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Cyrano de Bergerac — en 20 minutes

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Comédie héroïque en cinq actes et en vers (1897) : en 1640, Cyrano de Bergerac, cadet gascon, bretteur et poète au nez démesuré, prête son esprit au beau Christian pour séduire Roxane, la cousine qu'il aime sans oser le lui dire.

Cyrano de Bergerac — en 20 minutes
1
Cette version courte est faite exclusivement de vers réels de Rostand, copiés mot pour mot et cousus par de brèves liaisons en italique. Elle suit Cyrano, poète et bretteur au nez démesuré, qui aime en secret sa cousine Roxane et prête son éloquence au beau Christian pour la séduire, de l’Hôtel de Bourgogne en 1640 jusqu’au couvent où, quinze ans plus tard, tout se révèle. Pour le texte intégral, choisissez « Texte intégral » dans le sélecteur de versions.

Premier acte — Une représentation à l’Hôtel de Bourgogne
2
Paris, 1640, à l’Hôtel de Bourgogne. Cyrano de Bergerac, cadet aux gardes, a chassé de la scène le comédien Montfleury, puis rossé un fâcheux qui regardait son nez. Le vicomte de Valvert, que le comte de Guiche veut faire épouser à Roxane, croit le moucher en lui faisant remarquer qu’il a un nez très grand.
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Cyrano
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Ah ! non ! c’est un peu court, jeune homme !
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On pouvait dire… Oh ! Dieu !… bien des choses en somme…
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En variant le ton, — par exemple, tenez :
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Agressif : « Moi, monsieur, si j’avais un tel nez,
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Il faudrait sur-le-champ que je me l’amputasse ! »
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Amical : « Mais il doit tremper dans votre tasse !
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Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap ! »
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Descriptif : « C’est un roc !… c’est un pic !… c’est un cap !
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Que dis-je, c’est un cap ?… C’est une péninsule ! »
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Curieux : « De quoi sert cette oblongue capsule ?
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D’écritoire, monsieur, ou de boîte à ciseaux ? »
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Gracieux : « Aimez-vous à ce point les oiseaux
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Que paternellement vous vous préoccupâtes
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De tendre ce perchoir à leurs petites pattes ? »
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Truculent : « Çà, monsieur, lorsque vous pétunez,
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La vapeur du tabac vous sort-elle du nez
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Sans qu’un voisin ne crie au feu de cheminée ? »
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Prévenant : « Gardez-vous, votre tête entraînée
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Par ce poids, de tomber en avant sur le sol ! »
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Tendre : « Faites-lui faire un petit parasol
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De peur que sa couleur au soleil ne se fane ! »
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Pédant : « L’animal seul, monsieur, qu’Aristophane
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Appelle Hippocampelephantocamélos
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Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d’os ! »
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Cavalier : « Quoi, l’ami, ce croc est à la mode ?
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Pour pendre son chapeau, c’est vraiment très commode ! »
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Emphatique : « Aucun vent ne peut, nez magistral,
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T’enrhumer tout entier, excepté le mistral ! »
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Dramatique : « C’est la Mer Rouge quand il saigne ! »
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Admiratif : « Pour un parfumeur, quelle enseigne ! »
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Lyrique : « Est-ce une conque, êtes-vous un triton ? »
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Naïf : « Ce monument, quand le visite-t-on ? »
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Respectueux : « Souffrez, monsieur, qu’on vous salue,
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C’est là ce qui s’appelle avoir pignon sur rue ! »
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Campagnard : « Hé, ardé ! C’est-y un nez ? Nanain !
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C’est queuqu’navet géant ou ben queuqu’melon nain ! »
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Militaire : « Pointez contre cavalerie ! »
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Pratique : « Voulez-vous le mettre en loterie ?
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Assurément, monsieur, ce sera le gros lot ! »
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Enfin parodiant Pyrame en un sanglot :
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« Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître
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A détruit l’harmonie ! Il en rougit, le traître ! »
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— Voilà ce qu’à peu près, mon cher, vous m’auriez dit
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Si vous aviez un peu de lettres et d’esprit :
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Mais d’esprit, ô le plus lamentable des êtres,
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Vous n’en eûtes jamais un atome, et de lettres
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Vous n’avez que les trois qui forment le mot : sot !
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On tire l’épée. Cyrano annonce qu’il composera une ballade en se battant et touchera le vicomte au dernier vers. Troisième strophe et envoi :
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Il me manque une rime en eutre…
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Vous rompez, plus blanc qu’amidon ?
