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Comédie héroïque en cinq actes et en vers (1897) : en 1640, Cyrano de Bergerac, cadet gascon, bretteur et poète au nez démesuré, prête son esprit au beau Christian pour séduire Roxane, la cousine qu'il aime sans oser le lui dire.
Cyrano de Bergerac — en 20 minutes
1Cette version courte est faite exclusivement de vers réels de Rostand, copiés mot pour mot et cousus par de brèves liaisons en italique. Elle suit Cyrano, poète et bretteur au nez démesuré, qui aime en secret sa cousine Roxane et prête son éloquence au beau Christian pour la séduire, de l’Hôtel de Bourgogne en 1640 jusqu’au couvent où, quinze ans plus tard, tout se révèle. Pour le texte intégral, choisissez « Texte intégral » dans le sélecteur de versions.
Premier acte — Une représentation à l’Hôtel de Bourgogne
2Paris, 1640, à l’Hôtel de Bourgogne. Cyrano de Bergerac, cadet aux gardes, a chassé de la scène le comédien Montfleury, puis rossé un fâcheux qui regardait son nez. Le vicomte de Valvert, que le comte de Guiche veut faire épouser à Roxane, croit le moucher en lui faisant remarquer qu’il a un nez très grand.
4Ah ! non ! c’est un peu court, jeune homme !
5On pouvait dire… Oh ! Dieu !… bien des choses en somme…
6En variant le ton, — par exemple, tenez :
7Agressif : « Moi, monsieur, si j’avais un tel nez,
8Il faudrait sur-le-champ que je me l’amputasse ! »
9Amical : « Mais il doit tremper dans votre tasse !
10Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap ! »
11Descriptif : « C’est un roc !… c’est un pic !… c’est un cap !
12Que dis-je, c’est un cap ?… C’est une péninsule ! »
13Curieux : « De quoi sert cette oblongue capsule ?
14D’écritoire, monsieur, ou de boîte à ciseaux ? »
15Gracieux : « Aimez-vous à ce point les oiseaux
16Que paternellement vous vous préoccupâtes
17De tendre ce perchoir à leurs petites pattes ? »
18Truculent : « Çà, monsieur, lorsque vous pétunez,
19La vapeur du tabac vous sort-elle du nez
20Sans qu’un voisin ne crie au feu de cheminée ? »
21Prévenant : « Gardez-vous, votre tête entraînée
22Par ce poids, de tomber en avant sur le sol ! »
23Tendre : « Faites-lui faire un petit parasol
24De peur que sa couleur au soleil ne se fane ! »
25Pédant : « L’animal seul, monsieur, qu’Aristophane
26Appelle Hippocampelephantocamélos
27Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d’os ! »
28Cavalier : « Quoi, l’ami, ce croc est à la mode ?
29Pour pendre son chapeau, c’est vraiment très commode ! »
30Emphatique : « Aucun vent ne peut, nez magistral,
31T’enrhumer tout entier, excepté le mistral ! »
32Dramatique : « C’est la Mer Rouge quand il saigne ! »
33Admiratif : « Pour un parfumeur, quelle enseigne ! »
34Lyrique : « Est-ce une conque, êtes-vous un triton ? »
35Naïf : « Ce monument, quand le visite-t-on ? »
36Respectueux : « Souffrez, monsieur, qu’on vous salue,
37C’est là ce qui s’appelle avoir pignon sur rue ! »
38Campagnard : « Hé, ardé ! C’est-y un nez ? Nanain !
39C’est queuqu’navet géant ou ben queuqu’melon nain ! »
40Militaire : « Pointez contre cavalerie ! »
41Pratique : « Voulez-vous le mettre en loterie ?
42Assurément, monsieur, ce sera le gros lot ! »
43Enfin parodiant Pyrame en un sanglot :
44« Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître
45A détruit l’harmonie ! Il en rougit, le traître ! »
46— Voilà ce qu’à peu près, mon cher, vous m’auriez dit
47Si vous aviez un peu de lettres et d’esprit :
48Mais d’esprit, ô le plus lamentable des êtres,
49Vous n’en eûtes jamais un atome, et de lettres
50Vous n’avez que les trois qui forment le mot : sot !
