Texte intégral · livre complet
1Apres avoir sué sous le fais du harnois,
2Bornant plus loin ta France, et fait boire aux François
3Au creux de leurs armets, en lieu de l’eau de Seine
4La Meuse Bourguignonne, et saccagé la plaine
5Des Flamans mis en route, et l’antique surnom
6Des chasteaux de Marie eschangez en ton nom :
7Apres estre veinqueur d’une bataille heureuse,
8Et veu Cesar courir d’une fuite peureuse :
9Apres avoir suivy le soin du marinier,
10Lequel se souvenant de l’orage dernier,
11Ancré dedans le port, soigneusement prend garde
12S’il faut rien à sa nef : maintenant il regarde
13Si le tillac est bon, si la carene en bas
14Est point entre-fenduë : il contemple le mas,
15Maintenant le timon, il r’habille les coûtes,
16Les carreaux et les aiz, et les tables dissoutes :
17Et bien qu’il soit au port, il n’a moindre souci
18De sa nef, qu’en tempeste, et se rempare ainsi
19Que s’il estoit enclos au milieu de l’orage,
20Et ne se veut fier au tranquille visage
21Du ciel ny de la mer pour se donner à l’eau,
22Que premier il n’ait bien calfeutré son vaisseau.
23Ainsi apres avoir (la guerre estant finie)
24De vivres et de gens ta frontiere garnie,
25Fait nouveaux bastions, flanqué chasteaux et forts,
26Remparé tes citez, fortifié tes ports :
27Bref, apres avoir fait ce qu’un Prince doit faire
28Et en guerre et en paix utile et necessaire
29Pour tenir ton pays en toute seureté :
30Sire, j’offenserois contre ta Majesté,
31Si comme un importun je venois d’aventure
32Entre-rompre tes jeux d’une longue escriture,
33Maintenant que tu dois pour quelque peu de temps
34Apres mille travaux, prendre tes passe-temps
35Pour retourner plus frais aux œuvres de Bellonne.
36Toutefois le desir qui le cœur m’éguillonne
37De te monstrer combien je suis ton serviteur,
38Me fait importuner ta Royale grandeur :
39Et si en ce faisant je commets quelque vice,
40Il vient du seul desir de te faire service,
41Qui presse mon devoir de mettre un œuvre mien
42Sous la protection de ton nom treschrestien,
43Le sacrant à tes pieds : C’est Prince, un livre d’Odes
44Qu’autres-fois je sonnay suivant les vieilles modes
45D’Horace Calabrois, et Pindare Thebain,
46Livre trois fois heureux, si tu n’as à desdain
47Que ma petite lyre ose entre tes trompettes
48Re-bruire les chansons de ces divins Poëtes :
49Et que mon petit Myrthe ose attoucher le rond
50Des Lauriers, que la guerre a mis dessus ton front.
51Mais que dy-je à desdain ! j’ay tant de confiance
52En ta grave douceur, que ta magnificence
53D’un sourcy desdaigneux ne refusera pas
54Mon ouvrage donné, tant soit-il humble et bas :
55Imitateur des Dieux, qui la petite offrande
56Prennent d’aussi bon cœur qu’ils prennent la plus grande,
57Et bien qu’ils soient seigneurs, jamais n’ont à mespris
58Des pauvres les presens, tant soient de petit pris.
59Ce fils de Jupiter, ce foudre de la guerre,
60Hercule, qui tua les monstres de la terre,
61Allant pour estre fait d’Olympe citoyen,
62Ne refusa d’entrer au toict Molorchien :
63Et mesme ce grand Dieu, qui la tempeste jette,
64De Bauce, et Philemon entré dans la logette,
65De deux ou de trois fleurs son chef environna,
66Que Bauce de bon cœur en present luy donna :
67Et tousjours à sa feste en Lybie honorée
68Ne luy tombe un taureau à la corne dorée,
69Mais souvent un aigneau : car sa grande bonté
70Ne prend garde aux presens, mais à la volonté.
71Ainsi suivant les Dieux, je te suppli’ de prendre
72A gré ce petit don pour l’usure d’attendre
73Un present plus parfait et plus digne d’un Roy,
74Que ja ma Calliope enfante dedans moy.
75Ce-pendant je priray ta puissance divine,
76Ainsi que Jupiter Callimache en son Hymne,
77» Donne moy (ce dit-il) des vertus et du bien :
78» Car la seule vertu sans le bien ne sert rien,
79» Le bien sans la vertu : ô Jupiter, assemble
80» Tous ces deux poincts en un, et me les donne ensemble.
81Les vertus et les biens que je veux recevoir
82D’un si puissant Monarque, est un jour de pouvoir
83Amener ton Francus suivy de mainte trope
84De guerriers, pour donter les Princes de l’Europe.
85Mais il te faut payer les frais de son arroy :
86Car il ne veut venir qu’en majesté de Roy,
87Bien qu’il soit fugitif, et qu’il n’ait en partage
88Sinon du pere sien la force et le courage.
89Aussi tu porterois la honte sur les yeux,
90Si luy qui fut jadis l’ayeul de tes ayeux,
91Le fils d’un si grand Roy, venoit seulet en France
92Donner à tes ayeux la premiere naissance.
93Puis qu’il a donc trouvé le vent si à propos,
94Fay luy haster le pas, et luy romp le repos
95Qui le tient paresseux au rivage d’Epire,
96Fraudé de son chemin par faute de navire,
97De vivres et de gens : ouvrier je suis tout prest
98De charpenter sa nef et dresser son apprest,
99Pourveu que ta grandeur Royale favorise
100A ton ayeul Francus, et à mon entreprise.
LE PREMIER LIVRE DES ODES
ODE I. Au Roy Henri II de ce nom, Sur la Paix faicte entre luy et le Roy d’Angleterre, l’an 1550.
104» Toute royauté qui desdaigne
105» D’avoir la vertu pour compaigne,
106» Et la loger en sa maison,
107» Tousjours de l’heur outrecuidée
108» Court vague sans estre guidée
109» Du frein qui pend à la raison.
110O Roy par destin ordonné
111Pour commander seul à la France,
112Dieu de sa grace t’a donné
113Ce double honneur dés ton enfance :
114Dieu seul (apres la longue horreur
115De Mars vomissant sa fureur,
116Et l’apre venin de sa rage
117Sur ton pays noircy d’orage)
118Par l’effort d’un bras souverain
119A fait ravaller la tempeste,
120Et ardre à l’entour de ta teste
121Un air plus tranquille et serain.
123» Tousjours le bon esprit du sage
124» Accroist les vertus d’avantage
125» Que jeune il emprunta des cieux.
126Ta majesté jeune et prudente
127Au double les siennes augmente
128D’un artifice ingenieux :
130Ont bien-heuré toute ta race,
131Et toi ROY de tant de citez
132Qui se courbent devant ta face,
133Dés long temps tu fus honoré
134Comme seul Prince decoré
135De biens et de vertus ensemble
136Que le destin en un t’assemble.
137Mais ce bien qu’ores tu nous fais,
138Te donne l’honneur en partage,
139Pour avoir fait reverdir l’âge
140Où florissoit l’antique Paix.
143Du Chaôs, quand la premiere
144Assoupit le lourd combat
145Qui aveugloit la lumiere.
147D’effondrer le ventre large
148Du grand Tout, pour enfanter
149L’obscur fardeau de sa charge :
150Puis desmembrant l’univers
151En quatre quartiers divers,
152Sa main artizane et sainte
153Les lia de cloux d’aimant,
154Tous les quatre s’entre-aimant
155D’une paisible contrainte.
157Adonc meslant en ce grand monde
158Sa douce force vagabonde,
159Les asseura d’un doux repos :
160Elle fist bas tomber la terre,
161Et tournoyer l’eau qui la serre
162De ses bras vagues et dispos :
163Du Soleil allongea les yeux
164En forme de fleches volantes,
165Et d’ordre fist baler aux cieux
166L’ordre des estoilles roulantes :
167Elle courba le large tour
168De l’air qui cerne tout autour
169Le rond du grand parc où nous sommes,
170Peuplant sa grande rondeur d’hommes
171D’un mutuel accroissement :
172Car par tout où voloit la belle,
173Les Amours voloient avec elle,
174Chatouillans les cœurs doucement.
176Lors pour sa juste recompense
177Le saint Monarque qui dispense
178Tout en tous (dont le grave front
179En se clinant pour faire sine,
180Croulle la terre et la racine
181Du firmament jusques au fond)
182A la Paix assigna le lieu
183Du droict costé de sa puissance :
184Le gauche ordonna pour le Dieu
185Que le sang nourrist dés enfance.
186De l’une les Princes il oingt,
187De l’autre durement les poingt,
188Tous effroyez d’ouyr les armes
189Craquer sus le doz des gendarmes :
191Les bons Peres du premier âge,
192Et de l’autre il aigrit la rage
193Contre Ilion, que devora
195Le feu Grec, quand mille naufs,
196Ainçois mille estranges foudres
197Esclaterent mille maux
198Dessus les Troyennes poudres.
199Tandis que le feu tournoit
200Forcenant parmy la ville,
201Et que l’Argive s’ornoit
202De la despouille servile,
203Une aspre fureur d’esprit
204Le cœur de Cassandre esprit :
205Et comme Phœbus l’affole
206Son corps tremblant ça et là,
208Qui n’entendoit sa parole.
210Bien que le feu Gregeois nous arde,
211Tant soit violent, il n’a garde
212D’estoufer pourtant ton renom,
213Enfant dont la race fatale
214Dedans la terre Occidentale
215Fera re-germer nostre nom.
216Desja la Dunouë t’attend
217Sur le bord de sa rive humide,
218Et ce grand marest qui s’estend
219Pres des lévres de l’eau Pontide :
220C’est là, c’est là, c’est où tu dois
221Pour quelque temps donner tes lois :
222C’est où l’arrest des Dieux t’ottroye
223Fonder encore une autre Troye,
224Resuscitant par ton moyen
225L’honneur des tiens, et leur proësse,
226Ayant vangé dessus la Grece
227L’outrage fait au sang Troyen.
229Apres le cours de quelque année,
230L’ire de Cerés forcenée
231Pour devot n’avoir satisfait
232A ses honneurs, toute mutine
233Te contraindra par la famine
234De quitter ton mur imparfait.
235Horriblant ton corps de la peau
236D’un tigre, desja ce me semble
237Je te voy guider un troupeau
238De vingt mille Troyens ensemble :
239Je voy ce troupeau pelerin
240Desja bien loin outre le Rhin
241Enrichir Troye de louanges
242Et du butin des Rois estranges,
243Ayant trompé mille peris,
244Ains que bastir aux bords de Seine
245Les murs d’une ville hautaine
246Du nom de mon frere Pâris.
248Ja desja j’entens la vois
249De Seine qui te desire,
250Et la desfaite des Rois
251Esclaves de ton Empire :
252J’entens le bruit des chevaux
253Et le cliquetis des armes,
254Et toy noble de travaux
255Commander à tes gendarmes.
256Ores tu ne puis sçavoir
257Comme enfant, ny concevoir
258Ton heur que je prophetise :
259Quand l’âge t’animera,
260Alors ton bras s’armera
261Pour achever l’entreprise.
263A-tant acheva la Prestresse,
264Et folle du Dieu qui luy presse
265L’estomac chagrin et felon,
266En rechignant s’en est allée
267Nuds pieds et toute eschevelée
268Dessous l’image d’Apollon.
269Andromache qui remâcha
270Les mots de Cassandre esvolée,
271Son fils secrettement cacha
272Sous une voute reculée :
273Car Junon qui ne vouloit plus
274Que le nom Troyen revint sus,
275Ardoit d’en abatre la race,
276Et Francus tuer sur la place,
277Sans Jupin qui l’enfant mua
278En une semblance animée,
279Que Pyrrhe de sa main armée
280D’une tour à terre rua.
282De faux sang la place fut teinte :
283Ainsi la fraude de la feinte
284Le corps de Francion sauva.
285En Buthrote, vivant sa mere,
286Bastist le tombeau de son pere,
287Qu’entre les Grecs il esleva.
288Son cœur elle ouvrit d’un couteau,
289Ayant sceu la fausse merveille,
290Comme l’orage avoit sous l’eau
291Noyé son fils pres de Marseille.
292De pleurs la tombe il honora,
293Et de beaux jeux la decora,
294Par joustes esprouvant l’adresse
295De la Phrygienne jeunesse :
296Puis faisant la vague escumer,
297Invoquant Junon et Neptune,
298Il alla chercher sa fortune
299Au gré des vents et de la mer.
301Muse, repren l’aviron,
302Et racle la prochaine onde
303Qui nous baigne à l’environ
304Sans estre ainsi vagabonde.
305» Tousjours un propos desplaist
306» Aux oreilles attendantes,
307» Si plein, outre reigle, il est
308» De paroles abondantes.
309» Celuy qui en peu de vers
310» Estraint un sujet divers,
311» Se met au chef la couronne :
312» De ceste fleur que voici,
313» Et de celle et celle aussi
314» La mousche son miel façonne.
316Diversement, ô Paix heureuse,
317Tu es la garde vigoreuse
318Des peuples et de leurs citez :
319Des royaumes les clefs tu portes,
320Tu ouvres des villes les portes,
321Serenant leurs adversitez.
322Bien qu’un Prince voulust darder
323Les flots armez de son orage,
324Et tu le viennes regarder,
325Ton œil appaise son courage.
326L’effort de ta divinité
327Commande à la necessité
328Ployant sous ton obeyssance :
329Les hommes sentent ta puissance
330Allechez de ton doux repos :
331De l’air la vagabonde troupe
332T’obeyst, et celle qui coupe
333Du ventre le marbre des flots.
335C’est toy qui dessus ton eschine
336Soustiens ferme ceste machine,
337Medecinant chaque Element
338Quand une humeur par trop abonde,
339Pour joindre les membres du monde
340D’un contrepois egalement.
341Je te saluë heureuse Paix,
342Je te saluë, et re-saluë :
343Toy seule Déesse tu fais
344Que la vie soit mieux vouluë.
345Ainsi que les champs tapissez
346De pampre, ou d’espics herissez
347Desirent les filles des nuës
348Apres les chaleurs survenuës,
349Ainsi la France t’attendoit,
350Douce nourriciere des hommes,
351Douce rosée qui consommes
352La chaleur qui trop nous ardoit.
354Tu as esteint tout l’ennuy
355Des guerres injurieuses,
356Faisant flamber aujourd’huy
357Tes graces victorieuses.
358En lieu du fer outrageux,
359Des menaces et des flames,
360Tu nous ramenes les jeux,
361Le bal, et l’amour des Dames,
362Travaux mignars et plaisans
363A l’ardeur des jeunes ans.
364O grand Roy non-imitable,
365Tu nous aumosnes cecy,
366Ayant creu Montmorency,
367Et son conseil veritable :
369Qui seul mettant en evidence
370Les saints tresors de sa prudence,
371Ne s’est jamais accompaigné
372Du sot enfant d’Epimethée,
373Mais de celuy de Promethée
374Par longues ruses enseigné.
375Et certes un tel serviteur
376Merite que ta main royale
377R’encontre-balance un grand’heur
378A sa diligence loyale.
379Il me plaist or’ de descocher
380Mes traits Thebains pour les lâcher,
381Montmorency, dedans ta gloire,
382Afin que je te face croire
383Que la nourriture d’un Roy
384De bien loin noz rimeurs surmonte,
385Lors que hardie elle raconte
386Un vaillant-sage comme toy.
388» Nul n’est exempt de la Fortune :
389» Sa rouë chacun importune,
390» Tourmente peuples et Seigneurs.
391Oedipe sentit sa secousse,
392Et de quel tonnerre elle pousse
393Les grands Princes de leurs honneurs.
394Mais tout ainsi que les flambeaux
395Ou du Soleil ou d’une estoile
396Tout soudain reluisent plus beaux
397Apres qu’ils ont brisé leur voile :
398Ainsi apres ton long sejour
399Tu nous esclaires d’un beau jour,
400Ayant cognu par ta presence,
401Combien nous nuisoit ton absence,
402Privez de ton œil qui sçait voir
403Les pieds boiteux de la malice,
404Si pres œilladant la police,
405Que rien ne le peut decevoir.
407» Et qu’est-ce que des mortels ?
408» Si au matin ils fleurissent,
409» Le soir ils ne sont plus tels,
410» Pareils aux champs qui fenissent.
411Nul jamais ne s’est vanté
412D’eviter la rive noire,
414Les hymnes de sa memoire.
415C’est à toy, Roy, d’honorer
416Les vers, et les decorer
417Des presens de ta hautesse :
418Soufle ma nef, je seray
419Le premier qui passeray
420Mes compagnons de vistesse.
422Plustost que les feux ne s’eslancent,
423Quand au ciel les foudres nous tancent,
424Je courray dire aux estrangers
425Combien l’effort de ta main dextre
426Maniant le fer, est adextre
427A briser l’horreur des dangers :
428Et de quel soin prudent et caut
429Ton peuple justement tu guides,
430Appris au mestier comme il faut
431Luy lascher et serrer les brides.
432Ta vieille jeunesse, et tes ans
433En mille vertus reluisans
434M’inspirent une voix hardie,
435Et me commandent que je die
436Ce regne heureux et fortuné,
437Sous qui l’heureuse destinée
438Avoit chanté dés mainte année
439Qu’un si grand Prince seroit né,
441Pour gouverner comme un bon pere
442La France heureusement prospere
443Par les effects de sa vertu.
444» Rien icy bas ne s’accompare
445» A l’equité, dont se repare
446» Un Roy de prudence vestu :
447» Aussi rien n’est tant vicieux
448» Qu’un grand gouverneur de province,
449» Quand il faut, d’autant que mille yeux
450» Avisent la faute d’un Prince.
451Ne preste l’oreille aux menteurs,
452Et fuy de bien loin les flateurs,
453S’ils veulent oindre tes oreilles
454De fausses et vaines merveilles,
455Fardans sous vaine authorité
456Le vain abus de leurs vains songes,
457Subtils artizans de mensonges,
458Et bons pipeurs de verité.
460L’un se ronge le cerveau,
461L’autre mesdit et rapporte,
462S’il sent qu’un esprit nouveau
463Nouvelles chansons apporte.
464Ce-pendant l’innocent fait
465Preuve de sa patience,
466Sçachant que Dieu tout parfait
467(Dieu la mesme sapience)
468Ne sçauroit jamais laisser
469L’orgueil sans le rabaisser
470Pour lever la chose basse.
471» Ostant l’honneur d’un qui l’a,
472» Il le donne à cestuy-là
473» Qui par raison se compasse.
475Il faut qu’en me parant j’evite
476L’escrime de leur langue viste
477A tirer l’estoc dangereux :
478Si est-ce que j’oy tousjours dire
479» Qu’un homme engressé de mesdire
480» Maigrist à la fin malheureux.
481Ils n’ont point le japer si beau,
482Que leur caquet te force à croire
483Qu’un blanc habit orne un corbeau,
484Ou bien que la neige soit noire :
485Ton jugement cognoist assez
486Les vers qui sont bien compassez,
487Et ceux qui trainent une envie,
488Et ceux qui languissent sans vie,
489Enroüez, durs, et mal-plaisans.
490» Par trait de temps les flateurs meurent .
491» Mais les beaux vers tousjours demeurent
492» Opiniastres sur les ans.
494Prince, je t’envoye ceste Ode,
495Trafiquant mes vers à la mode
496Que le marchant baille son bien,
497Troque pour troq’ : toy qui es riche,
498Toy, Roy des biens, ne sois point chiche
499De changer ton present au mien.
500Ne te lasse point de donner,
501Et tu verras comme j’accorde
502L’honneur que je promets sonner,
503Quand un present dore ma corde.
504Presque le loz de tes ayeux
505Est pressé du temps envieux,
506Pour n’avoir eu l’experience
507Des Muses, ne de leur science :
508Mais le rond du grand univers
509Est plein de la gloire eternelle,
510Qui fait flamber ton pere en elle
511Pour avoir tant aimé les vers.
513Dieu vueille continuer
514Le sommet de ton Empire,
516Eschangeant son mieux au pire.
517Dieu vueille encor dessous toy
518Donter l’Espagne affoiblie,
519Gravant bien-avant ta loy
520Dans le gras champ d’Italie.
521Avienne aussi que ton fils
522Survivant ton jour prefis
523Borne aux Indes sa victoire,
524Riche de gain et d’honneur :
525Et que je sois le sonneur
526De l’une et de l’autre gloire.
528Comme un qui prend une coupe,
529Seul honneur de son tresor,
530Et de rang verse à la troupe
531Du vin qui rit dedans l’or :
532Ainsi versant la rousée,
533Dont ma langue est arrousée,
534Sus la race de Valois,
535En son doux Nectar j’abreuve
536Le plus grand Roy qui se treuve
537Soit en armes, ou en lois.
539Heureux l’honneur que j’embrasse,
540Heureux qui peut se vanter
541De voir la Thebaine grace
542Qui sa vertu veut chanter.
543Je vien pour chanter la tienne
544Sur la corde Dorienne,
545Moy des Muses tout remply,
546Sans endurer que la gloire
547De ta premiere victoire
548Aille là bas sous l’oubly.
550De ce beau trait descoché,
551Dy Muse mon esperance,
552Quel Prince sera touché
553Le tirant parmy la France ?
554Sera-ce pas nostre Roy,
555De qui la divine oreille
556Boira la douce merveille
557Qui n’obeyst qu’à ma loy ?
559De Jupiter, les antiques
560Leurs escrits embellissoient :
561Par luy leurs chants poëtiques
562Commençoient et finissoient,
563Resjouys d’entendre bruire
564Ses loüanges sur la lyre :
565Mais Henry sera le Dieu
566Qui commencera mon métre,
567Et que j’ay juré de mettre
568A la fin et au milieu.
570» Le ciel qui ses lampes darde
571» Sur ce Tout qu’il apperçoit,
572» Rien de si grand ne regarde
573» Qui vassal des Rois ne soit :
574» D’armes le monde ils estonnent :
575» Sur le chef de ceux ils tonnent
576» Qui les viennent despiter :
577» Leurs mains toute chose attaignent,
578» Et les plus rebelles craignent
579» Les Rois fils de Jupiter.
581Mais du nostre la grandeur
582Les autres d’autant surpasse,
583Que d’un rocher la hauteur
584Les flancs d’une rive basse.
585Puisse-il par tout l’univers
586Devant ses ennemis croistre,
587Et pour ma guide apparoistre
588Tousjours au front de mes vers.
ODE III. A LA ROYNE SA FEMME.
590Je suis troublé de fureur,
591Le corps me fremist d’horreur,
592D’un effroy mon ame est pleine :
593Mon estomac est pantois,
594Et par son canal ma vois
595Ne se desgorge qu’à peine.
597Fuyez peuple, qu’on me laisse,
598Voicy venir la Déesse :
599Fuyez peuple, je la voy.
600Heureux ceux qu’elle regarde,
601Et plus heureux, qui la garde
602Dans l’estomac comme moy !
604Elle esprise de mes chans,
605Loin me guide par les chams
606Où jadis sur le rivage
607Apollon Florence aima,
608Lors que jeune elle s’arma
609Pour combatre un loup sauvage :
610L’art de filer ny l’ouvrage
611Ne plaisoient à la pucelle,
612Ny le vain mirouer : mais elle
613Devant le jour s’esveillant
614Cherchoit des loups le repaire,
615Pour les bœufs d’Arne son pere
616Sans repos se travaillant.
618Ce Dieu qui du ciel la vit
619Si valeureuse et si belle,
620Pour sa femme la ravit,
621Et surnomma du nom d’elle
622La ville qui te fist naistre,
623Laquelle se vante d’estre
625Et qui par les gens estranges
626Pour ses plus grandes loüanges
627Ne celebre que ton nom.
629Là les faits de tes ayeux
630Vont flamboyant comme aux cieux
631Flamboye l’Aurore claire :
632Là l’honneur de ton Julien
634Comme une planette esclaire.
635Par luy le gros populaire
637De la meilleure science :
639Tes deux grands Papes, qui ores
640Du ciel où ils sont, encores
643On ne conte les moissons
644De l’esté, ny les glaçons
645Qui l’hyver brident la trace
646Des eaux roides à glisser :
647Ainsi je ne puis penser
648Les loüanges de ta race.
649Le ciel t’a peint en la face
650Je ne sçay quoy qui nous monstre
651Dés la premiere rencontre,
652Que tu passes par grand heur
653Les Princesses de nostre âge,
654Soit en force de courage,
655Soit en royale grandeur.
657Le comble de ton sçavoir
658Et de tes vertus ensemble,
659Dit qu’on ne peut icy voir
660Rien que toy qui te resemble.
661Quelle Dame a la pratique
662De tant de Mathematique ?
663Quelle Princesse entend mieux
664Du grand monde la peinture,
665Les chemins de la Nature,
666Et la musique des cieux.
668Ton nom que mon vers dira,
669Tout le monde remplira
670De ta loüange notoire :
671Un tas qui chantent de toy,
672Ne sçavent si bien que moy
673Comme on doit sonner la gloire.
675D’une vieille destinée
677Par l’oracle de Themis,
678A commandé que Florence
679Baisse sous les loix de France
680Ses fleurs en noz fleurs de liz.
682Mais il veut que ton enfant
683En ait l’honneur triomphant,
684D’autant qu’il est tout ensemble
686Qui de front, d’yeux et de vois
687A pere et mere resemble.
688Desja tout colere il semble
689Que sa main tente les armes,
690Et qu’au milieu des alarmes
691Ja desdaigne les dangers :
692Et servant aux siens de guide,
693Veinqueur attache une bride
694Aux royaumes estrangers.
696Le ciel qui nous l’a donné
697Pour estre nostre lumiere,
699D’un mont, ou d’une riviere :
700Le destin veut qu’il enserre
701Dans sa main toute la terre,
702Seul Roy se faisant nommer
703D’où Phoebus les Indes laisse,
704Et d’où son char il abaisse
705Tout panché dedans la mer.
Ode IIII. A MADAME MARGUERITE, Sœur du Roy, Duchesse de Savoye.
707Il faut aller contenter
708L’oreille de Marguerite,
709Et en son palais chanter
710Quel honneur elle merite.
711Debout Muses, qu’on m’attelle
712Vostre charrette immortelle,
713Afin qu’errer je la face
714Par une nouvelle trace,
715Chantant la vierge autrement
716Qu’un tas de rimeurs barbares,
717Qui ses louanges si rares
718Luy souilloient premierement.
720J’ay sous l’esselle un carquois
721Gros de fleches nompareilles,
722Qui ne font bruire leurs vois
723Que pour les doctes oreilles :
724Leur roideur n’est apparente
725A telle bande ignorante,
726Alors que ma fleche annonce
727L’honneur que mon arc enfonce.
728Entre toutes j’esliray
729La plus sonnante : et de celle
730Par la terre universelle
731Ses vertus je publi’ray.
733Sus ma Muse, ouvre la porte
734A tes vers plus doux que miel,
735Afin qu’une fureur sorte
736Pour me ravir jusqu’au ciel :
737Du croc arrache la lyre
738Qui tant de gloire t’acquit,
739Et vien sur ses cordes dire
740Comme la vierge nasquit.
742Par un miracle nouveau
743Un jour Pallas de sa lance
744Ouvrit le docte cerveau
745De François grand roy de France :
746Alors, estrange nouvelle !
747Tu nasquis de sa cervelle,
748Et les Muses qui là furent,
749Dans leur giron te receurent :
750Mais quand le temps eut parfait
751L’accroissance de ton âge,
752Tu pensas en ton courage
753De mettre à fin un grand fait.
755Ta main prist pour son renfort
756L’horreur de deux grandes haches :
757D’un plastron brillant et fort
758Tout l’estomac tu te caches :
760Flottoit au haut de ta teste,
761Refrappant la gueule horrible
762D’une Meduse terrible :
763Ainsi tu allas trouver
764Le vilain monstre Ignorance,
765Qui souloit toute la France
766Dessous son ventre couver.
768L’Ire qui la beste eslance,
769En vain irrita son cœur
770Poussant son mufle en defence
771Encontre ton bras veinqueur :
772Car le fer prompt à l’abbatre
773En son ventre est ja caché,
774Et ja trois fois, voire quatre
775Le cœur luy a recherché.
777Le monstre gist estendu,
778L’herbe en sa playe se souille,
780Pour trophée sa despouille :
781Puis versant de ta poitrine
782Mainte source de doctrine,
783Aux François tu fis cognoistre
784Le miracle de ton estre.
785Et pource je chanteray
786Ce bel Hymne de victoire,
787Et sur l’autel de Memoire
788L’enseigne j’en planteray.
790Or’moy qui suis le tesmoin
791De ton loz qui le monde orne,
792Il ne faut ruer si loin
793Que mon trait passe la borne :
794Chante en tes vers Marguerite
795Et celebre son merite,
796Qui luit comme une planette
797Sous la nuict claire-brunette :
798Respandon devant ses yeux
799Ma musique toute neuve,
800Et le Nectar dont j’abreuve
801Les honneurs dignes des cieux.
803Afin que la Nymphe voye
804Que mon luth premierement
805Aux François monstra la voye
806De sonner si proprement :
807Et comme imprimant ma trace
808Au champ Attiq’ et Romain,
809Callimaq’, Pindare, Horace
810Je déterray de ma main.
ODE V. A CHARLES, CARDINAL de Lorraine.
812Quand tu n’aurois autre grace
813Ny autre present des cieux,
814Que d’estre né de la race
815De tant de Rois tes ayeux,
816J’aurois encor trop de lieux
817Pour te bastir une gloire.
818Car si je veux raconter
819De ton grand Buillon l’histoire,
820Qui peust les Turcs surmonter
821Par une heureuse victoire :
823De ses freres, ou les Rois
824Tes ayeux, dont la Sicile
826Escouta les sainctes lois :
828Leur nom qui le temps surmonte,
829Te feroit seul immortel :
830Mais ta vertueuse honte
831Rougiroit d’un honneur tel.
832Je te veux faire un autel,
833Où maugré l’an qui tout mange,
834Ton propre loz je peindray
835D’une encre qui ne se change :
836Et là ce vœu je pendray,
837Qui au pelerin estrange
839Et la vertu qui reluit
840Par les ans de ta jeunesse,
841Comme l’or sur la richesse,
842Ou la Lune par la nuit.
844Tout l’honneur qui seul en France
845Du sein des Dieux s’escoula,
846Pour illustrer ton enfance
847Dessus ton front s’en-vola,
848Et depuis s’est planté là.
849Donques Prelat de bon-heur,
850Qui tiens le sommet d’honneur,
851En qui nostre Roy contemple
852Des vertus le vray exemple,
853Sois content d’un si grand bien,
854Et ne souhaite plus rien.
855Car toy qui ta vie arroses
856Du miel des heureuses choses,
857D’avantage à qui je donne
858Ceste Hymne que je moissonne
859Des Charites au milieu,
860Cesse de plus rien attendre,
861Et ne vueilles point apprendre
862A te faire un nouveau Dieu.
ODE VI. LA VICTOIRE DE FRANÇOIS de Bourbon, Comte d’Anguien, à Cerizoles.
864L’hymne qu’apres tes combas
865Marot fist de ta victoire,
866Prince heureux, n’egala pas
867Les merites de ta gloire :
868Je confesse bien qu’à l’heure
869Sa plume estoit la meilleure
870Pour deseigner simplement
871Les premiers traits seulement.
872Or moy nay d’un meilleur âge,
873Et plus que luy studieux,
874Je veux parfaire l’ouvrage
875D’un art plus laborieux.
877Moy donc qui tiens dans le poing
878L’arc des Muses bien peignées,
879Je ru’ray l’honneur plus loing
880De tes victoires gaignées,
881Et jusqu’aux pays estranges
882Je darderay tes louanges,
883Tes coups de masse, et l’horreur
884De ta vaillante fureur
885Qui tonnoit en ton jeune âge,
886Moissonnant les ennemis
888Devant ta foudre avoit mis.
890Voy voler mon dard estrange
892Et de ta couronne ailé
893Qui vient frapper ta louange.
894Ores il ne faut pas dire
895Un bas ton dessus ma lyre :
896Mais bien noz meilleurs fredons,
897Haut celebrant par ceste Ode
898Dite à la Thebaine mode
899François, l’honneur des Bourbons,
901Qui dés la jeune saison
903Frise la crespe toison
905Par la poincte de sa lance
906Resveilla l’honneur de France,
907Lors que mattant la vertu
908Du vieil Marquis combatu,
909Trancha les peuples d’Espagne
910L’un desur l’autre ruez,
911Pavant toute la campagne
912D’hommes blessez ou tuez.
915Qui de soif la gorge a cuite,
916Tout seul donte un million
917De cerfs legers à la fuite :
918Ores roüant sa grand’ masse,
921L’Allemant fier et mutin,
922Et ardant de la victoire,
923Luy grava dessus le doz
924En lettres rouges la gloire
925De la France et de son loz.
927» Jamais la Muse ne soufre
928» Qu’un silence sommeillant
929» En ses tenebres engoufre
930» Les faits d’un homme vaillant.
931La France ne voit encore
932De nul Prince, qu’elle honore,
933La gloire si bien empreinte,
934Comme j’ay la tienne peinte,
935Poussant le nom par mes vers
936De toy Prince, qui est digne
937D’estre Seigneur de mon Hymne,
938Voire de tout l’univers.
940Muses, ne vaut-il pas mieux
941Que le son de ma lyre aille
942Aux vieux Bourbons ses ayeux
943Annoncer ceste bataille ?
944Seule douce recompense
945Des cousts et de la despense.
946La poudre des vieux tombeaux
947N’engarde que les faits beaux
948Des fils ornez de merveilles
949N’aillent là bas resjouyr
950De leurs peres les oreilles
953Fille du neveu d’Atlas,
954Poste du monde où nous sommes,
955Qui n’euz oncques le bec las
956D’esventer les faits des hommes,
957Va-t’en là bas sous la terre :
958Et à Charles, et à Pierre
959Dy que François leur neveu
960Aujourd’huy veinqueur s’est veu
961De l’Imperiale audace :
962Et dy que sa jeune main
963N’a point desmenty sa face
964Par un faict couard et vain.
966» Autour de la vie humaine
967» Maint orage va volant,
968» Qui ores le bien ameine,
969» Ores le mal violant.
970» La rouë de la Fortune
971» Ne se monstre aux Rois toute une,
972» Et jamais nul ne se treuve
973» Qui jusqu’à la fin espreuve
975» Les hommes journaliers meurent :
976» Les Dieux seulement demeurent
977» Francs de toute adversité.
ODE VII. AU SEIGNEUR DE CARNAVALET.
979Ma promesse ne veut pas,
980Carnavalet, que là-bas
981Ton nom erre sans honneur,
982Ne sans avoir cognoissance
983Quelle force a ma puissance,
984Et quel vers je suis donneur.
985Muses filles du grand Dieu,
986Par qui la foudre est lancée,
987Venez chanter en quel lieu
988Je l’ay peint en ma pensée.
989Il est vrai que j’avoy mis
990En long oubly la memoire
991Qu’autrefois je luy promis
992D’espandre au monde sa gloire :
993Mais ores vostre main forte
994Chasse l’injure, de sorte
995Qu’il voye parfaitement
996Que nulle mortelle chose
997Ferme ne fut oncques close
998Sous l’huis de l’entendement.
1000Le temps venant de bien loin
1001M’a blasmé comme tesmoin
1002De n’acquitter mon devoir :
1003Au pis aller, une usure
1004Raclera toute l’injure
1005Que j’en pourroy recevoir.
1006» C’est un travail de bon-heur
1007» Chanter les hommes louables,
1008» Et leur bastir un honneur
1009» Seul veinqueur des ans muables.
1010» Le marbre, ou l’airain vestu
1011» D’un labeur vif par l’enclume,
1012» N’animent tant la vertu
1013» Que les Muses par la plume.
1014Or donques ta renommée
1015Voirra le monde, animée
1016Par le labeur de mes dois :
1017Telle immortelle largesse
1018Passe en grandeur la richesse
1019Du plus grand de tous les Rois.
1021Quelle louange premiere
1023Resjouy de la lumiere
1024Que mon vers re-sonnera ?
1025Diray-je ou l’experience
1026Que tu as en la science,
1027Ou ta main qui sçait l’adresse
1028D’acheminer la jeunesse
1029Par tes vertus à bon train,
1030Ou ton art qui admoneste
1031L’esprit de la fiere beste
1032Se rendre docile au frain ?
1034Qu’apporta du ciel Pallas
1035A Bellerephon trop las
1036De vouloir en vain donter
1037Le fils ailé de Meduse
1038A coups de pied, qui refuse
1039Le laisser sur luy monter.
1040Quand la nuict il entendit
1041Pallas des soudars la guide,
1042Qui en songe luy a dit,
1043Dors-tu la race AEolide ?
1044Pren le secours de tes maux
1045Ceste medecine douce,
1046Elle seule des chevaux
1047Le gros courage repousse.
1048Luy qui soudain se resveille,
1049De voir un frain s’esmerveille,
1050Et le prenant, l’a caché
1051Dans l’opiniastre bouche
1052Du cheval, non plus farouche
1053L’ayant un petit mâché.
1055Lors le touchant de plus pres,
1056Osa tenter l’air apres
1057Monté sus le doz volant :
1058Et se joüant en ses armes
1059Fit de merveilleux alarmes.
1060Dévoutant l’arc violant,
1061La puante ame il embla
1062A la Chimere à trois formes,
1063Et le col luy dessembla
1064Loin de ses testes difformes.
1066Des guerrieres la vaillance :
1067Mais quel meschef le tua,
1068Je le passe sous silence ;
1069Dix et huict Astres receurent
1070Le cheval qu’ell’ apperceurent
1071Culbuter le maistre à bas.
1072» L’homme qui veut entreprendre
1073» Tenter les cieux, doit apprendre
1074» A s’eslever par compas.
1076Automedon, ne Stenelle,
1077Dont la longue antiquité
1078Chante la gloire eternelle,
1079La tienne n’ont merité :
1080Soit pour mollir le courage
1081Au cheval d’une main sage,
1082Ou soit pour le faire adextre
1083A la gauche et à la dextre
1084Obeyssant à tes lois,
1085A fin que par ta conduite
1086Puisse un jour tourner en fuite
1087Le camp ennemy des Rois.
1089Tes ancestres maternels
1090Et tes ayeux paternels
1091Divers champs ont habité :
1092Si bien que qui fils t’appelle
1093De deux terres, il ne cele
1095» Quand la Bize vient fascher
1096» La nef que trop elle vire,
1097» Alors il fait bon lascher
1098» Deux ancres de son navire.
1099La France te va louant
1100Pour son fils, et la Bretaigne
1101De t’aller sien avouant
1102Si grand honneur ne desdaigne :
1103Mais tu es fils legitime
1104De la Vertu, que j’estime
1105Plus que tes presens divers :
1106C’est pour cela que ma corde
1107Parlant, ta gloire s’accorde
1108Avec le son de mes vers.
1110Lesquels en douceur parfaits
1111Apparoistre se sont faits
1112Sur le rivage du Loir,
1113Pour sacrer à la memoire
1114Les vertueux, qui leur gloire
1115Ne mettent en nonchaloir.
1116Comme le fils qu’un pere a
1117De sa femme en sa vieillesse,
1118Ce vers Thebain te plaira,
1119Bien que tard je te le laisse.
1120» L’homme veuf n’a tant d’ennuy
1121» De quitter son heritage
1122» Aux estrangers, qui de luy
1123» Auront le bien en partage,
1124» Comme l’homme qui devale
1125» Dedans la barque infernale
1126» De mes Hymnes dévestu.
1127» En vain l’on travaille au monde,
1128» Si la lyrique faconde
1129» Fait muette la vertu.
1131Mais la mienne emmiellée
1132Qui sçait les loix de mon doy,
1133Avec les flustes meslée
1134Chassera l’oubly de toy.
1135Les neuf divines Pucelles
1136Gardent la gloire chez elles,
1137Et mon luth qu’ell’ ont fait estre
1138De leurs secrets le grand Prestre,
1139Par cest hymne solennel
1140Respandra desur ta race
1141Je ne sçai quôy de sa grace
1142Qui te doit faire eternel.
ODE VIII. USURE A LUYMESME.
1143Ne pilier, ne terme Dorique
1144D’histoires vieilles decoré,
1145Ne marbre tiré de l’Afrique
1146En colonnes elabouré,
1147Ne te feront si bien revivre
1148Apres avoir passé le port
1149Comme la force de mon livre
1150Te fera vivre apres ta mort.
1151Le compagnon des Dieux,je vante
1152Celuy qui se peut faire amy
1153Du luth Vandomois, qui le chante
1154Contre le silence endormy.
1155Le doux accord de son murmure
1156Fredonnant ton bruit nompareil,
1157Le respandra pour mon usure
1158De l’un jusqu’à l’autre Soleil.
ODE IX. LA VICTOIRE DE GUY DE CHABOT, Seigneur de Jarnac.
1160O France, mere fertile
1161D’un peuple à la guerre utile,
1162Terre pleine de grand heur,
1163Pren ceste douce couronne
1164Que Chabot pour son vœu donne
1165Au temple de ta grandeur :
1166Lequel ains que son espée
1167Au sang haineux fust trempée,
1168Du miel de sa langue molle
1169Se des-aigrit le souci,
1170Et de sa douce parolle
1171Flatta sa chere ame ainsi.
1173» Une ame lasche et couarde
1174» Au peril ne se hazarde.
1175» Et d’où vient cela que ceux
1176» Qui pour mourir icy vivent,
1177» L’honneste danger ne suivent
1178» A la vertu paresseux ?
1179» Miserable qui se laisse
1180» Engloutir à la vieillesse :
1181» Heureux deux et trois fois l’homme,
1182» Qui desdaigne les dangers :
1183» Tousjours vaillant on le nomme
1184» Par les peuples estrangers.
1186Disant tels mots il appreste
1187Au combat ses membres forts,
1188D’un armet couvrit sa teste,
1189Et d’un plastron tout son corps ;
1190Il prist l’espée en la destre,
1191Le bouclier en la senestre,
1192Et horrible à l’approcher
1193Esclairoit comme une foudre
1194Qui chet pour ruer en poudre
1195Le haut sourcy d’un rocher.
1197» De juger par conjecture
1198» La fin de l’heure future
1199» Nous rend le cœur le plus hautain,
1200» Donnant, à qui bien y pense,
1201» Une grande recompense
1202» D’avoir preveu l’incertain :
1203Mesmes c’est le tout que d’estre
1204Des mains aux armes adestre,
1205Qui doivent meurdrir la face
1206De l’adversaire odieux,
1207Et qui font au veinqueur place
1208Au plus haut siege des Dieux.
1210Toy, devant les yeux de France
1211Per à per en camp d’outrance,
1212As remis dessus ton front
1213Ce qu’on embloit de ta gloire :
1214Et j’y gravay la victoire
1215Que mille ans ne desferont.
1216Tes vertus et ton audace
1217Et le maintien de ta grace
1218Eussent des-aigry la rage
1219Du plus foible belliqueur,
1220Si la fureur du courage
1221Ne luy eust sillé le cœur.
1223» Une nuë d’erreur pleine
1224» Qui nous trouble, volontiers
1225» Couvrant la raison, nous meine
1226» Esgarez des beaux sentiers :
1227» Nous fians (sots que nous sommes)
1228» Aux vents incertains des hommes,
1229» Qui soufflent pour nous tromper
1230» En cent sortes et manieres,
1231» Et aux faveurs journalieres
1232» Que le fer ose couper.
1234» Toutefois la palle Envie
1235» Espie tousjours la vie
1236» De l’homme, à qui le bon-heur
1237» De la victoire honorable
1238» Par sa face venerable
1239» A peint l’image d’honneur.
1240» La loy de nature tourne,
1241» Rien de ferme ne sejourne,
1242» Divers vents sont en mesme heure,
1243» Ore hyver, ores printemps :
1244» Tousjours la vertu demeure
1245» Constante contre le temps.
1247Ah ! ce labeur que j’accorde
1248Dessus ma Thebaine corde
1249Ne cesse de me tenter,
1250Afin qu’au jour je le monstre,
1251Et que je marche à l’encontre
1252Du veinqueur pour le chanter,
1253Le mariant aux haleines
1254Des trompettes qui sont pleines
1255D’un son furieux et grave.
1256Qui mettroit à nonchaloir
1257La victoire que je lave
1258Dedans les ondes du Loir ?
1260» Qu’on chante les nouveaux hymnes,
1261» Mais qu’on vante les vins vieux.
1262» Ceux qui font les vertus dignes,
1263» Sont engravez dans les cieux.
1264» Du couard la renommée
1265» Ne fut oncques estimée
1266» (Quoy qu’il face du vaillant)
1267» Soit au camp parmy les troupes,
1268» Soit sur la mer dans les poupes
1269» Lors que lon va bataillant :
1271Mer qui a cogneu ta race,
1272Humble appaisant son audace
1273Sous ton oncle gouverneur
1274Du flot qui venteux arrive
1275Contre la Françoise rive,
1276Bruyant encor son honneur.
1277» O Chabot, bien peu je prise
1278» De gaigner une entreprise
1279» Que la Fortune delivre
1280» A chacun egalement :
1281» Mais c’est beaucoup que de vivre
1282» Par elle eternellement.
1284Ta vertu seroit trompée,
1285Et non-plus que ton espée
1286Mist à veincre l’ennemy,
1287Non-plus vive seroit elle,
1288Si je n’avoy coupé l’aile
1289Du long silence endormy :
1290Monstre qui a de coustume
1291De couver dessous sa plume
1292La vertu qui s’est parfaite
1293En l’honneur d’un acte beau :
1294Mais celle que tu as faite,
1295N’ira pas sous le tombeau.
1297J’ay juré de faire croistre
1298Ta gloire contre les ans,
1299Faisant par elle apparoistre
1300Combien mes vers sont plaisans,
1301Qui tesmoignent à la France
1302Comme ta brave asseurance
1303Te fist marcher glorieux,
1304Vestu d’honneur et de gloire,
1305Ayant ravy la victoire
1306Par le fer victorieux.
ODE X. A MICHEL DE L’HOSPITAL, Chancelier de France.
1308Errant par les champs de la Grace
1309Qui peint mes vers de ses couleurs,
1310Sur les bords Dirceans j’amasse
1311L’eslite des plus belles fleurs,
1312Afin qu’en pillant, je façonne
1313D’une laborieuse main
1314La rondeur de ceste couronne
1315Trois fois torse d’un ply Thebain,
1316Pour orner le haut de la gloire
1317Du plus heureux mignon des Dieux,
1318Qui çà bas ramena des cieux
1319Les filles qu’enfanta Memoire.
1321Memoire, Royne d’Eleuthere,
1322Par neuf baisers qu’elle receut
1323De Jupiter qui la fist mere,
1324D’un seul coup neuf filles conceut.
1325Mais quand la Lune vagabonde
1326Eut courbé douze fois en rond
1327(Pour r’enflamer l’obscur du monde)
1328La double voute de son front :
1329Memoire de douleur outrée
1330Dessous Olympe se coucha,
1331Et criant Lucine, acoucha
1332De neuf filles d’une ventrée :
1334En qui respandit le Ciel
1335Une musique immortelle,
1336Comblant leur bouche nouvelle
1337Du just d’un Attique miel :
1338Et à qui vrayment aussi
1339Les vers furent en souci,
1340Des vers dont flatez nous sommes,
1341Afin que leur doux chanter
1342Peust doucement enchanter
1343Le soin des Dieux et des hommes.
1345Aussi tost que leur petitesse,
1346Courant avec les pas du temps,
1347Eut d’une rampante vistesse
1348Touché la borne de sept ans :
1349Un sang naturel, qui commande
1350De voir ses parens, vint saisir
1351Le cœur de ceste jeune bande
1352Chatouillé d’un noble desir :
1353Si qu’elles mignardant leur mere,
1354Neuf et neuf bras furent pliant
1355Autour de son col, la priant
1356De voir la face de leur pere.
1358Memoire impatiente d’aise,
1359Délaçant leur petite main,
1360L’une apres l’autre les rebaise,
1361Et les presse contre son sein.
1362Hors des poumons à lente peine
1363Une parole luy montoit,
1364De souspirs alegrement pleine,
1365Tant l’affection l’agitoit,
1366Pour avoir desja cognoissance
1367Combien ses filles auront d’heur.
1368Ayant de pres veu la grandeur
1369Du Dieu qui planta leur naissance.
1372D’un tortis de violettes
1373Et d’un cerne de fleuretes
1374L’or de leur chef delié :
1375Apres avoir proprement
1376Troussé leur acoustrement,
1377Marcha loin devant sa trope,
1378Et la hastant jour et nuit
1379D’un pied dispos, la conduit
1380Jusqu’au rivage Aethiope.
1382Ces vierges encore nouvelles,
1383Et mal-apprises au labeur,
1384Voyant le front des eaux cruelles
1385S’effroyerent d’une grand’peur :
1386Et toutes pencherent arriere
1387(Tant elles s’alloient esmouvant)
1388Comme on voit dans quelque riviere
1389Un jonc se pencher sous le vent.
1390Mais leur mere non estonnée
1391De voir leur sein qui haletoit,
1392Pour les asseurer les flatoit
1393De ceste parole empennée.
1395Courage mes filles (dit-elle)
1396Et filles de ce Dieu puissant,
1397Qui dedans sa main immortelle
1398Soustient le foudre rougissant :
1399Ne craignez point les vagues creuses
1400De l’eau qui bruit profondement,
1401Sur qui voz chansons doucereuses
1402Auront un jour commandement :
1403Mais forcez moy ses longues rides,
1404Et ne vous souffrez decevoir,
1405Que vostre pere n’alliez voir
1406Dessous ses royaumes humides.
1408Disant ainsi, d’un plein saut
1409Toute dans les eaux s’allonge,
1410Comme un Cygne qui se plonge
1411Quand il voit l’Aigle d’enhaut :
1412Ou ainsi que l’Arc des cieux
1413Qui d’un grand tour spacieux
1414Tout d’un coup en la mer glisse,
1415Quand Junon haste ses pas
1416Pour aller porter là bas
1417Un message à sa nourrice.
1419Elles adonc voyant la trace
1420De leur mere, qui ja sondoit
1421Le creux du plus humide espace,
1422Qu’à coup de bras elle fendoit :
1423A chef baissé sont devalées,
1424Penchant bas la teste et les yeux
1425Dans le sein des plaines salées.
1426L’eau qui jallit jusques aux cieux,
1427Grondant sus elles se regorge,
1428Et frisant deçà et delà
1429Mille tortis, les avala
1430Dedans le goufre de sa gorge.
1432En cent façons de mains ouvertes
1433Et de pieds voutez en deux pars
1434Sillonnoient les campagnes vertes
1435De leurs bras vaguement espars.
1436Comme le plomb, dont la secousse
1437Traine le filet jusqu’au fond,
1438L’extreme desir qui les pousse,
1439Avalle contre bas leur front,
1440Tousjours sondant ce vieil repaire
1441Jusques aux portes du chasteau
1442De l’Ocean, qui dessous l’eau
1443Donnoit un festin à leur pere.
1446Brave en colonnes hautaines
1447Sourdoient de mille fontaines
1448Le vif sourgeon per-ennel.
1449Là pendoit sous le portail
1450Lambrissé de verd esmail
1451Sa charette vagabonde,
1452Qui le roule d’un grand tour,
1453Soit de nuict ou soit de jour,
1454Deux fois tout au rond du monde.
1456Là sont divinement encloses
1457Au fond de cent mille vaisseaux
1458Les semences de toutes choses,
1459Eternelles filles des eaux.
1460Là les Tritons chassant les fleuves,
1461Sous la terre les escouloient
1462Aux canaux de leurs rives neuves,
1463Puis tout soudain les r’appelloient.
1464Là ceste troupe est arrivée
1465Desur le poinct qu’on desservoit,
1466Et que desja Portonne avoit
1467La premiere nape levée.
1469Phoebus, du milieu de la table,
1470Pour resjouyr le front des Dieux,
1471Marioit sa voix delectable
1472A son archet melodieux :
1473Quand l’œil du Pere qui prend garde
1474Sus un chacun, se costoyant
1475A l’escart des autres, regarde
1476Ce petit troupeau flamboyant,
1477De qui l’honneur, le port, la grace
1478Qu’empreint sur le front il portoit,
1479Publioit assez qu’il sortoit
1480De l’heureux tige de sa race.
1482Luy qui debout se dressa,
1483Et de plus pres les œillade,
1484Les serrant d’une acollade
1485Mille fois les caressa :
1486Tout esgayé de voir peint
1487Dedans les traits de leur teint
1488Le naïf des graces siennes.
1489Puis, pour son hoste esjouyr,
1490Les chansons voulut ouyr
1491De ces neuf Musiciennes.
1493Elles ouvrant leur bouche pleine
1494D’une douce Arabe moisson,
1495Par l’esprit d’une vive haleine
1496Donnerent l’ame à leur chanson :
1497Fredonnant sur la chanterelle
1498De la harpe de Delien,
1499La contentieuse querelle
1500De Minerve et du Cronien :
1501Comme elle du sein de la terre
1502Poussa son arbre pallissant,
1503Et luy son cheval hanissant
1504Futur augure de la guerre.
1506Puis d’une voix plus violante
1507Chanterent l’enclume de fer,
1508Qui par neuf et neuf jours roulante
1509Mesura le Ciel et l’Enfer,
1510Qu’un rampart d’airain environne
1511En rond s’allongeant à l’entour,
1512Avecque la nuict qui couronne
1513Sa muraille d’un triple tour.
1514Là tout debout devant la porte
1515Le fils de Japet fermement
1516Courbé dessous le firmament,
1517Le soustient d’une eschine forte.
1519Dedans ce goufre béant
1520Hurle la troupe heretique,
1521Qui par un assaut bellique
1522Assaillit le Tu-geant.
1523Là, tout aupres de ce lieu,
1524Sont les garnisons du Dieu
1525Qui sur les meschans eslance
1526Son foudre pirouëtant,
1527Comme un Chevalier jettant
1528Sur les ennemis sa lance.
1530Là de la terre, et là de l’onde
1531Sont les racines jusqu’au fond
1532De l’abysme la plus profonde
1533De cest Orque le plus profond.
1534La nuict d’estoiles accoustrée
1535Là saluë à son rang le jour,
1536D’ordre parmy la mesme entrée
1537Se rencontrant de ce sejour :
1538Soit lors que sa noire carriere
1539Va tout le monde embrunissant,
1540Ou quand luy des eaux jallissant
1541Ouvre des Indes la barriere.
1543Apres, sus la plus grosse corde,
1544D’un bruit qui tonnoit jusqu’aux cieux,
1545Le pouce des Muses accorde
1546L’assaut des Geans et des Dieux :
1547Comme eux sur la croupe Othryenne
1548Rangeoient en armes les Titans,
1549Et comme eux sur l’Olympienne
1550Leur firent teste par dix ans :
1551Eux, dardant les roches brisées,
1552Haussoient en la guerre cent bras,
1553Eux, ombrageant tous les combas,
1554Gresloient leurs fléches aiguisées.
1557Long temps sus eux la Fortune,
1558Qui or’ se monstroit commune
1559A ceux-cy, or’ à ceux-là :
1560Quand Jupiter fist sonner
1561La retraite, pour donner
1562A ces Dieux un peu d’haleine :
1563Si qu’eux, en ayant un peu
1564Prins du Nectar et repeu,
1565Plus forts retentent la peine.
1567Il arma d’un foudre terrible
1568Son bras qui d’esclairs rougissoit,
1569En la peau d’une chévre horrible
1570Son estomac se herissoit :
1571Mars renfrongné d’une ire noire
1572Branloit son bouclier inhumain :
1573Le Lemnien d’une maschoire
1574Garnit la force de sa main :
1575Phoebus souillé de la poussiere
1576Tenoit en rond son arc vouté,
1577Et le tenoit d’autre costé
1578Sa sœur la Dictynne guerriere.
1580Bellonne eut la teste couverte
1581D’un acier, sur qui rechignoit
1582De Meduse la gueule ouverte,
1583Qui pleine de flames grongnoit :
1584En son poing elle enta la hache
1585Par qui les Rois sont irritez,
1586Alors que despite elle arrache
1587Les vieilles tours de leurs citez.
1588Styx d’un noir halecret rampare
1589Ses bras, ses jambes, et son sein,
1590Sa fille amenant par la main
1591Contre Cotte, Gyge, et Briare.
1593Rhete et Myme, cruels soudars,
1594Les nourrissons des batailles,
1595Brisoient les dures entrailles
1596Des rocs, pour faire des dars :
1597Typhé’ hochoit arraché
1598Un grand sapin esbranché
1599Comme une lance facile :
1600Encelade un mont avoit,
1601Qui bien tost porter devoit
1602Le fardeau de la Sicile.
1604Un tonnerre ailé par la Bise
1605Ne choque pas l’autre si fort,
1606Qui sous le vent Aphricain brise
1607Mesme air par un contraire effort,
1608Comme les camps s’entre-heurterent
1609A l’aborder de divers lieux :
1610Les poudres sous leurs pieds monterent
1611Par tourbillons jusques aux cieux.
1612Un cry se fait, Olympe en tonne,
1613Othrye en bruit, la mer tressaut,
1614Tout le ciel en mugle là haut,
1615Et là bas l’Enfer s’en estonne.
1617Voicy le magnanime Hercule,
1618Qui de l’arc Rhete a menacé,
1619Voicy Myme qui le recule
1620Du heurt d’un rocher eslancé :
1621Neptune à la fourche estofée
1622De trois crampons, vint se mesler
1623Par la troupe, contre Typhée
1624Qui roüoit une fonde en l’air :
1625Icy Phœbus d’un trait qu’il jette,
1626Feit Encelade trebucher :
1627Là Porfyre luy feit broncher
1628Hors des poings l’arc et la sagette.
1630Adonc le Pere puissant
1631Qui d’oz et de nerfs s’efforce,
1632Ne mist en oubly la force
1633De son foudre punissant :
1634My-courbant son sein en bas,
1635Et dressant bien haut le bras
1636Contre eux guigna la tempeste,
1637Qui leurs cheveux foudroyant
1638Sifloit aigu, tournoyant
1639Comme un fuzeau, sus leur teste.
1641De feu les deux piliers du monde
1642Bruslez jusqu’au fond chancelloient,
1643Le ciel ardoit, la terre et l’onde
1644Tous petillans estincelloient :
1645Si que le souffre amy du foudre
1646Qui tomba lors sur les Geans,
1647Jusqu’aujourd’huy noircist la poudre
1648Qui put par les champs Phlegreans.
1649A-tant les filles de Memoire
1650Du luth appaiserent le son,
1651Finissant leur douce chanson
1652Par ce bel Hymne de victoire.
1654Jupiter qui tendoit l’oreille,
1655La combloit d’un aise parfait,
1656Ravy de la voix nompareille
1657Qui si bien l’avoit contrefait :
1658Et retourné, rid en arriere
1659De Mars qui tenoit l’œil fermé,
1660Ronflant sur sa lance guerriere,
1661Tant la chanson l’avoit charmé.
1662Baisant ses filles, leur commande
1663De luy requerir pour guerdon
1664De leurs chansons, quelque beau don
1665Qui soit digne de leur demande.
1667Lors sa race s’approcha,
1668Et luy flatant de la destre
1669Les genoux, de la senestre
1670Le sous-menton luy toucha :
1671Voyant son grave souci,
1672Long temps fut béante ainsi
1673Sans parler, quand Calliope
1674De la belle voix qu’elle a,
1675Ouvrant sa bouche parla
1676Seule pour toute la trope.
1678Donne nous, mon pere, dit elle,
1679Pere, dit-elle, donne nous
1680Que nostre chanson immortelle
1681Passe en douceur le sucre dous :
1682Fay nous Princesses des montagnes,
1683Des antres, des eaux et des bois,
1684Et que les prez et les campagnes
1685S’animent dessous notre vois :
1686Donne nous encor d’avantage,
1687La tourbe des chantres divins,
1688Les Poëtes et les Devins,
1689Et les Prophetes en partage.
1691Fay que les vertueux miracles
1692Des vers charmez et enchantez
1693Soient à nous, et que les oracles
1694Par nous encore soient chantez :
1695Donne nous ceste double grace
1696De fouler l’Enfer odieux,
1697Et de sçavoir la courbe trace
1698Des feux qui dansent par les cieux :
1699Donne nous encor la puissance
1700D’arracher les ames dehors
1701Le sale bourbier de leur corps,
1702Pour les re-joindre à leur naissance.
1704Donne nous que les Seigneurs,
1705Les Empereurs et les Princes
1706Soient veuz Dieux en leurs provinces,
1707S’ils reverent noz honneurs.
1708Fay que les Rois decorez
1709De noz presens honorez
1710Soient aux hommes admirables,
1711Lors qu’ils vont par la cité,
1712Ou lors que pleins d’equité
1713Donnent les loix venerables.
1715A-tant acheva sa requeste,
1716Courbant les genoux humblement,
1717Que Jupin d’un seul clin de teste
1718Accorda liberalement.
1719Si toutes les femmes mortelles
1720Que je donte dessous mes bras,
1721Me concevoient des filles telles,
1722(Dit-il) il ne me chaudroit pas
1723Ny de Junon, ny de sa rage :
1724Tousjours pour me faire honteux,
1725M’enfante ou des monstres boiteux,
1726Ou des fils de mauvais courage,
1728Comme Mars : mais vous troupe chere,
1729Que j’aime trop plus que mes yeux,
1730Je vous plantay dans vostre mere
1731Pour plaire aux hommes et aux Dieux.
1732Sus donques retournez au monde,
1733Coupez moy derechef les flos,
1734Et là d’une langue faconde
1735Chantez ma gloire et vostre los :
1736Vostre mestier, race gentille,
1737Les autres mestiers passera,
1738D’autant qu’esclave ne sera
1739De l’art aux Muses inutile.
1741Par art le navigateur
1742Dans la mer manie, et vire
1743La bride de son navire :
1744Par art plaide l’Orateur,
1745Par art les Rois sont guerriers,
1746Par art se font les ouvriers :
1747Mais si vaine experience
1748Vous n’aurez de tel erreur,
1749Sans plus ma sainte fureur
1750Polira vostre science.
1752Comme l’Aimant sa force inspire
1753Au fer qui le touche de pres,
1754Puis soudain ce fer tiré tire
1755Un autre qui en tire apres :
1756Ainsi du bon fils de Latonne
1757Je raviray l’esprit à moy,
1758Luy, du pouvoir que je luy donne,
1759Ravira les vostres à soy :
1760Vous par la force Apollinée
1761Ravirez les Poëtes saints,
1762Eux de vostre puissance attaints
1763Raviront la tourbe estonnée.
1765Afin (ô Destins) qu’il n’avienne
1766Que le monde appris faussement,
1767Pense que vostre mestier vienne
1768D’art, et non de ravissement :
1769Cest art penible et miserable
1770S’eslongnera de toutes parts
1771De vostre mestier honorable
1772Desmembré en diverses parts,
1773En Prophetie, en Poësies,
1774En mysteres, et en amour,
1775Quatre fureurs qui tour à tour
1776Chatouilleront voz fantasies.
1778Le traict qui fuit de ma main,
1779Si tost par l’air ne chemine,
1780Comme la fureur divine
1781Vole dans un cœur humain :
1782Pourveu qu’il soit preparé,
1783Pur de vice, et reparé
1784De la vertu precieuse.
1785» Jamais les Dieux qui sont bons,
1786» Ne respandent leurs saints dons
1787» Dans une ame vicieuse.
1789Lors que la mienne ravissante
1790Vous viendra troubler vivement,
1791D’une poictrine obeyssante
1792Tremblez dessous son mouvement :
1793Et souffrez qu’elle vous secouë
1794Le corps et l’esprit agité,
1795Afin que dame elle se jouë
1796Au temple de sa Déité.
1797Elle de toutes vertus pleine,
1798De mes secrets vous remplira,
1799Et en vous les accomplira
1800Sans art, sans sueur, ne sans peine.
1802Mais par-sur tout prenez bien garde,
1803Gardez vous bien de n’employer
1804Mes presens dans un cœur qui garde
1805Son peché, sans le nettoyer :
1806Ains devant que de luy respandre,
1807Purgez-le de vostre douce eau,
1808Afin que bien net puisse prendre
1809Un beau don dans un beau vaisseau :
1810Et luy purgé, à l’heure à l’heure
1811Tout ravy d’esprit chantera
1812Un vers en fureur, qui fera
1813Au cœur des hommes sa demeure.
1815Celuy qui sans mon ardeur
1816Voudra chanter quelque chose,
1817Il voirra ce qu’il compose
1818Veuf de grace et de grandeur :
1819Ses vers naistront inutis
1820Ainsi qu’enfans abortis
1821Qui ont forcé leur naissance :
1822» Pour monstrer en chacun lieu
1823» Que les vers viennent de Dieu,
1824» Non de l’humaine puissance.
1826Ceux que je veux faire Poëtes
1827Par la grace de ma bonté,
1828Seront nommez les interpretes
1829Des Dieux, et de leur volonté :
1830Mais ils seront tout au contraire
1831Appellez sots et furieux
1832Par le caquet du populaire
1833De sa nature injurieux :
1834Tousjours pendra devant leur face
1835Quelque Demon, qui au besoin
1836Comme un bon valet, aura soin
1837De toutes choses qu’on leur face.
1839Allez mes filles, il est heure
1840De fendre les champs escumeux :
1841Allez ma gloire la meilleure,
1842Allez mon loz le plus fameux :
1843Vous ne devez dessus la terre
1844Long temps ceste fois sejourner,
1845Que l’Ignorance avec sa guerre
1846Ne vous contraigne retourner,
1847Pour retomber sous la conduite
1848D’un guide, dont la docte main
1849Par un effroy Grec et Romain
1850Tournera l’Ignorance en fuite.
1853Sa bouche rondement pleine,
1854Et du vent de son haleine
1855Son bon esprit leur soufla.
1856Apres leur avoir donné
1857Le luth qu’avoit façonné
1858L’ailé courrier Atlantide,
1859D’ordre par l’eau s’en re-vont :
1860En tranchant l’onde, elles font
1861Ronfler la campagne humide.
1863Dieu vous gard, Jeunesse divine,
1864Reschaufez moy l’affection
1865De tordre les plis de cest Hymne
1866Au comble de perfection.
1867Desillez-moy l’ame assoupie
1868En ce gros fardeau vicieux,
1869Et faites que tousjours j’espie
1870D’œil veillant les secrets des cieux :
1871Donnez-moy le sçavoir d’eslire
1872Les vers qui sçavent contenter,
1873Et mignon des Graces, chanter
1874Mon Francion sus vostre lyre.
1876Elles trenchans les ondes bleuës,
1877Vindrent du fond des flots chenus,
1878Ainsi que neuf petites nuës
1879Parmy les peuples incognus :
1880Puis, dardant leurs flames subtiles,
1881Du premier coup ont agité
1882Le cœur prophete des Sibyles
1883Espoint de leur divinité :
1884Si bien que leur langue comblée
1885D’un son douteusement obscur,
1886Chantoit aux hommes le futur
1887D’une bouche toute troublée.
1889Apres par tout l’univers
1890Les responses prophetiques
1891De tant d’oracles antiques
1892Furent dites par les vers.
1893En vers se firent les lois,
1894Et les amitiez des Rois
1895Par les vers furent acquises :
1896Par les vers on fist armer
1897Les cœurs, pour les animer
1898Aux vertueuses emprises.
1900Au cry de leurs saintes paroles
1901Se resveillerent les Devins,
1902Et disciples de leurs escoles
1903Vindrent les Poëtes divins :
1904Divins, d’autant que la nature
1905Sans art librement exprimoient :
1906Sans art leur naïve escriture
1907Par la fureur ils animoient.
1908Eumolpe vint, Musée, Orphée,
1909L’Ascrean, Line, et cestuy-là
1910Qui si divinement parla,
1911Dressant à la Grece un trophée.
1913Eux piquez de la douce rage
1914Dont ces filles les tourmentoient,
1915D’un demoniacle courage
1916Les secrets des Dieux racontoient :
1917Si que paissant par les campagnes
1918Les troupeaux dans les champs herbeux,
1919Les Demons, et les Sœurs compagnes
1920La nuict s’apparoissoient à eux :
1921Et loin sur les eaux solitaires,
1922Carolant en rond par les prez,
1923Les promouvoient Prestres sacrez
1924De leurs plus Orgieux mysteres.
1926Apres ces Poëtes saints
1927Avec une suite grande
1928Arriva la jeune bande
1929D’autres Poëtes humains
1930Degenerant des premiers :
1931Comme venus les derniers,
1932Par un art melancholique
1933Trahirent avec grand soin
1934Les vers, esloignez bien loin
1935De la sainte ardeur antique.
1937L’un sonna l’horreur de la guerre
1938Qu’à Thebes Adraste conduit,
1939L’autre comme on tranche la terre,
1940L’autre les flambeaux de la nuit :
1941L’un sus la flute departie
1942En sept tuyaux Siciliens
1943Chanta les beufs, l’autre en Scythie
1944Fist voguer les Thessaliens :
1945L’un fist Cassandre furieuse,
1946L’un au ciel poussa les debas
1947Des Rois chetifs, l’autre plus bas
1948Traina la chose plus joyeuse.
1950Par le fil d’une longue espace,
1951Apres ces Poëtes humains,
1952Les Muses souflerent leur grace
1953Dessous les Prophetes Romains :
1954Non pas comme fut la premiere
1955Ou comme la seconde estoit,
1956Mais comme toute la derniere
1957Plus lentement les agitoit.
1958Eux toutefois pinçant la lyre
1959Si bien s’assouplirent les dois,
1960Qu’encor le fredon de leur vois
1961Passe l’honneur de leur Empire.
1963Tandis l’Ignorance arma
1964L’aveugle fureur des Princes,
1965Et le peuple des provinces
1966Contre les Sœurs anima.
1967Ja l’horreur les enserroit,
1968Mais plus tost les enferroit,
1969Quand les Muses destournées,
1970Voyant du fer la rayeur,
1971Haletantes de frayeur
1972Dans le ciel sont retournées.
1974Aupres du throne de leur pere
1975Tout à l’entour se vont assoir,
1976Chantant avec Phœbus leur frere
1977Du grand Jupiter le pouvoir.
1978Les Dieux ne faisoient rien sans elles,
1979Ou soit qu’ils voulussent aller
1980A quelques nopces solennelles,
1981Ou soit qu’ils voulussent baller.
1982Mais si tost qu’arriva le terme
1983Qui les hastoit de retourner
1984Au monde, pour y sejourner,
1985D’un pas eternellement ferme :
1987Adonc Jupiter se devale
1988De son throne, et grave conduit
1989Gravement ses pas en la sale
1990Des Parques filles de la nuit.
1991Leur roquet pendoit jusqu’aux hanches,
1992Et un Dodonien feuillard
1993Faisoit ombrage aux tresses blanches
1994De leur chef tristement vieillard :
1995Elles ceintes sous les mammelles
1996Filoient assises en un rond
1997Sus trois carreaux, ayant le front
1998Renfrongné de grosses prunelles.
2000Leur pezon se herissoit
2001D’un fer estoillé de rouille :
2002Au flanc pendoit la quenouille,
2003Qui d’airain se roidissait.
2004Au milieu d’elles estoit
2005Un cofre, où le Temps mettoit
2006Les fuzeaux de leurs journées,
2007De courts, de grands, d’allongez,
2008De gros, et de bien dougez,
2009Comme il plaist aux Destinées.
2011Ces trois Sœurs à l’œuvre ententives
2012Marmotoient un charme fatal,
2013Tortillans les filaces vives
2014Du corps futur de l’Hospital :
2015Clothon qui le filet replie,
2016Ces deux vers mascha par neuf fois,
2017Je retords la plus-belle vie
2018qu’onque retordirent mes dois.
2019Mais si tost qu’elle fut tirée
2020A l’entour du fuzeau humain,
2021Le Destin la mist en la main
2022Du fils de Saturne et de Rhée.
2024Luy tout gaillard print une masse
2025De terre, et devant tous les Dieux
2026Il feignit dedans une face,
2027Un corps, deux jambes, et deux yeux,
2028Deux bras, deux flancs, une poitrine,
2029Et achevant de l’imprimer
2030Soufla de sa bouche divine
2031Le saint filet pour l’animer :
2032Luy donnant encor’ d’avantage
2033Cent mille vertus, appela
2034Ses neuf filles, qui çà et là
2035Entournoient la nouvelle image.
2037Ore vous ne craindrez pas
2038Seures sous telle conduite,
2039De reprendre encor la fuite
2040Pour re-descendre là bas.
2041Suivez donc ce guide icy :
2042C’est celuy (filles) aussi,
2043De qui la docte asseurance
2044Franches de peur vous fera,
2046Les soldars de l’Ignorance.
2048Lors à terre vola le guide :
2049Et elles, d’ordre le suivant,
2050Fendoient le grand vague liquide,
2051Hautes sur les ailes du vent :
2052Ainsi qu’on voit entre les nuës
2053De rang un escadron voler,
2054Soit de Cygnes, ou soit de Gruës
2055Suivans leur guide parmy l’air.
2056A-tant pres de terre eslevées
2057Tomberent au monde, et le feu
2058Qui flamber à gauche fut veu,
2059Fist signe de leurs arrivées.
2061Hà, chere Muse, quel Zephire
2062Souflant trop violentement,
2063A fait escarter mon navire
2064Qui fendoit l’eau si droitement ?
2065Tourne à rive douce nourrice,
2066Ne vois-tu Morel sus le bord,
2067Lequel, afin qu’il te cherisse,
2068T’œillade pour venir au port ?
2069N’ois-tu pas Nymphe Antoinete
2070Du front du hâvre t’appeller,
2071Faisant son œil estinceller,
2072Qui te sert d’heureuse planete ?