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C’est pour me fournir le mot pleutre !
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— Tac ! je pare la pointe dont
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Vous espériez me faire don, —
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J’ouvre la ligne, — je la bouche…
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Tiens bien ta broche, Laridon !
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À la fin de l’envoi, je touche.
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(Il annonce solennellement :)
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Envoi.
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Prince, demande à Dieu pardon !
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Je quarte du pied, j’escarmouche,
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Je coupe, je feinte…
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(Se fendant.)
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Hé ! là, donc !
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(Le vicomte chancelle ; Cyrano salue.)
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À la fin de l’envoi, je touche.
69
La salle se vide. Seul avec son ami Le Bret, Cyrano avoue la vraie raison de sa haine pour Montfleury : l’acteur a osé lever les yeux sur une femme.
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Cyrano, avec un rire amer.
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Que j’aimasse ?…
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(Changement de ton et gravement.)
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J’aime.
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Le Bret
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Et peut-on savoir ? Tu ne m’as jamais dit ?…
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Cyrano
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Qui j’aime ?… Réfléchis, voyons. Il m’interdit
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Le rêve d’être aimé même par une laide,
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Ce nez qui d’un quart d’heure en tous lieux me précède ;
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Alors moi, j’aime qui ?… Mais cela va de soi !
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J’aime — mais c’est forcé ! — la plus belle qui soit !
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Le Bret devine : c’est Roxane, sa cousine. Qu’il se déclare donc ! Cyrano montre son visage.
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Cyrano
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Regarde-moi, mon cher, et dis quelle espérance
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Pourrait bien me laisser cette protubérance !
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Oh ! je ne me fais pas d’illusion ! — Parbleu,
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Oui, quelquefois, je m’attendris, dans le soir bleu ;
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J’entre en quelque jardin où l’heure se parfume ;
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Avec mon pauvre grand diable de nez je hume
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L’avril, — je suis des yeux, sous un rayon d’argent,
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Au bras d’un cavalier, quelque femme, en songeant
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Que pour marcher, à petits pas, dans de la lune,
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Aussi moi j’aimerais au bras en avoir une,
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Je m’exalte, j’oublie… et j’aperçois soudain
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L’ombre de mon profil sur le mur du jardin !
96
Survient la duègne de Roxane : sa maîtresse veut voir son cousin en secret, le lendemain matin, au sortir de la messe. Affolé, Cyrano propose la boutique du pâtissier Ragueneau.
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Cyrano, tombant dans les bras de Le Bret.
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Moi !… D’elle !… Un rendez-vous !…
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Le Bret
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Eh bien ! tu n’es plus triste ?
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Cyrano
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Ah ! pour quoi que ce soit, elle sait que j’existe !
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Exalté, il part le soir même affronter seul, à la porte de Nesle, les cent hommes apostés contre le poète Lignière.
Deuxième acte — La rôtisserie des poètes
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À l’aube, dans la rôtisserie de Ragueneau. En attendant Roxane, Cyrano veut lui écrire ce qu’il n’ose pas lui dire.
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Ragueneau
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Six et quart !…
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Cyrano, se frappant sa poitrine.
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…un seul mot de tous ceux que j’ai là !
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Tandis qu’en écrivant…
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(Il reprend la plume.)
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Eh bien ! écrivons-la,
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Cette lettre d’amour qu’en moi-même j’ai faite
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Et refaite cent fois, de sorte qu’elle est prête,
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Et que mettant mon âme à côté du papier,
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Je n’ai tout simplement qu’à la recopier.
116
Roxane arrive, masquée. Elle panse la main blessée de son cousin, évoque leurs jeux d’enfance, puis se confie : elle aime quelqu’un.
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Roxane
118
Un pauvre garçon qui jusqu’ici m’aima
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Timidement, de loin, sans oser le dire…
120
Cyrano
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Ah !…
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Roxane
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Laissez-moi votre main, voyons, elle a la fièvre. —
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Mais moi j’ai vu trembler les aveux sur sa lèvre.
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Cyrano
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Ah !…
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Roxane, achevant de lui faire un petit bandage avec son mouchoir.
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Et figurez-vous, tenez, que, justement
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Oui, mon cousin, il sert dans votre régiment !
130
Cyrano
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Ah !…
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Roxane, riant.
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Puisqu’il est cadet dans votre compagnie !
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Cyrano
135
Ah !…
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Roxane
137
Il a sur son front de l’esprit, du génie,
138
Il est fier, noble, jeune, intrépide, beau…
139
Cyrano, se levant tout pâle.
