.
Odelette à son bouquet. 1555
14496
[Texte de 1560 : Livre V, xxiii.]
14497
Mon petit Bouquet mon mignon,
14498
Qui m’es plus fidel compaignon
14499
Qu’Oreste ne fut à Pilade,
14500
Tout le jour quand je suis malade
14501
Mes valets qui pour leur devoir
14502
Le soing de moy devroient avoir,
14503
Vont à leur plaisir par la ville,
14504
Et ma vieille garde inutile
14505
Apres avoir largement beu
14506
Yvre, s’endort aupres du feu,
14507
A l’heure qu’elle me deust dire
14508
Des contes pour me faire rire.
14509
Mais toi petit bouquet, mais toi
14510
Ayant pitié de mon esmoy
14511
Jamais le jour tu ne me laisses
14512
Seul compagnon de mes tristesses.
14513
Que ne pui-je autant que les dieux ?
14514
Je t’envoiroi là haut aux cieux
14515
Fait d’un bouquet un astre insigne,
14516
Et te mettrois aupres du Cigne
14517
Que Bacus dans le ciel posa
14518
Quand Ariadne il espousa,
14519
Qui seule lamentoit sa perte
14520
Au pied d’une rive deserte.
Odelette à l’Arondelle. 1555
14521
[Texte de 1560 : Livre V, xxx.]
14522
Tay toy babillarde Arondelle,
14523
Ou bien je plumeray ton aile
14524
Si je t’empongne, ou d’un couteau
14525
Je te couperay la languette,
14526
Qui matin sans repos caquette,
14527
Et m’estourdit tout le cerveau.
14528
Je te preste ma cheminée
14529
Pour chanter toute la journée,
14530
De soir de nuict quand tu voudras :
14531
Mais au matin ne me reveille,
14532
Et ne m’oste quand je sommeille
14533
Ma Cassandre d’entre les bras.
ODELETTE. à Ian Brinon, et à sa Sidere.
14534
[Texte de 1555].
14535
Au paravant j’avoy, Brinon,
14536
Orné mon livre de ton nom :
14537
Mais ores je me delibere,
14538
Affin de doublement l’orner,
14539
De le partir, et d’en donner
14540
Une partie à ta Sidere.
14541
Car puisqu’Amour vous veut lier
14542
Ensemble, il vous faut dedier
14543
Mon livre à tous deus, ce me semble :
14544
Ensemble doncques recevez
14545
Mon livre, puis que vous n’avez
14546
Qu’un cors, et qu’un esprit ensemble.
ODE SAPPHIQUE.
14547
[Texte de 1578 : Hymnes.]
14548
Belle, dont les yeux doucement m’ont tué
14549
Par un doux regard qu’au cœur ils m’ont rué,
14550
Et m’ont en un roc insensible mué
14551
En mon poil grison :
14552
Que j’estois heureux en ma jeune saison
14553
Avant qu’avoir beu l’amoureuse poison !
14554
Bien loin de souspirs, de pleurs et de prison
14555
Libre je vivoy.
14556
Sans servir autruy, tout seul je me servoy :
14557
Engagé n’avois ny mon cœur ny ma foy :
14558
De ma volonté j’estois Seigneur et Roy.
14559
O fascheux Amour !
14560
Pourquoy dans mon cœur as-tu fait ton sejour ?
14561
Je languis la nuict, je souspire le jour,
14562
Le sang tout gelé se ramasse à l’entour
14563
De mon cœur transi.
14564
Mon traistre penser me nourrist de souci :
14565
L’esprit y consent et la raison aussi.
14566
Long temps en mon mal vivre ne puis ainsi,
14567
La mort vaudroit mieux.
14568
Devallons là bas à ce bord Stygieux :
14569
D’amour ny du jour je ne veux plus jouyr :
14570
Pour ne voir plus rien je veux perdre les yeux
14571
Comme j’ay l’ouyr.
VERS SAPPHIQUES.
14572
[Texte de 1578 : aux Hymnes.]