2074Haste toy donc de plier
2075Ta chanson trop poursuivie,
2076De peur (Muse) que l’envie
2077N’ait matiere de crier,
2078Qui seule veut abysmer
2079Mon nom au fond de la mer
2080Par sa langue sacrilege :
2081Mais plus el’ me veut plonger,
2082Plus elle me fait nager
2083Haut dessus l’eau comme un liege.
2085Contre ceste lice execrable
2086Resiste d’un doz non plié :
2087» C’est grand mal d’estre miserable,
2088» Mais c’est grand bien d’estre envié.
2089Je scay que tes peines ancrées
2090Au port de la Divinité,
2091Seront malgré les ans sacrées
2092Aux pieds de l’immortalité ;
2093Mais les vers que la chienne Envie
2094En se rongeant fait avorter,
2095Jamais ne pourront supporter
2096Deux Soleils, sans perdre la vie.
2098Ourdis ô douce lyre mienne,
2099Encor’ un chant à cestui-cy,
2100Qui met ta corde Dorienne
2101Sous le travail d’un doux soucy.
2102Il n’y a ne torrent ne roche
2103Qui puisse engarder un sonneur
2104Que pres des vertueux n’approche
2105Courant pour chanter leur honneur.
2106Puissay-je autant darder cest Hymne
2107Par l’air, d’un bras presomptueux,
2108Comme il est sage et vertueux,
2109Et comme il est de mes vers digne.
2111Faisant parler sa grandeur
2112Aux sept langues de ma lyre,
2113De luy je ne veux rien dire
2114Dont je puisse estre menteur :
2115Mais veritable il me plaist
2116De chanter bien haut, qu’il est
2117L’ornement de nostre France,
2118Et qu’en fidele equité,
2120Les vieux siecles il devance.
2122C’est luy dont les graces infuses
2123Ont ramené par l’univers
2124Le chœur des Pierides Muses,
2125Faites illustres par ses vers :
2126Par luy leurs honneurs s’embellissent,
2127Soit d’escrits rampans à deux piez,
2128Ou soit par des nombres qui glissent
2129De pas tous francs et deliez :
2130C’est luy qui honore et qui prise
2131Ceux qui font l’amour aux neuf Sœurs,
2132Et qui estime leurs douceurs,
2133Et qui anime leur emprise.
2135C’est luy (Chanson) que tu reveres
2136Comme l’honneur de nostre ciel,
2137C’est celuy qui aux loix severes
2138A fait gouster l’Attique miel :
2139C’est luy que la saincte balance
2140Cognoist, et qui ne bas ne haut,
2141Juste, son poids douteux n’eslance,
2142La tenant droite comme il faut :
2143C’est luy, dont l’œil non variable
2144Note les meschans et les bons,
2145Et qui contre le heurt des dons
2146Oppose son cœur imployable.
2148J’avise au bruit de ces mots
2149Toute France qui regarde
2150Mon trait, qui droitement darde
2151Le riche but de ton los.
2152Je trahirois les vertus,
2153Et les hommes revestus
2154De vertueuses louanges,
2155Sans publier leur renom,
2156Et sans envoyer leur nom
2157Jusques aux terres estranges.
2159L’un d’une chose esbat sa vie,
2160L’autre d’une autre volonté :
2161Mais ton ame n’est point ravie
2162Sinon de justice et bonté.
2163Pour cela nostre Marguerite,
2164L’unique Sœur de nostre Roy,
2165De loin espiant ton merite,
2166Bonne a tiré le bon à soy.
2167Bien que son pere ait par sa lance
2168Donté le Suysse mutin,
2169Et que de l’or Grec et Latin
2170Ait redoré toute la France :
2172Il ne fist jamais chose telle
2173Que d’avoir engendré la fleur
2174De la Marguerite immortelle,
2175Pleine d’immortelle valeur,
2176Princesse que le ciel admire :
2177Et afin que de tous costez
2178Dedans ses graces il se mire,
2179Sus elle tient ses yeux voutez :
2180Laquelle d’un vers plein d’audace
2181Plus hautement je descriray,
2182Lors que hardy je publieray
2183Le tige Troyen de sa race.
2185Mais la loy de la Chanson
2186Ores ore me vient dire,
2187Que par trop en long je tire
2188Les replis de sa façon.
2189Ore donque je ne puis
2190Vanter la fleur, tant je suis
2191Pris d’un’ ardeur nompareille
2192D’aller chez toy pour chanter
2193Ceste Ode, afin d’enchanter
2194Ton soin charmé par l’oreille.
ODE XI. A JOACHIM DU BELLAY, Angevin.
2196Aujourd’huy je me vanteray,
2197Que jamais je ne chanteray
2198Un homme plus aimé que toy
2199Des neuf Pucelles et de moy,
2200Poste qui cornera ta gloire
2201Que toute France est appreuvant,
2202Dans les delices s’abbreuvant,
2203Dont tu flates l’orgueil de Loire :
2204Car si un coup elle apperçoit
2205Qu’à du Bellay mon hymne soit,
2206Par monceaux elle accourra toute
2207Autour de ma lyre, où degoute
2208L’honneur distillant de ton nom
2209Mignardé par l’art de mon pouce,
2210Et pour cueillir la gloire douce
2211Qui emmielle ton renom.
2213Sus avant Muse, ores il faut
2214Le guinder par l’air aussi haut
2215Que ses vertus m’ont mis icy
2216Dessous le joug d’un doux soucy :
2217Il le merite, ma mignonne.
2218Nul tant que luy n’est honorant
2219Les vers dont tu vas redorant
2220La gloire de ceux que je sonne :
2221Il s’esgaye de tes chansons,
2222Et de ces nouvelles façons
2223Au paravant non imitables,
2224Qui font esmerveiller les tables,
2225Et les gros sourcils renfoncer
2226De ceste jalouse Ignorance,
2227Qui ose desja par la France
2228L’honneur de noz vers offenser.
2230» L’homme est fol qui se travaille
2231» Porter en la mer des eaux,
2232» A Corinthe des vaisseaux.
2233Et fol qui des vers te baille :
2234Si t’envoyray-je les miens
2235Pour r’encherir plus les tiens,
2236Dont les douceurs nompareilles
2237Sçavent flatter les oreilles
2238Des Rois joyeux de t’ouyr :
2239Seule en France est nostre lyre,
2240Qui les fredons puisse eslire
2241Pour les Princes resjouyr.
2243Le bon Poëte endoctriné
2244Par le seul naturel bien-né
2245Se haste de ravir le pris :
2246Mais ces rimeurs qui ont appris
2247Avec travail, peines et ruses,
2248A leur honte enfantent des vers,
2249Qui tousjours courent de travers
2250Outre la carriere des Muses.
2251Eux comparez à noz champs (sic ! chants) beaux,
2252Sont faits semblables aux corbeaux
2253Qui dessous les fueilles caquettent
2254Contre deux Aigles, qui aguettent
2255Aupres du throne de leur Roy,
2256Le temps de ruer leurs tempestes
2257Dessus les miserables testes
2258De ces criards palles d’effroy,
2260» Voyans l’Aigle : mais ny les ans,
2261» Ny l’audace des vents nuisans,
2262» Ny la dent des pluyes qui mord,
2263» Ne donne aux vers doctes la mort :
2264Par eux la Parque est devancée.
2265Ils fuyent l’eternelle nuit,
2266Tousjours fleurissans par le fruit
2267Que la Muse ente en leur pensée :
2268Le temps qui les suit de bien loin,
2269En est aux peuples le tesmoin.
2270Mais quoy ! la Muse babillarde
2271L’honneur d’un chacun ne regarde,
2272Animant ores cestui-cy,
2273Et ores ces deux-là : car elle
2274Des hauts Dieux la fille eternelle
2275Ne se valette pas ainsi.
2277L’ayant prise pour ma guide
2278Avec le chant incognu
2279De mon luth, je suis venu
2280Où Loire en flottant se ride
2281Contre les champs plantureux
2282De tes ancestres heureux :
2283Puis sautelant me remeine
2284De ton Anjou jusqu’au Maine,
2285(De mon Vandomois voisins)
2286Afin que là je decore
2287Et Guillaume, et Jan encore,
2288L’ornement de tes cousins :
2290Qui ont supporté si souvent
2291La fureur de l’horrible vent,
2292Qui d’un orage redoublé
2293Nostre grand Prince avoit troublé.
2294Bien que matin le jour s’esveille
2295Pour voir tout, il ne vit jamais
2296Et ne pourra voir desormais
2297De freres la couple pareille,
2298A qui les François doivent tant
2299De Lauriers qu’ils vont meritant :
2300Ou soit pour refroidir l’audace
2301De l’Espagnol, s’il nous menace,
2302Ou soit pour amollir les cœurs
2303Par la douceur de leur faconde,
2304Des Anglois separez du monde,
2305Ou des Allemans belliqueurs.
2307Rome s’yvrant de leur parler
2308(Dont le Nectar sembloit couler)
2309Béante en eux s’esmerveilla :
2310Puis à l’un d’eux elle bailla
2311Le sainct Chapeau dessus la teste,
2312Flamboyant autour de son front
2313Ainsi que les deux Jumeaux font
2314Quand ils sereinent la tempeste.
2315A l’autre nostre Roy donna
2316L’Ordre, qui son col entourna,
2317Avecque la puissance d’estre
2318Sous luy des Piémontois le maistre,
2319Balançant d’equitable pois
2320Son advis et sa vigilance,
2321Les exploits de sa forte lance
2322Compagne d’une docte vois.
2324» Nul terme de nostre vie
2325» Par nous ne se juge pas,
2326» Ignorans le jour qu’en bas
2327» Elle doit estre ravie.
2328Dessus l’esté de ses ans
2329Rongé de soucis cuisans
2330Ton grand Langé rendit l’âme,
2331Enterrant sous mesme lame
2332L’honneur ensemble abbatu,
2333Ne laissant rien de vallable
2334Sinon un frere, semblable
2335Au portrait de sa vertu.
2337Sçache que le sang de ceux-ci
2338Et leur race est la tienne aussi.
2339Mais repren l’arc Muse, il est temps
2340De tendre au blanc où tu pretens.
2341Puis que sa louange foisonne
2342En cent vertus propres à luy,
2343A quoy par les honneurs d’autruy
2344Remply-je ce que je luy donne ?
2345Sa gloire suffist pour borner
2346Les vers qui le veulent orner.
2347O bons Dieux ! on ne sçauroit faire
2348Que la vertu se puisse taire,
2349Bien qu’on tasche de l’obscurcir :
2350» Maugré toute envie elle est forte,
2351» Et sur le front la lampe porte,
2352» Qui seule la peut esclarcir.
2354Ton nom est tant estincelant,
2355Qu’encores s’on l’alloit celant,
2356Dessous le silence il croistroit,
2357Et plus sa flame apparoistroit.
2358Car tout ainsi que la mer passe
2359L’honneur d’un chacun element,
2360Et le Soleil semblablement
2361Les moindres feux du ciel efface :
2362Ainsi apparoissent les traits
2363Dont tu esmailles les portraits
2364De la riche peinture tienne
2365Naïvement sœur de la mienne,
2366Monstrant par ton commencement
2367Que mesme fureur nous affolle,
2368Tous deux disciples d’une escolle
2369Où l’on forcene doucement.
2371Par une cheute subite
2372Encor je n’ay fait nommer
2373Du nom de Ronsard la mer
2374Bien que Pindare j’imite.
2375Horace harpeur Latin,
2376Estant fils d’un libertin,
2377Basse et lente avoit l’audace,
2378Non pas moy de franche race,
2379Dont la Muse enfle les sons
2380D’une masle et plus forte haleine,
2381Afin que Phoebus rameine
2382Par moy ses vieilles chansons :
2384Lequel m’encharge de chanter
2385Son Du-Bellay, pour le vanter
2386Sur tous ses enfants qui ont bien
2387Masché du Laurier Delphien.
2388Obeyssant à la voix sainte,
2389Mon trait par le Ciel galopant
2390L’air Angevin n’ira coupant,
2391Sans que ta gloire en soit attainte.
2392Chantant l’homme estre bien-heureux,
2393Qui en ton Nectar doucereux
2394Ses belles loüanges envyre
2395Mille fois nommé dans ton livre.
2396Que diray plus ? le Ciel t’a fait
2397(Te fortunant de main non chiche)
2398Jeune, dispost, sçavant, et riche,
2399Dessus son moule plus parfait.
2401Mes doigts ne pourroient se lasser
2402De faire mon bateau passer
2403Par les vagues de ton renom :
2404Et ramerois encor, sinon
2405Que j’ay desja preveu l’orage
2406Des mesdisans impetueux,
2407Qui contre les plus vertueux
2408Desgorgent volontiers leur rage,
2409Qui sotte en babil s’estendant
2410Comme un grand tonnerre grondant,
2411De son murmure m’admoneste
2412De tromper l’horrible tempeste
2413Abboyant et tant seulement
2414Les nourrissons des neuf Pucelles,
2415Qui se sont mis au doz des ailes
2416Pour voler eternellement.
2418Ore donque freres d’Heleine,
2419Les Amycleans flambeaux
2420Du Ciel, monstrez vous jumeaux,
2421Et mettez but à ma peine :
2422Faites ancrer à ce bort
2423Ma navire en quelque port
2424Pour finir mon navigage :
2425Et destournez le langage
2426Du mesdisant que je voy,
2427Qui tousjours sa dent travaille
2428De me mordre, afin qu’il aille
2429Pincer un autre que moy.
ODE XII. A BOUJU, Angevin.
2431» Le Potier hait le Potier,
2432» Le Feuvre le Charpentier,
2433» Le Poëte tout ainsi
2434» Hait celuy qui l’est aussi
2435( Comme a dit la voix sucrée
2436Du cieil habitant d’Ascrée :)
2437Mais tu as par ta vertu
2438Ce vieil Proverbe abbatu,
2439Vantant mon petit merite
2440(Sans te monstrer envieux)
2441Devant nostre Marguerite
2442Le rare present des cieux.
2444» Phœbus ravit les neuf Sœurs,
2445» Puis leurs picquantes douceurs
2446» Ravissent les beaux esprits,
2447» Qui d’elles se sont espris :
2448Et mon ame n’est ravie
2449Que d’une bruslante envie
2450D’oser un labeur tenter
2451Pour mon Prince contenter,
2452Afin que mon petit œuvre
2453Sa grand’main flatte si bien,
2454Que quelquefois je la treuve
2455Ingenieuse à mon bien.
2457Celuy qui d’un reth pourchasse
2458Les poissons, ou cestuy-là
2459Qui par les montagnes chasse
2460Les bestes deçà et là,
2461C’est afin qu’un peu de proye
2462La Fortune luy ottroye :
2463Mais l’homme plein de bon-heur,
2464Qui suit comme moy les Princes
2465Et les grands Dieux des provinces,
2466C’est pour se combler d’honneur :
2468Laissant au peuple ignorant
2469Un crevecœur devorant,
2471Dont le sage est revestu.
2472» Les uns en cecy excedent,
2473» Les autres cela possedent :
2474Mais Dieu dessus les Rois met
2475Des richesses le sommet.
2477Comme moy de les vanter,
2479De l’ouyr tousjours chanter.
2481Quand Phœbus s’esleve aux cieux,
2482L’ombre fuit devant ses yeux :
2483Ainsi où ta Muse fuit,
2484La sourde Ignorance luit,
2485Rendant les bouches muëtes
2486De noz malheureux Poëtes,
2487Qui souloient comme pourceaux
2488Souiller le clair des ruisseaux :
2489Les beaux vers que j’ay veu naistre
2490Si heureusement de toy,
2491Te rendent bien digne d’estre
2492Prisé de la sœur d’un Roy.
2495Qui doit voir tout l’univers,
2496Me prie d’estre nommée
2497Par la trompe de mes vers,
2498Et le feray : car ta gloire
2499S’esgaye de la memoire :
2500Puis les Seurs conte ne font
2501De nul papier, s’il ne porte,
2503Ton beau nom dessus le front.
ODE XIII. A JEAN D’AURAT, Lecteur du Roy.
2505» Le medecin de la peine
2506» Est le plaisir qui ameine
2507» Le repos avecque luy,
2508Et les Odes qui nous flatent
2509Par leurs douceurs qui abbatent
2510La memoire de l’ennuy.
2511Le bain ne soulage pas
2512Si bien les corps qui sont las,
2513Comme la loüange douce
2514Nous soulage, que du pouce
2515Faisons sur le luth courir,
2516Par qui les playes de l’âme
2517(Lors qu’un desplaisir l’entame)
2518Nous oignons pour la guerir.
2520Certes ma chanson sucrée,
2521Qui les grands Princes recrée,
2522Te pourra bien derider
2523Apres ta peine publique,
2524Où ta faconde s’applique
2525Pour la jeunesse guider.
2526Le haut bruit de ton sçavoir
2527Par ce siecle nous fait voir
2528Que tu brises l’Ignorance,
2529Renommé parmy la France
2530Comme un oracle des Dieux,
2531Pour desnouër aux plus sages
2532Les plus ennouëz passages
2533Des livres laborieux.
2535Tant d’ames ne courent pas
2537Quand hautement il accorde
2538Les guerres dessus sa corde,
2539Comme ta douce merveille
2540Emmoncelle par milliers
2541Un grand peuple d’escoliers
2542Que tu tires par l’oreille.
ODE XIIII. A ANTOINE DE BAIF.
2544J’ay tousjours celé les fautes
2545Dont mes amis sont tachez,
2546J’ay tousjours teu leurs pechez,
2547Et non pas leurs vertus hautes :
2548Car moy qui suis le sonneur
2549Et le courrier des merites,
2550Je n’employe mes Charites
2551Qu’à la trafique d’honneur,
2552Que le Ciel large donneur
2553Ayant pareil soin de toy,
2554T’a departy comme à moy,
2555Versant sur ta langue sage
2556Un saint tresor de beaux vers,
2557Afin que son doux message
2558S’espande par l’univers.
2560Maint chemin nous peut attraire
2561Pour venir à la vertu :
2562D’un bien un tel est vestu,
2563L’autre d’un autre au contraire.
2564Premiere j’ay dit la façon
2565D’accorder le luth aux Odes,
2566Et premier tu t’accommodes
2567A la tragique chanson,
2568Espouvantant d’un grand son
2569Et d’un stile tel qu’il faut
2570Nostre François eschafaut :
2571Des grands Princes miserables
2572Trainant en long les regrets
2573Par tonnerres execrables
2574Bruyans és tragiques Grecs.
2576» D’esprit, et d’art, volontiers
2577» En tout differents nous sommes :
2578» Ne deux ne quatre mestiers
2579» Ne nourrissent pas les hommes :
2580» Mais quiconque a le sçavoir,
2581» Celui doit l’honneur avoir.
2582O Baïf, la plume pronte
2583A vouloir monter aux cieux,
2584D’un vol qui la mort surmonte,
2585Trompe l’enfer odieux.
2588Descrite heureusement
2590Nous trompe doucement,
2591A l’un donnant la gloire
2592Qu’il n’a pas merité,
2593Faisant par le faux croire
2594Qu’on voit la verité :
2595Car tout ce que la Muse
2598Cela flatte l’oreille
2599Qui toute s’esmerveille
2602Il ne faut que j’honore
2605Du Grec, ny du Latin :
2606Ta vertu tresluisante
2607Comme les feux des Dieux,
2609Pour te loger aux cieux.
2610Quelle terre eslongnée,
2612De l’une et l’autre mer,
2613Quelle isle descouverte
2614Ne tient la gorge ouverte
2615Ardente à te nommer ?
2617Vous gouvernez les Rois
2620La memoire ne court :
2621Si ta grand’ main desire
2622De respandre le bien,
2623C’est à ce Martin, Sire,
2626» Certes l’experience
2628» Pour sonder la science
2629» Si elle est fausse ou non.
2630Le siecle qui doit estre,
2631Ne taira ton bon-heur,
2632Et comme tu fis naistre
2633A la France un honneur :
2634Toy, et dont la musette
2635Et dont la voix doucette
2636Chanta bien haut aussi
2637Les beaux pasteurs, qu’encore
2639Comme on t’honore icy.
2641Par ta vertu le monde
2643La France en gloire abonde
2644Faite heureuse en ton bien :
2645Par toy revient l’usage
2646Des outils et compas,
2647Que mesme le vieil âge
2648Des Romains ne sceut pas.
2649Le maçon par ta peine
2651Et sous toy fait sçavant,
2652Jusques au ciel egale
2653Mainte maison royale,
2654Ton livre allant devant.
2656L’œuvre est de l’inventeur :
2657Et celuy qui apprend,
2658Est tenu pour menteur,
2659Si grace ne luy rend.
2660La plume bien apprise
2661Dresse son vol aux cieux,
2662Et sa belle entreprise
2663Ne peut ceder aux lieux.
2664FIN DES ODES PINDARIQUES.
2665La mercerie que je porte,
2666Bertran, est bien d’une autre sorte
2667Que celle que l’usurier vend
2668Dedans ses boutiques avares,
2669Ou celles des Indes barbares
2670Qui enflent l’orgueil du Levant.
2671Ma douce navire immortelle
2672Ne se charge de drogue telle,
2673Et telle de moy tu n’attens,
2674Ou si tu l’attens, tu t’abuses :
2675Je suis le trafiqueur des Muses,
2676Et de leurs biens, maistres du temps.
2677Leur marchandise ne s’estalle
2678Au plus offrant dans une halle,
2679Leur bien en vente n’est point mis,
2680Et pour l’or il ne s’abandonne :
2681Sans plus, liberal je le donne
2682A qui me plaist de mes amis.
2683Reçoy donque ceste largesse,
2684Et croy que c’est une richesse
2685Qui par le temps ne s’use pas,
2686Mais contre le temps elle dure,
2687Et de siecle en siecle plus dure
2688Ne donne point aux vers d’apas.
2689L’audacieuse encre d’Alcée
2690Par les ans n’est point effacée
2691Et vivent encore les sons
2692Que l’amante bailloit en garde
2693A sa tortue babillarde
2694La compagne de ses chansons.
2695Mon grand Pindare vit encore,
2696Et Simonide, et Stesichore,
2697Sinon en vers, au moins par nom :
2698Et des chansons qu’a voulu dire
2699Anacreon desur sa lyre,
2700Le temps n’efface le renom.
2701N’as-tu ouy parler d’Enée,
2702D’Achil, d’Ajax, d’Idomenée ?
2703A moy semblables artisans
2704Ont immortalisé leur gloire,
2705Et fait allonger la memoire
2706De leur nom jusques à noz ans.
2707Helene seule estant gaignée
2708D’une perruque bien peignée,
2709D’un port royal, d’un vestement
2710Brodé d’or, ou d’une grand’suite,
2711N’a pas eu la poitrine cuite
2712De chaude amour premierement.
2713Hector le premier des gendarmes
2714N’a sur le doz porté les armes,
2715Dardant ses homicides traits :
2716Non une fois Troye fut prise :
2717Maint Prince a fait mainte entreprise
2718Devant le camp des deux Rois Grecs.
2719Mais leur prouësse n’est cogneuë,
2720Et une oblivieuse nuë
2721Les tient sous un silence estraints :
2722Engloutie est leur vertu haute
2723Sans renom, pour avoir eu faute
2724Du secours des Poëtes saints.
2725Mais la mort ne vient impunie,
2726Si elle atteint l’ame garnie
2727Du vers que ma Muse a chanté,
2728Qui pleurant de dueil, se tourmente
2729Quand l’homme aux enfers se lamente
2730Dequoy son nom n’est point vanté.
2731Le tien le sera : car ma plume
2732Aime volontiers la coustume
2733De louër les bons comme toy,
2734Qui prevois l’un et l’autre terme
2735Des deux saisons, constant et ferme
2736Contre leur inconstante foy :
2737Plein de vertu, pur de tout vice,
2738Non bruslant apres l’avarice
2739Qui tout attire dans son poing,
2740Chenu de mœurs, jeune de force,
2741Amy d’espreuve, qui s’efforce,
2742Secourir les siens au besoing.
2743Celuy qui sur la teste sienne
2744Voit l’espée Sicilienne,
2745Des douces tables l’appareil
2746N’irrite sa faim, ny la noise
2747Du Rossignol qui se desgoise,
2748Ne luy rameine le sommeil.
2749Mais bien celuy qui se contente
2750Comme toy, la mer il ne tente,
2751Et pour rien tremblant n’a esté,
2752Soit que le bled fausse promesse,
2753Ou que sa vendange se laisse
2754Griller aux flames de l’Esté.
2755De celuy, le bruit du tonnerre,
2756Ny les nouvelles de la guerre
2757N’ont fait chanceler la vertu :
2758Non pas d’un Roy la fiere face,
2759Ny des pirates la menace
2760Ne luy ont le cœur abbatu.
2761Taisez vous ma lyre mignarde,
2762Taisez vous ma lyre jazarde,
2763Un si haut chant n’est pas pour vous :
2764Retournez louër ma Cassandre,
2765Et desur vostre lyre tendre
2766Chantez la d’un fredon plus dous.
2767Mignonne, allons voir si la rose
2768Qui ce matin avoit desclose
2769Sa robe de pourpre au Soleil,
2770A point perdu ceste vesprée
2771Les plis de sa robe pourprée,
2772Et son teint au vostre pareil.
2773Las ! voyez comme en peu d’espace,
2774Mignonne, elle a dessus la place
2775Las, las, ses beautez laissé cheoir !
2776O vrayment marastre Nature,
2777Puis qu’une telle fleur ne dure
2778Que du matin jusques au soir !
2779Donc, si vous me croyez mignonne,
2780Tandis que vostre âge fleuronne
2781En sa plus verte nouveauté,
2782Cueillez, cueillez vostre jeunesse :
2783Comme à ceste fleur la vieillesse
2784Fera ternir vostre beauté.
ODE XVIII. A JOACHIM DU BELLAY, Angevin.
2785Celuy qui ne nous honore
2786Comme Prophetes des Dieux,
2787Plein d’un orgueil odieux
2788Les Dieux il mesprise encore,
2789Et le Ciel qui nous decore
2790De son tresor le plus beau,
2791Nous mariant au troupeau
2792Que le saint Parnasse adore.
2794De leurs presens les plus dous
2795Se laissant glisser en nous
2796Flatte nostre poësie,
2797Qui darde la fantasie
2798De leurs Prestres agitez
2799Jusqu’au sein des Deitez,
2800Yvres de leur Ambrosie.
2801De-là revolans au monde
2802Comblez de secrets divers,
2803Vont chantant par l’univers
2804D’une voix où Dieu abonde
2805Et leur divine faconde
2806Sert d’oracles, et sont faits
2807Les ministres plus parfaits
2808De la Deité profonde.
2809Un Demon les accompaigne
2810Par-sur tous le mieux instruit,
2811Qui en songes toute nuit
2812Sans nul travail les enseigne,
2813Et demy-dieu ne desdeigne
2814De les aller informant,
2815Afin que l’homme en dormant
2816Toutes sciences appreigne.
2817Ils cognoissent la peinture
2818De ce grand monde, et cela
2820En chaqu’une creature :
2821Ore par leur escriture
2822Sont pescheurs, sont laboureurs,
2823Maçons, soudars, Empereurs,
2824Vrais peintres de la Nature.
2825Celuy à qui le Ciel donne
2826Un tel present, il peut bien
2827Dire à tous qu’il a le bien
2828Qu’à peu d’hommes il ordonne :
2829Et sa langue qui doux sonne,
2830Quand elle voudra chanter,
2831Se pourra tresbien vanter
2832Qu’elle est des Dieux la mignonne.
2833En chaque art jadis maint homme
2834Admirable s’est trouvé,
2835Et admirable approuvé
2836Par l’âge qui tout consomme.
2837Quant aux Poëtes, on nomme
2838Un Homere seulement :
2840Sur les autres se renomme.
2841Ce nous est experience
2842Que Dieu n’est pas liberal
2843A chaqu’un en general
2844D’une si belle science,
2845Qui commença l’alliance
2846De corps et d’ame entre nous,
2847Et qui loge par-sur tous
2848En tes beaux vers sa fiance.
ODE XIX. AVANT-VENUE DU PRINTEMPS.
2849Toreau, qui dessus ta crope
2850Enlevas la belle Europe
2851Parmy les voyes de l’eau,
2852Heurte du grand Ciel la borne,
2853Et descrouille de ta corne
2854Les portes de l’an nouveau.
2855Et toy vieillard, qui enserre
2856Sous ta clef ce que la terre
2857Produit generalement,
2858Ouvre l’huis de la Nature,
2859Pour orner de sa peinture
2860Les champs liberalement.
2861Vous Nymphes des eaux, qui estes
2862Au frein des glaces sujettes,
2863Levez vostre chef dehors,
2864Et mollissant vostre course
2865D’une trepignante source
2866Frappez librement voz bors :
2867Afin que la saison verte
2868Se monstre aux amans couverte
2869D’un tapis marqué de fleurs,
2870Et que la campagne face
2871Plus jeune et gaye sa face
2872Peinte de mille couleurs :
2873Et devienne glorieuse
2874De se voir victorieuse
2875Desur l’hyver pluvieux,
2876Qui l’avoit trop offencée
2877De mainte gresle eslancée
2878Sous le vent injurieux.
2879Mais or’ en vain il s’efforce :
2880Car il voit desja sa force
2881Lentement se consumer
2882Sous le beau jour qui s’allonge,
2883Et qui ja tardif se plonge
2884Dans le giron de la mer.
2885Ja le beau Printemps arrive,
2886Et ja l’herbe de la rive
2887Sousleve un petit son chef,
2888Et mesprisant la froidure
2889Estalle au ciel sa verdure
2890Pour y fleurir derechef.
2891Ja le ciel d’amours s’enflame,
2892Et dans le sein de sa femme
2893Jupiter se va lançant,
2894Et meslant sa force en elle,
2895De sa rosée eternelle
2896Va son ventre ensemençant :
2897Si qu’elle estant en gesine
2898Respand sa charge divine
2899Sur la terre, à celle fin
2900Que la terre mesme enfante,
2901De peur que ce Tout ne sente
2902En ses membres quelque fin.
2903Amour, qui Nature esveille,
2904Amenant pres de l’oreille
2905La poincte des traits ardans,
2906Les pousse de telle sorte,
2907Que la poitrine est bien forte,
2908S’ils ne se fichent dedans.
2909Du grand ciel la bande ailée,
2910De l’eau la troupe escaillée
2911Contrainte du dard veinqueur,
2912Ny dans l’eau, ny par les nues
2913N’estaint les flames venues
2914Le doux torment de leur cœur.
2915La charrette vagabonde
2916Qui court sur le doz de l’onde,
2917Oisive au port paravant,
2918Laschant aux voiles les brides
2919Va par les plaines humides
2920De l’Occident au Levant.
2921Noz soldars chargent la pique,
2922Voire et tant l’honneur les pique,
2923Qu’avant le temps attendu
2924Du veillant soldart d’Espagne,
2925Ils ont ja dans la campagne
2926Leur camp par tout espandu.
2927Du Printemps la saison belle,
2928Quand la terre estoit nouvelle,
2929L’an paisible conduisoit :
2930Du Soleil qui nous esclaire
2931La lampe seulement claire
2932Tiede par tout reluisoit.
2933Mais la main des Dieux jalouse
2934N’endura que telle chouse
2935Suivist son train coustumier,
2936Ains changeant le premier vivre,
2937Fist une saison de cuivre
2938En lieu du bel or premier.
2939Lors le Printemps donna place
2940Au chant, au vent, à la glace,
2941Qui renaissent à leur tour,
2942Et le sapin des valées
2943Sauta sur les eaux salées
2944Qui nous baignent à l’entour.
2945On ouyt sonner les armes,
2946On ouyt par les alarmes
2947L’acier tinter durement,
2949Sur les enclumes ferrées
2950Craqueter horriblement.
2951On inventa les usages
2952D’empoisonner les bruvages,
2953Et l’art d’espandre le sang :
2954Les maux du coffre sortirent,
2955Et les hauts rochers sentirent
2956La foudre dessus leur flanc.
2957O Pere, ô Phoebus Cynthien,
2958O saint Apollon Pythien,
2959Seigneur de Déle, isle divine,
2961Par qui le trepié Thymbrean
2962Les choses futures devine :
2963Ou soit que Clare, ou que tes sœurs
2964Te detiennent de leurs douceurs,
2965Ou soit que tu laves en l’onde
2966D’Eurote clerement roulant
2967Le crespe honneur du poil coulant
2968Par flocons de ta teste blonde :
2969Entens, ô Prince, mon soucy,
2970Et vien pour soulager icy
2971Celle qui ne m’est moins cruelle
2972Que la fiévre, qui va mordant
2973D’un accez et froid et ardant,
2974La douce humeur de sa mouëlle.
2975Quoy, sur elle n’espandras-tu
2976Quelque just remply de vertu ?
2977Veux-tu pas son medecin estre ?
2978Si seras, ou je fus deceu
2979Ayant l’autre jour apperceu
2980Ton Cygne voler à senestre.
2981Tu as seul des Dieux cest honneur
2982D’estre Poëte, et gouverneur
2983De toute herbe, soit de campaigne,
2984Soit de monts, soit de celles là
2985Que Thetis deçà et delà
2986En quelque bord estrange baigne.
2987Par toy Esculape pilla
2988Les enfers, lors qu’il resveilla
2989Hippolyt de la gresle bande,
2990Et fraudant le Prince inhumain,
2991Luy arracha hors de la main
2992Le tribut qu’à tous il demande.
2993Par toy le doux enchantement
2994Sçait arrester soudainement
2995Le corps de l’homme qui des-vie :
2996Par toy le medecin expert
2997Ayant invoqué ton nom, pert
2998Le mal larron de nostre vie.
2999Helas Seigneur escoute moy,
3000Vien, et apporte avec toy
3001Le Moly, et la Panacée,
3002Et l’herbe que Medée avoit,
3003Quand reverdir elle devoit
3004D’Eson la jeunesse passée :
3005Et l’herbe forte qui changea
3006Glauce si tost qu’il la mangea,
3007Le faisant immortel, d’un homme :
3008Qui par la mer entre les Dieux
3009Ne craint que le temps odieux
3010Le nombre de ses ans consomme.
3011Brise les du bout de ton arc,
3012Puis d’elles pressurant le marc
3013Fais un bruvage, et le luy baille,
3014Ou bien les applique à ses bras,
3015Et lors ô Pean, tu rompras
3016Le mal qui deux ames travaille.
3017Desja son beau coural s’esteint,
3018Et ja la rose de son teint
3019Se fanit pallement flestrie,
3020Et l’œil meurtrier où m’aguettoit
3021Ne sçay quel archer qui estoit
3022L’object de mon idolatrie.
3023Las ! tu peux en la guarissant,
3024Me soulager moy perissant
3025Au feu qui sa fiévre resemble :
3026Ainsi ratifiant mes vœux,
3027De mesme cure, si tu veux,
3028Tu en guariras deux ensemble.
3029Lors un temple j’edifiray,
3030Où ton image je feray
3031De longues tresses honorée.
3032A son doz pendray l’arc Turquois,
3033La lyre sœur de son carquois,
3034A son flanc la dague dorée.
ODE XXI. A PIERRE PASCHAL.
3035Ne seroy-je pas encore
3036Plus dur qu’un Scythe cruel,
3038Qui ronge le sablon More,
3039Si je n’emplumoy la gloire
3040De toy mon Paschal, afin
3041Qu’elle voltige sans fin
3042Dans le temple de Memoire ?
3043La chaine qui entrelace
3044Ton esprit avec le mien,
3045Et mon nom semblable au tien
3046Commande que je le face.
3047Ce m’est une douce peine
3048Chanter l’homme, en qui les cieux
3049Ont renversé tout le mieux
3050De leur influence pleine.
3051Quand sa clarté merveilleuse
3052Maugré l’obscur se fait voir
3053Par les rayons du sçavoir
3054De sa langue mielleuse :
3055Certes telle gloire douce
3056Crie qu’elle est seule à toy,
3057Que je chante sous la loy
3058De ma lyre et de mon pouce.
3059Ne vois-tu comme elle vole
3060Cà bas en dix mille lieux,
3061Ains comme elle vole aux cieux
3062Par le vent de ma parole ?
3063Ja ton Languedoc se vante
3064D’honorer son nourrisson,
3065Fait immortel par le son
3066Du Vandomois qui le chante.
3067Quoy ? c’est toy qui m’eternise,
3068Et si j’ay quelque renom,
3069Je ne l’ay Paschal, sinon
3070Que par ta voix qui me prise.
3071Car jamais le temps n’ameine
3072Comme aux autres, des oublis
3073Aux escrits qui sont polis
3074De ta langue si Romaine.
3075Lyre dorée, où Phœbus seulement
3076Et les neuf Sœurs ont part egalement,
3077Le seul confort qui mes tristesses tue,
3078Que la danse oit, et toute s’esvertue
3079De t’obeyr, et mesurer ses pas
3080Sous tes fredons mignardez par compas,
3081Lors qu’en bruyant tu marques la cadanse
3082D’un avant-jeu, le guide de la danse.
3083Le feu armé de Jupiter s’esteint
3084Sous ta chanson, si ta chanson l’atteint :
3085Et au caquet de tes cordes bien jointes
3086Son aigle dort sur la foudre à trois pointes
3087Abaissant l’aile : adonc tu vas charmant
3088Ses yeux aigus, et luy en les fermant
3089Son doz herisse, et ses plumes repousse
3090Flatté du son de ta corde si douce.
3091Celuy n’est pas le bien-aimé des Dieux,
3092A qui desplaist ton chant melodieux,
3093Heureuse Lyre, honneur de mon enfance.
3094Je te sonnay devant tous en la France
3095De peu à peu : car quand premierement
3096Je te trouvay, tu sonnois durement,
3097Tu n’avois point de cordes qui valussent,
3098Ne qui respondre aux loix de mon doigt pussent.
3099Moisy du temps ton fust ne sonnoit point,
3100Et j’eu pitié de te voir mal-en-point,
3101Toy qui jadis des grands Rois les viandes
3102Faisois trouver plus douces et friandes.
3103Pour te monter de cordes et d’un fust,
3104Voire d’un son qui naturel te fust,
3105Je pillay Thebe, et saccageay la Pouille,
3106T’enrichissant de leur belle despouille.
3107Et lors en France avec toy je chantay,
3108Et jeune d’ans sus le Loir inventay
3109De marier aux cordes les victoires,
3110Et des grans Rois les honneurs et les gloires :
3111Puis affectant un œuvre plus divin
3112Je t’envoyay sous le pouce Angevin,
3113Qui depuis moy t’a si bien fredonnée,
3114Qu’à luy tout seul la gloire soit donnée.
3115Certainement celuy que tes chansons
3116Paissent, ravy du plaisir de leurs sons,
3117Ne sera point haut-estimé pour estre
3118Ou à l’escrime, ou à la lutte adestre,
3119Ny de Laurier couronné ne sera :
3120L’espée au poing jamais n’abaissera
3121L’orgueil des Rois, ny la fureur des Princes,
3122Portant, veinqueur, le feu dans leurs provinces :
3123Mais ma Gastine, et le haut crin des bois
3124Qui vont bornant mon fleuve Vandomois,
3125Le Dieu bouquin qui la Neufaune entourne,
3126Et le saint chœur qui en Braye sejourne,
3127Le feront tel, que par tout l’univers
3128Se cognoistra renommé par ses vers,
3129Tant il aura de graces en son pouce,
3130Et de fredons fils de sa corde douce.
3131Desja mon Luth ton loyer tu reçois,
3132Et ja desja la race des François
3133Me veut nombrer entre ceux qu’elle louë,
3134Et pour son Chantre heureusement m’avouë.
3135O Calliope, ô Cleion, ô les Sœurs
3136Qui de ma lyre animez les douceurs,
3137Je vous saluë, et resaluë encore,
3138Par qui mon Prince et moymesme j’honore.
3139Par toy je plais, et par toy je suis leu :
3140C’est toy qui fais que Ronsard soit esleu
3141Harpeur François, et quand on le rencontre,
3142Qu’avec le doigt par la ruë on le monstre.
3143Si je plais donc, si je sçay contenter,
3144Si mon renom la France veut chanter,
3145Si de mon front les estoilles je passe,
3146Certes mon Luth, cela vient de ta grace.
3147FIN DU PREMIER LIVRE.
3149GENTIL-HOMME VANDOMOIS.
3150Je te veux bastir une Ode,
3151La maçonnant à la mode
3152De tes Palais honorez,
3153Qui pour parade ont l’entrée
3154Et de marbres acoustrée,
3155Et de hauts piliers dorez,
3156Afin que le front de l’œuvre
3157Du premier regard descœuvre
3158Tout le riche bastiment :
3159Ainsi (PRINCE) je veux mettre
3160Au premier front de mon metre
3161Tes vertus premierement.
3162Sur deux termes de Memoire
3163Je veux graver la victoire
3164Dont l’Anglois fut combatu,
3165Et veux encore y portraire
3166Les batailles de ton Pere
3167Soustenu de ta vertu,
3168Lors que ton jeune courage
3169S’opposa contre la rage
3170De l’Empereur despité,
3171Se vantant d’avoir la foudre
3172Dont il devoit mettre en poudre
3173Paris ta grande cité.
3174» Le conseil et la vaillance
3175» Par une égale balance
3176» Tousjours veillent à l’entour
3177» Des affaires, qui sont pleines
3178» D’un Labyrinthe de peines,
3179» S’entre-suivans à leur tour.
3180Ce que la faveur celeste
3181Par toy nous rend manifeste,
3182Comme n’ayant desdaigné
3183Dez ta premiere jeunesse
3184De conseil et de prouësse
3185Tousjours estre accompaigné.
3186Aussi Prince, ta main forte
3187A fait voir en mainte sorte
3188L’impuissance d’eviter
3189Les efforts de ton armée,
3190Et la colere enflammée
3191A qui la vient irriter.
3192Sur la roche Thespienne
3193Des Sœurs la plus ancienne
3194Qui de tes faits a soucy,
3195Me garde autre melodie,
3196Afin qu’un jour je la die
3197Bien plus haut que ceste-cy.
3198De celle aux peuples estranges
3199Je sonneray tes louanges,
3200Lors que ton bras belliqueur
3201Aura foudroyé le monde,
3202Et que Thetis de son onde
3203Te confessera veinqueur :
3204Et lors que ta main non chiche
3205M’aura fait heureux et riche,
3206Me faisant sentir combien
3208D’Auguste fut liberale
3209Vers l’autheur Aenien.
3210Les Muses ont à leur corde
3211Deux tons divers : l’un accorde
3212A la guerre des grands Rois,
3213L’autre plus bas, ne s’allie
3214Qu’avec le luth de Thalie
3215Touché doucement des dois.
3216De ce bas ton je te chante
3217Maintenant, et si me vante
3218De ne sonner jamais Roy
3219Qui en bonté te resemble,
3220Ne Prince qui soit ensemble
3221Si preux et sçavant que toy.
3222Oy donc ma voix qui s’efforce
3223De crier à toute force
3224Que l’honneur qu’on voit escrit
3225Es oracles poëtiques,
3226Celebrant les Rois antiques,
3227Est seul bien de ton esprit.
3228Sus sus FRANCE, ouvre la bouche
3229Au son du luth que je touche :
3230Dy que le Ciel t’a donné
3231Un Roy dispos à combatre,
3232Et prompt par les loix d’abatre
3234Et toy Vandomoise lyre,
3235Mieux que devant faut eslire
3236Un vers pour te marier,
3237Afin que tu faces croire
3238Que veritable est la gloire
3239Qu’on t’a voulu dedier.
3240Tu resjouys nostre Prince,
3241Tu contentes sa province,
3242Et mille furent espris
3243De contrefaire ta grace,
3244Et suivans ta mesme trace
3245Ont voulu gaigner le pris.
3246Mais ô Phœbus, authorise
3247Mon chant, et le favorise,
3248Qui ose entonner le loz
3249De ce grand Roy qui t’honore,
3250Et ses beaux blasons decore
3251De l’arc qui charge ton doz.
3252Et fay tant que sa hautesse
3253Daigne voir ma petitesse
3254Qui vient des rives du Loir
3255Criant sa force et justice,
3256Afin que l’âge qui glisse,
3257Ne les mette à nonchaloir :
3258Et qui doit chanter la gloire
3259De sa future victoire,
3260» S’elle avient : car en tout lieu
3261» De la chose non tissuë
3262» L’heureuse fin et l’issuë
3263» Se cache en la main de Dieu.
3264Descen du ciel Calliope, et repousse
3265Tous les ennemis (sic ) de moy ton nourrisson,
3266Soit de ton luth, ou soit de ta voix douce,
3267Et mes soucis charme de ta chanson.
3269C’est toy qui ma lyre
3270Aux honneurs conduis :
3271C’est toy, ma Princesse,
3272Qui me fais sans cesse
3274Certainement avant que né je fusse,
3275Pour te chanter tu m’avois ordonné :
3276Le Ciel voulut que ceste gloire j’eusse
3277Par ta faveur avant que d’estre né.
3284Heureux celui que ta folie affole,
3285Ta douce erreur ne le peut faire errer :
3286Voire et si doit par sa douce parole
3287Hors du tombeau tout vif se deterrer.
3288Ton bien sans dessertes
3291D’apprendre la lettre :
3293S’entend d’assez loin.
3294Dieu est en nous, et par nous fait miracles :
3295Si qu’un Poëte et ses vers furieux
3296Sont du haut ciel les plus secrets oracles
3297Que par sa bouche annoncent à noz yeux.
3304» Chacun n’a pas les Muses en partage,
3305» Ne leur fureur tout estomac ne point :
3306A qui le ciel a fait tel avantage,
3307Veinqueur des ans son nom ne mourra point.
3308Durable est sa gloire,
3310Sans mourir le suit :
3311Comme vent, grand erre
3314C’est toy qui fais que j’aime les fontaines
3315Tout esloigné du vulgaire ignorant,
3316Tirant mes pas sur les roches hautaines
3317Apres les tiens que je vais adorant.
3324Dedans quel antre, en quel desert sauvage
3325Me guides-tu, et quel ruisseau sacré
3326A ta grandeur, me sera doux breuvage
3327Pour mieux chanter ta louange à mon gré ?
3328Nous sçavons bien comme
3334Nous cognoissons Mandricard à ses armes,
3335Du bon Roger l’histoire ne nous fuit,
3336Ny le vieillard qui murmurant ses charmes
3337Avoit d’airain le vain Palais construit.
3340Ses languettes d’or :
3342Des beaux vers d’Horace
3343Me plaist bien encor.
3344Mais tout soudain d’un haut stile plus rare
3345Je veux sonner le sang Hectorean,
3346Changeant le son du Dircean Pindare
3347Au plus haut bruit du chantre Smyrnean.
ODE III. CONSOLATION à la Royne de Navarre, sur la mort de Charles de Valois Duc d’Orleans.
3348Vien à moy mon Luth, que j’accorde
3349Une Ode pour la fredonner
3350Dessus la mieux parlante corde
3351Que Phœbus t’ait voulu donner.
3352Afin de la pouvoir sonner
3353Si doucement qu’elle contante,
3354Et puisse le soin destourner
3355Qui mord une royale tante.
3356Donques ô Chimere inconstante,
3357Tu as dessous les ombres mis
3358Le Prince qui fut nostre attante,
3359Et l’effroy de noz ennemis :
3360En vain donc il avoit promis
3361De donter la grandeur du monde,
3362Et de voir sous Charles soumis
3363Ce que Thetis serre en son onde.
3364Une large pluye feconde
3365Vous Muses, puisez de voz yeux,
3366Lamentez la coulonne ronde
3367Où s’appuyoit tout vostre mieux :
3368Pour ta vertu dessus les cieux
3369O fils d’un grand Roy, tu reposes,
3370Et ce bas monde vicieux
3371Du ciel tu regis et composes,
3372Et nouvelles loix luy imposes
3373Nouveau citoyen de là-haut
3374Entre les immortelles choses,
3375Et pres du bien qui point ne faut.
3376Des royaumes plus ne te chaut
3377Dont tu as fait icy la preuve :
3378Car rien de ce monde ne vaut
3379Un trait du Nectar qui t’abreuve.
3380Tu as laissé la terre veuve
3381Du vray honneur, au ciel montant,
3382Où ta facile oreille appreuve
3383Noz vœuz qu’elle va escoutant.
3384Appaise ton cœur lamentant,
3385Essuye ton œil, ma Princesse :
3386Pour-neant tu vas regrettant
3387Dequoy si tost ton neveu cesse,
3388Et a pris son heureuse adresse
3389Vers une autre habitation,
3390Changeant l’Avril de sa jeunesse
3391Avecque l’incorruption.
3392Aux Dieux sans intermission
3393Son corps tu requiers par priere,
3394Qu’il n’eust à la condition
3395De voir par deux fois la lumiere.
3396Quand ton oraison coustumiere
3397Sonneroit aussi doucement
3398Que la harpe tirant premiere
3399Les bois en esbahissement :
3400Encore l’ame nullement
3401N’animeroit sa froide image,
3402Puis que la Parque durement
3403Luy a fait rendre son hommage.
3404De Pluton l’avare heritage
3405Ton neveu n’ira jamais voir,
3406Que le Ciel pour son avantage
3407Trop soudain a voulu ravoir.
3408Et jaloux, t’a fait recevoir
3409(Pour s’enrichir de son enfance)
3410Un dueil, que le temps n’a pouvoir
3411D’arracher de ta souvenance.
ODE IIII. CONTRE LES AVARICIEUX, et ceux qui prochains de la mort bastissent
3412Quand tu tiendrois des Arabes heureux,
3413Des Indiens les tresors plantureux,
3414Voire et des Rois d’Assyrie la pompe,
3415Tu n’es point riche, et ton argent te trompe.
3416Je parle à toy qui erres
3417Apres l’or par les terres.
3418Puis d’elles t’ennuyant,
3419La voile au mast tu guindes,
3420Et voles jusqu’aux Indes
3422Le soin meurtrier pourtant ne laisse pas
3423D’accompagner tes miserables pas,
3424Bien que par toy mainte grand’nef chargée
3425De lingots d’or fende la mer Egée.
3426Le soin qui te tourmente,
3427Suit le bien qui s’augmente,
3429Parmy les eaux ta peine,
3430Qui moins de biens est pleine
3431Quand plus de biens ell’a.
3432Les larges ports de Venise et d’Anvers
3433De tous costez de tes biens sont couverts,
3434Cherchez par eau, par vent et par tempeste.
3435D’où le Soleil hausse et baisse la teste.
3437Maintenant soient jettées
3438Dedans les eaux encor :
3439Qu’on remette en sa mine
3440Ceste esmeraude fine,
3441Ces perles et cest or.
3442» De peu de bien on vit honnestement :
3443» L’homme qui peut trouver contentement,
3444» N’entre-rompt point son sommeil par la crainte
3445» Des blez menteurs, ne par la vigne attainte.
3446Ton mal est incurable
3448Car le soin d’acquerir,
3449Qui sans repos t’enflame,
3452A juste droit tu es ainsi traité :
3453Car pour vouloir banir la pauvreté,
3454Tu te banis de ta maison, et changes
3455Ton doux pays aux regions estranges.
3456Mais le soin et l’envie,
3457Vrais bourreaux de ta vie,
3458Ne t’abandonnent point :
3459Jour et nuict ils te nuisent,
3460Et sur ton cœur aiguisent
3461L’aiguillon qui te point.
3462Et toy vieillard du sepulchre oublieux,
3463Qui jusqu’au ciel esleves en maints lieux
3464Palais de marbre, et ja presque mort, tasches
3465Fendre les rocs que tu bailles par tasches,
3466La terre n’est pas pleine
3467Seulement de ta peine,
3468Mais les poissons aussi
3469Sentent sous tes ouvrages
3470Assis sur les rivages,
3472Bien que par toy un milier de maçons
3473Maint gros rocher animent de façons,
3474Si mourras-tu, et ta maison certaine
3475C’est de Pluton la maison palle et vaine.
3476Donques avare, cesse,
3477Cesse avare, et delaisse
3478Tant de biens amasser :
3479Le batelier qui garde
3480Le Port d’enfer, n’a garde
3481Pour l’or te repasser.
3482Là Rhadamant le juge audacieux
3483Fait tourmenter les avaricieux,
3484Et le chetif que douce mort delivre,
3485Aise à son rang là bas il laisse vivre.
3486Si donq’ la riche pierre,
3487Tant soit d’estrange terre,
3488Et l’or tant recherché,
3489Foibles n’ont la puissance
3491De leur maistre fâché :
3492Pourquoy l’Egypte iray-je saccager,
3493Pourquoy iray-je aux Indes voyager,
3494Changeant mon aise aux richesses lointaines
3495De l’Orient, quises à tant de peines ?
3496» La Lune est coustumiere
3497» De naistre tous les mois,
3498» Mais quand nostre lumiere
3499» Est esteinte une fois,
3500» Longuement sans veiller
3501» Il nous faut sommeiller.
3502Tandis que vivons ores,
3503Un baiser donnez-moy,
3504Donnez-m’en mille encores,
3505Amour n’a point de loy :
3508En vous baisant Maistresse,
3510La langue chanteresse
3512Quoy ? est-ce là le pris
3513Du labeur qu’elle a pris ?
3514Elle par qui vous estes
3515Déesse entre les Dieux,
3516Qui voz beautez parfaites
3517Celebroit jusqu’aux cieux,
3518Ne faisant l’air sinon
3519Bruire de vostre nom ?
3521Le beau logis d’Amour,
3523Ont choisi leur sejour,
3524Et de vostre œil qui fait
3525Le Soleil moins parfait :
3526De vostre sein d’yvoire
3527Par deux ondes secous
3528Elle chantoit la gloire,
3529Ne chantant rien que vous :
3530Maintenant en saignant,
3531De vous se va plaignant.
3532Las ! de petite chose
3533Je me deuls sans raison :
3534La fléche au cœur enclose
3535Me tu’ sans guerison,
3537M’y tira de voz yeux.
ODE VI. PROPHETIE DU DIEU de la Charante.
3538Lors que la tourbe errante
3539S’arma contre son Roy,
3540Le Dieu de la Charante
3541Fasché d’un tel derroy,
3542Arresta son flot coy :
3543Puis d’une bouche ouverte
3547Te suit peuple mutin,
3549Saccages pour butin :
3551Que ton orgueil n’arreste,
3552Viendra quelque matin
3553Te foudroyer la teste.
3554Oy de Mars la tempeste
3556Et Henry qui appreste
3559Tenter son asseurance,
3561Par le soldat de France :
3564Perira par l’outrance
3565D’un qui n’a son pareil :
3566Ton sang fera vermeil
3567Mon flot ores esclave,
3568Et tout le verd esmail
3569De ces prez que je lave.
3570Voicy le Seigneur brave
3571De Guyse qui te suit,
3572Et ja son loz engrave
3573Sus ton doz qui s’enfuit,
3574Prince sur tous instruit
3575Aux dangereux vacarmes,
3576Ou soit lors qu’il destruit
3577Les troupes de gendarmes :
3578Ou quand par les alarmes
3580Fait bien quitter les armes
3581Au pieton le plus fort.
3582Ne vois-tu le renfort
3584Prompt à haster ta mort
3585D’une playe inhumaine ?
3588Perd du bouvier la peine
3589Qui prie en vain les Dieux,
3591Qui ja desja t’enserre,
3593Perdra d’un grand tonnerre.
3595Et le Seigneur d’Iliers
3596Te porteront par terre
3597Indontez Chevaliers :
3598Parmy tant de miliers
3599Tu dois Jarnac cognoistre,
3600Que les Dieux familiers
3601Sous bon Astre ont fait naistre.
3602Comme l’ayant fait estre
3603De son haineux veinqueur,
3604Et de soy-mesme maistre
3605Commandant à son cœur :
3606Toy peuple sans vigueur
3607Tu craindras en la sorte
3608Qu’un loup craint la rigueur
3609Du lion qui l’emporte.
3610A la fin la main forte
3612Rendra ta gloire morte,
3614Le Ciel le veut ainsi,
3615Qui ma bouche a contrainte
3617Pour t’avancer la crainte.
3619Des baisers, mais des apas
3620Qui seuls nourrissent mon ame,
3621Les biens dont les Dieux sont sous,
3622Du Nectar, du sucre dous,
3623De la cannelle, et du bâme,
3624Du thin, du lis, de la rose
3625Entre ses lévres esclose
3626Fleurante en toutes saisons :
3627Et du miel tel qu’en Hymette
3628La desrobe-fleur avette
3629Remplit ses douces maisons.
3630O Dieux ! que j’ay de plaisir
3631Quand je sens mon col saisir
3632De ses bras en mainte sorte :
3633Sur moy se laissant courber,
3634D’yeux cloz je la voy tomber
3635Sur mon sein à demy-morte.
3636Puis mettant la bouche sienne
3637Tout à plat dessus la mienne,
3638Me mord, et je la remors :
3639Je luy darde, elle me darde
3640Sa languette fretillarde,
3641Puis en ses bras je m’endors.
3642D’un baiser doucement long
3643El’ me suce l’ame adonc,
3644Puis en souflant la repousse,
3645La ressuce encor un coup,
3646La ressoufle tout à coup
3647Avec son haleine douce.
3648Tout ainsi les colombelles
3649Tremoussant un peu les ailes
3650Havement se vont baisant,
3651Apres que l’oiseuse glace
3652A quitté la froide place
3653Au Printemps doux et plaisant.
3654Helas ! mais tempere un peu
3655Les biens dont je suis repeu,
3656Tempere un peu ma liesse :
3657Dieu je serois immortel,
3658Et je ne veux estre tel,
3659Si tu n’es aussi Déesse.
3660Ma petite Nymphe Macée,
3661Plus blanche qu’yvoire taillé,
3662Plus blanche que neige amassée,
3663Plus blanche que du laict caillé,
3664Ton beau teint resemble les lis
3665Avecque les roses cueillis.
3666Ton beau chef à mes yeux descœuvre,
3667Où le ciel des beautez donneur,
3668Employa sa peine et son œuvre,
3669Curieux de luy faire honneur :
3670Descœuvre ton beau front aussi,
3671Heureux object de mon souci.
3672Plus belle que Venus tu marches :
3673Tes yeux sont parfaitement beaux,
3674Qui flambent sous deux noires arches,
3675Comme deux celestes flambeaux,
3676D’où le brandon fut allumé,
3677Qui tout le cœur m’a consumé.
3678Ce fut ton œil douce mignonne,
3679Qui dans son regard escarté,
3680Les miens encores emprisonne
3681Peu soucieux de liberté,
3682Et qui me desroba le cœur
3683Pour m’honorer d’une langueur.
3684Te voyant des belles la belle,
3685Tu me suces l’ame et le sang :
3686Monstre moy ta rose nouvelle,
3687Je dy, mignarde, ton sein blanc,
3688Et tes deux rondelets tetons
3689Qui s’enflent comme deux boutons.
3690Las ! puis que ta beauté meurtriere
3691Ne me daigne faire mercy,
3692Et que de jour en jour plus fiere
3693Tu prens plaisir de mon soucy,
3694Aumoins regarde sur mon front
3695Les maux que tes beaux yeux me font.
ODE IX. A LA FONTAINE BELLERIE.
3697Belle fontaine cherie
3698De noz Nymphes, quand ton eau
3699Les cache au creux de ta source
3700Fuyantes le Satyreau,
3701Qui les pourchasse à la course
3702Jusqu’au bord de ton ruisseau,
3703Tu es la Nymphe eternelle
3704De ma terre paternelle :
3705Pource en ce pré verdelet
3706Voy ton Poëte qui t’orne
3707D’un petit chevreau de laict,
3708A qui l’une et l’autre corne
3709Sortent du front nouvelet.
3710L’Esté je dors ou repose
3711Sus ton herbe, où je compose,
3712Caché sous tes saules vers,
3713Je ne sçay quoy, qui ta gloire
3714Envoira par l’univers,
3715Commandant à la Memoire
3716Que tu vives par mes vers.
3717L’ardeur de la Canicule
3718Le verd de tes bords ne brule,
3719Tellement qu’en toutes pars
3720Ton ombre est espaisse et druë
3721Aux pasteurs venant des parcs,
3722Aux beufs laz de la charuë,
3723Et au bestial espars.
3724Iô, tu seras sans cesse
3725Des fontaines la princesse,
3726Moy celebrant le conduit
3727Du rocher persé, qui darde
3729L’eau de ta source jazarde
3730Qui trepillante se suit.
3731Les trois Parques à ta naissance
3732T’avoient ottroyé le pouvoir
3733De ne mourir, ains que de France
3734Le dernier bord tu peusses voir.
3735Or’ pour la fin de tes journées
3736Ton dernier voyage restoit
3737Icy dessous les Pirenées,
3738Où l’arrest de ta mort estoit.
3739Toy morte, donc que la Bretaigne
3740Ta mere, ne se vante pas
3741De haquenée qui attaigne
3742Ta course, ton amble, ton pas :
3743Ne moins les sablonneuses plaines
3744De la chaude Afrique, où souvent
3745Les jumens (miracle) sont pleines
3746Se mariant aveq’ le vent.
3747Refraischy moy le vin de sorte
3748Qu’il soit aussi froid qu’un glaçon :
3749Fay venir Janne, qu’elle apporte
3750Son luth pour dire une chanson :
3751Nous ballerons tous trois au son :
3752Et dy à Barbe qu’elle vienne
3753Les cheveux tors à la façon
3754D’une follastre Italienne.
3755Ne vois-tu que le jour se passe ?
3756Je ne vy point au lendemain :
3757Page, reverse dans ma tasse,
3758Remply moy ce verre tout plain.
3759Maudit soit qui languit en vain :
3760Les Philosophes je n’appreuve :
3761Le cerveau n’est jamais bien sain,
3762Que l’Amour et le vin abreuve.
3763Si l’oiseau qu’on voit amener
3764Par son chant le temps qui ennuye,
3765Peut les hommes acertener
3766Du vray augure de la pluye,
3767Demain le Troyen de sa buye
3768Espandra l’eau, et si le jour
3769Sera long temps sans qu’il s’essuye,
3770Voilé d’un tenebreux sejour.
3771Donq, pour attendre que le tour
3772De ceste tempeste ennuyeuse
3773Se change par le beau retour
3774D’une autre saison plus joyeuse,
3775Evite la tourbe envieuse,
3776Et seul en ta chambre à recoy
3777Escry de main laborieuse
3778Des vers qui soient dignes de toy.
3779Espris d’une ardeur comme moy
3780De te vouloir rendre admirable,
3781Pour n’estre sujet à la loy
3782Du grand Faucheur inexorable,
3783Pesle-mesle dessus la table
3784Tibulle, Ovide soient ouvers
3785Aupres de ton luth delectable,
3786Fidele compagnon des vers.
3787Dessus, par maints accords divers
3788Chasse de toy le soucy grave,
3789Et le soin que ce Dieu pervers
3790Dans un cœur amoureux engrave.
3791Apres l’estude, il faut qu’on lave
3792L’esprit des Muses perissant
3793D’un vin de reserve, en la cave
3794Par quatre ans au fust languissant.
3795Pourquoy te vas-tu meurdrissant,
3796Et pourquoy gennes-tu ta vie
3797Tandis que tu es fleurissant ?
3798Et pourquoi n’est-elle suivie
3799D’esbat et d’amoureuse envie ?
3800Pauvre chetif, ne sçais-tu pas
3801Qu’il ne faut qu’une maladie
3802Pour t’emmener mourir là-bas ?
3803Ah Dieu ! que malheureux nous sommes :
3804Ah Dieu ! que de maux en un temps
3805Offensent la race des hommes
3806Semblable aux fueilles du Printemps,
3807Qui vertes dessus l’arbre croissent,
3808Puis elles, l’Autonne suivant,
3809Seiches à terre n’apparoissent
3810Qu’un jouët remoqué du vent.
3811Vrayment l’esperance est meschante,
3812Tousjours meschante elle deçoit,
3813Et toujours pipant elle enchante
3814Le pauvre sot qui la reçoit :
3815Mais le sage qui ne se fie
3816Qu’en la plus seure verité,
3817Sçait que l’espoir de nostre vie
3818N’est rien que pure vanité.
3819Tandis que la crespe jouvence
3820La fleur des beaux ans nous produit,
3821Jamais le jeune enfant ne pense
3822A la vieillesse qui le suit :
3823Ne jamais l’homme heureux n’espere
3824De se veoir tomber en meschef,
3825Sinon alors que la misere
3826Desja luy pend dessus le chef.
3827Homme chetif et miserable,
3828Miserable, et ne sçais-tu pas
3829Que la jeunesse est peu durable,
3830Et que la mort guide noz pas ?
3831Et que nostre fangeuse mace
3832Si tost s’esvanoüyt en rien,
3833Qu’à grand’peine avons nous l’espace
3834D’apprendre le mal et le bien ?
3835De tous costez la Parque noire
3836Devant le temps sillant noz yeux,
3837Ingrate nous force de boire
3838Les flots du lac oblivieux :
3839Mesmes les Rois foudres de guerre,
3840Despouillez de veines et d’os,
3841Ainsi que vachers sous la terre
3842Viendront au throne de Minos.
3843C’est pitié de nostre vie :
3844Par les eaux l’avare marchant
3845Se voit sa chere ame ravie,
3846Le soudart par le fer trenchant :
3847Cestuy d’une langueur se mine,
3848Et l’autre d’un soin nompareil,
3849Et cest autre par la famine
3850Perd la lumiere du Soleil.
3851Bref, on ne voit chose qui vive
3852Sans estre serve de douleur :
3853Mais sur tout, la race chetive
3854Des hommes foisonne en malheur.
3855Malheur des hommes est la proye :
3856Aussi Phœbus ne vouloit pas
3857Pour eux à bon droit devant Troye
3858Se mettre au danger des combas.
3859Ah ! que maudite soit l’asnesse,
3860Laquelle pour trouver de l’eau,
3861Au serpent donna la jeunesse
3862Qui tous les ans change de peau :
3863Jeunesse que le populaire
3864De Jupiter avoit receu
3865Pour loyer de n’avoir sceu taire
3866Le secret larrecin du feu.
3867Dez ce jour devint enlaidie
3868Par luy la santé des humains
3869De vieillesse et de maladie,
3870Des hommes bourreaux inhumains :
3871Et dez ce jour il fist entendre
3872Le bruit de son foudre nouveau,
3873Et depuis n’a cessé d’espendre
3874Les dons de son mauvais tonneau.
3877Oy ce vers qui honore
3878Mon terroir Vandomois.
3881Que le cours de l’année
3882Seréne d’un beau jour :
3883En toy, le ciel non chiche
3884Prodiguant son bon-heur,
3886Renversé tout l’honneur.
3887Deux longs tertres te ceignent,
3888Qui de leur flanc hardy
3889Les Aquilons contraignent,
3890Et les vents du midy.
3891Sur l’un Gastine sainte
3893Sa teste de verd painte
3894Envoye jusqu’aux cieux :
3895Et sur l’autre prend vie
3896Maint beau cep, dont le vin
3897Porte bien peu d’envie
3899Le Loir tard à la fuite
3901D’eau lentement conduite
3902Tes champs va tournoyant :
3903Et rend en prez fertille
3905Par l’humeur qui distille
3907Bien qu’on n’y vienne querre
3909De quelque estrange terre
3910L’or tant laborieux :
3913Chez toy ne soit cherchée
3915L’Inde pourtant ne pense
3916Te veincre, car les Dieux
3917D’une autre recompense
3918Te fortunent bien mieux.
3919La Justice grand’erre
3920S’enfuyant d’icy bas,
3921Laissa dans nostre terre
3922Le saint trac de ses pas :
3923Et s’encore à ceste heure
3925Quelque vertu demeure,
3926Tu es bien sa maison.
3927Bref, quelque part que j’erre,
3928Tant le ciel m’y soit dous,
3929Ce petit coin de terre
3930Me rira par-sus tous.
3931Là je veux que la Parque
3932Tranche mon fatal fil,
3933Et m’envoye en la barque
3935Là te faudra respandre
3937Les ombres et la cendre
3939Ma Guiterre je te chante,
3940Par qui seule je deçoy,
3941Je deçoy, je romps, j’enchante
3942Les amours que je reçoy.
3943Nulle chose, tant soit douce,
3944Ne te sçauroit egaler,
3945Par qui le soin je repousse
3946Si tost qu’il te sent parler,
3947Au son de ton harmonie
3948Je refreschy ma chaleur
3949Ma chaleur, flame infinie,
3950Naissante d’un beau malheur.
3951Plus cherement je te garde
3952Que je ne garde mes yeux,
3953Et ton fust que je regarde
3954Peint dessus en mille lieux :
3955Où le nom de ma Déesse
3956En maint amoureux lien,
3957En maints laz d’amour se laisse
3958Joindre en chifre avec le mien :
3959Où le beau Phœbus qui baigne
3960Dans le Loir son poil doré,
3961Du luth aux Muses enseigne
3962Dont elles m’ont honoré.
3963Son Laurier preste l’oreille,
3964Si qu’au premier vent qui vient,
3965De re-sifler s’appareille
3966Ce que par cœur il retient.
3967Icy les forests compagnes
3968Suivent Orphée et les vens,
3969Qui les voisines campagnes
3970Ombragent de bois suivans.
3971Là est Ide la branchue,
3972Où l’oiseau de Jupiter
3973Dedans sa griffe crochue
3974Vient Ganymede empieter :
3977Qui ores sert à la table
3978D’un bel eschanson aux Dieux.
3979Ses chiens après l’aigle aboyent,
3980Et ses gouverneurs aussi
3981En vain estonnez le voyent
3982Par l’air emporter ainsi.
3983Tu fus aux Dames pensives
3984Par Mercure consacré,
3985Et aux passions lascives
3986Ton son est tousjours à gré.
3987Aussi est-ce ton office,
3988Non pas les assaults cruez,
3989Mais le joyeux exercice
3990Des souspirs continuez.
3991Encore qu’au temps d’Horace
3992Les armes de tous costez
3993Sonnassent par la menace
3994Des Cantabres indontez,
3995Et que le Romain empire
3996Se vist chargé de soudars,
3997Si n’a-il point à sa lyre
3998Accordé les faits de Mars :
3999Mais bien Venus la riante,
4000Et son fils plein de rigueur,
4001Lalage et Chloé fuyante
4002Davant avecques son chœur.
4003Quand sur toy je chanteroye
4004D’Hector les combats divers,
4005Et ce qui fut fait à Troye
4006Par les Grecs en dix hyvers,
4007Cela ne peut satisfaire
4008Au soin qui l’esprit me mord :
4009Que peut Hector pour moy faire,
4010Que peut Ajax qui est mort ?
4011Mieux vaut donc de ma maistresse
4012Chanter les beautez, afin
4013Qu’à la douleur qui me presse
4014Daigne mettre heureuse fin :
4015Ces yeux autour desquels semble
4016Qu’Amour vole, ou que dedans
4017Il se cache, ou qu’il assemble
4018Cent traits pour les regardans.
4019Chantons donc sa cheveleure,
4020De laquelle Amour veinqueur.
4021Noüa mille reths à l’heure
4022Qu’il m’encordela le cœur :
4023Et son sein, rose naïve,
4024Qui va et vient tout ainsi
4025Que font deux flots à leur rive
4026Poussez d’un vent adouci.
ODE XVI. CONTRE DENISE Sorciere.
4027L’inimitié que je te porte,
4028Passe celle, tant elle est forte,
4029Des aigneaux et des loups,
4030Vieille sorciere deshontée,
4031Que les bourreaux ont fouëttée
4032Te honnissant de coups.
4033Tirant apres toy une presse
4034D’hommes et de femmes espesse,
4035Tu monstrois nud le flanc,
4036Et monstrois nud parmy la rue
4037L’estomac, et l’espaule nue
4039Mais la peine fut bien petite,
4040Si lon balance ton merite :
4041Le Ciel ne devoit pas
4042Pardonner à si lasche teste,
4043Ains il devoit de sa tempeste
4045La Terre mere encor pleurante
4046Des Geans la mort violante
4047Bruslez du feu des cieux,
4048(Te laschant de son ventre à peine)
4049T’engendra, vieille, pour la haine
4050Qu’elle portait aux Dieux.
4051Tu sçais que vaut mixtionnée
4052La drogue qui nous est donnée
4054Et en quel mois, en quelles heures
4055Les fleurs des femmes sont meilleures
4056Au breuvage amoureux.
4057Nulle herbe, soit elle aux montagnes,
4058Ou soit venimeuse aux campagnes,
4059Tes yeux sorciers ne fuit,
4060Que tu as mille fois coupée
4061D’une serpe d’airain courbée,
4062Beant contre la nuit.
4063Le soir, quand la Lune fouëtte
4064Ses chevaux par la nuict muette,
4065Pleine de rage, alors
4066Voilant ta furieuse teste
4067De la peau d’une estrange beste
4068Tu t’eslances dehors.
4069Au seul soufler de son haleine
4070Les chiens effroyez par la plaine
4071Aguisent leurs abois :
4072Les fleuves contremont reculent,
4073Les loups effroyablement hurlent
4074Apres toy par les bois.
4075Adonc par les lieux solitaires,
4076Et par l’horreur des cimetaires
4077Où tu hantes le plus,
4078Au son des vers que tu murmures
4079Les corps des morts tu des-emmures
4080De leurs tombeaux reclus.
4081Vestant de l’un l’image vaine
4082Tu viens effroyer d’une peine
4083(Rebarbotant un sort)
4084Quelque veufve qui se tourmente,
4085Ou quelque mere qui lamente
4086Son seul heritier mort.
4087Tu fais que la Lune enchantée
4088Marche par l’air toute argentée,
4089Luy dardant d’icy bas
4090Telle couleur aux jouës palles,
4091Que le son de mille cymbales
4093Tu es la frayeur du village :
4094Chacun craignant ton sorcelage
4096Tremblant de peur que tu ne taches
4097Ses bœufs, ses moutons et ses vaches
4098Du just de ta poison.
4099J’ay veu souvent ton œil senestre,
4100Trois fois regardant de loin paistre
4101La guide du troupeau.
4102L’ensorceler de telle sorte,
4103Que tost apres je la vy morte
4104Et les vers sur la peau.
