Jean-Jacques Rousseau · 1755
1Hérodote raconte quʼaprès le meurtre du faux Smerdis, les sept libérateurs de la Perse sʼétant assemblés pour délibérer sur la forme de gouvernement quʼils donneroient à lʼEtat, Otanes opina fortement pour la république: avis dʼautant plus extraordinaire dans la bouche dʼun Satrape, quʼoutre la prétention quʼil pouvoit avoir à lʼempire, les grands craignent plus que la mort une sorte de gouvernement qui les force à respecter les hommes. Otanes, comme on peut bien croire, ne fut point écouté, & voyant quʼon alloit procéder à lʼélection dʼun monarque, lui qui ne vouloit ni obéir ni commander, céda volontairement aux autres concurrens son droit à la couronne, demandant pour tout dédommagement dʼêtre libre & indépendant, lui & sa postérité; ce qui lui fut accordé. Quand Hérodote ne nous apprendroit pas la restriction qui fut mise à ce privilége, il faudroit nécessairement la supposer; autrement Otanes, ne reconnaissant aucune sorte de loi, & nʼayant de compte à rendre à personne, auroit été tout-puissant dans lʼEtat, & plus puissant que le roi même. Mais il nʼy avoit gueres dʼapparence quʼun homme capable de se contenter, en pareil cas dʼun tel privilege, fut capable dʼen abuser. En effet, on ne voit pas que ce droit ait jamais causé le moindre trouble dans le royaume, ni par le sage Otanes, ni par aucun de ses descendants.
2Dès mon premier pas je mʼappuie avec confiance sur une de ces autorités respectables pour les Philosophes, parce quʼelles viennent dʼune raison solide & sublime, quʼeux seuls savent trouver & sentir.
3Les changemens quʼun long usage de marcher sur deux pieds a pu produire dans la conformation de lʼhomme, les rapports quʼon observe encore entre ses bras & les jambes antérieures des quadrupedes, & lʼinduction tirée de leur maniere de marcher, ont pu faire naître des doutes sur celle qui devoit nous être la plus naturelle. Tous les enfans commencent par marcher à quatre pieds, & ont besoin de notre exemple & de nos leçons pour apprendre à se tenir debout. Il y a même des nations sauvages, telles que les Hottentots, qui, négligeant beaucoup les enfans, les laissent marcher sur les mains ai long-tems quʼils ont ensuite bien de la peine à les redresser; autant en font les enfans des Caraïbes des Antilles. Il y a divers exemples dʼhommes quadrupedes; & je pourrois entre autres citer celui de cet enfant qui fut trouvé en 1344 aupres de Hesse, où il avoit été nourri par des loups, & qui disoit depuis, à la cour du prince Henri, que, sʼil nʼeût tenu quʼa lui, il eût mieux aimé retourner avec eux que de vivre parmi les hommes. Il avoit tellement pris lʼhabitude de marcher comme ces animaux, quʼil falut lui attacher des pieces de bois qui le forçoient à se tenir debout & en équilibre sur eu deux pieds. Il en étoit de même de lʼenfant quʼon trouva en 1694, dans les forets de Lithuanie, & qui vivoit parmi les ours. Il ne donnoit, dit M. de Condillac, aucune marque de raison, marchoit sur ses pieds & sur ses mains, nʼavoit aucun langage, & formoit des sons qui ne ressembloient en rien à ceux dʼun homme. Le petit sauvage dʼHanovre, quʼon mena il y a plusieurs années à la cour dʼAngleterre, avoit toutes les peines du monde à sʼassujettir à marcher sur deux pieds, & lʼon trouva en 1719, deux autres sauvages dans les Pyrénées, qui couroient par les montagnes à la maniere des quadrupedes. Quant à ce quʼon pourroit objecter que cʼest se priver de lʼusage des mains dont nous tirons tant dʼavantages; outre que lʼexemple des singes montre que la main peut fort bien être employée des deux manieres, cela prouveroit seulement que lʼhomme peut donner à ses membres une destination plus commode que celle de la nature, & non que la nature a destiné lʼhomme à marcher autrement quʼelle ne lui enseigne.
4Sʼil se trouvoit parmi mes lecteurs quelque assez mauvais physicien pour me faire des difficultés sur la supposition de cette fertilité naturelle de la terre, je vais lui répondre par le passage suivant.
