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Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes — en 20 minutes

Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes — en 20 minutes
1En 1754, l'Académie de Dijon met au concours cette question : « Quelle est l'origine de l'inégalité parmi les hommes, & si elle est autorisée par la loi naturelle ? » Rousseau y répond par une hypothèse : dépouiller l'homme de tout ce que la société lui a ajouté pour retrouver, sous les institutions, l'homme naturel — puis reconstruire, étape par étape, comment cet homme libre et presque égal à ses semblables en est venu à la propriété, aux riches et aux pauvres, aux maîtres et aux esclaves. Voici, en extraits verbatim couvrant toute l'argumentation, cette traversée : la préface qui pose le projet, l'homme de la nature tel que Rousseau le reconstitue, puis l'histoire — hypothétique mais nécessaire — de la propriété, de la loi et du pouvoir arbitraire.

2La plus utile & la moins avancée de toutes les connoissances humaines me paroît être celle de lʼhomme; & jʼose dire que la seule inscription du Temple de Delphes contenoit un Précepte plus important & plus difficile que tous les gros Livres des Moralistes. Aussi, je regarde le sujet de ce Discours comme une des questions les plus intéressantes que la Philosophie puisse proposer, & malheureusement pour nous, comme une des plus épineuses que les Philosophes puissent résoudre: car comment connoître la source de lʼinégalité parmi les hommes, si lʼon ne commence par les connoître eux-mêmes? Et comment lʼhomme viendra-t-il à bout de se voir tel que lʼa formé la nature, à travers tous les changemens que la succession des tems & des choses a dû produire dans sa constitution originelle, & de démêler ce quʼil tient de son propre fonds dʼavec ce que les circonstances & ses progrès ont ajouté ou changé à son état primitif? Semblable à la statue de Glaucus, que le tems, la mer & les orages avoient tellement défigurée, quʼelle ressembloit moins à un Dieu quʼà une bête féroce, lʼâme humaine altérée au sein de la société par mille causes sans cesse renaissantes, par lʼacquisition dʼune multitude de connoissances & dʼerreurs, par les changemens arrivés à la constitution des corps, & par le choc continuel des passions, a, pour ainsi dire, changé dʼapparence au point dʼêtre presque méconnaissable; & lʼon nʼy trouve plus, au lieu dʼun être agissant toujours par des principes certains & invariables, au lieu de cette céleste & majestueuse simplicité dont son Auteur lʼavoit empreinte, que le difforme contraste de la passion qui croit raisonner, & de lʼentendement en délire.
3Comment retrouver cet homme originel sous les couches que la société a déposées sur lui ? Rousseau prévient d'emblée : ce qui suit n'est pas de l'histoire, mais un raisonnement hypothétique — le seul chemin possible vers la vérité de la nature humaine.
4Commençons donc par écarter tous les faits, car ils ne touchent point à la question. Il ne faut pas prendre les recherches dans lesquelles on peut entrer sur ce sujet, pour des vérités historiques, mais seulement pour des raisonnemens hypothétiques & conditionnels, plus propres à éclaircir la nature des choses quʼà en montrer la véritable origine, & semblables à ceux que font tous les jours nos physiciens sur la formation du monde. La religion nous ordonne de croire que Dieu lui-même ayant tiré les hommes de lʼétat de nature immédiatement après la création, ils sont inégaux parce quʼil a voulu quʼils le fussent; mais elle ne nous défend pas de former des conjectures tirées de la seule nature de lʼhomme & des êtres qui lʼenvironnent, sur ce quʼauroit pu devenir le genre-humain, sʼil fût resté abandonné à lui-même. Voilà ce quʼon me demande, & ce que je me propose dʼexaminer dans ce Discours. Mon sujet intéressant lʼhomme en général, je tâcherai de prendre un langage qui convienne à toutes les nations, ou plutôt, oubliant les tems & les lieux pour ne songer quʼaux hommes à qui je parle, je me supposerai dans le licée dʼAthenes, répétant les leçons de mes maîtres, ayant les Platons & les Xénocrates pour juges, & le genre-humain pour auditeur.
5Avant d'entrer dans la démonstration, Rousseau s'adresse directement au lecteur — à tout homme, de tout pays — pour annoncer le récit qui va suivre.