140
Beau !
141
Roxane
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Quoi ? Qu’avez-vous ?
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Cyrano
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Moi, rien… c’est… c’est…
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(Il montre sa main, avec un sourire.)
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C’est ce bobo.
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Elle ne l’a vu qu’à la Comédie : c’est Christian de Neuvillette, entré le matin même aux cadets de Gascogne, la compagnie de Cyrano. Elle lui demande de le protéger.
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Roxane
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Vous serez son ami ?
150
Cyrano
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Je le serai.
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Roxane
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Et jamais il n’aura de duel ?
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Cyrano
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C’est juré.
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Elle remet son masque et s’en va, comblée.
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Roxane
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Qu’il m’écrive ! — Cent hommes ! —
159
Vous me direz plus tard. Maintenant, je ne puis.
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Cent hommes ! Quel courage !
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Cyrano, la saluant.
162
Oh ! j’ai fait mieux depuis.
163
La foule accourt fêter le héros de la nuit. De Guiche lui offre sa protection ; Cyrano refuse, et répond à Le Bret, qui lui reproche de gâcher sa chance.
164
Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême,
165
Aimer mieux faire une visite qu’un poème,
166
Rédiger des placets, se faire présenter ?
167
Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais… chanter,
168
Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
169
Avoir l’œil qui regarde bien, la voix qui vibre,
170
Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
171
Pour un oui, pour un non, se battre, — ou faire un vers !
172
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
173
À tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
174
N’écrire jamais rien qui de soi ne sortît,
175
Et modeste d’ailleurs, se dire : mon petit,
176
Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
177
Si c’est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !
178
Puis, s’il advient d’un peu triompher, par hasard,
179
Ne pas être obligé d’en rien rendre à César,
180
Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
181
Bref, dédaignant d’être le lierre parasite,
182
Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul,
183
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !
184
Les cadets réclament le récit du combat. Christian, à qui l’on vient d’apprendre qu’on ne parle jamais du nez de Cyrano, veut prouver qu’un homme du Nord a du courage.
185
Cyrano, redescendant vers eux.
186
Mon récit ?…
187
(Tous rapprochent leurs escabeaux, se groupent autour de lui, tendent le col. Christian s’est mis à cheval sur une chaise.)
188
Eh bien ! donc je marchais tout seul, à leur rencontre.
189
La lune, dans le ciel, luisait comme une montre,
190
Quand soudain, je ne sais quel soigneux horloger
191
S’étant mis à passer un coton nuager
192
Sur le boîtier d’argent de cette montre ronde,
193
Il se fit une nuit la plus noire du monde,
194
Et les quais n’étant pas du tout illuminés,
195
Mordious ! on n’y voyait pas plus loin…
196
Christian
197
Que son nez.
198
Lié par sa promesse à Roxane, Cyrano encaisse chaque allusion, puis fait sortir tout le monde et embrasse Christian. Le jeune homme avoue qu’il aime Roxane mais ne sait pas parler aux femmes, et qu’elle est précieuse.
199
Christian, avec désespoir.
200
Il me faudrait de l’éloquence !
201
Cyrano, brusquement.
202
Je t’en prête !
203
Toi du charme physique et vainqueur, prête-m’en :
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Et faisons à nous deux un héros de roman !
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Christian
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Quoi ?
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Cyrano
208
Te sens-tu de force à répéter les choses
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Que chaque jour je t’apprendrai ?…
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Christian
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Tu me proposes ?…
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Cyrano
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Roxane n’aura pas de désillusion !
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Dis, veux-tu qu’à nous deux nous la séduisions ?
215
Veux-tu sentir passer, de mon pourpoint de buffle
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Dans ton pourpoint brodé, l’âme que je t’insuffle !…
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Christian
218
Mais, Cyrano !…
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Cyrano
220
Christian, veux-tu ?
221
Christian
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Tu me fais peur !
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Cyrano
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Puisque tu crains, tout seul, de refroidir son cœur,
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Veux-tu que nous fassions — et bientôt tu l’embrases ! —
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Collaborer un peu tes lèvres et mes phrases ?…
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Christian
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Tes yeux brillent !…
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Cyrano
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Veux-tu ?…
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Christian
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Quoi ! cela te ferait
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Tant de plaisir ?…
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Cyrano, avec enivrement.
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Cela…
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(Se reprenant, et en artiste.)
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Cela m’amuserait !
