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Quatrième acte — Les cadets de Gascogne

Scène X

Cyrano de Bergerac, Edmond Rostand (1897)·Texte intégral, scène 42 sur 48·Livre complet →

Roxane, Cyrano, puis Le Bret, Carbon de Castel-Jaloux, les Cadets, Ragueneau, de Guiche, etc…

Roxane

Importante ?

Cyrano, éperdu.

Il s’en va !…

(À Roxane.)

Rien… Il attache, — oh ! Dieu ! vous devez le connaître ! —

De l’importance à rien !

Roxane, vivement.

Il a douté peut-être

De ce que j’ai dit là ?… J’ai vu qu’il a douté !…

Cyrano, lui prenant la main.

Mais vous avez bien dit, d’ailleurs, la vérité ?

Roxane

Oui, oui, je l’aimerais même…

(Elle hésite une seconde.)

Cyrano, souriant tristement.

Le mot vous gêne

Devant moi ?

Roxane

Mais…

Cyrano

Il ne me fera pas de peine !

— Même laid ?

Roxane

Même laid !

(Mousqueterie au-dehors.)

Ah ! tiens, on a tiré !

Cyrano, ardemment.

Affreux ?

Roxane

Affreux !

Cyrano

Défiguré ?

Roxane

Défiguré !

Cyrano

Grotesque ?

Roxane

Rien ne peut me le rendre grotesque !

Cyrano

Vous l’aimeriez encore ?

Roxane

Et davantage presque !

Cyrano, perdant la tête, à part.

Mon Dieu, c’est vrai, peut-être, et le bonheur est là.

(À Roxane.)

Je… Roxane… écoutez !…

Le Bret, entrant rapidement, appelle à mi-voix.

Cyrano !

Cyrano, se retournant.

Hein ?

Le Bret

Chut !

(Il lui dit un mot tout bas.)

Cyrano, laissant échapper la main de Roxane, avec un cri.

Ah !…

Roxane

Qu’avez-vous ?

Cyrano, à lui-même, avec stupeur.

C’est fini.

(Détonations nouvelles.)

Roxane

Quoi ? Qu’est-ce encore ? On tire ?

(Elle remonte pour regarder au-dehors.)

Cyrano

C’est fini, jamais plus je ne pourrai le dire !

Roxane, voulant s’élancer.

Que se passe-t-il ?

Cyrano, vivement, l’arrêtant.

Rien !

(Des cadets sont entrés, cachant quelque chose qu’ils portent, et ils forment un groupe empêchant Roxane d’approcher.)

Roxane

Ces hommes ?

Cyrano, l’éloignant.

Laissez-les !…

Roxane

Mais qu’alliez-vous me dire avant ?…

Cyrano

Ce que j’allais

Vous dire ?… rien, oh ! rien, je le jure, madame !

(Solennellement.)

Je jure que l’esprit de Christian, que son âme

Étaient…

(Se reprenant avec terreur.)

sont les plus grands…

Roxane

Étaient ?

(Avec un grand cri.)

Ah !…

(Elle se précipite et écarte tout le monde.)

Cyrano

C’est fini.

Roxane, voyant Christian couché dans son manteau.

Christian !

Le Bret, à Cyrano.

Le premier coup de feu de l’ennemi !

(Roxane se jette sur le corps de Christian. Nouveaux coups de feu. Cliquetis. Rumeurs. Tambours.)

Carbon, l’épée au poing.

C’est l’attaque ! Aux mousquets !

(Suivi des cadets, il passe de l’autre côté du talus.)

Roxane

Christian !

La voix de Carbon, derrière le talus.

Qu’on se dépêche !

Roxane

Christian !

Carbon

Alignez-vous !

Roxane

Christian !

Carbon

Mesurez… mèche !

(Ragueneau est accouru, apportant de l’eau dans un casque.)

Christian, d’une voix mourante.

Roxane !…

Cyrano, vite et bas à l’oreille de Christian, pendant que Roxane affolée trempe dans l’eau, pour le panser, un morceau de linge arraché à sa poitrine.

J’ai tout dit. C’est toi qu’elle aime encor !

(Christian ferme les yeux.)

Roxane

Quoi, mon amour ?

Carbon

Baguette haute !

Roxane, à Cyrano.

Il n’est pas mort ?…

Carbon

Ouvrez la charge avec les dents !

Roxane

Je sens sa joue

Devenir froide, là, contre la mienne !

Carbon

En joue !

Roxane

Une lettre sur lui !

(Elle l’ouvre.)