6O homme, de quelque contrée que tu sois, quelles que soient tes opinions, écoute; voici ton histoire, telle que jʼai cru la lire, non dans les livres de tes semblables qui sont menteurs, mais dans la nature, qui ne ment jamais. Tout ce qui sera dʼelle sera vrai: il nʼy aura de faux que ce que jʼy aurai mêlé du mien sans le vouloir. Les tems dont je vais parler sont bien éloignés: combien tu as changé de ce que tu étois! Cʼest, pour ainsi dire, la vie de ton espece que je te vais décrire dʼapres les qualités que tu as reçues, que ton éducation & tes habitudes ont pu dépraver, mais quʼelles nʼont pu détruire. Il y a, je le sens, un âge auquel lʼhomme individuel voudroit sʼarrêter; tu chercheras lʼâge auquel tu désirerois que ton espece se fût arrêtée. Mécontent de ton état présent, par des raisons qui annoncent à ta postérité malheureuse de plus grands mécontentemens encore, peut-être voudrois-tu pouvoir rétrograder; & ce sentiment doit faire lʼéloge de tes premiers aïeux, la critique de tes contemporains, & lʼeffroi de ceux qui auront le malheur de vivre après toi.
7La première partie du Discours dresse le portrait de cet homme sauvage, dépouillé de tout ce que l'art et la société lui ont ajouté.
8En dépouillant cet être, ainsi constitué de tous les dons surnaturels quʼil a pu recevoir, & de toutes les facultés artificielles, quʼil nʼa pu acquérir que par de longs progres; en le considérant, en un mot, tel quʼil a dû sortir des mains de la nature, je vois un animal moins fort que les uns, moins agile que les autres, mais à tout prendre, organisé le plus avantageusement de tous: je le vois se rassasiant sous un chêne, se désaltérant au premier ruisseau, trouvant son lit au pied du même arbre qui lui a fourni son repas, & voilà ses besoins satisfaits.
9Cet homme physique ne diffère guère de la bête. Mais une faculté, selon Rousseau, le distingue absolument des animaux — et c'est elle qui portera en germe tout le reste de l'histoire qu'il va raconter.
10Mais, quand les difficultés qui environnent toutes ces questions, laisseroient quelque lieu de disputer sur cette différence de lʼhomme & de lʼanimal, il y a une autre qualité tres-spécifique qui les distingue, & sur laquelle il ne peut y avoir de contestation, cʼest la faculté de se perfectionner, faculté qui, à lʼaide des circonstances, développe successivement toutes les autres; & réside parmi nous, tant dans lʼespece que dans lʼindividu; au lieu quʼun animal est, au bout de quelques mois, ce quʼil sera toute sa vie, & son espece, au bout de mille ans, ce quʼelle étoit la premiere année de ces mille ans. Pourquoi lʼhomme seul est-il sujet à devenir imbécile? Nʼest-ce point quʼil retourne ainsi dans son état primitif, & que, tandis que la bête, qui nʼa rien acquis & qui nʼa rien non plus à perdre, reste toujours avec son instinct, lʼhomme, reperdant par la vieillesse ou dʼautres accidens tout ce que sa perfectibilité lui avoit fait acquérir, retombe ainsi plus bas que la bête même? Il seroit triste pour nous dʼêtre forcés de convenir que cette faculté distinctive & presque illimitée, est la source de tous les malheurs de lʼhomme; que cʼest elle qui le tire, à force de tems, de cette condition originaire dans laquelle il couleroit des jours tranquilles & innocens; que cʼest elle qui, faisant éclore avec les siecles ses lumieres & ses erreurs, ses vices & ses vertus, le rend à la longue le tyran de lui-même & de la nature.
11Contre Hobbes, qui imagine l'homme naturel méchant, Rousseau lui trouve une seule vertu — mais elle suffit à tenir lieu de toutes les lois : la pitié.
12Je parle de la pitié, disposition convenable à des êtres aussi foibles & sujets à autant de maux que nous le sommes; vertu dʼautant plus universelle & dʼautant plus utile à lʼhomme, quʼelle précede en lui lʼusage de toute réflexion, & si naturelle, que les bêtes mêmes en donnent quelquefois des signes sensibles. Sans parler de la tendresse des meres pour leurs petits, & des périls quʼelles bravent pour les en garantir, on observe tous les jours la répugnance quʼont les chevaux à fouler aux pieds un corps vivant. Un animal ne passe point sans inquiétude aupres dʼun animal mort de son espece: il y en a même qui leur donnent une sorte de sépulture; & les tristes mugissemens du bétail entrant dans une boucherie, annoncent lʼimpression quʼil reçoit de lʼhorrible spectacle qui le frappe. On voit avec plaisir lʼauteur de la fable des Abeilles, forcé de reconnoître lʼhomme pour un être compatissant & sensible, sortir, dans lʼexemple quʼil en donne, de son style froid & subtil, pour nous offrir la pathétique image dʼun homme enfermé qui apperçoit au dehors une bête féroce, arrachant un enfant du sein de sa mere, brisant sous sa dent meurtriere les foibles membres, & déchirant de ses ongles les entrailles palpitantes de cet enfant. Quelle affreuse agitation nʼéprouve point ce témoin dʼun événement auquel il ne prend aucun intérêt personnel! Quelles angoisses ne souffre-t-il pas à cette vue, de ne pouvoir porter aucun secours à la mere évanouie, ni à lʼenfant expirant!