5Parmi les quadrupedes, les deux distinctions les plus universelles des especes voraces se tirent, lʼune de la figure des dents, & lʼautre de la conformation des intestins. Les animaux qui ne vivent que de végétaux ont tous les dents plates, comme le cheval, le boeuf, le mouton, le lievre; mais les voraces les ont pointues, comme le chat, le chien, le loup, le renard. Et quant aux intestins, les frugivores en ont quelques-uns, tels que le colon, qui ne se trouvent pas dans les animaux voraces. Il semble donc que lʼhomme, ayant les dents & les intestins comme les ont les animaux frugivores, devroit naturellement être range dans cette classe; & non-seulement les observations anatomiques confirment cette opinion, mais les monumens de lʼantiquité y sont encore très favorables. "Dicéarque, dit S. Jérôme, rapporte dans ses livres des antiquités grecques que, sous le regne de Saturne, où la terre étoit encore fertile par elle-même, nul homme ne mangeoit de chair, mais que tous vivoient des fruits & des légumes qui croissoient naturellement." (liv. 2. adv. Jovinian.) Cette opinion se peut encore appuyer sur les relations de plusieurs Voyageurs modernes; François Corréal témoigne, entrʼautres que la plupart des habitans des Lucayes que les Espagnols transporterent aux Iles de Cuba, de St. Domingue & ailleurs, moururent pour avoir mangé de la chair. On peut voir par là que je néglige bien desavantages que je pourrois faire valoir. Car la proie étant presque lʼunique sujet de combat entre les animaux carnaciers, & les frugivores vivant entrʼeux dans une paix continuelle, si lʼespece humaine étoit de ce dernier genre, il est clair quʼelle auroit eu beaucoup plus de facilité à subsister dans lʼétat de nature, beaucoup moins de besoin & dʼoccasions dʼen sortir.
6Toutes les connoissances qui demandent de la réflexion, toutes celles qui ne sʼacquierent que par lʼenchaînement des idées & ne se perfectionnent que successivement, semblent être tout-à-fait hors de la portée de lʼhomme sauvage, faute de communication avec ses semblables, cʼest-à-dire, faute de lʼinstrument qui sert a cette communication & des besoins qui la rendent nécessaire. Son savoir & son industrie se bornent à sauter, courir, se battre, lancer une pierre, escalader un arbre. Mais sʼil ne sait que ces choses, en revanche il les fait beaucoup mieux que nous qui nʼen avons pas le même besoin que lui; & comme elles dépendent uniquement de lʼexercice du corps, & ne sont susceptibles dʼaucune communication, ni dʼaucun progrès dʼun individu à lʼautre, le premier homme a pu y être, tout aussi habile que ses derniers descendans.
7«La durée de la vie des chevaux, dit M. de Buffon, est, comme dans toutes les autres especes dʼanimaux, proportionnée à la durée du tems de leur accroissement. Lʼhomme, qui est quatorze ans à croître peut vivre six ou sept fois autant de tems, cʼest-à-dire quatre-vingt-dix ou cent ans; le cheval, dont lʼaccroissement se fait en quatre ans, peut vivre six ou sept fois autant, cʼest-à-dire vingt-cinq ou trente ans. Les exemples qui pourroient être contraires à cette regle sont si rares, quʼon ne doit pas même les regarder comme une exception dont on puisse tirer des conséquences; & comme les gros chevaux prennent leur accroissement en moins de tems que les chevaux fins, ils vivent aussi moins de tems & sont vieux des lʼâge de quinze ans.»
8Je crois voir entre les animaux carnaciers & les frugivores une autre différence encore plus générale que celle que jʼai remarquée dans la note (5), puisque celle-ci sʼétend jusquʼaux oiseaux. Cette différence consiste dans le nombre des petits, qui nʼexcede jamais deux à chaque portée pour les especes qui ne vivent que de végétaux, & qui va ordinairement au-delà de ce nombre pour les animaux voraces. Il est aisé de connoître à cet égard la destination de la nature par le nombre des mamelles, qui nʼest que de deux dans chaque femelle de la premiere espece, comme la jument, la vache, la chevre, la biche, la brebis, &c. & qui est toujours de six ou de huit dans les autres femelles, comme la chienne, la chatte, la louve, la tigresse, &c. La poule, lʼoie, la canne, qui sont toutes des oiseaux voraces, ainsi que lʼaigle, lʼépervier, la chouette, pondent aussi & couvent un grand nombre dʼoeufs, ce qui nʼarrive jamais à la colombe, à la tourterelle, ni aux oiseaux qui ne mangent absolument que du grain, lesquels ne pondent & ne couvent gueres que deux oeufs à la fois. La raison quʼon peut donner de cette différence est que les animaux qui ne vivent que dʼherbes & de plantes, demeurant presque tout le jour à la pâture & étant forcés dʼemployer beaucoup de tems à se nourrir, ne pourroient suffire à allaiter plusieurs petits, au lieu que les voraces faisant leur repas presquʼen un instant, peuvent plus aisément & plus souvent retourner à leurs petits & à leur chasse, & réparer la dissipation dʼune si grande quantité de lait. Il y auroit à tout ceci bien des observations particulieres & des réflexions à faire; mais ce nʼen est pas ici le lieu, & il me suffit dʼavoir montré dans cette partielle systeme le plus géneral de la nature, systême qui fournit une nouvelle raison de tirer lʼhomme de la classe des animaux carnaciers & de le ranger parmi les especes frugivores.