Pour moi !

Cyrano, à part.

Ma lettre !

Carbon

Feu !

(Mousqueterie. Cris. Bruit de bataille.)

Cyrano, voulant dégager sa main que tient Roxane agenouillée.

Mais, Roxane on se bat !

Roxane, le retenant.

Restez encore un peu.

Il est mort. Vous étiez le seul à le connaître.

(Elle pleure doucement.)

— N’est-ce pas que c’était un être exquis, un être

Merveilleux ?

Cyrano, debout, tête nue.

Oui, Roxane.

Roxane

Un poète inouï,

Adorable ?

Cyrano

Oui, Roxane.

Roxane

Un esprit sublime ?

Cyrano

Oui,

Roxane !

Roxane

Un cœur profond, inconnu du profane,

Une âme magnifique et charmante ?

Cyrano, fermement.

Oui, Roxane !

Roxane, se jetant sur le corps de Christian.

Il est mort !

Cyrano, à part, tirant l’épée.

Et je n’ai qu’à mourir aujourd’hui,

Puisque, sans le savoir, elle me pleure en lui !

(Trompettes au loin.)

De Guiche, qui reparaît sur le talus, décoiffé, blessé au front, d’une voix tonnante.

C’est le signal promis ! Des fanfares de cuivres !

Les Français vont rentrer au camp avec des vivres !

Tenez encore un peu !

Roxane

Sur la lettre, du sang,

Des pleurs !

Une voix, au-dehors criant.

Rendez-vous !

Voix des cadets

Non !

Ragueneau, qui grimpé sur son carrosse regarde la bataille par-dessus le talus.

Le péril va croissant !

Cyrano, à de Guiche lui montrant Roxane.

Emportez-la ! Je vais charger !

Roxane, baisant la lettre, d’une voix mourante.

Son sang ! ses larmes !…

Ragueneau, sautant à bas du carrosse pour courir vers elle.

Elle s’évanouit !

De Guiche, sur le talus, aux cadets, avec rage.

Tenez bon !

Une voix, au-dehors.

Bas les armes !

Voix des cadets

Non !

Cyrano, à de Guiche.

Vous avez prouvé, Monsieur, votre valeur :

(Lui montrant Roxane.)

Fuyez en la sauvant !

De Guiche, qui court à Roxane et l’enlève dans ses bras.

Soit ! Mais on est vainqueur

Si vous gagnez du temps !

Cyrano

C’est bon !

(Criant vers Roxane que de Guiche, aidé de Ragueneau, emporte évanouie.)

Adieu, Roxane !

(Tumulte. Cris. Des cadets reparaissent blessés et viennent tomber en scène. Cyrano se précipitant au combat est arrêté sur la crête par Carbon de Castel-Jaloux, couvert de sang.)

Carbon

Nous plions ! J’ai reçu deux coups de pertuisane !

Cyrano, criant aux Gascons.

Hardi ! Reculès pas, drollos !

(À Carbon, qu’il soutient.)

N’ayez pas peur !

J’ai deux morts à venger : Christian et mon bonheur !

(Ils redescendent. Cyrano brandit la lance où est attaché le mouchoir de Roxane.)

Flotte, petit drapeau de dentelle à son chiffre !

(Il la plante en terre ; il crie aux cadets.)

Toumbé dèssus ! Escrasas lous !

(Au fifre.)

Un air de fifre !

(Le fifre joue. Des blessés se relèvent. Des cadets dégringolant le talus viennent se grouper autour de Cyrano et du petit drapeau. Le carrosse se couvre et se remplit d’hommes, se hérisse d’arquebuses, se transforme en redoute.)

Un cadet, paraissant à reculons, sur la crête, se battant toujours, crie :

Ils montent le talus !

(et tombe mort.)

Cyrano

On va les saluer !

(Le talus se couronne en un instant d’une rangée terrible d’ennemis. Les grands étendards des Impériaux se lèvent.)

Cyrano

Feu !

(Décharge générale.)

Cri, dans les rangs ennemis.

Feu !

(Riposte meurtrière. Les cadets tombent de tous côtés.)

Un officier espagnol, se découvrant.

Quels sont ces gens qui se font tous tuer ?

Cyrano, récitant debout au milieu des balles.

Ce sont les cadets de Gascogne

De Carbon de Castel-Jaloux ;

Bretteurs et menteurs sans vergogne…

(Il s’élance, suivi des quelques survivants.)

Ce sont les cadets…

(Le reste se perd dans la bataille.)

Rideau.