51On tire l’épée. Cyrano annonce qu’il composera une ballade en se battant et touchera le vicomte au dernier vers. Troisième strophe et envoi :
52Il me manque une rime en eutre…
53Vous rompez, plus blanc qu’amidon ?
54C’est pour me fournir le mot pleutre !
55— Tac ! je pare la pointe dont
56Vous espériez me faire don, —
57J’ouvre la ligne, — je la bouche…
58Tiens bien ta broche, Laridon !
59À la fin de l’envoi, je touche.
60(Il annonce solennellement :)
62Prince, demande à Dieu pardon !
63Je quarte du pied, j’escarmouche,
67(Le vicomte chancelle ; Cyrano salue.)
68À la fin de l’envoi, je touche.
69La salle se vide. Seul avec son ami Le Bret, Cyrano avoue la vraie raison de sa haine pour Montfleury : l’acteur a osé lever les yeux sur une femme.
70Cyrano, avec un rire amer.
72(Changement de ton et gravement.)
75Et peut-on savoir ? Tu ne m’as jamais dit ?…
77Qui j’aime ?… Réfléchis, voyons. Il m’interdit
78Le rêve d’être aimé même par une laide,
79Ce nez qui d’un quart d’heure en tous lieux me précède ;
80Alors moi, j’aime qui ?… Mais cela va de soi !
81J’aime — mais c’est forcé ! — la plus belle qui soit !
82Le Bret devine : c’est Roxane, sa cousine. Qu’il se déclare donc ! Cyrano montre son visage.
84Regarde-moi, mon cher, et dis quelle espérance
85Pourrait bien me laisser cette protubérance !
86Oh ! je ne me fais pas d’illusion ! — Parbleu,
87Oui, quelquefois, je m’attendris, dans le soir bleu ;
88J’entre en quelque jardin où l’heure se parfume ;
89Avec mon pauvre grand diable de nez je hume
90L’avril, — je suis des yeux, sous un rayon d’argent,
91Au bras d’un cavalier, quelque femme, en songeant
92Que pour marcher, à petits pas, dans de la lune,
93Aussi moi j’aimerais au bras en avoir une,
94Je m’exalte, j’oublie… et j’aperçois soudain
95L’ombre de mon profil sur le mur du jardin !
96Survient la duègne de Roxane : sa maîtresse veut voir son cousin en secret, le lendemain matin, au sortir de la messe. Affolé, Cyrano propose la boutique du pâtissier Ragueneau.
97Cyrano, tombant dans les bras de Le Bret.
98Moi !… D’elle !… Un rendez-vous !…
100Eh bien ! tu n’es plus triste ?
102Ah ! pour quoi que ce soit, elle sait que j’existe !
103Exalté, il part le soir même affronter seul, à la porte de Nesle, les cent hommes apostés contre le poète Lignière.
Deuxième acte — La rôtisserie des poètes
104À l’aube, dans la rôtisserie de Ragueneau. En attendant Roxane, Cyrano veut lui écrire ce qu’il n’ose pas lui dire.
107Cyrano, se frappant sa poitrine.
108…un seul mot de tous ceux que j’ai là !
109Tandis qu’en écrivant…
110(Il reprend la plume.)
111Eh bien ! écrivons-la,
112Cette lettre d’amour qu’en moi-même j’ai faite
113Et refaite cent fois, de sorte qu’elle est prête,
114Et que mettant mon âme à côté du papier,
115Je n’ai tout simplement qu’à la recopier.
116Roxane arrive, masquée. Elle panse la main blessée de son cousin, évoque leurs jeux d’enfance, puis se confie : elle aime quelqu’un.
118Un pauvre garçon qui jusqu’ici m’aima
119Timidement, de loin, sans oser le dire…
123Laissez-moi votre main, voyons, elle a la fièvre. —
124Mais moi j’ai vu trembler les aveux sur sa lèvre.
127Roxane, achevant de lui faire un petit bandage avec son mouchoir.
128Et figurez-vous, tenez, que, justement
129Oui, mon cousin, il sert dans votre régiment !
133Puisqu’il est cadet dans votre compagnie !