9Un auteur célebre, calculant les biens & les maux de la vie humaine, & comparant les deux sommes, a trouvé que la derniere surpassoit lʼautre de beaucoup, & quʼà tout prendre, la vie étoit pour lʼhomme un assez mauvais présent. Je ne suis point surpris de sa conclusion; il a tiré tous ses raisonnemens de la constitution de lʼhomme civil: sʼil fût remonté jusquʼà lʼhomme naturel, on peut juger quʼil eût trouvé des résultats très-différens, quʼil eût aperçu que lʼhomme nʼa gueres de maux que ceux quʼil sʼest donnés lui-même, & que la nature eût été justifiée. Ce nʼest pas sans peine que nous sommes parvenus à nous rendre si malheureux. Quand dʼun côté lʼon considere les immenses travaux des hommes, tant de sciences approfondies, tant dʼarts inventés, tant de forces employées, des abîmes comblés, des montagnes rasées, des rochers brisés, des fleuves rendus navigables, des terres défrichées, des lacs creusés, des marais desséchés, des bâtimens énormes élevés sur la terre, la mer couverte de vaisseaux & de matelots; & que de lʼautre, on recherche avec un peu de méditation, les vrais avantages qui ont résulté de tout cela pour le bonheur de lʼespece humaine, on ne peut quʼêtre frappé de lʼétonnante disproportion qui regne entre ces choses, & déplorer lʼaveuglement de lʼhomme, qui, pour nourrir son fol orgueil & je ne sais quelle vaine admiration de lui-même, le fait courir avec ardeur après toutes les miseres dont il est susceptible, & que la bienfaisante nature avoit pris soin dʼécarter de lui.
10Parmi les hommes que nous connoissons, ou par nous-mêmes, ou par les historiens ou par les voyageurs, les uns sont noirs, les autres blancs, les autres rouges; les uns portent de longs cheveux, les autres nʼont que de la laine frisée; les uns sont presque tout velus, les autres nʼont pas même de barbe; il y a eu & il y a peut-être encore des nations dʼhommes dʼune taille gigantesque; & laissant à part la fable des pygmées, qui peut bien nʼêtre quʼune exagération, on sait que les Lapons & surtout les Groenlandois sont fort au-dessous de la taille moyenne de lʼhomme; on prétend même quʼil y a des peuples entiers qui ont des queues comme les quadrupedes; & sans ajouter une foi aveugle aux relations dʼHérodote & de Ctésias, on en peut du moins tirer cette opinion très-vraisemblable, que si lʼon avoit pu faire de bonnes observations dans ces tems anciens où les peuples divers suivoient des manieres de vivre plus différentes entrʼelles quʼils ne font aujourdʼhui, on y auroit aussi remarqué, dans la figure & lʼhabitude du corps, des variétés beaucoup plus frappantes. Tous ces faits, dont il est aisé de fournir des preuves incontestables, ne peuvent surprendre que ceux qui sont accoutumés à ne regarder que les objets qui les environnent, & qui ignorent les puissans effets de la diversité des climats, de lʼair, des alimens, de la maniere de vivre, des habitudes en général, & sur-tout la force étonnante des mêmes causes, quand elles agissent continuellement sur de longues suites de générations. Aujourdʼhui que le commerce, les voyages & les conquêtes, réunissent davantage les peuples divers, & que leurs manieres de vivre se rapprochent sans cesse par la fréquente communication, on sʼapperçoit que certaines différences nationales ont diminué, & par exemple, chacun peut remarquer que les François dʼaujourdʼhui ne sont plus ces grands corps blancs & blonds décrits par les historiens latins, quoique le tems joint au mélange des Francs & des Normands, blancs & blonds eux-mêmes, eût dû rétablir ce que la fréquentation des Romains avoit pu ôter à lʼinfluence du climat, dans la constitution naturelle & le teint des habitants. Toutes ces observations sur les variétés que mille causes peuvent produire & ont produites en effet dans lʼespece humaine, me font douter si divers animaux semblables aux hommes, pris par les voyageurs pour des bêtes sans beaucoup dʼexamen, ou à cause de quelques différences quʼils remarquoient dans la conformation extérieure, ou seulement parce que ces animaux ne parloient pas, ne seroient point en effet de véritables hommes sauvages, dont la race dispersée anciennement dans les bois nʼavoit eu occasion de développer aucune de ses facultés virtuelles, nʼavoit acquis aucun degré de perfection, & se trouvoit encore dans lʼétat primitif de nature. Donnons un exemple de ce que je veux dire.