4105Comme toy, Medée execrable
4106Fut bien quelquefois profitable :
4107Ses venins ont servy,
4108Reverdissant d’Eson l’escorce :
4109Au contraire, tu m’as par force
4110Mon beau printemps ravy.
4111Dieux ! si là haut pitié demeure,
4112Pour recompense qu’elle meure,
4114Privez d’honneur de sepulture,
4115Soient des oiseaux goulus pasture,
4116Et des chiens affamez.
ODE XVII. A LA FOREST de Gastine.
4117Couché sous tes ombrages vers
4118Gastine, je te chante
4119Autant que les Grecs par leurs vers
4120La forest d’Erymanthe.
4121Car malin, celer je ne puis
4123De combien obligé je suis
4125Toy, qui sous l’abry de tes bois
4126Ravy d’esprit m’amuses,
4127Toy, qui fais qu’à toutes les fois
4128Me respondent les Muses :
4129Toy, par qui de ce meschant soin
4130Tout franc je me delivre,
4131Lors qu’en toy je me pers bien loin,
4132Parlant avec un livre.
4133Tes bocages soient tousjours pleins
4134D’amoureuses brigades,
4135De Satyres et de Sylvains,
4136La crainte des Naiades.
4137En toy habite desormais
4138Des Muses le college,
4139Et ton bois ne sente jamais
4141Ma petite colombelle,
4142Ma petite toute belle,
4143Mon petit œil baisez moy :
4144D’une bouche toute pleine
4145D’amours, chassez-moy la peine
4146De mon amoureux esmoy.
4147Quand je vous diray mignonne,
4148Approchez vous, qu’on me donne
4149Neuf baisers tout à la fois,
4150Donnez-m’en seulement trois,
4151Tels que Diane guerriere
4152Les donne à Phœbus son frere,
4153Et l’Aurore à son vieillard :
4154Puis reculez vostre bouche,
4155Et bien loin toute farouche
4156Fuyez d’un pied fretillard.
4157Comme un toreau par la prée
4158Court apres son amourée,
4159Ainsi tout plein de courrous
4160Je courray fol apres vous :
4161Et prise, d’une main forte
4162Vous tiendray de telle sorte
4163Qu’un aigle un pigeon tremblant :
4164Lors faisant de la modeste,
4165De me redonner la reste
4166Des baisers ferez semblant.
4167Mais en vain serez pendante
4168Toute à mon col, attendante
4169(Tenant un peu l’œil baissé)
4170Pardon de m’avoir laissé.
4171Car en lieu de six, adonques
4172J’en demanderay plus qu’onques
4173Tout le ciel d’estoilles n’eut,
4174Plus que d’arene poussée
4175Aux bords, quand l’eau courroussée
4176Contre les rives s’esmeut.
4177O Pucelle plus tendre
4178Qu’un beau bouton vermeil,
4179Que le rosier engendre
4182Tout l’honneur du jardin :
4183Plus fort que le lhyerre
4184Qui se gripe à l’entour
4185Du chesne aimé, qu’il serre
4186Enlassé de maint tour,
4187Courbant ses bras espars
4188Sus luy de toutes pars :
4189Serrez mon col maistresse,
4190De voz deux braz pliez,
4191D’un nœud qui fort me presse
4195Ny le temps, ny l’envie
4196D’autre amour desirer,
4197Ne pourra point ma vie
4198De vos lévres tirer :
4199Ains serrez demourrons,
4200Et baisant nous mourrons.
4201Tous deux morts en mesme heure
4202Voirrons le lac fangeux,
4204De Pluton l’outrageux,
4205Et les champs ordonnez
4207Amour par les fleurettes
4209Voirra noz amourettes
4210Sous le bois maternel :
4211Là nous sçaurons combien
4212Les amans ont de bien.
4213Le long des belles plaines
4214Et parmy les prez vers,
4215Les rives sonnent pleines
4216De maints accords divers :
4217L’un jouë, et l’autre au son
4219Là le beau ciel descœuvre
4220Tousjours un front benin :
4221Sur les fleurs la couleuvre
4223Et tousjours les oiseaux
4224Chantent sur les rameaux.
4225Tousjours les vents y sonnent
4226Je ne sçay quoy de doux,
4227Et les Lauriers y donnent
4228Tousjours des ombres moux,
4229Tousjours les belles fleurs
4230Y gardent leurs couleurs.
4231Parmy le grand espace
4233Nous aurons tous deux place
4235Et comme eux sans souci
4239Quand de la place sienne
4240Pour nous deux s’ostera,
4241Non celle dont les yeux
4242Ont surmonté les Dieux.
4243Corydon, verse sans fin
4244Dedans mon verre du vin,
4245Afin qu’endormir je face
4246Un procez qui me tirace
4247Le cœur et l’ame plus fort
4248Qu’un mastin un liévre mort.
4250Jamais peine ne soucy
4251Ne feront que je me dueille :
4252Aussi bien vueille ou non vueille,
4253Sans faire icy long sejour
4254Il faut que je meure un jour.
4255Le long vivre me desplaist :
4256Mal-heureux l’homme qui est
4257Accablé de la vieillesse :
4258Quand je perdray la jeunesse,
4259Je veux mourir tout soudain
4260Sans languir au lendemain.
4261Ce-pendant verse sans fin
4262Dedans mon verre du vin,
4263Afin qu’endormir je face
4264Un procez qui me tirace
4265Le cœur et l’ame plus fort
4266Qu’un mastin un liévre mort.
4267Pour boire dessus l’herbe tendre
4268Je veux sous un Laurier m’estendre,
4269Et veux qu’Amour d’un petit brin
4270Ou de lin ou de cheneviere
4271Trousse au flanc sa robe legere,
4272Et my-nud me verse du vin.
4273» L’incertaine vie de l’homme
4274» Incessamment se roule comme
4275» Aux rives se roulent les flos,
4276» Et apres nostre heure derniere
4277» Rien de nous ne reste en la biere
4278» Que je ne sçay quels petits os.
4279Je ne veux selon la coustume,
4280Que d’encens ma tombe on parfume,
4281Ny qu’on y verse des odeurs :
4282Mais tandis que je suis en vie,
4283J’ay de me parfumer envie,
4284Et de me couronner de fleurs.
4285Corydon, va querir m’amie,
4286Avant que la Parque blesmie
4287M’envoye aux eternelles nuits :
4288Je veux beuvant la tasse pleine,
4289Couché pres d’elle oster la peine
4290De mes miserables ennuis.
4291J’ay l’esprit tout ennuyé
4293Les Phænomenes d’Arate :
4294Il est temps que je m’esbate,
4295Et que j’aille aux champs jouër.
4296Bons Dieux ! qui voudroit louër
4297Ceux qui collez sus un livre
4298N’ont jamais soucy de vivre ?
4299Que nous sert d’estudier,
4300Sinon de nous ennuyer !
4301Et soin dessus soin accroistre
4302A nous, qui serons peut estre
4303Ou ce matin, ou ce soir
4304Victime de l’Orque noir !
4305De l’Orque qui ne pardonne
4306Tant il est fier, à personne !
4307Corydon, marche davant,
4308Sçache où le bon vin se vend :
4309Fais apres à ma bouteille
4310Des fueilles de quelque treille
4311Un tapon pour la boucher :
4312Ne m’achete point de chair,
4313Car tant soit elle friande,
4314L’Esté je hay la viande.
4316Des pompons, des artichôs,
4317Des fraises, et de la crême :
4318C’est en Esté ce que j’aime,
4319Quand sur le bord d’un ruisseau
4320Je la mange au bruit de l’eau,
4321Estendu sus le rivage,
4322Ou dans un antre sauvage.
4323Ores que je suis dispos,
4324Je veux boire sans repos,
4325De peur que la maladie
4326Un de ces jours ne me die,
4327Me happant à l’impourveu,
4328Meurs gallant, c’est assez beu.
4329Hé ! mon Dieu que je te hay Somme,
4330Et non pour-autant qu’on te nomme
4331Le froid simulacre des mors :
4332Mais pour-autant que quand je dors,
4333Par toy du penser m’est ravie
4334L’ardeur qui me tenoit en vie :
4335En dormant penser je ne puis
4336Au bien par qui vivant je suis,
4337Et sans lequel je ne pourroye
4338Estre vif, si je n’y songeoye.
4339Pource ne me vien plus seiller
4340L’œil, pour me faire sommeiller :
4341Le veiller m’est plus agreable
4342Que n’est ton dormir miserable,
4343Qui du cœur la nuict me soustrait
4344Le penser qui vivre me fait.
4345Laisse moy sommeiller Amour !
4346Ne te suffist-il, que de jour
4347Les yeux trop cruels de ma Dame
4348Me tourmentent le corps et l’ame,
4349Sans la nuict me vouloir ainsi
4350Tourmenter d’un nouveau souci,
4351Alors que je devrois refaire
4352Dans le lict, la peine ordinaire
4353Que tout le jour je souffre au cœur ?
4354Helas ! Amour plein de rigueur,
4355Cruel enfant, que veux-tu dire ?
4356Tousjours le vautour ne martire
4357Le pauvre cœur Promethean
4358Sus le sommet Caucasean,
4359Mais de nuict recroistre il le laisse,
4360Afin qu’au matin s’en repaisse.
4361Mais tu me ronges jour et nuit,
4362Et ton soin qui tousjours me suit,
4363Ne veut que mon cœur se reface :
4364Mais toujours tousjours le tirace.
4365Ainsi qu’un acharné limier
4366Tirace le corps d’un sanglier.
4367Chacun dit que je suis malade,
4368Me voyant la couleur si fade
4369Et le teint si morne et si blanc,
4370Et dit-on vray : car je n’ay sang
4371En veine, ny force en artere :
4372Aussi la nuict je ne digere,
4373Et mon souper me reste cru
4374Dans l’estomac d’amours recru.
4375Mais Amour, j’auray la vengeance
4376De ta cruelle outrecuidance,
4377Quittant ma vie : et si je meurs,
4378Je seray franc de tes douleurs :
4379Car rien ne peut ta tyrannie
4380Sus un corps qui n’a plus de vie.
4381Du malheur de recevoir
4382Un estranger sans avoir
4383De luy quelque cognoissance,
4384Tu as fait experiance
4386Pâris dont tu fus deceu :
4387Et moy je la viens de faire,
4388Qui ore ay voulu retraire
4389Sottement un estranger
4390Dans ma chambre, et le loger.
4391Il estoit minuict, et l’Ourse
4392De son char tournoit la course
4393Entre les mains du Bouvier,
4394Quand le somme vint lier
4395D’une chaîne sommeilliere
4396Mes yeux clos sous la paupiere.
4397Ja je dormois dans mon lit
4398Lors que j’entr’ouy le bruit
4399D’un qui frappoit à ma porte,
4400Et heurtoit de telle sorte
4401Que mon dormir s’en-alla :
4402Je demanday, qu’est-ce là
4403Qui fait à mon huis sa plainte ?
4404Je suis enfant, n’aye crainte,
4405Ce me dit-il, et adonc
4406Je luy desserre le gond
4407De ma porte verrouillée.
4408J’ay la chemise mouillée
4409Qui me trempe jusqu’aux oz,
4410Ce disoit, dessus le doz
4411Toute nuict j’ay eu la pluie :
4412Et pource je te supplie
4413De me conduire à ton feu
4414Pour m’aller seicher un peu.
4415Lors je prins sa main humide,
4416Et plein de pitié le guide
4417En ma chambre, et le fis seoir
4418Au feu qui restoit du soir :
4419Puis allumant des chandelles,
4420Je vy qu’il portoit des ailes,
4421Dans la main un arc Turquois,
4422Et sous l’aisselle un carquois.
4423Adonc en mon cœur je pense
4424Qu’il avoit quelque puissance,
4425Et qu’il falloit m’apprester
4426Pour le faire banqueter.
4427Ce-pendant il me regarde
4428D’un œil, de l’autre il prend garde
4429Si son arc estoit seiché :
4430Puis me voyant empesché
4431A luy faire bonne chere,
4432Me tire une fleche amere
4433Droit dans l’œil, et qui de là
4434Plus bas au cœur devala :
4435Et m’y fist telle ouverture,
4436Qu’herbe, drogue ny murmure
4437N’y serviroient plus de rien.
4438Voila Revergat, le bien,
4439(Mon Revergat qui embrasses
4440L’heur des Muses, et des Graces)
4441Le bien qui m’est survenu
4442Pour loger un incognu.
4443Qu’on me dresse un autel, que non-per on m’ameine
4444Trois porcs, et trois agneaux frisez de noire laine,
4445Qu’on me tire du vin pour verser dans le feu :
4446Je veux faire aujourd’huy publiquement un vœu
4447Devant toute la France, et devot me contraindre
4448Par un serment promis à jamais ne l’enfraindre :
4449» Car par droict de nature un bon cœur est tenu
4450» De soustenir celuy qui l’aura soustenu.
4451Or ainsi que le poil de ceste noire beste
4452Craquette dans le feu, ainsi ma chere teste
4453Y puisse craqueter, si jamais envers toy
4454Constant en mon contract je te manque de foy.
4455Te serrant les deux mains, par les Dieux je te jure
4456De n’endurer jamais qu’un sot te face injure
4457Sans te vanger ainsi que tu m’as revangé
4458Du sot injurieux qui m’avoit outragé.
4459Donque mon cher Magny, que nul ne se hazarde
4460D’offenser ton renom : car j’en ay pris la garde,
4461Qui peux monstrer à ceux qui s’en voudroient moquer,
4462De quel aspre aiguillon ma Muse sçait piquer.
4463Tandis par cent travaux poursuy ton entreprise.
4464» Les Dieux ont la Sueur davant la Vertu mise,
4465» Et faut beaucoup grimper ains qu’atteindre au sommet
4466» Du roc où la Vertu liberale promet
4467» Apres dix mille ennuis, une gloire eternelle
4468A ceux, qui comme toy seront amoureux d’elle,
4469Et qui desdaigneront d’un courage hautain
4470Ces mastins envieux, qui nous mordent en vain.
4471Lors que ta mere estoit preste à gesir de toy,
4472Si Jupiter des Dieux et des hommes le Roy
4473Luy eust juré ces mots : L’enfant dont tu es pleine,
4474Sera tant qu’il vivra sans douleur et sans peine,
4475Et tousjours luy viendront les biens sans y songer,
4476Tu dirois à bon droit Jupiter mensonger.
4477Mais puis que tu es né, ainsi que tous nous sommes,
4478A la condition des miserables hommes,
4479Pour avoir en partage ennuis, soucis, travaux,
4480Douleurs, tristesses, soins, tormens, peines et maux,
4481Il faut baisser le doz, et porter la fortune
4482Qui vient sans nul egard à tous hommes commune :
4483Ce que facilement, patient, tu feras
4484Quand quelquefois le jour en ton cœur penseras
4485» Que tu n’es Dieu, mais homme, et qu’on ne voit au monde
4486» Chose qui plus que l’homme en miseres abonde,
4487» Qui plus soudain s’esleve, et qui plus soudain soit
4488» Tombé quand il est haut : et certes à bon droit :
4489» Car il n’a point de force, et si tousjours demande
4490» D’attenter plus que luy quelque entreprise grande.
4491Ce que tu quiers du Roy, Magny, n’est pas grand cas,
4492Et de l’avoir bien tost l’esperance tu as.
4493Le jour presse ta nuict : pource pren bon courage,
4494Tu n’as garde de fondre au milieu de l’orage,
4495Puis que tu as en lieu du bel Astre besson
4496Des Spartains, la faveur de ton grand d’Avanson,
4497Qui ja pousse ta nef sur la rive deserte
4498Pour y payer tes vœuz à Glauque et Melicerte.
ODE XXVIII. PALINODIE A DENYSE.
4499Maintenant une fin, Denyse,
4500A mon vers scandaleux soit mise
4501Qui ton cœur a despité,
4502Ou soit que rompu tu le noyes,
4503Que tu l’effaces, ou l’envoyes
4504Au feu qu’il a merité.
4505La Mere Cybele insensée
4506N’esbranle pas tant la pensée
4507De son ministre chastré :
4508Non Bacchus, non Phœbus ensemble
4509Le sein de son Prestre qui tremble
4510Dedans sa poitrine entré :
4511Comme l’ire quand elle enflame
4512De sa rage le fond de l’ame,
4513Qui ne s’espouvante pas
4514Non d’un couteau, non d’un naufrage,
4515Non d’un tyran, non d’un orage
4516Que le ciel darde ça bas.
4517De chaque beste Promethée
4518A quelque partie adjoustée
4519En l’homme, et d’art curieux
4520D’un doux aigneau fist son visage,
4521Trempant son cœur dedans la rage
4522De quelque lion furieux.
4523Tousjours l’ire cause la guerre,
4524La seule ire a rué par terre
4526Voire et fist qu’apres dix ans Troye,
4527(Hector ja tué) fut la proye
4528Du grand Roy Mycenien.
4529» Jamais l’humaine conjecture
4530» N’a preveu la chose future,
4531» Et l’œil trop ardant de voir
4532» Le temps futur qui ne nous touche,
4533» En son avis demeure louche.
4534» Qui le futur peut sçavoir ?
4535Làs, si j’eusse preveu la peine
4536Dont maintenant ma vie est pleine,
4537Je n’eusse jamais lasché
4538Une Ode d’erreur si tachée,
4539De laquelle t’ayant fâchée
4540Moymesme je suis fasché.
4541Ores ores je voy ma faute,
4542Je cognois combien elle est haute !
4543Et je tends les mains, afin
4544Que ta sorceliere science
4545Dont tu as tant d’experience,
4546Ne mette mes jours à fin.
4547Je te suppli’ par Proserpine
4548(De Pluton la douce rapine)
4549Que courroucer il ne faut,
4550Et par tes livres qui esmeuvent
4551Les Astres charmez, et les peuvent
4552Faire devaller d’enhaut :
4553Reçoy mes miserables larmes,
4554Et me deslie de tes charmes,
4555Espouventable labeur :
4556Destourne ton rouët, Prestresse,
4557Déchante les vers qui sans cesse
4558M’accablent de froide peur.
4559Telephe Roy de la Mysie
4560Peut bien flechir la fantasie
4561D’Achil’ pour le secourir,
4562Quand sa grand’lance Pelienne
4563En la mesme playe ancienne
4564Repassa pour le guarir.
4565D’Ulysse la peneuse troupe
4566Reboyvant de Circe la coupe
4567Laissa des porcs le troupeau,
4568Et luy rougist dedans la face
4569L’honneur, et la premiere grace
4570De son visage plus beau.
4571Assez et trop helas j’endure !
4572Assez et trop ma peine est dure !
4573Mon teint souillé par tes eaux
4574Efface sa couleur de roses,
4575Et mes veines ne sont encloses
4576Sinon que de flaques peaux.
4577Ma teste de tes onguents teinte,
4578Plus blanche qu’un Cygne s’est peinte :
4579Nul repos mon mal deçoit,
4580Le jour me poinct, ma nuict me presse,
4581Et mon cœur ne fuit la tristesse
4582Que par tes vers il reçoit.
4583Appaise ta voix Marsienne,
4584Et fay que l’amour ancienne
4585Nous reglue ensemble mieux :
4586De moy ta colere repousse,
4587Et lors tu me seras plus douce
4588Que la clarté de mes yeux.
4589Lict, que le fer industrieux
4590D’un artizan laborieux
4591A façonné, presque d’un egal tour
4592Dont ce grand monde est enclos à l’entour :
4593Où celle qui m’a mis le mors
4594De ses beaux doigts foiblement fors,
4595Entre mes bras se repose à sejour,
4596Et chaque nuict embellist de son jour.
4597Qui vit jamais Mars et Venus
4598En un tableau portraits tous nus,
4599Des doux amours la mere estroitement
4600Embrasse Mars, qui laisse lentement
4601Sa lance tomber à costé
4602D’un si plaisant venin donté,
4603Et la baisant presse l’yvoire blanc
4604Bouche sur bouche, et le flanc sur le flanc.
4605Celuy qui les a veu portraits,
4606Peut sur nous contempler les traits
4607De leurs plaisirs, quand le souci
4608Amoureux nous enlasse ainsi.
4609Hà ! que grand tort te font les Dieux
4610Qui ne te logent en leurs cieux !
4611Tu reluirois d’un plus illustre cours
4612Que leurs corbeaux, leurs asnes et leurs ours.
4613Si j’aime depuis naguiere
4614Une belle chamberiere,
4615Hé, qui m’oseroit blasmer
4616De si bassement aimer ?
4617Non ! l’amour n’est point vilaine,
4618Que maint brave Capitaine,
4619Maint Philosophe et maint Roy
4620A trouvé digne de soy.
4621Hercule, dont l’honneur vole
4622Au ciel, aima bien Iole,
4623Qui prisonniere dontoit
4624Celuy qui son maistre estoit.
4625Achille, l’effroy de Troye,
4626De Briseïs fut la proye,
4627Dont si bien il s’eschaufa
4628Que serve elle en trionfa.
4629Ajax eut pour sa maistresse
4630Sa prisonniere Tecmesse,
4631Bien qu’il secoüast au bras
4632Un bouclier à sept rebras.
4633Agamemnon se vit prendre
4634De sa captive Cassandre,
4635Qui sentit plus d’aise au cœur
4636D’estre veincu que veinqueur.
4637Le petit Amour veut estre
4638Tousjours des plus grands le maistre,
4639Et jamais il n’a esté
4640Compagnon de majesté.
4641A quoy diroy-je l’histoire
4642De Jupiter, qui fait gloire
4643De se vestir d’un oiseau,
4644D’un Satyre, et d’un toreau,
4645Pour abuser noz femelles ?
4646Et bien que les immortelles
4647Soient à son commandement,
4648Il veut aimer bassement.
4649L’amour des riches Princesses
4650Conçoit les mesmes tristesses :
4651Qui veut avoir ses esbas,
4652Il faut aimer en lieu bas.
4653Quant à moy, je laisse dire
4654Tous ceux qui veulent mesdire,
4655Je ne veux laisser pour eux
4656En bas lieu d’estre amoureux.
ODE XXXI. DE LA FLEUR DE LA VIGNE.
4657Ny la fleur qui porte le nom
4658D’un mois et d’un Dieu, ny la rose
4659Qui dessus la cuisse d’Adon
4660D’une playe se vit esclose :
4661Ny les beaux œillets empourprez
4662Du teint de Bellonne, ny celle
4663Fleurette qui parmy les prez
4664Du nom d’Hyacinthe s’appelle :
4665Ny celle, qu’Ajax enfanta
4666De son sang vermeil empourprée,
4667Lors que furieux il planta
4668Dans son cœur la Troyenne espée :
4669Ny celle, qui jaunit du teint
4670De la fille trop envieuse,
4671En voyant le Soleil atteint
4672D’une autre plus belle amoureuse :
4673Ny celle, qui desur le bord
4674D’une belle source azurée
4675Nasquit sur l’herbe, apres la mort
4676De la face trop remirée :
4677Ny les fleurons que diffama
4678Venus, alors que sa main blanche
4679Au milieu du liz enferma
4680D’un grand asne la roide manche :
4681Ny la belle fleur qui se fist
4682Des larmes d’Helene la belle :
4683Ny celle, que Junon blanchist
4684Du laict de sa tendre mammelle,
4685Quand faisant teter le Dieu Mars
4686Du bout de sa tine esgoutée,
4687Le laict qui s’escouloit espars
4688Fist au ciel la Voye laictée :
4689Ne me plaisent tant que la fleur
4690De la douce Vigne sacrée,
4691Qui de sa nectareuse odeur
4692Le nez et le cœur me recrée.
4693Quand la mort me voudra tuer
4694(A tout le moins si je suis digne
4695Que les Dieux me daignent muer)
4696Je le veux estre, en fleur de Vigne :
4697Et m’esbahis qu’Anacreon,
4698Qui tant a chery la vendange,
4699Comme un Poëte biberon,
4700D’elle n’a chanté la loüange.
ODE XXXII. LES PEINTURES d’un Païsage.
4701Tableau, que l’eternelle gloire
4702D’un Apelle avoü’roit pour sien,
4703Ou de quelqu’autre, dont l’histoire
4704Celebre le nom ancien,
4705Tant la couleur heureusement parfaite
4706A la nature en son mort contrefaite :
4707Où toute l’engence enfrongnée
4708Des Cyclopes laborieux
4709Est à la forge embesongnée,
4710Qui d’un effort industrieux
4711Haste un tonnerre, armeure de la dextre
4712Du plus grand fils que Saturne ait fait naistre.
4713Trois, sur l’enclume gemissante
4714D’ordre egal le vont martelant,
4715Et d’une tenaille pinçante
4716Tournent l’ouvrage estincelant :
4717Vous les diriez qu’ils ahanent et suent,
4718Tant leurs marteaux dessus l’enclume ruent.
4719En trois rayons de pluye torte
4720Tout le tonnerre est finissant,
4721En trois de vent qui le supporte,
4722Et en trois de feu rougissant :
4723Ores de peur, ores de bruit, et ore
4724D’ire et d’esclair on le polit et dore.
4725Les autres, deux soufflets entonnent,
4726Qui dans leurs grands ventres enflez
4727Prennent le vent, et le redonnent
4728Par compas aux charbons soufflez :
4729Le metal coule, et dedans la fournaise
4730Comme un estang se respand en la braise.
4731Un peu plus haut parmy les nues
4732Enflées d’un vague ondoyant,
4733Le pere ses fléches cognues
4734Darde aval d’un bras foudroyant :
4735Le feu se suit, et saccageant l’air, gronde,
4736Faisant trembler les fondemens du monde.
4737Entre l’orage, et la nuict pleine
4738De gresle martelant souvent,
4739Un Pilote cale à grand’ peine
4740Sa voile trop serve du vent :
4741La mer le tanse, et les flots irez baignent
4742De monts bossus les cordes qui se plaignent.
4743Les longs traits des flames grand erre
4744En forme de lances errans,
4745Lechent l’estomac de la terre
4746Aux bords des fleuves esclairans :
4747Et la forest par les vents dépessée
4748Egale aux champs sa perruque baissée.
4749A costé gauche de l’orage
4750Junon sa colere celant,
4751De Venus emprunte l’ouvrage
4752Son beau demy-ceint excellant :
4753Et le ceignant, sa force coustumiere
4754Tira Jupin à l’amitié premiere.
4755(Là les amours sont portraits d’ordre,
4756Celuy qui donte les oiseaux,
4757Celuy qui chaleureux vient mordre
4758Le cœur des dauphins sous les eaux :
4759Leandre proye à la mer inhumaine,
4760Pendu aux flots nouë où l’amour le meine.)
4761Junon tenant les mains esparses,
4762De son mary presse le sein :
4763Luy qui enfle ses veines arses
4764De trop d’amour dont il est plein,
4765Baise sa femme, et sur l’heure fait naistre
4766Le beau Printemps saison du premier estre.
4767De l’Ocean l’image empreinte
4768Contraint ses portraits finissans :
4769D’azur verdoyant elle est peinte,
4770Et d’argent ses flots blanchissans,
4771Où les dauphins aux doz courbez y nouënt,
4772Et sautelans à mille bonds se jouënt.
4773Au milieu de l’onde imprimée
4774Comme grandes forests, on voit
4775S’eslever la navale armée
4776Que Charles à Thunis avoit ;
4777Les flots batus des avirons qui sonnent,
4778Contre les flancs de cent barques resonnent.
4779Environné d’une grand’trope
4780Son pouvoir le rend orgueilleux,
4781Trainant les forces de l’Europe
4782Avec soy d’un bras merveilleux :
4783L’Espagne y est, et les peuples qui vivent
4784Loin dessous l’Ourse, et les Flamans le suivent.
4785Pres de Thunis sur le bord More,
4786L’Africain aveugle au danger
4787La mer verte en pourpre colore
4788Au sang du soldat estranger :
4789Mars les anime, et la Discorde irée
4790Trainant sa robe en cent lieux dessirée.
4791Tout au bas d’une couleur palle
4792Est repeint l’Empereur Romain,
4793Craignant nostre Roy qui egalle
4794Les Dieux par les faits de sa main :
4795Mais pour-neant : car de Henry la lance
4796Ja ja captif le traine dans la France.
4797Pâris tient ses portes décloses
4798Recevant son Roy belliqueur,
4799Une grande nuë de roses
4800Pleut à l’entour du chef veinqueur :
4801Les feux de joye icy et là s’allument,
4802Et jusqu’au ciel les autels des Dieux fument.
ODE XXXIII. A REMY BELLEAU.
4803Tu es un trop sec biberon
4804Pour un tourneur d’Anacreon,
4805Belleau, et quoy ! ceste Comete
4806Qui naguiere au ciel reluisoit,
4807Rien que la soif ne predisoit,
4808Ou je suis un mauvais prophete.
4809Les plus chauds Astres etherez
4810Ramenent les jours alterez
4811En ce mois, pour nous faire boire :
4812Boy donques : apres le trespas,
4813Ombre, tu ne boiras là bas
4814Que je ne sçay quelle onde noire.
4815Mais non, ne boy point, mon Belleau,
4816Si tu veux monter au troupeau
4817Des Muses, desur leur montagne :
4818Il vaut trop mieux estudier
4819Comme tu fais, que s’allier
4820De Bacchus et de sa compagne.
4821Quand avecques Bacchus on joint
4822Venus sans mesure, on n’a point
4823Saine du cerveau la partie.
4824Donc pour corriger son defaut,
4825Un vieil pedagogue il luy faut,
4826Un Silene qui le chastie :
4827Ou les pucelles dont il fut
4828Nourry, quand Jupin le receut
4829Tout vif de sa mere bruslée :
4830Ce furent les Nymphes des eaux :
4831» Car Bacchus gaste noz cerveaux,
4832» Si la Nymphe n’y est meslée.
4833Escoute, du Bellay, ou les Muses ont peur
4834De l’enfant de Venus, ou l’aiment de bon cœur,
4835Et tousjours pas à pas accompagnent sa trace :
4836Car si quelqu’un ne veut les amours desdaigner,
4837Toutes à qui mieux-mieux le viennent enseigner,
4838Et sa bouche mielleuse emplissent de leur grace.
4839Mais au brave qui met les amours à desdain,
4840Toutes le desdaignant le delaissent soudain,
4841Et plus ne luy font part de leur gentille veine :
4842Ains Cleion luy defend de ne se plus trouver
4843En leur danse, et jamais ne venir abreuver
4844Sa bouche non amante en leur belle fonteine.
4845Certes j’en suis tesmoin : car quand je veux louër
4846Quelque homme ou quelque Dieu, soudain je sens nouër
4847La langue à mon palais, et ma gorge se bouche :
4848Mais quand je veux d’amour ou escrire ou parler,
4849Ma langue se desnouë, et lors je sens couler
4850Ma chanson d’elle-mesme aisément en la bouche.
4851Si mes vers semblent doux, s’ils ont eu ce bon-heur
4852D’honorer mon pays, ils m’ont rendu l’honneur
4853Que Clothon m’a filé : et s’ils sont au contraire,
4854Que me vaudroit, Durban, d’avantage d’en faire ?
4855Je serois un grand fol. Si les Destins amis
4856Un double sort de vie à l’homme avoient permis
4857L’un pour vivre en plaisir, et l’autre en desplaisance :
4858Aumoins en son tourment l’homme auroit esperance
4859De vivre aise à son tour apres le mal finé.
4860Mais puis que le Destin à l’homme n’a donné
4861Qu’une petite vie, encore toute pleine
4862(Sur tous les animaux) de travail et de peine :
4863Respondez moy chetifs, et pourquoy si souvent
4864Vous donnez-vous en proye à la fureur du vent,
4865Afin de rapporter une barque chargée,
4866Le naufrage futur de Carpathe ou d’Egée ?
4867Et pourquoy pauvres sots, pour gaigner le rempart
4868De quelque froid chasteau, mettez-vous au hazart
4869Si souvent votre corps, qui est si foible et tendre,
4870Qu’à peine se peut-il d’une flévre defendre,
4871Tant s’en faut d’un canon ? et pourquoy tant de fois
4872Allez-vous mendier des Princes et des Rois
4873Une faible et mondaine et chetive largesse,
4874A fin d’amonceler une breve richesse,
4875Et ne voyez la mort qui talonne voz pas ?
4876O pauvres abusez, et ne sçavez-vous pas
4877Que vous estes mortels ? et que la Parque sage
4878Vous a de peu de jours borné votre voyage ?
4879La Nature a donné des cornes aux toreaux,
4880Et la crampe du pied pour armes aux chevaux,
4881Aux poissons le nouër, et aux aigles l’adresse
4882De tost voler par l’air, aux liévres la vistesse,
4883Aux serpents le venin qu’ils recellent dedans
4884Les peaux de la gencive, et aux lions les dens,
4885A l’homme la prudence : et n’ayant plus puissance
4886De donner comme à l’homme, aux femmes la prudence,
4887Leur donna la beauté, pour les servir en lieu
4888De haches et de dars, de lances et d’espieu :
4889Car la beauté, Nicot, d’une plaisante dame
4890Surmonte hommes et Dieux, les armes, et la flame.
4891Nous vivons, mon Panjas, une vie sans vie :
4892Nous autres qui vivons, nous servons à l’envie,
4893Nous servons aux faveurs, et jamais nous n’avons
4894Un seul repos d’esprit tandis que nous vivons.
4895» De tous les animaux qui vivent sur la terre,
4896» L’homme est le plus chetif : car il se fait la guerre
4897» Luymesmes à luymesme, et n’a dans son cerveau
4898» Autre plus grand desir que d’estre son bourreau.
4899Regarde je te pri’ le beuf, qui d’un col morne
4900Traine pour nous nourrir le joug dessus la corne :
4901Bien qu’il soit sans raison, gros et lourd animal,
4902Jamais il n’est par luy la cause de son mal,
4903Ains patientement le labeur il endure,
4904Et la loy qu’en naissant luy ordonna Nature.
4905Puis quand il est au soir du labeur deslié,
4906Il met pres de son joug le travail oublié,
4907Et dort sans aucun soing jusqu’ à tant que l’Aurore
4908Le resveille au matin pour travailler encore.
4909Mais nous pauvres chetifs, soit de jour, soit de nuit,
4910Tousjours quelque tristesse espineuse nous suit
4911Qui nous lime le cœur : si quelqu’un esternue,
4912Nous sommes courroucez : si quelqu’un par la rue
4913Passe plus grand que nous, nous tressuons d’ahan :
4914Si nous oyons crier de nuict quelque choüan,
4915» Nous herissons d’effroy : bref à la race humaine
4916» Tousjours de quelque part luy survient quelque peine :
4917» Car il ne luy suffist de ses propres malheurs
4918» Qu’elle a dés le berceau, mais elle en cherche ailleurs.
4919» Grandeur, procez, l’amour, la rancœur, la feintise,
4920» L’ambition, l’honneur, l’ire, et la convoitise,
4921» Et le sale appetit d’amonceler des biens,
4922» Sont les maux estrangers que l’homme adjouste aux siens.
4923Quand l’homme ingrat feroit tous les jours sacrifice
4924D’une hecatombe aux Dieux, fraudé de son service,
4925Ne seroit escouté : car leurs yeux destournez
4926Ne se voudroient souiller de ses presens donnez.
4927Tant l’homme ingrat desplaist aux Dieux qui tout prevoyent,
4928Et qui de leurs tonneaux bien et mal nous envoyent.
4929Si j’estoy, Lomenie, ingrat en ton endroit,
4930La Muse desormais rétive ne voudroit
4931Venir à mes chansons, et pour-neant sa trasse
4932Je suivroy sur le mont du chevelu Parnasse :
4933Pour-neant je boiroy des flots Aoniens,
4934En vain je dormirois és antres Thespiens,
4935En vain je nommeroy son nom par les rivages :
4936Car elle me fuiroit dans les forests sauvages
4937Elle, et toutes ses sœurs, comme ne voulant pas
4938Suivre d’un homme ingrat ny la voix ny les pas.
4939Pource Pindare feint que le damné Tantale
4940Admoneste à bon droit parmy l’ombre infernale
4941Chacun debteur de rendre à son tour le bien-fait
4942Qu’un autre au paravant, amy luy aura fait.
4943Quand je t’auroy donné les thresors de l’Asie,
4944Je n’auroy respondu à ceste courtoisie
4945Dont tu m’as obligé de telle sorte à toy,
4946Que la mort ne perdra les graces que j’en doy
4947Non certes à toy seul, mais ensemble à ton frere.
4948Que Calliope estime, et qu’Apollon revere :
4949Car tant que mes chansons auront quelque pouvoir,
4950Je veux qu’à noz neveux elles facent sçavoir
4951D’âge en âge suivant (pour eviter l’offense
4952Où tombent les ingrats) qu’en seule recompense
4953De tant d’honnestetez dont tu m’as rendu tien,
4954Je ne t’ay remboursé, ny n’ay peu, d’autre bien
4955Que du bien des neuf Sœurs, bien, qui pauvre ne cede
4956Aux plus riches thresors que l’Orient possede.
4957ODES NON MESURÉES, NY PROPRES A CHANTER.
4958Aussi sont-ce les premieres que fist jamais l’Autheur, l’an mil cinq cens quarante.
4960Maclou amy des Muses,
4961En la Musique expert,
4962Pour-neant tu t’amuses,
4963Le temps en vain se pert
4964Menant un dueil couvert :
4965Il vaut mieux que tu jettes
4966Les soigneuses sagettes
4967Qui ton cœur vont grevant,
4968Aux Scythes et aux Gétes,
4970Ceux à qui point n’agréent
4971Tes beaux arts tant cognus,
4972Et qui ne se recréent
4973De voir les Sylvains nus
4975Pendre au haut d’un rocher,
4976Doivent bien se fâcher :
4977Non toy, dont la Pœsie
4978Peut le soin arracher
4980Et quoy ? je voy tes yeux
4981Moites d’un pleur amer :
4982Soit quand Phœbus aux cieux
4983Vient le jour allumer,
4984Ou quand dedans la mer
4985Ses chevaux il abreuve,
4986Gemissant je te treuve
4987La fin de ton malheur,
4988Puis que ne bois ne fleuve
4989N’appaise ta douleur ?
4990Donc la faveur du monde
4992Laquelle on peut à l’onde
4994Qui ne sçauroit durer
4995Une heure sans orage.
4996» Appren à ton courage
4997» Voler ainsi qu’il faut :
4998» Par ceste aile le sage
4999» S’en-vole aux Dieux là haut.
5000Il est vray que la Court
5001Des Princes est louable,
5002Mais long temps on y court
5003Sans fortune amiable.
5004Sor de là miserable :
5005» Quand la mort se courrousse,
5006» Sans egard elle pousse
5008» De la mesme secousse
5009» Qu’un pauvre laboureur.
5011Aux bons immortel nom,
5012N’a baillé la couronne
5013De Laurier pour renom
5015Qu’à celuy qui n’a garde
5016De prendre l’or en garde,
5017Vivant du sien contant,
5019D’un visage constant.
5020» C’est plus de commander
5022» Qu’aux Princes d’amender
5024» Qui de ses passions
5025» Est maistre absolument,
5026» Celuy vit seulement,
5027» N’eust-il qu’un toict de chaume,
5028» Et plus asseurément
5029» Qu’un Roy de son royaume.
5030Quand nostre vie humaine
5031Longue en santé seroit,
5032Chaqu’un à juste peine
5033Des biens amasseroit,
5034Et point n’offenseroit !
5035» Pour la vie si breve
5036» Faut-il tant qu’on se greve
5037» D’amasser et d’avoir ?
5038Matin le jour se leve
5039Pour mourir sur le soir.
5040O soin meurtrier, encores
5041Que lon s’allast cacher
5042Outre les rives Mores,
5043Tu nous viendrois chercher
5044Pour nos esprits fâcher.
5045Le gendarme en sa troupe,
5046Te va portant en croupe
5047Quoy que t’ailles cachant
5048Au plus creux de la poupe
5049Compagnon du marchant.
5050Donques puis que l’envie
5052Sont bourreaux de la vie
5053De l’homme qui les porte :
5054Mon amy, je t’enhorte
5055De les chasser, entens
5056A te donner bon temps,
5057Fuy les maux qui t’ennuyent :
5058» Qu’est-ce que tu attens ?
5059» Les ans legers s’enfuyent.
5060» Le temps bien peu durable
5061» Tout chauve par derriere
5063» S’il franchit sa carriere.
5066La grand cruche fatale :
5067Soit tost ou tard, le Sort
5068Viendra vers toy tout palle
5069Pout t’annoncer la mort.
5070Et pource un jour ne laisse
5071Voler sans ton plaisir,
5072L’importune vieillesse
5073Court tost pour nous saisir :
5074Tandis qu’avons loisir,
5076Chantons avec les miennes :
5077Ou bien, si bon te semble,
5078Ne chantons que les tiennes
5079Sur noz flutes ensemble.
5081Qui rongeoit ton courage,
5083Sous ce mignard ombrage :
5084Voy pres de ce rivage
5085Quatre Nymphes qui viennent,
5086A qui tant bien aviennent
5087Leurs corsets simplement,
5088Et leurs cheveux qui tiennent
5090Hé, quel pasteur sera-ce
5091Qui au prochain ruisseau
5093Quatre ou cinq fois en l’eau ?
5094D’autant que vin nouveau
5096Et fait dormir les nuis :
5098De mes maux je ne puis
5099Estrangler qu’apres boire.
5101Quand je seroy si heureux de choisir
5102Une Maistresse à mon desir,
5103Mon Peletier, je te veux dire
5104Laquelle je voudrois eslire
5105Pour la servir, constant, à son plaisir.
5106L’âge non meur, mais verdelet encore,
5107Est l’âge seul qui me devore
5108Le cœur d’impatience atteint :
5109Noir je vueil l’œil, et brun le teint,
5110Bien que l’œil verd toute la France adore.
5111J’aime la bouche imitante la rose
5112Au lent Soleil de May déclose,
5113Un petit tetin nouvelet
5114Qui se fait desja rondelet,
5115Et sur l’yvoire eslevé se repose :
5116La taille droite à la beauté pareille,
5117Et dessous la coife une oreille
5118Qui toute se monstre dehors,
5119En cent façons les cheveux tors,
5120La jouë egale à l’Aurore vermeille :
5121L’estomac plein, la jambe de bon tour
5122Pleine de chair tout à l’entour
5123Que par souhait on tasteroit,
5124Un sein qui les Dieux tenteroit,
5125Le flanc haussé, la cuisse faite au tour :
5126La dent d’yvoire, odorante l’haleine,
5127A qui s’egaleroient à peine
5128Les doux parfums de la Sabée,
5129Ou toute l’odeur desrobée
5130Que l’Arabie heureusement ameine :
5131L’esprit naïf, et naïve la grace,
5132La main lascive, ou qu’elle embrasse
5133L’amy en son giron couché,
5134Ou que son luth en soit touché,
5135Et une voix qui mesme son luth passe :
5136Le pied petit, la main longuette et belle,
5137Dontant tout cœur dur et rebelle,
5138Et un ris qui en descouvrant
5139Maint diamant, allast ouvrant
5140Le beau vermeil d’une lévre jumelle.
5141Qu’ell’ sceust par cœur tout cela qu’a chanté
5142Petrarque en amour tant vanté,
5143Ou la Rose si bien descrite,
5144Et contre les femmes despite,
5145Dont je serois comme d’elle enchanté.
5146Quant au maintien, inconstant et volage,
5147Folastre et digne de tel âge,
5148Le regard errant çà et là,
5149Un naturel outre cela
5150Qui plus que l’art miserable soulage.
5151Je ne voudrois avoir en ma puissance
5152A tous coups d’elle jouyssance :
5153Souvent le nier un petit
5154En amour donne l’appetit,
5155Et fait durer la longue obeyssance.
5156D’elle le temps ne pourroit m’estranger,
5157N’autre amour, ne l’or estranger,
5158Ny à tout le bien qui arrive
5159De l’Orient à nostre rive
5160Je ne voudrois ma brunette changer :
5161Lors que sa bouche à me baiser tendroit,
5162Ou qu’approcher ne la voudroit
5163Comme feignant d’estre fâchée,
5164Ou quand en quelque coin cachée
5165Sans l’aviser pendre au col me viendroit.
LE TROISIEME LIVRE DES ODES
5168GENTILHOMME VANDOMOIS.
5169Comme on voit la navire attendre bien souvent
5170Au premier front du port la conduite du vent
5171Afin de voyager, haussant la voile enflée
5172Du costé que le vent sa poupe aura souflée :
5173Ainsi PRINCE, je suis sans bouger, attendant
5174Que ta faveur royale aille un jour commandant
5175A ma nef d’entreprendre un chemin honorable
5176Du costé que ton vent luy sera favorable.
5177Car si tu es sa guide, el’ n’aura jamais peur
5178De trouver dessous l’eau, non le rocher trompeur,
5179Non les bans perilleux des sablonneuses rades,
5180Non pas Scylle, ou Charybde, ou les deux Symplegades :
5181Mais seurement voguant sans crainte d’abysmer,
5182Joyeuse, emportera les Muses par la mer,
5183Qui pour l’honneur de toy luy monstreront la voye
5184D’aller bien loin de France aux rivages de Troye,
5185Et là, sous les monceaux de tant de murs veincus
5186Déterrer les honneurs du fils d’Hector Francus :
5187Lequel en m’arrestant sous ta conduite, Sire,
5188Sous les murs de Buthrote au rivage d’Epire,
5189Je ferois hazardeux au milieu des dangers
5190Des Gregeois ennemis, et des flots estrangers,
5191Gaigner la mer Euxine, et l’emboucheure large
5192Où le cornu Danube en la mer se descharge :
5193De là, contre ses eaux, costoyant les Gelons,
5194Les Goths, les Thomiens, les Getes, les Polons,
5195Aborder en Hongrie, et là bastir la ville
5196De Sicambre au giron d’une plaine fertille.
5197Là, quittant la navire à l’abandon des flots
5198Je deviendrois maçon, et chargerois mon dos
5199De mainte grosse pierre aux compas agencée,
5200Pour aider à bastir sa ville commencée.
5201Mais quand desja les murs seroient parachevez,
5202Et qu’on verroit au ciel les Palais eslevez,
5203Et quand plus les Troyens s’asseureroient à l’heure
5204D’y avoir pour jamais arresté leur demeure :
5205Las ! il faudroit quitter ce bastiment si cher,
5206Et par destin ailleurs autres maisons chercher :
5207Car l’ireuse Cerés à grand tort courroussée
5208Contre eux d’avoir sans feu sa chapelle laissée,
5209Gasteroit la campagne, et d’un cœur despité
5210Une peste espandroit par toute la cité.
5211Alors du pere Hector la ressemblance palle,
5212La nuict, par le congé de la Royne infernalle,
5213Prendroit à l’impourveu et la bouche et les yeux
5214Et la voix d’Amyntor grand Augure des Dieux,
5215Et admonesteroit son enfant d’aller querre
5216Dessus les bords de Seine, autre nouvelle terre,
5217Et que là, pour l’honneur de son oncle Pâris,
5218Bastiroit à jamais la ville de Pâris,
5219Ville, que ses neveux et sa Troyenne race
5220Tiendroient de main en main pour leur royale place.
5221Il me semble desja que j’oy de toutes pars
5222Desloger ton Francus, et la voix des soldars,
5223Et le hanissement des chevaux, et la tourbe
5224Des vieux peres laissez sur le rivage courbe,
5225Et le cry des enfans, et les pleurs soucieux
5226Des femmes envoyer un bruit jusques aux cieux.
5227Mais pour cela Francus ne cede à la fortune,
5228Ains deçà et delà ses soldars importune
5229De vestir le harnois, et haut apparoissant
5230Entre tous ses guerriers, comme un grand pin croissant
5231Sur les menus cyprez, saccage la campagne,
5232Et desfie au combat les Princes d’Allemagne.
5233Les champs de Franconie en armes il passa,
5234Et son nom pour jamais à la terre laissa :
5235Passa le Rhin Gaulois, la Moselle, et la Meuse,
5236Et vint planter son camp dessus la rive herbeuse
5237De Marne tournoyant, et de là descendant
5238Où Seine de sa corne un trac se va fendant,
5239Fonda dedans une isle au milieu d’une plaine
5240La ville de Pâris, qui pour lors n’estoit pleine
5241Que de buissons et d’herbe, et ses grands Palais d’or
5242Comme ils font aujourd’huy, n’y reluisoient encor.
5243Tous les Rois habitans en la Gauloise terre,
5244Si tost qu’il arriva, luy manderent la guerre,
5245Et qu’il ne falloit pas qu’un estranger banny
5246Se ramparast ainsi d’un tel pays garny
5247D’hommes et de chevaux, qui plus-tost que tempeste
5248Un orage ferré verseroient sur sa teste.
5249Mais luy qui resembloit son pere courageux,
5250Ne pouvant endurer leurs propos outrageux,
5251Premier les assaillit, et leur donna la fuite,
5252Ayant pris à Beauvais Bavo pour sa conduite.
5253Presques un an entier contre eux il batailla,
5254Et mille fois en proye à la mort se bailla.
5255Tant il y eut de peine, ains que Francus en France
5256Semast de tes ayeux la premiere naissance !
5257De ce vaillant Francus les faits je chanterois,
5258Et pres de ses vertus les vertus je mettrois
5259Des Rois issus de luy, qui jusqu’aux Pyrenées
5260Et jusqu’aux bords du Rhin les Gaules ont bornées,
5261Et, braves, se sont faits par l’effort de leurs mains
5262De tributaires francs des Empereurs Romains.
5263Apres de pere en fils par une mesme trace
5264Je viendrois aux Valois, les tiges de ta race.
5265Mais quand remply d’ardeur je chanterois de toy,
5266Un esprit plus qu’humain me raviroit de moy,
5267Et rien, rien que Phœbus, et sa fureur divine
5268Ne pourroit respirer ma bouillante poitrine :
5269Je m’irois abreuver és ruisseaux Pegasins.
5270Et m’endormant à part dans leurs antres voisins,
5271Je songerois comment les Françoises Charites
5272Hautes, egaleroient mes vers à tes merites :
5273Et peut estre qu’un jour je te dirois si bien,
5274Que l’honneur d’un Achille auroit envie au tien.
5275» En vain certes, en vain les Princes se travaillent,
5276» En vain pour triompher l’un à l’autre bataillent,
5277» Si apres cinquante ans fraudez de leur renom
5278» Le peuple ne sçait point s’ils ont vescu ou non.
5279Ce n’est rien (mon grand Roy) d’avoir Bolongne prise,
5280D’avoir jusques au Rhin l’Allemagne conquise,
5281Si la Muse te fuit, et d’un vers solennel
5282Ne te fait d’âge en âge aux peuples eternel.
5283» Les Palais, les citez, l’or, l’argent et le cuivre
5284» Ne font les puissans Rois sans les Muses revivre :
5285» Sans les Muses deux fois les Rois ne vivent pas,
5286» Ains despouillez d’honneur se lamentent là-bas
5287» Aux rives d’Acheron : seulement ceste gloire
5288» Est de Dieu concedée aux filles que Memoire
5289» Conceut de Jupiter, pour la donner à ceux
5290» Qui attirent par dons les Poëtes chez eux.
5291Tout le riche butin, toute la belle proye
5292Que les deux freres Grecs avoient conquise à Troye,
5293Est perie aujourd’huy, et ne cognoistroit lon
5294Achille, ny Patrocle, Ajax, n’Agamemnon,
5295Ny Rhese, ny Glaucus, ny Hector, ny Troile,
5296Et tant de gens vaillans perdus devant la ville
5297Seroient comme de corps, de gloire dévestus,
5298Si la Muse d’Homere eust celé leurs vertus :
5299Ainsi que vignerons qui ont és mains l’empoule
5300A force de bescher, seroient parmy la foule
5301Des esprits incognus, et leur vertu qui luit,
5302Seroit ensevelie en l’eternelle nuit.
5303Donques pour engarder que la Parque cruelle
5304Sans nom t’ensevelisse en la nuit eternelle,
5305Tousjours ne faut avoir à gage des maçons
5306Pour transformer par art une roche en maisons,
5307Et tousjours n’acheter avecques la main pleine
5308Ou la medale morte, ou la peinture vaine :
5309Mais il faut par bien-faits et par caresse d’yeux
5310Tirer en ta maison les ministres des Dieux
5311Les Poëtes sacrez, qui par leur escriture
5312Te rendront plus vivant que maison ny peinture.
5313Entre lesquels (mon Roy) de si peu que je puis,
5314Ton devot serviteur dés l’enfance je suis,
5315Comme le nourrisson de ta grandeur prospere,
5316Qui seule m’a nourry, mes freres, et mon pere.
5317Pour toy (Mon Roy) pour toy, hardy j’entreprendrois
5318De faire en armes teste à la fureur des Rois,
5319Et de ravir des poings à Jupiter la foudre :
5320Pour toy seul je mettrois dedans les yeux la poudre
5321A tous mes devanciers, s’il plaist à ta grandeur
5322(Si digne au-moins j’en suis) de me faire tant d’heur
5323Qu’un jour me commander (d’un seul clin) que je face
5324Ma Franciade tienne, où la Troyenne race
5325De Francus ton ancestre, où les faits glorieux
5326De tant de vaillans Rois qui furent tes ayeux,
5327Où mesmes tes vertus y luiront evidantes
5328Comme luisent au ciel les estoilles ardantes.
5329De Henry sois Auguste et magnifique Roy.
5330En me la commandant, liberal donne-moy
5331Honneurs, biens et faveurs, et pour la recompense
5332Je t’appreste un renom et à toute la France,
5333Qui vif, de siecle en siecle à jamais volera,
5334Tant qu’en France François ton peuple parlera.
5335Mere des Dieux ancienne
5336Berecynthe Phrygienne,
5337A qui cent Prestres ridez
5338Font avecques cent Menades
5339Au son du buis, des gambades
5340Au haut des sommets Idez :
5341Laisse, laisse ta couronne
5342Que mainte tour environne,
5343Et ton mystere Orgyen,
5344Et plus à ton char n’attache
5345Tes grands lions, et te cache
5346Dans quelque antre Phrygien.
5347Une autre mere nouvelle,
5348Une autre mere Cybelle
5349Nous est transmise des cieux,
5350Qui plus que toy bien-heureuse
5351Se voit mere plantureuse
5352D’un plus grand nombre de Dieux.
5353Junon en pompe si grande
5354Ne fend la celeste bande
5355Qui luy courbe les genoux,
5356Quand elle grave matrone
5357Se va seoir aupres du throne
5358De son frere son espoux,
5359Comme toy Junon de France,
5360Grave en royale apparance
5361Fens la tourbe des François,
5362T’allant seoir à la main destre
5363De ton espoux nostre maistre,
5364Le meilleur de tous les Rois :
5365Duquel apres mainte année
5366Tu conceus par destinée
5367Une abondance d’enfans,
5368Qui diviseront le monde,
5369Et de sa grand’ masse ronde
5370Seront les Rois triomphans.
5371Mais d’autant que plus d’affaire
5372Et plus d’ans tu mis à faire
5373L’enfant que premier tu feis,
5374Pour le delay de son estre,
5375D’autant plus grand il doit estre
5376Que le reste de tes fils.
5377Car comme Alcide differe
5378De prouësses à son frere
5379Conceu par trois nuicts de temps,
5380Ton fils aura d’avantage
5381Que ses freres de courage
5382Qui mit à naistre sept ans.
5383Tout aussi tost que Lucine
5384Eust fortuné ta gesine,
5385Et que l’enfant nouveau-né
5386De sa douce voix premiere
5387Eust salué la lumiere
5388Du jour à chacun donné,
5389Tu n’as pas, comme fist Rhée,
5391Le corps de ton fils changé,
5392De peur que ne le perdisses,
5393Et le perdant ne le visses
5394Par un Saturne mangé.
5395Et ne l’as porté, secrete,
5396Dedans un antre de Crete,
5397Afin qu’il vesquit de miel,
5398Afin aussi que sa lévre
5399Suçast le laict de la chévre
5400Que depuis il mit au ciel :
5401Et que les Cretois gendarmes
5402S’entrechoquant de leurs armes
5403En dansant fissent un son
5404Parmy l’antre solitaire,
5405Pour engarder que le pere
5406N’entr’ouyst son enfançon.
5407Mais tu l’as Royne tressage,
5408Porté dés son premier age
5409Non à Nede, non aussi
5410Aux compagnes Dictæennes,
5411Non aux Nymphes Meliennes
5412Pour en prendre le souci :
5413Mais à Durfé, qui radresse
5414Les fautes de sa jeunesse
5415Par un art industrieux,
5416Et comme en la cire tendre
5417En cent façons luy fait prendre
5418Les vertus de ses ayeux.
5419Ores une ombre il exerce
5420D’une bataille diverse,
5421Et tenant le fer en main
5422Les siens au combat il serre,
5423Et brave, esmeut d’une guerre
5424La figure faite en vain :
5425Ores les chevaux il donte
5426Et leur brutesse surmonte
5427Par un doux commandement,
5428Ores dontez il les guide,
5429Et leur attache à la bride
5430Un humain entendement :
5431Ores sa voix il façonne,
5432Et de ses doigts le luth sonne,
5433Doigts qui tost doivent darder
5434Les armes de telle sorte,
5435Que l’Espagne, tant soit forte,
5436Ne les pourra retarder.
5437Mais cela ne le destourne
5438Qu’à son Durfé ne retourne
5439Ouyr ses mots fructueux :
5440Ainsi l’enfançon Achille
5441Escoutoit la voix utile
5442Du Centaure vertueux,
5443Apres que Thetis la belle
5444Eut bruslé sa peau mortelle,
5445Et que dedans son giron
5446L’enlevant de l’eau salée,
5447L’eut sans le sceu de Pelée
5448Mis dans l’antre de Chiron.
5449Mais laissons ce Peleïde,
5451Chiron, et l’antre Pholois,
5452Et ces histoires estranges,
5453Et re-disons les louanges
5454Du divin sang de Valois.
5455Oy donque, Royne, et t’amuse
5456A l’oracle de ma Muse
5457Qui va chanter tes honneurs,
5458Et de tes enfans noz Princes,
5459Et de combien de provinces
5460Le ciel les fera Seigneurs.
ODE III. A MONSIEUR LE DAUPHIN.
5461Que pourroy-je, moy François,
5462Mieux celebrer que la France,
5463Le pays à qui je dois
5464Le bon-heur de ma naissance ?
5465Et comme oubliroy-je aussi
5466En le celebrant, la race
5467De son Roy, qui tient icy
5468Apres Dieu la plus grand’ place ?
5469Que me vaudroit de chanter
5470Ces vieilles fables passées,
5471Qui ne servent qu’à tenter
5472L’esprit de vaines pensées ?
5473Qui est celuy qui n’a sceu
5474De Pelops l’ardente flame,
5475Le traistre Oenomas deceu,
5476Et les nopces d’Hippodame ?
5477Ores je veux esprouver
5478Autre fable plus nouvelle
5479Que ces vieilles, pour trouver
5480Une autre gloire plus belle
5481Qui desja se donne à moy,
5482Si jusqu’aux pays estranges
5483Du fils aisné de mon Roy
5484Je veux pousser les louanges.
5485Mais moy qui suis coustumier
5486Brouiller mes vers à la mode
5487De Pindar’, de qui premier
5488Commenceray-je mon Ode ?
5489Commenceray-je à l’enfant,
5490Ou par les faits de son pere,
5491Ou par le nom triomphant
5492De sa tante, ou de sa mere ?
5493J’oy Jupiter qui defend
5494Ne commencer par le pere,
5495Par la tante, ou par l’enfant,
5496Mais par le nom de sa mere.
5497Donq puis qu’un Dieu me defend
5498Ne commencer par le pere,
5499Les vers qui sont à l’enfant,
5500Commenceront par la mere :
5501Laquelle de quatorze ans
5502Portoit aux bois la sagette,
5503La robe et les arcs duisans
5504Aux pucelles de Taigette :
5505Son poil au vent s’esbatoit
5506D’une ondoyante secousse,
5507Et sur le flanc luy batoit
5508Tousjours la trompe et la trousse.
5509Tousjours dés l’aube du jour
5510Alloit aux forests en queste,
5511Où de filets tout autour
5512Cernoit le trac d’une beste.
5513Ou prenoit les cerfs au cours,
5514Ou par le pendant des roches
5515Sans chiens assailloit les ours,
5516Ou les sangliers aux dents croches.
5517Un jour qu’elle avoit chassé
5518Long temps un sanglier sauvage,
5519Reposa son corps lassé
5520Dessus les fleurs d’un rivage :
5521Elle pend son arc Turquois,
5522Recoiffe sa tresse blonde,
5523Met pour chevet son carquois,
5524Puis s’endort au bruit de l’onde.
5525Les souspirs qui repoussoient
5526Du sein la jumelle pomme,
5527Et ses yeux qui languissoient
5528Dans la paresse du somme,
5529Les amours qui esventoient
5530La sommeillante poitrine,
5531De plus en plus augmentoient
5532Les graces de Catherine.
5533Jupiter la vit des cieux
5534(Mais est-il rien qu’il ne voye ?)
5535Puis d’un soin ambicieux
5536Souhaita si douce proye :
5537Car Amour qui s’escouloit
5538Doucement en ses mouëlles,
5539Ses oz cogneuz luy bruloit
5540De mille flames cruelles.
5541Adonc luy sentant là haut
5542Au cœur l’amoureuse playe,
5543C’est ores (dit-il) qu’il faut
5544Que pour me guerir j’essaye
5545D’aller voir celle là bas
5546Qui tient ma liberté prise :
5547Mais Junon ne sçaura pas
5548Pour ce coup mon entreprise.
5549A grand’ peine avoit-il dit,
5550Qu’ardant d’approcher s’amie,
5551De son throne descendit
5552Pres de la Nymphe endormie :
5553Et comme un Dieu qui sentoit
5554D’amour la poignante rage,
5555A la force s’apprestoit
5556De ravir son pucellage.
5557Mais Arne qui l’entre-vit,
5558Poussant l’eau de son espaule,
5559Hors des flots la teste mit
5560Ceinte de joncs et de saules :
5561Et destournant ses cheveux
5562Qui flotoient devant sa bouche,
5563Defend au Prince amoureux
5564Qu’à la pucelle il ne touche.
5565Si tu n’as desir de voir
5566(Dit le fleuve) ta puissance
5567Serve dessous le pouvoir
5568Du fils qui prendroit naissance
5569De ceste Nymphe et de toy :
5570Et si tousjours tu veux estre
5571Des Dieux le pere et le Roy,
5572Sans attendre un plus grand maistre,
5573Cesse, cesse de tanter
5574Faire ceste vierge mere,
5575Qui doit un jour enfanter
5576Un fils plus grand que son pere,
5577Fils qui donnera ses lois
5578Soit en paix, ou soit en guerre,
5579Aux tourbes des autres Rois
5580Qui sous luy tiendront la terre.
5581Un Prince en Gaule est nourry,
5582Né de semence royale,
5583Qui doit estre son mary,
5584Elle sa femme loyale :
5585D’elle et de luy sortira
5586Ce fils heritier de France,
5587Qui ciel et terre emplira
5588Des prouësses de sa lance.
5589Les Parques au front ridé,
5590D’Erebe et de la Nuict nées,
5591Ont main à main devidé
5592L’arrest de ces destinées.
5593A tant le fleuve plongea
5594Au plus creux de l’eau sa teste,
5595Et l’amoureux deslogea
5596Fraudé de sa douce queste.
5597Apres le terme parfait
5598Predit par la voix divine,
5600De ceste Nymphe divine :
5601Sept ans peurent s’absenter
5602Ains qu’elle fust accouchée
5603Du fils, dont je vais chanter
5604La louange non touchée.
5605Escoute un peu fils aisné,
5606Honneur de France et d’Itale,
5607Le bien qui t’est destiné
5608Par ordonnance fatale.
5609Quand ja ton pere sera
5610Las de mener les gendarmes,
5611Et que vieillard cessera
5612D’effroyer le monde en armes :
5613Adonc vaillant tu tiendras
5614Sous luy d’Europe la bride,
5615Et sous luy tu serviras
5616A ses gendarmes de guide,
5617Et ensemble fort et fin
5618En mainte ruse guerriere,
5619Humble, tu mettras à fin
5620Les mandemens de ton pere.
5621Et s’il reste quelque Roy
5622Qu’il n’ait eu loisir de prendre,
5623Fait esclave dessous toy
5624François tu le feras rendre :
5625Tu penseras en ton cœur
5626D’acquerir l’Europe encore,
5627Et de te faire veinqueur
5628Des Gades jusqu’au Bosphore.
5629Ces grans peuples reculez
5630A l’escart de nostre monde,
5631Des flots de Thetis salez
5632Couronnez tout à la ronde,
5633Et ceux qu’on voit habiter
5634Les Orcades Escossoises,
5635N’auront cœur de resister
5636Contre tes armes Françoises.
5637Les grands cloistres Pyrenez
5638Desvoyez en mil’ entorses,
5639De tes soudars obstinez
5640Ne pourront tromper les forces,
5641Ny les grand’s citez ton feu,
5642Que toy pillant les campagnes
5643En armes, tu ne sois veu
5644Le Monarque des Espagnes.
5645Ny les Alpes au grand front,
5646Ny l’Apennin qui divise
5647L’Italie, ne pourront
5648Retarder ton entreprise
5649Lors, que trainant avec toy
5650Tant de legions fidelles,
5651Tu ne te couronnes Roy
5652Des Itales maternelles.
5653De là tirant plus avant
5654Vers l’Allemagne terrible,
5655De la part où plus le vent
5656D’Aquilon se monstre horrible,
5657Tu donteras les Gelons,
5658Et ceste froide partie
5659Que possedent les Polons,
5660Les Goths, et ceux de Scythie.
5661Poussant outre tu prendras
5662La Thrace, et par ta prouësse
5663Tes bornes tu planteras
5664Jusqu’au destroit de la Grece :
5665Puis en France retourné,
5666Dedans Pâris ta grand’ville
5668De tant de proye servile.
5670D’avoir trop mis la cuirace,
5671D’un grand aise detenu
5672Fera rejeunir sa face,
5673Et dedans son throne assis
5674Sentira mille liesses
5675D’estre pere d’un tel fils
5676Heritier de ses prouësses.
5677Ainsi qu’à Rome Cesar
5678Triomphant d’une victoire,
5679Haut t’assoiras dans un char
5680Dessus un siege d’yvoire :
5681Deux coursiers blancs haniront
5682D’une longue voix aigue,
5683Qui ton beau char traineront
5684En triomphe par la rue.
5685Tes cheveux seront liez
5686De Palme torse en couronne,
5687Et bas seront sous tes piez
5688Les ferremens de Bellonne :
5689Le Ciel qui s’esbahira
5690Du bon-heur de tant de choses,
5692Le sein de liz et de roses.
5693Là francs de peur tes soudars
5694Marchans au son des trompettes,
5695Te ru’ront de toutes pars
5696Mille joyeuses sornettes,
5697Et parez de Lauriers verts
5698Diront aux tourbes pressées
5699Les maux qu’ils auront soufferts
5700En tant de guerres passées.
5701Tout le peuple Iô cri’ra,
5702Rien qu’Iô par l’assemblée
5704D’une joye redoublée :
5705Le menestrier resonnant,
5706Des chantres la douce presse
5707Autres mots n’iront sonnant
5708Que l’Iô plein d’allegresse.
5709En ordre les Rois veincus
5710Iront en diverse mine,
5711Trainez dessus leurs escus
5712Devant ta pompe divine :
5713Les uns auront les yeux bas,
5714Les autres levans les faces,
5715A leur mal ne songeant pas,
5716Remascheront des menaces.
5717Les uns au col secou’ront
5718Les liens d’une chaisne orde,
5719Les autres les bras auront
5720Serrez au doz d’une corde :
5721Aux autres selon les faits
5722De leurs fautes desloyales,
5723Divers torments seront faits
5724A leurs miseres Royales.
5725Là seront peints les chasteaux,
5726Les ports et les villes prises,
5727Les grands forests et les eaux,
5728Et les montagnes conquises :
5729Le vieil Apennin sera
5730Portrait d’une face morne,
5731Le Rhin veincu cachera
5732Entre les roseaux sa corne.
5733Devant ton char bien-tournant
5734Marchera la Renommée,
5735Qui ton bruit ira cornant
5736De sa trompette animée :
5737Et moy qui me planteray
5738Devant ses pieds pour escorte,
5739Comme elle je chanteray
5740Ta louange en telle sorte :
5741Prince bien-aimé des Dieux,
5742Antique race de Troye,
5743Sous qui la faveur des cieux
5744Toute Europe a mise en proye,
5745Triomphe, et voy ta cité
5746Qui devotieuse appreste
5748Une solennelle feste.
5749Bien que tes freres et toy
5750La terre ayez departie,
5751Et qu’aisné tu ne sois Roy
5752Que de la moindre partie :
5753Le ciel pourtant a voulu
5754Que sur toutes tu la prinsses,
5755Et la prenant t’a esleu
5756Le Seigneur des autres Princes.
5757Ils ont choisi pour leurs pars,
5758L’un les parfums d’Arabie,
5759L’autre les sablons espars
5760De la bouillante Lybie :
5761Mais tu as Roy plus heureux
5762Choisi les terres fertiles,
5763Pleines d’hommes valeureux,
5764Pleines de ports et de villes.
5765Celuy qui peut raconter
5766Tes victoires bien-heureuses,
5767Celuy peut les flots conter
5768De noz rives escumeuses :
5769Car bien peu, bien peu s’en faut
5770Que ta majesté Royale
5771Du Jupiter de là haut
5772L’autre majesté n’egale.
5773Jamais à chanter ton los
5774Je n’auray la bouche close,
5775Fussay-je là bas enclos
5776Aux lieux où la mort repose :
5777Tousjours je diray ton nom,
5779Rien ne chantera sinon
5780Tes louanges par le monde.
5781Ainsi diray-je, et ta main
5782Jusqu’au Palais honorable
5783Conduira tousjours le frain
5784De ton haut char venerable :
5785Là t’assoyant au milieu
5786Sur des marches eslevées,
5787Tu rendras graces à Dieu
5788Pour tes guerres achevées.
5789Puis ayant de toutes pars
5790Fermé de cent chaisnes fortes
5791De l’ouvert temple de Mars
5792L’horrible acier de cent portes,
5793Tu feras egal aux Dieux
5794Ton regne, et par ta contrée
5795Fleurir la Paix, et des cieux
5796Revenir la belle Astrée.
ODE IIII. A LA ROYNE D’ESCOSSE, pour lors Royne de France.
5797O belle et plus que belle et agreable Aurore,
5798Qui avez delaissé vostre terre Escossoise
5799Pour venir habiter la region Françoise,
5800Qui de vostre clarté maintenant se decore :
5801Si j’ay eu cest honneur d’avoir quitté la France
5802Voguant dessus la mer pour suivre vostre pere :
5803Si loin de mon pays, de freres et de mere,
5804J’ay dans le vostre usé trois ans de mon enfance :
5805Prenez ces vers en gré, Royne, que je vous donne
5806Pour fuyr d’un ingrat la miserable vice,
5807D’autant que je suis nay pour faire humble service
5808A vous, à vostre race, et à vostre couronne.
ODE V. AU ROY, pour lors nommé Monseigneur le Duc d’Orléans.
5809Prince, tu portes le nom
5811Du Prince qui fut mon maistre,
5812De Charles, en qui les Dieux
5814Pour chef-d’œuvre firent naistre.
5815Naguiere il fut comme toy
5817Ton grand-pere fut son pere,
5818Et Henry le treschretien
5820L’avoit eu pour second frere.
5821A peine un poil blondelet,
5823Autour de sa bouche tendre
5824A se frizer commençoit,
5826De Cesar estre le gendre.
5827Ja brave, se promettoit
5829Duc des Lombardes campagnes.
5830Et qu’il verroit quelquefois
5832De l’Itale et des Espagnes.
5833Mais la mort qui le tua,
5835Son espouse en une pierre,
5836Et pour tout l’heur qu’il conceut,
5838Qu’à peine six pieds de terre.
5839Comme on voit au poinct du jour
5841Rougir la rose espanie,
5842Et puis on la voit au soir
5844A terre toute fanie :
5845Ou comme un liz trop lavé,
5847D’une pluyeuse tempeste,
5848Ou trop fort du chaut atteint
5850Et languir à basse teste :
5851Ainsi ton Oncle en naissant
5853Fut veu presque en mesme espace,
5854Et comme fleur du Printemps,
5856Perdit la vie et la grace.
5857Si pour estre nay d’ayeux
5859Si pour estre fort et juste,
5860Les Princes ne mouroient pas,
5862Devoit espargner Auguste.
5865Departirent tout le monde :
5866A l’un en part le ciel vint,
5868Pour sa part la terre et l’onde.
5869Si ne veinquit-il l’effort
5871Par qui tous veincus nous sommes :
5872Car aussi bien elle prend
5874Que le plus petit des hommes.
5875» La mort frappant de son dard
5877» A la majesté Royale,
5878» Les Empereurs aux bouviers,
5880» Les grands Sceptres elle egale.
5881Et le Nocher importun
5883Presse en sa nacelle courbe,
5884Et sans honneur à la fois
5886Pesle-mesle avec la tourbe.
5887Mais or’ je reviens à toy
5889Petit neveu de mon maistre,
5890De Charles, en qui les Dieux
5892Pour chef-d’œuvre firent naistre.
5893Comme un bel Astre luisant
5895Au ciel sa voye cognue,
5896Se cache sous l’Ocean
5898Avec Thetis la chenue :
5899Puis ayant lavé son chef
5901Remonstre sa face claire,
5902Et plus beau qu’au paravant
5904Sur nostre orizon esclaire :
5905Ainsi ton oncle en mourant,
5907Sous la terre quelque année,
5908Derechef est retourné
5910Sous meilleure destinée.
5911Il s’est voilé de ton corps,
5913De la fosse tenebreuse,
5914Pour vivre en toy doublement,
5916D’une vie plus heureuse.