137Il a sur son front de l’esprit, du génie,
138Il est fier, noble, jeune, intrépide, beau…
139Cyrano, se levant tout pâle.
144Moi, rien… c’est… c’est…
145(Il montre sa main, avec un sourire.)
147Elle ne l’a vu qu’à la Comédie : c’est Christian de Neuvillette, entré le matin même aux cadets de Gascogne, la compagnie de Cyrano. Elle lui demande de le protéger.
153Et jamais il n’aura de duel ?
156Elle remet son masque et s’en va, comblée.
158Qu’il m’écrive ! — Cent hommes ! —
159Vous me direz plus tard. Maintenant, je ne puis.
160Cent hommes ! Quel courage !
162Oh ! j’ai fait mieux depuis.
163La foule accourt fêter le héros de la nuit. De Guiche lui offre sa protection ; Cyrano refuse, et répond à Le Bret, qui lui reproche de gâcher sa chance.
164Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême,
165Aimer mieux faire une visite qu’un poème,
166Rédiger des placets, se faire présenter ?
167Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais… chanter,
168Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
169Avoir l’œil qui regarde bien, la voix qui vibre,
170Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
171Pour un oui, pour un non, se battre, — ou faire un vers !
172Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
173À tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
174N’écrire jamais rien qui de soi ne sortît,
175Et modeste d’ailleurs, se dire : mon petit,
176Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
177Si c’est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !
178Puis, s’il advient d’un peu triompher, par hasard,
179Ne pas être obligé d’en rien rendre à César,
180Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
181Bref, dédaignant d’être le lierre parasite,
182Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul,
183Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !
184Les cadets réclament le récit du combat. Christian, à qui l’on vient d’apprendre qu’on ne parle jamais du nez de Cyrano, veut prouver qu’un homme du Nord a du courage.
185Cyrano, redescendant vers eux.
187(Tous rapprochent leurs escabeaux, se groupent autour de lui, tendent le col. Christian s’est mis à cheval sur une chaise.)
188Eh bien ! donc je marchais tout seul, à leur rencontre.
189La lune, dans le ciel, luisait comme une montre,
190Quand soudain, je ne sais quel soigneux horloger
191S’étant mis à passer un coton nuager
192Sur le boîtier d’argent de cette montre ronde,
193Il se fit une nuit la plus noire du monde,
194Et les quais n’étant pas du tout illuminés,
195Mordious ! on n’y voyait pas plus loin…
198Lié par sa promesse à Roxane, Cyrano encaisse chaque allusion, puis fait sortir tout le monde et embrasse Christian. Le jeune homme avoue qu’il aime Roxane mais ne sait pas parler aux femmes, et qu’elle est précieuse.
199Christian, avec désespoir.
200Il me faudrait de l’éloquence !
203Toi du charme physique et vainqueur, prête-m’en :
204Et faisons à nous deux un héros de roman !
208Te sens-tu de force à répéter les choses
209Que chaque jour je t’apprendrai ?…
213Roxane n’aura pas de désillusion !
214Dis, veux-tu qu’à nous deux nous la séduisions ?
215Veux-tu sentir passer, de mon pourpoint de buffle
216Dans ton pourpoint brodé, l’âme que je t’insuffle !…
224Puisque tu crains, tout seul, de refroidir son cœur,
225Veux-tu que nous fassions — et bientôt tu l’embrases ! —
226Collaborer un peu tes lèvres et mes phrases ?…
234Cyrano, avec enivrement.
236(Se reprenant, et en artiste.)
238C’est une expérience à tenter un poète.
239Veux-tu me compléter et que je te complète ?
240Tu marcheras, j’irai dans l’ombre à ton côté :
241Je serai ton esprit, tu seras ma beauté.
242Cyrano lui donne la lettre écrite le matin même : Roxane croira qu’elle a été écrite pour elle.
Troisième acte — Le baiser de Roxane
243Devant la maison de Roxane, au Marais. Elle s’émerveille des lettres de Christian, toutes de la main de Cyrano. De Guiche part pour le siège d’Arras ; sous couleur de punir Cyrano, elle obtient qu’il laisse les cadets à Paris. Puis Christian, las d’emprunter ses mots, veut parler seul.