11Cela me paroît de la derniere évidence, & je ne saurois concevoir dʼoù nos philosophes peuvent faire naître toutes les passions quʼils prêtent à lʼhomme naturel. Excepté le seul nécessaire physique, que la nature même demande, tous nos autres besoins ne sont tels que par lʼhabitude, avant laquelle ils nʼétoient point des besoins, ou par nos désirs, & lʼon ne désire point ce quʼon nʼest pas en état de connoître. Dʼoù il suit que lʼhomme sauvage ne désirant que les choses quʼil connoît, & ne connoissant que celles dont la possession est en son pouvoir, ou facile à acquérir, rien ne doit être si tranquille que son ame & rien si borné que son esprit.
12Je trouve dans le Gouvernement civil de Locke une objection qui me paroît trop spécieuse pour quʼil me soit permis de la dissimuler. «La fin de la société entre le mâle & la femelle, dit ce philosophe, nʼétant pas simplement de procréer, mais de continuer lʼespece, cette société doit durer, même après la procréation, du moins aussi long-tems quʼil est nécessaire pour la nourriture & la conservation des procréés; cʼest-à-dire, jusquʼà ce quʼils soient capables de pourvoir eux-mêmes à leurs besoins. Cette regle, que la sagesse infinie du créateur a établie sur les œuvres de ses mains; nous voyons que les créatures inférieures à lʼhomme lʼobservent constamment & avec exactitude. Dans ces animaux qui vivent dʼherbe, la société entre le mâle & la femelle ne dure pas plus long-tems que chaque acte de copulation, parce que les mamelles de la mere étant suffisantes pour nourrir les petits jusquʼà ce quʼils soient capables de paître lʼherbe, le mâle se contente dʼengendrer, & il ne se mêle plus après cela de la femelle ni des petits, à la subsistance desquels il ne peut rien contribuer. Mais au regard des bêtes de proie, la société dure plus long-tems, à cause que, la mere ne pouvant pas bien pourvoir à sa subsistance propre & nourrir en même-tems ses petits par sa seule proie, qui est une voie de se nourrir & plus laborieuse & plus dangereuse que nʼest celle de se nourrir dʼherbe, lʼassistance du mâle est tout-à-fait nécessaire pour le maintien de leur commune famille, si lʼon peut user de ce terme; laquelle jusquʼà ce quʼelle puisse aller chercher quelque proie ne sauroit subsister que par les soins du mâle & de la femelle. On remarque la même chose dans tous les oiseaux, si lʼon excepte quelques oiseaux domestiques qui se trouvent dans des lieux où la continuelle abondance de nourriture exempte le mâle du soin de nourrir les petits; on voit que pendant que les petits dans leur nid ont besoin dʼalimens, le mâle & la femelle y en portent, jusquʼà ce que ces petits-là puissent voler & pourvoir à leur subsistance.»
13Je me garderai bien de mʼembarquer dans les réflexions philosophiques quʼil y auroit à faire sur les avantages & les inconvéniens de cette institution des langues: ce nʼest pas à moi quʼon permet dʼattaquer les erreurs vulgaires, & le peuple lettré respecte trop ses préjugés pour supporter patiemment mes prétendus paradoxes. Laissons donc parler des gens à qui lʼon nʼa point fait un crime dʼoser prendre quelquefois le parti de la raison contre lʼavis de la multitude. Nec quidquam felicitati humani generis decederet, si, pulsa tot linguarum peste & confusione, unam artem callerent mortales, & signis, motibus, gestibusque licitum foret quidvis explicare. Nunc verÒ ita comparatum est, ut animalium quae vulgÒ bruta creduntur, melior longè quàm nostra hâc parte videatur conditio, utpotè quae promptius & forsan felicius, sensus & cogitationes suas sine interprete significent, quàm ulli queant mortales, praesertim si peregrino utantur sermone. Is. Vossius, de Poemat. Cant. & viribus Rythmi, p. 66.