14573
Ny l’âge ny sang ne sont plus en vigueur,
14574
Les ardents pensers ne m’eschauffent le cœur :
14575
Plus mon chef grison ne se veut enfermer
14576
Sous le joug d’aimer.
14577
En mon jeune Avril d’Amour je fu soudart,
14578
Et vaillant guerrier portant son estendart :
14579
Ores à l’autel de Venus je l’appens,
14580
Et forcé je me rens.
14581
Plus ne veux ouyr ces mots delicieux,
14582
Ma vie, mon sang, ma chere ame, mes yeux :
14583
C’est pour les Amans à qui le sang plus chaut
14584
Au cœur ne defaut.
14585
Je veux d’autre feu ma poitrine eschaufer,
14586
Cognoistre Nature et bien philosopher,
14587
Du Monde sçavoir et des Astres le cours,
14588
Retours et destours.
14589
Donq Sonets adieu, adieu douces Chansons,
14590
Adieu danse, adieu, de la lyre les sons,
14591
Adieu traits d’Amour, volez en autre part
14592
Qu’au cœur de Ronsard.
14593
Je veux estre à moy, non plus servir autruy :
14594
Pour autruy ne veux me donner plus d’ennuy :
14595
Il faut essayer, sans plus me tourmenter,
14596
De me contenter.
14597
L’oiseau prisonnier, tant soit-il bien traité,
14598
Sa cage rompant, cherche sa liberté :
14599
Servage d’esprit tient de liens plus forts
14600
Que celuy du corps.
14601
Vostre affection m’a servy de bon-heur :
14602
D’estre aimé de vous ce m’est un grand honneur.
14603
Tant que l’air vital en moy se respandra,
14604
Il m’en souviendra.
14605
A l’amour ne veut mon âge consentir,
14606
Repris de nature et d’un tard repentir :
14607
Combatre contre elle, et luy estre odieux,
14608
C’est forcer les Dieux.
ODE.
14609
[Les treize derniers livres de l’Iliade mis du Grec en vers François par Amadis Jamyn [1574].
14610
[Texte de 1580.]
14611
Homere, il suffisoit assez
14612
D’avoir en Grece aux temps passez
14613
Fait combatre pour toy sept villes,
14614
Sans qu’ores nos Gaules fertilles
14615
Pour se vanter de ton berceau
14616
Refissent un combat nouveau.
14617
En toy Jupiter transformé
14618
Composa l’ouvrage estimé
14619
De l’Iliade et l’Odyssée,
14620
Et tu as ton ame passée
14621
En IAMYN pour interpreter
14622
Les vers qu’en toy fit Jupiter.
14623
C’est afin qu’en lieu de Gregeois
14624
Tu fusses appellé François,
14625
Et qu’on revist la mesme noise
14626
Pour toy en la terre Gauloise,
14627
Qu’en Grece en sept villes tu fis
14628
Qui toutes t’avoüoient leur fils.
14629
Tous deux en un corps n’estes qu’un,
14630
Le ciel vous est pere commun,
14631
Vous n’estes ouvrage de terre,
14632
La terre qui la mer enserre
14633
Aux membres grossiers et pesans,
14634
N’engendre point de tels enfans.
14635
Ou si la terre vous conçeut
14636
Fut sur Parnasse, qui reçeut
14637
Le part au giron de ses muses :
14638
Alettant des liqueurs infuses
14639
Du nectar, vos membres petis
14640
Entre les Roses et les Lis.
14641
Mais la terre ne peut avoir
14642
Cet honneur de vous concevoir,
14643
Nature des gros germe pleine
14644
Vous parturit à toute peine,
14645
Depuis, vous aimant par sus tous,
14646
N’a daigné faire autre que vous.
14647
Toute en vous deux elle se voit,
14648
Ce qu’aux autres elle devoit
14649
Elle l’a mis d’un soing de mere
14650
En son Jamyn, en son Homere,
14651
Vous faisant comme deux soleils
14652
Patrons des Muses sans pareils.