5917Car le destin qui tout peut,
5919Comme à luy trancher la vie,
5920Ains que voir par tes vertus
5922Sous toy les Rois de l’Asie.
5923Dieu qui voit tout de là-haut
5925Aux personnes journalieres,
5926A party ce monde espars
5928Pour toy seul et pour tes freres.
5929Ton premier aisné François
5931Regira l’Europe sienne :
5932D’Afriq’ sera couronné
5934Toy de la terre Asienne.
5935Car quand l’âge homme parfait
5937(Comme Jason fist en Grece)
5938Tu tri’ras les plus vaillans
5940De la Françoise jeunesse :
5941Puis mettant la voile au vent,
5943De Brenne l’antique trace,
5944Tu iras (couvrant les eaux
5946En l’Asie prendre place.
5947Là dés le premier abort
5949A cent Rois tu feras teste.
5950Et captifs dessous tes bras,
5952Leurs terres pour ta conqueste.
5953Ceux qui sont sous le resveil
5955Ceux qui habitent Nyphate,
5956Ceux qui vont d’un bœuf suant
5958Les gras rivages d’Euphrate :
5959Ceux qui boivent dans le sein
5961De l’eau tant de fois courbée,
5962Et tout ce peuple odorant
5964Aux sablons de la Sabée :
5965Ceux qui ont en bataillant
5967Quand ils sont tournez derriere,
5968Et ceux qui toutes saisons
5970Roulent sur une riviere :
5971Ceux qui d’un acier mordant
5973Du Gange les doux rivages,
5974Et ceux qui hantent aupres
5976Des vieux Arcades sauvages :
5977Ceux qui vont en labourant
5979Tant d’oz és champs de Sygée,
5980Et ceux qui plantez se sont
5982D’Hellesponte et de l’Egée :
5983De ces peuples, bien que forts,
5985Rendront la force perie,
5986Et veincus t’obeyront,
5988Vassaux de ta Seigneurie.
5989A ce grand Prince Thebain
5991Print les Indes admirables)
5992Egal Roy tu te feras,
5994Sans plus les mœurs dissemblables.
5995Car si tost qu’il les desfit,
5997Sentir sa vineuse rage,
5998Et de ses cris Orgyeux,
6000Leur tempesta le courage.
6001De peaux il les entourna,
6003De pampre leur folle teste,
6004Et trepignant au milieu,
6006Forcenoit apres sa feste.
6007Mais toy Prince mieux instruit
6009Des vertus l’antique reste,
6010Chrestien, leur feras sçavoir
6012D’une autre loy plus celeste.
6013Brisant les Idoles feints
6015De leurs Dieux tu seras maistre,
6016Et ruant leurs temples bas,
6018La loy de JESUS renaistre.
6019Puis estant de tout costé
6021Pour ta fortune prospere,
6022Iras au bout du Levant
6024Cent Colosses à ton pere.
ODE VI. A MONSEIGNEUR LE DUC D’ALENÇON, pour lors nommé Monseigneur le Duc d’Angoulesme.
6025Tant seulement pour ceste fois
6026Polymnie ma douce Muse,
6027Ce dernier labeur de mes dois
6028Ta lyre d’or ne me refuse.
6029Il me souvient bien que tes mains
6030Jeune garson me couronnerent,
6031Quand j’euz masché les Lauriers saints
6032Que tes compagnes me donnerent,
6033Alors qu’amoureux de tes yeux,
6034Tu me donnas ta douce lyre
6035Pour y chanter jusques aux cieux
6036D’Amour le bien et le martyre.
6037Mais or’ par le commandement
6038Du Roy, ta lyre j’abandonne,
6039Pour entonner plus hautement
6040La grand’ trompette de Bellonne.
6041Toutefois ains que de tenter
6042L’instrument de telle guerriere,
6043Fay qu’encor’ je puisse chanter
6044Pour Adieu ceste Ode derniere :
6045Et que j’aille en tes bois penser
6046Aux honneurs du fils de mon maistre,
6047Pour ses louanges commencer
6048Dés le premier jour de son estre.
6049La nuict que ce Prince nouveau
6050De noz Dieux augmenta la trope,
6051On vit autour de son berceau
6052Se battre l’Afrique et l’Europe.
6053L’Afrique avoit le poil retors
6054A la Moresque crespelée,
6055Les lévres grosses aux deux bords,
6056Les yeux noirs, la face halée.
6057Son habit sembloit s’allonger
6058Depuis les Colonnes d’Espaigne
6059Jusqu’au bord du fleuve estranger
6060Qui de ses eaux l’Egypte baigne.
6061En son habit estoient gravez
6062Maint serpent, maint lion sauvage,
6063Maint trac de sablons eslevez
6064Autour de son bouillant rivage.
6065L’Europe avoit les cheveux blonds,
6066Son teint sembloit aux fleurs décloses,
6067Les yeux verds, et deux vermeillons
6068Couronnoient ses lévres de roses.
6069Sur sa robe furent portrais
6070Maints ports, maints fleuves, maintes isles,
6071Et de ses plis sourdoient espais
6072Les murs d’un milion de villes.
6073De tels vestemens triomphans
6074Ces terres furent accoustrées,
6075La nuict qu’elles tiroient l’enfant
6076Par force devers leurs contrées.
6077L’Europe le vouloit avoir,
6078Disant qu’il estoit nay chez elle,
6079Et que sien estoit par devoir
6080Comme à sa mere naturelle.
6081L’Afrique en courroux respondoit
6082Qu’il estoit sien par destinée,
6083Et que du ciel ell’ l’attendoit
6084Pour son Prince dés mainte année.
6085Ainsi l’une à soy l’attiroit
6086Sur le berceau demy-couchée,
6087Et l’autre apres le retiroit
6088Contre sa compagne faschée.
6089Mais la pauvre Europe à la fin
6090Baissant le front melancolique,
6091Par force fist voye au destin,
6092Et quitta l’enfant à l’Afrique.
6093L’Afrique adonc luy presenta
6094Le laict de sa douce tetine,
6095Et pleine d’Apollon, chanta
6096Sur luy ceste chanson divine :
6097Enfant heureusement bien né
6098(Race du Jupiter de France)
6099En qui tout le Ciel a donné
6100Toutes vertus en abondance,
6101Crois, crois, et d’une majesté
6102Monstre toy le fils de ton pere,
6103Et porte au front la chasteté
6104Qui reluit au front de ta mere.
6105Comme un pin planté sur les eaux
6106Bien nourry de l’humeur prochaine,
6107Croist par-sus tous les arbrisseaux,
6108Et se fait l’honneur de la plaine :
6109Ainsi, ô Prince, tu croistras
6110Entre les Princes de l’Europe,
6111Et plus vaillant apparoistras
6112L’ornement Royal de leur trope.
6113Si tost que l’âge produisant
6114Les fleurs de la jeunesse tendre,
6115T’aura fait l’esprit suffisant
6116Pour les douces lettres apprendre :
6117Les trois Graces te meneront
6118Au bal des Muses Pegasides,
6119Et toute nuict t’abreuveront
6120De leurs ondes Aganipides.
6121Pour toy les ruisseaux Pimpleans
6122Seront ouverts, et les bocages
6123De Pinde, et les monts Cirrheans
6124Effroyables d’antres sauvages.
6125Mais quand l’ardeur t’eschaufera
6126Le sang bouillant dans les entrailles,
6127Et que la gloire te fera
6128Concevoir le soin des batailles :
6129Nul plus que toy sera sçavant
6130A tourner les bandes en fuite,
6131Et nul soldat courra devant
6132Les pas ailez de ta poursuite :
6133Soit que de pres il voye au poing
6134Ta large espée foudroyante,
6135Ou soit qu’il advise de loing
6136Les plis de ta pique ondoyante :
6137Soit qu’il se vante d’opposer
6138Contre ta lance sa cuirasse,
6139Ou soit qu’il se fie d’oser
6140Attendre les coups de ta masse.
6141Lors toy sus un cheval monté
6142Regissant son esprit farouche,
6143Prou-fendras de chaque costé
6144Le plus espais de l’escarmouche :
6145Soit que tu le pousses au cours
6146Laschant la resne vagabonde,
6147Ou soit qu’en l’air de mille tours
6148Tu le tournes à bride ronde.
6149Ainsi porté par le milieu
6150Des bandes d’horreur les plus pleines,
6151Resembleras à quelque Dieu
6152Qui prend soin des guerres humaines :
6153Et mariant à tes beaux faits
6154Fortune, et Vertu ta compagne,
6155Veinqueur, en-joncheras espais
6156De corps morts toute la campagne.
6157Comme on voit l’orgueil d’un torrent
6158Bouillonnant d’une trace neuve
6159Parmy les plaines, en courant
6160Renverser tout le bois qu’il treuve :
6161Ainsi ta main renversera
6162Sur la terre de sang trempée,
6163Tout l’effort qui s’opposera
6164Devant le fil de ton espée.
6165Le faucheur à grand tour de bras
6166Du matin jusqu’à la serée,
6167De rang ne fait tomber à bas
6168Tant d’herbes cheutes sur la prée :
6169Ne le sieur ne va taillant
6170Tant de moissons, lors que nous sommes
6171En Esté, que toy bataillant
6172Tailleras de chevaux et d’hommes.
6173Accablez sous tes coups tranchans
6174Par morceaux seront en carnage
6175Ceux d’Erébe, et tous ceux des champs
6176Des Nomades, et de Carthage :
6177Et ceux qui ne coupent le fruit
6178Des vignes meures devenues,
6179Et qui jamais n’oyent le bruit
6180Des beufs qui trainent les charues :
6181Et ceux qui gardent le verger
6182Des Hesperides despouillées,
6183Et ceux qui du sang estranger
6184Habitent mes rives souillées :
6185Ceux qui tiennent le mont Atlas,
6186Et ma plaine Maurusienne,
6187Et mon lac qui nomma Pallas
6188De son onde Tritonienne :
6189Et ce peuple Thebain venu
6190Aux Amycleannes Cyrenes,
6191Et ceux où le belier cornu
6192Prophetise sur mes arenes.
6193Bref, tous mes habitans seront
6194Veincus ou morts dessous ta destre,
6195Et tremblans te confesseront
6196A coups de masse pour leur maistre.
6197BATTUS, qui tant de mers passa
6198Quand sa voix luy fut racoustrée,
6199Ne me pleut tant, lors qu’il laissa
6200Pour moy sa native contrée :
6201Ny Hannibal, de qui la main
6202Esbranlant ses haches guerrieres,
6203En-joncha du peuple Romain
6204Tant de champs et tant de rivieres :
6205Ne me fut point si cher que toy,
6206(Bien qu’il fut mon fils de naissance)
6207Que toy adopté pour mon Roy
6208Du Ciel, par fatale ordonnance.
6209Ainsi disant, elle ferma
6210La parole aux futures choses,
6211Et de-çà et de-là sema
6212Sur le berceau dix mille roses.
6213Puis comme une voix qui se pleint,
6214Au soir dedans un antre ouye,
6215Ou de nuict comme un songe feint,
6216Parmy l’air s’est esvanouye.
ODE VII. A Mes Dames, desquelles l’une fut Madame la Duchesse de Lorraine, l’autre fut Royne d’Espagne, l’autre est la Royne de Navarre.
6217Ma nourrice Calliope,
6219Dessus la jumelle crope
6220D’Helicon, guides la trope
6221Du saint chœur Parnassien :
6222Et vous ses Sœurs qui recrues
6223D’avoir trop mené le bal,
6224Toute nuict vous baignez nues
6225Dessous les rives herbues
6226De la fontaine au cheval :
6227Puis tressans dans quelque prée
6228Voz cheveux delicieux,
6229Chantez d’une voix sacrée
6230Une chanson qui recrée
6231Et les hommes et les Dieux :
6232Laissez voz antres sauvages,
6233(Doux sejour de voz esbas)
6234Voz forests, et voz rivages,
6235Voz roches, et voz bocages,
6236Et venez suivre mes pas.
6237Vous sçavez pucelles cheres,
6238Que libre onques je n’appris
6239De vous faire mercenaires,
6240Ny chetives prisonnieres,
6241Vous vendant pour quelque pris :
6242Mais sans estre marchandées,
6243Vous sçavez que librement
6244Je vous ay tousjours guidées
6245Aux maisons recommandées
6246Pour leurs vertus seulement :
6247Comme ores Nymphes tresbelles
6248Je vous meine avecques moy
6249En ces maisons immortelles,
6250Pour celebrer trois pucelles
6251Comme vous, filles de Roy :
6252Qui dessous leur mere croissent
6253Ainsi que trois arbrisseaux,
6254Et ja grandes apparoissent
6255Comme trois beaux liz qui naissent
6256A la frescheur des ruisseaux,
6257Quand quelque future espouse
6258Aimant leur chef nouvelet
6259Soir et matin les arrouse,
6260Et à ses nopces propouse
6261De s’en faire un chapelet.
6262Mais de quel vers plein de grace
6263Vous iray-je decorant ?
6264Chanteray-je vostre race,
6265Ou l’honneur de vostre face
6266D’un teint brun se colorant ?
6267Divin est vostre lignage,
6268Et le brun que vous voyez
6269Rougir en vostre visage,
6270En rien ne vous endommage
6271Que tresbelles ne soyez.
6272Les Charites sont brunettes,
6273Bruns les Muses ont les yeux,
6274Toutefois belles et nettes
6275Reluisent comme planettes
6276Parmy la troupe des Dieux.
6277Mais que sert d’estre les filles
6278D’un grand Roy, si vous tenez
6279Les Muses comme inutiles,
6280Et leurs sciences gentiles
6281Dés le berceau n’apprenez ?
6282Ne craignez pour mieux revivre,
6283D’assembler d’egal compas
6284Les aiguilles, et le livre,
6285Et de doublement ensuivre
6286Les deux mestiers de Pallas.
6287» Peu de temps la beauté dure,
6288» Et le sang qui des Rois sort,
6289» Si de l’esprit on n’a cure :
6290» Autant vaut quelque peinture
6291» Qui n’est vive qu’en son mort.
6292» Ces richesses orgueilleuses,
6293» Ces gros diamans luisans,
6294» Ces robes voluptueuses,
6295» Ces dorures somptueuses
6296» Periront avec les ans.
6297» Mais le sçavoir de la Muse
6298» Plus que la richesse est fort :
6299» Car jamais rouillé ne s’use,
6300» Et maugré les ans refuse
6301» De donner place à la mort.
6302Si tost que serez apprises
6303A la danse des neuf Sœurs,
6304Et que vous aurez comprises
6305Les doctrines plus exquises
6306A former voz jeunes mœurs :
6307Tout aussi tost la Déesse
6308Qui trompette les renoms,
6309De sa bouche parleresse
6310Par tout espandra sans cesse
6311Les louanges de voz noms.
6312Lors s’un Roy pour sa defence
6313A voz freres repoussez
6314De sa terre avec sa lance :
6315Refroidissant la vaillance
6316De ses peuples courroussez,
6317Au bruit de la renommée
6318Espris de vostre sçavoir
6319Aura son ame enflamée,
6320Et en quittant son armée,
6321Pour mary vous viendra voir.
6322Voyla comment en deux sortes
6323Tous Rois seront combatus,
6324Soit qu’ils sentent les mains fortes
6325De noz Françoises cohortes,
6326Soit qu’ils aiment voz vertus.
6327Là donq Princesses divines,
6328Race ancienne des Dieux,
6329Armez voz tendres poitrines
6330De vertus et de doctrines :
6331C’est le vray chemin des cieux.
6332Par ce chemin Polyxene
6333Les ans et la tumbe a fuy :
6334Par ce chemin la Romaine
6335De chasteté toute pleine
6336Vit encores aujourd’huy,
6337Qui de sa mauvaise espée
6338Sa vie aux ombres geta,
6339Et par soymesme frappée,
6340Ayant la honte trompée,
6341Un beau renom s’acheta.
ODE VIII. A DIANE DE POITIERS, Duchesse de Valentinois.
6342Quand je voudrois celebrer ton renom,
6343Je ne dirois que Diane est ton nom,
6344Car on feroit sans se travailler guiere
6345De ton seul nom une Iliade entiere :
6346Mais recherchant tes honneurs de plus loin,
6347Je chanterois d’un Pindarique soin
6348Tes vieux ayeux valeureux en la guerre,
6349Qui ont porté le Sceptre en mainte terre,
6350Enfans de Rois, ou de Rois heritiers.
6351Je chanterois le beau sang de Poitiers
6352Venu du Ciel, et la race divine
6353Que Remondin conceut en Meluzine.
6354Je chanterois comme l’un de leurs fils
6355Aux bords du Clain dormant, luy fut advis
6356Que hors de l’eau le petit Dieu de l’onde
6357Jusques au col tiroit sa teste blonde,
6358L’admonestant d’aller en Dauphiné :
6359Et luy disoit, Enfant predestiné
6360Pour commander à plus haute riviere,
6361Laisse mes bords, cherche la rive fiere
6362Du large Rhosne, et poursuy ton destin
6363Qui conduira ta voye à bonne fin :
6364Car ja le Ciel pour jamais à ta race
6365Aux bords du Rhosne a destiné la place.
6366Il luy conta quels Seigneurs et quels Rois
6367Naistroient de luy, et en combien d’endrois
6368Soit d’Italie, ou d’Espagne, ou de France,
6369Tiendroient le Sceptre en longue obeyssance.
6370Il luy chanta ses hoirs de point en point,
6371Ceux qui mourroient, ceux qui ne mourroient point
6372Ains que regner, et combien de Princesses
6373Viendroient de luy, de Ducs et de Duchesses.
6374Mais par-sur tous, ce fleuve luy chantoit
6375D’une Diane, et jurant, promettoit
6376Qu’ell’ passeroit en chasteté Lucrece,
6377Et en beauté ceste Helene de Grece :
6378Qu’elle prendroit d’un seul trait de ses yeux
6379Les cœurs ravis des hommes et des Dieux,
6380Et qu’à jamais ses fameuses louanges
6381Iroient volant par les terres estranges.
6382Disant ainsi le fleuve devalla
6383Son chef dans l’eau, et l’enfant s’en-alla
6384Tout bouillonnant d’affection nouvelle
6385D’estre l’ayeul d’une race si belle.
6386Je chanterois encores ta bonté,
6387Ton port divin, ta grace, et ta beauté :
6388Comme tousjours ta bien-heureuse vie
6389A repoussé par sa vertu l’envie.
6390Je chanterois vers l’Eglise ta foy,
6391Comme tu es la parente du Roy
6392Qui te cherit comme une Dame sage,
6393De bon conseil, et de gentil courage,
6394Grave, benigne, aimant les bons espris,
6395Et ne mettant les Muses à mespris.
6396Je chanterois d’Annet les edifices,
6397Termes, piliers, chapiteaux, frontispices,
6398Voutes, lambris, canelures, et non
6399Comme plusieurs, les fables de ton nom :
6400Et te louant, je chanterois peut estre
6401Si hautement, que ce grand Roy mon maistre
6402En ta faveur auroit l’ouvrage à gré
6403Qu’en vœu j’aurois à tes pieds consacré.
ODE IX. A PHOEBUS, luy vouant ses cheveux.
6404Dieu perruquier (qui autrefois
6405Bany du ciel, parmy les bois,
6406D’Admete gardas les toreaux,
6407Fait compagnon des pastoureaux)
6408Mes cheveux j’offre à tes autels :
6409Et bien qu’ils ne soient immortels,
6410Ils te seront doux et plaisans,
6411Pour estre la fleur de mes ans.
6412Mainte fille par amitié
6413En a souhaité la moitié
6414Pour s’en tifer : mais je ne veux
6415O Phœbus Roy des beaux cheveux,
6416Rien de ma part te presenter
6417Dont quelqu’un se puisse vanter :
6418Car c’est toy qui n’as desdaigné
6419De m’avoir seul accompagné,
6420Quand premier je m’yvray de l’eau
6421Qui court sur le double coupeau.
6422A mon resveil il me sembla
6423Qu’un chœur de vierges s’assembla,
6424Et que Calliope aux beaux yeux,
6425La Muse qui chante le mieux,
6426Pour present son luth me donna,
6427Qui depuis en France sonna
6428Or’ bien, or’ mal en divers sons,
6429Bonnes et mauvaises chansons.
6430Les fictions, dont tu decores
6431L’ouvrage que tu vas peignant,
6432D’Hyacinth’, d’Europe, et encores
6433De Narcisse se complaignant
6434De son ombre le desdaignant,
6435Ne sont pas dignes de la peine,
6436Qu’en vain tu donnes à tes doits :
6437Car plustost soit d’or, soit de laine,
6438Ta toile peindre toute pleine
6439De ton tourment propre tu dois.
6440Quand je te voy, et voy encore
6441Ce vieil mary que tu ne veux,
6442Je voy Tithone, et voy l’Aurore,
6443Luy dormir, elle ses cheveux
6444Refrisoter de mille neuds
6445Pour aller chercher son Cephale :
6446Et quoy qu’il soit alangoré
6447De voir sa femme morte et palle,
6448Si suit-il celle qui égalle
6449Les roses d’un front coloré.
6450Parmy les bois errent ensemble
6451Se soulant de plaisir, mais lâs !
6452Jamais le jeune amour n’assemble
6453Un vieillard de l’amour si las
6454A un printemps tel que tu l’as.
ODE XI. A LA FONTAINE BELLERIE.
6455Escoute un peu Fontaine vive,
6456En qui j’ay rebeu si souvent
6457Couché tout plat desur ta rive
6458Oisif à la fraischeur du vent :
6459Quand l’Esté mesnager moissonne
6460Le sein de Cerés dévestu,
6461Et l’aire par compas resonne
6462Gemissant sous le bled batu :
6463Ainsi tousjours puisses-tu estre
6465Au beuf, et au bouvier champestre
6466De ta voisine region :
6467Ainsi tousjours la Lune claire
6468Voye à mi-nuict au fond d’un val
6469Les Nymphes pres de ton repaire
6470A mille bonds mener le bal,
6471Comme je desire Fonteine,
6472De plus ne songer boire en toy
6473L’Esté, lors que la fiévre ameine
6474La mort despite contre moy.
ODE XII. A DENYS LAMBIN, Lecteur du Roy.
6475Que les formes de toutes choses
6476Soient, comme dit Platon, encloses
6477En nostre ame, et que sçavoir
6478N’est sinon se ramentevoir,
6479Je ne le croy, bien que sa gloire
6480Me persuade de le croire :
6481Car veritablement depuis
6482Que studieux du Grec je suis,
6483Homere devenu je fusse,
6484Si souvenir ici me pusse
6485D’avoir ses beaux vers entendu
6486Ains que mon esprit descendu
6487Et mon corps fussent joints ensemble.
6488Mais c’est abus, l’esprit resemble
6489Au tableau tout neuf, où nul trait
6490N’est par le peintre encor portrait,
6491Et qui retient ce qu’il y note,
6492Lambin, qui sur Gange, d’Eurote
6493Par le doux miel de tes douceurs
6494As ramené les saintes Sœurs.
6495O Terre, ô mer, ô ciel espars,
6496Je suis en feu de toutes pars :
6497Dedans et dehors mes entrailles
6498Une chaleur le cœur me point
6499Plus fort qu’un mareschal ne joint
6500Le fer tout rouge en ses tenailles.
6501La chemise qui escorcha
6502Hercul’ si tost qu’il la toucha,
6503N’egale point la flame mienne,
6504Ne tout le feu que rote en-haut
6505Bouillonnante en soy d’un grand chaut
6506La fornaise Sicilienne.
6507Le jour, les soucis presidans
6508Condamnent ma coupe au-dedans,
6509Et la genne apres on me donne :
6510La peur sans intermission,
6511Sergent’ de leur commission
6512Me poinct, me pique, et m’eguillonne.
6513La nuict les fantaumes volans
6514Claquetans leurs becs violans,
6515En siflant mon ame espouvantent,
6516Et les Furies qui ont soing
6517Venger le mal, tiennent au poing
6518Les verges dont ell’ me tourmentent.
6519Il me semble que je te voy
6520Murmurer des charmes sur moy,
6521Tant que d’effroy le poil me dresse :
6522Puis mon chef tu vas relavant
6523D’une eau puisée bien avant
6524Dedans les ondes de tristesse.
6525Que veux-tu plus, dy, que veux-tu ?
6526Ne m’as-tu pas assez batu ?
6527Veux-tu qu’en cest âge je meure ?
6528Me veux-tu brusler, foudroyer,
6529Et tellement me poudroyer
6530Qu’un seul osset ne me demeure :
6531Je suis appresté, si tu veux,
6532De te sacrifier cent beufs
6533Afin de desenfler ton ire,
6534Ou si tu veux, avec les Dieux,
6535Je t’envoyray là haut aux cieux
6536Par le son menteur de ma lyre.
6537Les freres d’Helene faschez
6538Pour les Iambes deslachez
6539Contre leur sœur par Stesichore,
6540A la fin luy ont pardonné,
6541Et pleins de pitié redonné
6542L’usage de la veuë encore.
6543Tu peux helàs (Denyse) aussi
6544Rompre la teste à mon souci,
6545Te flechissant par ma priere :
6546Rechante tes vers, et les traits
6547De ma face en cire portraits
6548Jette au vent trois fois par derriere.
6549L’ardeur du courroux que l’on sent
6550Au premier âge adolescent,
6551Me fist trop nicement t’escrire :
6552Maintenant humble et repentant,
6553D’œil non feint je vay lamentant
6554La juste fureur de ton ire.
ODE XIIII. DE LA VENUE DE L’ESTÉ.
6555Desja les grands chaleurs s’esmeuvent,
6556Et presque les fleuves ne peuvent
6557Leurs peuples escaillez couvrir :
6558Ja voit on la plaine alterée
6559Par la grande torche ætherée
6560De soif se lascher, et s’ouvrir.
6561L’estincelante Canicule,
6562Qui ard, qui cuist, qui boust, qui brule,
6563L’Esté nous darde de là haut,
6564Et le Soleil qui se promeine
6565Par le bras du Cancre, rameine
6566Ses mois hallez d’un si grand chaut.
6567Icy la diligente troupe
6568Des mesnagers, par ordre coupe
6569Le poil de Cerés jaunissant,
6570Et là, jusques à la vesprée
6571Abat les honneurs de la prée,
6572Des beaux prez l’honneur verdissant.
6573Ce-pendant leurs femmes sont prestes
6574D’asseurer au haut de leurs testes
6575Des plats de bois, et des baris,
6576Et filant, marchent par la plaine
6577Pour aller soulager la peine
6578De leurs laborieux maris.
6579Si tost ne s’esveille l’Aurore,
6580Que le pasteur ne soit encore
6581Plustost levé qu’elle, et alors
6582Au son de la corne resveille
6583Son troupeau qui encor sommeille
6584Dessus la fresche herbe dehors.
6585Parmy les plaines descouvertes,
6586Par les bois, et les rives vertes
6587Paist le bestail, ores courant
6588Entre les fleurs Apollinées,
6589Or’entre celles qui sont nées
6590Du sang d’Adonis, en mourant.
6591Sur les rives des belles ondes
6592Les jeunes troupes vagabondes,
6593Les filles des troupeaux lascifs
6594De fronts retournez s’entrechoquent
6595Devant leurs peres, qui s’en moquent
6596Au haut du prochain tertre assis.
6597Mais quand en sa distance egale
6598Est le Soleil, et la cygale
6599Enrouément espand sa vois,
6600Et que nul Zephire n’haleine
6601Tant soit peu les fleurs en la plaine,
6602Ne la teste ombreuse des bois :
6603Adonc le pasteur entrelasse
6604Ses paniers de torse pelasse,
6605Ou il engluë les oiseaux,
6606Ou nud comme un poisson il nouë,
6607Et avec les ondes se jouë
6608Cherchant le plus profond des eaux.
6609Si l’antique fable est croyable,
6611En tels mois alla luire aux cieux
6612En forme de vierge, qui ores
6613Reçoit dedans son sein encores
6614Le commun œil de tous les Dieux :
6615Oeil incognu de noz valées,
6616Où les fontaines devalées
6617Du vif rocher vont murmurant,
6618Et où mille troupeaux se pressent,
6619Et le nez contre terre baissent,
6620Si grande chaleur endurant.
6621Sous les chesnes qui refrechissent,
6622Remaschent les beufs, qui languissent
6623Au piteux cry continuel
6624De la genisse qui lamente
6625L’ingrate amour, dont la tourmente
6626Par les bois son toreau cruel.
6627Le pastoreau qui s’en estonne,
6628S’essaye du flageol qu’il sonne
6629De soulager son mal ardent :
6630Ce qu’il fait, tant qu’il voye pendre
6631Contre-bas Phœbus, et descendre
6632Son chariot en l’Occident.
6633Et lors de toutes parts r’assemble
6634Sa troupe vagabonde ensemble,
6635Et la convoye aux douces eaux,
6636Qui sobre en les beuvant ne touche
6637Sans plus que du haut de la bouche
6638Le premier front des pleins ruisseaux.
6639Puis au son des douces musettes
6640Marchent les troupes camusettes
6641Pour aller trouver le sejour,
6642Où les aspres chaleurs deçoivent
6643Par un dormir qu’elles reçoivent
6644Lentement jusqu’au poinct du jour.
ODE XV. SUR LA NAISSANCE DE FRANÇOIS, Dauphin de France, fils du Roy Henry II.
6646En quel bois le plus separé
6647Du populaire, et en quel antre
6648Prens-tu plaisir de me guider
6649O Muse ma douce folie :
6650Afin qu’ardent de ta fureur,
6651Et du tout hors de moy, je chante
6652L’honneur de ce royal enfant
6653Qui doit commander à la France ?
6654Je cri’ray des vers non sonnez
6655Du Grec ny du Latin Poëte,
6656Plus hautement que sur le mont
6657Le Prestre Thracien n’entonne
6658Le cor à Bacchus dedié,
6659Ayant la poitrine remplie
6660D’une trop vineuse fureur.
6661Il me semble desja que j’erre
6662Seul par les antres, et qu’au fond
6663D’une solitaire vallée
6664Je chante les divins honneurs
6665Du grand-pere, et du pere ensemble.
6666Tandis Muse, sur son berceau
6667Seme le liz, seme la rose,
6668Et mainte fueille de laurier,
6669L’honneur des veinqueurs és batailles :
6670Je prevoy qu’il vous aimera,
6671Et employra la mesme dextre
6672Dont furieux aura veincu
6673L’Espagnol, et l’Anglois superbe,
6674A polir des vers qui feront
6675Voler son nom par-sus la terre :
6676Imitateur du grand Cesar
6677Vaillant et sçavant tout ensemble,
6678Qui le jour dontoit ses haineux,
6679Et la nuit escrivoit ses gestes.
6680Jeune beauté, mais trop outrecuidée
6681Des presens de Venus,
6682Quand tu verras ta peau toute ridée
6683Et tes cheveux chenus,
6684Contre le temps et contre toy rebelle
6686Que ne pensoy-je alors que j’estoy belle
6687Ce que je vay pensant ?
6688Ou bien, pourquoy à mon desir pareille
6689Ne suis-je maintenant ?
6690» La beauté semble à la rose vermeille
6691» Qui meurt incontinant.
6692Voilà les vers tragiques, et la plainte
6693Qu’au ciel tu envoiras
6694Incontinent que ta face dépainte
6695Par le temps tu voirras.
6696Tu sçais combien ardemment je t’adore
6698Et tu me fuis, et tu ne veux encore
6699Te joindre à ta moitié.
6700O de Paphos, et de Cypre regente
6701Déesse aux noirs sourcis !
6702Plus tost encor que le temps, soit vengente
6703Mes desdaignez soucis,
6704Et du brandon, dont les cœurs tu enflames
6705Des jumens tout autour,
6706Brusle-la moy, afin que de ses flames
6707Je me rie à mon tour.
ODE XVII. A IOACHIM DU BELLAY ANGEVIN.
6708Souventefois nous avons faute
6709Soit de biens, soit de faveur haute,
6710Selon que l’Astre nous conduit :
6711Mais tousjours tandis que nous sommes
6712Ou morts, ou mis au rang des hommes,
6713Nous avons besoin de bon bruit.
6714Car la louange emmiellée
6715Au sucre des Muses meslée
6716Nous perce l’oreille en riant,
6717Louange qui vrayment ne cede
6718A l’or que Pactole possede,
6719Ny aux perles de l’Orient.
6720» La vertu qui n’a cognoissance
6721» Combien la Muse a de puissance,
6722» Languit en tenebreux sejour,
6723» Et en vain elle est souspirante
6724» Que sa clarté n’est apparante
6725» Pour se monstrer aux rais du jour.
6726Mais ma plume qui conjecture
6727Par son vol sa gloire future,
6728Se vante de n’endurer pas
6729Que la tienne en l’obscur demeure,
6730Ou comme orpheline elle meure
6731Errante sans honneur là bas.
6732Nous avons bien moy et mon metre
6733Ceste audace, de te promettre
6734Que tes labeurs seront appris
6735De nous, de noz suivantes races,
6736S’il est vray que j’aye des Graces
6737Cueilly les fleurs en leurs pourpris.
6738Je banderay mon arc qui jette
6739Contre ta maison sa sagette,
6740Pour viser tout droit en ce lieu
6741Qui se resjouyt de ta gloire,
6742Et où le grand fleuve de Loire
6743Se mesle avec un plus grand Dieu.
6744Et bien que ta Muse soit telle,
6745Que de soy se rende immortelle,
6746Desdaigner pourtant tu ne dois
6747L’honneur que la mienne te donne,
6748Ny ceste lyre qui te sonne
6749Ce que luy commandent mes dois.
6750Jadis Pindare sur la sienne
6751Accorda la gloire ancienne
6752Des Princes veinqueurs et des Rois :
6753Et je sonneray ta louange,
6754Et l’envoyray de Loire à Gange,
6755Si tant loin peut aller ma vois.
6756Car il semble que nostre lyre
6757Ta race seule vueille eslire
6758Pour la pousser jusques aux cieux :
6759Macrin a sacré la memoire
6760De l’oncle, et j’honore la gloire
6761Du neveu qui s’honore mieux.
6762France sous Henry fleurit, comme
6763Sous Auguste fleurissoit Romme :
6764Elle n’est pleine seulement
6765D’hommes qui animent le cuivre,
6766Ny de peintres qui en font vivre
6767Deux ensemble eternellement :
6768Mais grosse de sçavoir, enfante
6769Des fils dont elle est trionfante,
6770Qui son nom rendent honoré :
6771L’un chantre d’Amour la decore,
6772L’autre de Mars, et l’autre encore
6773De Phœbus au beau crin doré.
6774Entre lesquels le ciel ordonne
6775Que le premier rang on te donne,
6776Du Bellay, qui monstres tes vers
6777Entez dans le tronc d’une Olive,
6778Olive dont la fueille vive
6779Se rend egale aux Lauriers vers.
ODE XVIII. DE LA CONVALESCENCE DE JOACHIM DU BELLAY 1550.
6780Mon ame, il est temps que tu rendes
6781Aux bons Dieux les justes offrandes
6782Dont tu as obligé tes vœux :
6783Sus, qu’on dresse un autel de terre,
6784Avec toy payer je le veux,
6785Et qu’on le pare de lhyerre
6786Et de vervéne aux saints cheveux.
6787Les Dieux n’ont remis en arriere
6788L’humble souspir de ma priere,
6789Et Pluton qui n’avoit appris
6790Se flechir pour dueil qu’homme meine,
6791N’a pas mis le mien à mespris,
6792Rappelant la Parque inhumaine
6793Qui ja du Bellay tenoit pris.
6794Mortes sont les fiévres cruelles
6795Qui rongeoient ses cheres mouëlles :
6796Son œil est maintenant pareil
6797Aux fleurs que trop les pluyes baignent
6798Envieuses de leur vermeil,
6799Qui plus gaillardes se repeignent
6800Aux rayons du nouveau Soleil.
6801Sus Mégret, qu’on chante, qu’on sonne
6802Cest heur que la santé luy donne,
6803Qu’on chasse ennuis, soucis et pleurs,
6804Qu’on seme la place de roses,
6805D’œillets, de liz, de toutes fleurs
6806En ce beau mois de Juin décloses,
6807Où le ciel mire ses couleurs :
6808Lequel s’esgaye et se recrée
6809De te voir sain, et luy agrée
6810Le jour que tu fais dessous luy :
6811Son cours qui sembloit apparoistre
6812Malade comme toy d’ennuy,
6813Tous deux sains, avez fait cognoistre
6814Voz belles clartez aujourd’huy.
6815» Mais quoy ? si faut-il bien qu’on meure :
6816» Rien çà bas ferme ne demeure :
6817» Le Roy François vit bien la nuict.
6818Donc tandis qu’on ne te menace,
6819Et la mort boiteuse te suit,
6820Il faut que ta docte main face
6821Un œuvre digne de ton bruit.
6822Baiser fils de deux lévres closes,
6823Filles de deux boutons de roses,
6824Qui serrent et ouvrent le ris
6825Qui déride les plus marris :
6826Baiser ambrosin que j’honore
6827Comme mon tout, et dont encore
6828Je sens en ma bouche souvent
6829Plus d’un jour apres le doux vent :
6830Et vous bouche de sucre pleine,
6831Qui m’engendrez de vostre haleine
6832Une odeur qui au cœur descend,
6833Et mille parfuns y respend :
6834Et vous mes petites montagnes,
6835Je parle à vous lévres compagnes,
6836Dont le coral naïf et franc
6837Cache deux rangs d’yvoire blanc :
6838Je vous suppli’ n’ayez envie
6839D’estre homicides de ma vie :
6840Pour du tout tuer mon esmoy
6841Mille fois le jour baisez moy.
ODE XX. A MACLOU DE LA HAIE.
6842Puis que d’ordre à son rang l’orage est revenu,
6843Si que le ciel voilé tout triste est devenu,
6844Et la vefve forest branle son chef tout nu
6845Sous le vent qui l’estonne :
6846C’est bien pour ce jourd’huy (ce me semble) raison,
6847Qui ne veut offenser la loy de la saison,
6848Prendre à gré les plaisirs que tousjours la maison
6849En temps pluvieux donne.
6850Mais si j’augure bien, quand je voy pendre en bas
6851Les nuaux avallez, mardy ne sera pas
6852Si mouillé qu’aujourd’huy, nous prendrons le repas
6853Tel jour nous deux ensemble.
6854Tandis chasse de toy tout le mordant souci,
6855Chasse moy le procez, chasse l’amour aussi :
6856Ce garçon insensé aux plus sages d’ici
6857Mille douleurs assemble.
6858Du soin de l’avenir ton cœur ne soit espoint,
6859Ains content du present, ne te tourmente point
6860Des mondaines faveurs qui ne dureront point
6861Sans culbuter à terre.
6862Plus tost que les buissons les pins audacieux,
6863Et le front des rochers qui menace les cieux,
6864Plus tost que les cailloux qui ne trompent les yeux
6865Sont frappez du tonnerre.
6866Vien soul : car tu n’auras le festin ancien,
6867Que prodigue donna l’orgueil Egyptien
6868Au Romain qui vouloit tout l’Empire estre sien :
6869Je hay tant de viandes.
6870Tu ne boiras aussi de ce Nectar divin
6871Qui rend Anjou fameux : car volontiers le vin
6872Qui a senty l’humeur du terroir Angevin,
6873Suit les bouches friandes.
6874Le jour pousse la nuit,
6876Pousse le jour qui luit
6878L’Autonne suit l’Esté,
6880Des vents n’a point esté
6882Mais la fiévre d’amours
6884Demeure en moy tousjours,
6886Ce n’estoit pas moy, Dieu,
6887Qu’il falloit poindre,
6888Ta fleche en autre lieu
6890Poursuy les paresseux
6892Mais non pas moy, ne ceux
6896Qui plus rit, quand d’esmoy
6902Amour sois le support
6904Et guide à meilleur port
6906Tant plus je suis criant
6908Plus je la suis priant
6916Ny pour elle les nuis
6918Plus cruel n’est l’effort
6920Qu’elle, lors que plus fort
6922Ell’ s’arme en sa beauté,
6926Monstre toy le veinqueur,
ODE XXII. AUX MOUSCHES A MIEL.
6934Où allez vous filles du ciel,
6935Grand miracle de la Nature,
6936Où allez vous mousches à miel
6937Chercher aux champs vostre pasture ?
6938Si vous voulez cueillir les fleurs
6939D’odeur diverse et de couleurs,
6940Ne volez plus à l’avanture.
6941Autour de ma Dame halenée
6942De mes baisers tant bien donnez,
6943Vous trouverez la rose née,
6944Et les œillets environnez
6945De fleurettes ensanglantées
6946D’Hyacinthe, et d’Ajax, plantées
6947Pres des liz sur sa bouche nez.
6948Les marjolaines y fleurissent,
6949L’amôme y est continuel,
6950Et les lauriers qui ne perissent
6951Pour l’Hyver, tant soit il cruel :
6952L’anis, le chévrefueil qui porte
6953La manne qui vous reconforte,
6955Mais je vous pri’ gardez-vous bien,
6956Gardez-vous qu’on ne l’eguillonne,
6957Vous apprendriez bien tost combien
6958Sa poincture est trop plus felonne :
6959Et de ses fleurs ne vous soulez
6960Sans m’en garder, si ne voulez
6961Que mon ame ne m’abandonne.
ODE XXIII. A UN ROSSIGNOL.
6962Chantre Rossignol passager,
6963Qui t’es encor venu loger
6964Dedans ceste fresche ramée
6965Sur ton espine accoustumée,
6966Et qui nuict et jour de ta vois
6967Assourdis les monts et les bois,
6968Redoublant la vieille querelle
6969De Terée, et de Philomele :
6970Je te supplie (ainsi tousjours
6971Puisses jouyr de tes amours)
6972De dire à ma douce inhumaine,
6973Au soir quand elle se promeine
6974Icy pour ton nic espier,
6975Que jamais ne faut se fier
6976En la beauté ny en la grace
6977Qui plus tost qu’un songe se passe.
6978Dy luy que les plus belles fleurs
6979En Janvier perdent leurs couleurs,
6980Et quand le mois d’Avril arrive,
6981Qu’ils revestent leur beauté vive :
6982Mais quand des filles le beau teint
6983Par l’âge est une fois esteint,
6984Dy luy que plus il ne retourne,
6985Mais bien qu’en sa place sejourne
6986Au haut du front je ne sçay quoy
6987De creux à coucher tout le doy :
6988Et toute la face seichée
6989Se fait comme une fleur touchée
6990Du soc aigu : dy luy encor
6991Qu’apres qu’elle aura changé l’or
6992De ses blonds cheveux, et que l’âge
6993Aura crespé son beau visage,
6994Qu’en vain elle pleurera,
6995Dequoy jeunette elle n’aura
6996Prins les plaisirs qu’on ne peut prendre
6997Quand la vieillesse nous vient rendre
6998Si froids d’amours et si perclus,
6999Que les plaisirs ne plaisent plus.
7000Mais Rossignol, que ne vient-elle
7001Maintenant sur l’herbe nouvelle
7002Avecque moy sous ce buisson ?
7003Au bruit de ta douce chanson
7004Je luy ferois sous la coudrette
7005Sa couleur blanche vermeillette.
ODE XXIV. COMPLAINTE DE GLAUQUE à Scylle Nymphe.
7006Les douces fleurs d’Hymette aux Abeilles agréent,
7007Et les eaux de l’Esté les alterez recréent :
7008Mais ma peine obstinée
7009Se soulage en chantant sur ce bord foiblement
7010Les maux, ausquels Amour a miserablement
7012Hé Scylle, Scylle, las ! ceste dolente rive,
7013Voire son flot piteux qui grumelant arrive
7014Des ondeuses campaignes,
7015Me plaint et me lamente, et ces rochers oyans
7016Mon dueil continuel, de moy sont larmoyans :
7017Seule tu me desdaignes.
7018Ce jour fut mon malheur, quand les Dieux marins eurent
7019Envie sus mon aise, et lors qu’ils me cognurent
7020De leur grande mer digne.
7021Las ! heureux si jamais je n’eusse desdaigné
7022L’art premier où j’estois par mon pere enseigné,
7023Ny mes rets, ny ma ligne !
7024Car le feu qui mon cœur ronge, poinçonne et lime,
7025Me vint ardre au milieu (qui l’eust creu !) de l’abîme
7026De leur mer fluctueuse :
7027Et bien en autre forme adonc je me changeay,
7028Que je ne fus mué alors que je mangeay
7029L’herbe tant vertueuse.
7030Pourtant si j’ay le chef de longs cheveux difforme,
7031Et le corps monstrueux d’une nouvelle forme
7032Bien peu cognuë aux ondes :
7033Tel honneur de nature en moy n’est à blasmer,
7034La mere Thetis m’aime, et m’aiment de la mer
7035Les Nymphes vagabondes.
7036Circe tant seulement ne m’aime : mais encore
7037Ardentement me suit, et ardente m’adore,
7038En vain de moy esprise.
7039Ainsi le bien que cent desirent, une l’a :
7040Une l’a voirement, et en lieu de cela
7041Me hait et me desprise.
7042Bien que Nymphe tu sois, ah cruelle ! si est-ce
7043Qu’indigne je ne suis de toy demy-Déesse :
7044Un Dieu te fait resqueste.
7045Thetis pour effacer cela que j’eus d’humain,
7046Et d’homme au temps sujet, m’a versé de sa main
7047Cent fleuves sur la teste.
7048Mais làs ! dequoy me sert ceste faveur que d’estre
7049Immortel, et d’aller compagnon à la destre
7050Du grand Prince Neptune,
7051Quand Scylle me desdaigne estant franc du trespas,
7052Et cil à qui par mort permis ne luy est pas
7053De changer sa fortune ?
ODE XXV. A CHARLES DE PISSELEU.
7054D’où vient cela (Pisseleu) que les hommes
7055De leur nature aiment le changement,
7056Et qu’on ne voit en ce monde où nous sommes
7057Un seul qui n’ait un divers jugement ?
7058L’un esloigné des foudres de la guerre
7059Veut par les champs son âge consumer
7060A bien poitrir les mottes de sa terre
7061Pour de Cerés les presens y semer :
7062L’autre au contraire, ardant, aime les armes,
7063Si qu’en sa peau ne sçauroit sejourner
7064Sans bravement attaquer les alarmes,
7065Bien qu’au logis n’en puisse retourner.
7066Qui le Palais de langue mise en vente
7067Fait esclater devant un President,
7068Et qui piqué d’avarice suivante
7069Franchit la mer de l’Inde à l’Occident.
7070L’un de l’amour adore l’inconstance,
7071L’autre plus sain ne met l’esprit, sinon
7072Au bien public, aux choses d’importance,
7073Cerchant par peine un perdurable nom.
7074L’un suit la Court et ses grands Dieux ensemble,
7075Si que sa teste au ciel semble toucher :
7076L’autre les fuit, et est mort ce luy semble,
7077S’il voit le Roy de son toict approcher.
7078Le pelerin à l’ombre se delasse,
7079Ou d’un sommeil le travail adoucit,
7080Ou resveillé, avec la pleine tasse
7081Des jours d’Esté la longueur accourcit.
7082Qui devant l’aube accourt triste à la porte
7083Du Conseiller, et là faisant maint tour
7084Le sac au poing, attend que Monsieur sorte
7085Pour luy donner humblement le bon-jour.
7086Icy cestuy de la sage Nature
7087Les faits divers remasche en y pensant,
7088Et cestuy-là par la lineature
7089Des mains predit le malheur menassant.
7090L’un allumant ses vains fourneaux, se fonde
7091Dessus la pierre incertaine : et combien
7092Que l’invoqué Mercure ne responde,
7093Soufle en deux mois le meilleur de son bien.
7094L’un grave en bronze, et dans le marbre à force
7095Veut le labeur de Nature imiter :
7096Des corps errans l’Astrologue s’efforce
7097Oser par art le chemin limiter.
7098Mais tels estats les piliers de la vie
7099Ne m’ont point pleu, et me suis tellement
7100Esloigné d’eux, que je n’eus onq envie
7101D’abaisser l’œil pour les voir seulement.
7102L’honneur sans plus du verd Laurier m’agrée,
7103Par luy je hay le vulgaire odieux :
7104Voilà pourquoy Euterpe la sacrée
7105M’a de mortel fait compagnon des Dieux.
7106La belle m’aime, et par ses bois m’amuse,
7107Me tient, m’embrasse, et quand je veux sonner,
7108De m’accorder ses flutes ne refuse,
7109Ne de m’apprendre à bien les entonner.
7110Dés mon enfance en l’eau de ses fontaines
7111Pour Prestre sien me plongea de sa main,
7112Me faisant part du haut honneur d’Athenes,
7113Et du sçavoir de l’antique Romain.
ODE XXVI. A ANTOINE CHASTEIGNER.
7114Ne s’effroyer de chose qui arrive,
7115Ne s’en fascher aussi,
7116Rend l’homme heureux, et fait encor qu’il vive
7117Sans peur ne sans souci.
7118Comme le temps vont les choses mondaines
7119Suivant son mouvement :
7120Il est soudain, et les saisons soudaines
7121Font leurs cours brévement.
7122Dessus le Nil jadis fut la science,
7123Puis en Grece elle alla :
7124Rome depuis en eut l’experience,
7125Pâris maintenant l’a.
7126» Villes, et forts, et royaumes perissent
7127» Par le temps tout expres,
7128» Et donnent lieu aux nouveaux qui fleurissent
7129» Pour remourir apres.
7130» Comme un Printemps les jeunes enfans croissent,
7131» Puis viennent en Esté,
7132» L’Hyver les prend, et plus ils n’apparoissent
7133» Cela qu’ils ont esté.
7134Naguere estoient dessus la seche arene
7135Les poissons à l’envers,
7136Puis soudain tout l’orgueilleux cours de Sene
7137Les a de flots couvers.
7138La mer n’est plus où elle souloit estre,
7139Et aux lieux vuides d’eaux
7140(Miracle estrange) on la luy a veu naistre
7142Telles loix feit Dame Nature guide,
7143Lors que par-sur le doz
7144Pyrrhe sema dedans le monde vuide
7146A celle fin que nul homme n’espere
7147S’oser dire immortel,
7148Voyant le Temps qui est son propre pere,
7149N’avoir rien moins de tel.
7150Arme toy donc de la Philosophie
7151Contre tant d’accidans,
7152Et courageux d’elle te fortifie
7154N’ayant effroy de chose qui survienne
7155Au devant de tes yeux,
7156Soit que le ciel les abysmes devienne,
7157Et l’abysme les cieux.
ODE XXVII. LA DEFLORATION DE LEDE.
7158Le cruel Amour veinqueur
7159De ma vie sa sujette,
7160M’a si bien escrit au cœur
7161Vostre nom de sa sagette,
7162Que le temps qui peut casser
7163Le fer et la pierre dure,
7164Ne le sçauroit effacer
7165Qu’en moy vivant il ne dure.
7166Mon luth qui des bois oyans
7167Souloit alleger les peines,
7168Làs ! de mes yeux larmoyans
7169Ne tarit point les fonteines :
7170Et le Soleil ne peut voir,
7171Soit quand le jour il apporte,
7172Ou quand il se couche au soir,
7173Une autre douleur plus forte.
7174Mais vostre cœur obstiné,
7175Et moins pitoyable encore
7177Qui baigne la rive More,
7178Ne prend mon service à gré,
7179Ains a d’immoler envie
7180Le mien à luy consacré
7181Dés premiers ans de ma vie.
7183De telle amoureuse rage,
7185Ciel, throne, femme, mesnage :
7186Car l’œil qui son cœur estraint,
7187Comme estraints ores nous sommes,
7188Ce grand Seigneur a contraint
7189De tenter l’amour des hommes.
7191Naissant de sa flame esprise,
7192Se laissa d’Amour saisir,
7193Comme une despouille prise :
7194Puis il a bras, teste, et flanc,
7195Et sa poitrine cachée
7196Sous un plumage plus blanc
7197Que le laict sur la jonchée.
7198En son col mit un carcan
7199Avec une chaisne, où l’œuvre
7201Merveillable se descœuvre.
7202D’or en estoient les cerceaux
7203Piolez d’esmail ensemble :
7204A l’Arc qui verse les eaux
7205Ce bel ouvrage resemble.
7206L’or sur la plume reluit
7207D’une semblable lumiere,
7208Que le clair œil de la nuit
7209Dessus la neige premiere :
7210Il fend le chemin des cieux
7211D’un long branle de ses ailes,
7212Et d’un voguer spacieux
7213Tire ses rames nouvelles.
7214Comme l’aigle fond d’enhaut,
7215Ouvrant l’espais de la nuë,
7216Sur l’aspic qui leche au chaut
7217Sa jeunesse revenuë :
7218Ainsi le Cygne voloit
7219Contre-bas, tant qu’il arrive
7220Dessus l’estang où souloit
7221Jouër Lede sur la rive.
7222Quand le ciel eut allumé
7223Le beau jour par les campagnes,
7224Elle au bord accoustumé
7225Mena jouër ses compagnes :
7226Et studieuse des fleurs
7227En sa main un panier porte
7228Peint de diverses couleurs,
7229Et d’histoire en mainte sorte.
7231D’un bout du panier s’ouvroit
7232Entre cent nues dorées
7233Une Aurore qui couvroit
7234Le ciel de fleurs colorées :
7235Ses cheveux vaguoient errans
7236Souflez du vent des narines
7237Des prochains chevaux tirans
7238Le Soleil des eaux marines.
7239Ainsi qu’au ciel fait son tour
7240Par sa voye courbe et torte,
7241Il tourne tout à l’entour
7242De l’anse en semblable sorte :
7243Les nerfs s’enflent aux chevaux,
7244Et leur puissance indontée
7245Se roidist sous les travaux
7246De la penible montée.
7247La mer est peinte plus bas,
7248L’eau ride si bien sur elle,
7249Qu’un pescheur ne ni’roit pas
7250Qu’elle ne fust naturelle :
7251Ce Soleil tombant au soir
7252Dedans l’onde voisine entre,
7253A chef bas se laissant cheoir
7254Jusqu’au fond de ce grand ventre.
7255Sur le sourcy d’un rocher
7256Un pasteur le loup regarde,
7257Qui se haste d’approcher
7258Du coüard peuple qu’il garde,
7259Mais de cela ne luy chaut,
7260Tant un limas luy agrée,
7261Qui lentement monte au haut
7262D’un liz au bas de la prée.
7263Un Satyre tout follet
7264Larron, en folastrant tire
7265La panetiere et le laict
7266D’un autre follet Satyre :
7267L’un court apres tout ireux,
7268L’autre défend sa despouille,
7269Le laict se verse sur eux
7270Qui sein et menton leur souille.
7271Deux beliers qui se hurtoient
7272Le haut de leurs testes dures,
7273Portraits aux deux bords estoient
7274Pour la fin de ses peintures :
7275Tel panier en ses mains mist
7276Lede qui sa troupe excelle,
7277Le jour qu’un oiseau la fist
7278Femme en lieu d’une pucelle.
7279L’une arrache d’un doy blanc
7280Du beau Narcisse les larmes,
7281Et la lettre teinte au sang
7282Du Grec marry pour les armes :
7283De crainte l’œillet vermeil
7284Pallist entre ces pillardes,
7285Et la fleur que toy Soleil
7286Des cieux encor’ tu regardes.
7287A l’envy sont ja cueillis
7288Les verds tresors de la plaine,
7289Les bacinets et les lis,
7290La rose, et la marjolaine :
7291Quand la vierge dit ainsi
7292(Laissant la rose odorante
7293Et la belle fueille aussi
7294De l’immortel amaranthe :)
7295Allon troupeau bien-heureux
7296Que j’aime d’amour naïve,
7297Ouyr l’oiseau douloureux
7298Qui se plaint sur nostre rive.
7299Et elle en hastant ses pas
7300Court par l’herbe d’un pied vîte :
7301Sa troupe ne la suit pas,
7302Tant sa carriere est subite.
7303Du bord luy tendit la main,
7304Et l’oiseau qui tressaut d’aise,
7305S’en approche tout humain
7306Et le blanc yvoire baise :
7307Ores l’adultere oiseau
7308Au bord par les fleurs se jouë,
7309Et ores au haut de l’eau
7310Tout mignard pres d’elle nouë.
7311Puis d’une gaye façon
7312Courbe au doz l’une et l’autre aile,
7313Et au bruit de sa chanson
7314Il apprivoise la belle :
7315La nicette en son giron
7316Reçoit les flames secrettes,
7317Faisant tout à l’environ
7318Du Cygne un lict de fleurettes.
7319Luy qui fut si gracieux,
7320Voyant son heure opportune,
7321Devint plus audacieux
7322Prenant au poil la fortune :
7323De son col comme ondes long
7324Le sein de la vierge touche,
7325Et son bec luy mit adonc
7326Dedans sa vermeille bouche.
7327Il va ses ergots dressant
7328Sur les bras d’elle qu’il serre,
7329Et de son ventre pressant
7330Contraint la rebelle à terre.
7331Sous l’oiseau se debat fort,
7332Le pince et le mord, si est-ce
7333Qu’au milieu de tel effort
7334Sentit ravir sa jeunesse.
7336Couloura la vergongneuse :
7338D’une bouche desdaigneuse :
7339D’où es-tu trompeur volant,
7340D’où viens-tu, qui as l’audace
7341D’aller ainsi violant
7342Les filles de noble race ?
7343Je cuidoy ton cœur, helas !
7344Semblable à l’habit qu’il porte,
7345Mais (hé pauvrette) tu l’as
7346A mon dam, d’une autre sorte.
7347O ciel qui mes cris entens,
7348Morte puissay-je estre enclose
7349Là bas, puis que mon printemps
7350Est despouillé de sa rose.
7351Plus tost vien pour me manger
7352O veufve tigre affamée,
7353Que d’un oisel estranger
7354Je sois la femme nommée.
7355Ses membres tombent peu forts,
7356Et dedans la mort voisine
7357Ses yeux ja noüoient, alors
7358Que luy respondit le Cygne :
7360Vierge, dit-il, je ne suis
7361Ce qu’à me voir il te semble,
7362Plus grande chose je puis
7363Qu’un Cygne à qui je resemble :
7364Je suis le maistre des cieux,
7365Je suis celuy qui deserre
7366Le tonnerre audacieux
7367Sur les durs flancs de la terre.
7368La contraignante douleur
7369Du tien plus chaut qui m’allume,
7370M’a fait prendre la couleur
7371De ceste non mienne plume.
7372Ne te va donc obstinant
7373Contre l’heur de ta fortune,
7375La belle sœur de Neptune :
7376Et si tu pondras deux œufs
7377De ma semence feconde,
7378Ainçois deux triomphes neufs
7379Futurs ornemens du monde :
7380L’un, deux jumeaux esclorra,
7381Pollux vaillant à l’escrime,
7382Et son frere qui aura
7383Sur tous Chevaliers l’estime.
7384Dedans l’autre germera
7385La beauté au ciel choisie,
7386Pour qui un jour s’armera
7387L’Europe contre l’Asie.
7388A ces mots ell’ se consent
7389Recevant telle avanture,
7390Et ja de peu à peu sent
7391Haute eslever sa ceinture.
7392Facond neveu d’Atlas, Mercure,
7393Qui le soin as pris et la cure
7394Des bons esprits sur tous les Dieux,
7395Accorde les nerfs de ma lyre,
7396Et fay qu’un chant j’y puisse dire
7397Qui ne te soit point odieux.
7398Honore mon nom par tes odes :
7399L’art qu’on leur doit, leurs douces modes
7400A ton disciple ramentoy :
7401Comme à celuy que Thebes vante
7402Monstre moy, afin que je chante
7403Un vers qui soit digne de toy.
7404Je garniray tes talons d’ailes,
7405Ta capeline de deux belles,
7406Ton baston je n’oubliray pas,
7407Dont tu nous endors et resveilles,
7408Et fais des œuvres nompareilles
7409Au ciel, en la terre, et là bas.
7410Je feray que ta main deçoive
7411(Sans que nul bouvier l’apperçoive)
7412Phœbus, qui suit les pastoureaux,
7413Luy desrobant et arc et trousse,
7414Lors que plus fort il se courrousse
7415D’avoir perdu ses beaux toreaux.
7416Je diray que ta langue sage
7417Apporte par l’air le message
7418Des Dieux, aux peuples et aux Rois,
7419Lors que les peuples se mutinent,
7420Ou lors que les Rois qui dominent,
7421Violentent les saintes lois :
7422Comme il me plaist de te voir ores
7423Aller parmy la nuict encores
7424Avec Priam au camp des Grecs
7425Racheter par dons, et par larmes
7426La fleur des magnanimes armes
7427Hector, qui causa ses regrets.
7428C’est toy qui guides, et accordes
7429L’ignorant pouce sus mes cordes :
7430Sans toy sourdes elles sont, Dieu,
7431Sans toy ma guiterre ne sonne :
7432Par toy elle chante et fredonne,
7433Si elle chante en quelque lieu.
7434Fay que toute France me louë,
7435M’estime, me prise, m’avouë
7436Entre ses Poëtes parfaits :
7437Je ne sens point ma voix si basse,
7438Qu’un jour le ciel elle ne passe
7439Chantant de mon Prince les faits.
ODE XXIX. A MICHEL PIERRE DE MAULEON, Protenotaire de Durban.
7440Je ne suis jamais paresseux
7441A consacrer le nom de ceux
7442Qui se font dignes de la gloire,
7443Et nul mieux que moy, par ses vers
7444Ne leur bastit dans l’univers
7445Les colonnes d’une Memoire.
7446Mauleon, tu te peux vanter,
7447Puisque Ronsard te veut chanter,
7448Que tu devanceras les ailes
7449Du Temps qui vole, et qui conduit
7450Volontiers une obscure nuit
7451Aux vertus qui sont les plus belles.
7452Mais par où doy-je commencer
7453Pour tes louanges avancer ?
7454Ton abondance me fait pouvre,
7455Tant la Nature heureux t’a fait,
7456Et tant le Ciel de son parfait
7457Prodigue vers toy se descouvre.
7458Certes la France n’a point veu
7459Un homme encores si pourveu
7460Des biens de la Muse eternelle,
7461Ne qui dresse le vol plus haut,
7462Ne mieux guidant l’outil qu’il faut
7463Pour nostre langue maternelle.
7464Car soit en prose ou soit en vers,
7465Minant maint beau tresor divers,
7466Tu nous fais riches par ta peine,
7467Industrieux à refuser
7468Qu’un mauvais son vienne abuser
7469La loy de ton oreille saine.
7470Le Ciel ne t’a pas seulement
7471Eslargy prodigalement
7472Mille presens : mais d’avantage
7473Il veut, pour te favoriser,
7474Te faire vanter et priser
7475Par les plus doctes de nostre âge.
7476Languedoc m’en sert de tesmoin,
7477Voire Venise, qui plus loin
7478S’esmerveilla de voir la grace
7479De ton Paschal, qui louangeant
7480Les Mauleons, alla vengeant
7481L’outrage fait contre ta race :
7482Lors qu’au milieu des Peres vieux
7483Desgorgeant le present des Dieux
7484Par les torrens de sa harangue,
7485Desroba l’esprit des oyans
7486Comme espics ça et là ployans
7487Dessous le doux vent de sa langue :
7488Liant par ses mots courageux
7489Au col du meurdrier outrageux
7490Une furie vengeresse,
7491Qui plus que l’horreur de la mort
7492Encores luy ronge et luy mord
7493Sa conscience pecheresse.
7494Mais ny son stile ny le mien
7495Ne te sçauroient chanter si bien
7496Que toymesme, si tu descouvres
7497Tes labeurs escrits doctement,
7498Par lesquels manifestement
7499Le chemin du Ciel tu nous ouvres.
7500Car toy volant outre les cieux,
7501Tu as pillé du sein des Dieux
7502Le destin, et la prescience,
7503Et le premier as bien osé
7504Avoir en François composé
7505Les secrets de telle science.
7506Belleau, qui as quitté Thalie
7507Pour les despouilles d’Italie
7508Qu’encores ta main ne tient pas,
7509Et t’armant sous le Duc de Guise,
7510Tu penses voir broncher à bas
7511Les murailles de Naples prise :
7512J’eusse plustost pensé les courses
7513Des eaux remonter à leurs sources.
7514Que te voir changer aux harnois,
7515Aux piques, et aux harquebuses,
7516Tant de beaux vers que tu avois
7517Receu de la bouche des Muses.
ODE XXXI. A GASPAR D’AUVERGNE.
7518Gaspar, qui du mont Pegase
7519As les filles de Parnase
7520Conduites en ta maison,
7521Ne sçais-tu que moy Poëte,
7522De mon Phœbus je souhéte
7523Quand je fais une oraison ?
7524Les moissons je ne quiers pas,
7525Que la faulx arrange à bas
7526Sur la Beauce fructueuse,
7527Ny tous les cornus troupeaux
7528Qui sautent sur les coupeaux
7529De l’Auvergne montueuse :
7530Ny l’or sans forme, qu’ameine
7531La mine pour nostre peine,
7532Ny celuy qui est formé
7533Portant d’un Roy la figure,
7534Ou la fiere portraiture
7535De quelque Empereur armé :
7536Ny le marbre marqueté
7537Loin en Afrique acheté
7538Pour parade d’une sale,
7539Ny les cousteux diamans,
7541D’une majesté royale :
7542Ny tous les champs que le fleuve
7543Du Loir lentement abreuve,
7544Ny tous les prez emmurez
7545Des plis de Braye argentine,
7546Ny tous les bois dont Gastine
7547Voit ses bras en-verdurez :
7548Ny le riche acoustrement
7549D’une laine, qui dément
7550Sa teinture naturelle
7551Es chauderons du Gobelin,
7552S’yvrant d’un rouge venin
7553Pour se desguiser plus belle.
7554Que celuy dans une coupe
7555Toute d’or boive à la troupe
7556De son vin de Prepatour,
7557A qui la vigne succede,
7558Et pres Vendôme en possede
7559Cinquante arpens en un tour.
7560Que celuy qui aime Mars,
7561S’enrolle entre les soldars,
7562Et face sa peau vermeille
7563D’un beau sang pour son devoir,
7564Et que la trompette au soir
7565D’un son luy raze l’oreille.
7566Le marchand hardiment vire
7567Par la mer, de sa navire
7568La prouë et la poupe encor :
7569Je ne suis bruslé d’envie
7570Aux chers despens de ma vie
7571De gaigner des lingots d’or.
7572Tous ces biens je ne quiers point,
7573Et mon courage n’est point
7574De telle gloire excessive.
7575Manger ô1 mon compaignon
7576Ou la figue d’Avignon,
7577Ou la Provençale olive, L’artichot, et la salade,1 note
1(Note en marge) ô. pour *avec* : vieil mot François.
7578L’asperge, et la pastenade,
7579Et les pepons Tourangeaux
7580Me sont herbes plus friandes
7581Que les royales viandes
7582Qui se servent à monceaux.
7583Puis qu’il faut si tost mourir,
7584Que me vaudroit d’acquerir
7585Un bien qui ne dure guiere ?
7586Qu’un heritier qui viendroit
7587Apres mon trespas, vendroit
7588Et en feroit bonne chere ?
7589Tant seulement je desire
7590Une santé qui n’empire :
7591Je desire un beau sejour,
7592Une raison saine et bonne,
7593Et une lyre qui sonne
7594Tousjours le Vin et l’Amour.
7595Celuy qui est mort aujourd’huy,
7596Est aussi bien mort que celuy
7597Qui mourut aux jours du Deluge :
7598Autant vaut aller le premier,
7599Que de sejourner le dernier
7600Devant le parquet du grand Juge.
7601Incontinent que l’homme est mort,
7602Ou jamais, ou long temps il dort
7603Au creux d’une tombe enfouye,
7604Sans plus parler, ouyr ne voir :
7605Hé, quel bien sçauroit-on avoir
7606En perdant les yeux et l’ouye !
7607Or l’ame, selon le bien-fait
7608Qu’hostesse du corps elle a fait,
7609Monte au ciel, sa maison natale :
7610Mais le corps, nourriture à vers,
7611Dissoult de veines et de nerfs,
7612N’est plus qu’une ombre sepulcrale.
7613Il n’a plus esprit ny raison,
7614Emboiture ne liaison,
7615Artere, poux, ny veine tendre :
7616Cheveul en teste ne luy tient :
7617Et qui plus est, ne luy souvient
7618D’avoir jadis aimé Cassandre.
7619» La mort ne desire plus rien :
7620Donc ce-pendant que j’ay le bien
7621De desirer vif, je demande
7622Estre tousjours sain et dispos :
7623Puis quand je n’auray que les os,
7624La reste à Dieu je recommande.
7625Homere est mort, Anacreon,
7626Pindare, Hesiode, et Bion,
7627Et plus n’ont soucy de s’enquerre
7628Du bien et du mal qu’on dit d’eux :
7629Ainsi apres un siecle ou deux
7630Plus ne sentira y rien sous terre.
7631» Mais dequoy sert le desirer
7632» Sinon pour l’homme martirer ?
7633» Le desir n’est rien que martire.
7634» Content ne vit le desireux,
7635» Et l’homme mort est bien-heureux :
7636» Heureux qui plus rien ne desire !
7637Quand je dors, je ne sens rien,
7638Je ne sens ne mal ne bien,
7639Je ne sçaurois rien cognoistre,
7640Je ne sçay ce que je suis,
7641Ce que je fus, et ne puis
7642Sçavoir ce que je dois estre.
7643J’ay perdu le souvenir
7644Du passé, de l’advenir :
7645Je ne suis que vaine masse
7646De bronze en homme gravé,
7647Ou quelque terme eslevé
7648Pour parade en une place.
7649Toutefois je suis vivant,
7650Repoussant mes flancs de vent,
7651Et si perds toute memoire :
7652Voyez donc que je seray
7653Quand mort je reposeray
7654Au fond de la tombe noire !
7655L’ame volant d’un plein saut,
7656A Dieu s’en-ira là haut
7657Avecque luy se resoudre :
7658Mais ce mien corps enterré,
7659Sillé d’un somme ferré,
7660Ne sera plus rien que poudre.
7661Mais d’où vient cela mon Odet ?
7662Si de fortune par la rue
7663Quelque Courtisan je salue
7664Ou de la voix, ou du bonnet,
7665Ou d’un clin d’œil tant seulement,
7666De la teste, ou d’un autre geste,
7667Soudain par serment il proteste
7668Qu’il est à mon commandement :
7669Soit qu’il me trouve chez le Roy,
7670Soit qu’il en sorte ou qu’il y vienne,
7671Il met sa main dedans la mienne,
7672Et jure qu’il est tout à moy :
7673Mais quand un affaire de soin
7674Me presse à luy faire requeste,
7675Tout soudain il tourne la teste,
7676Et devient sourd à mon besoin :
7677Et si je veux le r’aborder
7678Ou l’accoster en quelque sorte,
7679Mon Courtisan passe une porte,
7680Et ne daigne me regarder :
7681Et plus je ne luy suis cognu,
7682Ny mes vers, ny ma Poësie,
7683Non-plus qu’un estranger d’Asie,
7684Ou quelqu’un d’Afrique venu ?
7685Mais vous, Prelat officieux,
7686Mon appuy, mon Odet, que j’aime
7687Mille fois plus ny que moymesme,
7688Ny que mon cœur, ny que mes yeux,
7689Vous ne me faites pas ainsi :
7690Car si quelque affaire me presse,
7691Librement à vous je m’adresse,
7692Et soudain en avez souci.
7693Vous avez soin de mon honneur,
7694Et voulez que mon bien prospere,
7695M’aimant tout ainsi qu’un bon pere
7696Et non comme un rude Seigneur,
7697Sans me promettre à tous les coups
7698Ces monts, ces mers d’or ondoyantes :
7699Telles bourdes trop impudantes
7700Sont Odet, indignes de vous.
7701La raison (Prelat) je l’entens :
7702C’est que vous estes veritable,
7703Et non Courtisan variable,
7704Qui sert aux faveurs et au temps.
LE QUATRIESME LIVRE DES ODES
7706GENTIL-HOMME VANDOMOIS
7707Escoute Prince des François,
7708Jamais je ne confesserois
7709Qu’un Roy peust surmonter ta France,
7710Tant que ton grand Montmorency,
7711Et ton grand Duc de Guise aussi
7712Te serviront de leur vaillance.
7713Et tant que vivant je seray,
7714Jamais je ne confesseray
7715Qu’en France la Muse perisse,
7716Tant qu’elle aura pour souverain
7717Un Charles Cardinal Lorrain
7718Qui la defende, et la cherisse.
7719Sus donq filles de Jupiter,
7720C’est à ce coup qu’il faut chanter.
7721Ou jamais, d’une haute véne :
7722Je veux, enyvré de voz eaux,
7723Chanter deux Achilles nouveaux
7724Et un autre nouveau Mecéne.
7725Les forts Guisians que j’ay veu
7726Vaillans comme Mars, m’ont pourveu
7727D’un sujet bien digne d’Homere,
7728Et mon Odet, lequel me fait
7729De sa faveur Poëte parfait
7730Pour chanter l’honneur de son frere.
ODE II. EPITHALAME d’Anthoine de Bourbon, et de Janne Royne de Navarre.
7731Quand Anthoine espousa
7734Plus belle qu’une Grace,
7735Les Princesses de France
7736Ceintes de Lauriers vers
7738Luy chanterent ces vers :
7741Prince plein de bon-heur,
7742L’arrest du ciel commande
7743Qu’on te donne l’honneur
7744De nostre belle bande :
7745D’autant qu’une Déesse
7747D’autant elle Princesse
7748Nous surpasse en beauté.
7751Plus qu’à nulle autre aussi
7752Parfaite est son attente,
7753Joincte à ce Prince ici
7754Qui nostre âge contente.
7755Comme l’anneau decore
7757Ainsi sa gloire honore
7758Les Princes et les Rois.
7761Il n’eust pas mieux trouvé
7762Que toy, vierge excellante,
7763Voire eust-il esprouvé
7764La course d’Atalante,
7765Ne la Grecque amoureuse
7766N’eust pas voulu changer
7767Telle alliance heureuse
7768Au Pasteur estranger.