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C’est une expérience à tenter un poète.
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Veux-tu me compléter et que je te complète ?
240
Tu marcheras, j’irai dans l’ombre à ton côté :
241
Je serai ton esprit, tu seras ma beauté.
242
Cyrano lui donne la lettre écrite le matin même : Roxane croira qu’elle a été écrite pour elle.
Troisième acte — Le baiser de Roxane
243
Devant la maison de Roxane, au Marais. Elle s’émerveille des lettres de Christian, toutes de la main de Cyrano. De Guiche part pour le siège d’Arras ; sous couleur de punir Cyrano, elle obtient qu’il laisse les cadets à Paris. Puis Christian, las d’emprunter ses mots, veut parler seul.
244
Christian, s’assied près d’elle, sur le banc. Un silence.
245
Je vous aime.
246
Roxane, fermant les yeux.
247
Oui, parlez-moi d’amour.
248
Christian
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Je t’aime.
250
Roxane
251
C’est le thème.
252
Brodez, brodez.
253
Christian
254
Je vous…
255
Roxane
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Brodez !
257
Christian
258
Je t’aime tant.
259
Roxane
260
Sans doute. Et puis ?
261
Christian
262
Et puis… je serais si content
263
Si vous m’aimiez ! — Dis-moi, Roxane, que tu m’aimes !
264
Roxane, avec une moue.
265
Vous m’offrez du brouet quand j’espérais des crèmes !
266
Dites un peu comment vous m’aimez ?…
267
Christian
268
Mais… beaucoup.
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Roxane
270
Oh !… Délabyrinthez vos sentiments !
271
Roxane le renvoie. La nuit venue, sous son balcon, Cyrano souffle d’abord ses phrases à Christian, puis prend sa place dans l’ombre.
272
Cyrano, tirant Christian sous le balcon et se glissant à sa place.
273
Chut ! Cela devient trop difficile !…
274
Roxane
275
Aujourd’hui…
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Vos mots sont hésitants. Pourquoi ?
277
Cyrano, parlant à mi-voix, comme Christian.
278
C’est qu’il fait nuit,
279
Dans cette ombre, à tâtons, ils cherchent votre oreille.
280
Roxane
281
Les miens n’éprouvent pas difficulté pareille.
282
Cyrano
283
Ils trouvent tout de suite ? oh ! cela va de soi,
284
Puisque c’est dans mon cœur, eux, que je les reçoi ;
285
Or, moi, j’ai le cœur grand, vous, l’oreille petite.
286
D’ailleurs vos mots à vous, descendent : ils vont vite,
287
Les miens montent, Madame : il leur faut plus de temps !
288
Protégé par l’obscurité, il parle enfin pour lui-même. Roxane lui demande quels mots il lui dira, maintenant qu’est venu le moment de l’amour vrai.
289
Cyrano
290
Tous ceux, tous ceux, tous ceux
291
Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe,
292
Sans les mettre en bouquets : je vous aime, j’étouffe,
293
Je t’aime, je suis fou, je n’en peux plus, c’est trop ;
294
Ton nom est dans mon cœur comme dans un grelot,
295
Et comme tout le temps, Roxane, je frissonne,
296
Tout le temps, le grelot s’agite, et le nom sonne !
297
De toi, je me souviens de tout, j’ai tout aimé :
298
Je sais que l’an dernier, un jour, le douze mai,
299
Pour sortir le matin tu changeas de coiffure !
300
J’ai tellement pris pour clarté ta chevelure
301
Que, comme lorsqu’on a trop fixé le soleil,
302
On voit sur toute chose ensuite un rond vermeil,
303
Sur tout, quand j’ai quitté les feux dont tu m’inondes,
304
Mon regard ébloui pose des taches blondes !
305
La déclaration se poursuit jusqu’à ce que Roxane s’abandonne.
306
Roxane
307
Oui, je tremble, et je pleure, et je t’aime, et suis tienne !
308
Et tu m’as enivrée !
309
Cyrano
310
Alors, que la mort vienne !
311
Cette ivresse, c’est moi, moi, qui l’ai su causer !
312
Je ne demande plus qu’une chose…
313
Christian, sous le balcon.
314
Un baiser !
315
Un capucin traverse la place. Quand Roxane reparaît au balcon, Cyrano plaide pour ce baiser qui ne sera pas le sien.
316
Cyrano
317
Un baiser, mais à tout prendre, qu’est-ce ?