13Il est donc bien certain que la pitié est un sentiment naturel, qui, modérant dans chaque individu lʼactivité de lʼamour de soi-même, concourt à la conservation mutuelle de toute lʼespece. Cʼest elle qui nous porte sans réflexion au secours de ceux que nous voyons souffrir; cʼest elle qui, dans lʼétat de nature, tient lieu de loix, de moeurs & de vertu, avec cet avantage que nul nʼest tenté de désobéir à sa douce voix: cʼest elle qui détournera tout Sauvage robuste dʼenlever à un foible enfant, ou à un vieillard infirme, sa subsistance acquise avec peine, si lui-même espere pouvoir trouver la sienne ailleurs; cʼest elle qui, au lieu de cette maxime sublime de justice raisonnée, fais à autrui comme tu veux quʼon te fasse, inspire à tous les hommes cette autre maxime de bonté naturelle, bien moins parfaite, mais plus utile peut-être que la précédente, fais ton bien avec le moindre mal dʼautrui quʼil est possible. Cʼest en un mot dans ce sentiment naturel, plutôt que dans des argumens subtils, quʼil faut chercher la cause de la répugnance que tout homme éprouveroit à mal faire, même indépendamment des maximes de lʼéducation. Quoiquʼil puisse appartenir à Socrate, & aux esprits de sa trempe, dʼacquérir de la vertu par raison, il y a long-tems que le genre humain ne seroit plus, si sa conservation nʼeût dépendu que des raisonnemens de ceux qui le composent.
14Il reste à montrer qu'il ne peut exister, dans cet état, ni domination ni servitude — puisque personne n'y possède rien qu'on puisse lui arracher.
15Un homme pourra bien sʼemparer des fruits quʼun autre a cueillis, du gibier quʼil a tué, de lʼantre qui lui servoit dʼasyle; mais comment viendra-t-il jamais à bout de sʼen faire obéir? & quelles pourront être les chaînes de la dépendance parmi des hommes qui ne possedent rien? Si lʼon me chasse dʼun arbre, jʼen suis quitte pour aller à un autre; si lʼon me tourmente dans un lieu, qui mʼempêchera de passer ailleurs? Se trouve-t-il un homme dʼune force assez supérieure à la mienne, & de plus assez dépravé, assez paresseux & assez féroce, pour me contraindre à pourvoir à sa subsistance, pendant quʼil demeure oisif? Il faut quʼil se résolve à ne pas me perdre de vue un seul instant, à me tenir lié avec un tres-grand soin durant son sommeil, de peur que je ne mʼéchappe ou que je ne le tue; cʼest-à-dire, quʼil est obligé de sʼexposer volontairement à une peine beaucoup plus grande que celle quʼil veut éviter, & que celle quʼil me donne à moi-même. après tout cela, sa vigilance se relâche-t-elle un moment; un bruit imprévu lui fait-il détourner la tete? je fais vingt pas dans la forêt, mes fers sont brisés, & il ne me revoit de sa vie.
16Reste à savoir comment cet homme libre en est sorti. C'est l'objet de la seconde partie — et elle s'ouvre sur la phrase la plus célèbre du Discours.
17Le premier qui ayant enclos un terrain, sʼavisa de dire, ceci est à moi, & trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de miseres & dʼhorreurs nʼeût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables: Gardez-vous dʼécouter cet imposteur; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous, & que la terre nʼest à personne! Mais il y a grande apparence quʼalors les choses en étoient déjà venues au point de ne pouvoir plus durer comme elles étoient: car cette idée de propriété, dépendant de beaucoup dʼidées antérieures qui nʼont pu naître que successivement, ne se forma pas tout dʼun coup dans lʼesprit humain: il falut faire bien des progres, acquérir bien de lʼindustrie & des lumieres, les transmettre & les augmenter dʼâge en âge, avant que dʼarriver à ce dernier terme de lʼétat de nature. Reprenons donc les choses de plus haut, & tâchons de rassembler, sous un seul point de vue cette lente succession dʼévénemens & de connoissances dans leur ordre le plus naturel.