7771Le ciel fera beaucoup
7772Pour tout le monde ensemble,
7773Si tu conçois un coup
7774Un fils qui te resemble,
7775Où l’honneur de ta face
7776Soit peint, et de tes yeux,
7778Qui tenteroit les Dieux.
7781Cessez flambeaux là haut
7782Voz clartez coustumieres,
7783Ce soir, mais ce jour, vaut
7784Cinq cens de voz lumieres :
7785Les saints Amours qui dardent
7786Icy leur feu qui luit,
7787Plus que les Astres ardent
7788L’espesseur de la nuit.
7791Maint soir jadis fut bien
7792Du lict des Dieux coulpable,
7793Mais nul d’un si grand bien
7794Ne fut onques capable :
7795Et si tu peux bien croire,
7796Heureux Soir, desormais
7797Que tu seras la gloire
7798Des soirs pour tout jamais.
7801Nymphes, de voz couleurs
7802Ornez leur couche sainte,
7803Des plus gentilles fleurs
7804Dont la terre soit peinte :
7807Que le marchant achette
7808Bien loin sous le Matin.
7811Et vous divin troupeau,
7812Qui les eaux de Pegase
7816Offrir voz Lauriers vers,
7817Et prenant nostre place
7818Chantez voz meilleurs vers.
7821Le doux soin qui nous tient,
7822Nous guide par les plaines
7823Que le Loir entretient
7824De verdeur tousjours pleines :
7825Là, nous ne verrons prée
7826Sans leur faire un autel,
7827N’eau qui ne soit sacrée
7832Voz nopces ordonnées,
7833Sans esteindre le feu
7834De voz amours bien-nées :
7836Ayant son demy-ceint,
7837Avec les Graces vienne
7838Compagne à l’œuvre saint.
7841Afin que le nœud blanc
7842De foy loyale assemble
7844Et de Bourbon ensemble,
7845Plus estroit que ne serre
7846La vigne les ormeaux,
7847Ou l’importun lhyerre
7848Les appuyans rameaux.
7851Adieu Prince, adieu Soir,
7852Adieu pucelle encore,
7853Nous vous reviendrons voir
7854Demain avec l’Aurore,
7856De vouloir prendre à gré
7857Nostre chanson sonnée
7858Sur vostre lict sacré.
ODE III. AU PAIS DE VANDOMOIS.
7861L’ardeur qui Pythagore
7863Me venant ardre encore
7864Comme luy m’a seduit,
7865A celle fin que j’erre
7867De deux mers, et qui serre
7869Terre, adieu, qui premiere
7870En tes bras m’as receu,
7871Quand la belle lumiere
7872Du monde j’apperceu :
7873Et toy Braye qui roules
7874En tes eaux fortement,
7875Et toy mon Loir qui coules
7876Un peu plus lentement.
7878De bel esmail couvers,
7879Et vous antres sauvages
7880Delices de mes vers :
7881Et vous riches campagnes,
7882Où presque enfant je vy
7883Les neuf Muses compagnes
7884M’enseigner à l’envy.
7885Je voirray le grand Mince,
7887Et des fleuves le prince
7889Et les roches hautaines
7891Par les forces soudaines
7892Du soufre, et de Vulcan.
7894Je voirray le tombeau
7895Et la course erratique
7896D’Arethuse, dont l’eau
7897Fuyant les bras d’Alphée
7898Se desrobe à noz yeux,
7900Des victoires aux Dieux.
7901Je voirray ceste ville
7902Dont jadis le grand heur
7904Du monde la grandeur :
7905Et celle qui entr’ouvre
7906Les flots à l’environ,
7907Et riche se descouvre
7909Plus les beaux vers d’Horace
7910Ne me seront plaisans,
7912Nourrice de mes ans :
7913Car ains que tu reviennes
7915Que trompe tu deviennes
7916Pour resonner plus haut :
7917Soit que tu te hazardes
7918D’oser chanter l’honneur
7919Des victoires Picardes
7920Que gaigna mon Seigneur,
7921Ou soit qu’à la memoire
7922Par un vers assez bon
7923Tu consacres la gloire
7924Des Princes de Bourbon.
7925» Heureux celuy je nomme,
7926» Qui de sçavoir pourveu,
7927» A les mœurs de maint homme
7928» Et mainte terre veu :
7929Et dont la sage adresse
7931Du fin soudart de Grece
7932Le nom luy ont acquis.
7933Celuy la grand’ peinture
7934Du ciel n’ignore pas,
7935Ne tout ce que Nature
7936Fait là haut et çà bas :
7937De Mars la fiere face
7938Ne luy fist onq effroy,
7940D’un Senat ou d’un Roy.
7943Pour nul humain orage
7945D’une plume non molle
7946Fuit ce monde odieux,
7948Jusqu’au siege des Dieux.
ODE IIII. DE L’ELECTION DE SON SEPULCHRE.
7949Antres, et vous fontaines
7950De ces roches hautaines
7951Qui tombez contre-bas
7953Et vous forests et ondes
7954Par ces prez vagabondes,
7955Et vous rives et bois,
7957Quand le Ciel et mon heure
7958Jugeront que je meure,
7961Je defens qu’on ne rompe
7962Le marbre pour la pompe
7963De vouloir mon tombeau
7965Mais bien je veux qu’un arbre
7966M’ombrage en lieu d’un marbre,
7967Arbre qui soit couvert
7969De moy puisse la terre
7970Engendrer un lhyerre,
7971M’embrassant en maint tour
7974Mon sepulcre embellisse,
7975Faisant de toutes pars
7977Là viendront chaque année
7979Avecques leurs troupeaux
7981Puis ayant fait l’office
7982De leur beau sacrifice,
7983Parlans à l’isle ainsi
7986D’estre tombeau nommée
7987D’un, de qui l’univers
7990Ne fut bruslé d’envie,
7991Mendiant les honneurs
7992Des grands Seigneurs !
7993Ny ne r’apprist l’usage
7994De l’amoureux breuvage,
7997Mais bien à noz campagnes
7998Fist voir les Sœurs compagnes
7999Foulantes l’herbe aux sons
8001Car il fist à sa lyre
8002Si bons accords eslire,
8003Qu’il orna de ses chants
8006A jamais sur sa tumbe,
8007Et l’humeur que produit
8009Tout à l’entour l’emmure
8010L’herbe et l’eau qui murmure,
8011L’un tousjours verdoyant,
8013Et nous ayans memoire
8014Du renom de sa gloire,
8015Luy ferons comme à Pan
8017Ainsi dira la troupe,
8018Versant de mainte coupe
8021Desur moy, qui à l’heure
8023Où les heureux espris
8025La gresle ne la neige
8026N’ont tels lieux pour leur siege,
8027Ne la foudre oncque là
8029Mais bien constante y dure
8030L’immortelle verdure,
8031Et constant en tout temps
8033Le soin qui sollicite
8034Les Rois, ne les incite
8037Ains comme freres vivent,
8038Et morts, encore suivent
8039Les mestiers qu’ils avoient
8041Là là j’oiray d’Alcée
8043Et Saphon qui sur tous
8045Combien ceux qui entendent
8046Les chansons qu’ils respandent,
8049Quand la peine receuë
8050Du rocher est deceuë,
8051Et quand le vieil Tantal’
8053» La seule lyre douce
8054» L’ennuy des cœurs repousse,
8055» Et va l’esprit flatant
ODE V. AU FLEUVE DU LOIR.
8057Loir, dont le beau cours distille
8058Au sein d’un pays si fertile,
8060D’un grand son en tes rives,
8061Qui se doivent voir vives
8062Par l’honneur de mon nom.
8063Ainsi Thetis te puisse aimer
8064Plus que nul qui entre en la mer.
8065Si Calliope m’est prospere,
8066Fameux comme Amphryse, j’espere
8067Te faire un jour nombrer
8068Aux rangs des eaux qu’on prise,
8069Et que la Grece apprise
8071Pour estre le fleuve eternel
8072Qui baignes mon nic paternel.
8073Sus donq à haute voix resonne
8074Le bruit que ma Muse te donne :
8076Par moy, ton onde fiere
8077S’enfler par ta riviere
8078Qui ne mourra jamais :
8079» Le renom qui des Muses vient,
8080» Ferme contre l’âge se tient.
8081Loir, de qui la bonté ne cede
8082Au Nil qui l’Egypte possede,
8083Pour le loyer d’avoir
8084(Eternizant ta gloire
8086Fait si bien mon devoir :
8087Quand j’auray mon âge accomply
8088Ensevely d’un long oubly,
8089Si quelque pelerin arrive
8090Aupres de ta parlante rive,
8094De Grece en Vandomois,
8095Dy luy ma race et mes ayeux,
8096Et le sçavoir que j’eu des cieux.
8097Dy leur, que moy d’affaire vuide,
8098Ayant tes filles pour ma guide,
8099A tes bords j’encorday
8100Sur la lyre ces Odes,
8101Et aux Françoises modes
8102Premier les accorday :
8103Et tousjours rechante ces vers
8104Qu’à ton bord je sonne à l’envers.
8105Guy, noz meilleurs ans coulent
8106Comme les eaux qui roulent
8107D’un cours sempiternel :
8108La mort pour sa sequelle
8109Nous ameine avec elle
8112Ne repousse en arriere
8114Quand l’ame nue arrive
8116De Styx et d’Acheron.
8117» Toutes choses mondaines
8118» Qui vestent nerfs et veines,
8119» La mort egale prend,
8120» Soient pauvres, ou soient Princes :
8121Dessus toutes provinces
8122Sa main large s’estend.
8123La puissance tant forte
8124Du grand Achille est morte,
8126Aux Grecs, est mort encores :
8127Et Minos qui est ores
8128Le conseiller des Dieux.
8130» Que des bœufs pour offrande :
8131» Mais son frere Pluton
8132» Nous demande nous hommes,
8133» Qui la victime sommes
8134» De son enfer glouton.
8135Celuy dont le Pau baigne
8136Le tombeau, nous enseigne
8137N’esperer rien de haut,
8139(Qui fit sourcer Parnase)
8140Culbuta si grand saut.
8141» Làs ! on ne peut cognoistre
8142» Le destin qui doit naistre,
8143» Et l’homme en vain poursuit
8144» Conjecturer la chose,
8145» Que Dieu sage tient close
8146» Sous une obscure nuit.
8147Je pensois que la trope
8149(Troupe mon seul confort)
8150Soustiendroit ma querelle,
8151Et qu’indonté, par elle
8152Je donteroy la mort :
8153Mais une fiévre grosse
8154Creuse desja ma fosse
8155Pour me banir là bas,
8157Se paist de ma mouëlle,
8159Que peu s’en faut ma vie
8161Close sous le tombeau !
8162Et que mort je ne voye
8165Et Alcé, qui les peines
8166Dont les guerres sont pleines
8169Des espaules espesse,
8170Admire en l’escoutant.
8171A bon droit Promethée
8172Pour sa fraude inventée
8173Endure un tourment tel,
8174Qu’un aigle sur la roche
8175Luy ronge d’un bec croche
8177Depuis qu’il eut robée
8179Pour les Dieux despiter,
8181De fiévres sont venues
8182Nostre terre habiter :
8183Et la Mort despiteuse
8186D’ailes mal-ordonnées
8187Aux hommes non données
8190Fut forgée, et encore
8193Peupla le pauvre monde
8194De tant de maux qu’il a.
8195Ah ! le meschant courage
8196Des hommes de nostre âge
8197N’endure par ses faits,
8199Sa foudre, qui s’ennuye
8200De voir tant de mesfaits.
8203La vierge languissante
8204Qui est preste à mourir,
8205Quand la douleur amere
8206D’un enfant la rend mere :
8207Si douce et secourable
8210Ouyr mes humbles vœux,
8212Une image à ta gloire :
8213Et moy la teste ornée
8214De beaux liz fleurissans,
8215Iray trois fois l’année
8216La parfumer d’encens,
8217Accordant sur ma lyre
8218L’honneur de ton Osire.
8219Descen Déesse humaine
8220Du ciel, et te hastant
8221La santé douce ameine
8222A celle qui l’attend,
8223Et d’une main maistresse
8224Repousse sa destresse.
8225Ainsi tousjours t’honore
8228Par sept huis fluctueux :
8229Ainsi tousjours ta pompe
8230Danse au bruit de la trompe.
8232Requise par trois fois
8233De la vierge en gesine
8236Au doux fruit qu’elle porte.
8238La clef dedans tes mains,
8239Tu donnes l’ouverture
8240De la vie aux humains,
8241Et des siecles avares
8242Les fautes tu repares.
ODE VIII. DU JOUR NATAL DE SA DAME. A Ioland Chantre.
8243Chanson, voicy le jour
8244Où la beauté qui la terre decore,
8245Et que mon œil peu sagement adore,
8246Vint en ce beau sejour.
8247Le Ciel d’amour atteint,
8248Ardant de voir tant de beautez l’admire,
8249Et se courbant dessus sa face, mire
8250Tout l’honneur de son teint.
8251Les celestes flambeaux,
8252Grandeur, Vertu, les Amours et la Grace,
8253A qui mieux-mieux embellirent sa face
8254De leurs dons les plus beaux :
8255Afin que par ses yeux
8256Tout l’imparfait de ma jeunesse folle
8257Fust corrigé, et qu’elle fust l’idole
8258Pour me guider au mieux.
8259Heureux jour retourné,
8260Mesme là bas j’auray de toy memoire,
8261Et vif et mort je chanteray la gloire
8262De l’honneur en toy né.
8264Ma lyre oisive, à fin que je l’encorde :
8265Donne ton livre, Ioland, que j’accorde
8266Ce jour sous mon archet.
8268Tout le tresor des prez et de la plaine,
8269Le liz, la rose, et cela dont est pleine
8271Puis crie au temple aussi,
8272Que le Soleil ne vit oncques journée,
8273Qui fust de gloire et d’honneur tant ornée
8274Comme il voit ceste-ci.
ODE IX. AU REVERENDISSIME CARDINAL DU BELLAY.
8275Dedans ce grand monde où nous sommes
8277» Il n’y a tant seulement
8278» Qu’un genre des Dieux, et des hommes :
8279» Eux et nous n’avons mere qu’une,
8280» Tous par elle nous vivons,
8281» Et pour heritage avons
8282» Du ciel la lumiere commune.
8283» Nostre raison qui tout avise,
8284» Des Dieux compagnons nous rend :
8285» Sans plus un seul different
8286» Nostre genre et le leur divise.
8287» La vie aux Dieux n’est consumée,
8288» Immortel est leur sejour,
8289» Et l’homme ne vit qu’un jour,
8290» Fuyant comme un songe ou fumée.
8291Mais celuy qui acquiert la grace
8292D’un bien-heureux escrivant,
8293De mortel se fait vivant,
8294Et au rang des celestes passe,
8295Comme toy, que la Muse apprise
8296De ton Macrin a chanté,
8297Et t’a un loz enfanté
8298Qui la fuite des ans mesprise.
8299Elle a perpetué ta gloire
8300La logeant là haut aux cieux,
8301Et a fait egale aux Dieux
8302L’eternité de ta memoire.
8303Apprenez donc vous Rois et Princes
8305Qui seuls peuvent decorer
8306Vous, voz sujets et voz Princes.
8307Sans plus le grand Prince Alexandre,
8308Qui à l’Asie commandoit,
8310Pour faire ses labeurs entendre.
8311La France d’Homeres est pleine,
8312Et d’eux liroit-on les faits,
8313S’ils estoient tous satisfaits
8314Autant que merite leur peine.
8315Somme, le repos du monde,
8316Si d’un pavot plein de l’onde
8317Du grand fleuve oblivieux
8318Tu veux arrouser mes yeux,
8319Tellement que je reçoive
8320Ton doux present, qui deçoive
8321Le long sejour de la nuit,
8322Qui trop lente pour moy fuit :
8323Je te vouë une peinture,
8324Où l’effect de ta nature
8325Sera portrait à l’entour,
8326S’entre-suivans d’un long tour
8327Tous les songes et les formes
8328Où la nuict tu te transformes
8329Pour noz esprits contenter,
8330Ou pour les espouvanter.
8331A grand tort Homere nomme
8332Frere de la Mort, le Somme
8333Qui charme tous noz ennuis
8334Et la paresse des nuis,
8335Voire que Nature estime
8336Comme son fils legitime.
8337Le soin qui les Rois espoint
8338L’esprit ne me ronge point :
8339Toutefois la tarde Aurore
8340Me voit au matin encore
8341Parmy le lict travailler,
8342Et depuis le soir veiller.
8343Vien donque Somme, et distile
8344En mes yeux ton onde utile,
8345Et tu auras en pur don
8346Un beau tableau pour guerdon.
8347Mais que me vaut d’entretenir
8348Si cherement un souvenir
8349Qui hoste de mon cœur le ronge,
8350Et tousjours me fait devenir
8351Resveur comme un homme qui songe !
8352Ce n’est pas moy, c’est toy mon cœur,
8353Qui pour allonger ma langueur,
8354Desloyal envers moy te portes,
8355Et pour faire un penser veinqueur,
8356De nuict tu luy ouvres mes portes.
8357Tu ne te sçaurois excuser
8358Que tu ne viennes m’abuser,
8359Et qu’à tort ne me sois contraire,
8360Qui veux mon party refuser
8361Pour soustenir mon adversaire.
8362Mais en qui me doy-je fier !
8363Quand chetif je me voy lier
8364De mes gens qui me viennent prendre,
8365Pour estre fait le prisonnier
8366De ceux qui me devroient defendre !
8367Ce penser n’eust logé chez moy
8368S’il n’eust eu trafique avec toy.
8369Sors, cœur, de ta place ancienne :
8370Puis que tu m’as rompu ta foy,
8371Je te veux rompre aussi la mienne.
8372Sors donq, si tu ne veux perir
8373De telle mort qu’on fait mourir
8374Le soudart, qui rompt sa foy vaine
8375Pour aller, traistre, secourir
8376L’ennemy de son Capitaine.
8377Quand je suis vingt ou trente mois
8378Sans retourner en Vandomois,
8379Plein de pensées vagabondes,
8380Plein d’un remors et d’un souci,
8381Aux rochers je me plains ainsi,
8382Aux bois, aux antres, et aux ondes.
8383Rochers, bien que soyez âgez
8384De trois mil ans, vous ne changez
8385Jamais ny d’estat ny de forme :
8386Mais tousjours ma jeunesse fuit,
8387Et la vieillesse qui me suit,
8388De jeune en vieillard me transforme.
8389Bois, bien que perdiez tous les ans
8390En l’hyver voz cheveux plaisans,
8391L’an d’apres qui se renouvelle,
8392Renouvelle aussi vostre chef :
8393Mais le mien ne peut derechef
8394R’avoir sa perruque nouvelle.
8395Antres, je me suis veu chez vous
8396Avoir jadis verds les genous,
8397Le corps habile, et la main bonne :
8398Mais ores j’ay le corps plus dur,
8399Et les genous, que n’est le mur
8400Qui froidement vous environne.
8401Ondes, sans fin vous promenez,
8402Et vous menez et ramenez
8403Voz flots d’un cours qui ne sejourne :
8404Et moy sans faire long sejour
8405Je m’en vais de nuict et de jour,
8406Mais comme vous, je ne retourne.
8407Si est-ce que je ne voudrois
8408Avoir esté rocher ou bois,
8409Pour avoir la peau plus espesse,
8410Et veincre le temps emplumé :
8411Car ainsi dur je n’eusse aimé
8412Toy qui m’as fait vieillir, Maistresse.
8413Nymphe aux beaux yeux, qui souffles de ta bouche
8414Une Arabie, à qui pres en approuche,
8415Pour desraciner mon esmoy
8416Cent mille baisers donne moy.
8417Donne les moy, çà que je les devore :
8418Tu fais la morte, il m’en faut bien encore :
8419Redonne m’en deux miliers donc,
8420Et sur tous un qui soit plus long
8421Que n’est celuy des douces colombelles
8422Prises au jeu de leurs amours nouvelles :
8423Ainsi ma Maistresse, vivons
8424Tandis que le temps nous avons.
8425Incontinent nous mourrons, et Mercure
8426Nous voilera d’une poussiere obscure,
8427Et guidera noz tristes pas
8428Au froid royaume de là bas,
8429Tenant au poing sa verge messagere,
8430Crainte là bas de la troupe legere :
8431Si qu’aussi tost qu’aurons passé
8432Le lac neuf fois entrelassé,
8433Et que sur nous sa sentence imployable
8434Aura jetté le Juge inexorable,
8435Ne parens, ne devotions,
8436Ne rentes, ne possessions
8437Ne flechiront la cruche ne l’audace
8438Du nautonnier, si bien qu’il nous repasse :
8439Du nautonnier, qui n’a souci
8440De pauvre, ne de riche aussi.
8441Donq ce-pendant que l’âge nous convie
8442De nous esbatre, esgayon nostre vie :
8443Ne vois-tu le temps qui s’enfuit,
8444Et la vieillesse qui nous suit ?
ODE XIIII. A LA SOURCE DU LOIR.
8445Source d’argent toute pleine,
8446Dont le beau cours eternel
8447Fuit pour enrichir la plaine
8448De mon pays paternel,
8449Sois toute orgueilleuse et fiere
8450De le baigner de ton eau,
8451Nulle Françoise riviere
8452N’en peut laver un plus beau :
8453Que les Muses eternelles
8454D’habiter n’ont desdaigné,
8455Ne Phœbus qui dit par elles
8456L’art où je suis enseigné :
8457Qui dessus ta rive herbuë
8459De la Nymphe cheveluë,
8460La Nymphe au beau crin doré :
8461Et l’attrapa de vistesse
8462Fuyant le long de tes bords,
8463Et là ravit sa jeunesse
8464Au milieu de mille efforts :
8465Si qu’aujourd’huy d’elle encores
8466Immortel est le renom
8467Dedans un antre, qui ores
8468Se vante d’avoir son nom.
8469Fuy donq Source, et pren ces roses
8470Que je respan au giron
8471De ton onde, qui arroses
8472Mon pays à l’environ.
8473Et te prie par mes Muses
8474De tousjours l’avoir à cœur,
8475Et que tousjours tu luy uses
8476Des faveurs de ta liqueur :
8477Ne noyant ses pastourages
8478D’eau par trop se respandant,
8479Ne defraudant les ouvrages
8480Du laboureur attendant :
8481Mais fay que ton onde utile
8482Luy riant joyeusement,
8484Par noz prez heureusement.
8485Ainsi du Dieu venerable
8486De la mer, puisses avoir
8487Une acolade honorable,
8488Entré chez luy pour le voir.
ODE XV. LE RAVISSEMENT DE CEPHALE, divisé en trois poses.
8489L’Hyver, lors que la nuict lente
8490Fait au ciel si long sejour,
8492S’esveilla devant le jour :
8493Et par les antres humides
8494Où les Dieux dormoient enclos,
8495Hucha les sœurs Nereides
8496Qui ronfloient au bruit des flots.
8497Sus, resveillez vous pucelles,
8498Le sommeil n’a jamais pris
8499Les yeux curieux de celles
8500Qui ont un œuvre entrepris.
8501Ceste parole mordante
8502Leur front si honteux a fait,
8503Que ja chacune est ardante
8504Que l’ouvrage soit parfait.
8505D’une soye non commune,
8506Et d’un or en Cypre esleu,
8507Elles brodoient à Neptune
8508Qui mieux mieux un manteau bleu,
8509Pour mener Thetis la belle
8510Où les Dieux sont ja venus,
8511Et où son mary l’appelle
8512Aux doux presens de Venus.
8513Au vif traite y fut la terre
8514En boule arrondie au tour,
8515Avec la mer qui la serre
8516De ses bras tout à l’entour :
8517Au milieu d’elle un orage
8518Mouvoit ses flots d’ire pleins :
8519Palles du futur naufrage
8520Les mariniers estoient peints.
8521Desarmée est leur navire
8522Du haut jusqu’au fondement,
8523Cà et là le vent la vire
8524Serve à son commandement :
8525Le ciel foudroye, et les flames
8526Tombent d’un vol escarté,
8527Et ce qui reste des rames
8528Vont lechant de leur clarté.
8529La mer pleine d’inconstance
8530Jusqu’au ciel arme son eau,
8531Et toute despite tance
8532Les flancs du veincu bateau.
8533D’une soye et noire et perse
8534Cent nuës entrelassoient,
8535Qui d’une longue traverse
8536Tout le serein effaçoient :
8537Si que la pluye et la gresle,
8538Le vent et les tourbillons
8539Se menacent pesle-mesle
8540Sur les humides sillons :
8541Les bords en voix effroyantes
8542Crient, d’estre trop lavez
8543Des tempestes aboyantes
8544Autour de leurs pieds cavez.
8545Neptune y fut peint luymesme
8546Brodé d’or, qui du danger
8547Tirant le marinier blesme,
8548L’eau en l’eau faisoit ranger :
8549Les troupes de la mer grande
8550Sont leur Prince environnans,
8551Palemon, Glauque, et la bande
8552Des Tritons bien resonnans.
8553Luy, les brides abandonne
8554A son char, si qu’en glissant
8555Sur la mer, ses loix il donne
8556Au flot luy obeyssant :
8557Et se jouant dessus l’onde
8558Se monstre seul gouverneur
8559Et Roy de l’humide monde
8560Qui s’encline à son honneur.
8561Elles cessoient de portraire
8562De verd, de rouge, et vermeil,
8563L’Arc qui s’enflame au contraire
8564Des sagettes du Soleil,
8565Quand Naïs de sa parolle
8566Fit ainsi resonner l’air :
8567Avec sa voix douce et molle
8568Le sucre sembloit couler.
8570Resveillez-vous belle Aurore,
8571Lente au lict vous sommeillez,
8572Et avecque vous encore
8573Le beau matin resveillez :
8574Ainsi le dolent Cephale
8575Vous soit amiable et dous,
8576Et laissant sa femme palle
8577Daigne aller avecque vous.
8578Le fils de Venus, compagnes,
8579Ce cruel Archer qui peut
8580Et bois, et eaux, et campagnes
8581Genner d’amour quand il veut,
8583Nostre Aurore en-amoura,
8584Si bien que d’elle captive
8586Elle qui a de coustume
8587D’allumer le jour, voulant
8588L’allumer, elle s’allume
8589D’un brandon plus violant :
8590Passant les portes décloses
8591Du ciel, elle alloit devant
8592Çà et là versant des roses
8593Au sein du Soleil levant.
8594Son teint de nacre et d’yvoire
8595Le matin embellissoit,
8596Et du comble de sa gloire
8597L’Orient se remplissoit :
8598Mais Amour en son courage
8599N’endura qu’un si beau teint
8600Ne sentist un peu l’outrage
8601Dont les hommes il atteint.
8602Contre la belle s’efforce,
8603Et luy tenant les yeux bas,
8604Luy fist voir d’en-haut par force
8605Ce que voir ne devoit pas.
8606Elle vit dans un bocage
8607Cephale parmy les fleurs,
8608Faire un large marescage
8609De la pluye de ses pleurs.
8610O Ciel, disoit-il, ô Parque,
8611Avancez mon jour dernier,
8612Et m’envoyez en la barque
8613De l’avare nautonnier :
8614Je hay de vivre l’envie,
8615Ce monde m’est odieux :
8616Puis que j’ay tué ma vie,
8617A quoy me gardent les Dieux ?
8619Tu m’es tesmoin aujourd’huy
8620Qu’on ne voit rien de durable
8621En ce monde que l’ennuy.
8622Ainsi disant il se pâme
8623Sur le corps qui trespassoit,
8624Et les reliques de l’ame
8625De ses lévres amassoit.
8626L’Aurore au dueil de sa plainte
8627Malade perd sa couleur,
8628Et toute se sent estrainte
8629Au cœur de mesme douleur :
8630Par une nouvelle porte
8631En elle le dard veinqueur
8632Entra d’une telle sorte,
8633Qu’il se fist Roy de son cœur.
8634Ses mouëlles sont ja pleines
8635D’un appetit desreiglé,
8636Et nourrit au fond des veines
8637Un feu d’amour aveuglé :
8638Ja le ciel elle desprise,
8639Et plus d’aimer n’a souci
8640De Thiton la barbe grise,
8641Ny sa vieille couche aussi.
8642Cephale qui luy retourne
8643En l’ame pour l’offenser,
8644Au plus haut sommet sejourne
8645De son malade penser,
8646Et dedans l’ame blessée
8647La fiévre luy entretient
8648Ores chaude, ores glacée,
8649Selon que l’accés la tient.
8650En vain elle dissimule
8651Ne sentir le mal qui croist,
8652Sa flame qui son cœur brule
8653Claire au visage apparoist :
8654Au pourpre que honte allume
8655Par rayons dedans son teint,
8656On voit qu’outre sa coustume
8657Son cœur d’amour est atteint.
8658Si tost par la nuict venuë
8659Les cieux ne sont obscurcis,
8660Qu’elle se couche à terre nuë
8661Sans abaisser les sourcis :
8662Car l’amour qui l’éguillonne,
8663Ne souffre que le dormir
8664En proye à ses yeux se donne :
8665Elle ne fait que gemir.
8666Et bien que de loin absente
8667De l’absent Cephale soit,
8668Comme s’elle estoit presente
8669En son esprit l’apperçoit :
8670Ores prompte en cecy pense,
8671Et ores pense en cela,
8672Sa trop constante inconstance
8674Mais quand le paresseux voile
8675De la nuict quitte les cieux,
8676Et que nulle et nulle estoile
8677Plus ne se monstre à noz yeux,
8679Portant bas le front et l’œil,
8680Et par bois et par valée
8681Lasche la bride à son dueil.
8682D’herbes l’ignorante essaye
8683De guarir le mal enclos,
8684Mais pour-neant : car la playe
8685Est ja compagne de l’os :
8686Elle prend soigneuse garde
8687Aux charmeurs et à leurs vers,
8688Ou bien en beant regarde
8689Le fond des gesiers ouvers,
8690Pour voir si en quelque sorte
8691Pourra tromper sa douleur :
8692Mais nulle herbe, tant soit forte,
8693N’a sceu rompre son malheur :
8694Car le mal qui plus s’encherne,
8695Et moins veut estre donté,
8696Les vagues brides gouverne
8697Du cœur par luy surmonté.
8698Amour, qui causa la peine
8699De telle ardante amitié,
8700La voyant d’ennuy si pleine
8701En eut luy mesme pitié,
8702Et guidant la foible Aurore,
8703La meine où Cephale estoit,
8704Qui sa femme morte encore
8705A longs souspirs regrettoit.
8707La vierge tant pressa là,
8708Qu’à la fin toute hardie
8709A Cephale ainsi parla :
8710Pourquoy pers-tu de ton âge
8711Le printemps à lamenter
8712Une froide et morte image
8713Qui ne te peut contenter ?
8714Elle à la mort fut sujette,
8715Non pas moy le sang des Dieux,
8716Non pas moy Nymphe qui jette
8717Les premiers rayons aux cieux :
8718Reçoy moy donques, Cephale,
8720D’un estroit lien égale
8722Luy desdaignant sa priere
8723Fuit la suppliante vois,
8724Et tout despit en arriere
8725S’escarta dedans les bois :
8726Elle comme amour la porte,
8727Vole apres, et çà et là
8728Le presse, et ja sa main forte
8729Dedans ses cheveux elle a :
8730Puis comme un aigle qui serre
8731Un liévre en ses pieds donté,
8732En luy faisant perdre terre,
8733Par force au ciel l’a monté,
8734Où avecques luy encores
8735Est maintenant à sejour,
8736Et bien peu se soucie ores
8737De nous allumer le jour.
8739Ainsi l’une de la bande
8740Mettoit fin à son parler,
8741Quand le Dieu marin demande
8742Sa robe pour s’en-aller :
8743D’elle richement s’habille,
8744S’agençant de mains et d’yeux,
8745Pour mener en-poinct sa fille
8746Au festin de tous les Dieux :
8747Où Themis la grand’ Prestresse
8748Pleine d’un esprit ardant,
8749La tirant hors de la presse
8750Luy dist en la regardant :
8751Bien qu’Inon soit ta compaigne,
8752Reçoy pourtant doucement
8753Ton mary, et ne desdaigne
8754Son mortel embrassement.
8755Ains que soit la Lune entiere
8756Dix fois, tu dois enfanter
8757Un qui donnera matiere
8758Aux Poëtes de chanter.
8759Le monde pour un tel homme
8760N’est pas assez spacieux,
8761Ses vertus reluiront comme
8762Les estoilles par les cieux.
8763Il passera de vistesse
8764Les lions, et nul soudart
8765Ne trompera la rudesse
8766De son homicide dard :
8767Prompt à suivre comme foudre,
8768Sa main au sang souillera
8769De Telephe, et sur la poudre
8770Mille Rois despouillera.
8771Et si fera voir encore,
8772Tant ses coups seront pesans,
8773Au noir enfant de l’Aurore
8774Les Enfers devant ses ans :
8775Et apres avoir de Troye
8776Le fort rampart abatu,
8778Des Grecs et de sa vertu.
8779Ma douce jouvance est passée,
8780Ma premiere force est cassée,
8781J’ay la dent noire, et le chef blanc,
8782Mes nerfs sont dissous, et mes veines,
8783Tant j’ay le corps froid, ne sont pleines
8784Que d’une eau rousse en lieu de sang.
8785Adieu ma lyre, adieu fillettes
8786Jadis mes douces amourettes,
8787Adieu, je sens venir ma fin :
8788Nul passetemps de ma jeunesse
8789Ne m’accompagne en la vieillesse,
8790Que le feu, le lict, et le vin.
8791J’ay la teste toute eslourdie
8792De trop d’ans, et de maladie,
8793De tous costez le soin me mord :
8794Et soit que j’aille ou que je tarde,
8795Tousjours apres moy je regarde
8796Si je verray venir la Mort :
8797Qui doit, ce me semble, à toute heure
8798Me mener là bas, où demeure
8799Je ne sçay quel Pluton, qui tient
8800Ouvert à tous venans un antre,
8801Où bien facilement on entre,
8802Mais d’où jamais on ne revient.
8803Pourquoy chetif laboureur
8804Trembles-tu d’un Empereur,
8805Qui doit bien tost, legere ombre,
8806Des morts accroistre le nombre ?
8807» Ne sçais-tu qu’à tout chaqu’un
8808» Le port d’Enfer est commun,
8809» Et qu’une ame Imperiale
8810» Aussi tost là bas devale
8811» Dans le bateau de Charon,
8812» Que l’ame d’un bucheron ?
8813Courage, coupeur de terre !
8814Ces grands foudres de la guerre
8815Non plus que toy n’iront pas
8816Armez d’un plastron là bas,
8817Comme ils alloient aux batailles :
8818Autant leur vaudront leurs mailles,
8819Leurs lances, et leur estoc,
8820Comme à toy vaudra ton soc.
8821Le bon juge Rhadamante
8822Asseuré, ne s’espouvante
8823Non plus de voir un harnois
8824Là bas, qu’un levier de bois,
8825Ou voir une souquenie
8826Qu’une robbe bien garnie,
8827Ou qu’un riche acoustrement
8828D’un Roy mort pompeusement.
8829Les espics sont à Cerés,
8830Aux Chévrepieds les forés,
8831A Chlore l’herbe nouvelle,
8832A Phœbus le verd Laurier,
8834Et le beau Pin à Cybelle :
8835Aux Zephires le doux bruit,
8836A Pommone le doux fruit,
8837L’onde aux Nymphes est sacrée,
8838A Flore les belles fleurs :
8839Mais les soucis et les pleurs
8840Sont sacrez à Cytherée.
8841Le petit enfant Amour
8842Cueilloit des fleurs à l’entour
8843D’une ruche, où les avettes
8844Font leurs petites logettes.
8845Comme il les alloit cueillant,
8846Une avette sommeillant
8847Dans le fond d’une fleurette,
8848Luy piqua la main douillette.
8849Si tost que piqué se vit,
8850Ah ! je suis perdu (ce dit)
8851Et s’en-courant vers sa mere
8852Luy monstra sa playe amere.
8853Ma mere voyez ma main,
8854Ce disoit Amour tout plein
8855De pleurs, voyez quelle enflure
8856M’a fait une esgratignure.
8857Alors Venus se sou-rit,
8858Et en le baisant, le prit,
8859Puis sa main luy a souflée
8860Pour guarir sa playe enflée.
8861Qui t’a, dy moy, faux garçon
8862Blessé de telle façon ?
8863Sont-ce mes Graces riantes
8864De leurs aiguilles poignantes ?
8865Nenny, c’est un serpenteau,
8866Qui vole au Printemps nouveau
8867Avecque deux ailerettes
8868Çà et là sus les fleurettes.
8869Ah ! vrayment je le cognois
8870(Dit Venus) les villageois
8871De la montagne d’Hymette
8872Le surnomment Melisette.
8874Si petit fait tant de mal,
8875Quand son halesne espoinçonne
8876La main de quelque personne,
8877Combien fais-tu de douleur
8878Au pris de luy, dans le cœur
8879De celuy en qui tu jettes
8880Tes amoureuses sagettes ?
8881Je n’ay pas les mains apprises
8882Au mestier muet de ceux
8883Qui font une image assise
8884Sur des piliers paresseux.
8885Ma peinture n’est pas mue1,
8886Mais vive, et par l’univers
8887Guindée en l’air se remue
8888Dessus l’engin de mes vers.1 note
1(Note en marge) *Mue, muette,* vieil mot François.
8889Aujourd’huy faut que j’aveigne
8890Des Muses les traits pointus :
8891Urvoi m’a dit que je peigne
8892En ce tableau ses vertus.
8893Muses, ouvrez moy la porte
8894De vostre cabinet saint,
8895Afin que de là j’apporte
8896Les traits dont il sera peint.
8897Si ma boutique estoit riche
8898De vaisseaux tous massifs d’or,
8899Vers toy je ne serois chiche
8900Des plus beaux de mon tresor :
8901Et si te serois encore
8902D’une main large baillant
8903Le prix dont la Grece honore
8904Le Capitaine vaillant.
8905Mais je n’ay telle puissance,
8906Tu n’en as aussi besoin :
8907Ta contente suffisance
8908Les repousseroit bien loin.
8909Les vers sans plus t’esjouyssent,
8910Mes vers donq je t’offriray :
8911Les vers seulement jouyssent
8912Du droit que je te diray.
8913Ny les poinctes eslevées,
8914Ny les marbres imprimez
8915En grosses lettres gravées,
8916Ny les cuivres animez
8917Ne font que les hommes vivent
8918En images contrefaits,
8919Comme les vers qui les suivent
8920Pour tesmoins de leurs beaux faits.
8921Si la plume d’un Poëte
8922Ne favorisoit leur nom,
8923La vertu seroit muete,
8924Et sans langue leur renom.
8925Du grand Hector la memoire
8926Fust ja morte, si les vers
8927N’eussent empané sa gloire
8928Voletant par l’univers.
8929De mille autres l’excellence
8930Et l’honneur fust abatu :
8931Tousjours l’envieux silence
8932S’arme contre la vertu.
8933Les plumes doctes et rares
8934Jusqu’au ciel ont envoyé
8935Arraché des eaux avares
8936Achille presque noyé.
8937C’est la Muse qui engarde
8938Les bons de ne mourir pas,
8939Et qui noz talons retarde
8940Pour ne devaller là bas.
8941La Muse l’enfer desfie,
8942Seule nous esleve aux cieux,
8943Seule nous donne la vie,
8944Et nous met au rang des Dieux.
ODE XXI. AUX MUSES, A VENUS, aux Graces, aux Nymphes, et aux Faunes.
8945Chaste troupe Pierienne,
8946Qui de l’onde Hippocrenienne
8947Tenez les rives, et le mont
8948D’Heme, et les verdoyans bocages
8949De Pinde, et les antres sauvages
8950Du saint Parnasse au double front :
8951Vous de l’eau poissonneuse fille,
8952Qui dans le creux d’une coquille
8953Vinstes à Cypre, et qui Gnidon
8954Gouvernez, et Paphe, et Cythere,
8955Venus la fiere-douce mere
8956De ce bon enfant Cupidon :
8957Vous Graces d’une escharpe ceintes,
8958Qui dessous les montagnes saintes
8959De Colche, ou dans le fond du val
8960Soit d’Amathonte, ou soit d’Erie,
8961Toute nuict sur l’herbe fleurie
8962En un rond demenez le bal :
8963Et vous Dryades, et vous Fées
8964Qui de jonc simplement coifées
8965Nagez par le crystal des eaux,
8966Fendant des fleuves les entorses,
8967Et qui naissez sous les escorses
8968Et dans le tronc des arbrisseaux :
8969Ornez ce livre de lhyerre,
8970Et bien loin par-dessus la terre
8971S’il vous plaist, enlevez ma vois :
8972Et faites que tousjours ma lyre
8973D’âge en âge s’entende bruire
8974Du More jusques à l’Anglois.
8975N’aguere chanter je voulois
8976Comme Francus au bord Gaulois
8977Avec sa troupe vint descendre,
8978Mais son luth pincé de mon doy
8979Ne vouloit en despit de moy
8980Que chanter Amour, et Cassandre.
8981Je pensois, d’autant que tousjours
8982J’avois dit sur luy mes amours,
8983Que ses cordes par long usage
8984Chantoient d’Amour, et qu’il falloit
8985En mettre d’autres, s’on vouloit
8986Luy apprendre un autre langage.
8987Incontinent, il n’y eut fust,
8988Table ny corde, qui ne fust,
8989Ny chevilles, toutes nouvelles :
8990Mais apres qu’il fut remonté,
8991Plus fort que devant a chanté
8992Les Amours et les Damoiselles.
8993Or adieu donq pauvre Francus,
8994Ta gloire sous tes murs veincus
8995Se cachera tousjours pressée,
8996Si à ton neveu nostre Roy
8997Tu ne dis, qu’en l’honneur de toy
8998Il face ma lyre crossée.
8999Brune Vesper, lumiere dorée
9000De la Déesse Cytherée,
9001Vesper, dont la belle clarté luit
9002Autant sur les Astres de la nuit
9003Que reluit par dessus toy la Lune :
9004O claire image de la nuit brune,
9005En lieu du beau Croissant tout ce soir
9006Donne lumiere, et te laisse choir
9007Bien tard dedans la marine source.
9008Je ne veux larron oster la bourse
9009A quelque amant, ou comme un meschant
9010Voleur, dévaliser un marchant :
9011Je veux aller outre la riviere
9012Voir m’amie : mais sans ta lumiere
9013Je ne puis mon voyage achever.
9014Sors doncque de l’eau pour te lever,
9015Et de ta belle nuitale flame
9016Esclaire au feu d’amour qui m’enflame.
9017Dieu vous gard messagers fidelles
9018Du Printemps vistes arondelles,
9019Huppes, coquus, rossignolets,
9020Tourtres, et vous oiseaux sauvages
9021Qui de cent sortes de ramages
9022Animez les bois verdelets.
9023Dieu vous gard belles paquerettes,
9024Belles roses, belles fleurettes,
9025Et vous boutons jadis cognus
9026Du sang d’Ajax et de Narcisse :
9027Et vous thyn, anis, et melisse,
9028Vous soyez les bien revenus.
9029Dieu vous gard troupe diaprée
9030Des papillons, qui par la prée
9031Les douces herbes suçotez :
9032Et vous nouvel essain d’abeilles,
9033Qui les fleurs jaunes et vermeilles
9034De vostre bouche baisotez.
9035Cent mille fois je re-saluë
9036Vostre belle et douce venue.
9037O que j’aime ceste saison
9038Et ce doux caquet des rivages,
9039Au pris des vents et des orages
9040Qui m’enfermoient en la maison.
9041Bel Aubepin fleurissant,
9043Le long de ce beau rivage,
9044Tu es vestu jusqu’au bas
9046D’une lambrunche sauvage.
9047Deux camps de rouges fourmis
9049En garnison sous ta souche :
9050En ton pied demy-mangé
9052Les avettes ont leur couche.
9053Le chantre Rossignolet
9055Courtisant sa bien-aimée,
9056Pour ses amours alleger
9058Tous les ans en ta ramée.
9059Sur ta cime il fait son ny
9061De mousse et de fine soye,
9062Où ses petits esclorront,
9064De mes mains la douce proye.
9065Or vy gentil Aubepin,
9067Vy sans que jamais tonnerre,
9068Ou la coignée, ou les vens,
9070Te puissent ruer par terre.
9071Du grand Turc je n’ay souci,
9072Ny du grand Souldan aussi :
9073L’or ne maistrise ma vie,
9074Aux Rois je ne porte envie :
9075J’ay soucy tant seulement
9076De parfumer cointement
9077Ma barbe, et qu’une couronne
9078De fleurs le chef m’environne.
9079Le soin de ce jour me point,
9080Du demain je n’en ay point.
9081Qui (bons Dieux !) pourroit cognoistre
9082Si un lendemain doit estre ?
9083Vulcan, en faveur de moy,
9084Je te pri’ despesche toy
9085De me tourner une tasse,
9086Qui de profondeur surpasse
9087Celle du vieillard Nestor :
9088Je ne veux qu’elle soit d’or,
9089Sans plus fay la moy de chesne,
9090Ou de lhyerre, ou de fresne.
9091Ne m’engrave point dedans
9092Ces grands panaches pendans,
9093Plastrons, morions, ny armes :
9094Qu’ay-je soucy des alarmes,
9095Des assaux, ou des combas ?
9096Aussy ne m’y grave pas
9097Ny le Soleil, ny la Lune,
9098Ny le jour, ny la nuict brune,
9099Ny les Astres radieux :
9100Et quel soin ay-je des cieux ?
9101De leurs Ours, de leur Charrette,
9102D’Orion, ou de Boëtte ?
9103Mais pein moy je te supply,
9104D’une treille le reply
9105Non encore vendangée :
9106Peins une vigne chargée
9107De grappe et de raisins,
9108Peins y des fouleurs de vins,
9109Le nez et la rouge trongne
9110D’un Silene, et d’un yvrongne.
9111Lors que Bacchus entre chez moy,
9112Je chasse incontinent l’esmoy,
9113Et ravy d’esprit il me semble
9114Qu’en mes bougettes j’ay plus d’or,
9115Plus d’argent, et plus de tresor
9116Que Mide, ny que Crœse ensemble.
9117Je ne veux rien sinon tourner
9118Par la danse, et me couronner
9119Le chef d’un tortis de lhyerre :
9120Je foule en esprit les honneurs,
9121Et les estats des grands Seigneurs
9122A coups de pied j’escraze à terre.
9123Page, verse du vin nouveau,
9124Arrache moy hors de cerveau
9125Le soin, par qui le cœur me tombe.
9126Verse donc pour me l’arracher :
9127Il vaut mieux yvre se coucher
9128Dans le lict, que mort dans la tombe.
ODE XXVIII. A MELIN DE SAINCT GELAIS.
9129Tousjours ne tempeste enragée
9130Contre ses bords la mer Egée,
9131Et tousjours l’orage cruel
9132Des vents, comme un foudre ne gronde,
9133Elochant la voute du monde
9134D’un souflement continuel.
9135Tousjours l’hyver de neiges blanches
9136Des pins n’enfarine les branches,
9137Et du haut Apennin tousjours
9138La gresle le doz ne martelle,
9139Et tousjours la glace eternelle
9140Des fleuves ne bride le cours.
9141Tousjours ne durent orgueilleuses
9142Les Pyramides sourcilleuses
9143Contre la faulx du Temps veinqueur :
9144Aussi ne doit l’ire felonne,
9145Qui de son fiel nous empoisonne,
9146Durer tousjours dedans un cœur.
9147» Rien sous le ciel ferme ne dure :
9148Telles loix la sage Nature
9149Arresta dans ce monde, alors
9150Que Pyrrhe espandoit sus la terre
9151Noz ayeux conceuz d’une pierre
9152S’amollissant en nouveaux corps.
9153Maintenant une triste pluye
9154D’un air larmoyant nous ennuye,
9155Maintenant les Astres jumeaux
9156D’esmail en-fleurissent les plaines,
9157Maintenant l’Esté boit les veines
9158D’Ide gazouillante en ruisseaux.
9159Nous aussi Melin, qui ne sommes
9160Immortels, mais fragiles hommes,
9161Suivant cest ordre il ne faut pas
9162Que nostre ire soit immortelle,
9163Balançant sagement contre elle
9164La raison par juste compas.
9165N’as-tu point veu aux vers d’Homere,
9166Lors que plus l’ardante colere
9167Achille enfloit contre son Roy,
9168Que Pallas la sage guerriere
9169Luy happant les cheveux derriere
9170Tout grommelant l’arresta coy ?
9171Ja sa dague il avoit tirée
9172Pour tuer l’heritier d’Atrée,
9173Tant le courroux l’aiguillonnoit,
9174Sans elle, qui dans son navire
9175L’envoya digerer son ire
9176Dont tout le fiel luy bouillonnoit.
9177Combien de fois ce Peleïde
9178Refusa les presens d’Atride
9179Pour appoincter ? combien encor
9180De prisonnieres Lesbiennes,
9181Et de citez Myceniennes,
9182Et combien de chevaux et d’or ?
9183Tandis Hector armoit la rage,
9184L’horreur et le Troyen orage
9185Contre les Grecs, et d’une part
9186D’un grand caillou froissa la porte,
9187De l’autre part, du feu qu’il porte
9188Darda le foudre en leur rampart.
9189De quelque costé qu’il se tourne,
9190Bellone autour de luy sejourne,
9191Faisant couler Xanthe tout roux
9192Du sang des Grecs, qui par la plaine
9193Enduroient, innocens, la peine
9194De ce dommageable courroux.
9195O monde heureux, si Promethée
9196D’argile en ses doigts retâtée
9197Le cœur ne nous avoit formé,
9198Le trempant en l’eau Stygienne,
9199Et en la rage Lybienne
9200D’un cruel lion affamé !
9201Certainement la vierge Astrée
9202N’eust point quitté nostre contrée,
9203Et les foudres tombez du ciel
9204N’eussent accablé les montagnes :
9205Tousjours fussent par les campagnes
9206Glissez les doux ruisseaux de miel.
9207Le cheval au milieu des guerres
9208N’eust point ronflé, ny les tonnerres
9209Des canons n’eussent point sonné,
9210Ny sur les bornes des provinces
9211Le choc armé de deux grans Princes
9212N’eust point le pasteur estonné.
9213On n’eust point emmuré les villes
9214Pour crainte des guerres civiles
9215Ny des estranges legions,
9216Ny le coutre de Pharsalie
9217N’eust heurté tant d’oz d’Italie,
9218Ny tant de vuides morions.
9219L’ire cause que les batailles
9220Jusqu’au fond razent les murailles
9221De maint Palais audacieux,
9222Et que les buissons et les herbes
9223S’esgayent sur les tours superbes
9224Qui souloient voisiner les cieux.
9225L’ire cause des Tragedies
9226Les voix chetivement hardies
9227Des Rois tremblans sous le danger,
9228Et que les execrables meres
9229Presentent les fils à leurs peres
9230Sur la table pour les manger.
9231L’ire qui trouble le courage,
9232Ne differe point de la rage
9233Des vieux Curetes forcenez,
9234Ny des Chastrez de Dindymene,
9235Quand en hurlant elle les meine
9236Au son du buis espoinçonnez.
9237L’ire qui les hommes manie,
9238Changeant la raison en manie.
9239Rien qu’un remors ne fait sentir :
9240Et pour tout fruict ne nous apporte,
9241Apres que son ardeur est morte,
9242Sinon un triste repentir.
9243Las ! ce monstre, ce monstre d’Ire
9244Contre toy me força d’escrire,
9245Et m’eslança tout irrité,
9246Quand d’un vers enfielé d’Iambes
9247Je vomissois les aigres flambes
9248De mon courage despité :
9249Pource qu’à tort on me fist croire
9250Qu’en fraudant le prix de ma gloire
9251Tu avois mal-parlé de moy,
9252Et que d’une longue risée
9253Mon œuvre par toy mesprisée,
9254Ne servit que de farce au Roy.
9255Mais ore, Melin, que tu nies
9256En tant d’honnestes compagnies
9257N’avoir mesdit de mon labeur,
9258Et que ta bouche le confesse
9259Devant moymesme, je delaisse
9260Ce despit qui m’ardoit le cœur :
9261Chatouillé vrayment d’un grand aise
9262De voir morte du tout la braise
9263Qui me consumoit, et de voir
9264Crever ceux, qui par une envie
9265Troublant le repos de ma vie,
9266Souloient ma simplesse esmouvoir.
9267Dressant à nostre amitié neuve
9268Un autel, j’atteste le fleuve
9269Qui des parjures n’a pitié,
9270Que ny l’oubly, ny le temps mesme,
9271Ny la rancœur, ny la mort blesme
9272Ne desnou’ront nostre amitié.
9273Car d’une amour dissimulée
9274Ma foy ne sera point voilée,
9275(De faux visage[s] artizan)
9276Croyant seurement que tu n’uses
9277Vers tes amis, des doubles ruses
9278Dont se desguise un Courtizan.
9279Ne pense donc que le temps brise
9280L’accord de nostre foy promise,
9281Bien qu’un courroux l’aye parfait.
9282» Souvent une mauvaise cause
9283» Contraire à sa nature, cause
9284» Secretement un bon effait.
9285Les liz naissent d’herbes puantes,
9286Les roses d’espineuses plantes,
9287Et neantmoins la France peint
9288De l’un ses armes, et encore
9289De l’autre, la vermeille Aurore
9290Emprunte le fard de son teint.
9291Bien que l’un des fils d’Iôcaste
9292La nuict sous le portail d’Adraste
9293Et Tydé, enflez de courrous,
9294D’une main horriblement dure,
9295Pour un petit de couverture
9296Se fussent martelez de coups :
9297Toutefois apres ces alarmes
9298Amis jurez prindrent les armes,
9299Et l’un pour l’autre s’employa,
9300Quand devant Thebes le Prophete
9301Vif englouty dans sa charrette
9302Tout armé Pluton effroya.
9303Venus est par cent mille noms,
9304Et par cent mille autres surnoms
9305Des pauvres amans outragée :
9306L’un la dit plus dure que fer,
9307L’autre la surnomme un enfer,
9308Et l’autre la nomme enragée.
9309L’un l’appelle soucis et pleurs,
9310L’autre tristesses et douleurs,
9311Et l’autre la desesperée :
9312Mais moy, pource qu’elle a tousjours
9313Esté propice à mes amours,
9314Je la surnomme la sucrée.
9315T’oseroit bien quelque Poëte
9316Nier des vers, douce Alouëte ?
9317Quant à moy, je ne l’oserois :
9318Je veux celebrer ton ramage
9319Sur tous oiseaux qui sont en cage,
9320Et sur tous ceux qui sont és bois.
9321Qu’il te fait bon ouyr ! à l’heure
9322Que le bouvier les champs labeure
9323Quand la terre le Printemps sent,
9324Qui plus de ta chanson est gaye,
9325Que courroucée de la playe.
9326Du soc, qui l’estomac luy fend.
9327Si tost que tu es arrosée
9328Au poinct du jour, de la rosée,
9329Tu fais en l’air mille discours :
9330En l’air des ailes tu fretilles,
9331Et pendue au ciel tu babilles,
9332Et contes aux vents tes amours.
9333Puis du ciel tu le laisses fondre
9334Sur un sillon verd, soit pour pondre,
9335Soit pour esclorre, ou pour couver,
9336Soit pour apporter la bechée
9337A tes petits, ou d’une achée,
9338Ou d’une chenille, ou d’un ver.
9339Lors moy couché dessus l’herbette
9340D’une part j’oy ta chansonnette :
9341De l’autre, sus du poliot,
9342A l’abry de quelque fougere
9343J’escoute la jeune bergere
9344Qui desgoise son lerelot.
9345Lors je dy, tu es bien-heureuse
9346Gentille Alouëtte amoureuse,
9347Qui n’as peur ny soucy de riens,
9348Qui jamais au cœur n’as sentie
9349Les desdains d’une fiere amie,
9350Ny le soin d’amasser des biens :
9351Ou si quelque soucy te touche,
9352C’est, lors que le Soleil se couche,
9353De dormir, et de resveiller
9354De tes chansons avec l’Aurore
9355Et bergers et passans encore,
9356Pour les envoyer travailler.
9357Mais je vis tousjours en tristesse
9358Pour les fiertez d’une maistresse
9359Qui paye ma foy de travaux,
9360Et d’une plaisante mensonge,
9361Mensonge, qui tousjours allonge
9362La longue trame de mes maux.
9363J’avoy les yeux et le cœur
9364Malade d’une langueur
9365L’une à l’autre differente :
9366Tousjours une fiévre ardente
9367Le pauvre cœur me brusloit,
9368Et tousjours l’œil distilloit
9369Une pluye catarreuse,
9370Qui s’escoulant dangereuse
9371Tout le cerveau m’espuisoit,
9372Lors mon cœur aux yeux disoit :
9374C’est bien raison que sans cesse
9376Lave le mal qu’avez fait :
9377Par vous seule entra le trait
9378Qui m’a la fiévre causée.
9379Lors mes yeux pleins de rosée,
9380En distillant mon souci
9381Au cœur respondoient ainsi.
9383Mais c’est vous qui fustes cause
9384Du premier mal, qui nous cause
9385A vous l’ardente chaleur,
9386Et à nous l’humide pleur.
9387Il est bien vray que nous fusmes
9388Autheurs du mal, qui receusmes
9389Le trait qui nous a blessé :
9390Mais il fut si tost passé,
9391Qu’à peine tiré le vismes
9392Que ja dans nous le sentismes.
9393Vous deviez comme plus fort,
9394Contre son premier effort
9395Faire un peu de resistance :
9396Mais vous prinstes accointance
9397Tout soudain avecques luy
9398Pour nous donner tout l’ennuy.
9399O la belle emprise vaine !
9400Puis que vous souffrez la peine
9401Aussi bien que nous, d’avoir
9402Voulu seuls nous decevoir.
9403» La chose est bien raisonnable,
9404» Que le trompeur miserable
9405» Reçoive le mal sur luy
9406» Qu’il machinoit contre autruy,
9407» Et que pour sa fraude il meure.
9408Ainsi mes yeux à toute heure,
9409Et mon cœur contre mes yeux
9410Querelloient seditieux :
9411Quand vous, ma douce Maistresse,
9412Ayant soin de ma destresse
9413Et de mon tourment nouveau,
9414Me fistes present d’une eau
9415Qui la lumiere perdue
9416A mes deux yeux a rendue.
9417Reste plus à secourir
9418Le cœur qui s’en-va mourir,
9419S’il ne vous plaist qu’on luy face
9420Ainsi qu’aux yeux quelque grace.
9421Or pour esteindre le chaut
9422Qui le consomme, il ne faut
9423Sinon qu’une fois je touche
9424De la mienne vostre bouche,
9425A fin que le doux baiser
9426Aille du tout appaiser
9427Par le vent de son haleine
9428La flame trop inhumaine,
9429Que de ses ailes Amour
9430M’esvente tout à l’entour,
9431Depuis l’heure que la fleche
9432De voz yeux luy fist la breche
9433Si avant, qu’il ne pourroit
9434En guarir s’il ne mouroit,
9435Ou si vostre douce haleine
9436Ne le tiroit hors de peine.
9437Les Muses lierent un jour
9438De chaisnes de roses, Amour,
9439Et pour le garder le donnerent
9440Aux Graces et à la Beauté,
9441Qui voyans sa desloyauté,
9442Sus Parnasse l’emprisonnerent.
9443Si tost que Venus l’entendit,
9444Son beau ceston elle vendit
9445A Vulcan, pour la delivrance
9446De son enfant, et tout soudain
9447Ayant l’argent dedans la main,
9448Fist aux Muses la reverence.
9449Muses Déesses des chansons,
9450Quand il faudroit quatre rançons
9451Pour mon enfant, je les apporte,
9452Delivrez mon fils prisonnier :
9453Mais les Muses l’ont fait lier
9454D’une autre chaisne bien plus forte.
9455Courage doncques amoureux,
9456Vous ne serez plus langoureux,
9457Amour est au bout de ses ruses :
9458Plus n’oseroit ce faux garson
9459Vous refuser quelque chanson,
9460Puis qu’il est prisonnier des Muses.
9461Pourtant si j’ay le chef plus blanc
9462Que n’est d’un liz la fleur esclose,
9463Et toy le visage plus franc
9464Que n’est le bouton d’une rose :
9465Pour cela, cruelle, il ne faut
9466Fuyr ainsi ma teste blanche :
9467Si j’ay la teste blanche en haut,
9468J’ay en bas la queuë assez franche.
9469Ne sçais-tu pas, toy qui me fuis,
9470Que pour bien faire une couronne
9471Ou quelque beau bouquet, d’un lis
9472Tousjours la rose on environne ?
9473La terre les eaux va boyvant,
9474L’arbre la boit par sa racine,
9475La mer salée boit le vent,
9476Et le Soleil boit la marine,
9477Le Soleil est beu de la Lune :
9478Tout boit, soit en haut ou en bas :
9479Suivant ceste reigle commune
9480Pourquoy donc ne boirons-nous pas ?
9481Si tu me peux conter les fleurs
9482Du Printemps, et combien d’arene
9483La mer trouble de ses erreurs
9484Contre le bord d’Afrique amene :
9485Si tu me peux conter des cieux
9486Toutes les estoilles ardantes,
9487Et des vieux chesnes spacieux
9488Toutes les fueilles verdoyantes :
9489Si tu me peux conter l’ardeur
9490Des amans, et leur peine dure,
9491Je te feray le seul conteur,
9492Magny, des amours que j’endure.
9493Conte d’un rang premierement
9494Deux cens que je pris en Touraine,
9495De l’autre rang secondement
9496Quatre cens que je pris au Maine.
9497Conte, mais gette pres à pres,
9498Tous ceux d’Angers, et de la ville
9499D’Amboise, et de Vandôme apres,
9500Qui se montent plus de cent mille.
9501Conte apres six cens à la fois
9502Dont à Paris je me vy prendre,
9503Conte cent millions, qu’à Blois
9504Je pris dans les yeux de Cassandre.
9505Quoy ? tu fais les contes trop cours :
9506Il semble que portes envie
9507Au grand nombre de mes amours,
9508Conte les tous, je te supplie.
9509Mais non, il les vaut mieux oster :
9510Car tu ne trouverois en France
9511Assez de gettons, pour conter
9512D’amours une telle abondance.
9513Plusieurs de leurs corps desnuez
9514Se sont veuz en diverse terre
9515Miraculeusement muez,
9516L’un en serpent, et l’autre en pierre,
9517L’un en fleur, l’autre en arbrisseau,
9518L’un en loup, l’autre en colombelle :
9519L’un se vit changer en ruisseau,
9520Et l’autre devint arondelle.
9521Mais je voudrois estre miroir,
9522Afin que tousjours tu me visses :
9523Chemise je voudrois me voir,
9524Afin que souvent tu me prisses.
9525Volontiers eau je deviendrois,
9526Afin que ton corps je lavasse :
9527Estre du parfum je voudrois,
9528A fin que je te parfumasse.
9529Je voudrois estre le riban
9530Qui serre ta belle poitrine :
9531Je voudrois estre le carquan
9532Qui orne ta gorge yvoirine.
9533Je voudrois estre tout autour
9534Le coural qui tes lévres touche,
9535A fin de baiser nuict et jour
9536Tes belles lèvres et ta bouche.
9537Pourquoy comme une jeune poutre
9538De travers guignes tu vers moy ?
9539Pourquoy farouche fuis-tu outre
9540Quand je veux approcher de toy ?
9541Tu ne veux souffrir qu’on te touche :
9542Mais si je t’avoy sous ma main,
9543Asseure toy que dans la bouche
9544Bien tost je t’aurois mis le frain.
9545Puis te voltant à toute bride
9546Je dresserois tes pieds au cours,
9547Et te piquant serois ton guide
9548Par la carriere des Amours,
9549Mais par l’herbe tu ne fais ores
9550Qui suivre des prez la fraicheur,
9551Pource que tu n’as point encores
9552Trouvé quelque bon chevaucheur.
9553Ha, si l’or pouvoit allonger
9554D’un quart d’heure la vie aux hommes,
9555De soin on devroit se ronger
9556Pour l’entasser à grandes sommes :
9557Afin qu’il peust servir de pris
9558Et de rançon à nostre vie,
9559Et que la mort en l’ayant pris,
9560De nous tuer n’eust plus envie.
9561Mais puis qu’on ne la peut tarder
9562Pour don, ny pour or qu’on luy offre,
9563Que me serviroit de garder
9564Un tresor moisy dans mon coffre ?
9565Il vaut mieux Jamin, s’addonner
9566A fueilleter tousjours un livre,
9567Qui plustost que l’or peut donner
9568Maugré la mort, un second vivre.
9569Tu me fais mourir de me dire
9570Qu’il ne faut sinon qu’une lyre
9571Pour m’amuser, et que tousjours
9572Je ne veux chanter que d’amours.
9573Tu dis vray, je te le confesse :
9574Mais il ne plaist à la Déesse,
9575Qui mesle un plaisir d’un souci,
9576Que je vive autrement qu’ainsi.
9577Car quand Amour un coup enflame
9578De son feu quelque gentille ame,
9579Impossible est de l’oublier,
9580Ny de ses rets se deslier.
9581Mais toy Pasquier, en qui Minerve
9582A tant mis de biens en reserve,
9583Qui as l’esprit ardent et vif,
9584Et nay pour n’estre point oisif,
9585Esleve au ciel par ton histoire
9586De noz Rois les faits et la gloire,
9587Et pren sous ta diserte vois
9588La charge des honneurs François :
9589Et desormais vivre me laisse
9590Sans gloire au sein de ma maistresse,
9591Et parmy ses ris et ses jeux
9592Laisse grisonner mes cheveux.
9593Celuy qui n’aime est malheureux,
9594Et malheureux est l’amoureux :
9595Mais la misere la plus grande,
9596C’est quand l’amant (apres avoir
9597En bien servant fait son devoir)
9598Ne reçoit point ce qu’il demande.
9599La race en amours ne sert rien,
9600Ne beauté, grace, ne maintien :
9601Sans honneur la Muse gist morte :
9602Les amoureuses du jourd’huy
9603En se vendant, aiment celuy
9604Laid ou beau, qui le plus apporte.
9605Puisse mourir meschantement
9606Qui l’or trouva premierement :
9607Par luy le frere n’est pas frere,
9608Le pere n’est pas pere seur,
9609Par luy la sœur n’est pas la sœur,
9610Et la mere n’est pas la mere.
9611Par luy la guerre et le discord,
9612Par luy les glaives et la mort,
9613Par luy viennent mille tristesses :
9614Et qui pis est, nous recevons
9615La mort par luy, nous qui vivons
9616Amoureux d’avares maistresses.
9617Janne, en te baisant tu me dis
9618Que j’ay le chef à demy gris,
9619Et tousjours me baisant tu veux
9620De l’ongle oster mes blancs cheveux :
9621Comme s’un cheveul blanc ou noir
9622Pour baiser eust quelque pouvoir.
9623Mais Janne tu te trompes fort :
9624Un cheveul blanc est assez fort
9625Au seul baiser, pourveu que point
9626Tu ne veuilles de l’autre point.
9627Verson ces roses pres ce vin,
9628Pres de ce vin verson ces roses,
9629Et boyvon l’un à l’autre, afin
9630Qu’au cœur noz tristesses encloses
9631Prennent en boyvant quelque fin.
9632La belle Rose du Printemps
9633Aubert, admoneste les hommes
9634Passer joyeusement le temps,
9635Et pendant que jeunes nous sommes,
9636Esbatre la fleur de noz ans.
9637Tout ainsi qu’elle défleurit
9638Fanie en une matinée,
9639Ainsi nostre âge se flestrit,
9640Làs ! et en moins d’une journée
9641Le printemps d’un homme perit.
9642Ne veis-tu pas hier Brinon
9643Parlant, et faisant bonne chere,
9644Qui làs ! aujourd’huy n’est sinon
9645Qu’un peu de poudre en une biere,
9646Qui de luy n’a rien que le nom ?
9647Nul ne desrobe son trespas,
9648Caron serre tout en sa nasse,
9649Rois et pauvres tombent là bas :
9650Mais ce-pendant le temps se passe
9651Rose, et je ne te chante pas.
9652La Rose est l’honneur d’un pourpris,
9653La Rose est des fleurs la plus belle,
9654Et dessus toutes a le pris :
9655C’est pour cela que je l’appelle
9656La violette de Cypris.
9657La Rose est le bouquet d’Amour,
9658La Rose est le jeu des Charites,
9659La Rose blanchit tout au tour
9660Au matin de perles petites
9661Qu’elle emprunte du poinct du jour.
9662La Rose est le parfum des Dieux,
9663La Rose est l’honneur des pucelles,
9664Qui leur sein beaucoup aiment mieux
9665Enrichir de Roses nouvelles,
9666Que d’un or, tant soit precieux.
9667Est-il rien sans elle de beau ?
9668La Rose embellit toutes choses,
9669Venus de Roses a la peau,
9670Et l’Aurore a les doigts de Roses,
9671Et le front le Soleil nouveau.
9672Les Nymphes de Rose ont le sein,
9673Les coudes, les flancs et les hanches :
9674Hebé de Roses a la main,
9675Et les Charites, tant soient blanches,
9676Ont le front de Roses tout plein.
9677Que le mien en soit couronné,
9678Ce m’est un Laurier de victoire :
9679Sus, appellon le deux-fois-né,
9680Le bon pere, et le faison boire
9681De ces Roses environné.
9682Bacchus espris de la beauté
9683Des Roses aux fueilles vermeilles,
9684Sans elles n’a jamais esté,
9685Quand en chemise sous les treilles
9686Beuvoit au plus chaud de l’Esté.
9687Je suis homme nay pour mourir,
9688Je suis bien seur que du trespas
9689Je ne me sçaurois secourir
9690Que poudre je n’aille là bas.
9691Je cognois bien les ans que j’ay :
9692Mais ceux qui me doivent venir
9693Bons ou mauvais, je ne les sçay,
9694Ny quand mon âge doit finir.
9695Pour-ce fuyez-vous-en esmoy,
9696Qui rongez mon cœur à tous coups,
9697Fuyez-vous-en bien loin de moy,
9698Je n’ay que faire avecque vous.
9699Aumoins avant que trespasser,
9700Que je puisse à mon aise un jour
9701Jouër, sauter, rire et danser
9702Avecque Bacchus et Amour.
9703Belleau, s’il est permis aux hommes d’inventer
9704Cela que les plus vieux n’ont pas osé chanter,
9705Je dirois volontiers que l’Amour n’a point d’ailes.
9706Helas ! s’il en avoit, s’esbranlant dessus elles
9707De mon cœur quelquefois se pourroit absenter.
9708Il n’a point d’arc aussi, et le feint-on ruer
9709Des fleches à grand tort : il a voulu muer
9710Son arc en harquebuze, on le sent à l’espreuve :
9711Car pour le coup d’un trait si grand feu ne se treuve
9712Autour du cœur blessé, qu’il le puisse tuer.
9713Donques, ou je me trompe, ou l’Amour n’est archer,
9714Il est harquebuzier : et qui voudra chercher
9715Comme il tire, aille veoir les beaux yeux de Cassandre :
9716Tout soudain de cent pas il luy fera comprendre
9717Si d’un plomb ou d’un trait les cœurs il vient toucher.
9718Il fait de ses beaux yeux son plombet enflamé,
9719Sa poudre de sa grace, et en ce poinct armé
9720Se jette à la campagne à l’entour de sa bouche :
9721Dans ses cheveux frisez il dresse l’escarmouche,
9722Et du sein d’elle il fait son rampart enfermé.
9723Cinq jours sont ja passez, Denizot mon amy,
9724Que ma Dame malade en repos n’a dormy :
9725Tu sçais combien son mal de douleur me consomme,
9726Allon dedans les prez de ta Sarte et du Loir,
9727Et d’une triste main faison nostre devoir
9728De cueillir des pavots qui sont sacrez au Somme.
9729Ha mon Dieu, que j’en voy, ces prez en sont tous pleins !
9730Chargeons-en nostre sein, noz manches et noz mains !
9731Nous en avons assez : apporte du lhyerre,
9732Puis de gazons herbuz maçonne un autel vert :
9733Trois fois tourne à l’entour, et d’un chef descouvert
9734Dy ces mots apres moy, regardant contre terre.
9735Somme fils de la Nuict, et de Lethe oublieux,
9736Pere, alme, nourrissier des hommes et des Dieux,
9737De qui l’aile en volant espand une gelée
9738Sur l’humide cerveau, et bien qu’il fust remply
9739D’amour et de procez, tu l’assoupis d’oubly,
9740Et charmes pour un temps sa tristesse sillée.
9741Tu enserres les yeux de tous les animaux
9742D’un lien fait d’airain : de tous ceux qui des eaux
9743Douces, et de la mer coupent l’humide voye,
9744Et de ceux empennez appris à bien voler,
9745Et de tous ceux qu’on laisse en pasturage aller,
9746Et de ceux qui au bois se nourrissent de proye.
9747Sans ton secours mourroit tout ce grand monde icy :
9748C’est pource qu’on t’appelle alme, desli-soucy,
9749Donne-vie, oste-soin : ton pouvoir admoneste
9750De contempler la mort, quand tu nous viens toucher
9751Du bout de ton pavot les yeux pour les boucher,
9752Et quand d’un flot Lethé tu nous baignes la teste.
9753Tu es du vueil des Dieux prophete et messager :
9754C’est toy qui en dormant à l’homme fais songer
9755Son sort bon ou mauvais : et si nous estions sages,
9756Sages non seulement, mais aussi gens de bien,
9757Rien ne nous aviendroit que nous ne sceussions bien
9758Long temps devant le fait, instruits de tes présages.
9759O Somme, ô grand Demon, ô l’utile repos
9760De toute ame qui vit, pren à gré ces pavots,
9761Cest encens, ceste manne, et vien dessous ton aile
9762Couver un peu les yeux, les temples et le front
9763De ma Dame malade, et d’un sommeil profond,
9764Toutefois resveillable, allege le mal d’elle.