14Platon, montrant combien les idées de la quantité discrete & de ses rapports sont nécessaires dans les moindres arts, se moque avec raison des auteurs de son tems qui prétendoient que Palamede avoit inventé les nombres au siege de Troye, comme si, dit ce philosophe, Agamemnon eût pu ignorer jusque-là combien il avoit de jambes? En effet, on sent impossibilité que la société & les arts fussent parvenus où ils étoient déjà du tems du siege de Troye, sans que les hommes eussent lʼusage des nombres & du calcul: mais la nécessité de connoître les nombres avant que acquérir dʼautres connoissances, nʼen rend pas lʼinvention plus aisée à imaginer; les noms des nombres une fois connus, il est aisé dʼen expliquer le sens & dʼexciter les idées que ces noms représentent; mais, pour les inventer il falut, avant que de concevoir ces mêmes idées, sʼêtre pour ainsi dire familiarisé avec les méditations philosophiques, sʼêtre exercé à considérer les êtres par leur seule essence & indépendamment de toute autre perception, abstraction très-pénible, très-métaphysique, très-peu naturelle, & sans laquelle cependant ces idées nʼeussent jamais pu se transporter dʼune espece ou dʼun genre à un autre, ni les nombres devenir universels. Un sauvage pouvoit considérer séparément sa jambe droite & sa jambe gauche, ou les regarder ensemble sous lʼidée indivisible dʼune couple sans jamais penser quʼil en avoit deux; car autre chose est lʼidée représentative qui nous peint un objet, & autre chose lʼidée numérique qui le détermine. Moins encore pouvoit-il calculer jusquʼà cinq, & quoique appliquant ses mains lʼune sur lʼautre, il eût pu remarquer que les doigts se répondoient exactement, il étoit bien loin de songer à leur égalité numérique; il ne savoit pas plus le compte de ses doigts que de ses cheveux; & si, après lui avoir fait entendre ce que cʼest que nombres, quelquʼun lui eût dit quʼil avoit autant de doigts aux pieds quʼaux mains, il eût peut-être été fort surpris, en les comparant, de trouver que cela étoit vrai.
15Il ne faut pas confondre lʼamour-propre & lʼamour de soi-même, deux passions très-différentes par leur nature & par leurs effets. Lʼamour de soi-même est un sentiment naturel qui porte tout animal à veiller à sa propre conservation, & qui, dirigé dans lʼhomme par la raison & modifié par la pitié, produit lʼhumanité & la vertu. Lʼamour-propre nʼest quʼun sentiment relatif, factice, & né dans la société, qui porte chaque individu à faire plus de cas de soi que de tout autre, qui inspire aux hommes tous les maux quʼils se font mutuellement, & qui est la véritable source de lʼhonneur.
16Cʼest une chose extrêmement remarquable que, depuis tant dʼannées que les Européens se tourmentent pour amener les Sauvages de diverses contrées du monde à leur maniere de vivre, ils nʼoient pas pu encore en gagner un seul, non pas même à la faveur du christianisme; car nos missionnaires en font quelquefois des chrétiens, mais jamais des hommes civilisés. Rien ne peut surmonter lʼinvincible répugnance quʼils ont à prendre nos moeurs & vivre à notre maniere. Si ces pauvres Sauvages sont aussi malheureux quʼon le prétend, par quelle inconcevable dépravation de jugement refusent-ils constamment de se policer à notre imitation, ou apprendre à vivre heureux parmi nous; tandis quʼon lit en mille endroits que des François & dʼautres Européens ne sont réfugiés volontairement parmi ces nations, y ont passé leur vie entiere, sans pouvoir plus quitter une si étrange maniere de vivre, & quʼon voit même des missionnaires sensés regretter avec attendrissement les jours calmes & innocens quʼils ont passés chez ces peuples si méprisés? Si lʼon répond quʼils nʼont pas assez de lumieres pour juger sainement de leur état & du nôtre, je répliquerai que lʼestimation du bonheur est moins lʼaffaire de la raison que du sentiment. Dʼailleurs, cette réponse peut se rétorquer contre nous avec plus de force encore; car il y a plus loin de nos idées à la disposition dʼesprit où il faudroit être, pour concevoir le goût que trouvent les Sauvages à leur maniere de vivre, que des idées des Sauvages à celles qui peuvent leur faire concevoir la nôtre. En effet, après quelques observations, il leur est aisé de voir que tous nos travaux se dirigent sur deux seuls objets: savoir, pour soi les commodités de la vie, & la considération parmi les autres. mais le moyen pour nous dʼimaginer la sorte de plaisir quʼun Sauvage prend à passer sa vie seul au milieu des bois ou à la pêche; ou à souffler dans une mauvaise flûte, sans jamais savoir en tirer un seul ton & sans se soucier de lʼapprendre?