14653
Mille Romains pour haut voler
14654
Ont voulu ton vol égaler
14655
Mais pour neant, car l’artifice
14656
Au prix de la nature est vice,
14657
Restant à la postérité
14658
Adorable et non imité.
14659
Heureux le brazier d’Ilion,
14660
Heureuse Troye : un milion
14661
De villes riches et peuplées
14662
Voudroient ainsi estre bruslées
14663
Prenant à plaisir et à jeu
14664
Qu’Homere y eust jetté le feu.
14665
La riche pompe de tes vers
14666
Ressemble à des joiaux divers,
14667
Diamans, Rubis, Chrysolithes,
14668
Où toutes clartez sont eslites
14669
Luisantes comme Astres des Cieux,
14670
Aussi tu es Poete des Dieux.
14671
Le plus admirable de toy
14672
Et le plus divin c’est de quoy
14673
Tu as poussé toutes les guerres
14674
De Grece aux estrangeres terres,
14675
Et n’as souffert qu’un Argien
14676
Fust meurdrier d’un Achayen.
14677
Mais en faisant outre la mer
14678
Contre Ilion la Grece armer
14679
Tu as des Barbares provinces
14680
Orné la gloire de tes Princes
14681
Eslevant d’un superbe front
14682
Leurs victoires sur l’Hellespont.
14683
Où las je ne sçaurois mon nom
14684
Honorer aujourd’huy sinon
14685
Qu’en chantant les guerres civiles
14686
Et le feu qui brusle noz villes.
14687
Dieux qui presidez aux dangers
14688
Portez ce mal aux estrangers.
14689
Et faites que nostre bon Roy
14690
Et nostre bonne antique Loy
14691
Tousjours immuables demeurent :
14692
Que les guerres civiles meurent
14693
Et qu’en la France pour jamais
14694
Florisse une eternelle paix.
PIÈCES PUBLIÉES APRÈS 1578
MAGIE, OU DELIVRANCE D’AMOUR.
14695
(Ode XXXIII, Livre V.)
14696
[Texte de 1584.]
14697
Sans avoir lien qui m’estraigne,
14698
Sans cordon, ceinture ny nouds,
14699
Et sans jartiere à mes genous
14700
Je vien dessus ceste montagne ;
14701
A fin qu’autant soit relasché
14702
Mon cœur d’amoureuses tortures,
14703
Comme de nœuds et de ceintures
14704
J’ay le corps icy detaché.
14705
Demons Seigneurs de ceste terre,
14706
Volez en troupe à mon secours,
14707
Combattez pour moy les Amours,
14708
Contre eux je ne veux plus de guerre.
14709
Vents qui soufflez par ceste plaine,
14710
Et vous Seine, qui promenez
14711
Vos flots par ces champs, emmenez
14712
En l’Ocean noyer ma peine.
14713
Va-t’en habiter tes Cytheres,
14714
Ton Paphos, Prince Idalien :
14715
Icy pour rompre ton lien
14716
Je n’ay besoin de tes mysteres.
14717
Anterot, preste moy la main,
14718
Enfonce tes fleches diverses ;
14719
Il faut que pour moy tu renverses
14720
Cet ennemy du genre humain.
14721
Je te pry, grand Dieu, ne m’oublie :
14722
Sus, Page, verse à mon costé
14723
Le sac que tu as apporté,
14724
Pour me guarir de ma folie.
14725
Brusle du soufre et de l’encens :
14726
Comme en l’air je voy consommée
14727
Leur vapeur, se puisse en fumée
14728
Consommer le mal que je sens.
14729
Verse moy l’eau de ceste esguiere ;
14730
Et comme à bas tu la respans,
14731
Qu’à bas s’espande la Megere
14732
De l’amour dont je me repans.
14733
Ne tourne plus ce devideau :
14734
Comme soudain son cours s’arreste,
14735
Ainsi la fureur de ma teste
14736
Ne tourne plus en mon cerveau.