318
Un serment fait d’un peu plus près, une promesse
319
Plus précise, un aveu qui veut se confirmer,
320
Un point rose qu’on met sur l’i du verbe aimer ;
321
C’est un secret qui prend la bouche pour oreille,
322
Un instant d’infini qui fait un bruit d’abeille,
323
Une communion ayant un goût de fleur,
324
Une façon d’un peu se respirer le cœur,
325
Et d’un peu se goûter, au bord des lèvres, l’âme !
326
Roxane invite son amant à monter ; Cyrano y pousse Christian.
327
Christian
328
Ah ! Roxane !
329
(Il l’enlace et se penche sur ses lèvres.)
330
Cyrano
331
Aïe ! au cœur, quel pincement bizarre !
332
— Baiser, festin d’amour dont je suis le Lazare !
333
Il me vient de cette ombre une miette de toi, —
334
Mais oui, je sens un peu mon cœur qui te reçoit,
335
Puisque sur cette lèvre où Roxane se leurre
336
Elle baise les mots que j’ai dits tout à l’heure !
337
Le capucin apportait une lettre de De Guiche, resté en secret pour revenir chez Roxane. Elle la lit en la travestissant : le comte ordonnerait de la marier sur l’heure à Christian. Pendant la cérémonie, Cyrano, tombé du balcon « de la lune », retient De Guiche un quart d’heure en lui contant son voyage.
338
Cyrano
339
Alors…
340
(Reprenant sa voix naturelle.)
341
Le quart d’heure est passé, Monsieur, je vous délivre
342
Le mariage est fait.
343
De Guiche, se relevant d’un bond.
344
Çà, voyons, je suis ivre !…
345
Cette voix ?
346
(La porte de la maison s’ouvre, des laquais paraissent portant des candélabres allumés. Lumière. Cyrano ôte son chapeau au bord abaissé.)
347
Et ce nez !… Cyrano ?
348
Cyrano, saluant.
349
Cyrano.
350
Furieux, De Guiche envoie sur-le-champ les cadets au siège. Roxane confie Christian à Cyrano.
351
Roxane, à Cyrano, en retenant Christian qu’il essaye toujours d’entraîner.
352
Oh !… je vous le confie !
353
Promettez-moi que rien ne va mettre sa vie
354
En danger !
355
Cyrano
356
J’essaierai… mais ne peux cependant
357
Promettre…
358
Roxane, même jeu.
359
Promettez qu’il sera très prudent !
360
Cyrano
361
Oui, je tâcherai, mais…
362
Roxane, même jeu.
363
Qu’à ce siège terrible
364
Il n’aura jamais froid !
365
Cyrano
366
Je ferai mon possible.
367
Mais…
368
Roxane, même jeu.
369
Qu’il sera fidèle !
370
Cyrano
371
Eh oui ! sans doute, mais…
372
Roxane, même jeu.
373
Qu’il m’écrira souvent !
374
Cyrano, s’arrêtant.
375
Ça, — je vous le promets !
376
Rideau.
Quatrième acte — Les cadets de Gascogne
377
Devant Arras, les cadets assiégeants sont eux-mêmes assiégés et meurent de faim. Chaque matin, Cyrano franchit les lignes espagnoles pour porter une lettre à Roxane. Aux affamés, il fait jouer par le vieux fifre Bertrandou les airs du pays.
378
Écoutez, les Gascons… Ce n’est plus, sous ses doigts,
379
Le fifre aigu des camps, c’est la flûte des bois !
380
Ce n’est plus le sifflet du combat, sous ses lèvres,
381
C’est le lent galoubet de nos meneurs de chèvres !…
382
Écoutez… C’est le val, la lande, la forêt,
383
Le petit pâtre brun sous son rouge béret,
384
C’est la verte douceur des soirs sur la Dordogne,
385
Écoutez, les Gascons : c’est toute la Gascogne !
386
De Guiche annonce une attaque espagnole sur leur poste : les cadets devront se faire tuer pour gagner du temps. Christian voudrait mettre tout son adieu dans une lettre ; Cyrano l’a déjà écrite.
387
Christian, lui prenant la lettre.
388
Mais oui !
389
(Il l’ouvre, lit et s’arrête.)
390
Tiens !…
391
Cyrano
392
Quoi ?
393
Christian
394
Ce petit rond ?…
395
Cyrano, reprenant la lettre vivement, et regardant d’un air naïf.
396
Un rond ?…
397
Christian
398
C’est une larme !