17On pourroit mʼobjecter que, dans un pareil désordre, les hommes, au lieu de sʼentrʼégorger opiniâtrément, se seroient dispersés, sʼil nʼy avoit point eu de bornes leur dispersion. Mais premierement, ces bornes eussent au moins été celles du monde, & si lʼon pense à lʼexcessive population qui résulte de lʼétat de nature, on jugera que la terre dans cet état, nʼeût pas tardé à être couverte dʼhommes ainsi forcés à se tenir rassemblés. Dʼailleurs, ils se seroient dispersés, si le mal avoit été rapide & que cʼeût été un changement fait du jour au lendemain, mais ils naissoient sous le joug; ils avoient lʼhabitude de le porter quand ils en sentoient la pesanteur, & ils se contentoient dʼattendre lʼoccasion de le secouer. Enfin, déjà accoutumés à mille commodités qui les forçoient à se tenir rassemblés, la dispersion nʼétoit plus si facile que dans les premiers tems où nul nʼayant besoin que de soi-même, chacun prenoit son parti sans attendre le consentement dʼun autre.
18Le maréchal de V**** [Louis-Hector, duc de Villars] contoit que, dans une de ses campagnes, les excessives friponneries dʼun entrepreneur des vivres ayant fait souffrir & murmurer lʼarmée, il le tança vertement & le menaça de le faire pendre. Cette menace ne me regarde pas, lui répondit hardiment le fripon, & je suis bien aise de vous dire quʼon ne pend point un homme qui dispose de cent mille écus. Je ne sais comment cela se fit, ajoutoit naïvement le maréchal; mais en effet il ne fut point pendu, quoi quʼil eût cent fois mérité de lʼêtre.
19La justice distributive sʼopposeroit même à cette égalité rigoureuse de lʼétat de nature, quand elle seroit praticable dans la société civile & comme tous les membres de lʼEtat lui doivent des services proportionnés à leurs talens & à leurs forces, les citoyens à leur tour doivent être distingués & favorisés à proportion de leurs services. Cʼest en ce sens quʼil faut entendre un passage dʼIsocrate, dans lequel il loue les premiers Athéniens dʼavoir bien su distinguer quelle étoit la plus avantageuse des deux sortes dʼégalité, dont lʼune consiste à faire part des mêmes avantages à tous les citoyens indifféremment, & lʼautre à les distribuer selon le mérite de chacun. Ces habiles politiques, ajoute lʼorateur, bannissant cette injuste égalité qui ne met aucune différence entre les méchans & les gens de bien, sʼattacherent inviolablement à celle qui récompense & punit chacun selon son mérite. Mais premierement il nʼa jamais existé de société, à quelque degré de corruption quʼelles aient pu parvenir, dans laquelle on ne fît aucune différence des méchans & des gens de bien; & dans les matieres de moeurs, où la loi ne peut fixer de mesure assez exacte pour servir de regle au magistrat, cʼest très-sagement que, pour ne pas laisser le sort ou le rang des citoyens à sa discrétion, elle lui interdit le jugement des personnes pour ne lui laisser que celui des actions. Il nʼy a que des moeurs aussi pures que celles des anciens Romains qui puissent supporter des censeurs; & de pareils tribunaux auroient bientôt tout bouleversé parmi nous: cʼest à lʼestime publique à mettre de la différence entre les méchans & les gens de bien; le magistrat nʼest juge que du droit rigoureux; mais le peuple est le véritable juge des moeurs, juge integre & même éclairé sur ce point, quʼon abuse quelquefois, mais quʼon ne corrompt jamais. Les rangs des citoyens doivent donc être réglés, non sur leur mérite personnel, ce qui seroit laisser aux magistrat le moyen de faire une application presque arbitraire de la loi; mais sur les services réels quʼils rendent à lʼEtat & qui sont susceptibles dʼune estimation plus exacte.