9765C’est assez Denizot, exaucé je me sens :
9766Le feu de son bon gré a pris dedans l’encens,
9767Et ne sçay quel Demon a la manne lechée :
9768Retournon au logis, le cœur me bat d’espoir,
9769Qui prophete me dit que nous la pourrons voir,
9770Sinon du tout guarie, au moins bien allegée.
9773Pour avoir trop aimé vostre bande inégale,
9774Muses qui desfiez (ce dites vous) les temps,
9775J’ay les yeux tous batus, la face toute palle,
9776Le chef grison et chauve, et si n’ay que trente ans.
9778Au nocher qui sans cesse erre sur la marine,
9779Le teint noir appartient : le soldat n’est point beau
9780Sans estre tout poudreux : qui courbe la poitrine
9781Sur noz livres, est laid, s’il n’a palle la peau.
9783Mais quelle recompense auray-je de tant suivre
9784Voz danses nuict et jour, un Laurier sur le front ?
9785Et ce-pendant les ans, ausquels je deusse vivre
9786En plaisirs et en jeux, comme poudre s’en-vont ?
9788Vous aurez en vivant une fameuse gloire,
9789Puis quand vous serez mort, vostre nom fleurira :
9790L’âge de siecle en siecle aura de vous memoire,
9791Seulement vostre corps au tombeau pourrira.
9793O le gentil loyer ! que sert au vieil Homere,
9794Ores qu’il n’est plus rien sous la tombe là bas,
9795Et qu’il n’a plus ny chef, ny bras, ny jambe entiere,
9796Si son renom fleurist, ou s’il ne fleurist pas ?
9798Vous estes abusé : le corps dessous la lame
9799Pourry ne sent plus rien, aussi ne luy en chaut :
9800Mais un tel accident n’arrive point à l’ame,
9801Qui sans matiere vit immortelle là haut.
9803Bien, je vous suivray donc d’une face riante,
9804Deussay-je trespasser de l’estude veincu,
9805Afin qu’apres ma mort à la race suivante
9806Je ne sois diffamé qu’en porc j’auray vescu.
9808» Voila sagement dit : ceux dont la fantasie
9809» Sera religieuse, et devote envers Dieu,
9810» Tousjours maugré les ans vivra leur Poësie,
9811» Et dessus leur renom la Parque n’aura lieu.
9812FIN DU QUATRIESME LIVRE DES ODES.
LE CINQUIESME LIVRE DES ODES
9814GENTIL-HOMME VANDOMOIS
ODE I. Au Roy Henry II, sur les Ordonnances faites l’an 1550.
9815Hé, quelles louanges egales
9816A ton merite souverain
9817Te rendroient tes Gaules loyales,
9818Fust par memorables annales,
9819Ou par vives lettres d’airain !
9820O Prince le plus redoutable
9821De tous les Princes ordonnez
9822Pour regir les sceptres donnez
9823A nostre partie habitable !
9824N’est-ce pas toy qui nous rapportes
9825La paix, et qui de toutes pars
9826As verrouillé de tes mains fortes
9827Le temple beant par cent portes
9828Où forcenoit l’horrible Mars ?
9829Par toy jusqu’aux Indes se rue
9830La navire franche de peur,
9831Par toy d’un paisible labeur
9832Le bœuf fume sous la charue.
9833Par toy, l’Abondance ayant pleine
9834Sa riche corne jusqu’aux bors,
9835A doré la Françoise plaine :
9836Par toy la plus legere peine
9837Suit les pechez de pieds non tors :
9838Par toy, par l’horreur de ta destre
9839La France voit ses estandars,
9840Jadis trahis par noz soudars,
9841Toy n’estant point encor leur maistre.
9842Mais ores que tu l’es, qui est-ce
9843Qui pallira craignant l’Anglois,
9844Ou l’Espagnole hardiesse,
9845La Flandre, ou la blonde jeunesse
9846Du Rhin, indocile à noz lois ?
9847Puis que ton ordonnance sainte,
9848Qui droictement nous veut guider,
9849Par la justice a sceu brider
9850Les tiens d’une juste contrainte,
9851Tes pietons, ta gendarmerie,
9852Qui violoient au-paravant
9853Les saints droits de l’hostelerie,
9854Riblant les biens par pillerie
9855Comme un blé moissonné du vent :
9856Si bien que tes terres sujettes
9857N’enduroient moins d’affliction,
9858Que la rebelle nation
9859Où les feux ennemis tu jettes ?
9860Mais or’ ta loy, mais un tonnerre,
9861Les effroye plus estonnez
9862Que lors qu’un camp Anglois les serre,
9863Ou quand au milieu de la guerre
9864Cesar les presse environnez :
9865Si qu’humble tu fais apparoistre
9866Une si grande legion,
9867Comme gens de religion
9868Qui vont muets dedans un cloistre.
9869Le velours trop commun en France
9870Sous toy reprend son vieil honneur,
9871Tellement que ta remonstrance
9872Nous a fait voir la differance
9873Du valet et de son seigneur,
9874Et du muguet chargé de soye
9875Qui à tes Princes s’egaloit,
9876Et riche en cramoisy alloit,
9877Faisant flamber toute la voye.
9878Les Tusques mains ingenieuses
9879Ja de trop velouter s’usoient
9880Pour noz femmes delicieuses,
9881Qui sous robes trop precieuses
9882Du rang des Nobles abusoient :
9883Mais or, la laine desprisée
9884Reprend son premier ornement,
9885Tant vaut le grave enseignement
9886De ta parole authorisée.
9887Ceux qui par un avare outrage
9888Espoints d’une meschanceté
9889Pincetoient ore le visage,
9890Ore le nez, ore l’image
9891De ta commune majesté,
9892Maintenant oyans ta defense
9893Tiennent leurs mains sans plus congner,
9894Et ton argent sans le rongner,
9895Tremblans de t’avoir fait offense :
9896Non espris d’une peur si grande
9897De sentir tous nuds un feu chaut,
9898D’estre bouillis, ou d’une amande,
9899Que de ta loy qui leur commande
9900De recognoistre leur defaut.
9901O grand Prince, les grands polices
9902Et les grands faits que tu conçois,
9903Te feront nommer des François
9904L’Hercule qui purge les vices !
9905Ton œil vigilant qui contemple
9906Tes vassaux en divers costez,
9907A contemplé de Dieu le temple,
9908Que noz Banquiers par faux exemple
9909Combloient de larrons eshontez :
9910Et doctes en chiquaneries
9911N’enduroient en un seul cartier
9912Qu’un Benefice fust entier,
9913Troublé de mille tromperies.
9914Mais or’ bulles et signatures,
9915Et dattes levez par-avant,
9916Mandats, faux titres, escritures,
9917Depravez par leurs impostures,
9918Seront certains doresnavant :
9919Si bien que le Moine et le Prestre
9920Possedans en paix leur maison,
9921Feront pour toy mainte oraison,
9922Et pour les loix que tu fais naistre :
9923Lesquelles l’odieuse Espagne
9924Ne pourra violer, ny ceux
9925Que la Tamise Angloise baigne,
9926Ny les nourrissons d’Allemaigne
9927A la guerre non paresseux,
9929A briser leur divinité :
9930Tant aura ton eternité
9931Plus que leurs armes de durée.
9932Et nous ayans de toy memoire,
9933Comme les Grecs de leur Castor
9934Ou d’Hercule, ferons ta gloire
9935Par noz vers plus claire et notoire
9936Que la leur ne s’apparoist or.
9937Au jour de feste, ou jour ouvrable
9938Suans à l’œuvre, ou reposez
9939Nous serons tousjours disposez
9940A chanter ton nom venerable.
9941Avec la lyre despenduë
9942Nous t’avou’rons pour immortel
9943Dessus sa corde bien tenduë,
9944Et d’une liqueur respanduë,
9945Sacrifi’rons à ton autel :
9946Eternizant d’un vœu prospere
9947Nous, noz femmes et noz enfans,
9948Quatre nouveaux Dieux trionfans,
9949Toy, ton fils, ton frere, et ton pere.
ODE II. A MADAME MARGUERITE, qui depuis a esté Duchesse de Savoye.
9950Vierge, dont la vertu redore
9951Cest heureux siécle qui t’adore,
9952Non pour estre fille de Roy,
9953Pour estre Duchesse, ou pour estre
9954Si proche en sang du Roy mon maistre,
9955Qu’il n’a point d’autre sœur que toy :
9956Mais bien pour estre seule en France
9957Et la colonne, et l’esperance
9958Des Muses la race des Dieux,
9959Que ta sainte grandeur embrasse,
9960Suivant le naïf de ta race,
9961Qui d’Astres a peuplé les cieux :
9962Les Muses d’une sage envie
9963Tu suis pour guides de ta vie,
9964Et non les vers tant seulement :
9965Mais bien tu joins à leur science
9966Leur innocente conscience,
9967Et leurs beaux dons egalement.
9968Que sert à la Princesse d’estre
9969A toutes sciences adestre,
9970Et mille fois Platon revoir,
9971Si par l’estude tout sus l’heure
9972Sa vie n’est faite meilleure,
9973Mariant les mœurs au sçavoir ?
9974Les mœurs au sçavoir tu maries,
9975Et le sçavoir aux mœurs tu lies,
9976Assemblez d’un nœud Gordien,
9977T’esgarant loin du populaire,
9978Et de son bruit qui ne peut plaire
9979Aux filles de l’Olympien.
9980Les riches maisons sumptueuses,
9981Et les citez presumptueuses
9982Par l’orgueil d’un mur s’eslevant,
9983Ne sont les lieux où elles dancent,
9984Ou leurs pieds tiennent et avancent,
9985Le Cynthien sonnant devant :
9986Mais sur les rives reculées,
9987Ou dessous l’abry des vallées,
9988Ou dessous les tertres bossus,
9989Ou entre les forests sauvages,
9990Ou par le secret des rivages,
9991Ou dans les antres bien moussus.
9992Point ou peu ne hantent la table
9993Des Dieux d’Homere, delectable,
9994Pour les vins versez de la main
9995Du Troyen, fuyans les viandes
9996Delicieusement friandes
9997Qui ne font qu’irriter la faim.
9998Quand quelqu’un de Pallas devise,
9999Les Muses appreuvent l’emprise
10000De filer, de tistre, et d’ourdir,
10001D’imposer nouveaux noms aux villes,
10002Et sous les polices civiles
10003Ne laisser les loix engourdir.
10004Mais d’aller horrible à la guerre,
10005De pousser les citez par terre,
10006Et vierge hanter les combas,
10007Coiffer d’un morrion sa teste,
10008Et l’ombrager d’une grand’ creste,
10009Les Muses ne l’appreuvent pas.
10010Aussi vaut-il mieux que la gloire
10011Des femmes vive en la memoire
10012Par autres travaux plus duisans
10013Que par ceux-là des Amazones :
10014Auquel jugement tu t’addonnes
10015Dés le premier fil de tes ans.
10016Et bien que ta royale vie
10017Soit de delices assouvie,
10018Pourtant Vierge, si fraudes-tu
10019Les haims qui la jeunesse apastent,
10020Et jamais ta bouche ne gastent,
10021Rebouchez contre ta vertu.
10022Toute raison bien attrempée
10023Ne veut souffrir estre trompée
10024Par leur mignard affolement,
10025Ny ta prudence non commune,
10026Que nulle chance de fortune
10027Ne peut esbranler nullement.
10028Aussi ces maisons tant prisées
10029D’un or esmaillé lambrissées,
10030Fontainebleau, Chambour, ne sont
10031Les sejours où tant tu t’amuses,
10032Que parmy les antres des Muses,
10033Compaigne des sauts qu’elles font :
10034Estimant trop meilleur de vivre
10035Coye et tranquille, que de suivre
10036Cest orgueil par toy rejetté :
10037Et loin du populaire, escrire
10038Je ne sçay quoy, qui puisse dire
10039Que quelquefois tu as esté.
10040O des Princesses la lumiere,
10041De quelle louange premiere
10042Commenceray-je à te vanter,
10043Et de mille dont tu abondes,
10044Quelles dernieres ou secondes
10045Clorront la fin de mon chanter ?
10046Diray-je comme en ton visage
10047Tu portes engravé l’image
10048De ta mere en mille beautez :
10049Et de François ton pere encores,
10050Et de ton frere qui vit ores,
10051Les deux egales royautez ?
10052Diray-je que tes yeux enchantent
10053Les plus constans qui se presentent
10054Devant ta face, et vistement
10055Avec ta voix nompareille
10056Tires les ames par l’oreille
10057D’un vertueux enchantement ?
10058Diray-je que la France toute
10059Volontiers à son gré n’escoute
10060Que les chansons de ton renom,
10061Qui de si pres le cœur luy touche,
10062Qu’elle n’anime dans sa bouche
10063Autres paroles que ton nom ?
10064Diray-je si quelqu’un souhéte
10065De se feindre nouveau Poëte,
10066Il ne doit sinon esprouver
10067Quelle est ta vertu, sans qu’il songe
10068Dessus Parnasse, ou qu’il se plonge
10069Es flots menteurs pour t’abreuver ?
10070Diray-je comme tu rabaisses
10071La pompe des autres Princesses,
10072Les balançant d’un juste pois,
10073Entre lesquelles ta prudence
10074Flamboye en pareille evidence
10075Que ton frere par-sus les Rois ?
10076Diray-je que les ans qui tournent
10077De pas qui jamais ne sejournent,
10078N’ont rien veu de semblable encor
10079A la grandeur de ton courage,
10080Ny ne verront, bien que nostre âge
10081Change son fer au premier or ?
10082C’est toy Princesse, qui animes
10083Les fredons de noz basses rimes
10084Pour les eslever jusqu’aux cieux,
10085Et qui fais noz chants poëtiques
10086Egaler les vers des antiques
10087Par un oser ingenieux.
10088C’est toy qui portes sus tes ailes
10089Le sainct honneur des neuf Pucelles
10090Obeyssantes à ta loy :
10091C’est toy seule qui ne desdaignes
10092De les avouër pour compaignes
10093Filles d’un grand Dieu comme toy.
10094N’est-ce pas toy docte Princesse,
10095Ainçois ma mortelle Déesse,
10096Qui me donnas cœur de chanter ?
10097Et qui m’ouvris la fantasie
10098De trouver quelque Poësie
10099Qui peust tes graces contenter ?
10100Mais que feray-je à ce vulgaire
10101A qui jamais je n’ay sceu plaire,
10102Ny ne plais, ny plaire ne veux ?
10103Porteray-je la bouche close
10104Sans plus animer quelque chose
10105Qui puisse estonner noz neveux ?
10106L’un crie que trop je me vante,
10107L’autre que le vers que je chante
10108N’est point bien joint ne maçonné :
10109L’un prend horreur de mon audace,
10110Et dit que sur la Grecque trace
10111Mon œuvre n’est point façonné.
10112Je leur fais response au contraire,
10113Comme l’ayant bien sceu portraire
10114Dessus le moule des plus vieux,
10115Et comme cil qui ne s’esgare
10116Des vers repliez de Pindare,
10117Incognus de mes envieux.
10118L’estable du grand Roy d’Elide
10119Nette par les travaux d’Alcide,
10120Fonda pres les champs Eleans
10121D’Olympe les joustes illustres,
10122Qui retournoient par chacuns lustres
10123Anoblir les bords Piseans.
10124Là s’amoncelloit la jeunesse
10125Des plus belliqueurs de la Grece
10126Studieuse à ravir l’honneur
10127De l’estrange fueille honorée,
10128Que de la terre Hyperborée
10129Apporta le Thebain veneur.
10130Ceux qui suans par la carriere
10131Laissaient leurs compaignons derriere,
10132Et ceux qui de courgez plombez
10133Meurtrissoient la chair empoullée,
10134Et ceux qui par la lutte huillée
10135Contre-tenoient les bras courbez :
10136Ceux qui à leurs fleches soudaines
10137Commandoient d’estre plus certaines,
10138Et ceux qui en roüant tournoient
10139Un grand caillou d’horrible masse,
10140Outre-volant le long espace
10141Du but où les coups se bornoient :
10142Ceux qui en limons ou en selle
10143Devant la Grece universelle
10144Par douze fois razoient le tour
10145De la course douze fois torte,
10146Et d’une rouë entiere et forte
10147S’achetoient un brave retour :
10148Veinqueurs, de ceste fueille heureuse
10149Laçoient leur perruque poudreuse,
10150Et craignans perdre les labeurs
10151Pour qui leurs vertus travaillerent,
10152Avec la victoire esveillerent
10153Le mestier des premiers harpeurs :
10154Lesquels au soir par l’assemblée,
10155Quand l’œil de la Lune doublée
10156Ardoit le voile obscur des cieux,
10157Avec les flutes doux-sonnantes
10158Et les trompettes haut-parlantes
10159Celebroient les victorieux.
10160Archiloc premier osa dire
10161D’un refrain simple sur sa lyre
10162Les honneurs d’Hercule en ses vers,
10163Vers qui long temps chantez servirent
10164A tous les veinqueurs qui ravirent
10165L’olive par combats divers.
10166Apres comme une eau desbordée,
10167Ou comme la foudre guindée
10168Sur la nue au mois le plus chaut,
10169S’ouyt tonner la voix Dircée,
10170Qui par l’air s’est si bien dressée
10171Que nulle n’a bondy plus haut.
10172Elle par les terres estranges
10173Cria des veinqueurs les louanges,
10174Et plustost les fut eslevant,
10175Que l’air n’est froissé par la vire,
10176Ou l’eau qui bruit sous le navire
10177Soufleté des gorges du vent.
10178Aussi nul chant ne s’accompare
10179Au chant courageux de Pindare,
10180Que la honte ne coloroit
10181D’entre-mesler ses propres gloires
10182Avec les fameuses victoires
10183Des batailles qu’il honoroit :
10184Et tout ensemble les sceut vendre
10185Au marchant qui les vouloit prendre,
10186Plus cherement qu’on n’achetoit
10187Une statue feinte en cuivre,
10188Que le veinqueur pour mieux revivre
10189Au plus haut d’Olympe mettoit :
10190Tant la Grece estoit studieuse
10191De sa Muse laborieuse,
10192Et tant son art eut de bon-heur,
10193Que ses paroles honorées
10194Escrites en lettres dorées
10195Aux temples pendoient en honneur .
10196Avec Hieron Roy de Sicile
10197Trafiqua maint vers difficile,
10198Où des broquars injurieux
10199De Bacchilide son contraire
10200Fut moqué, comme chez ton frere
10201M’ont moqué ceux des envieux.
10202Ne son chant, ne la cognoissance
10203Des Muses, n’eurent la puissance
10204De tromper l’envie, qui suit
10205Non pas une obscure personne,
10206Mais la cognuë qui foisonne
10207Par ses vertus en fameux bruit.
10208Que pleust à Dieu, qu’à sa hautesse
10209Fust egale ma petitesse,
10210Et mes vers à ses chants nerveux !
10211Par ta sainte grandeur je jure
10212Que j’entonneroy ceste injure
10213Aux oreilles de noz neveux.
10214Mais quoy Madame ! je n’ay faute
10215Sinon d’avoir ta faveur haute,
10216Sinon d’estre avoué de toy,
10217Afin que nostre France estime
10218Que quelque fois ma basse rime
10219Sçait contenter la sœur d’un Roy.
10220Favory de toy, leur mesdire
10221Grondant ne m’oseroit rien dire.
10222Qui (bons Dieux !) oseroit penser,
10223Tant fust la langue audacieuse,
10224Et la nature vicieuse,
10225De vouloir les tiens offenser ?
10226Là donc, Madame, pren la charge
10227De m’envelopper sous ta targe,
10228Que de Teucre les bras archers
10229Ne perceroient, tant elle est forte,
10230Ne celuy qui d’une autre sorte
10231Dardoit les membres des rochers.
10232Lors me voyant en asseurance,
10233Je publi’ray parmy la France
10234Le loz de ta divinité,
10235Tes vertus, bontez, et doctrine,
10236Les vrais boucliers de ta poitrine
10237Blanchissante en virginité :
10238Afin qu’apres ma voix fidelle,
10239Les meres tard à la chandelle
10240Pirouëtant les fuseaux pleins,
10241Content tes vertus precieuses
10242A leurs filles non ocieuses,
10243Pour tromper le temps et leurs mains.
10244Peut estre aussi, alors que l’âge
10245Aura tout brouillé ton lignage,
10246Le peuple qui lira mes vers,
10247Abreuvé d’une gloire telle,
10248Ne te dira femme mortelle,
10249Mais sœur de Pallas aux yeux vers :
10250Et te fera des edifices
10251Tous enfumez de sacrifices,
10252Si bien que le siecle avenir
10253Ne cognoistra que Marguerite,
10254Immortalisant ton merite
10255Par un eternel souvenir.
10256Quand les filles d’Achelois,
10257Les trois belles chanteresses,
10258Qui des hommes par leurs vois
10259Estoient les enchanteresses,
10260Virent jaunir la toison,
10261Et les soudars de Jason
10262Ramer la barque Argienne
10263Sur la mer Sicilienne :
10264Elles d’ordre flanc à flanc,
10265Oisives au front des ondes,
10266D’un peigne d’yvoire blanc
10267Frisotoient leurs tresses blondes :
10268Et mignotant de leurs yeux
10269Les attraits delicieux,
10270Aguignoient la nef passante
10271D’une œillade languissante.
10272Puis souspirerent un chant
10273De leurs gorges nompareilles,
10274Par douce force alléchant
10275Les plus gaillardes oreilles :
10276Afin que le son pipeur
10277Fraudast le premier labeur
10278Des Chevaliers de la Grece
10279Pipez de telle caresse.
10280Ja ces demi-Dieux estoient
10281Prests de tomber en servage,
10282Et ja charmez se jettoient
10283Dans la prison du rivage
10284Sans Orphée, qui soudain
10285Prenant le luth en la main,
10286Opposé vers elles, jouë
10287Loin des autres sur la prouë :
10288Afin que le contre-son
10289De sa repoussante lyre
10290Perdist au vent la chanson
10291Premier qu’entrer au navire :
10292Et qu’il tirast des dangers
10293Ces demy-Dieux estrangers,
10294Qui devoient par la Lybie
10295Porter leur mere affoiblie.
10296Mais si ce harpeur fameux
10297Oyoit le chant des Serenes
10298Qui sonne aux bords escumeux
10299Des Albionnes arenes,
10300Son luth Payen il fendroit,
10301Et disciple se rendroit
10302Dessous leur chanson Chrestienne,
10303Dont la voix passe la sienne.
10304Car luy enflé de vains mots
10305Devisoit à l’aventure
10306Ou des membres du Chaos,
10307Ou du sein de la Nature :
10308Mais ces vierges chantent mieux
10309Le vray manouvrier des cieux,
10310Et sa demeure eternelle,
10311Et ceux qui vivent en elle.
10312» Las ! ce qu’on voit de mondain,
10313» Jamais ferme ne se fonde,
10314» Ains fuit et refuit soudain
10315» Comme le branle d’une onde,
10316» Qui ne cesse de rouler,
10317» De s’avancer et couler,
10318» Tant que rampant il arrive
10319» D’un grand heurt contre la rive.
10320La science au-paravant
10321Si long temps Orientale,
10322Peu à peu marchant avant
10323S’apparoist Occidentale :
10324Et sans jamais se borner
10325N’a point cessé de tourner,
10326Tant qu’elle soit parvenuë
10327A l’autre rive incognuë.
10328Là de son grave sourcy
10329Vient afoler le courage
10330De ces trois vierges icy,
10331Les trois seules de nostre âge :
10332Et si bien les sceut tenter,
10333Qu’ores on les oit chanter
10334Maint vers jumeau, qui surmonte
10335Les nostres rouges de honte.
10336Par vous, vierges de renom,
10337Vrais peintres de la Memoire,
10338Des autres vierges le nom
10339Sera clair en vostre gloire,
10340Et puis que le ciel benin
10341Au doux sexe feminin
10342Fait naistre chose si rare
10343D’un lieu jadis tant barbare.
10344Denizot se vante heuré
10345D’avoir oublié sa terre,
10347Trois ans en vostre Angleterre,
10348Et d’avoir cognu voz yeux,
10349Où les amours gracieux
10350Doucement leurs fleches dardent
10351Contre ceux qui vous regardent :
10352Voire et d’avoir quelquefois
10353Tant levé sa petitesse,
10354Que sous l’outil de sa vois
10355Rabota vostre jeunesse,
10356Vous ouvrant les beaux secrets
10357Des vieux Latins et des Grecs,
10358Dont l’honneur se renouvelle
10359Par vostre Muse nouvelle.
10360Io, puis que les espris
10361D’Angleterre et de la France
10362Bandez d’une ligue ont pris
10363Le fer contre l’Ignorance :
10364Et que noz Rois se sont faits
10365D’ennemis, amis parfaits,
10366Tuans la guerre cruelle
10367Par une paix mutuelle,
10368Advienne qu’une de vous
10369Noüant la mer passagere,
10370Se joigne à quelqu’un de nous
10371Par une nopce estrangere :
10372Lors voz escrits avancez
10373Se voirront recompensez
10374D’une chanson mieux sonnée,
10375Qui cri’ra vostre Hymenée.
ODE IIII. SUR LE TRESPAS DE MARGUERITE DE FRANCE Royne de Navarre. Traduction des vers Latins de Jan d’Aurat.
10376Ainsi que le ravy Prophete
10377Dans une flambante charrette
10378Haut-eslever en l’air s’est veu,
10379D’un bras allumé, par le vuide
10380Guidant l’estincellante bride
10381De ses chevaux aux pieds de feu,
10382Quand du vieillard la cheute robe,
10383Qui du sein bruslant se desrobe,
10384Coula dans les bras attendans
10385Du jeune Prophete, et glissante
10386Fut veuë en l’air, rougissante
10387Loin derriere en replis ardans :
10388Comme on voit une estoille esmeuë
10389Qui tombe, ou qui tomber est veuë
10390Du ciel, sous une claire nuit,
10391Attrainant derriere sa fuite
10392Par le vague, une longue suite
10393De sillons de feu qui la suit :
10394Ainsi Marguerite fâchée
10395De sa robe humaine entachée
10396Du premier vice naturel,
10397Ruant bas de prompte alegresse,
10398Et sa sommeillante paresse,
10399Et son gros fardeau corporel,
10400Hautaine, au ciel est arrivée
10401Sur quatre rouës eslevée,
10402Foy, Esperance, Charité,
10403Et Patience dure et forte,
10404Qui courageusement supporte
10405Toute maligne adversité.
10406D’un tel chariot soustenuë,
10407Faite Déesse, elle est venuë
10408En la troupe du Roy des Rois,
10409Que maintenant elle contemple,
10410Royne du monde bien plus ample
10411Que n’estoit pas son Navarrois.
ODE V. HYMNE TRIOMPHAL d’elle-mesme.
10412Qui renforcera ma vois ?
10413Et qui fera que je vole
10414Jusqu’au ciel à ceste fois
10415Sur l’aile de ma parole ?
10416Or’ mieux que devant il faut
10417Avoir l’estomac plus chaut
10418De l’ardeur qui ja m’enflame
10419D’une plus ardente flame :
10420Ores il faut que le frain,
10421Qui ja par le ciel me guide,
10422Peu serviteur de la bride
10423Fende l’air d’un plus grand train.
10424Assez Pindare a chanté
10425Les jeux d’Hercule et sa gloire
10426Et son Olivier planté
10427Pour refreschir la memoire
10428D’avoir justement du Roy
10429Puny la parjure foy,
10430Qui par folle hardiesse,
10431En démentant sa promesse,
10432Monstra qu’un foible assaillant
10433En vain fait braver sa force,
10434Quand plein d’outrages, s’efforce
10435D’assaillir le plus vaillant.
10436Mais moy hastant de mes vers
10437La vagabonde carriere
10438J’annonce par l’univers
10439L’honneur de ceste guerriere,
10440Laquelle apprise aux combas,
10441Ses cheveux n’ombragea pas
10442D’une si fresle couronne
10443Que celle que Pise donne :
10444Mais bien les environna
10445De sa despouille dontée,
10446Lors que par soy surmontée
10447Soymesme se couronna.
10448Là donque mon cher soucy,
10449Sus Muse, qu’on s’esvertue
10450De sonner bien haut icy
10451Comme elle s’est combatue :
10452Chante-moy les bataillans,
10453Les fors, et les moins vaillans :
10454Et pourquoy s’est animée
10455Une si estrange armée,
10456Et quel camp de rage espris
10457Vint irriter Marguerite,
10458Qui par le divin merite
10459Se fist maistresse du pris.
10460La Chair tentant le moyen
10461D’asservir l’Esprit son maistre,
10462Comme un mutin citoyen
10463Qui traistre à son Roy veut estre,
10464Fut celle, de qui l’erreur
10465Mist aux champs si grande horreur
10466De gens en armes horribles,
10467Qui de menaces terribles
10468Tansoient les murs, et les forts
10469De l’Esprit qui les desfie,
10470Tant son Dieu le fortifie
10471Pour mieux forcer les plus forts.
10472Là fut le Monde emplumé
10473De grands crestes ondoyantes,
10474Là fut l’Orgueil enflamé
10475D’esclairs d’armes flamboyantes :
10476Là l’escadron des Plaisirs,
10477Là les bandes des Desirs,
10478Là les bourreaux de la vie
10479La Convoitise et l’Envie,
10480Male-Bouche et la Rancœur,
10481Là la Gloire sumptueuse
10482Et l’Ire presumptueuse
10483Qui ne peut brider son cœur.
10484Là dessous les estendars
10485De la Chair seditieuse
10486Flotoient d’ordre ses soldars
10487D’une vague audacieuse :
10488Mais par-sus tous s’eslevoit
10489Une lance qu’elle avoit
10490D’Impatience ferrée,
10491Sur la queux d’Ire acerée,
10492Que droite lon voit flamer
10493Par la poincte, en mesme sorte
10494Que flambe le feu, qui porte
10495Un prodige sus la mer.
10496La maille qu’elle vestoit,
10497Fut de Paresse estoffée :
10498En lieu d’un armet estoit
10499D’une Vanité coifée,
10500Où chanceloit attaché
10501Le vieil timbre de Peché :
10502Ainsi l’horrible guerriere
10503Pressoit ses bandes derriere,
10504Et les poussoit en avant,
10505Ondoyans de rang comme ondes,
10506Ou comme les forests blondes
10507Des espics souflez du vent.
10508Elle adonc qui regardoit
10509Ses mains, colere de rage,
10510Pleine d’un feu qui l’ardoit,
10511Se redoubloit le courage :
10512Par vous (disoit-el’) mes mains,
10513Tant de haineux inhumains
10514Ce jourd’huy mordront la terre :
10515Par vous l’honneur de la guerre
10516Ja (ce dit) mien, et par vous
10517Martelant plus dru que foudre,
10518Je mettray l’Esprit en poudre,
10519Accablé sous moy de coups.
10520Sus soldars, il est saison
10521Qu’or’ un chacun se souvienne
10522De soy et de sa maison.
10523Là-donc, de peur qu’il n’avienne
10524Que nous sentions du veinqueur
10525La loy par faute de cœur,
10526Courage, Enfans, la victoire
10527Enrichira nostre gloire :
10528Autant qu’eux n’avons-nous pas
10529De bras, de jambes, et d’armes,
10530Pour repousser leurs alarmes
10531Par l’effort de noz combas ?
10532Si coüards vous estes pris,
10533Rien que la mort ne vous reste :
10534Ne craignez donc les peris
10535D’un butin tant manifeste :
10536Et bien s’ils sont plus que nous,
10537Le gain en sera plus dous,
10538Et les louanges plus grandes
10539D’avoir meurtry plus de bandes.
10540De tels mots la Chair flatoit
10541Les cœurs bouillans de sa bande.
10542Et d’une alleure plus grande
10543A la guerre les hâtoit.
10544Ja l’Esprit d’une autre part
10545Impatient qu’on l’assaille,
10546Avoit franchy son rampart
10547Pour devancer la bataille.
10548Luy de Raison acoustré,
10549Horrible à voir s’est monstré
10550Parmy les troupes menuës
10551Comme un foudre entre les nuës :
10552Et marchant à pas contez,
10553Arrangeoit sous sa conduite
10554Une longue et longue suite
10555De Chevaliers indontez.
10556L’Amour divin fut vestu
10557Du harnois de Resistance,
10558Tout engravé de Vertu,
10559Et redoré de Constance :
10560Là l’ardante Charité,
10562De pres son maistre accompagne
10563Avec sa forte compagne
10564Qui suit les pas de son Roy :
10565Là l’antique Preud’hommie,
10566Là la Crainte d’infamie,
10567Là l’Esperance et la Foy.
10568Là tenoit rang la Pitié
10569De son guide la plus proche,
10570Là s’avançoit l’Amitié
10571Que chacun doit à son proche :
10572Là les Contemplations
10573Avecques les Passions
10574Que l’ame fidele endure
10575Pour corriger la Chair dure,
10576A la bataille arrivoient
10577File à file d’une tire,
10578Et mordans leurs lévres d’ire,
10579D’un grand branle se suivoient.
10580L’Esprit ore se tournant
10581Haste son camp magnanime :
10582Ores un peu sejournant
10583De tels aiguillons l’anime :
10584Amis, tentez le labeur,
10585Et ne pallissez de peur
10586Qu’une si lasche canaille
10587Face entreprise qui vaille,
10588Qui ja tremble seulement
10589De voir sans plus vostre face,
10590Tant nostre premiere audace
10591L’espouvante horriblement.
10592Ces mots finis, dans leur fort
10593D’un saut de course s’eslance,
10594Abatant le Monde mort
10595Au premier heurt de sa lance :
10596Du bond en terre donné
10597Ses armeures ont sonné.
10598Apres l’Orgueil il renverse,
10599Qui trepignant des pieds, verse
10600Un lac rouge de son flanc,
10601Vomissant ja froid et blesme
10602Du creux de la playe mesme
10603L’ame, le fer, et le sang.
10605Contre terre les Delices :
10607Du coup qu’il tua les vices.
10608Tant de neige ne chet pas,
10609Quand l’air l’esparpille à bas
10610Pour enfariner la plaine,
10611Comme la terre estoit pleine
10612De soldars menus greslez,
10613Renversez sous tel orage,
10614Par un estrange meslage
10615L’un sus l’autre amoncelez.
10616L’Humilité s’attacha
10617Contre la Gloire mondaine,
10618Et sa lance luy cacha
10619Droit en ceste part, où l’aine
10620Se joint avecque le flanc :
10621Le Peché de crainte blanc
10622N’attendit la Repentance,
10623Ains evitant sa puissance
10624Vint, où Grace l’enserra
10625Dedans sa troupe hardie,
10626Et d’une lance brandie
10627Jusques au cœur l’enferra.
10628Un peu plus avant la Foy
10629Faisant branler son panache,
10630Les charnels loin devant soy
10631Foudroyoit à coups de hache :
10632La Loy d’un grand coup d’espieu
10633Profendit jusqu’au milieu
10634L’opiniastre Heresie,
10635Et la fausse Hypocrisie
10636En cent morceaux trançonna :
10637La Justice de sa pique
10638Si avant le Vice pique,
10639Que mort le desarçonna.
10640D’un autre costé la Chair
10641Comme un bras d’une montagne,
10642Que l’orage fait broncher
10643Au plus creux de la campagne,
10644Casse, froisse, tonne, bruit :
10645En ce poinct elle destruit
10646Les forces qu’elle rencontre :
10647Mais l’Esprit s’opposa contre
10648Son foudre trop inhumain,
10649Et de pres se joignant d’elle,
10650Effroyablement l’appelle
10651Seule au combat main à main.
10652Toy, dit-il, apres avoir
10653Contre mon obeyssance
10654Sceu tant d’armes esmouvoir,
10655Fuiras-tu bien ma puissance ?
10656Toy, qui as trahy mes lois,
10657Et l’honneur que tu me dois :
10658Toy, citoyenne mutine,
10659Que la Volonté divine
10660Ore conduit au danger,
10661Et souflant sur toy sa haine
10662D’un bras violent t’attraine
10663Sous les miens pour la vanger !
10664Ja-ja, la Chair pallissant
10665De peur s’escoule en la presse
10666Devant l’ennemy puissant
10667Qui ja l’espaule luy presse :
10668Et vouloit se repentir,
10669Quand l’Esprit luy fist sentir
10670De son homicide poincte
10671Le coup, où la gorge est joincte
10672De l’espaule au plus gros os.
10673Ainsi mist fin aux batailles
10674Elle poussant ses entrailles
10675D’un long ordre de sanglos.
10676Alors l’Esprit glorieux
10677De l’heur de son entreprise,
10678A d’un bras victorieux
10679La serve despouille prise :
10680Puis Marguerite en orna,
10681Et de Laurier entourna
10682Tout le beau rond de sa teste,
10683Luy consacrant la conqueste
10684De la Chair : car sa vertu
10685Seule en moyenna la gloire,
10686Et la fameuse victoire
10687Que l’Esprit en avoit eu.
10688JESUCHRIST à ceste-fois
10689Esbranlant dans sa main nuë
10690Le grand fardeau de la Crois,
10691Perçoit l’antre d’une nuë
10692A l’escart, pour voir ça bas
10693La fin de ces deux combas :
10694Ayant ferme souvenance
10695D’une fatale ordonnance,
10696Que l’Ame au ciel monteroit
10697Par une nouvelle porte,
10698Dont la main saintement forte
10699Sa chair propre donteroit.
10700Et lors l’Ange il appella
10701Qui par l’air vistement vole,
10702Nageant par l’air çà et là
10703Où le soufle sa parole :
10704Poste, dit-il, marche, fuy,
10705Huche les vents et les suy,
10706Laisse ramer tes aisselles,
10707Et glisse dessus tes ailes,
10708Tant que bas tu te sois veu
10709Dedans les champs qu’environne
10710La tortueuse couronne
10711Des monts surnommez du Feu :
10712Là de ta parole endors
10713Ceste guerriere, et le voile
10714De son victorieux corps
10715Transforme au ciel en estoile :
10716En-apres laisse rouler
10717Son idole parmy l’air,
10718Afin qu’en terre elle tumbe,
10719Et desdaignante la tumbe
10720Vole en France sans repos
10721Par la bouche de maint homme,
10722Sans que jamais l’an consomme
10723Son voler vague et dispos.
10724L’Ange adonques s’est lié,
10725Pour mieux haster sa carriere,
10726A l’un et à l’autre pié
10727L’une et l’autre talonniere,
10728Dont il est porté souvent
10729Egal aux souspirs du vent,
10730Soit sus la terre, ou sus l’onde,
10731Quand sa roideur vagabonde
10732L’avalle outre l’air bien loing :
10733Puis sa perruque divine
10734Coifa d’une capeline,
10735Prenant sa verge en son poing.
10736De celle il est défermant
10737L’œil de l’homme qui sommeille :
10738De celle il est endormant
10739Les yeux de l’homme qui veille :
10740De celle en l’air soustenu,
10741Noüa tant qu’il fust venu
10742Se percher sur la montagne
10743Qui fend la France et l’Espagne :
10744Mont que l’orage cruel
10745Bat tousjours d’une tempeste,
10746Tousjours en-glaçant sa teste
10747D’un frimas perpetuel.
10748De là se laissant pancher
10749A corps eslancé, grand erre
10750Fondoit en bas pour trancher
10751Le vent qui raze la terre,
10752Deçà et delà vagant,
10753A basses rames vogant
10754Ore coup sur coup mobiles,
10755Ore coyes et tranquilles,
10756Comme un oiseau qui pend bas,
10757Et l’aile au vent ne desplie
10758Quand pres des eaux il espie
10759Le hazard de ses apas.
10760Ainsi l’humble messager
10761Volant d’une aile subite
10762Glissa bassement leger
10763Jusqu’au corps de Marguerite :
10764D’elle les yeux il a clos,
10765Puis la chargeant sur le dos
10766(Comme fut l’Athenienne
10767Sur l’eschine Thracienne)
10768Haut dans l’air se surpendit
10769Loin-loin de la terre basse,
10770Et d’un long chemin repasse
10771Par où mesme il descendit.
10772Lors attacha dans les cieux
10773De ce corps la masse entiere :
10774Il luy agrandit les yeux
10775De rondeur et de lumiere :
10776Ses cheveux furent changez
10777En nouveaux rais allongez,
10778Ses deux bras et ses deux jambes
10779En quatre jumelles flambes :
10780Bref, ce fut un Astre ardant,
10781Lequel de là haut encores
10782De son aspect benin, ores
10783La France va regardant.
10784Si qu’elle avecques les feux
10785De l’estoille de son frere
10786Et des Princes ses neveux,
10787Bien tost oubliant sa sphere,
10788Viendra flamber sur l’armet
10789De Henry, droit au sommet,
10790Où l’espouventable creste
10791Luy flote desur la teste
10792Pour le guider aux dangers,
10793Soit de l’onde ou de la terre,
10794Quand les foudres de sa guerre
10795Perdront les Rois estrangers.
10796L’Ange apres dans l’univers
10797Chassa son errante idole,
10798Pour voler dessus mes vers
10799De l’un jusqu’à l’autre pole :
10800Puis d’un vol tout glorieux
10801Il fist monter l’ame aux cieux
10802(Toute pure et toute nette
10803Mieux luisant que sa planette)
10804Jusques en ce mesme lieu
10805Où les ans fermes demeurent
10806Entre ceux qui plus ne meurent
10807Incorporez avec Dieu.
10808Là le droit chemin tenant
10809Tu es ô Princesse, allée
10810Où sous tes pieds maintenant
10811Tu vois la terre avallée :
10812Tu vois sous tes pieds saillir
10813Le jour pour naistre et faillir,
10814Tu vois la mer et ses voiles,
10815Tu sçais le nom des estoiles :
10816Le froid, le vent, et le chaut
10817Ne te donne plus de crainte,
10818Toy faite nouvelle Sainte
10819Par les troupes de là haut.
10820Là sous tes pieds les saisons
10821Eternellement cheminent,
10822Là tu cognois les raisons
10823Des Astres qui nous dominent :
10824Tu esçais pourquoi le Soleil
10825Ore palle, ore vermeil
10826Prédit le vent et la pluye,
10827Et le serain qui l’essuye ;
10828Tu sçais les deux trains de l’eau,
10829Ou si c’est l’air qui sejourne,
10830Ou si la terre qui tourne,
10831Nous porte comme un bateau.
10832Tu sçais dequoy se refont
10833Les deux cornes renaissantes
10834Que la Lune ente à son front,
10835Et qui les fait décroissantes :
10836Tu vois ce grand animal,
10837Son rond et son nombre egal
10838Discordant en melodie.
10839Où tu es, la maladie
10840Ne defleure la santé :
10841On n’y voit rien qui desplaise,
10842Chacun y vit à son aise,
10843De nul ennuy tormenté.
10844Mais nous pauvres et chetifs
10845Icy n’avons cognoissance
10846Non-plus qu’enfans abortifs
10847Du lieu de nostre naissance :
10848Ains desireux de gesir
10849Dessous l’allechant plaisir
10850Des Serenes de la vie,
10851Jamais ne nous prend envie
10852(Comme au Grec) de voir un jour
10853La flame en l’air proumenée
10854Sauter sur la cheminée
10855De nostre antique sejour.
10856Si plus tost je n’ay sacré
10857Tes cendres à la Memoire,
10858Ne m’en sçaches mauvais gré,
10859Plus vive en sera ta gloire.
10860» Les arbres qui sont tardifs,
10861» Demeurent plus long temps vifs :
10862» Les fleurs tost espanouyes,
10863» Tost s’en-vont esvanouyes :
10864Et le Colosse eslevé
10865Qui ores le ciel menace,
10866En un mesme trait d’espace
10867Ne se vit point achevé.
10868Mais quel plus riche tombeau
10869Blanc de neige Parienne
10870Jadis t’eust dressé plus beau
10871Ceste veufve Carienne ?
10872Quel rocher elabouré,
10873Ou quel temple redoré
10874Pressera la renommée
10875De ceste tumbe animée,
10876Laquelle non une fois
10877Au jour de ses rais publiques
10878Redônra l’ame aux reliques
10879Du saint Astre Navarrois ?
10880Je te saluë ô l’honneur
10881De mes Muses, et encor
10882L’ornement et le bon-heur
10883De la France qui t’honore.
10884Escarte loin de mon chef
10885Tout malheur et tout meschef :
10886Preserve moy d’infamie,
10887De toute langue ennemie
10888Teinte en venin odieux :
10889Et fay que devant mon Prince
10890Desormais plus ne me pince
10891Le caquet des envieux.
Ode Pastorale VI. A ELLE-MESME,
10892Bien-heureuse et chaste Cendre,
10893Que la Mort a fait descendre
10894Dessous l’oubly du tombeau :
10895Tombeau qui vrayment enserre
10896Tout ce qu’avoit nostre terre
10897D’honneur, de grace et de beau :
10898Comme les herbes fleuries
10899Sont les honneurs des prairies,
10900Et des prez les ruisselets,
10901De l’orme la vigne aimée,
10902Des bocages la ramée,
10903Des champs les bleds nouvelets :
10904Ainsi tu fus, ô Princesse
10905(Ainçois plustost ô Déesse)
10906Tu fus certes tout l’honneur
10907Des Princesses de notre âge,
10908Soit en force de courage,
10909Ou soit en royal bon-heur.
10910Il ne faut point qu’on te fasse
10911Un sepulchre qui embrasse
10912Mille termes en un rond,
10913Pompeux d’ouvrages antiques,
10914Et brave en piliers Doriques
10915Eslevez à double front.
10916» L’airain, le marbre, et le cuivre
10917» Font tant seulement revivre
10918» Ceux qui meurent sans renom,
10919» Et desquels la sepulture
10920» Presse sous mesme closture
10921» Le corps, la vie, et le nom :
10922Mais toy, dont la renommée
10923Porte d’une aile animée
10924Par le monde tes valeurs,
10925Mieux que ces poinctes superbes
10926Te plaisent les douces herbes,
10927Les fontaines, et les fleurs.
10928Vous pasteurs, que la Garonne
10929D’un demy-tour environne,
10930Au milieu de voz prez vers
10931Faites sa tumbe nouvelle,
10932Et gravez l’herbe sus elle
10933Du long cercle de ces vers :
10934Icy la Royne sommeille
10935Des Roynes la nompareille,
10936Qui si doucement chanta :
10937C’est la Royne Marguerite,
10938La plus belle fleur d’eslite
10939Qu’onque l’Aurore enfanta.
10940Puis sonnez voz cornemuses,
10941Et menez au bal les Muses
10942En un cerne tout au-tour,
10943Soit aux jours de la froidure,
10944Ou quand la jeune verdure
10945Fera son nouveau retour.
10946Aux rais cornus de la Lune
10947Assemblez sous la nuict brune
10948Voz Naiades et voz Dieux,
10949Et avecques voz Dryades
10950Donnez luy dix mille aubades
10951Du flageol melodieux.
10952Tous les ans soit recouverte
10953De gazons sa tumbe verte,
10954Et qu’un ruisseau murmurant
10955Neuf fois recourbant ses ondes,
10956De neuf torses vagabondes
10957Aille sa tumbe emmurant.
10958Dites à voz brebiettes,
10959Fuyez vous-en camusettes,
10960Gaignez l’ombre de ce bois :
10961Ne broutez en ceste prée,
10962Toute l’herbe en est sacrée
10963A la Nymphe de Valois.
10964Dites qu’à tout jamais tumbe
10965La manne dessus sa tumbe :
10966Dites aux filles du ciel,
10967Venez mousches mesnageres,
10968Pliez voz ailes legeres,
10969Faites icy vostre miel.
10970Dites-leur, troupes mignonnes,
10971Que voz liqueurs seroient bonnes,
10972Si leur douceur egaloit
10973La douceur de sa parolle,
10974Lors que sa voix douce et molle
10975Plus douce que miel couloit !
10976Dites que les mains avares
10977N’ont pillé des lieux barbares
10978Telle Marguerite encor :
10979Qui fut par son excellance
10980L’Orient de nostre France,
10981Ses Indes et son tresor.
10982Ombragez d’herbes la terre,
10983Tapissez-la de lhyerre,
10984Plantez un cyprez aussi :
10985Et notez dedans à force
10986Sus la noüailleuse escorce
10987Derechef ces vers ici :
10988Pasteurs, si quelqu’un souhéte
10989D’estre fait nouveau Poëte,
10990Dorme au frais de ces rameaux :
10991Il le sera, sans qu’il ronge
10992Le Laurier, ou qu’il se plonge
10993Sous l’eau des tertres jumeaux.
10994Semez apres mille roses,
10995Mille fleurettes décloses,
10996Versez du miel et du lait :
10997Et pour annuel office,
10998Respandez en sacrifice
10999Le sang d’un blanc agnelet.
11000Faites encor à sa gloire
11001(Pour allonger sa memoire)
11002Mille jeux et mille esbas :
11003Vostre Royne sainte et grande
11004Du haut ciel vous le commande,
11005Pasteurs n’y faillez donc pas.
11007Soit que ton esprit habite
11008Sur la nuë, ou dans les champs
11009Que le long oubly couronne,
11010Oy ma lyre qui te sonne,
11011Et favorise mes chants.
ODE VII. A PHOEBUS, pour guarir le Roy Charles IX.
11012Phœbus, soit que tu sois
11013Pasteur parmy les bois
11014Ou sur les bords d’Amphrise,
11015O Prince, escoute moy,
11016Vien-t’en guarir mon Roy,
11017Qui seul te favorise.
11018Apporte à ceste fois
11021Herbes qui font aux corps
11022Des hommes qui sont morts
11023R’entrer l’ame passée.
11025Guarir ne le doit pas :
11026» Presomption est vice.
11027Vien donques en ce lieu,
11028C’est la raison qu’un Dieu
11029Un autre Dieu guarisse.
11030Un petit Prince il n’est
11031D’une estroite forest,
11032D’un port ou d’une ville,
11033Mais d’un pays guerrier
11034Des meilleurs le premier
11035En richesse fertille.
11036Deux mers et mille ports,
11037Villes, citez et forts
11038Pleins de trafique estrange,
11039Mille fleuves de nom
11040Ne vont bruyant sinon
11041L’honneur de sa louange.
11042Vien, Prince aux beaux cheveux,
11043Guarir son mal fiévreux,
11044Que sain on le remette :
11045Tu l’aimeras cent fois
11046Plus fort, si tu le vois,
11047Que tu ne feis Admete.
11048Par luy tu te soustiens,
11049C’est le support des tiens :
11050Son esprit il applique
11051A tes mestiers divers :
11053Il cherit la Musique :
11054Ou je diray, Phœbus,
11055Que tu n’es qu’un abus,
11057Se vangeoit à propos
11061Un berger, un garçon,
11062Qui fis paistre les vaches :
11063Craignant d’estre envoyé
11064Aux enfers foudroyé,
11065Qu’icy bas tu te caches :
11067Quand le pal luy ruas
11068D’art, et non d’aventure :
11069Que tes bœufs justement
11071Desrobez par Mercure :
11072Que Mercure vaut mieux
11073Que toy entre les Dieux,
11074Pour jouër de la lyre ;
11076Qui sçais un flageolet
11077Seulement faire bruire.
11078Mais si tu viens icy
11080De ses membres malades,
11081D’Ache couvert le chef,
11083Tes festes Carneades.
11085Second des immortels,
11086Et du ciel l’interprete,
11087Du Laurier inventeur,
11088Prophete non menteur,
11089Grand chantre et grand Poëte :
11090Et qu’en jeune menton
11091Tu feis crever Pithon
11092Par ta fleche premiere,
11093Et que tu feis cacher
11095Vengeance de ta mere.
11096Je diray tes amours :
11097Que tu parois tousjours,
11098Sans barbe ny vieillesse.
11099O des Mires1 le Roy !
11101Sert le don de jeunesse.1 note
1(Note en marge) « *Mires, Medecins,* vieil mot François ».
11102Quitte-moy ton Delphos,
11104Des flots marins suivie :
11105Et vien Astre luisant,
11106La santé conduisant,
11108Sans toy douce Santé,
11109La force et la beauté
11110Sont manques de puissance,
11112A l’homme ne sert rien
11113Sans ta douce presence.
11114La Jeunesse te suit,
11115Le Plaisir, le Deduit
11116Dessous ton ombre vivent :
11117Tournois, joustes, chevaux,
11118Dames, chiens, et oiseaux
11119Pour maistresse te suivent.
11120Par toy se fait l’amour,
11121Et le vin tout le jour
11122Par toy fume en la tasse :
11123Par toy le long festin
11124Du soir jusqu’au matin
11125Couvre la table grasse.
11127Par toy se fait d’un bal
11128La gaillarde entreprise,
11130Tu n’as point d’ennemy
11131Qu’une moustache grise.
11132Tout ainsi que l’esclair
11133Du Soleil prompt et clair
11134Passe par la verriere,
11135Passe dedans son corps :
11136A ses membres peu forts
11137Rens la vigueur premiere.
11138Descens donc de là haut :
11139C’est à ce jour qu’il faut
11140Que sain tu nous le rendes :
11141La France t’en lou’ra,
11143Prieres et offrandes.
ODE VIII. AU ROY CHARLES, luy donnant un Leon Hebrieu.
11144Je vous donne pour voz estreines
11145L’Amour chanté par un Hébrieu :
11146Les cieux et les terres sont pleines
11147De la puissance de ce Dieu.
11148Ils sont (ce me semble) deux freres,
11149Nature double les a faits :
11150Ils ont aussi deux doubles meres,
11151Contraires en divers effaits.
11152L’un a le ciel pour son Empire
11153Qu’il peut esbranler de la main :
11154L’autre en la terre se retire,
11155Et vit de nostre sang humain.
11156L’un pousse les ames guidées
11157Aux belles contemplations,
11158A l’intellect et aux idées,
11159Purgeant l’esprit de passions :
11160L’autre à nature est serviable,
11161Nous fait aimer et desirer,
11162Fait engendrer nostre semblable,
11163Et l’estre des hommes durer.
11164Il nous fait la paix et la guerre :
11165Mais mon grand Roy, pour choisir mieux,
11166Prenez l’Amour qui regne en terre,
11167Et laissez l’autre pour les Dieux.
ODE IX. A ROBERT DE LA HAYE.
11168Ceux qui semoient par-sus le doz
11169De nostre grand-Mere les oz
11170Dans le desert des vuides terres
11171Pour r’animer le genre humain,
11172Tousjours ne versoient de leur main
11173La dure semence des pierres :
11174Mais bien aucunefois ruoient
11175Des diamans qui se muoient,
11176Changeant leur dur en la naissance
11177D’un peuple rare et precieux,
11178Qui encore de ses ayeux
11179Donne aujourd’huy la cognoissance.
11180Ton beau rayon qui brille ici,
11181Monstre qu’un diamant ainsi
11182Muant en toy sa forme claire,
11183L’estre semblable t’a donné :
11184Car des pierres tu n’es point né
11185Comme fut ce gros populaire.
11186Il a l’esprit dur et plombé,
11187Tousjours vers la terre courbé,
11188Jamais au beau ne dresse l’aile :
11189Le tien s’esleve saintement,
11190Balancé d’un vol hautement
11191Tout autour de la chose belle.
11192Aussi le bruit impetueux
11193De ton Palais tumultueux,
11194Forçant ton destin, ne t’amuse
11195Si bien que quelque fois le jour
11196Tu ne travailles au sejour
11197De l’oiseux travail de la Muse.
11198Qu’est-il rien aussi de plus dous ?
11199A quel sucre egalerons nous
11200Le doux miel de ta Poësie ?
11201Il surmonte les doux apas
11202Et du miel, et du doux repas
11203Du Nectar et de l’Ambrosie.
11204Les Amours n’aiment tant les pleurs,
11205La mousche ne suit tant les fleurs,
11206Ne les veinqueurs tant les couronnes,
11207La Haye, comme tu poursuis
11208Les doctes Muses que tu suis
11209Comme tes plus cheres mignonnes.
11210Nul mieux que toy parmy les bois
11211Ne contrefait leur belle vois,
11212Et nul par les roches hautaines
11213Ne les va mieux accompaignant,
11214Ne mieux pres d’elles se baignant
11215Sous le crystal de leurs fontaines.
11216Nul mieux sous les rais de la nuit,
11217Quand la Lune en son plein reluit,
11218Sus l’herbe avec elles ne dance,
11219Suivantes le pouce divin.
11220De ce grand Alcée Angevin,
11221Qui devant sonne la cadance.
11222Toy lors couronné du lien
11223Que donne l’arbre Dafnien,
11224Ores tu prens plaisir d’eslire
11225Le premier ranc, or’ le milieu,
11226Entre elles marchant comme un Dieu
11227Qui s’esgaye au son de la lyre.
11228Et toutefois estant ainsi
11229De ces Pucelles le souci,
11230Tu veux bien faire un contr’eschange
11231De tes vers Latins qui sont d’or,
11232Aux miens moindres qu’airain encor,
11233Indignes de telle loüange.
11234Car bien que nostre âge ait loué
11235Le premier vers que j’ay joué,
11236Pourtant je n’eusse pris l’audace
11237De te respondre, ou de tenter
11238Ma lyre, qui ne sçait chanter
11239Pour toy qu’une chanson trop basse.
11240Mais ce bon pere au double chef,
11241Qui l’an ramene derechef
11242D’une inconstance coustumiere,
11243M’a commandé de la sonner
11244Telle qu’elle est, pour estrener
11245La foy de nostre amour premiere.
11246Si j’avois les butins heureux
11247Que le marchant avantureux
11248Arrache du sein de l’Aurore,
11249Tu les aurois : et les sablons
11250Qui roulent luisantement blons
11251Dans l’eau que la Phrygie honore :
11252Ou, si j’estois assez subtil
11253Pour animer par un outil
11254La toile muette, ou le cuivre,
11255Mon art t’offriroit ces presens :
11256Mais ces dons-là contre les ans
11257Ne te sçauroient faire revivre.
11258Pren donc mes vers qui valent mieux,
11259Et les reçoy comme les Dieux
11260Reçoivent par leur bonté haute
11261Les humbles presens des mortels,
11262Qui de dons chargent leurs autels,
11263Bien que les Dieux n’ay’nt de rien faute.
11264Qui par gloire, ou par mauvaistié,
11265Ou par nonchalante paresse
11266Aura tranché de l’amitié
11267Le nœud qui les amitiez presse :
11268A celuy d’une loy expresse
11269Je defens qu’en nulle saison
11270Ne s’héberge dans ma maison :
11271Et qu’avec moy sus le rivage
11272Compagnon d’un mesme voyage,
11273Pollu, ne coupe le lien
11274Qui tient l’hosteliere navire :
11275» Car Jupiter le Philien
11276» Quelquefois avecque le pire
11277» Punit le juste, et peu souvant
11278» On voit la vengeresse peine
11279» Souffrir comme boiteuse et vaine,
11280» Le meschant s’enfuyr devant.
11281Que sert à l’homme de piller
11282Tous les printemps de l’Arabie,
11283Et de ses moissons despouiller
11284Soit la Sicile, ou la Lybie,
11285Ou desrober l’Inde annoblie
11286Aux tresors de son bord gemmé,
11287S’il n’aime, et s’il n’est point aimé ?
11288Si tout le monde le desdaigne,
11289Si nul second ne l’accompaigne
11290Soliciteux de son amy,
11291Comme un Patrocle pitoyable
11292Suivoit Achille, fust parmy
11293La nue la plus effroyable
11294Des Lyciens, lors qu’odieux
11295Contre Priam soufloit son ire,
11296Fust quand paisible, sus la lyre
11297Chantoit les hommes et les Dieux ?
11298Le temps qui a commandement
11299Sus ces grands masses sourcilleuses,
11300Qui devallent leur fondement
11301Jusques aux ondes sommeilleuses,
11302Ne les menaces orgueilleuses
11303Des fiers Tyrans, ne sçauroient pas
11304Escrouler ne ruer en bas
11305La ferme amour que je te porte,
11306Tant elle est en sa force, forte.
11307Et si avec toy librement
11308Je ne puis franchir les montagnes,
11309Qu’Hannibal cassa durement
11310Haineux des Latines campagnes,
11311Pour-tant ne mesprise ma foy :
11312Car l’aspre soin qui m’enchevestre,
11313Seul m’alente, et m’engarde d’estre
11314Prompt à voler avecque toy.
11315Mais s’il te plaist de retenir
11316Ta fuite disposte et legere,
11317Jusqu’au temps qu’on voit revenir
11318L’Aronde des fleurs messagere :
11319De prompte jambe voyagere
11320Je te suivray, fust pour trouver
11321L’onde où Phœbus vient abreuver
11322Ses chevaux suans de la course,
11323Ou du Nil l’incertaine source.
11324Mais si le desir courageux
11325Te pique tant, qu’il t’importune
11326De forcer l’hyver outrageux,
11327Et la saison mal-opportune,
11328Marche, fuy, va legerement :
11329L’oiseau Menalien, Mercure,
11330Le Dieu qui des passans a cure,
11331Te puisse guider dextrement.
11332Ces meurtriers pelottons volans
11333Que l’orage par les monts boule,
11334Ne te soient durs ny violans :
11335Et l’eau qui par ravines coule
11336Du just de la neige qui roule,
11337Demeure coye sans broncher
11338Quand tu voudras en approcher :
11339La froide gorge Thracienne
11340Et la pluyeuse Lybienne
11341Serrent leurs vents audacieux :
11342Que rien sus les monts ne resonne
11343Fors un Zephire gracieux,
11344Imitant ton luth quand il sonne :
11345Phœbus aussi qui a cognu
11346Combien son Poëte te prise,
11347Clair, par les champs te favorise,
11348Et sa sœur au beau front cornu.
11349Quand tu te seras approché
11350Des belles plaines d’Italie,
11351Vy, Lignery, pur du peché
11352Qui l’amitié premiere oublie :
11353N’endure que l’âge deslie
11354Le nœud que les Graces ont joint.
11355O temps où l’on ne souloit point
11356Courir à l’onde Hyperborée !
11357Telle saison fut bien dorée,
11358En laquelle on se contentoit
11359De voir de son toict la fumée,
11360Lors que la terre on ne hantoit
11361D’un autre Soleil allumée :
11362Et les mortels heureux alors
11363Remplis d’innocence naïve,
11364Ne cognoissoient rien que la rive
11365Et les flancs de leurs prochains bors.
11366Tu me diras à ton retour
11367Combien de lacs et de rivieres
11368Lechent les murs d’un large tour
11369De tant de grosses villes fieres :
11370Quelles citez vont les premieres
11371En brave nom le plus vanté :
11372Et par moy te sera chanté
11373Ma Franciade commencée,
11374Si le Roy meurit ma pensée.
11375Tandis sur le Loir je suivré
11376Un petit toreau que je vouë
11377A ton retour, qui ja sevré
11378Tout seul par les herbes se jouë,
11379Blanchissant d’une note au front :
11380Sa marque imite de la Lune
11381Les feux courbez, quand l’une et l’une
11382De ses deux cornes se refont.
11383Bien que le reply de Sarte
11384Qui lave ton Alsinois,
11385En serpentant ne s’escarte
11386De mon fleuve Vandomois :
11387Et que les champs de ton estre
11388Que les Graces ont en soin,
11389Des champs qui me virent naistre
11390Ne se bornent pas de loin :
11391Cela pourtant n’avoit force
11392De m’allecher, sans avoir
11393Premier engoulé l’amorce
11394Qui pendoit de ton sçavoir :
11395Et non ta Sarte voisine,
11396Ny ton chant voisin au mien :
11397Nostre amitié n’estoit digne
11398D’un si vulgaire lien.
11399La Vertu fut en partie
11400La corde qui nous joignit,
11401Et la mesme sympathie
11402Celle qui nous estraignit :
11403C’est donc l’heureuse folie
11404Dont le ciel folastre en nous,
11405Non le pays qui nous lie
11406D’un affolement si dous.
11407Quoy ! celuy que la Nature
11409De poësie et peinture,
11410Ne doit-il pas estre aimé ?
11411Puis que celle fureur double,
11412Tel double present des cieux
11413Volontiers les hommes trouble,
11414Qui sont les mignons des Dieux ?
11415Mais où est l’œil qui n’admire
11416Tes tableaux si bien portraits,
11417Que la Nature se mire
11418Dans le parfait de leurs traits ?
11419Où est l’oreille bouchée
11420De telle indocte espesseur,
11421Qui ne rie estant touchée
11422De tes vers pleins de douceur ?
11423Cesse donc, et ne souhéte
11424De t’enrichir plus de rien,
11425Toy qui es peintre et Poëte,
11426Fuy l’autre troisiesme bien :
11427Car si l’ardante Musique
11428(En t’ornant de sa vertu)
11429Jointe aux deux autres te pique,
11430Bons Dieux, que deviendrois-tu ?
11431Ton ame fuyant la peine
11432Dont tu serois agité,
11433S’eschapperoit, toute pleine
11434De tant de divinité :
11435Et ses passions nouvelles
11436Aux deux flancs luy bouteroient,
11437Pour la mieux haster, des ailes
11438Qui par l’air l’emporteroient.
11439Vrayment Dieu qui tout ordonne
11440Sans estre forcé d’aucun,
11441Le beau present qu’il te donne,
11442Ne donne pas à chacun.
11443Aussi sa sainte pensée
11444Designant ce monde beau,
11445A sa forme commencée
11446Sur le dessein d’un tableau :
11447Le variant en la sorte
11448D’un portrait ingenieux,
11449Où maint beau trait se rapporte
11450Pour mieux resjouyr les yeux.
11451Soi donque seur pour ne craindre
11452Que la Mort en te pressant
11453Puisse ton renom estaindre
11454Avec le corps perissant.
11455Vaines seroient ses alarmes,
11456En vain l’arc elle band’roit,
11457Toy, tenant au poing les armes
11458A t’en servir si a-droit :
11459Car le pincel et la plume,
11460A qui les sçait bien ruer,
11461Ont usurpé la coustume
11462De la Mort mesmes tuer.
11463Jan Second, de qui la gloire
11464N’ira jamais defaillant,
11465Eut contre elle la victoire
11466Par ces armes l’assaillant :
11467Dont la main industrieuse
11469La carte laborieuse,
11470Et la table egalement :
11471Et duquel les Baisers ores,
11472Pour estre venus du ciel,
11473En ses vers coulent encores
11474Plus doux que l’Attique miel.
11475Mais, ô Denizot, qui est-ce
11476Qui peindra les yeux traitis
11477De Cassandre ma Déesse,
11478Et ses blonds cheveux tortis ?
11479Lequel d’entre vous sera-ce,
11480Qui pourroit bien colorer
11481La majesté de sa grace
11482Qui me force à l’adorer ?
11483Et ce front dont elle abuse
11484Ce pauvre Poëte amant,
11485Son ris (ains une Meduse)
11486Qui tout me va transformant ?
11487Amour, qui le cœur me ronge
11488Pour redoubler mon esmoy,
11489Ceste nuict trois fois en songe
11490L’a faite apparoistre à moy :
11491Mais la cruelle accoustumée
11492De me tromper trop souvent,
11493S’enfuit comme une fumée
11494Qui se jouë avec le vent.
11495Sur toute fleurette déclose
11496J’aime la senteur de la Rose,
11497Et l’odeur de la belle fleur,
11498Qui de sa premiere couleur
11499Pare la terre, qui commence
11500De s’engrosser en sa semence.
11501Les autres boutons vermeillets,
11502La giroflée, et les œillets,
11503Et le bel esmail qui varie
11504L’honneur gemmé d’une prairie
11505En mille lustres s’esclatant,
11506Ensemble ne me plaisent tant
11507Que fait la Rose pourperette,
11508Et de Mars la blanche fleurette.
11509Que puis-je pour le passetemps
11510Que vous me donnez au Printemps,
11511Prier pour vous deux autre chose ?
11512Sinon que toy pourprine Rose
11513Puisses tousjours avoir le sien
11514En May, de rosée tout plein,
11515Et que jamais le chaut qui dure
11516En Juin, ne te face laidure :
11517Ny à toy fleurette de Mars,
11518Jamais l’hyver, lors que tu pars
11519Hors de la terre, ne te face
11520Pancher morte dessus la place :
11521Ains tousjours maugré sa froideur
11522Puisses-tu de ta soefve odeur
11523Nous annoncer que l’an se vire
11524Plus doux vers nous, et que Zephire
11525Apres le tour du fascheux temps
11526Nous ramene le beau Printemps.
11527Je veux, Muses aux beaux yeux,
11528Muses mignonnes des Dieux,
11529D’un vers qui coule sans peine
11530Loüanger une fonteine.
11531Sus donq, Muses aux beaux yeux,
11532Muses mignonnes des Dieux,
11533D’un vers qui coule sans peine
11534Loüangeon une fonteine.
11535C’est à vous de me guider,
11536Sans vous je ne puis m’aider,
11537Sans vous, Brunettes, ma lyre
11538Rien de bon ne sçauroit dire.
11539Mais, Brunettes aux beaux yeux,
11540Brunes mignonnes des Dieux,
11541S’il vous plaist tendre ma lyre
11542Et m’enseigner pour redire
11543Les vers que dits vous m’aurez,
11544Lors, Brunettes, vous m’oirez
11545A noz Françoises oreilles
11546Chanter voz douces merveilles.
11547O beau crystal murmurant,
11548Que le ciel est azurant
11549D’une belle couleur bleuë,
11550Où ma Dame toute nue
11551Lava son beau teint vermeil
11552Qui retenoit le Soleil,
11553Et sa belle tresse blonde,
11554Tresse aux Zephirs vagabonde
11555Comme Cerés esmouvant
11556La sienne aux souspirs du vent :
11557Tresse vrayment aussi belle
11558Que celle d’Amour, ou celle
11559Qui va de crespes reflos
11560Frappant d’Apollon le dos.
11561C’est toy belle Fontenette,
11562Où ma douce mignonnette
11563A miré ses deux beaux yeux,
11564Ainçois deux Astres des cieux,
11565Que la gaye Paphienne,
11566La brunette Cyprienne
11567Sur ceux des Graces lou’roit,
11568Et pour siens les avou’roit,
11569Tant leur mignotise darde
11570D’amour à qui les regarde.
11571C’est toy qui dix mille fois
11572As relavé les beaux doits
11573De ma douce mignonnette
11574Dedans ta douce ondelette :
11575Doits qui en beauté veincus
11576Ne sont de ceux de Bacchus,
11577Tant leurs branchettes sont pleines
11578De mille rameuses veines,
11579Par où coule le beau sang
11580Dedans leur yvoire blanc :
11581Yvoire où sont cinq perlettes
11582Tresluisantement greslettes,
11583Ornans les bouts finissans
11584De cinq boutons fleurissans.
11585C’est toy douce Fontelette,
11586Qui dans ta douce ondelette
11587As baigné ses deux beaux piez,
11588Piez de Thetis deliez :
11589Et son beau corps qui resemble
11590Aux liz et roses ensemble :
11591Corps, qui pour l’avoir veu nu
11592M’a fait Acteon cornu,
11593Me transformant ma nature
11594En sauvagine figure :
11595Mais de ce mal ne se deut
11596Mon cœur, puis qu’elle le veut.
11597C’est toy, douce Fontelette,
11598Dont la mignarde ondelette
11599A cent fois baisé les brins
11600De ses boutons cinabrins,
11601De ses lévres pourperées,
11602De ses lévres nectarées,
11603De ses roses de qui sort
11604Le ris qui cause ma mort.
11605C’est toy, qui laves sa hanche,
11606Sa gréve, et sa cuisse blanche,
11607Et son qui ne fait encor
11608Que se friser de fils d’or.
11609C’est toy, quand la porte-flame,
11610La Chienne du ciel enflame
11611Le monde de toutes pars,
11612Qui vois les membres espars
11613De ma Dame sur ta rive,
11614Lors que sur l’herbette oisive
11615Le somme en ses yeux glissant
11616Flatte son corps languissant :
11617Et lors que le vent secouë
11618Son sein, où pris il se jouë,
11619Et le fait d’un doux soufler
11620R’elenter, et puis r’enfler :
11621Elle dessus ton rivage
11622Resemblant un bel image
11623Fait de porphire veineux,
11624S’il ne fust que ses cheveux
11625La descouvrent sur ta rive
11626Estre quelque Nymphe vive :
11627Et que les oiseaux perchez
11628De leurs cols demi-panchez
11629En re-jargonnant l’espient,
11630Et de se tenir s’oublient
11631Sur la branche, tant l’ardeur
11632De ses yeux brusle leur cœur,
11633Et trepignans dedans l’arbre,
11634Font dessus son sein de marbre
11635Escouler dix mille fleurs,
11636Fleurs de dix mille couleurs,
11637Qui tombent d’une eau menue
11638Dessus sa poitrine nue,
11639Si bien qu’on ne peut sçavoir
11640A la voir, et à les voir,
11641Laquelle, ou de la fleurette,
11642Ou d’elle, est la plus douillette.
11643Vrayment crystal azuré,
11644Crystal gaiment emmuré
11645D’une belle herbe fleurie,
11646Pour avoir fait à m’amie
11647Un doux chevet de ton bord
11648Quand languissante elle dort :
11649Je t’asseure ondette chere,
11650Que jamais, ainsi qu’Homere,
11651Noire ne t’appelleray,
11652Mais tousjours je te lou’ray
11653Pour claire, pour argentine,
11654Pour nette, pour crystaline :
11655Et te suppli’ de vouloir
11656Ains qu’entrer dedans le Loir
11657D’une course serpentiere,
11658Recevoir l’humble priere
11659Que je fay dessus tes flos,
11660Et recevoir en ton los
11661Ces liz et ces belles roses
11662Que je verse à mains décloses
11663Avec du miel et du lait
11664Dessus ton sein ondelet,
11665Et ces beaux vers que j’engrave
11666Au bord que ton onde lave.
11667Fille à Thetis, desormais
11668Puisses-tu pour tout jamais
11669Plus qu’argent estre luisante,
11670Et que la Chienne cuisante
11671Jamais dedans ton vaisseau
11672Ne face tarir ton eau.