244Christian, s’assied près d’elle, sur le banc. Un silence.
246Roxane, fermant les yeux.
247Oui, parlez-moi d’amour.
262Et puis… je serais si content
263Si vous m’aimiez ! — Dis-moi, Roxane, que tu m’aimes !
264Roxane, avec une moue.
265Vous m’offrez du brouet quand j’espérais des crèmes !
266Dites un peu comment vous m’aimez ?…
270Oh !… Délabyrinthez vos sentiments !
271Roxane le renvoie. La nuit venue, sous son balcon, Cyrano souffle d’abord ses phrases à Christian, puis prend sa place dans l’ombre.
272Cyrano, tirant Christian sous le balcon et se glissant à sa place.
273Chut ! Cela devient trop difficile !…
276Vos mots sont hésitants. Pourquoi ?
277Cyrano, parlant à mi-voix, comme Christian.
278C’est qu’il fait nuit,
279Dans cette ombre, à tâtons, ils cherchent votre oreille.
281Les miens n’éprouvent pas difficulté pareille.
283Ils trouvent tout de suite ? oh ! cela va de soi,
284Puisque c’est dans mon cœur, eux, que je les reçoi ;
285Or, moi, j’ai le cœur grand, vous, l’oreille petite.
286D’ailleurs vos mots à vous, descendent : ils vont vite,
287Les miens montent, Madame : il leur faut plus de temps !
288Protégé par l’obscurité, il parle enfin pour lui-même. Roxane lui demande quels mots il lui dira, maintenant qu’est venu le moment de l’amour vrai.
290Tous ceux, tous ceux, tous ceux
291Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe,
292Sans les mettre en bouquets : je vous aime, j’étouffe,
293Je t’aime, je suis fou, je n’en peux plus, c’est trop ;
294Ton nom est dans mon cœur comme dans un grelot,
295Et comme tout le temps, Roxane, je frissonne,
296Tout le temps, le grelot s’agite, et le nom sonne !
297De toi, je me souviens de tout, j’ai tout aimé :
298Je sais que l’an dernier, un jour, le douze mai,
299Pour sortir le matin tu changeas de coiffure !
300J’ai tellement pris pour clarté ta chevelure
301Que, comme lorsqu’on a trop fixé le soleil,
302On voit sur toute chose ensuite un rond vermeil,
303Sur tout, quand j’ai quitté les feux dont tu m’inondes,
304Mon regard ébloui pose des taches blondes !
305La déclaration se poursuit jusqu’à ce que Roxane s’abandonne.
307Oui, je tremble, et je pleure, et je t’aime, et suis tienne !
310Alors, que la mort vienne !
311Cette ivresse, c’est moi, moi, qui l’ai su causer !
312Je ne demande plus qu’une chose…
313Christian, sous le balcon.
315Un capucin traverse la place. Quand Roxane reparaît au balcon, Cyrano plaide pour ce baiser qui ne sera pas le sien.
317Un baiser, mais à tout prendre, qu’est-ce ?
318Un serment fait d’un peu plus près, une promesse
319Plus précise, un aveu qui veut se confirmer,
320Un point rose qu’on met sur l’i du verbe aimer ;
321C’est un secret qui prend la bouche pour oreille,
322Un instant d’infini qui fait un bruit d’abeille,
323Une communion ayant un goût de fleur,
324Une façon d’un peu se respirer le cœur,
325Et d’un peu se goûter, au bord des lèvres, l’âme !
326Roxane invite son amant à monter ; Cyrano y pousse Christian.
329(Il l’enlace et se penche sur ses lèvres.)
331Aïe ! au cœur, quel pincement bizarre !
332— Baiser, festin d’amour dont je suis le Lazare !
333Il me vient de cette ombre une miette de toi, —
334Mais oui, je sens un peu mon cœur qui te reçoit,
335Puisque sur cette lèvre où Roxane se leurre
336Elle baise les mots que j’ai dits tout à l’heure !
