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Deuxième acte — La rôtisserie des poètes

Scène première

Cyrano de Bergerac, Edmond Rostand (1897)·Texte intégral, scène 8 sur 48·Livre complet →

Ragueneau, Pâtissiers, puis Lise ; Ragueneau, à la petite table, écrivant d’un air inspiré, et comptant sur ses doigts.

Premier pâtissier, apportant une pièce montée.

Fruits en nougat !

Deuxième pâtissier, apportant un plat.

Flan !

Troisième pâtissier, apportant un rôti paré de plumes.

Paon !

Quatrième pâtissier, apportant une plaque de gâteaux.

Roinsoles !

Cinquième pâtissier, apportant une sorte de terrine.

Bœuf en daube !

Ragueneau, cessant d’écrire et levant la tête.

Sur les cuivres, déjà, glisse l’argent de l’aube !

Étouffe en toi le dieu qui chante, Ragueneau !

L’heure du luth viendra, — c’est l’heure du fourneau !

(Il se lève. — À un cuisinier.)

Vous, veuillez m’allonger cette sauce, elle est courte !

Le cuisinier

De combien ?

Ragueneau

De trois pieds.

(Il passe.)

Le cuisinier

Hein !

Premier pâtissier

La tarte !

Deuxième pâtissier

La tourte !

Ragueneau, devant la cheminée.

Ma Muse, éloigne-toi, pour que tes yeux charmants

N’aillent pas se rougir au feu de ces sarments !

(À un pâtissier, lui montrant des pains.)

Vous avez mal placé la fente de ces miches :

Au milieu la césure, — entre les hémistiches !

(À un autre, lui montrant un pâté inachevé.)

À ce palais de croûte, il faut, vous, mettre un toit…

(À un jeune apprenti, qui, assis par terre, embroche des volailles.)

Et toi, sur cette broche interminable, toi,

Le modeste poulet et la dinde superbe,

Alterne-les, mon fils, comme le vieux Malherbe

Alternait les grands vers avec les plus petits,

Et fais tourner au feu des strophes de rôtis !

Un autre apprenti, s’avançant avec un plateau recouvert d’une assiette.

Maître, en pensant à vous, dans le four, j’ai fait cuire

Ceci, qui vous plaira, je l’espère.

(Il découvre un plateau, on voit une grande lyre de pâtisserie.)

Ragueneau, ébloui.

Une lyre !

L’apprenti

En pâte de brioche.

Ragueneau, ému.

Avec des fruits confits !

L’apprenti

Et les cordes, voyez, en sucre je les fis.

Ragueneau, lui donnant de l’argent.

Va boire à ma santé !

(Apercevant Lise qui entre.)

Chut ! ma femme ! Circule,

Et cache cet argent !

(À Lise, lui montrant la lyre d’un air gêné.)

C’est beau ?

Lise

C’est ridicule !

(Elle pose sur le comptoir une pile de sacs en papier.)

Ragueneau

Des sacs ?… Bon. Merci.

(Il les regarde.)

Ciel ! Mes livres vénérés !

Les vers de mes amis ! déchirés ! démembrés !

Pour en faire des sacs à mettre des croquantes…

Ah ! vous renouvelez Orphée et les bacchantes !

Lise, sèchement.

Et n’ai-je pas le droit d’utiliser vraiment

Ce que laissent ici, pour unique paiement,

Vos méchants écriveurs de lignes inégales !

Ragueneau

Fourmi !… n’insulte pas ces divines cigales !

Lise

Avant de fréquenter ces gens-là, mon ami,

Vous ne m’appeliez pas bacchante, — ni fourmi !

Ragueneau

Avec des vers, faire cela !

Lise

Pas autre chose.

Ragueneau

Que faites-vous, alors, madame, avec la prose ?