11673Tousjours les belles Naiades,
11675S’entre-serrans par les mains,
11676Jointes avec les Sylvains
11677Puissent rouër leurs carolles
11678Autour de tes rives molles,
11679Et Pan trepignant menu
11680De son argot mi-cornu,
11681Guide le premier la dance
11682Au doux son de la cadance.
11683Jamais le lascif troupeau,
11684L’aignelet et le chévreau
11685Ne broutent tes rives franches,
11686Ne jamais fueilles ne branches
11687Ne puissent troubler ton fond
11688Tombant d’enhaut sur ton front,
11689Fond, en qui ma Cytherée
11691Ne jamais quelque Roland
11692Espoint d’amour violant
11693Ne honnisse ta belle onde,
11694Mais sans cesse vagabonde
11695Caquetant sur ton gravois
11696D’une flo-flotante vois
11697Tousjours sa course verrée
11698Se joigne à l’onde Loirée.
11699Mais adieu Fontaine, adieu,
11700Tressaillante par ce lieu
11701Vous courez perpetuelle
11702D’une course perennelle,
11703Vive sans jamais tarir :
11704Et je doy bien tost mourir,
11705Et je doy bien tost en cendre
11706Aux champs Elysez descendre,
11707Sans qu’il reste rien de moy
11708Qu’un petit je ne sçay quoy,
11709Qu’un petit vase de pierre
11710Cachera dessous la terre.
11711Toutefois, ains que mes yeux
11712Quittent le beau jour des cieux,
11713Je vous pri’ ma Fontelette,
11714Ma doucelette ondelette,
11715Je vous pri’, n’oubliez pas
11716Dés le jour de mon trespas
11717Contre voz rives de dire,
11718Que Ronsard dessus sa lyre
11719N’a vostre nom desdaigné :
11720Et que sa Dame a baigné
11721Sa belle peau doucelette
11722Dans vostre belle ondelette.
11723Nicolas, faison bonne chere
11724Tandis qu’en avons le loisir,
11725Trompon le soin et la misere,
11726Ennemis de nostre plaisir.
11727Purgeon l’humeur qui nous enflame
11728D’avarice et d’ambition :
11729Ayon Philosophes une ame
11730Toute franche de passion.
11731Chasson le soin, chasson la peine,
11732Contentons nous de nostre rien :
11733Quand nostre ame sera bien saine,
11734Tout le corps se portera bien.
11735Une ame de biens affamée
11736Nous perd le sens et la raison :
11737Il ne faut qu’un peu de fumée
11738Pour noircir toute la maison.
11739Faire conqueste sur conqueste
11740De biens amassez sans propos,
11741Ce n’est que nous rompre la teste,
11742Et ne trouver jamais repos.
11743J’ay raclé de ma fantaisie
11744Le monde au visage eshonté,
11745Pour vacquer à la Poësie
11746Quand j’en auray la volonté.
11747Voilà le bien que je desire,
11748Sans plus en vain me tourmenter :
11749Desormais sera mon Empire
11750Que sçavoir bien me contenter.
11751Quand ta fiévre, dont la memoire
11752Me fait encores frissonner,
11753Ne t’auroit apprins qu’à bien boire,
11754Tu ne la dois abandonner.
11755A toutes les fois que l’envie
11756Te prendra de boire, reboy :
11757Boy souvent, aussi bien la vie
11758N’est pas si longue que le doy :
11759C’est un grand bien d’estre hydropique,
11760Et d’eaux s’enfler la ronde peau :
11761Des Elemens le plus antique
11762Et le meilleur, est-ce pas l’eau ?
11763Non seulement la maladie
11764Qui nous surprend par ses efforts,
11765Ne rend nostre masse estourdie,
11766Enervant les forces du corps :
11767Mais elle trouble, la cruelle,
11768Nostre esprit qui nous vient des cieux :
11769Il n’y a part qui ne chancelle,
11770Quand les hommes deviennent vieux.
11771Puis la mort vient, la vieille escarse :
11772Alors un chacun se repent
11773Que mieux il n’a joué sa farce :
11774Mais bon-temps à Dieu t’y command.
11775Boy, Ianin, à moy tour-à-tour,
11776Et ne resembles au vautour
11777Qui tousjours tire la charongne.
11778» Tu es trompé : un bon yvrongne
11779» Autant pour une nopce vaut
11780» Qu’un bon guerrier pour un assaut.
11781Car ce n’est moins entre les pots
11782D’enhardir par vineux propos
11783Un homme paresseux à boire,
11784Que pour gaigner une victoire,
11785Rendre à la bataille hardy
11786Un Capitaine acouhardy.
11787Boy donq, ne fay plus du songeard,
11788Au vin gist la plus grande part
11789Du jeu, d’amour, et de la danse.
11790» L’homme sot qui lave sa panse
11791» D’autre breuvage que du vin,
11792» Meurt tousjours de mauvaise fin.
11793A bon droit le ciel a donné
11794A l’homme qui n’est aviné,
11795Tousjours quelque fortune dure :
11796Autrement la mordante cure,
11797Qui nous cuit l’ame à petit feu,
11798Ne s’en-va qu’apres avoir beu,
11799Apres le vin on n’a souci
11800D’amour ny de la Court aussi,
11801Ny de procez ny de la guerre.
11802Hé, que celuy laschement erre
11803Qui faisant ainsi que Penthé,
11804Bacchus en ses vers n’a chanté !
11805Boy donques à moy tour-à-tour,
11806Et ne resembles au vautour
11807Qui tousjours tire la charongne :
11808Il vaut mieux voir en peau d’yvrongne
11809Là bas l’infernal passager,
11810Que de crever de trop manger.
11811» Nous ne tenons en nostre main
11812» Le temps futur du lendemain :
11813» La vie n’a point d’asseurance :
11814» Et pendant que nous desirons
11815» La faveur des Rois, nous mourons
11816» Au milieu de nostre esperance.
11817L’homme apres son dernier trespas
11818Plus ne boit ne mange là bas,
11819Et sa grange qu’il a laissée
11820Pleine de blé devant sa fin,
11821Et sa cave pleine de vin
11822Ne luy viennent plus en pensée.
11823Hé, quel gain apporte l’esmoy !
11824Va Corydon, appreste moy
11825Un lict de roses espanchées :
11826Il me plaist pour me desfâcher,
11827A la renverse me coucher
11828Entre les pots et les jonchées.
11829Fay moy venir d’Aurat ici,
11830Fais y venir Jodelle aussi,
11831Et toute la Musine troupe :
11832Depuis le soir jusqu’au matin
11833Je veux leur donner un festin,
11834Et cent-fois leur pandre la coupe.
11835Verse donq, et reverse encor
11836Dedans ceste grand’ coupe d’or,
11837Je vais boire à Henry Estienne,
11838Qui des enfers nous a rendu
11839Du vieil Anacreon perdu
11840La douce lyre Teïenne.
11841A toy gentil Anacreon
11842Doit son plaisir le biberon,
11843Et Bacchus te doit ses bouteilles :
11844Amour son compagnon te doit
11845Venus et Silene qui boit
11846L’Esté dessous l’ombre des treilles.
11847Boivon, le jour n’est si long que le doy :
11848Je perds, amy, mes soucis quand je boy.
11849Donne moy viste un jambon sous ta treille,
11852Glou-gloute aupres de moy :
11853Aveq la tasse et la rose vermeille
11854Il faut chasser esmoy.
11855Mon Choiseul, leve tes yeux,
11856Ces mesmes flambeaux des cieux,
11857Ce Soleil, et ceste Lune
11858C’estoit la mesme commune
11859Qui luisoit à noz ayeux.
11860» Mais rien ne se perd là haut,
11861» Et le genre humain defaut
11862» Comme une rose pourprine,
11863» Qui languist dessus l’espine
11864» Si tost qu’elle sent le chaut.
11865» Nous ne devons esperer
11866» De tousjours vifs demeurer,
11867» Nous, le songe d’une vie :
11868» Qui, bons Dieux ! auroit envie
11869» De vouloir tousjours durer ?
11870Non, ce n’est moy qui veut or’
11871Vivre autant que fist Nestor :
11872Quelle plaisir, quelle liesse
11873Reçoit l’homme en sa vieillesse,
11874Eust-il mille talens d’or ?
11875L’homme vieil ne peut marcher,
11876N’ouyr, ne voir, ny mascher :
11877C’est une idole enfumée,
11878Au coin d’une cheminée,
11879Qui ne fait plus que cracher.
11880Il est tousjours en courrous :
11881Bacchus ne luy est plus doux,
11882Ny de Venus l’accointance :
11883En lieu de mener la dance
11884Il tremblote des genoux.
11885Si quelque force ont mes vœux,
11886Escoutez Dieux, je ne veux
11887Attendre qu’une mort lente
11888Me conduise à Rhadamante
11889Avecques des blancs cheveux.
11890Aussi je ne veux mourir
11891Ores que je puis courir,
11892Ouyr, parler, boire, rire,
11893Danser, jouer de la lyre,
11894Et de plaisirs me nourrir.
11895Ah ! qu’on me feroit grand tort
11896De me trainer voir le bord
11897Ce jourd’huy du fleuve courbe,
11898Qui là bas reçoit la tourbe
11899Qui tend le bras vers le port !
11900» Car je vis : et c’est grand bien
11901» De vivre, et de vivre bien,
11902» Faire envers Dieu son office,
11903» Faire à son Prince service,
11904» Et se contenter du sien.
11905Celuy qui vit en ce point,
11906Heureux, ne convoite point
11907Du peuple estre nommé, Sire,
11908D’adjoindre au sien un Empire,
11909De trop d’avarice espoint.
11910Celuy n’a soucy quel Roy
11911Tyrannise sous la loy
11912Ou la Perse, ou la Syrie,
11913Ou l’Inde, ou la Tartarie :
11914Car celuy vit sans esmoy :
11915Ou bien s’il a quelque soin,
11916C’est de s’endormir au coin
11917De quelque Grotte sauvage,
11918Ou le long d’un beau rivage
11919Tout seul se perdre bien loin.
11920Et soit à l’aube du jour,
11921Ou quand la nuict fait son tour
11922En sa charrette endormie,
11923Se souvenant de s’amie,
11924Tousjours chanter de l’amour.
11925Mon Neveu, suy la vertu :
11926» Le jeune homme revestu
11927» De la science honorable,
11928» Aux peuples en chacun lieu
11929» Apparoist un demi-Dieu
11930» Pour son sçavoir venerable.
11931Sois courtois, sois amoureux,
11932Sois en guerre valeureux,
11933Aux petits ne fais injures :
11934Mais si un grand te fait tort,
11935Souhaite plus-tost la mort
11936Que d’un seul poinct tu l’endures.
11937Jamais en nulle saison
11938Ne cagnarde en ta maison :
11939Voy les terres estrangeres,
11940Ou fay service à ton Roy,
11941Et garde tousjours la loy
11942Que souloient garder tes peres.
11943Ne sois menteur ne paillard,
11944Yvrongne ny babillard :
11945Fay que ta jeunesse caute
11946Soit vieille devant le temps :
11947Si bien ces vers tu entens,
11948Tu ne feras jamais faute.
11949Puis que tost je doy reposer
11950Outre l’infernale riviere,
11951Hé, que me sert de composer
11952Autant de vers qu’a fait Homere ?
11953Les vers ne me sauveront pas
11954Qu’ombre poudreuse je ne sente
11955La main Rhadamante là bas
11956S’elle est bien legere ou pesante.
11957Je pose le cas que mes vers
11958De mon labeur en contr’eschange,
11959Dix ou vingt ans par l’univers
11960M’apportent un peu de louange :
11961Que faut-il pour la consumer,
11962Et pour mon livre oster de terre,
11963Qu’un feu qui le vienne allumer,
11964Ou qu’un esclandre de la guerre ?
11965Suis-je meilleur qu’Anacreon,
11966Que Stesichore, ou Simonide,
11967Ou qu’Antimache, ou que Bion,
11968Que Philete, ou que Bachilide ?
11969Toutefois bien qu’ils fussent Grecs,
11970Que leur servit ce beau langage,
11971Puis que les ans venus apres
11972Ont mis en poudre leur ouvrage ?
11973Donque moy qui suis nay François,
11974Faiseur de rimes maternelles,
11975Hé ! doy-je esperer que ma vois
11976Surmonte des siecles les ailes ?
11977Non-non, il vaut mieux, Rubampré,
11978Son age en trafiques despendre,
11979Ou devant un Senat pourpré
11980Pour de l’argent sa langue vendre,
11981Que de suivre l’ocieux train
11982De ceste pauvre Calliope,
11983Qui tousjours fait mourir de fain
11984Les meilleurs chantres de sa trope.
11985Quand je veux en amour prendre mes passetemps,
11986M’amie en se moquant, laid et vieillard me nomme :
11987Quoy, dit-elle, resveur, tu as plus de cent ans,
11988Et tu veux contrefaire encore le jeune homme !
11989Tu ne fais que hanir, tu n’as plus de vigueur,
11990Ta couleur est d’un mort qu’on devalle en la fosse :
11991Vray est, quand tu me vois, tu prens un peu de cœur :
11992» Car un gentil cheval ne devient jamais rosse.
11993Si tu veux le sçavoir, pren ce miroir, et voy
11994Ta barbe en tous endroits de neige parsemée,
11995Ton œil qui fait la cire espesse comme un doy,
11996Et ta face qui semble une idole enfumée.
11997Alors je luy respons : Quant à moy, je ne sçay
11998Si j’ay l’œil chassieux, si j’ay perdu courage,
11999Si mes cheveux sont noirs, ou si blancs je les ay,
12000Car jamais je n’appris à mirer mon visage.
12001Mais puis que le tombeau me doit bien tost avoir,
12002Certes tu me devrois d’autant plus estre humaine :
12003» Car le vieil homme doit, ou jamais, recevoir
12004» Ses plaisirs, mesme au temps qu’il sent la mort prochaine.
12005Si tost que tu sens arriver
12006La froide saison de l’hyver,
12007En Septembre, cher Arondelle,
12008Tu t’en-voles bien loin de nous,
12009Puis tu reviens quand le temps dous
12010Au mois d’Avril se renouvelle.
12011Mais Amour en nulle saison
12012Ne s’en-vole de ma maison,
12013Et tousjours chez moy je le trouve :
12014Il est toujours de moy veinqueur,
12015Et fait son nic dedans mon cœur,
12016Et y pond ses œufs et les couve.
12017L’un a des ailerons au flanc,
12018L’autre de duvet est tout blanc,
12019Et l’autre dans le nic s’essore :
12020L’un de la coque à demy sort,
12021Et l’autre en a rompu le bort,
12022Et l’autre est dedans l’œuf encore.
12023J’entens, soit de jour soit de nuit,
12024De ces petits Amours le bruit,
12025Béans pour avoir la béchée,
12026Qui sont nourris par les plus grans,
12027Et grands devenus, tous les ans
12028Font une nouvelle nichée.
12029Quel remede auroy-je, Brinon,
12030Encontre tant d’Amours, sinon
12031(Puis que d’eux je me desespere)
12032Pour soudain guarir ma langueur,
12033D’une dague m’ouvrant le cœur,
12034Tuer les petits et la mere ?
12035Ta seule vertu reprend
12036Le vieil Ascrean qui ment,
12037Quand il dit que la Justice,
12038La Pitié, le saint Amour
12039Ont quitté ce bas sejour,
12040Abhorrant nostre malice.
12041Car icy bas j’apperçoy
12042Toutes ces vertus en toy :
12043J’en ay fait la seure espreuve.
12044Il n’y a foy n’amitié,
12045Honneur, bonté ny pitié,
12046Qui dedans toy ne se treuve.
12047Qui dira donq, Charbonnier,
12048Que ce vieil siecle dernier
12049Où Dieu l’ame t’a donnée,
12050Soit de fer, puis qu’aujourd’huy
12051Par toy lon revoit en luy
12052La saison d’or retournée ?
12053La belle Venus un jour
12054M’amena son fils Amour,
12055Et l’amenant me vint dire :
12056Escoute mon cher Ronsard,
12057Enseigne à mon enfant l’art
12058De bien jouër de la lyre.
12059Incontinent je le pris,
12060Et soigneux, je luy appris
12061Comme Mercure eut la peine
12062De premier le façonner,
12063Et de premier en sonner
12064Dessus le mont de Cyllene :
12065Comme Minerve inventa
12066Le haut-bois, qu’elle jetta
12067Dedans l’eau toute marrie :
12068Comme Pan le chalumeau,
12069Qu’il pertuisa du roseau
12070Formé du corps de s’amie.
12071Ainsi pauvre que j’estois,
12072Tout mon art je recordois
12073A cest enfant pour l’apprendre :
12074Mais luy comme un faux garson,
12075Se moquoit de ma chanson,
12076Et ne la vouloit entendre.
12077Pauvre sot, ce me dist-il,
12078Tu te penses bien subtil !
12079Mais tu as la teste fole
12080D’oser t’egaler à moy,
12081Qui jeune en sçay plus que toy
12082Ny que ceux de ton escole.
12083Et alors il me sourit,
12084Et en me flatant m’apprit
12085Tous les œuvres de sa mere,
12086Et comme pour trop aimer
12087Il avoit fait transformer
12088En cent figures son pere,
12089Il me dist tous ses attraits,
12090Tous ses jeux, et de quels traits
12091Il blesse les fantasies
12092Et des hommes et des Dieux,
12093Tous ses tourmens gracieux,
12094Et toutes ses jalousies.
12095Et me les disant, alors
12096J’oubliay tous les accors
12097De ma lyre desdaignée,
12098Pour retenir en leur lieu
12099L’autre chanson que ce Dieu
12100M’avoit par-cœur enseignée.
ODE XXV. A ANDRÉ THEVET ANGOULMOISIN.
12101Hardy celuy qui le premier
12102Vit au bois le pin montaignier
12103Inutile sur la racine,
12104Et qui le tranchant en un tronc,
12105Le laissa secher de son long
12106Dessus le bord de la marine :
12107Puis sec des rayons de l’Esté,
12108Le sia d’un fer bien denté,
12109Le transformant en une hune,
12110En mast, en tillac, en carreaux,
12111Et l’envoya dessus les eaux
12112Servir de charrette à Neptune.
12113Thetis qui tousjours avoit eu
12114D’avirons le doz non batu,
12115Sentit des playes incognuës :
12116Et maugré les vents furieux,
12117Argon d’un art laborieux
12118Sillonna les vagues chenuës.
12119Sous la conduite de Tiphis
12120L’entreprise (ô Jason) tu fis
12121D’acquerir la laine dorée,
12122Avec quarante Chevaliers
12123En force et vertu les premiers
12124De toute la Grece honorée.
12125Les Tritons qui s’esbahissoient
12126De voir ta navire, poussoient
12127Hors de la mer leurs testes blondes,
12128Et les Phorcydes, d’un long tour
12129En carolant tout à l’entour
12130Portoient ta nef dessus les ondes.
12131Orphé dessus la prouë estoit,
12132Qui des doigts son luth pincetoit,
12133Et respondoit à la navire,
12134Laissant des aiguillons ardans
12135Aux cœurs de ces preux, accordans
12136L’aviron au son de la lyre.
12137Or si Jason a tant receu
12138De gloire pour avoir deceu
12139Une jeune enfante amoureuse,
12140Pour avoir d’un dragon veillant
12141Charmé le regard sommeillant
12142Par une force monstrueuse :
12143Et pour n’avoir passé sinon
12144Qu’un fleuve de petit renom,
12145Qu’une mer qui va de Thessale
12146Jusqu’aux rivages Medeans,
12147A mérité des anciens
12148Un honneur qui les Dieux egale :
12149Combien Thevet au pris de luy
12150Doit avoir en France aujourd’huy
12151D’honneur, de faveur, et de gloire,
12152Qui a veu ce grand univers
12153Et de longueur et de travers,
12154Et la gent blanche et la gent noire ?
12155Qui de pres a veu le Soleil
12156Aux Indes faire son resveil
12157Quand de son char il prend les brides,
12158Et l’a veu de pres sommeiller
12159Dessous l’Occident, et bailler
12160Son char en garde aux Nereides ?
12161Qui luy a veu faire son tour
12162En Egypte au plus haut du jour,
12163Puis l’a reveu dessous la terre
12164Aux Antipodes esclairer,
12165Quand nous voyons sa Sœur errer
12166Dedans le Ciel qui nous enserre ?
12167Qui a pratiqué mille ports,
12168Mille rivages, mille borts,
12169Tous sonnans un divers langage,
12170Et mille fleuves tous bruyans,
12171De mille lieux divers fuyans
12172Dans la mer d’un tortu voyage ?
12173Qui a descrit mille façons
12174D’oiseaux, de serpens, de poissons,
12175Nouveaux à nostre cognoissance :
12176Puis en ayant sauvé son chef
12177Des dangers, a logé sa nef
12178Dedans le beau port de la France ?
12179Il est abordé dans le port
12180Du docte Bourdin, son support,
12181Qui comme un sçavant Ptolomée
12182A de tous costez amassez
12183Les livres des siecles passez
12184Empanez de la renommée :
12185Qui garde en son cœur l’equité,
12186L’innocence et la verité,
12187Ennemy capital du vice,
12188Aimé des peuples et de Dieu,
12189Et qui du Palais au milieu
12190Paroist l’image de Justice :
12191Qui doit sur tout avoir le pris,
12192Comme aux trois langues bien appris :
12193Qui seul fait cas des doctes hommes,
12194Qui par son sçavoir honoré
12195A presque tout seul redoré
12196Cest âge de fer où nous sommes.
12197Thevet, il te l’a bien montré
12198Si tost que tu l’as rencontré :
12199Et tu eusses suivy peut estre
12200Non une fois, mais mille fois,
12201Les Cours des Papes et des Rois,
12202Sans t’accointer d’un si bon maistre.
12203Certes par effet je sçay
12204Ce vieil proverbe estre vray,
12205» Qu’entre la bouche et le verre
12206» Le vin souvent tombe à terre,
12207» Et ne faut que l’homme humain
12208» S’asseure de nulle chose,
12209» Si ja ne la tient enclose
12210» Bien estroit dedans la main.
12211On dit que le Ciel egal
12212Donne du bien et du mal
12213Indifferemment à l’homme :
12214Mais à moy malheureux, comme
12215Si j’estois conceu d’un chien,
12216Ou d’une fiere lionne,
12217Tousjours mal sus mal me donne,
12218Et jamais un pauvre bien.
12219Ainsi, cruel, il te plaist
12220De m’abbatre, et qui pis est,
12221Comme seul portant envie
12222Aux angoisses de ma vie,
12223Pour me faire au double choir
12224En toute misere extrême,
12225Tu me fais hayr moymesme,
12226Et du tout m’ostes l’espoir.
12227Ma Maistresse, que j’aime mieux
12228Dix mille fois ny que mes yeux,
12229Ny que mon cœur, ny que ma vie,
12230Ne me donne plus, je te prie,
12231Des confitures pour manger,
12232Pensant ma fiévre soulager :
12233Car ta confiture, Mignonne,
12234Tant elle est douce, ne me donne
12235Qu’un desir de tousjours vouloir
12236Estre malade, pour avoir
12237Tes friandises en la bouche.
12238Mais bien si quelque ennuy te touche
12239De me voir ainsi tourmenté
12240Pour la perte de ma santé,
12241Et si tu veux que dés ceste heure,
12242Pour vivre dedans toy, je meure,
12243Fay moy serment par Cupidon,
12244Par ses traits et par son brandon,
12245Et par son arc, et par sa trousse,
12246Et par Venus qui est si douce
12247A celles qui gardent leur foy,
12248Que jamais un autre que moy,
12249Fust-ce un Adonis, n’aura place
12250En ton heureuse bonne grace :
12251Lors ton serment pourra guarir
12252La fiévre qui me fait mourir,
12253Et non ta douce confiture,
12254Qui ne m’est que vaine pasture.
12255Ah ! fiévreuse maladie
12256Comment es-tu si hardie
12257D’assaillir mon pauvre corps
12258Qu’Amour dedans et dehors
12259De nuit et de jour enflame
12260Jusqu’au plus profond de l’ame ?
12261Et sans pitié prend à jeu
12262De le mettre tout en feu ?
12263Ne crains-tu point vieille blesme,
12264Qu’il ne te brule toymesme ?
12265Mais que cherches-tu chez moy ?
12266Sonde moy par tout, et voy
12267Que je ne suis plus au nombre
12268Des vivans, mais bien une ombre
12269De ceux qu’Amour et la Mort
12270Ont conduit delà le port
12271Compagnon des troupes vaines.
12272Je n’ay plus ny sang ny veines,
12273Ny flanc, ny poumon, ny cœur :
12274Long temps a que la rigueur
12275De ma trop fiere Cassandre
12276Me les a tournez en cendre.
12277Donc, si tu veux m’offenser,
12278Il te faut aller blesser
12279Le tendre corps de m’amie :
12280Car en elle gist ma vie,
12281Et non en moy qui mort suis,
12282Et qui sans ame ne puis
12283Sentir chose qu’on me fasse,
12284Non plus qu’une froide masse
12285De rocher ou de metal
12286Qui ne sent ne bien ne mal.
12287Quand au temple nous serons
12288Agenouillez, nous ferons
12289Les devots, selon la guise
12290De ceux qui pour louër Dieu
12291Humbles, se courbent au lieu
12292Le plus secret de l’Eglise.
12293Mais quand au lict nous serons
12294Entrelassez, nous ferons
12295Les lascifs, selon les guises
12296Des Amans, qui librement
12297Pratiquent folastrement
12298Dans les draps cent mignardises.
12299Pourquoy donque quand je veux
12300Ou mordre tes beaux cheveux,
12301Ou baiser ta bouche aimée,
12302Ou toucher à ton beau sein,
12303Contrefais-tu la nonnain
12304Dedans un cloistre enfermée ?
12305Pour qui gardes-tu tes yeux
12306Et ton sein delicieux,
12307Ta jouë, et ta bouche belle ?
12308En veux-tu baiser Pluton
12309Là bas, apres que Charon
12310T’aura mise en sa nacelle ?
12311Apres ton dernier trespas
12312Gresle, tu n’auras là bas
12313Qu’une bouchette blesmie :
12314Et quand mort, je te verrois
12315Aux Ombres, je n’avou’rois
12316Que jadis tu fus m’amie.
12317Ton test n’aura plus de peau,
12318Ny ton visage si beau
12319N’aura veines ny arteres :
12320Tu n’auras plus que les dents
12321Telles qu’on les voit dedans
12322Les testes des cimeteres.
12323Donque tandis que tu vis,
12324Change, Maistresse, d’avis,
12325Et ne m’espargne ta bouche :
12326Incontinent tu mourras,
12327Lors tu te repentiras
12328De m’avoir esté farouche.
12329Ah, je meurs ! ah, baise moy !
12330Ah, Maistresse approche toy !
12331Tu fuis comme un Fan qui tremble :
12332Au-moins souffre que ma main
12333S’esbate un peu dans ton sein,
12334Ou plus bas, si bon te semble.
12335Ce-pendant que ce beau mois dure,
12336Mignonne allon sur la verdure,
12337Ne laisson perdre en vain le temps :
12338L’âge glissant qui ne s’arreste,
12339Meslant le poil de nostre teste,
12340S’enfuit ainsi que le Printemps.
12341Donq ce-pendant que nostre vie
12342Et le Temps d’aimer nous convie,
12343Aimon, moissonnon noz desirs,
12344Passon l’Amour de veine en veine :
12345Incontinent la mort prochaine
12346Viendra desrober noz plaisirs.
12348D’où viens-tu douce Colombelle,
12349D’amour messagere fidelle ?
12350Hé, d’où viens-tu ? en quelle part
12351As tu laissé nostre Ronsard ?
12353D’où je vien ! qu’en as-tu que faire ?
12354Ton Ronsard qui te veut complaire,
12355De qui tu es le seul esmoy,
12356M’envoye icy pardevers toy,
12357M’ayant eu n’aguiere en eschange
12358De Venus pour une louange.
12360Plus qu’un messager des grands Rois
12361La bien-venue icy tu sois.
12362Mais dy moy, dy moy je te prie,
12363Aime-t’il point une autre amie
12364Depuis qu’il s’en alla d’icy,
12365Ou s’il m’a tousjours en soucy ?
12367Plus tost les monts seront valées,
12368Les rivieres les eaux salées,
12369Que Ronsard te manque de foy
12370Pour servir une autre que toy.
12372Est-il possible qu’on te croye ?
12374Croy moy : pour certain il m’envoye
12375De Vandomois, et parmy l’air
12376Jusques icy m’a fait voler
12377Avec ces vers que je t’apporte :
12378Et m’a dit, si je fais en sorte
12379Que j’amolisse ta fierté,
12380Qu’il me donnera liberté.
12381Or pour cela je ne veux estre
12382Ny libre, ne changer de maistre :
12383Car que me vaudroit le changer ?
12384Afin d’aller apres manger
12385Comme au-paravant és bocages,
12386Des grains et des graines sauvages ?
12387Quand il m’esmie de sa main
12388Tousjours à la table du pain,
12389Et me fait boire dans son verre ?
12390Apres avoir beu je desserre
12391Toutes mes ailes, et luy fais
12392Sur la teste un ombrage frais :
12393Puis je m’endors dessus sa lyre.
12394Mais luy qui jour et nuict souspire
12395Pour ton amour, à tous les coups
12396Me fait rompre mon somme dous
12397De mille baisers qu’il me donne
12398En me disant, Douce mignonne,
12399Làs ! je t’aime : car je te voy
12400Vivre en servage comme moy.
12401Vray est que tu pourrois bien vivre
12402De ma cage franche et delivre,
12403Quand tu voudrois, fuyant és bois :
12404Mais moy chetif je ne pourrois
12405Vivre franc de la servitude
12406Où nostre ioliere trop rude
12407Sans espoir me tient arresté.
12408Mais adieu, c’est trop caqueté,
12409Tu m’as rendue plus jazarde
12410Qu’une Corneille babillarde :
12411Trop longuement icy j’attens,
12412Baille moy response, il est temps.
12413En vous donnant ce portrait mien,
12414Dame, je ne vous donne rien :
12415Car tout le bien qui estoit nostre,
12416Amour dés le jour le fist vostre,
12417Que je receu dedans le cœur
12418Vostre nom et vostre rigueur :
12419Puis la chose est bien raisonnable,
12420Que la peinture resemblable
12421Au corps, qui languist en soucy
12422Pour vostre amour, soit vostre aussi.
12423Mais voyez comme elle me semble
12424Pensive, triste et palle ensemble,
12425Portraite de mesme couleur
12426Qu’Amour a portrait son seigneur !
12427Que pleust à Dieu que la Nature
12428M’eust fait au cœur une ouverture,
12429Afin que vous eussiez pouvoir
12430De me cognoistre et de me voir !
12431Làs ! ce n’est rien de voir, Maistresse,
12432La face qui est tromperesse,
12433Et le front bien souvent moqueur :
12434C’est le tout que de voir le cœur :
12435Vous voirrez du mien la constance,
12436La foy, l’amour, l’obeyssance :
12437Et les voyant, peut estre aussi
12438Qu’auriez de luy quelque merci,
12439Et des angoisses qu’il endure :
12440Voire quand vous seriez plus dure
12441Que les rochers Caucaseans,
12442Ou les naufrages Aegeans,
12443Qui sourds, n’entendent les prieres
12444Des pauvres barques marinieres.
12445Le boiteux mary de Venus
12446Avecques ses Cyclopes nus
12447R’allumoit un jour les flameches
12448De sa forge, à fin d’eschaufer
12449Une grande masse de fer
12450Pour en faire à l’Amour des fleches.
12451Venus les trampoit dans du miel,
12452Amour les trampoit dans du fiel,
12453Quand Mars retourné des alarmes
12454En se moquant, les mesprisoit :
12455Et branlant sa hache disoit,
12456Voicy bien de plus fortes armes.
12457Tu t’en ris donq, luy dist Amour,
12458Vrayment tu sentiras un jour
12459Combien leur poincture est amere,
12460Quand d’elles blessé dans le cœur,
12461Toy qui fais tant du belliqueur,
12462Languiras au sein de ma mere.
12463Si j’avois un riche tresor,
12464Ou des vaisseaux engravez d’or,
12465Tableaux, ou medailles de cuivre,
12466Ou ces joyaux qui font passer
12467Tant de mers pour les amasser,
12468Où le jour se laisse revivre,
12469Je t’en ferois un beau present :
12470Mais quoy ? cela ne t’est plaisant,
12471Aux richesses tu ne t’amuses
12472Qui ne font que nous estonner :
12473C’est pourquoy je te veux donner
12474Le bien que m’ont donné les Muses.
12475Je sçay que tu contes assez
12476Des biens l’un sur l’autre amassez
12477Qui perissent comme fumée,
12478Ou comme un songe qui s’enfuit
12479Du cerveau, si tost que la nuit
12480Au second somme est consumée.
12481L’un au matin s’enfle en son bien,
12482Qui au Soleil couchant n’a rien
12483Par disfaveur ou par disgrace,
12484Ou par un changement commun,
12485Ou par l’envie de quelcun
12486Qui ravit ce que l’autre amasse.
12487Mais les beaux vers ne changent pas,
12488Qui durent contre le trespas,
12489Et en devançant les années
12490Hautains de gloire et de bon-heur,
12491Des hommes emportent l’honneur
12492Desur leurs courses empanées.
12493Dy moy, Verdun, qui penses-tu
12494Qui ait déterré la vertu
12495D’Hector, d’Achille, d’Alexandre,
12496Envoyé Bacchus dans les cieux,
12497Et Hercule au nombre des Dieux,
12498Et de Junon l’a fait le gendre ?
12499Sinon le vers bien accomply,
12500Qui tirant leurs noms de l’oubly,
12501Plongez au plus profond de l’onde
12502De Styx, les a remis au jour,
12503Les relogeant au grand sejour
12504Par deux fois de nostre beau monde ?
12505Mort est l’honneur de tant de Rois
12506Espagnols, Germains et François,
12507D’un tombeau pressant leur memoire :
12508» Les grands Rois ny les Empereurs
12509» Ne different aux laboureurs,
12510» Si quelcun ne chante leur gloire.
12511Quant à moy, je ne veux souffrir
12512Que ton beau nom se vienne offrir
12513A la mort, sans que je le vange,
12514Pour n’estre jamais finissant,
12515Mais d’âge en âge verdissant
12516Surmonter la mort et le change.
12517Je veux maugré les ans obscurs,
12518Que tu sois des peuples futurs
12519Cognu sur tous ceux de nostre âge,
12520Pour avoir conceu volontiers
12521Des neuf Pucelles les mestiers,
12522Qui t’ont enflamé le courage :
12523Non pas au gain ny au vil pris,
12524Mais pour estre des mieux appris
12525Entre les hommes qui s’assemblent
12526Sur Parnasse au double sourci :
12527C’est pourquoy tu aimes aussi
12528Les bons esprits qui te resemblent.
12529Or pour le plaisir quant à moy,
12530Verdun, que j’ay receu de toy,
12531Tu n’auras rien de ton Poëte
12532Sinon ces vers que je t’ay faits,
12533Et avec ces vers les souhaits
12534Que pour bon-heur je te souhaite.
12535Dieu vueille benir ta maison
12536De beaux enfans naiz à foison
12537De ta femme belle et pudique :
12538La Concorde habite en ton lit,
12539Et bien loin de toy soit le bruit
12540De toute noise domestique.
12541Sois gaillard, dispost, et joyeux,
12542Ny convoiteux ny soucieux
12543Des choses qui nous rongent l’ame :
12544Fuy toutes sortes de douleurs,
12545Et ne pren soucy des malheurs
12546Qui sont predits par Nostredame.
12547Ne romps ton tranquille repos
12548Pour Papaux ny pour Huguenots,
12549Ny amy d’eux ny adversaire,
12550Croyant que Dieu pere tresdous
12551(Qui n’est partial comme nous)
12552Sçait ce qui nous est necessaire.
12553N’ayes soucy du lendemain,
12554Mais serrant le temps en la main,
12555Vy joyeusement la journée
12556Et le jour auquel tu seras :
12557Et que sçais-tu si tu verras
12558L’autre lumiere retournée ?
12559Couche toy à l’ombre d’un bois
12560Ou pres d’un rivage, où la vois
12561D’une fontaine jazeresse
12562Tressault : et tandis que tes ans
12563Sont encore et verds et plaisans,
12564Par le jeu trompe la vieillesse.
12565Tout incontinent nous mourons,
12566Et bien loin banis nous irons
12567Dedans une nasselle obscure,
12568Où plus de rien ne nous souvient,
12569Et d’où jamais on ne revient :
12570Car ainsi l’a voulu Nature.
ODE XXXV. LES ESTOILLES, envoyées à Monsieur de Pibrac en Poulongne.
12571O des Muses la plus faconde
12572Ma Calliope, conte moy
12573L’influs des Astres, et pourquoy
12574Tant de fortunes sont au monde.
12575Discourant mille fois
12576Ensemble par les bois,
12577Esmerveillez nous sommes
12578Des flambeaux de la nuit,
12579Et du change qui suit
12580La nature des hommes.
12581Chante moy du Ciel la puissance,
12582Et des Estoilles la valeur,
12583D’où le bon-heur et le mal-heur
12584Vient aux mortels dés la naissance.
12585Soit qu’il faille deslors
12586Regarder que noz corps
12588Et des arbres crevez
12590Comme plantes semées :
12591Soit qu’on regarde au long espace
12592De tant de siecles empanez,
12593Qui legers de pieds retournez
12594Se suivent d’une mesme trace :
12595On cognoistra que tout
12596Prend son estre et son bout
12597Des celestes chandelles,
12598Que le Soleil ne voit
12599Rien çà-bas qui ne soit
12600En servage sous elles.
12601De là, les semences des fleuves
12602Sortent et r’entrent dans la mer :
12603De là, les terres font germer
12604Tous les ans tant de moissons neuves :
12605De là, naissent les fleurs,
12606Les glaces, les chaleurs,
12607Les pluyes printanieres :
12608De là, faut que chacun
12609Souffre l’arrest commun
12610Des Parques filandieres.
12611En vain l’homme de sa priere
12612Vous tourmente soir et matin :
12613Il est trainé par son Destin,
12614Comme est un flot de sa riviere :
12615Ou comme est le tronçon
12617Qui roule à la traverse,
12618Ou comme un tronc froissé
12619Que le vent courroussé
12620Culbute à la renverse.
12621Bref les humaines creatures
12622Sont de Fortune le joüet :
12623Dans les retours de son roüet
12624Va devidant noz avantures.
12627Sur vostre espesse bande,
12628Et sur vous aura lieu
12629L’homme sainct qui craint Dieu :
12630Car Dieu seul vous commande.
12631Nostre esprit, une flame agile
12632Qui vient de Dieu, depend de soy :
12633Au corps vous donnez vostre loy,
12634Comme un potier à son argille.
12635Du corps le jour dernier
12636Ne differe au premier,
12637C’est une chesne estrainte :
12638Ce qui m’est ordonné
12639Au poinct que je fu né,
12640Je le suy par contrainte.
12641L’un meurt au mestier de la guerre
12642Noirci d’un poudreux tourbillon,
12643L’autre pousse d’un aiguillon
12644Les bœufs au travail de sa terre.
12645L’un vit contre son gré
12646Pressé d’un bas degré,
12647Qui tend à chose haute :
12649L’innocent est pendu
12650Qui ne feit jamais faute.
12651Telle est du Ciel la loy certaine
12652Qu’il faut souffrir, et non forcer :
12653Le bon soldat ne doit passer
12654Le vouloir de son Capitaine.
12655L’un perd dés le berceau
12658L’autre de vent repeu
12660D’une guerre civile.
12661L’un de la mer court les orages
12662Enfermant sa vie en du bois,
12663L’autre pressant le Cerf d’abbois
12664Devient Satyre des bocages.
12665L’un sans peur de meschef
12666Bat d’un superbe chef
12667Le cercle de la Lune,
12668Qui tombe outrecuidé
12669Pour n’avoir bien guidé
12670Les brides de Fortune.
12671L’un valet de sa panse pleine,
12672Pourceau d’Epicure ocieux,
12673Mange en un jour de ses ayeux
12674Les biens acquis à grande peine.
12675Ce guerrier qui tantost
12676Terre et mer d’un grand Ost
12677Couvroit de tant de voiles1,
12678Court de teste et de nom
12679Pendille à Mont-faucon :
12680Ainsi vous plaist, Estoilles.1 note
1(Notes en marge) « *Voiles* se prend icy pour estandars, et pour voiles de navires »
12681Et toutefois loing des miseres
12682Qu’aux mortels vous versez icy,
12683Vous moquez de nostre soucy,
12684Tournant voz courses ordinaires :
12685Et n’avez peur de rien
12686Tant que le fort lien
12687De la saincte Nature
12688Tient ce monde arresté,
12690Du grand Jupiter dure.
12691Du Ciel les ministres vous estes,
12692Et aggreable n’avez pas
12693Qu’un autre face rien çà-bas
12694Ny là haut, si vous ne le faites.
12695Astres qui tout voyez
12696Ou soit que vous soyez
12697Des bosses allumées,
12698Ou des testes de cloux
12699Ardantes de feu roux
12700Dans le ciel enfermées :
12701Je vous salüe, heureuses flames,
12702Estoilles filles de la Nuit,
12703Et ce Destin qui nous conduit
12704Que vous pendistes à noz trames.
12705Tandis que tous les jours
12706Vous devuidez voz cours
12707D’une danse ætherée :
12709Et la chance suivray
12710Que vous m’avez livrée.
12711Gardez des François la colonne
12712Sous qui renaist l’antique foy,
12713Gardez sa mere et ce grand Roy
12714Esleu par vous en la Poulonne :
12715Et faites que Pibrac
12717De la douce Hippocrene,
12718Des peuples Poulonnois
12719Bien tost aux champs François
12720En santé s’en revienne :
12721PIBRAC, de la belle Garonne
12722Le docte eloquent nourrisson,
12723Dont au Ciel vole la chanson
12724Quand il nous chante sa Bocconne.
12725Gardez le Gast aussi
12727De Mars et de Cyprine,
12728Et faites que le dard
12729Du Scythique soldard
12730N’entame sa poictrine.
12731Plus dur que fer j’ay finy mon ouvrage,
12732Que l’an dispos à demener les pas,
12733Que l’eau rongearde, ou des freres la rage
12734Qui rompent tout, ne ru’ront point à bas.
12735Le mesme jour que le dernier trespas
12736M’assoupira d’un somme dur, à l’heure
12737Sous le tombeau tout Ronsard n’ira pas,
12738Restant de luy la part qui est meilleure.
12739Tousjours tousjours, sans que jamais je meure,
12740Je voleray tout vif par l’Univers,
12741Eternisant les champs où je demeure
12742De mes Lauriers honorez et couvers :
12743Pour avoir joint les deux Harpeurs divers
12744Au doux babil de ma lire d’yvoire,
12745Qui se dont faits Vandomois par mes vers.
12746Sus donque Muse, emporte au ciel la gloire
12747Que j’ay gaignée, annonçant la victoire
12748Dont à bon droit je me voy jouyssant :
12749Et de Ronsard consacre la memoire,
12750Ornant son front d’un Laurier verdissant.
12752[Nous avons reporté à la fin du volume la Table des Odes placée ici en 1578].
[Préface de 1550.] AU LECTEUR.
12753Si les hommes tant des siecles passés que du nostre, ont merité quelque louange pour avoir piqué diligentement aprés les traces de ceus qui courant par la carriere de leurs inventions, ont de bien loin franchi la borne : combien davantage doit on vanter le coureur, qui galopant librement par les campaignes Attiques, et Romaines osa tracer un sentier inconnu pour aller à l’immortalité? Non que je soi, lecteur, si gourmand de gloire, ou tant tormenté d’ambitieuse presumption, que je te vueille forcer de me bailler ce que le tens peut estre, me donnera (tant s’en faut, que c’est la moindre affection que j’aie, de me voir pour si peu de frivoles jeunesses estimé.) Mais quand tu m’appelleras le premier auteur Lirique François, et celui qui a guidé les autres au chemin de si honneste labeur, lors tu me rendras ce que tu me dois, et je m’efforcerai te faire apprendre qu’en vain je ne l’aurai receu. Bien que la jeunesse soit tousjours elongnée de toute studieuse occupation pour les plaisirs voluntaires qui la maistrisent : si est ce que des mon enfance j’ai tousjours estimé l’estude des bonnes lettres, l’heureuse felicité de la vie, et sans laquelle on doit desesperer ne pouvoir jamais attaindre au comble du parfait contentement. Donques desirant par elle m’approprier quelque louange, encores non connue, ni atrapée par mes devanciers, et ne voiant en nos Poëtes François, chose qui fust suffisante d’imiter ; j’allai voir les étrangers, et me rendi familier d’Horace, contrefaisant sa naive douceur, des le méme tens que Clement Marot (seulle lumiere en ses ans de la vulgaire poësie) se travailloit à la poursuite de son Psautier, et osai le premier des nostres, enrichir ma langue de ce nom Ode, comme l’on peut veoir par le titre d’une imprimée sous mon nom dedans le livre de Jaques Peletier du Mans, l’un des plus excelens Poëtes de nostre âge, affin que nul ne s’atribue ce que la verité commande estre à moi. Il est certain que telle Ode est imparfaite, pour n’estre mesurée, ne propre à la lire, ainsi que l’Ode le requiert, comme sont encores douze, ou treze, que j’ai mises en mon Bocage, sous autre nom que d’Odes, pour cette méme raison, servans de temoignage par ce vice, à leur antiquité. Depuis aiant fait quelques uns de mes amis participans de telles nouvelles inventions, approuvants mon entreprise, se sont diligentés faire apparoistre combien nostre France est hardie, et pleine de tout vertueus labeur, laquelle chose m’est aggreable pour veoir, par mon moien, les vieus Liriques, si heureusement resuscités. Tu jugeras incontinant, Lecteur, que je suis un vanteur, et glouton de louange : mais si tu veus entendre le vrai, je m’assure tant de ton accoustumée honnesteté, que non seulement tu me favoriseras : mais aussi quand tu liras quelques trais de mes vers, qui se pourroient trouver dans les œuvres d’autrui, inconsidérement tu ne me diras imitateur de leurs écris, car l’imitation des nostres m’est tant odieuse (d’autant que la langue est encores en son enfance) que pour cette raison je me suis éloingné d’eus, prenant stile apart, sens apart, euvre apart, ne desirant avoir rien de commun avecq’une si monstrueuse erreur. Donques m’acheminant par un sentier inconnu, & monstrant le moien de suivre Pindare, & Horace, je puis bien dire, (& certes sans vanterie) ce que lui-méme modestement témoigne de lui,
12754Libera per vacuum posui vestigia princeps,
12755Non aliena meo pressi pede.
12756Je fu maintesfois avecques prieres admonesté de mes amis faire imprimer ce mien petit labeur, et maintesfois j’ai refusé apreuvant la sentence de mon sententieus Auteur,
12757Nonumque prematur in annum.
12758Et mémement solicité par Joachim du Bellai, duquel le jugement, l’étude pareille, la longue frequentation, et l’ardant desir de reveiller la Poësie Françoise avant nous foible, et languissante, (je excepte toujours Heroet, Sceve, et Saint Gelais) nous a rendus presque semblables d’esprit, d’inventions, et de labeur. Je ne te dirai point à present que signifie Strophe, Antistrophe, Epode (laquelle est tousjours differente du Strophe et Antistrophe de nombre, ou de rime) ne quelle estoit la lire, ses coudes, ou ses cornes : aussi peu si Mercure la façonna de l’escaille d’une tortue, ou Polypheme des cornes d’un cerf atachant les cordes aus cornes du cerf, le creus de la teste servant de concavité résonante : en quel honneur estoient jadis les Poëtes liriques, comme il accordoient les guerres emeues entre les Rois, et quelle somme d’argent il prenoient pour louer les hommes : je tairai comme Pindare faisoit chanter les hinnes écris à la louange des vainqueurs Olympiens, Pithiens, Nemeans, Isthmiens. Je reserve tout ce discours à un meilleur loisir, si je voi que telles choses meritent quelque breve exposition, ce ne me sera labeur de te les faire entendre, mais plaisir, t’assurant que je m’estimerai fortuné, aiant fait diligence qui te soit agreable. Je ne fai point de doute que ma Poësie tant varie ne semble facheuse aus oreilles de nos rimeurs, et principalement des courtizans, qui n’admirent qu’un petit sonnet petrarquizé, ou quelque mignardise d’amour qui continue tousjours en son propos, pour le moins, je m’assure qu’ils ne me sçauroient accuser, sans condamner premierement Pindare auteur de telle copieuse diversité, et oultre que c’est la sauce, à laquelle on doit gouster l’Ode. Je suis de cette opinion que nulle Poësie se doit louer pour acomplie, si elle ne ressemble la nature, laquelle ne fut estimée belle des anciens, que pour estre inconstante, et variable en ses perfections. Il ne faut aussi que le volage lecteur me blâme de trop me louer, car s’il n’a autre argument pour médire que ce point là, ou mon orthographe, tant s’enfaut que je prenne égard à tel ignorant, que ce me sera plaisir de l’ouir japper, et caqueter, aiant pour ma deffence l’exemple de tous les Poëtes Grecs et Latins. Et pour parler rondement, ces petis lecteurs Poëtastres, qui ont les yeus si agus à noter les frivoles fautes d’autrui, le blâmant pour un A mal écrit, pour une rime non riche, ou un point superflu, et bref pour quelque legere faute survenue en l’impression, montrent evidemment leur peu de jugement, de s’attacher à ce qui n’est rien, laissant couler les beaus mots sans les louer, ou admirer. Pour telle vermine de gens ignorantement envieuse ce petit labeur n’est publié, mais pour les gentils espris, ardans de la vertu, et dedaignans mordre comme les mâtins la pierre qu’ils ne peuvent digerer. Certes je m’assure que tels debonnaires lecteurs ne me blâmeront, moi de me louer quelque fois modestement, ni aussi de trop hautement celebrer les honneurs des hommes favorisés par mes vers, car outre que ma boutique n’est chargée d’autres drogues que de louanges, et d’honneurs, c’est le vrai but d’un poete Liriq de celebrer jusques à l’extremité celui qu’il entreprend de louer. Et s’il ne connoist en lui chose qui soit dinne de grande recommandation, il doit entrer dans sa race, et là chercher quelqu’un de ses aieus, jadis braves, et vaillans : ou l’honnorer par le titre de son païs, ou de quelque heureuse fortune survenue soit à lui, soit aus siens, ou par autres vagabondes digressions, industrieusement brouillant ores ceci, ores cela, et par l’un louant l’autre, tellement que tous deus se sentent d’une méme louange. Telles inventions encores te ferai-je veoir dans mes autres livres, où tu pourras (si les Muses me favorisent comme j’espere) contempler de plus prés les saintes conceptions de Pindare, et ses admirables inconstances, que le tens nous avoit si longuement celées, et ferai encores revenir (si je puis) l’usage de la lire aujourdui resuscitée en Italie, laquelle lire seule doit et peut animer les vers, et leur donner le juste poix de leur gravité ; n’affectant pour ce livre ici aucun titre de reputation, lequel ne t’est laché que pour aller découvrir ton jugement, affin de t’envoier aprés un meilleur combatant, au moins si tu ne te faches dequoi je me travaille faire entendre aus étrangers que nostre langue (ainsi que nous les surpassons en prouesses, en foi, et religion,) de bien loin devanceroit la leur, si ces fameus Sciomaches d’au jourdhui vouloient prendre les armes pour la defendre, et victorieusement la pousser dans les pais étrangers. Mais que doit on esperer d’eus ? lesquels étants parvenus plus par opinion, peut estre, que par raison, ne font trouver bon aus princes sinon ce qu’il leur plaist ; et ne pouvants souffrir que la clarté brusle leur ignorance, en medisant des labeurs d’autrui deçoivent le naturel jugement des hommes abusés par leurs mines. Tel fut jadis Bacchylide à l’entour d’Hieron Roi de Sicile tant notté par les vers de Pindare : et tel encores fut le sçavant envieus Challimaq impatient d’endurer qu’un autre flattast les oreilles de son Roi Ptolémée, medisant de ceus qui tachoient comme lui de gouter les mannes de la roialle grandeur. Bien que telles gens foisonnent en honneurs, et qu’ordinerement on les bonnette, pour avoir quelque titre de faveur : si mourront ils sans renom, et reputation, et les doctes folies de poetes survivront les innombrables siecles avenir, criants la gloire des princes consacrés par eus à l’immortalité.
AVERTISSEMENT au Lecteur [1550].
12759J’avoi deliberé, lecteur, suivre en l’ortographe de mon livre, la plus grand part des raisons de Louis Meigret, homme de sain et parfait jugement, qui a le premier osé desseiller ses yeus pour voir l’abus de nostre écriture, sans l’avertissement de mes amis, plus studieus de mon renom, que de la verité : me paignant au devant des yeus, le vulgaire, l’antiquité, et l’opiniatre avis des plus celebres ignorans de nostre tens : laquelle remonstrance ne m’a tant sçeu epovanter, que tu n’i voies encore quelques merques de ses raisons. Et bien qu’il n’ait totalement raclé la lettre Grecque y, comme il devoit, je me suis hazardé de l’effacer, ne la laissant servir, sinon aus propres noms grecs, comme en Tethys, Thyeste, Hippolyte, Ulysse, affin qu’en les voiant, de prime face on connoisse quels ils sont, et de quel païs nouvellement venus vers nous, non pas en ces vocables abime, Cigne, Nimphe, lire, sire, (qui vient comme l’on dit de κύριος changeant la lettre κ en σ) lesquels sont déja reçeus entre nous pour François, sans les marquer de cét epovantable crochet d’y, ne sonnant non plus en eus que nostre I en ire, simple, nice, lime. Bref je suis d’opinion (si ma raison a quelque valeur) lors que tels mots grecs auront long tens demeuré en France, les recevoir en nostre mégnie, puis les merquer de l’I François, pour montrer qu’ils sont nostres, et non plus inconnus étrangers : car qui est celui qui ne jugera incontinent que Sibille, Cibele, Cipris, Ciclope, Nimphe, Lire, ne soient naturellement Grecs, ou pour le moins étrangers, puis adoptés en la famille des François, sans les marquer de tel epovantail de Pythagore ? Tu dois sçavoir que un peu devant le siecle d’Auguste la lettre grecque y, étoit inconnue aus Rommains, comme l’on peut veoir par toutes les comedies de Plaute, où totalement tu le voiras outé, ne se servant point d’un charactere étranger dans les noms adoptés, comme Amphitruon pour Amphitryon, et si tu me dis qu’anciennement il prononçoient la lettre y comme aujourd’hui nous faisons sonner nostre V latin, il faut donques que tu le prononces encores ainsi, disant Cubele, pour Cybele. Mais je te veil dire d’avantage, que l’y n’a pas été tant affecté des Latins (ainsi qu’assurent nos docteurs) pour le retenir comme enseigne en tous les vocables des Grecs tournés par eus en leur langue, mais il l’ont ordinerement transformé ores en V comme μῦς mus, ores en A κύων canis, ores en O ὕπνος somnus, tournant l’esprit aspre notté sur ὑ en S, comme étoit presque leur vieille coutume, avant que l’aspiration H fut trouvée. Je t’ai bien voulu admonnester de ceci, pour te montrer que tant s’en faut qu’il faille écrire nos mots François par l’y grec, que nous le pouvons bien oter suivant ce que j’ai dit hors du nom naturel, pourvu qu’il soit usité en nostre langue, et si les Latins le retiennent en quelques lieus, c’est plus pour montrer l’origine de leur quantité, que pour besoin qu’il en aient. S’il avient que nos modernes sçavants se vueillent travailler d’inventer des dactyles, et spondées en nos vers vulgaires, lors à l’imitation des Latins nous le pourrons retenir dans les noms venus des Grecs, pour montrer la méme quantité de leur origine. Et si tu le vois encores en ce mot yeus seulement, saiche que pour les raisons dessus mentionnées, obeissant à mes amis, je l’ai laissé maugré moi, pour remedier à l’erreur auquel pourroient tumber nos scrupuleus vieillars, aiant perdu leur merque en la lecture de yeux, et de ieus : Te supliant lecteur, vouloir laisser en mon livre la lettre I en sa naive signification, ne la depravant point, soit quelle commance la diction, ou quelle soit au meilleu de deux voielles, ou à la fin du vocable, sinon en quelques mots, comme en ie, en ieus, iugement, ieunesse, et autres, ou abusant de la voielle I, tu le liras pour consonne, inventé par Meigret, atendant que tu recevras cette merque d’I consonne, pour restituer l’I voielle, en sa premiere liberté. Quand aus autres diphthongues, je les ai laissées en leur vieille corruption, avecques insuportables entassemens de lettres sinne de nostre ignorance, et de peu de jugement, en ce qui est si manifeste et certain : estant satisfait d’avoir déchargé mon livre pour cette heure, d’une partie de tel faix : atandant que nouveaus characteres seront forgés pour les syllabes, ll gn ch et autres, quand à la syllabe ph, il ne nous faut autre notte que nostre F qui sonne autant entre nous que φ entre les Grecs, comme manifestement tu peus voir par ce mot φίλη, feille. Et si tu m’accuses d’estre trop inconstant en l’orthographe de ce livre, écrivant maintenant espée, épée, accorder, acorder, vétu, vestu, espandre, épandre, blasmer, blâmer, tu t’en dois collerer contre toi mêmes, qui me fais estre ainsi, cherchant tous les moiens que je puis deservir aus oreilles du sçavant, et aussi pour acoutumer le vulgaire à ne regimber contre l’éguillon, lors que on le piquera plus rudement, montrant par cette inconstance, que si j’estoi reçeu en toutes les saines oppinions de l’orthographe, tu ne treuverois en mon livre presque une seulle forme de l’escriture que sans raison tu admires tant. T’assurant qu’à la seconde impression je ne ferai si grand tort à ma langue que de laisser étrangler une telle verité, sous couleur de vain abus. Aussi tu ne treuveras facheus si j’ai quelques fois changé la lettre E en A, et A en E et bien souvent, ôtant une lettre d’un mot, ou la lui adjoutant, pour faire ma rime plus sonoreuse ou parfaite : certes telle licence a tousjours été concedée aux poëmes de longue alaine, ou de mediocre vertu, pourveu qu’elle soit rarement usurpée, non à ces rimes vulgaires, orphelines de la vraie humeur poëtique. Et si quelq’un par curieuse opinion plus tost que par raison se colere contre telle honteuse liberté : il doit apprendre qu’il est ignorant de sa langue, ne sentant point que E est fort voisine de la lettre A, voire tel que souvent sans i penser nous les confondons naturellement, comme en vent, vant, et autres infinis, et s’il ne se contente de ces raisons, qu’il regarde la liberté des Grecs, et Latins, qui muent, et changent, changent et remuent les lettres ainsi qu’il leur plaist, pour obeir au son, ou à la forçente loi de leurs vers, comme κραδία pour καρδία, olli pour illi. Si telles libertés n’ont lieu en nostre langue, qui est celui qui voudroit se travailler à labourer un champ tant ingrat et inutile ? Au surplus, lecteur, tu ne seras émerveillé si je redi souvent mémes mots, mémes sentences, et mémes trais de vers, en cela imitateur des poëtes Grecs, et principalement d’Homere, qui jamais, ou bien peu ne change un bon mot, ou quelque trac de bons vers, quand une fois il se l’est fait familier. Je parle à ceus qui miserablement épient le moien pour blasonner les écris d’autrui, courroussés peut estre, pour m’ouir souvent redire, le miel de mes vers, les ailes de mes vers, larc de ma muse, mes vers sucrés, un trait ailé, empaner la memoire, l’honneur alteré des cieus, et autres semblables atomes, par lesquels j’ai composé le petit monde de mes inventions. Quand tels Grimmaus ne reprennent d’un poeme que telles choses, ou (comme j’ai desja dit) quelque petit mot, non richement rimé, ou une virgule pour un point, ou l’orthographe, lors le Poëte se doit assurer d’avoir bien dit, voire de la victoire, puis que ses adversaires mal embatonnés, le combatent si foiblement.
12761Comme un torrent, qui s’enfle et renouvelle
12762Par le degout des hauts sommés chenus,
12763Froissant et ponts, et rivaiges connus
12764Se fait (hautain) une trace nouvelle :
12765Tes vers Ronsard, qui par source immortelle
12766Du double mont sont en France venus
12767Courent (hardis) par sentiers inconnus
12768De méme audace, et de carriere telle.
12769Heureuses sont tes Nimphes vagabondes,
12770Gastine sainte, et heureuses tes ondes,
12771O petit Loir, honneur du Vandomois !
12772Ici le luc, qui n’aguere sur Loire
12773Souloit répondre au mouvoir de mes dois,
12774Sacre le pris de sa plus grande gloire.
12775Caelo Musa beat. [Joachim DU BELLAY.]
12776Gentil Ronsard, la mielliere mouche
12777Dans le nectar de toute fleur élite
12778Aus prez des Seurs, a ta langue confite
12779Jusqu’à combler ta regorgeante bouche.
12780Mémes Phebus sa lire dont il touche
12781Le los des Dieux, ne t’a pas écondite,
12782Ains t’enseigna : aussi ta vois écrite
12783Volle où le jour è se leve è se couche.
12784O chaste Cœur des muses, vien en France
12785Par un tel prestre, aiant seure esperance
12786D’i refonder ta destruite chapelle.
12787Ne dedaignés Muses, divin troupeau,
12788Venir ici dresser vôtre coupeau,
12789Puis qu’Apollon le premier vous apelle.
12791L’antique bruit de tous les siecles vieux
12792Avoit jadis erigé pour Orphée,
12793Pout Stesichore, et Pindare un trophée
12794D’immortel nom qui voloit jusque aus cieus.
12795Maint autre aussi favorisé des Dieus
12796Avoit au chef la couronne étophée
12797Du saint Laurier, dont la gloire étouphée
12798L’on voit ici par vers ambitieus,
12799Muses et Dieus, la faveur variable
12800De vos efféts, a rendu admirable
12801Nostre Ronsard, surmontant les antiques :
12802Vous méme en lui, vostre invincible effort
12803Avés vaincu, Ronsard est donc bien fort
12804Vainqueur des Dieus, des Muses, et Liriques.
12805R[obert de] R[ivaudeau] S. DE LA GUILLOTIERE
12807Muse va veoir un autre espoir de France,
12808Qui nuit et jour de sa plume feconde
12809Aide à polir la Françoise faconde,
12810Sentant encor le vieux tens d’ignorance.
12811Il est en lui de la tirer d’enfance,
12812Et le fera, si mort hors de ce monde
12813Ne le bannist, dont doit sa teste blonde
12814Toucher des cieus la derniere distance.
12815O Dieu courant desous la ligne oblique
12816Donne faveur à ce nouvel Ascrée,
12817Tant qu’egaller on le puisse à l’antique.
12818O nobles Seurs, joignant l’onde sacrée,
12819Couvrez son chef de branche Cabarique,
12820Pour le sauver de toute langue inique.
12821Caelum non solum [J. P. DE MESMES].
12822Les uns diront le vieil Prestre de Thrace,
12823Ou le Thebain, qui en la lire excelle,
12824Et cetui-la qui son pais nous celle,
12825Ou les beaux chans du Calabrois Horace.
12826Du Mantuan les vers de bonne race
12827L’on vantera, ou la Lire de celle
12828Docte amoureuse et mignarde Pucelle,
12829Qui ses dous maus sucra de tant de grace :
12830Mais moi poussé par ta fureur éprise
12831Ton luc sur tous et je prise, et reprise.
12832O vive corde, ô bien heureus sonneur,
12833Ta vertueuse, et premiere entreprise,
12834Que la France a par ton audace aprise,
12835Du Vandômois éternize l’honneur.
12837(Quelques exemplaires, fort rares, des Odes de 1550, renferment un)
SURAVERTISSEMENT AU LECTEUR
12838Depuis l’achevement de mon livre, Lecteur, j’ai entendu que nos consciencieux poëtes ont trouvé mauvais de quoi je parle (comme ils disent) mon Vandomois, écrivant ores charlit, ores nuaus, ores ullent, et plusieurs autres mots que je confesse veritablement sentir mon terroi. Mais d’autant qu’ils n’ont point de raisons suffisantes, je ne daigneroi gaster l’encre pour leur faire entendre leur peu de verité. T’avertissant seulement de ne suivre l’erreur de telle grasse ignorence, mais fortifié de la raison qui me favorise, ne te laisse piper par leurs songes et vaines bourdes. Car tant s’en faut que je refuze les vocables Picards, Angevins, Tourangeaus, Mansseaux, lors qu’ils expriment un mot qui defaut en nostre François, que si j’avoi parlé le naif dialecte de Vandomois, je ne m’estimerai bani pour cela d’éloquence des Muses, imitateur de tous les poëtes Grecs, qui ont ordinerement écrit en leurs livres le propre langage de leurs nations, mais par sur tous Theocrit qui se vante n’avoir jamais une Muse étrangere en son pais.
12839Μοῦσαν δ’ ὀθνείεν οὔποτ’ ἐφελκυσάμεν
12840Quand à ce mot charlit, qu’ils reprennent tant, si l’on veut bien pres regarder l’etymologie, tu le trouveras meilleur que chalit, et plus antique François, comme sentant encore le vieil age auquel nos premiers devanciers erroient ça et la, portant leurs lis sur des chars, comme les Scythes, et ceus qui habitent une partie de l’Afrique ; encores aujourd’hui voit on en la plus grande part des maisons champestres les lis estre faits à roue, pour estre plus glissans. et faciles à manier. Non que tel etymologie me plaise, ou qu’il soit necessité d’i avoir egard, ni en cestui-ci, ni aus autres : seulement j’ai bien voulu reboucher un peu les dens de ces abboieurs par telle derivation, affin qu’une autrefois ils ne soient si pronts à les afiler contre celui qui ne les pourroit ouir gronder, sans les pelisser par raisons plus fortes, que celles qu’ils auroient mises en avant pour me rechigner ou me mordre. Au surplus lecteur, je te veil bien avertir de ce verbe je va, tu vas, il vat, en lieu de dire je voi, tu vas, lequel j’ai forgé au patron de je ba, tu bas, il bat, car en lieu que l’un estoit irregulier, tu en auras un autre mieus forgé, et plus François qui est la seule touche sur laquelle tu dois examiner tes vocables sans les faire monstrueus, et mal ordonnez, comme jadis estoit ce mot hymne que j’ai refondu dedans la propre forge Françoise, le finissant par nostre propre terminaison inne, rimant hinne sur divine, benine, dinne, outant le g superflu ; et si tu me dis qu’il estoit François au paravant, je te répon que c’estoit un monstre, et géant, pour n’avoir une seule terminaizon semblable à la sienne, se finissant en mne, et si tu en treuves quelque autre, lors j’avourai ta raison, ce pendant je ferai servir la mienne, qu’avecq’ le tens tu apreuveras, d’autant que c’est une regle generalle d’aproprier sur la terminaizon françoise tous les mots tirés des Italiens, Latins, et des Grecs, pour l’ornement et perfection de nostre langue.
RECUEIL DES ODES RETRANCHÉES AUX ÉDITIONS PRÉCÉDENTES
12842[Texte de 1550. — Livre I, xiiii].
12843Puissai-je entonner un vers
12844Qui raconte à l’univers
12845Ton los porté sus son aile,
12846Et combien je fu heureus
12847Suçer le laict savoureus
12848De ta feconde mammelle.
12849Sur ma langue doucement
12850Tu mis au commencement,
12851Je ne sçai quelles merveilles,
12852Que vulgaires je randi,
12853Et premier les épandi
12854Dans les Françoises oreilles.
12855Si en mes vers tu ne vois
12856Sinon le miel de ma vois
12857Versé pour ton los repaistre :
12858Qui m’en oseroit blamer ?
12859Le disciple doit aimer
12860Vanter et louer son maistre.
12861Nul ne peut montrer davant
12862Qu’il soit expert et sçavant,
12863Et l’ignorance n’enseigne
12864Comme on se doit couronner
12865Et le chef environner
12866D’une verdoiante enseigne.
12867Si j’ai du bruit il n’est mien,
12868Je le confesse estre tien
12869Dont la sçience hautaine
12870Tout alteré me treuva,
12871Et bien jeune m’abreuva
12872De l’une et l’autre fontaine.
12873De sa Mere l’apprentif
12874Peut de son luc deceptif
12875Tromper les bandes rurales,
12876Puisse avenir que ma vois
12877Atire et flate, des Rois
12878Les grandes mains liberales.
12879L’honneur nourrist le sçavoir :
12880Quand l’œil d’un Prince veult voir
12881Le Ministre de la Muse,
12882Phebus lui fait ses leçons,
12883Phebus aime ses chansons,
12884Et son luc ne lui refuse.
12885On ne se travaille point
12886Aiant un Disciple époint
12887A vertu dés sa naissance,
12888En peu de jours il est fait
12889D’apprentif maistre parfait,
12890J’en donne assés connoissance.
A RENÉ D’ORADOUR, Abbé de Beus.
12891[Texte de 1550. — Livre II, xii].
12892Le tens de toutes choses maistre,
12893Les saisons de l’an terminant,
12894Montre assés que rien ne peut estre
12895Longuement durable en son estre
12896Sans se changer incontinant.
12897Ores l’hiver brunist les cieus,
12898D’un grand voile obscur emmuré
12899Ores il soufle audacieus,
12900Ores froid, ores pluvieus,
12901En son inconstance assuré.
12902Puis quand il s’en fuit variable,
12903On revoit Zephyre ariver,
12904Amenant un ciel amiable,
12905Qui est beaucoup plus agreable
12906Apres qu’on a senti l’iver.
12907Quand un souci triste et hideus,
12908Oradour, te viendroit saisir,
12909Ne t’effraie d’un ni de deus,
12910Car le tens seul en depit d’eus,
12911Te rendra libre à ton plaisir.
12912Dessus ton luc pour eus ne cesse
12913Si tu me croi de raconter
12914Les passions de ta maistresse,
12915Et comme sa vois flateresse
12916L’ame du corps te sçeut oster.
12917De t’amie le nom aimé
12918Ores sur les eaus soit oui,
12919Et ores par le bois ramé,
12920Qu’il n’i ait pré de fleurs semé
12921Qui d’elle ne soit esjoui.
12922Aucunesfois pres du rivage
12923Lentement couché sur le jonc,
12924Tu oiras dans le bois sauvage
12925La veuve tourtre en son ramage
12926Se lamenter dessus un tronc.
12927Vela comment il faut casser
12928L’effort des ennuis odieus,
12929Et le soin du cueur effacer,
12930Incontinent tu dois passer
12931Les flots tant redoutés des dieus.
12932Apres la tourmente bien forte
12933Le Nautonnier dur au labeur
12934Boit sur la proue, et reconforte
12935Sa troupe languissante et morte,
12936Chassant leur miserable peur.
12937Compaignons, l’enduré tourment
12938Par le vin nous effaçerons,
12939Sus sus, vivons joieusement,
12940Apres boire plus aisement
12941La voile nous rehausserons.
12942[1550. Livre II, xiii].
12944En mon cœur n’est point escrite
12945La rose, ny autre fleur,
12946C’est toy, belle Marguerite,
12947Par qui j’ay cette couleur.
12948N’es-tu celle dont les yeux
12950Par un regard gracieux
12952Puis que ta sœur de haut pris
12953Ta sœur pucelle d’elite
12954N’est cause de ma douleur,
12955C’est donc pour toy, Marguerite,
12956Que je pris ceste couleur.
12957Un soir, ma fievre naquit,
12959Pour maistresse te requit :
12961D’une amoureuse langueur
12962Soudain paya mon merite,
12963Me donnant ceste paleur,
12964Pour t’aymer trop Marguerite
12965Et ta vermeille couleur.
12966Hé quel charme pourroit bien
12968Le soucy qui s’est fait mien
12970De mon tourment si amer
12971La jouissance subite
12972Seule outeroit le malheur
12973Que me donna Marguerite
12974Par qui j’ay cette couleur.
DE LA JEUNE AMIE D’UN SIEN AMI
12975[Texte de 1550. Livre II, xv].
12976Ta Genisse n’est assés drue,
12977Aten que ses ans soient venus,
12978Ne forte assés à la charrue,
12979Ne pour le taureau qui se rue
12980Lourdement aus jeus de Venus.
12981Ains meslée avecque les veaus,
12982Follatre d’une course viste,
12983Ou dessous les saules nouveaus
12984Se voitre à l’ombre, ou pres des eaus
12985Les flammes du soleil evite.
12986Jamais n’endure qu’on la touche,
12987Fuiant’ à bonds comme un chevreau,
12988Comme un jeune chevreau farouche
12989Qui sur le printens s’escarmouche
12990Par le tapis d’un verd preau.
12991Ne soi envieus du desir
12992Des raisins trop vers, car l’Autonne
12993Les meurira tout à loisir,
12994Lors tu pourras à ton plaisir
12995Manger la grappe meure et bonne.
12996Le tens ravissant ton vert age
12997Le lui dônra, véla le point
12998Comme elle croistra davantage,
12999Tirant un gain de ton dommage,
13000Dommage que l’on ne sent point.
13001Ja me semble que je la voi
13002Mignarde, en ton giron assise,
13003Te jurer éternelle foi,
13004Et ne sçavoir partir de toi,
13005Tant en toi s’amour aura mise.
13006De toi pensive et idolatre
13007T’adorera quelque matin,
13008Je prevoi ta main qui folatre
13009Desja sur sa cuisse d’albastre,
13010Et sur l’un et l’autre tetin.
13011Mais quoi ? pour neant tu pretens
13012De vouloir violenter ores
13013L’inexorable loi du tens,
13014Qui le plaisir que tu atens
13015Ne te veut pas donner encores.
A LA MUSE CLEION, Pour celebrer Maclou de la Haie, le premier jour du mois de Mai.