14737
Laisse dans ce Genievre prendre
14738
Un feu s’enfumant peu à peu :
14739
Amour, je ne veux plus de feu,
14740
Je ne veux plus que de la cendre.
14741
Vien viste, enlasse moy le flanc
14742
Non de Thym ny de Marjolaine,
14743
Mais bien d’Armoise et de Vervaine,
14744
Pour mieux me refraischir le sang.
14745
Verse du sel en ceste place :
14746
Comme il est infertile, ainsi
14747
L’engeance du cruel soucy
14748
Ne couve plus en moy de race.
14749
Apporte moy tous ses presens,
14750
Ses cheveux, ses gans, sa peinture,
14751
Romps ses lettres, son escriture,
14752
Et jette les morceaux aux vents.
14753
Vien donq, ouvre moy ceste cage,
14754
Et laisse vivre en libertez
14755
Ces pauvres oiseaux arrestez
14756
Ainsi que j’estois en servage.
14757
Paisseteaux volez à plaisir,
14758
De ma cage je vous delivre,
14759
Comme desormais je veux vivre
14760
Au gré de mon premier desir.
14761
Vole ma douce Tourterelle,
14762
Le vray symbole de l’amour,
14763
Je ne veux plus ni nuict ni jour
14764
Entendre ta plainte fidelle.
14765
Pigeon, je te veux desplumer,
14766
Et respandant au vent ta plume,
14767
Puissé-je en forceant ma coustume
14768
Me plumer les ailes d’aimer.
14769
Je veux à la façon antique
14770
Bastir un temple de Cyprés,
14771
Où d’amour je rompray les traicts
14772
Dessus l’autel Anterotique.
14773
Vivant il ne faut plus mourir.
14774
Il faut du cœur s’oster la playe :
14775
Dix lustres veulent que j’essaye
14776
Le remede de me guarir.
14777
Adieu, Amour, adieu tes flames,
14778
Adieu ta douceur, ta rigueur,
14779
Et bref adieu toutes les dames
14780
Qui m’ont jadis brulé le cœur.
14781
Adieu le mont Valerien,
14782
Montagne par Venus nommée,
14783
Quand Francus conduit son armée
14784
Dessus le bord Parisien.
AU LECTEUR.
14785
[Texte de 1587, t. II, p.2.]
14786
Tu dois sçavoir que toute sorte de Poësie a l’argument propre et convenable à son subject : l’Héroïque, armes, assaults de ville, batailles, escarmouches, conseils et discours de Capitaines : la Satyrique, brocards et reprehensions de vices : la Tragique, morts et miserables accidents de Princes : la Comique, la licence effrenée de la jeunesse, les ruses des Courtizannes, avarice de vieillards, tromperie de valets : la Lyrique, l’amour, le vin, les banquets dissolus, les danses, masques, chevaux victorieux, escrime, joustes et tournois, et peu souvent quelque argument de Philosophie. Pource, Lecteur, si tu vois telles matieres librement escrites, et plusieurs fois redites en ces Odes, tu ne t’en dois esmerveiller, mais tousjours te souvenir des vers d’Horace en son Art poëtique :
14787
Musa dedit fidibus Divos, puerosque Deorum,
14788
Et pugilem victorem, et equum certamine primum,
14789
Et juvenum curas, et libera vina referre.
14790
[Texte de 1587, t. II, p. 369.]
14791
Les vers Sapphiques ne sont, ny ne furent, ny ne seront jamais agreables, s’ils ne sont chantez de vive voix, ou pour le moins accordez aux instruments, qui sont la vie, et l’ame de la Poësie. Car Sapphon chantant ses vers ou accommodez à son Cystre, ou à quelque Rebec, estant toute rabuffée, à cheveux mal-agencez et negligez, avec un contour d’yeux languissants et putaciers, leur donnoit plus de grace, que toutes les trompettes, fifres et tabourins n’en donnoient aux vers masles et hardis d’Alcée, son citoyen, et contemporain, faisant la guerre aux Tyrans.