399
Cyrano
400
Oui… Poète, on se prend à son jeu, c’est le charme !…
401
Tu comprends… ce billet, — c’était très émouvant
402
Je me suis fait pleurer moi-même en l’écrivant.
403
Christian
404
Pleurer ?…
405
Cyrano
406
Oui… parce que… mourir n’est pas terrible.
407
Mais… ne plus la revoir jamais… Voilà l’horrible !
408
Car enfin je ne la…
409
(Christian le regarde.)
410
nous ne la…
411
(Vivement.)
412
tu ne la…
413
Christian, lui arrachant la lettre.
414
Donne-moi ce billet !
415
Un carrosse entre dans le camp : Roxane a traversé les lignes ennemies, avec Ragueneau pour cocher et de quoi nourrir les cadets. Cyrano a juste le temps d’avouer à Christian qu’il écrivait en son nom deux fois par jour. Roxane explique alors à Christian pourquoi elle est venue : à cause des lettres.
416
Roxane
417
Et plus tard, mon ami, moins frivole,
418
— Oiseau qui saute avant tout à fait qu’il s’envole, —
419
Ta beauté m’arrêtant, ton âme m’entraînant,
420
Je t’aimais pour les deux ensemble !…
421
Christian
422
Et maintenant ?
423
Roxane
424
Eh bien ! toi-même enfin l’emporte sur toi-même,
425
Et ce n’est plus que pour ton âme que je t’aime !
426
Christian, reculant.
427
Ah ! Roxane !
428
Roxane
429
Sois donc heureux. Car n’être aimé
430
Que pour ce dont on est un instant costumé,
431
Doit mettre un cœur avide et noble à la torture ;
432
Mais ta chère pensée efface ta figure,
433
Et la beauté par quoi tout d’abord tu me plus,
434
Maintenant j’y vois mieux… et je ne la vois plus !
435
Christian comprend : c’est l’âme de Cyrano qu’elle aime.
436
Christian
437
Elle ne m’aime plus !
438
Cyrano
439
Comment ?
440
Christian
441
C’est toi qu’elle aime !
442
Cyrano
443
Non !
444
Christian
445
Elle n’aime plus que mon âme !
446
Cyrano
447
Non !
448
Christian
449
Si !
450
C’est donc bien toi qu’elle aime, — et tu l’aimes aussi !
451
Cyrano
452
Moi ?
453
Christian
454
Je le sais.
455
Cyrano
456
C’est vrai.
457
Christian
458
Comme un fou.
459
Cyrano
460
Davantage.
461
Christian
462
Dis-le-lui !
463
Cyrano
464
Non !
465
Christian
466
Pourquoi ?
467
Cyrano
468
Regarde mon visage !
469
Christian
470
Elle m’aimerait laid !
471
Christian exige que Cyrano dise tout, et s’éloigne vers les avant-postes. Cyrano interroge Roxane : l’aimerait-elle vraiment laid ?
472
Cyrano, ardemment.
473
Affreux ?
474
Roxane
475
Affreux !
476
Cyrano
477
Défiguré ?
478
Roxane
479
Défiguré !
480
Cyrano
481
Grotesque ?
482
Roxane
483
Rien ne peut me le rendre grotesque !
484
Cyrano
485
Vous l’aimeriez encore ?
486
Roxane
487
Et davantage presque !
488
Cyrano, perdant la tête, à part.
489
Mon Dieu, c’est vrai, peut-être, et le bonheur est là.
490
Le Bret lui glisse un mot : Christian vient d’être frappé par le premier coup de feu ennemi. On le rapporte ; Cyrano se penche à son oreille.
491
Christian, d’une voix mourante.
492
Roxane !…
493
Cyrano, vite et bas à l’oreille de Christian, pendant que Roxane affolée trempe dans l’eau, pour le panser, un morceau de linge arraché à sa poitrine.
494
J’ai tout dit. C’est toi qu’elle aime encor !
495
(Christian ferme les yeux.)
496
Roxane trouve sur lui la lettre d’adieu. L’attaque commence.
497
Cyrano, voulant dégager sa main que tient Roxane agenouillée.
498
Mais, Roxane on se bat !
499
Roxane, le retenant.
500
Restez encore un peu.
501
Il est mort. Vous étiez le seul à le connaître.
502
(Elle pleure doucement.)
503
— N’est-ce pas que c’était un être exquis, un être
504
Merveilleux ?
505
Cyrano, debout, tête nue.
506
Oui, Roxane.
507
Roxane
508
Un poète inouï,
509
Adorable ?