337Le capucin apportait une lettre de De Guiche, resté en secret pour revenir chez Roxane. Elle la lit en la travestissant : le comte ordonnerait de la marier sur l’heure à Christian. Pendant la cérémonie, Cyrano, tombé du balcon « de la lune », retient De Guiche un quart d’heure en lui contant son voyage.
340(Reprenant sa voix naturelle.)
341Le quart d’heure est passé, Monsieur, je vous délivre
343De Guiche, se relevant d’un bond.
344Çà, voyons, je suis ivre !…
346(La porte de la maison s’ouvre, des laquais paraissent portant des candélabres allumés. Lumière. Cyrano ôte son chapeau au bord abaissé.)
350Furieux, De Guiche envoie sur-le-champ les cadets au siège. Roxane confie Christian à Cyrano.
351Roxane, à Cyrano, en retenant Christian qu’il essaye toujours d’entraîner.
352Oh !… je vous le confie !
353Promettez-moi que rien ne va mettre sa vie
356J’essaierai… mais ne peux cependant
359Promettez qu’il sera très prudent !
361Oui, je tâcherai, mais…
363Qu’à ce siège terrible
364Il n’aura jamais froid !
366Je ferai mon possible.
371Eh oui ! sans doute, mais…
373Qu’il m’écrira souvent !
375Ça, — je vous le promets !
Quatrième acte — Les cadets de Gascogne
377Devant Arras, les cadets assiégeants sont eux-mêmes assiégés et meurent de faim. Chaque matin, Cyrano franchit les lignes espagnoles pour porter une lettre à Roxane. Aux affamés, il fait jouer par le vieux fifre Bertrandou les airs du pays.
378Écoutez, les Gascons… Ce n’est plus, sous ses doigts,
379Le fifre aigu des camps, c’est la flûte des bois !
380Ce n’est plus le sifflet du combat, sous ses lèvres,
381C’est le lent galoubet de nos meneurs de chèvres !…
382Écoutez… C’est le val, la lande, la forêt,
383Le petit pâtre brun sous son rouge béret,
384C’est la verte douceur des soirs sur la Dordogne,
385Écoutez, les Gascons : c’est toute la Gascogne !
386De Guiche annonce une attaque espagnole sur leur poste : les cadets devront se faire tuer pour gagner du temps. Christian voudrait mettre tout son adieu dans une lettre ; Cyrano l’a déjà écrite.
387Christian, lui prenant la lettre.
389(Il l’ouvre, lit et s’arrête.)
395Cyrano, reprenant la lettre vivement, et regardant d’un air naïf.
400Oui… Poète, on se prend à son jeu, c’est le charme !…
401Tu comprends… ce billet, — c’était très émouvant
402Je me suis fait pleurer moi-même en l’écrivant.
406Oui… parce que… mourir n’est pas terrible.
407Mais… ne plus la revoir jamais… Voilà l’horrible !
409(Christian le regarde.)
413Christian, lui arrachant la lettre.
415Un carrosse entre dans le camp : Roxane a traversé les lignes ennemies, avec Ragueneau pour cocher et de quoi nourrir les cadets. Cyrano a juste le temps d’avouer à Christian qu’il écrivait en son nom deux fois par jour. Roxane explique alors à Christian pourquoi elle est venue : à cause des lettres.
417Et plus tard, mon ami, moins frivole,
418— Oiseau qui saute avant tout à fait qu’il s’envole, —
419Ta beauté m’arrêtant, ton âme m’entraînant,
420Je t’aimais pour les deux ensemble !…
424Eh bien ! toi-même enfin l’emporte sur toi-même,
425Et ce n’est plus que pour ton âme que je t’aime !
429Sois donc heureux. Car n’être aimé
430Que pour ce dont on est un instant costumé,
431Doit mettre un cœur avide et noble à la torture ;
432Mais ta chère pensée efface ta figure,
433Et la beauté par quoi tout d’abord tu me plus,
434Maintenant j’y vois mieux… et je ne la vois plus !
435Christian comprend : c’est l’âme de Cyrano qu’elle aime.
441C’est toi qu’elle aime !
445Elle n’aime plus que mon âme !
450C’est donc bien toi qu’elle aime, — et tu l’aimes aussi !
470Elle m’aimerait laid !