13016[Texte de 1550. Livre II, xvi].
13017Muses aus yeus noirs, mes pucelles.
13018Mes muses dont les estincelles
13019Ardent mon nom par l’univers,
13020De Maclou sacrez la memoire,
13021Et faites distiller sa gloire
13022Dans le dous sucre de vos vers.
13023O qui des forests chevelues,
13024Et des belles rives velues,
13025Cleion t’esjouis, sus avant
13026Cent fleurs pour mon Lahaie amasse,
13027Et qu’une couronne on lui face
13028Pour ombrager son front sçavant.
13029A toi, et à tes seurs compaignes
13030Il appartient par vos montaignes
13031L’éterniser en ce verd mois.
13032Là donc, que sa gloire s’épande,
13033Et sur les cordes on l’étande
13034Du luc qui bruit en Vandomois.
A CHARLES DE PISSELEU, Evesque de Condon [1544-1564]
13035[Texte de 1550. Livre II, xviii].
13036Que nul papier dorennavant
13037Par moi ne s’anime sans mettre
13038(Docte Prelat) ton nom devant
13039Pour donner faveur à mon metre,
13040C’est lui qui mieus te fera vivre
13041Qu’ un portrait de marbre attaché,
13042Ou qu’une medaille de cuivre
13043Mise à ton los dans un marché.
13044Si perles ou rubis j’avoie
13045Dedans mes coffres à present,
13046Et tout cela que l’Inde envoie
13047Aus froides terres pour present,
13048Tu les aurois comme ma ryme ;
13049Mais, Charles (ou je me deçoi)
13050Ou tu en ferois peu d’estime
13051Et les banirois loing de toi.
13052Rien que les Muses ne t’émeuvent,
13053Les Muses donc je veil t’offrir,
13054Les Muses qui vives ne peuvent
13055L’oublivieus tumbeau souffrir.
13056Qui penses-tu qui ait fait croistre
13057Hector, ou Ajax si fameus,
13058Ne te puis-je faire apparoistre
13059Par renommée autant comme eus ?
13060Certes le fort et puissant stile
13061Des Poëtes bien écrivans,
13062Du creus de la fosse inutile
13063Les a deterrés tous vivans.
13064Bien, quand ta main auroit reprise
13065La serve Boulongne, et donté
13066Jusqu’aus deus bous de la Thamise
13067L’Anglois à force surmonté,
13068Tu n’as rien fait si telle gloire
13069N’est portraite en mes vers, affin
13070Que ta renaissante memoire
13071Vive par les bouches sans fin.
13072Les livres seuls ont de la terre
13073Juppiter aus cieus envoié,
13074Et lui ont donné le tonnerre
13075Dont Encelade est foudroié.
13076Ainsi les deus freres d’Heleine
13077Par leur faveur se firent Dieus,
13078Sauvant la nau, qui est jà pleine
13079De flots, et de flots odieus.
13080[Texte de 1550. Livre II, xxi.]
13081Grossi-toi, ma muse Françoise,
13082Et enfante un vers resonant,
13083Qui bruie d’une telle noise
13084Qu’un fleuve débordé tonant,
13085Alors qu’il sacaige et emmeine
13086Pillant de son flot sans merci
13087Le tresor de la riche pleine,
13088Le beuf et le bouvier aussi.
13089Et fai voir aus yeus de la France
13090Un vers qui soit industrieus,
13091Foudroiant la vieille ignorance
13092De nos peres peu curieus.
13093Ne sui ni le sens, ni la rime,
13094Ni l’art du moderne ignorant,
13095Bien que le vulgaire l’estime,
13096Et en béant l’aille adorant.
13097Sus donque l’envie surmonte,
13098Coupe la teste à ce serpent,
13099Par tel chemin au ciel on monte,
13100Et le nom au monde s’épend.
13101[1550. Livre II, xxix.]
13102[Texte de 1572. II, xxxv.]
13103Cependant que tu nous dépeins
13104Des François la premiere histoire
13105Desensevelissant la gloire
13106Dont nos ayeux furent si pleins,
13107Horace, et ses nombres divers
13108Amusent seulement ma Lyre,
13109A qui j’ay commandé de dire
13110Ce chant pour honorer tes vers.
13111Je les enten desja tonner
13112Parmy la France ce me semble,
13113Et voy tous noz Poëtes ensemble
13114D’un tel murmure s’étonner.
13115J’entrevoy desja la lueur
13116Des bien estincellantes armes,
13117Chasser en fuite les gensdarmes,
13118Et les chevaux pleins de sueur.
13119Icy le More est abatu,
13120Et là, le vaillant Charlemaigne
13121Tenant le fer au poin, ensaigne
13122Aux François d’aymer la vertu.
13123C’est là le vray enfantement
13124De ta grave héroïque Muse,
13125Qui toute enflée ne s’amuse
13126Qu’à deviser bien hautement.
13127Mais moi à qui ton Apollon
13128N’a donné sa profonde veine,
13129Je façonne avec grande peine
13130Des vers indignes de ton nom.
13131Tels qu’ils sont, Macé, toutesfois
13132Je veux qu’ils témoignent ta gloire,
13133Et commande à la memoire
13134Que tu vives plus d’une fois.
13135Ils chanteront à nos neveux
13136Comme tu allas aux montaignes
13137D’Helicon, voir les Sœurs compaignes
13138Et Apollon aux beaux cheveux.
13139Et comme la charmante vois
13140De tes douces et braves rimes,
13141Les força de quitter leurs Cimes
13142Pour habiter le Vandomois.
13143[Texte de 1572. Livre II, xxx.]
13144Si autre-fois sous l’ombre de Gastine
13145Avons joué quelque chanson Latine,
13146De Cassandre enamouré ;
13147Sus, maintenant Lut doré,
13148Sus l’honneur mien, dont la vois delectable
13149Sçait resjouïr les Princes à la table,
13150Change de forme et me sois
13151Maintenant un Lut François.
13152Je t’asseure que tes cordes
13153Par moy ne seront poluës
13154De chansons salement ordes
13155D’un tas d’amours dissoluës :
13156Je ne chanteray les Princes,
13157Ne le soin de leurs Provinces,
13158Ny moins la nef que prepare
13159Le marchant las ! trop avare
13160Pour aller apres ramer
13161Jusqu’aux plus lointaines terres,
13162Peschant ne sçay quelles pierres
13163Au bord de l’Indique mer.
13164Tandis qu’en l’air je soufflerai ma vie,
13165Sonner Phebus j’auray tousjours envie,
13166Et ses compaignes aussy,
13167Pour leur rendre un grand-mercy
13168De m’avoir fait poëte de nature,
13169Ayme-musique, ensemble ayme-peinture,
13170Et prestre de leurs chansons
13171Qui accordent à tes sons.
13172L’enfant que la douce Muse
13173Naissant d’œil benin a veu,
13174Et de sa science infuse
13175Son jeune esprit a pourveu,
13176Tousjours en sa fantasie
13178Sans pretendre un autre bien :
13179Encor qu’il combatist bien,
13180Jamais les Muses poureuses
13181Ne voudront le prémier
13182De Laurier, fust-il premier
13183Aux guerres victorieuses.
13184La Poësie est un feu consumant
13185Par grand ardeur l’esprit de son amant,
13186Esprit que jamais ne laisse
13187En repos tant el’ le presse.
13188Voila pourquoi le ministre des Dieux
13189Vit sans grans biens, d’autant qu’il ayme mieux
13190Abonder d’inventions
13191Que de grans possessions.
13192Mais Dieu juste qui dispense
13193Tout en tous, les fait chanter
13194Le futur en recompense
13195Pour le monde espouventer.
13196Ce sont les seuls interpretes
13197Des hauts Dieux que les Poëtes :
13198Car aux prieres qu’ils font
13199L’or aux Dieux criant ne sont,
13200Ny la richesse qui passe :
13201Mais un Lut tousjours parlant
13202L’art des Muses excellent
13203Pour dessus leur rendre grace.
13204Que dirons nous de la musique sainte ?
13205Si quelque amante en a l’oreille atainte
13206Lente en larmes goutte à goutte
13207Fondra sa chere ame toute,
13208Tant la douceur d’une harmonie éveille
13209D’un cœur ardant l’amitié qui sommeille,
13210Au vif lui representant
13211L’aimé, par ce qu’elle entend.
13212La Nature de tout Mere,
13213Prevoyant que nostre vie
13214Sans plaisir seroit amere,
13215De la Musique eut envie,
13216Et ses acords inventant
13217Alla ses fils contentant
13218Par le son, qui loin nous jette
13219L’ennuy de l’ame sujette,
13220Pour l’ennuy mesme donter :
13221Ce que l’Emeraude fine
13222Ny l’or tiré de sa mine
13223N’ont la puissance d’outer.
13224Sus Muses sus, celebrez-moy le nom
13225Du grand Appelle immortel de renom,
13226Et de Zeuxe qui paignoit
13227Si au vif, qu’il contraignoit
13228L’esprit ravy du pensif regardant
13229A s’oublier soy-mesme, ce-pendant
13230Que l’œil humoit à longs traits
13231La douceur de ses portraits.
13232C’est un celeste present,
13233Transmis çà bas où nous sommes,
13234De terrestre faix exent
13235Pour lever en haut les hommes :
13236Car ainsi que Dieu a fait
13237De rien le monde parfait,
13238Il veut qu’en petite espace
13239Le paintre ingenieux face
13240(Alors qu’il est agité,)
13241Sans avoir nulle matiere
13242L’air, la mer, la terre entiere
13243Instrument de deité.
13244On dit, que cil qui r’anima les terres
13245Vuides de gens, par le get de ses pierres
13247Et grossiere multitude)
13248Avoir aussi des diamans semé
13249Dont tel ouvrier fut vivement formé,
13250Son esprit faisant connoistre
13251L’origine de son estre.
13252Dieux ! de quelle oblation
13253Aquiter vers vous me puis-je,
13255Du bien receu qui m’oblige ?
13256Certes je suis glorieux
13257D’estre ainsi amy des Dieux
13258Qui seuls m’ont fait recevoir
13259Le meilleur de leur sçavoir
13260Pour mes passions guarir :
13261Et d’eux mon Lut tu attens
13262Vivre çà bas en tout temps,
13263Non de moy qui doy mourir.
13264O de Phebus la gloire, et le trophée,
13265De qui jadis le Thracien Orphée
13266Faisoit arrester les vens,
13267Et courir les bois suyvans,
13268Je te salue, ô Lut harmonieux
13269Raclant de moy tout le soin ennuieux,
13270Et de mes amours tranchantes
13271Les peines, lors que tu chantes.
A GASPARD D’AUVERGNE [1550].
13272[Texte de 1572 : Livre II, ode xxxi, Non mesurée.]
13273Soyon constans, et ne prenon soucy
13274Quel jour suyvant poussera cestuy-cy,
13275Getton au vent, mon Gaspar, tout l’affaire
13276Dont nous n’avons que faire.
13277Pourquoy m’iray-je enquerir des Tartares,
13278Et des pays estranges, et Barbares,
13279Quand à grand peine ay-je la connoissance
13280Du lieu de ma naissance ?
13281Volontiers l’ignorant
13282Va tousjours s’enquerant
13283Du ciel plus haut que luy :
13284Las ! malheur sur les hommes,
13285Nais au monde ne sommes
13286Que pour nous faire ennuy.
13287C’est se moquer de genner et de poindre
13288Le bas esprit des hommes, qui est moindre
13289Que les conseils de Dieu, ou de penser
13291Tousjours en luy fichon nostre esperance
13292Et en son fils nostre ferme asseurance,
13293Au demeurant, alon avec le temps
13294Heureusement contens.
13295A l’homme qui est né,
13296Peu de temps est donné
13297Pour se rire, et s’esbatre.
13298Nous l’avons, ce-pendant
13299Qu’alons-nous attendant ?
13300Un bon jour en vaut quatre.
13301Soit que le ciel de foudres nous despite,
13302Ou que la terre en bas se precipite,
13303Soit que la nuit devienne jour qui luit,
13304Soit que le jour soit nuit,
13305Jamais de rien n’auray frayeur ne crainte
13306Comme asseuré que la pensée sainte
13307De l’Eternel, gouverne en equité
13309» Le Seigneur de là haut
13310» Cognoist ce qu’il nous faut
13311» Mieux que nous tous ensemble :
13312» Sans nul égard d’aucun,
13313» Il départ à chacun
13314» Tout ce que bon luy semble.
13315Je t’aprendray, si tu veux m’escouter
13316Comment l’ennuy d’un cœur se peut outer,
13317Et ce qui tient la tristesse cruelle,
13318D’importune sequelle.
13319Tu ne seras couvoiteux d’amasser
13320Le bien qui doit si vitement passer,
13321Comme tresors, honneurs, et avarices,
13322Escolles de tous vices.
13323Car c’est plus de refraindre
13324Son desir, que de joindre
13325L’Ourse au midy ardent,
13326L’Escosse sablonneuse
13327A l’Arabie heureuse,
13328Ou l’Inde à l’Occident.
13329Tu dois encore eviter ce me semble
13330Faveur des Rois, et des peuples ensemble,
13331De leurs mignons toujours quelque tempeste
13332Vient foudroyer la teste.
13333Ce n’est pas tout, avecques providence
13334Fais un amy, dont l’heureuse prudence
13335Te servira de secours necessaire
13336Contre l’heur adversaire.
13337Ton cœur bien preparé,
13339En la fortune adverse
13341En la bonne, craindra
13342Que l’heur ne le renverse.
13343Apres l’hyver, la saison variable
13344Pousse à son rang le printemps amyable :
13345Si aujourd’huy nous sommes soucieux,
13346Demain nous serons mieux.
13347Tousjours de l’arc Apollon ne moleste
13348Le camp des Grecs pour leur tirer la peste,
13349Aucune-fois tout paisible, réveille
13350Sa harpe qui sommeille.
13353Puis si bon vent te sort,
13354Tes voiles trop enflées
13355De la faveur souflées,
13356Conduiras, sage, au port.
13357Apres avoir prié, devotieux,
13358Les deux jumeaux qui decorent les cieux,
13359De tousjours luire au fort de la tempeste
13360Sur le haut de ta teste.
13361L’un escrimeur, en vers tu descriras,
13362L’autre donteur des chevaux tu diras
13363Ou pour leur Sœur la querelle ennemie,
13364D’Europe et de l’Asie.
13365[Texte de 1550 : Bocage.]
13366Que tardes-tu, veu que les Muses
13367T’ont élargi tant de sçavoir,
13368Que plus souvent tu ne t’amuses
13369A les chanter, et que tu n’uses
13370De l’art qu’ell’ t’ont fait recevoir :
13371Tu as le tens qu’il faut avoir,
13372Repos d’esprit, et patience,
13373Dous instruments de la sçience ;
13374Et toutefois l’heure s’enfuit
13375D’un pié leger et diligent,
13376Sans que ton esprit negligent
13377Face apparoistre de son fruit.
13378On ne voit champ tant soit fertil
13379S’il n’est poitri du labourage.
13380Qu’à la fin ne vienne inutil,
13381Voire, et le champ joignant fut-il
13382Du Nil l’Aegiptien rivage :
13383Tant soit un cheval de courage,
13384Et coutumier à surmonter,
13385S’on est long tens sans i monter
13386Il devient rosse, et fort en bride :
13387Ainsi des Muses l’écrivain,
13388S’il les delaisse, helas ! en vain
13389Il les invocque apres pour guide.
13390L’orfevre de tenir n’a honte
13391Les instrumens de son métier,
13392Son plaisir sa peine surmonte,
13393Tellement qu’il feroit grand conte
13394Estre oisif un jour tout entier :
13395Ton art le passe d’un cartier.
13396Quoi ? Voire du tout ce me semble,
13397Toutefois encre et plume ensemble
13398Tu crains paresseus à toucher.
13399D’orenavant écri, compose :
13400La louange pour peu de chose
13401S’achette, et qu’est il rien plus cher !
13402Mainte ville jadis puissante
13403Est ores morte avec son nom,
13404Ensevelie, et languissante,
13405Et Troie est encor florissante
13406Comme un beau printens en renom :
13407Bien d’autres Rois qu’Agamemnon,
13408Ont fait reluire leur vertu,
13409Et si sont morts, car ils n’on ’u
13410Un Homere, qui mieus qu’en cuivre,
13411En medaille, en bronce, ou tableau,
13412Les eust arrachés du tumbeau,
13413Faisant leur nom vivre, et revivre.
A Gaspar d’Auvergne. 1550
13414[Texte de 1572 : Livre II, xxxii.]
13416Puis que la mort ne doit tarder
13417Que pronte vers moy ne parvienne,
13418Trop humain suis pour me garder
13419Qu’espouvanté ne m’en souvienne,
13420Et qu’en memoire ne me vienne
13421Le cours des heures incerténes,
13422Gaspar, qui aus bords de Vienne
13423As rebasty Rome, Athenes.
13424En vain l’on fuit la mer qui sonne
13425Contre les goufres, ou la guerre,
13426Ou les vents mal sains de l’Autonne
13427Qui soufflent la peste en la terre :
13428Puis que la mort qui nous enterre
13429Jeunes nous tue, et nous conduit
13430Avant le temps, au lac qui erre
13431Par le Royaume de la nuit.
13432L’avaricieuse nature,
13433» Et les trois Sœurs filans la vie,
13434» Se deuilent quand la creature
13435» Dure long temps, portant envie
13436» Au corps si tost il ne dévie :
13437» Le creant rose du printemps,
13438» A qui la naissance est ravie
13439» Et la grace tout en un temps.
13440L’un devient gouteux, l’autre étique,
13441L’autre n’atend que le Cyprés,
13442Et celuy qui fut hydropique,
13443Guarist pour retomber apres :
13444Nous sommes humains tout expres,
13445Pour avoir le cœur outragé
13446D’un aigle, qui le voit d’aupres
13447Naistre afin qu’il soit remangé.
13448Bien tost sous les ombres, Gaspar,
13449La mort nous guidera subite,
13450N’or ny argent de telle part
13451Ne font que l’homme ressuscite :
13452Diane son cher Hippolyte
13453N’en tire hors, ains gist parmy
13454La troupe, où Thesé se despite
13455Qu’il n’en peut r’avoir son amy.
13456» L’homme ne peut fuir au monde
13457» Le certain de sa destinée,
13458Le marinier craint la fiere onde,
13459Le soldat la guerre obstinée,
13460Et n’ont peur de voir terminée
13461Leur vie sinon en tels lieux,
13462Mais une Mort inopinée
13463Leur a tousjours fermé les yeux.
13464Dequoy sert donc la medecine,
13465Et tout le Gayac estranger,
13466User d’onguens ou de racine,
13467Boire bolus, ou d’air changer :
13468Quand cela ne peut alonger
13469Noz jours contez ? où cours-tu Muse [?]
13470Repren ton stile plus leger
13471Et à ce grave ne t’amuse.
HINNE A SAINT GERVAISE, ET PROTAISE.
13472[Texte de 1550 : Livre III, ii.]
13473La victorieuse couronne
13474Martirs, qui vos front environne,
13475N’est pas la couronne du pris
13476Qu’Elide donne pour la course,
13477Ou pour avoir pres de la source
13478D’Alphée, esté les mieus appris.
13479Avoir d’un indonté courage
13480De Neron meprisé la rage
13481Vous a rendus victorieus,
13482Quand l’un eut la teste tranchée,
13483Et l’autre l’eschine hachée
13484De gros fouets injurieus.
13485Ce beau jour qui vostre nom porte
13486Chaqu’an me sera saint, de sorte
13487Que le chef de fleurs relié,
13488Dansant autour de vos images,
13489Je leur ferai humbles hommages
13490De ce chant à vous dedié.
13491Ce jour, l’oveille audacieuse
13492Erre en la troupe gracieuse
13493Des loups, et si n’a crainte d’eus,
13494Ce jour, les villageois vous chomment
13495Et oisifs par les prez vous nomment
13496Leur douce esperance tous deus.
13497Regardez du ciel nos services,
13498Et avocassez pour nos vices,
13499Regardez nous (disent ils) or,
13500Dontez le peché qui nous presse,
13501Et nous sauvez de toute oppresse,
13502Cet an, et l’autre et l’autre encor.
13503Faites que des bleds l’apparance
13504Ne démente nostre esperance,
13505Et du raisin ja verdelet
13506Chassez la nue menassante,
13507Et la brebis au[s] champs paissante
13508Emplissez d’aigneaus, et de laict.
A MACLOU DE LA HAIE Sur le traité de la paix fait entre le Roi François, et Henri d’Angleterre, 1545.
13509[Texte de 1550 : Livre III, iv.]
13510Il est maintenant tens de boire,
13511Et d’un dous vin oblivieus
13512Faire assoupir en la memoire
13513Le soin de nostre aise envieus.
13514Que c’estoit chose deffendue
13515Au paravant de s’esjouir,
13516Ains que la paix nous fut rendue
13517Et le repos pour en jouir ?
13518Je di, quand Mars armoit l’Espaigne
13519Contre les François indontés,
13520Et ce peuple que la mer baigne
13521(Hors du monde) de tous costés,
13522L’Espaigne en piques violentes
13523Furieuse, et ce peuple ici,
13524Par ses fleches en l’air volantes
13525A craindre grandement aussi.
13526Puisque la paix est revenue
13527Nous embellir de son sejour,
13528La joie en l’oscur détenue
13529Doit à son ranc sortir au jour.
13530Sus page, en l’honneur des trois Graces
13531Verse trois fois en ce pot neuf,
13532Et neuf fois en ces neuves tasses
13533En l’honneur des seurs qui sont neuf.
13534Ce lis et ces roses naïves
13535Sont épendues lentement,
13536Je hai les mains qui sont oisives,
13537Qu’on se despeche vitement :
13538La donq ami, de corde neuve
13539R’anime ton luc endormi ,
13540Le luc avec le vin se treuve
13541Plus dous, s’il est meslé parmi.
13542O quel Zephire favorable
13543Portera ce folatre bruit
13544Dedans l’oreille inexorable
13545De Madelaine qui nous fuit ?
13546Le soin qui en l’ame s’engrave
13547Secoure aus vens ores tu dois :
13548C’est chose saige, et vraiment grave
13549De faire le fol quelquefois.
13550[Texte de 1550 : Livre III, ix.]
13551Nuit, des amours ministre et sergente fidele
13552Des arrests de Venus, et des saintes lois d’elle,
13553Qui secrete acompaignes
13554L’impatient ami de l’heure acoutumée,
13555O l’aimée des Dieus, mais plus encore aimée
13556Des étoiles compaignes,
13557Nature de tes dons adore l’excellence,
13558Tu caches les plaisirs desous muet silence
13559Que l’amour jouissante
13560Donne, quand ton obscur étroitement assemble
13561Les amans embrassés, et qu’ils tumbent ensemble
13562Sous l’ardeur languissante.
13563Lors que l’amie main court par la cuisse, et ores
13564Par les tetins, ausquels ne s’acompare encores
13565Nul ivoire qu’on voie,
13566Et la langue en errant sur la joüe, et la face,
13567Plus d’odeurs, et de fleurs, là naissantes, amasse
13568Que l’Orient n’envoie.
13569C’est toi qui les soucis, et les gennes mordantes,
13570Et tout le soin enclos en nos ames ardantes
13571Par ton present arraches.
13572C’est toi qui rens la vie aus vergiers qui languissent,
13573Aus jardins la rousée, et aus cieus qui noircissent
13574Les idoles attaches.
13575Mai, si te plaist déesse une fin à ma peine,
13576Et donte sous mes braz celle qui est tant pleine
13577De menasses cruelles,
13578Affin que de ses yeus (yeus qui captif me tiennent)
13579Les trop ardens flambeaus plus bruler ne me viennent
13580Le fond de mes mouelles.
13581[1550 : Livre III, 12.]
13582[Texte de 1572 : Livre V, xxxii.]
13583Bien qu’en toy mon livre on n’oie
13584Achille és plaines de Troie
13585Brandir l’homicide dard,
13586Et qu’un Hector n’y foudroie
13587L’estomach d’un Grec soudard.
13588Ne laisse pourtant de mettre
13589Tes vers au jour, car le métre
13590Qu’en toy bruire tu entens,
13591T’ose pour jamais promettre
13592Te faire vainqueur du temps.
13593Si la gloire et la lumiere
13594De Smyrne luist la premiere,
13595L’honneur sur tous emportant,
13597N’obscurcist Thebes pourtant.
13598Les vers qu’il m’a pleu de dire
13599Sur les langues de ma Lyre
13600Vivront, et superieurs
13601Du temps, on les voira lire
13602Des hommes posterieurs.
13603Sus doncq’ Renommée, charge
13604Dessus ton espaule large
13605Mon nom qui tante les cieux,
13606Et le couvre sous ta targe
13607De peur du trait envieux.
13608Mon nom dés l’onde Atlantique,
13609Jusqu’au dos du More antique
13610Soit immortel témoigné
13611Et depuis l’isle erratique
13612Jusque au Breton esloigné.
13613Afin que mon labeur croisse,
13614Et sonoreux apparoisse
13615Lyrique par dessus tous,
13616Et que Thebes se connoisse
13617Faite Françoise par nous.
[Sans titre, mais adressée à Grevin en 1560, à Grujet en 1571]
13618[1550 : Livre III, 18.]
13619[Texte de 1572 : Livre III, xxii.]
13620Vous faisant de mon écriture
13622Souvent Grujet m’avez repris
13623De quoy si bas je composoie,
13625Faire une œuvre de plus haut pris.
13626Tout esprit gaillard qui s’éforce,
13628De polir des livres parfaits :
13629Les nerfs foibles souvent se treuvent
13631Plus que leur charge un pesant faix.
13632Qui pensez vous qui puisse escrire
13634D’Ajax, le fils de Telamon,
13635Ou d’Hector rechanter la gloire,
13637De la race du vieil Emon ?
13638Toute muse pour tragedie
13640A tonner sur un escharfaut,
13641Ne propre à rechanter la peine
13643De ce Gregeois qui fut si caut :
13644Adieu donc enfans de la terre,
13646Entreprintes contre les Dieux,
13647Ce n’est pas moy qui vous raconte,
13649Avecque vous jusques aux cieux :
13650Grujet, je poursuivray ma mode,
13652Mes vers seront fleurissans.
13653Les autres de Mars diront l’ire,
13655Bruira l’amour que je sens.
DE FEU LAZARE DE BAIF A CALIOPE.
13656[Texte de 1550 : Livre III, xxii.]
13659Versent pour la mort d’un homme,
13662Et qu’en dueil on se consomme.
13665Baif chantez en vois telle,
13668Soit saintement immortelle.
13671Du cercueil croisse l’ierre.
13674A l’ignorance il eut guerre.
13677Mourut en Budé premiere,
13680Des Muses l’autre lumiere.
A JOACHIM DU BELLAI ANGEVIN.
13681[Texte de 1550 : Livre III, xxiv.]
13682Si les ames vagabondes
13683Ça et là, des peres vieus,
13684Apres avoir beu les ondes
13685Du dous fleuve oblivieus,
13686Ded[a]ignans l’obscur sejour,
13687Pleines d’amour de la vie premiere
13688Reviennent voir de nos cieus la lumiere,
13689Et le clair de nostre jour.
13690Si ce qu’a dit Pythagore
13691Pour vrai l’on veut estimer,
13692L’ame de Petrarque encore
13693T’est venue r’animer :
13694L’experience est pour moi,
13695Veu que son livre antiq’ tu ne leus onques,
13696Et tu écris ainsi comme lui, donques
13697Le méme esprit est en toi.
13698Une Laure plus heureuse
13699Te soit un nouveau souci,
13700Et que ta plume amoureuse
13701Engrave à son tour aussi
13702Des contens l’heur et le bien,
13703A celle fin que nostre siecle encore
13704Comme le viel, en te lisant t’honore,
13705Pour gaster l’encre si bien.
13706D’une nuit oblivieuse
13707Pour quoi tes vers caches-tu ?
13708La lumiere est envieuse
13709S’on lui céle la vertu :
13710Par un labeur glorieus
13711Ont surmonté les fureurs poetiques
13712D’Homere, Horace, et des autres antiques
13713Les siecles injurieus.
13714[Texte de 1550 : Livre IV, ii.]
13715Cetui-ci en vers les gloires
13716Des Dieus vainqueurs ecrira,
13717Et cetui-là les victoires
13718De nos vieus princes dira.
13719Mais moi, je veil que ma Muse
13720Repande ton nom par l’air,
13721Et que toute s’i amuse
13722Si peu qu’elle sçait parler,
13723Pour estre de nostre France
13724L’un de ceux qui ont defait
13725Le villain monstre Ignorance
13726Et le siecle d’or refait.
13727Que celui qui s’estudie
13728D’estre pour jamais vivant,
13729La main d’un peintre mandie,
13730Ou l’encre d’un ecrivant !
13731Mais toi qui hautain deprise
13732Une empruntée faveur
13733De la main (tant soit apprise)
13734D’un poëte, ou engraveur,
13735Tu peus maugré la mort bléme
13736Mieus qu’une plume, ou tableau
13737T’arracher vivant toi méme
13738Hors de l’oublieus tumbeau.
13739Faisant un vers plus durable
13740Qu’un Colosse elabouré,
13741Ou la tumbe memorable
13742Dont Mausole est honoré.
13743Les Piramides tirées
13744Des entrailles d’un rocher,
13745Jadis des Rois admirées,
13746Le tens a fait trebucher.
13747Mais si l’esprit poëtique
13748Qui m’agite, n’est errant,
13749Plus que nul pilier antique
13750Ton œuvre sera durant.
13751Et si prevoi que la gloire
13752De ton vagabond renom
13753Ne fera sonner à Loire
13754Contre ses bords que ton nom.
13755Et le tournant en son onde
13756Le rura dedans la mer,
13757Affin que le vent au monde
13758Le puisse par tout semer.
CONTRE UN QUI LUY DEROBA SON HORACE.
13759[Texte de 1550 : Livre IV, iii.]
13760Quiconques ait mon livre pris,
13761Dorenavant soit-il epris
13762D’une fureur, tant qu’il lui semble
13763Voir au ciel deus souleils ensemble
13765Au dos pour sa punition
13766Pende sans intermission
13767Une furie qui le suive :
13768Sa coulpe lui soit tant qu’il vive
13770[1550 : Livre IV, 8.]
13771[Texte de 1572 : Livre IV, vii.]
13772Tu me fuis de plus vite course
13773Qu’un Fan la dent fiere d’une ourse,
13774Fan qui va les tetins chercher
13775De sa mere pour se cacher,
13776Allongeant sa jambe fuiarde
13777Si un rameau le vient toucher,
13778Car pour le moindre bruit que face
13779D’un serpent la glissante trace,
13780Et de genous, et de cœur tremble :
13781Las ! toy belle qui m’és ensemble
13782Ma douce vie et mon trepas,
13783Atten moy : je ne te cours pas
13784Comme un loup pour te faire outrage.
13785Mets donc ma mignonne un peu bas
13786La cruauté de ton courage :
13787Arreste, fuiarde, tes pas,
13788Et toy ja d’âge pour m’atendre
13789Laisse ta mere, et vien apprendre
13790Combien l’amour donne d’esbas.
DES ROSES PLANTÉES PRÉS UN BLÉ.
13791[Texte de 1572 : Livre IV, xiv.]
13792Dieu te gard l’honneur du printemps,
13794Tes beaux tresors sur la branche,
13795Et qui découvres au Soleil,
13797De ta couleur vivement franche.
13798D’assés loin tu vois redoublé,
13800Ta face du vermillon teinte,
13801Dans le blé qu’on voit rejouir
13803De ton image en son verd peinte.
13804Pres de toy sentant ton odeur
13806Je façonne un vers, dont la grace
13807Maugré mile siecles vivra,
13809Le long vol des ailes d’Horace.
13810Les uns chanteront les oeillés
13812Ou du lis la fleur argentée,
13813Ou celle qui s’est par les prés
13815Du sang des Princes enfantée :
13816Mais moy tant que chanter pourray
13818Tousjours en mes Odes la Rose,
13819D’autant qu’elle porte le nom
13821De celle où ma vie est enclose.
13822[Texte de 1572 : Livre IV, xli.]
13823Pipé des ruses d’Amour,
13824Je me promenois un jour
13825Devant l’huis de ma cruelle,
13826Et tant rebuté j’estois,
13827Qu’en jurant je prometois
13828De ne rentrer plus chez elle.
13829Il sufist d’avoir esté
13830Neuf ou dix ans arresté
13831Es cordes d’Amour, disoy-je,
13832Il faut m’en déveloper
13833Ou bien du tout les couper
13834A fin que libre je soye.
13835Et pour-ce faire je pris
13836Une dague que je mis
13837Bien avant dedans la Lesse :
13838Et son noud j’eusse brisé
13839Si lors je n’eusse avisé
13840Devant l’huis une Déesse.
13841Mais incontinent que j’eu
13842Son dos garny d’aisles veu,
13843Sa robbe et sa contenance,
13844Et son roquet retroussé,
13845Incontinent je pensé
13846Que c’estoit dame Esperance.
13847Je m’approche, elle me prit
13848Par la main dextre, et me dit.
13850Ou vas-tu pauvre Poëte ?
13851Tu auras avec le temps
13852Tout le bien que tu pretens,
13853Et ce que ton cœur souhaitte.
13854Ta maistresse avoit raison
13855De tenir quelque saison
13856Rigueur à ta longue peine :
13857Elle le faisoit expres,
13858Pour au vray connoistre apres
13859Ton cœur et ta foy certaine.
13860Mais ores qu’elle sçait bien
13861Par seure espreuve, combien
13862Ta loyalle amitié dure :
13863D’elle-mesme te prira,
13865Le mal que ton cœur endure.
13867Alors je luy respondis :
13868Hé qu’esse que tu me dis ?
13869Veux-tu rabuser ma vie ?
13870Apres me voir eschapé
13871De celle qui m’a trompé,
13872Veux-tu que je m’y refie ?
13873Dix ans sont que je la suis,
13874Et que pour elle je suis
13875Comme une personne morte :
13876Mais en lieu de lui ployer
13877Son orgueil, pour tout loyer
13878Je muse encor à sa porte.
13879Non-non il vaut mieux mourir
13880Tout d’un coup, que de perir
13881En langueur par tant d’années :
13882Ores je veux de ma main
13883Me tuer, pour voir soudain
13884Toutes mes douleurs finées.
13886Ah, qu’il te feroit bon voir
13887De tomber en desespoir ,
13888Quand l’Esperance te guide :
13889Laisse-laisse ton esmoy,
13890Laisse ta dague, et suy-moy
13891Là haut chez ton homicide.
13892Disant ces mots je suivy
13893Ses pas, tant que je me vy
13894Dans la chambre de Cassandre.
13895Tien, dit l’Esperance, tien :
13896Tout expres icy je vien
13897Pour ton fugitif te rendre.
13898Il t’a servy longuement,
13899C’est raison que doucement
13900Ses angoisses tu lui ostes :
13901Il te faut bien le traitter,
13902Craignant ce grand Jupiter,
13903Puis qu’il est l’un de tes hostes.
13904A-tant elle s’eslança
13905Dans le Ciel, et me laissa
13906Seul en ta chambre, m’amie.
13907Là, doncque par amitié,
13908Là, Maistresse, pren pitié
13909De ton hoste, qui te prie.
13910Si j’ay quelque mal chés toy,
13911Jupiter le juste Roy
13912Foudroyra ta chere teste :
13913Car il garde ceux qui sont
13914Hostes, et ceux là qui font
13915En misere une requeste.
Imitation d’Anacreon. 1555
13916[Texte de 1572 : Livre IV, xlvi.]
13917L’un dit la prinse des murailles
13918De Thebe : et l’autre les batailles
13919De Troye : mais j’ay entrepris
13920De dire comme je fus pris :
13921Ny Nef, Pieton, ny Chevalier
13922Ne m’ont point rendu prisonnier.
13923Qui donc a perdu ma franchise ?
13924Un nouveau scadron furieux
13925D’amoureaux, armé des beaux yeux
13926De ma Dame, a causé ma prise.
AVANTENTRÉE DU ROI TRESCRESTIEN à Paris, L’an 1549.
13927[Texte de 1550 : Bocage.]
13928Voici venir d’Europe tout l’honneur,
13929Ouvre les bras Paris, plein de bon heur
13930Pour embrasser ton Roi qui te decore,
13931Et du parfait de ses vertus t’honore.
13932Heureus Paris, le tresor de ta gloire
13933Sera pendu au temple de Memoire,
13934Tant tu auras de bien et de grand heur,
13935Aiant receu d’Europe la grandeur.
13936Io Paris, éleve au ciel ta porte,
13937J’oi arriver ton Roi qui te r’apporte
13938La vierge Astrée, et sa belle sequelle
13939Qui s’envolla de ce monde avec elle.
13940Ne la voi-tu comme elle prend sa place
13941A son retour dans le sein et la face
13942De nostre Roine, en qui le ciel contemple
13943Du vrai honneur le portraict et l’exemple ?
13944Et qui en toi un beau jour déplira
13945Quant par ta rue en triumphe elle ira ?
13946C’est celle là dont Arne est orgueilleus,
13947Et qui son nom d’un haut bruit merveilleus
13948Contre les murs de Florence resonne :
13949C’est celle là qui l’espoir nous redonne
13950De voir bien tost le beau lis de rechef
13951Dans l’Italie encor dresser le chef.
13952Sus donq Paris regarde quel droit estre
13953Ton heur futur, en adorant ton maistre,
13954Ton nouveau Dieu, dont la divinité
13955T’enrichira d’une immortalité.
13956Comme Tyrinthe est le propre heritage
13957Du grand Hercule, et de Junon, Carthage :
13958Ainsi Paris tu seras désormais
13959Du Roi Henri la ville pour jamais,
13960Et dedans toi les estrangers viendront
13961Baiser son temple et leurs veus lui rendront.
13962A sa venue il semble que la terre
13963Tous ses tresors de son ventre deserre,
13964Et que le Ciel ardentement admire
13965Leurs grands beautés, où d’enhaut il se mire
13966Enamouré, et courbe tout expres
13967Ses larges yeus pour les voir de plus pres.
13968Telle saison le vieil age eprouva,
13969Quand le Chäos demellé se trouva,
13970Et de son poix la terre balancée
13971Fut des longs doits de Neptune embrassée,
13972Lors que le Ciel se voutant d’un grant tour
13973Emmantela le monde tout autour.
13974Ja du Soleil la tiede lampe alume
13975Un autre jour plus beau que de coustume.
13976Ja les forests ont pris leurs robes neuves,
13977Et moins enflés glissent aval les fleuves,
13978Hastés de voir Thetys qui les attent,
13979Et à ses fils son grand giron estend.
13980Entre lesquels la bien heureuse Seine
13981En floflotant une joie demeine,
13982Peigne son chef, s’agence et se fait belle
13983Et d’un hault cri son nouveau Prince appelle.
13984Io Paris, voici le jour venir
13985Dont nos neveus se doivent souvenir,
13986Et dans lequel seront apparoissans
13987Et Arcs, et Traits, et Carquois, et Croissans,
13988Qui leur rondeur parfaicte rempliront,
13989Et tout le cerne en brief accompliront,
13990A celle fin que leur splendeur arrive,
13991De l’Ocean à l’une et l’autre rive.
13992Au jour sacré de la Roialle entrée,
13993Que la Princesse en drap d’or acoustrée
13994Brave apparoisse, et la Bourgeoise face
13995Tous les amours nicher dedans sa face.
13996Que du plus haut des fenestres on rue
13997Les lis, les fleurs, les roses en la rue
13998De çà et là : Que le peuple ne voie
13999Sinon pleuvoir des odeurs par la voie.
14000Qu’on chante iö, que la solennité
14001Soit egallée à sa divinité.
14002Cnose jadis ainsi pompeusement
14003Reçeut son Prince, alors qu’heureusement
14004Pour son partage il occupa les cieus,
14005Et qu’il fut Roi des hommes, et des Dieus.
14006D’un ordre egal en triumphe exaltée
14007Aloit devant la corne d’Amalthée,
14008Aveq’ l’oiseau qui par tout l’univers
14009Porte des Dieus les prodiges divers.
14010Au grand Henri puissent ils se monstrer
14011Du bon costé qui les faut rencontrer.
14012Lors qu’il se rue au meilieu des dangers,
14013Brisant l’honneur des soudars estrangers.
14014J’enten desja les trompettes qui sonnent,
14015Et des vainqueurs les louanges resonnent.
14016Je voi desja flamboier les harnois,
14017Et les chevaus courans par les tournois
14018Leurs opposés bravement mépriser,
14019Et jusqu’au ciel les lances se briser.
14020Là, les faveurs des Dames peu vauldront :
14021Là, les plastrons pourneant deffendront
14022Le combatant, qu’il ne brunche par terre.
14023Si mon grand Roi de sa lance l’enferre :
14024Car le ciel veut qu’il emporte le pris,
14025Et de bien loing passe les mieux appris.
14026Mais qui sont ils ces Chevaliers vaillans
14027Qui tiennent bon contre tous assaillans,
14028Brulés de gloire et d’ardeur d’éprouver
14029Si un plus fort se pourroit point trouver ?
14030Soit l’Espagnol aus armes fier et brave,
14031Ou cestui-là que la Tamise lave.
14032A voir de l’un la force souveraine
14033Je reconnoi la gloire de Lorraine,
14034L’honneur d’Aumalle, en qui luit en la face
14035Tout ce que peut la nature et la grace,
14036Et qui naguere a joint aveq’ le sien,
14037Du bon Roger le sang tant ancien.
14038Sus donc Seigneurs, la terreur des humains,
14039Le los de France est ores en vos mains.
14040Nul Chevalier, fust il Roland, ne vienne
14041Tanter vos bras, qu’il ne lui en souvienne,
14042Affin qu’il porte aus nations estranges
14043Dessus son dôs écrites vos louanges.
14044Et toi Henri triumphe à la bonne heure,
14045Haste tes pas, trop longue est ta demeure :
14046Vien voir Paris la grand’ cité roialle,
14047Et de ta Gent la foi serve et loialle.
14048Vien voir ses jeus, et tout ce qu’elle apreste
14049Pour celebrer de ta grandeur la feste.
14050Facent les cieux que ta puissance greve
14051Si bien l’Anglois, que plus il ne releve :
14052Et que ton bras renvoie par deça
14053Le grand tresor qu’un Roi Jan lui laissa.
14054S’ainsi advient j’animerai ta gloire,
14055Et publirai le gaing de ta victoire
14056Faisant voler ton renom nompareil :
14057Où d’un plain sault le renaissant Soleil
14058Monte à cheval, et là, où il attache
14059Ses las coursiers qu’aus fons des eaus il cache.
14060[Texte de 1550 : Bocage.]
14061Si cet enfant qui erre
14062Vagabond par la terre
14063Avecques le carquois
14064Frere de l’arc turquois,
14065Arc qui me point et mord,
14066Avoit son flambeau mort,
14067Allumé dans l’aleine
14068Du Geant, qui à peine
14069Tient le mont envoié
14070Sur son dos foudroié,
14071Et m’en eust en dormant
14072Bruslé le cueur amant
14073Comme (flamme indiscrete)
14074A la roine de Crete,
14075Encor ne m’auroit tant
14076Bruslé, sa flâme estant
14077Reprise en son flambeau,
14078Que ton visage beau,
14079Que ta bouche qui semble
14080Roses, et lis ensemble,
14081Que tes noirs yeus lascifs,
14082Armés d’archiers sourcis,
14083Qui mille fleches tirent
14084Dans les miens, qui se mirent
14085En ta face ô pucelle,
14086Me plaisant plus que celle
14087Qui dedaignant Tithon,
14089Paindre de mille roses
14090Ses barrieres descloses.
14091[Texte de 1550 : Bocage.]
14092En Mai, lors que les rivieres
14093Desenflent leurs ondes fieres
14094De la nége de l’iver,
14095Et que l’on voit arriver
14096Le beau signe qui r’assemble
14097Les amoureux joints ensemble :
14098Duquel la clarté naissant,
14099Sur un bateau perissant,
14100Le vent se couche, et la mer
14101Rengorge son flot amer,
14102Le marinier soucieus
14103Prenant un front plus joieus.
14104Donc, au retour de ce tens
14105Que tout rit sous le printens,
14106Le rossignol passager
14107Estoit venu r’assieger
14108Sa forteresse ramée,
14109De son caquet animée :
14110Là, soit qu’il voulust chanter
14111Amour, ou le lamanter,
14112S’assit, si l’antiquité
14114Sur un buis, dont s’écartoit
14115Un ruisseau qui cler partoit,
14116Chantant de vois si sereine,
14117Si gaye, si souveraine,
14118Que les chénes bien oiants,
14119Et les pins en bas ploiants
14120Leurs oreilles pour l’ouir
14121S’en voulurent réjouir.
14122Cétte nimphe sonoreuse
14123Du fier enfant amoureuse,
14124Jusqu’au ciel le chant rapporte,
14125Redoublant la vois, de sorte
14126Que les rochiers d’eaus lavés,
14127Et leurs piés d’elle cavés,
14128Le ciel feirent assés seur
14129De la champestre douceur.
14130Mais lui qui écoute un son
14131Tout semblable à sa chanson,
14132Puis voiant son ombre vaine
14133Remirée en la fontaine,
14134Pense que son ombre étoit
14135Un oiseau qui mieus chantoit.
14136Amour de gloire obstinée
14137Avec toute beste est née,
14138Voulant demeurer le maistre
14139Et de soi le vaincueur estre,
14140Plus haut que davant il sonne,
14141Plus haut le bois en resonne.
14142Il dit, et chante comment
14143Il fut témoin du torment
14144Que la jalouse receut
14145Sous faint nom qui la deceut ;
14146Et comme le chevalier
14147Au javelot singulier,
14148Se páma dessus la face
14149Que déja la mort efface,
14150Appellant plus tost les Dieus,
14151Et les astres odieus,
14152Plustost avecque grands cris
14153Comblant l’air de sa Procris,
14154Dépitoit le nom semblable,
14155Et le vent du fait coulpable.
14156Il vouloit encore dire
14157De Clitie le martire,
14158Lors que les nimphes des bois
14159D’aise ne tenans leurs vois,
14160A se mocquer commencerent,
14161Et le mocquant l’offencerent,
14162Lui qui a bien aperceu
14163Les oiant qu’il est deceu,
14164Taignit tant ire le donte
14165Ses joues d’honneste honte
14166Si que rompant vîte en l’air
14167Le vuide par son voler :
14168Tellement se disparut
14169Qu’onques puis il n’apparut.
14170Qui est mieus semblable à toi
14171Petit rossignol que moi ?
14172Tous deus des nimphes ensemble
14173Sommes trompés ce me semble,
14174Toi de ton chant, moi du mien,
14175Ainsi nous nuît nostre bien.
14176Car vers, ne chansons écrites,
14177Ne rimes tant soient bien dites,
14178N’ont rompu la cruauté
14179D’une, de qui la beauté
14180Me lime jusques au font
14181Le cueur qui en flammes fond.
14183Des beaus amans adorée :
14184Livre la moi quelque jour
14185Dedans un lit à sejour,
14186Afin qu’ell’ me baise, et touche,
14187Qu’el’ me mette dans la bouche
14188Je ne sçai quoi, dont envie
14189Ait dépit toute sa vie ;
14190Qu’ell’ me serre, qu’ell’ m’enchéne
14191(Comme un l’hierre le chéne,
14192Ou la vigne les ormeaus)
14193Mon col, de ses braz jumeaus.
CHANT DE FOLIE A BACCHUS.
14194[Texte de 1550 : Bocage.]
14195Delaisse les peuples vaincus
14196Qui sont sous le lit de l’Aurore,
14197Et la ville qui, ô Bacchus,
14198Ceremonieuse t’adore.
14199De tes tigres tourne la bride
14200En France, où tu es invocqué,
14201Et par l’air ton chariot guide
14202Dessus en pompe collocqué.
14203Que ceste feste ne se face
14204Sans t’y trouver Pere joieus,
14205C’est de ton nom la dedicasse
14206Et le jour où l’on rit le mieus.
14207Voi-le-ci je le sen venir,
14208Et mon cueur étonné, ne peut
14209Sa grand divinité tenir,
14210Tant elle l’agite et l’émeut.
14211Quels sont ces rochiers où je vois
14212Leger d’esprit, quel est ce fleuve,
14213Quels sont ces antres, et ces bois
14214Où seul egaré je me treuve ?
14215J’enten le bruire des cimbales
14216Et les champs sonner evoué,
14217J’oi la rage des Bacchanales
14218Et le son du cor enroué.
14219Icy le chancellant Silene
14220Sus un tardif asne monté,
14221Les inconstans Satyres mene,
14222Qui le soustiennent d’un costé.
14223Qu’on boute du vin en la tasse
14224Soumelier, qu’on en verse tant
14225Qu’il se répande dans la place,
14226Qu’on mange, qu’on boive d’autant.
14227Amoureus, menez vos aimées,
14228Ballez, et dansez sans sejour,
14229Que les torches soient allumées
14230Jusques à la pointe du jour.
14231Sus, sus, mignons aus confitures
14232Le cotignac vous semble bon.
14233Vous n’avés les dens assés dures
14234Pour faire peur à ce jambon.
14235Amis à force de bien boire
14236Repoussez de vous le souci,
14237Que jamais plus n’en soit memoire :
14238Là donques, faites tous ainsi.
14239Helas que c’est un dous tourment
14240Suivre ce Dieu qui environne
14241Son chef de vigne et de serment,
14242En lieu de roialle couronne.
14243[Texte de 1550 : Bocage.]
14244O Dieu des exercites,
14246Donnant jadis secours,
14247Fendis en deus le cours
14248De la rouge eau salée,
14250Que deux tertres épars
14251Emmurent de deus pars,
14252Tu fis au milieu d’elle
14255Passa ton peuple ami.
14256Et puis en renversant
14258Sus le Prince obstiné :
14260Lui, et sa gent noiée
14261Sous l’onde renvoiée.
14262Ton peuple errant delà
14263Aux desers çà et là,
14264Les veaux de fonte adore,
14265Mais pour sa faute encore
14266Le ciel ne laissa pas
14267De pleuvoir son repas,
14268Qu’il receut de ta grace
14269Par quarante ans d’espace.
14270O Seigneur, retourne ores
14271Tes yeus, et voi encores
14272Ton peuple languissant,
14273Ton peuple perissant,
14275(Mort étrange) extermine.
14276Pere, nous sçavons bien,
14277Selon tes lois, combien
14278Nos journalieres fautes
14279Sont horribles et hautes ;
14280Et voiant nos pechés
14281Dont sommes entachés,
14282Que ceste affliction
14283N’est pas punition :
14284Mais nous sçavons aussi,
14285Que nous aurons merci
14286Toutes les fois que nous
14287Flechissans les genous
14288Et soulevans la face
14289Demanderons ta grace.
14290Las, ô Dieu, sur nous veille,
14291Et de benigne oreille
14292En ceste âpre saison
14293Reçoi nostre oraison :
14294Ou bien sus les Tartares,
14295Turcs, Scytes, et Barbares
14296Qui n’ont la cognoissance
14297Du bruit de ta puissance,
14298O Seigneur hardiment
14300Et ton peuple console
14301Qui croit en ta parolle,
14302Ou fai encor renaistre
14303Les ans du premier estre,
14304L’age d’or precieus,
14306Vivoit aus bois sans peine
14307De glan cheut et de feine.
14308[Texte de 1550 : Bocage.]
14309Le printens vient, naissez fleurettes
14310Coupables de mes amourettes,
14311Sus naissez, et toutes ensemble
14312Variez par vostre peinture
14313Un manteau verd, à la nature.
14314Cassandre, qui tant leur resemble,
14315Tu crois comme elles, ce me semble,
14316Et ton petit poil accoursi,
14317S’alonge en fil d’or, avec l’age,
14318Comme un reverdissant fueillage.
14319Tu croistras donq pour le souci
14320De maint peuple, et de moi aussi,
14321Et si feras les fleurs compaignes
14322Qui croissent à l’envi de toi
14323Pallir de l’amour comme moi.
14324Et les eaus baignants les campaignes,
14325Celles qui tonnent aus montaignes,
14326Frappant contre leurs bords dolents,
14327Bruiront leurs amours éternelles
14328Si ton bel œil se mire en elles.
14329Apres maints cours de l’an volant,
14330Les cieus pour t’enfanter, voulant
14331Se piller eux mesmes, ont pris
14332Tout le beau vers eus retourné
14333Et de toi le monde ont orné.
14334Affin qu’on ne mette à mépris
14335Mes chants pour t’amour entrepris
14336Qui les trais de ta beauté suivent,
14337Et qui d’un vers laborieus
14338La font remonter jusqu’aus Dieus.
14339Les beautés jusque aus cieus arrivent
14340Si les Poëtes les décrivent,
14341Donc Cassandre si tu m’aimois,
14342Tu apprendrois de main docile,
14343L’art, et la maniere facile
14344Des Odes du luc Vandomois.
CONTRE LA JEUNESSE FRANÇOISE CORROMPUE.
14345[Texte de 1550 : Bocage.]
14346Esperons nous l’Italie estre prise,
14347Ou regaigner par meilleure entreprise
14348D’un bras vindicatif,
14349Le serf butin de nos pertes si amples
14350Dont l’Espagnol a décoré ses temples
14351Desous le Roi captif ?
14352Que telle gloire est loin de l’esperance,
14353Voyant (ô tens) la jeunesse de France
14354A tout vice estre incline.
14355Outrecuidée en ses fautes se plaît,
14356Hait l’enseigneur, l’ignorante qu’ell’ est
14357De toute discipline.
14358Ni escrimer, combatre à la barriere,
14359Ne façonner poulains en la carriere
14360Peu vertueuse n’ose.
14361Suit les putains, les naquets, les plaisans,
14362Et lachement corront ses jeunes ans
14363Sans oser plus grand chose.
14364De telles gens, Charles n’a pas donté
14365Naples, Venise, et Milan surmonté
14366Dessous son jouc rebelle,
14367Mais d’un soudart brave, vaillant, et fort
14368Qui de soi mesme alloit hastant sa mort
14369Par une plaie belle.
14370Le pigeon vient du pigeon, et la chievre
14371Naist de la chievre, et le lievre du lievre.
14372Le fils tousjours raporte
14373Le naturel des parens avec lui :
14374Quel peuple donc pourroit nestre aujourd’hui
14375De race si peu forte ?
14376La fille preste à marier accorde
14377Trop librement sa chanson à la corde
14378D’un pouce curieus ;
14379Et veut encor Petrarque retenir,
14380Affin que mieux ell’ puisse entretenir
14382Il n’i a rien que cet age où nous sommes
14383N’ait corrompu, il a gâté les hommes,
14384Les noces sont polues :
14385Des Dieus vangeurs, sans honneur et sans pris,
14386Les temples met l’Alemen à mépris
14387Par sectes dissolues.
A SON RETOUR DE GASCONGNE VOIANT DE LOIN PARIS.
14388[Texte de 1550 : Bocage.]
14389Deus, et trois fois, heureus ce mien regard,
14390Duquel je voi la ville, où sont infuses
14391La discipline, et la gloire des Muses,
14392C’est toi Paris que Dieu conserve, et gard :
14393C’est toi qui as de science, avec art
14394Endoctriné mon jeune age ignorant,
14395Et qui chez toi par cinq ans demeurant
14396L’as alaicté du laict qui de toi part.
14397Combien je sen ma vie heureuse en elle
14398En te voiant, au pris de ces monts blancs
14399Qui ont l’échine, et la teste, et les flancs
14400Chargés de glace, et de nége éternelle :
14401Je voi desja la bande solennelle
14402Du saint Parnase en avant s’approcher,
14403Et me baiser, m’accoler, et toucher,
14404Me r’appellant à son estude belle.
14405De l’autre part ma librérie, helas,
14406Grecque, latine, espaignole, italique,
14407En me tanssant d’un front melancolique
14408Me dit, que plus je n’adore Pallas.
14409Un milion d’amis ne seront las
14410Deus jours entiers de me faire la feste,
14411Un Peletier qui a dedans sa teste
14412Muses, et Dieus, les Nimphes, et leurs lacs.
14413Daurat, reveil de la sçience morte,
14414Et mon Berger qui s’est fait gouverneur
14415Non de troupeaus, mais de gloire, et d’honneur,
14416Tiendra mon col lassé d’une main forte :
14417Tel jour heureus qui tant d’aise m’apporte
14418Soit par mes vers jusque au ciel coloqué,
14419Et sur mon cueur d’un blanc travers merqué,
14420A celle fin que jamais il n’en sorte.
14421Mon Oradour, ne Maclou n’i sont mie,
14422L’un est allé à Rome pour le Roi.
14423L’autre en Anjou esclave de sa foi
14424Vit sous l’empire assés dous de sa mie.
14425Soit par la reste une joie acomplie,
14426De folâtrer faison nostre devoir,
14427Ce jour passé, je suis prest d’aller voir
14428Si pour le tens les léttres on oublie.
14429Plus que devant je t’aimerai mon livre :
14430A celle fin que le sçavoir j’apprinsse,
14431J’ai delaissé et court, et Roi, et Prince
14432Où j’estoi bien quand je les vouloi suivre,
14433Pour recompense aussi je me voi vivre
14434Et jusque au ciel d’ici bas remué ;
14435Ainsi qu’Horace en Cygne transmué
14436J’ai fait un vol qui de mort me delivre.
14437Car si le jour voit mon euvre entrepris,
14438L’Espaigne docte, et l’Italie apprise
14439Celui qui boit le Rin, et la Thamise,
14440Vouldra m’apprendre ainsi que je l’appris,
14441Et mon labeur aura louange, et pris :
14442Sus, Vandomois (petit pais) sus donques
14443Ejoui toi si tu t’éjouis onques,
14444Je voi ton nom fameus par mes écris.
14445FIN DU BOCAGE [1550].
Les Dons de Jaquet à Isabeau. 1554
14446[Texte de 1571 : Livre V, xxix.]
14447Si tost ma doucette Isabeau
14448Que l’Aube à tes yeux ressemblable
14449Aura chassé dehors l’étable,
14450Parmi les champs nostre troupeau :
14451Au marché porter il me fault
14452(Ma mere Janne m’y envoye)
14453Nostre grand Cochon, et nostre Oye,
14454Qui le matin crioit si haut.
14455Tu veux que j’achette pour toy
14456Une ceinture verdelette,
14457Et une bague joliette
14458Pour en orner ton petit doy.
14459Tu veus l’épingler de velous,
14460Et une bourse toute telle
14461Qu’a Toinon, la sœur de Michele
14462Qui vient aux champs avecque nous.
14463Bien, à mon retour du marché
14464Tu les auras, pourveu bergere,
14465Qu’au premier somme de ta mere,
14466Quand le mâtin sera couché,
14467Tu viennes querir tes presens
14468Dessoubz la coudre où je t’atens,
14469Tu sçais où elle est mignonnette :
14470Mais vien, mon cœur, toute seulette.
14471[Texte de 1560 : Livre V, xxxii.]
14472Je t’ai offencée maistresse
14473Esciemment, je le confesse
14474Je t’ai offencée, et ne puis
14475Meriter pardon, tant je suis
14476Coupable d’une horrible faute.
14477Hé Dieu du ciel, elle est si haute
14478Qu’en mon peché je ne puis voir
14479Que le remors d’un desespoir.
14480Helas pardonne je te prie
14481A ton serf qui merci te crie,
14482Quelle penitence veus-tu ?
14483Un cœur tristement abatu
14484Merite à bon droit, qu’on luy face
14485Pour son humblesse quelque grace.
14486Las ! plus tu me pardonneras
14487Plus d’honneur tu recevras.
14488D’autant que ma faute incensée
14489A plus ta grandeur offencée :
14490Et que celui va meritant
14491Plus de louange, en remettant
14492Au coupable une faute grande,
14493Que d’absouldre un qui ne demande
14494Qu’un pardon d’un petit peché
14495Dont il n’estoit qu’un peu taché.
Odelette à son bouquet. 1555
14496[Texte de 1560 : Livre V, xxiii.]
14497Mon petit Bouquet mon mignon,
14498Qui m’es plus fidel compaignon
14499Qu’Oreste ne fut à Pilade,
14500Tout le jour quand je suis malade
14501Mes valets qui pour leur devoir
14502Le soing de moy devroient avoir,
14503Vont à leur plaisir par la ville,
14504Et ma vieille garde inutile
14505Apres avoir largement beu
14506Yvre, s’endort aupres du feu,
14507A l’heure qu’elle me deust dire
14508Des contes pour me faire rire.
14509Mais toi petit bouquet, mais toi
14510Ayant pitié de mon esmoy
14511Jamais le jour tu ne me laisses
14512Seul compagnon de mes tristesses.
14513Que ne pui-je autant que les dieux ?
14514Je t’envoiroi là haut aux cieux
14515Fait d’un bouquet un astre insigne,
14516Et te mettrois aupres du Cigne
14517Que Bacus dans le ciel posa
14518Quand Ariadne il espousa,
14519Qui seule lamentoit sa perte
14520Au pied d’une rive deserte.
Odelette à l’Arondelle. 1555
14521[Texte de 1560 : Livre V, xxx.]
14522Tay toy babillarde Arondelle,
14523Ou bien je plumeray ton aile
14524Si je t’empongne, ou d’un couteau
14525Je te couperay la languette,
14526Qui matin sans repos caquette,
14527Et m’estourdit tout le cerveau.
14528Je te preste ma cheminée
14529Pour chanter toute la journée,
14530De soir de nuict quand tu voudras :
14531Mais au matin ne me reveille,
14532Et ne m’oste quand je sommeille
14533Ma Cassandre d’entre les bras.
ODELETTE. à Ian Brinon, et à sa Sidere.
14535Au paravant j’avoy, Brinon,
14536Orné mon livre de ton nom :
14537Mais ores je me delibere,
14538Affin de doublement l’orner,
14539De le partir, et d’en donner
14540Une partie à ta Sidere.
14541Car puisqu’Amour vous veut lier
14542Ensemble, il vous faut dedier
14543Mon livre à tous deus, ce me semble :
14544Ensemble doncques recevez
14545Mon livre, puis que vous n’avez
14546Qu’un cors, et qu’un esprit ensemble.
14547[Texte de 1578 : Hymnes.]
14548Belle, dont les yeux doucement m’ont tué
14549Par un doux regard qu’au cœur ils m’ont rué,
14550Et m’ont en un roc insensible mué
14551En mon poil grison :
14552Que j’estois heureux en ma jeune saison
14553Avant qu’avoir beu l’amoureuse poison !
14554Bien loin de souspirs, de pleurs et de prison
14556Sans servir autruy, tout seul je me servoy :
14557Engagé n’avois ny mon cœur ny ma foy :
14558De ma volonté j’estois Seigneur et Roy.
14560Pourquoy dans mon cœur as-tu fait ton sejour ?
14561Je languis la nuict, je souspire le jour,
14562Le sang tout gelé se ramasse à l’entour
14564Mon traistre penser me nourrist de souci :
14565L’esprit y consent et la raison aussi.
14566Long temps en mon mal vivre ne puis ainsi,
14567La mort vaudroit mieux.
14568Devallons là bas à ce bord Stygieux :
14569D’amour ny du jour je ne veux plus jouyr :
14570Pour ne voir plus rien je veux perdre les yeux
14572[Texte de 1578 : aux Hymnes.]
14573Ny l’âge ny sang ne sont plus en vigueur,
14574Les ardents pensers ne m’eschauffent le cœur :
14575Plus mon chef grison ne se veut enfermer
14576Sous le joug d’aimer.
14577En mon jeune Avril d’Amour je fu soudart,
14578Et vaillant guerrier portant son estendart :
14579Ores à l’autel de Venus je l’appens,
14580Et forcé je me rens.
14581Plus ne veux ouyr ces mots delicieux,
14582Ma vie, mon sang, ma chere ame, mes yeux :
14583C’est pour les Amans à qui le sang plus chaut
14585Je veux d’autre feu ma poitrine eschaufer,
14586Cognoistre Nature et bien philosopher,
14587Du Monde sçavoir et des Astres le cours,
14588Retours et destours.
14589Donq Sonets adieu, adieu douces Chansons,
14590Adieu danse, adieu, de la lyre les sons,
14591Adieu traits d’Amour, volez en autre part
14592Qu’au cœur de Ronsard.
14593Je veux estre à moy, non plus servir autruy :
14594Pour autruy ne veux me donner plus d’ennuy :
14595Il faut essayer, sans plus me tourmenter,
14597L’oiseau prisonnier, tant soit-il bien traité,
14598Sa cage rompant, cherche sa liberté :
14599Servage d’esprit tient de liens plus forts
14601Vostre affection m’a servy de bon-heur :
14602D’estre aimé de vous ce m’est un grand honneur.
14603Tant que l’air vital en moy se respandra,
14605A l’amour ne veut mon âge consentir,
14606Repris de nature et d’un tard repentir :
14607Combatre contre elle, et luy estre odieux,
14608C’est forcer les Dieux.
14609[Les treize derniers livres de l’Iliade mis du Grec en vers François par Amadis Jamyn [1574].
14611Homere, il suffisoit assez
14612D’avoir en Grece aux temps passez
14613Fait combatre pour toy sept villes,
14614Sans qu’ores nos Gaules fertilles
14615Pour se vanter de ton berceau
14616Refissent un combat nouveau.
14617En toy Jupiter transformé
14618Composa l’ouvrage estimé
14619De l’Iliade et l’Odyssée,
14620Et tu as ton ame passée
14621En IAMYN pour interpreter
14622Les vers qu’en toy fit Jupiter.
14623C’est afin qu’en lieu de Gregeois
14624Tu fusses appellé François,
14625Et qu’on revist la mesme noise
14626Pour toy en la terre Gauloise,
14627Qu’en Grece en sept villes tu fis
14628Qui toutes t’avoüoient leur fils.
14629Tous deux en un corps n’estes qu’un,
14630Le ciel vous est pere commun,
14631Vous n’estes ouvrage de terre,
14632La terre qui la mer enserre
14633Aux membres grossiers et pesans,
14634N’engendre point de tels enfans.
14635Ou si la terre vous conçeut
14636Fut sur Parnasse, qui reçeut
14637Le part au giron de ses muses :
14638Alettant des liqueurs infuses
14639Du nectar, vos membres petis
14640Entre les Roses et les Lis.
14641Mais la terre ne peut avoir
14642Cet honneur de vous concevoir,
14643Nature des gros germe pleine
14644Vous parturit à toute peine,
14645Depuis, vous aimant par sus tous,
14646N’a daigné faire autre que vous.
14647Toute en vous deux elle se voit,
14648Ce qu’aux autres elle devoit
14649Elle l’a mis d’un soing de mere
14650En son Jamyn, en son Homere,
14651Vous faisant comme deux soleils
14652Patrons des Muses sans pareils.
14653Mille Romains pour haut voler
14654Ont voulu ton vol égaler
14655Mais pour neant, car l’artifice
14656Au prix de la nature est vice,
14657Restant à la postérité
14658Adorable et non imité.
14659Heureux le brazier d’Ilion,
14660Heureuse Troye : un milion
14661De villes riches et peuplées
14662Voudroient ainsi estre bruslées
14663Prenant à plaisir et à jeu
14664Qu’Homere y eust jetté le feu.
14665La riche pompe de tes vers
14666Ressemble à des joiaux divers,
14667Diamans, Rubis, Chrysolithes,
14668Où toutes clartez sont eslites
14669Luisantes comme Astres des Cieux,
14670Aussi tu es Poete des Dieux.
14671Le plus admirable de toy
14672Et le plus divin c’est de quoy
14673Tu as poussé toutes les guerres
14674De Grece aux estrangeres terres,
14675Et n’as souffert qu’un Argien
14676Fust meurdrier d’un Achayen.
14677Mais en faisant outre la mer
14678Contre Ilion la Grece armer
14679Tu as des Barbares provinces
14680Orné la gloire de tes Princes
14681Eslevant d’un superbe front
14682Leurs victoires sur l’Hellespont.
14683Où las je ne sçaurois mon nom
14684Honorer aujourd’huy sinon
14685Qu’en chantant les guerres civiles
14686Et le feu qui brusle noz villes.
14687Dieux qui presidez aux dangers
14688Portez ce mal aux estrangers.
14689Et faites que nostre bon Roy
14690Et nostre bonne antique Loy
14691Tousjours immuables demeurent :
14692Que les guerres civiles meurent
14693Et qu’en la France pour jamais
14694Florisse une eternelle paix.
PIÈCES PUBLIÉES APRÈS 1578
MAGIE, OU DELIVRANCE D’AMOUR.
14695(Ode XXXIII, Livre V.)
14697Sans avoir lien qui m’estraigne,
14698Sans cordon, ceinture ny nouds,
14699Et sans jartiere à mes genous
14700Je vien dessus ceste montagne ;
14701A fin qu’autant soit relasché
14702Mon cœur d’amoureuses tortures,
14703Comme de nœuds et de ceintures
14704J’ay le corps icy detaché.
14705Demons Seigneurs de ceste terre,
14706Volez en troupe à mon secours,
14707Combattez pour moy les Amours,
14708Contre eux je ne veux plus de guerre.
14709Vents qui soufflez par ceste plaine,
14710Et vous Seine, qui promenez
14711Vos flots par ces champs, emmenez
14712En l’Ocean noyer ma peine.
14713Va-t’en habiter tes Cytheres,
14714Ton Paphos, Prince Idalien :
14715Icy pour rompre ton lien
14716Je n’ay besoin de tes mysteres.
14717Anterot, preste moy la main,
14718Enfonce tes fleches diverses ;
14719Il faut que pour moy tu renverses
14720Cet ennemy du genre humain.
14721Je te pry, grand Dieu, ne m’oublie :
14722Sus, Page, verse à mon costé
14723Le sac que tu as apporté,
14724Pour me guarir de ma folie.
14725Brusle du soufre et de l’encens :
14726Comme en l’air je voy consommée
14727Leur vapeur, se puisse en fumée
14728Consommer le mal que je sens.
14729Verse moy l’eau de ceste esguiere ;
14730Et comme à bas tu la respans,
14731Qu’à bas s’espande la Megere
14732De l’amour dont je me repans.
14733Ne tourne plus ce devideau :
14734Comme soudain son cours s’arreste,
14735Ainsi la fureur de ma teste
14736Ne tourne plus en mon cerveau.
14737Laisse dans ce Genievre prendre
14738Un feu s’enfumant peu à peu :
14739Amour, je ne veux plus de feu,
14740Je ne veux plus que de la cendre.
14741Vien viste, enlasse moy le flanc
14742Non de Thym ny de Marjolaine,
14743Mais bien d’Armoise et de Vervaine,
14744Pour mieux me refraischir le sang.
14745Verse du sel en ceste place :
14746Comme il est infertile, ainsi
14747L’engeance du cruel soucy
14748Ne couve plus en moy de race.
14749Apporte moy tous ses presens,
14750Ses cheveux, ses gans, sa peinture,
14751Romps ses lettres, son escriture,
14752Et jette les morceaux aux vents.
14753Vien donq, ouvre moy ceste cage,
14754Et laisse vivre en libertez
14755Ces pauvres oiseaux arrestez
14756Ainsi que j’estois en servage.
14757Paisseteaux volez à plaisir,
14758De ma cage je vous delivre,
14759Comme desormais je veux vivre
14760Au gré de mon premier desir.
14761Vole ma douce Tourterelle,
14762Le vray symbole de l’amour,
14763Je ne veux plus ni nuict ni jour
14764Entendre ta plainte fidelle.
14765Pigeon, je te veux desplumer,
14766Et respandant au vent ta plume,
14767Puissé-je en forceant ma coustume
14768Me plumer les ailes d’aimer.
14769Je veux à la façon antique
14770Bastir un temple de Cyprés,
14771Où d’amour je rompray les traicts
14772Dessus l’autel Anterotique.
14773Vivant il ne faut plus mourir.
14774Il faut du cœur s’oster la playe :
14775Dix lustres veulent que j’essaye
14776Le remede de me guarir.
14777Adieu, Amour, adieu tes flames,
14778Adieu ta douceur, ta rigueur,
14779Et bref adieu toutes les dames
14780Qui m’ont jadis brulé le cœur.
14781Adieu le mont Valerien,
14782Montagne par Venus nommée,
14783Quand Francus conduit son armée
14784Dessus le bord Parisien.
14785[Texte de 1587, t. II, p.2.]
14786Tu dois sçavoir que toute sorte de Poësie a l’argument propre et convenable à son subject : l’Héroïque, armes, assaults de ville, batailles, escarmouches, conseils et discours de Capitaines : la Satyrique, brocards et reprehensions de vices : la Tragique, morts et miserables accidents de Princes : la Comique, la licence effrenée de la jeunesse, les ruses des Courtizannes, avarice de vieillards, tromperie de valets : la Lyrique, l’amour, le vin, les banquets dissolus, les danses, masques, chevaux victorieux, escrime, joustes et tournois, et peu souvent quelque argument de Philosophie. Pource, Lecteur, si tu vois telles matieres librement escrites, et plusieurs fois redites en ces Odes, tu ne t’en dois esmerveiller, mais tousjours te souvenir des vers d’Horace en son Art poëtique :
14787Musa dedit fidibus Divos, puerosque Deorum,
14788Et pugilem victorem, et equum certamine primum,
14789Et juvenum curas, et libera vina referre.
14790[Texte de 1587, t. II, p. 369.]
14791Les vers Sapphiques ne sont, ny ne furent, ny ne seront jamais agreables, s’ils ne sont chantez de vive voix, ou pour le moins accordez aux instruments, qui sont la vie, et l’ame de la Poësie. Car Sapphon chantant ses vers ou accommodez à son Cystre, ou à quelque Rebec, estant toute rabuffée, à cheveux mal-agencez et negligez, avec un contour d’yeux languissants et putaciers, leur donnoit plus de grace, que toutes les trompettes, fifres et tabourins n’en donnoient aux vers masles et hardis d’Alcée, son citoyen, et contemporain, faisant la guerre aux Tyrans.