510
Cyrano
511
Oui, Roxane.
512
Roxane
513
Un esprit sublime ?
514
Cyrano
515
Oui,
516
Roxane !
517
Roxane
518
Un cœur profond, inconnu du profane,
519
Une âme magnifique et charmante ?
520
Cyrano, fermement.
521
Oui, Roxane !
522
Roxane, se jetant sur le corps de Christian.
523
Il est mort !
524
Cyrano, à part, tirant l’épée.
525
Et je n’ai qu’à mourir aujourd’hui,
526
Puisque, sans le savoir, elle me pleure en lui !
Cinquième acte — La gazette de Cyrano
527
Quinze ans plus tard, en 1655, dans le parc d’un couvent où Roxane s’est retirée, en deuil. Le duc de Grammont, l’ancien comte de Guiche, lui rend visite.
528
Le duc
529
Même mort, vous l’aimez ?
530
Roxane
531
Quelquefois il me semble
532
Qu’il n’est mort qu’à demi, que nos cœurs sont ensemble,
533
Et que son amour flotte, autour de moi, vivant !
534
Le duc, après un silence encore.
535
Est-ce que Cyrano vient vous voir ?
536
Roxane
537
Oui, souvent.
538
— Ce vieil ami, pour moi, remplace les gazettes.
539
Il vient ; c’est régulier ; sous cet arbre où vous êtes
540
On place son fauteuil, s’il fait beau ; je l’attends
541
En brodant ; l’heure sonne ; au dernier coup, j’entends
542
— Car je ne tourne plus même le front ! — sa canne
543
Descendre le perron ; il s’assied ; il ricane
544
De ma tapisserie éternelle ; il me fait
545
La chronique de la semaine, et…
546
Pauvre et seul, Cyrano s’est fait trop d’ennemis : ce jour-là, une pièce de bois lâchée d’une fenêtre l’a frappé à la tête. Il vient pourtant, très pâle, pour la première fois en retard.
547
Cyrano
548
Les feuilles !
549
Roxane, levant la tête, et regardant au loin, dans les allées.
550
Elles sont d’un blond vénitien.
551
Regardez-les tomber.
552
Cyrano
553
Comme elles tombent bien !
554
Dans ce trajet si court de la branche à la terre,
555
Comme elles savent mettre une beauté dernière,
556
Et malgré leur terreur de pourrir sur le sol,
557
Veulent que cette chute ait la grâce d’un vol !
558
Roxane réclame sa gazette de la semaine ; il la débite en luttant contre la douleur, et défaille. Il se reprend : ce n’est que sa blessure d’Arras. Roxane lui montre la sienne, la lettre qu’elle porte au cou. Il demande à la lire, et la lit à voix haute tandis que la nuit tombe.
559
Roxane, lui posant la main sur l’épaule.
560
Comment pouvez-vous lire à présent ? Il fait nuit.
561
(Il tressaille, se retourne, la voit là tout près, fait un geste d’effroi, baisse la tête. Un long silence. Puis, dans l’ombre complètement venue, elle dit avec lenteur, joignant les mains.)
562
Et pendant quatorze ans, il a joué ce rôle
563
D’être le vieil ami qui vient pour être drôle !
564
Cyrano
565
Roxane !
566
Roxane
567
C’était vous.
568
Cyrano
569
Non, non, Roxane, non !
570
Roxane
571
J’aurais dû deviner quand il disait mon nom !
572
Cyrano
573
Non ! ce n’était pas moi !
574
Roxane
575
C’était vous !
576
Cyrano
577
Je vous jure…
578
Roxane
579
J’aperçois toute la généreuse imposture :
580
Les lettres, c’était vous…
581
Cyrano
582
Non !
583
Roxane
584
Les mots chers et fous,
585
C’était vous…
586
Cyrano
587
Non !
588
Roxane
589
La voix dans la nuit, c’était vous.
590
Cyrano
591
Je vous jure que non !
592
Roxane
593
L’âme, c’était la vôtre !
594
Cyrano
595
Je ne vous aimais pas.
596
Roxane
597
Vous m’aimiez !
598
Cyrano, se débattant.
599
C’était l’autre !
600
Roxane
601
Vous m’aimiez !
602
Cyrano, d’une voix qui faiblit.
603
Non !
604
Roxane
605
Déjà vous le dites plus bas !
606
Cyrano
607
Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas !
608
Roxane
609
Ah ! que de choses qui sont mortes… qui sont nées !