471Christian exige que Cyrano dise tout, et s’éloigne vers les avant-postes. Cyrano interroge Roxane : l’aimerait-elle vraiment laid ?
483Rien ne peut me le rendre grotesque !
485Vous l’aimeriez encore ?
487Et davantage presque !
488Cyrano, perdant la tête, à part.
489Mon Dieu, c’est vrai, peut-être, et le bonheur est là.
490Le Bret lui glisse un mot : Christian vient d’être frappé par le premier coup de feu ennemi. On le rapporte ; Cyrano se penche à son oreille.
491Christian, d’une voix mourante.
493Cyrano, vite et bas à l’oreille de Christian, pendant que Roxane affolée trempe dans l’eau, pour le panser, un morceau de linge arraché à sa poitrine.
494J’ai tout dit. C’est toi qu’elle aime encor !
495(Christian ferme les yeux.)
496Roxane trouve sur lui la lettre d’adieu. L’attaque commence.
497Cyrano, voulant dégager sa main que tient Roxane agenouillée.
498Mais, Roxane on se bat !
501Il est mort. Vous étiez le seul à le connaître.
502(Elle pleure doucement.)
503— N’est-ce pas que c’était un être exquis, un être
505Cyrano, debout, tête nue.
518Un cœur profond, inconnu du profane,
519Une âme magnifique et charmante ?
522Roxane, se jetant sur le corps de Christian.
524Cyrano, à part, tirant l’épée.
525Et je n’ai qu’à mourir aujourd’hui,
526Puisque, sans le savoir, elle me pleure en lui !
Cinquième acte — La gazette de Cyrano
527Quinze ans plus tard, en 1655, dans le parc d’un couvent où Roxane s’est retirée, en deuil. Le duc de Grammont, l’ancien comte de Guiche, lui rend visite.
529Même mort, vous l’aimez ?
531Quelquefois il me semble
532Qu’il n’est mort qu’à demi, que nos cœurs sont ensemble,
533Et que son amour flotte, autour de moi, vivant !
534Le duc, après un silence encore.
535Est-ce que Cyrano vient vous voir ?
538— Ce vieil ami, pour moi, remplace les gazettes.
539Il vient ; c’est régulier ; sous cet arbre où vous êtes
540On place son fauteuil, s’il fait beau ; je l’attends
541En brodant ; l’heure sonne ; au dernier coup, j’entends
542— Car je ne tourne plus même le front ! — sa canne
543Descendre le perron ; il s’assied ; il ricane
544De ma tapisserie éternelle ; il me fait
545La chronique de la semaine, et…
546Pauvre et seul, Cyrano s’est fait trop d’ennemis : ce jour-là, une pièce de bois lâchée d’une fenêtre l’a frappé à la tête. Il vient pourtant, très pâle, pour la première fois en retard.
549Roxane, levant la tête, et regardant au loin, dans les allées.
550Elles sont d’un blond vénitien.
553Comme elles tombent bien !
554Dans ce trajet si court de la branche à la terre,
555Comme elles savent mettre une beauté dernière,
556Et malgré leur terreur de pourrir sur le sol,
557Veulent que cette chute ait la grâce d’un vol !
558Roxane réclame sa gazette de la semaine ; il la débite en luttant contre la douleur, et défaille. Il se reprend : ce n’est que sa blessure d’Arras. Roxane lui montre la sienne, la lettre qu’elle porte au cou. Il demande à la lire, et la lit à voix haute tandis que la nuit tombe.
559Roxane, lui posant la main sur l’épaule.
560Comment pouvez-vous lire à présent ? Il fait nuit.
561(Il tressaille, se retourne, la voit là tout près, fait un geste d’effroi, baisse la tête. Un long silence. Puis, dans l’ombre complètement venue, elle dit avec lenteur, joignant les mains.)
562Et pendant quatorze ans, il a joué ce rôle
563D’être le vieil ami qui vient pour être drôle !
569Non, non, Roxane, non !
571J’aurais dû deviner quand il disait mon nom !
573Non ! ce n’était pas moi !
579J’aperçois toute la généreuse imposture :
580Les lettres, c’était vous…
584Les mots chers et fous,
589La voix dans la nuit, c’était vous.