610
— Pourquoi vous être tu pendant quatorze années,
611
Puisque sur cette lettre où, lui, n’était pour rien,
612
Ces pleurs étaient de vous ?
613
Cyrano, lui tendant la lettre.
614
Ce sang était le sien.
615
Roxane
616
Alors pourquoi laisser ce sublime silence
617
Se briser aujourd’hui ?
618
Cyrano
619
Pourquoi ?…
620
Le Bret et Ragueneau accourent : Cyrano s’est tué en se levant.
621
Cyrano
622
C’est vrai ! je n’avais pas terminé ma gazette :
623
… Et samedi, vingt-six, une heure avant dîné,
624
Monsieur de Bergerac est mort assassiné.
625
(Il se découvre ; on voit sa tête entourée de linges.)
626
Roxane
627
Que dit-il ? — Cyrano ! — Sa tête enveloppée !…
628
Ah ! que vous a-t-on fait ? Pourquoi ?
629
Cyrano
630
« D’un coup d’épée,
631
Frappé par un héros, tomber la pointe au cœur ! »…
632
— Oui, je disais cela !… Le destin est railleur !…
633
Et voilà que je suis tué dans une embûche,
634
Par derrière, par un laquais, d’un coup de bûche !
635
C’est très bien. J’aurai tout manqué, même ma mort.
636
Ragueneau raconte que Molière a pris à Cyrano une scène pour son Scapin.
637
Cyrano
638
Oui, ma vie
639
Ce fut d’être celui qui souffle — et qu’on oublie !
640
(À Roxane.)
641
Vous souvient-il du soir où Christian vous parla
642
Sous le balcon ? Eh bien ! toute ma vie est là :
643
Pendant que je restais en bas, dans l’ombre noire,
644
D’autres montaient cueillir le baiser de la gloire !
645
C’est justice, et j’approuve au seuil de mon tombeau :
646
Molière a du génie et Christian était beau !
647
La cloche sonne l’office ; il refuse qu’on aille chercher qui que ce soit.
648
Roxane
649
Je vous aime, vivez !
650
Cyrano
651
Non ! car c’est dans le conte
652
Que lorsqu’on dit : Je t’aime ! au prince plein de honte,
653
Il sent sa laideur fondre à ces mots de soleil…
654
Mais tu t’apercevrais que je reste pareil.
655
Roxane
656
J’ai fait votre malheur ! moi ! moi !
657
Cyrano
658
Vous ?… au contraire !
659
J’ignorais la douceur féminine. Ma mère
660
Ne m’a pas trouvé beau. Je n’ai pas eu de sœur.
661
Plus tard, j’ai redouté l’amante à l’œil moqueur.
662
Je vous dois d’avoir eu, tout au moins, une amie.
663
Grâce à vous une robe a passé dans ma vie.
664
Délirant, il voit venir la mort, se lève et s’adosse à l’arbre, l’épée à la main.
665
Cyrano
666
Je crois qu’elle regarde…
667
Qu’elle ose regarder mon nez, cette Camarde !
668
(Il lève son épée.)
669
Que dites-vous ?… C’est inutile ?… Je le sais !
670
Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès !
671
Non ! non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile !
672
— Qu’est-ce que c’est que tous ceux-là ! — Vous êtes mille ?
673
Ah ! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis !
674
Le Mensonge ?
675
(Il frappe de son épée le vide.)
676
Tiens, tiens ! — Ha ! ha ! les Compromis,
677
Les Préjugés, les Lâchetés !…
678
(Il frappe.)
679
Que je pactise ?
680
Jamais, jamais ! — Ah ! te voilà, toi, la Sottise !
681
— Je sais bien qu’à la fin vous me mettrez à bas ;
682
N’importe : je me bats ! je me bats ! je me bats !
683
(Il fait des moulinets immenses et s’arrête haletant.)
684
Oui, vous m’arrachez tout, le laurier et la rose !
685
Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose
686
Que j’emporte, et ce soir, quand j’entrerai chez Dieu,
687
Mon salut balaiera largement le seuil bleu,
688
Quelque chose que sans un pli, sans une tache,
689
J’emporte malgré vous,
690
(Il s’élance l’épée haute.)
691
et c’est…
692
(L’épée s’échappe de ses mains, il chancelle, tombe dans les bras de Le Bret et de Ragueneau.)
693
Roxane, se penchant sur lui et lui baisant le front.
694
C’est ?…
695
Cyrano, rouvre les yeux, la reconnaît et dit en souriant.
696
Mon panache.
697
Rideau.