591Je vous jure que non !
593L’âme, c’était la vôtre !
595Je ne vous aimais pas.
602Cyrano, d’une voix qui faiblit.
605Déjà vous le dites plus bas !
607Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas !
609Ah ! que de choses qui sont mortes… qui sont nées !
610— Pourquoi vous être tu pendant quatorze années,
611Puisque sur cette lettre où, lui, n’était pour rien,
612Ces pleurs étaient de vous ?
613Cyrano, lui tendant la lettre.
614Ce sang était le sien.
616Alors pourquoi laisser ce sublime silence
617Se briser aujourd’hui ?
620Le Bret et Ragueneau accourent : Cyrano s’est tué en se levant.
622C’est vrai ! je n’avais pas terminé ma gazette :
623… Et samedi, vingt-six, une heure avant dîné,
624Monsieur de Bergerac est mort assassiné.
625(Il se découvre ; on voit sa tête entourée de linges.)
627Que dit-il ? — Cyrano ! — Sa tête enveloppée !…
628Ah ! que vous a-t-on fait ? Pourquoi ?
631Frappé par un héros, tomber la pointe au cœur ! »…
632— Oui, je disais cela !… Le destin est railleur !…
633Et voilà que je suis tué dans une embûche,
634Par derrière, par un laquais, d’un coup de bûche !
635C’est très bien. J’aurai tout manqué, même ma mort.
636Ragueneau raconte que Molière a pris à Cyrano une scène pour son Scapin.
639Ce fut d’être celui qui souffle — et qu’on oublie !
641Vous souvient-il du soir où Christian vous parla
642Sous le balcon ? Eh bien ! toute ma vie est là :
643Pendant que je restais en bas, dans l’ombre noire,
644D’autres montaient cueillir le baiser de la gloire !
645C’est justice, et j’approuve au seuil de mon tombeau :
646Molière a du génie et Christian était beau !
647La cloche sonne l’office ; il refuse qu’on aille chercher qui que ce soit.
651Non ! car c’est dans le conte
652Que lorsqu’on dit : Je t’aime ! au prince plein de honte,
653Il sent sa laideur fondre à ces mots de soleil…
654Mais tu t’apercevrais que je reste pareil.
656J’ai fait votre malheur ! moi ! moi !
658Vous ?… au contraire !
659J’ignorais la douceur féminine. Ma mère
660Ne m’a pas trouvé beau. Je n’ai pas eu de sœur.
661Plus tard, j’ai redouté l’amante à l’œil moqueur.
662Je vous dois d’avoir eu, tout au moins, une amie.
663Grâce à vous une robe a passé dans ma vie.
664Délirant, il voit venir la mort, se lève et s’adosse à l’arbre, l’épée à la main.
666Je crois qu’elle regarde…
667Qu’elle ose regarder mon nez, cette Camarde !
669Que dites-vous ?… C’est inutile ?… Je le sais !
670Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès !
671Non ! non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile !
672— Qu’est-ce que c’est que tous ceux-là ! — Vous êtes mille ?
673Ah ! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis !
675(Il frappe de son épée le vide.)
676Tiens, tiens ! — Ha ! ha ! les Compromis,
677Les Préjugés, les Lâchetés !…
680Jamais, jamais ! — Ah ! te voilà, toi, la Sottise !
681— Je sais bien qu’à la fin vous me mettrez à bas ;
682N’importe : je me bats ! je me bats ! je me bats !
683(Il fait des moulinets immenses et s’arrête haletant.)
684Oui, vous m’arrachez tout, le laurier et la rose !
685Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose
686Que j’emporte, et ce soir, quand j’entrerai chez Dieu,
687Mon salut balaiera largement le seuil bleu,
688Quelque chose que sans un pli, sans une tache,
689J’emporte malgré vous,
690(Il s’élance l’épée haute.)
692(L’épée s’échappe de ses mains, il chancelle, tombe dans les bras de Le Bret et de Ragueneau.)
693Roxane, se penchant sur lui et lui baisant le front.
695Cyrano, rouvre les yeux, la reconnaît et dit en souriant.