18Tant que les hommes n'ont su faire que des ouvrages qu'un seul homme suffit à accomplir, l'égalité a tenu. C'est l'invention d'arts qui exigent le concours de plusieurs mains qui a tout renversé.
19Tant que les hommes se contenterent de leurs cabanes rustiques, tant quʼils se bornerent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arêtes, à se parer de plumes & de coquillages, à se peindre le corps de diverses couleurs, à perfectionner ou embellir leurs arcs & leurs fleches, à tailler avec des pierres tranchantes quelques canots de pêcheurs ou quelques grossiers instrumens de musique; en un mot, tant quʼils ne sʼappliquerent quʼà des ouvrages quʼun seul pouvoit faire, & quʼà des arts qui nʼavoient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons & heureux autant quʼils pouvoient lʼêtre par leur nature, & continuerent à jouir entrʼeux des douceurs dʼun commerce indépendant: mais, des lʼinstant quʼun homme eut besoin du secours dʼun autre; des quʼonsʼaperçut quʼil étoit utile à un seul dʼavoir des provisions pour deux, lʼégalité disparut, la propriété sʼintroduisit, le travail devint nécessaire, & les vastes forêts se changerent en des campagnes riantes quʼil falut arroser de la sueur des hommes, & dans lesquelles on vit bientôt lʼesclavage & la misere germer & croître avec les moissons.
20La métallurgie & lʼagriculture furent les deux arts dont lʼinvention produisit cette grande révolution. Pour le poete, cʼest lʼor & lʼargent; mais pour le philosophe, ce sont le fer & le blé qui ont civilisé les hommes, & perdu le genre-humain. Aussi lʼun & lʼautre étoient-ils inconnue aux Sauvages de lʼAmérique, qui pour cela sont toujours demeurés tels; les autres peuples semblent même être restés barbares tant quʼils ont pratiqué lʼun de ces arts sans lʼautre. Et lʼune des meilleures raisons peut-être pourquoi lʼEurope a été, sinon plus tôt, du moins plus constamment & mieux policée que les autres parties du monde, cʼest quʼelle est à la fois la plus abondante en fer & la plus fertile en bled.
21De la culture des terres est né leur partage — et c'est le travail, selon Rousseau, qui fonde le seul titre légitime à la propriété.
22De la culture des terres sʼensuivit nécessairement leur partage; & de la propriété une fois reconnue, les premieres regles de justice: car pour rendre à chacun le sien, il faut que chacun puisse avoir quelque chose; de plus, les hommes commençant à porter leurs vues dans lʼavenir, & se voyant tous quelques biens à perdre, il nʼy en avoit aucun qui nʼeût à craindre pour soi la représaille des torts quʼil pouvoit faire à autrui. Cette origine est dʼautant plus naturelle quʼil est impossible de concevoir lʼidée de la propriété naissante dʼailleurs que de la main dʼoeuvre; car on ne voit pas ce que, pour sʼapproprier les choses quʼil nʼa point faites, lʼhomme y peut mettre de plus que son travail. Cʼest le seul travail qui donnant droit au cultivateur sur le produit de la terre quʼil a labourée, lui en donne par conséquent sur le fonds, au moins jusquʼà la récolte, & ainsi dʼannée en année, ce qui faisant une possession continue, se transforme aisément en propriété. Lorsque les anciens, dit Grotius, ont donné à Céres lʼépithete de législatrice, & à une fête célébrée en son honneur le nom de Thesmophories, ils ont fait entendre par-là que le partage des terres a produit une nouvelle sorte de droit: cʼest-à-dire le droit de propriété différent de celui qui résulte de la loi naturelle.
23Mais les talents n'étant pas égaux, l'égalité des possessions ne dure pas. L'inégalité naturelle se combine à l'inégalité de fortune — et l'humanité bascule dans un état de guerre.
24Cʼest ainsi que les plus puissans ou les plus misérables, se faisant de leurs forces ou de leurs besoins une sorte de droit au bien dʼautrui, équivalent, selon eux, à celui de propriété, lʼégalité rompue fut suivie du plus affreux désordre; cʼest ainsi que les usurpations des riches, les brigandages des pauvres, les passions effrénées de tous, étouffant la pitié naturelle & la voix encore foible de la justice, rendirent les hommes avares, ambitieux & méchants. Il sʼélevoit entre le droit du plus fort & le droit du premier occupant un conflit perpétuel qui ne se terminoit que par des combats & des meurtres. La société naissante fit place au plus horrible état de guerre: le genre-humain avili & désolé ne pouvant plus retourner sur ses pas, ni renoncer aux acquisitions malheureuses quʼil avoit faites, & ne travaillant quʼà sa honte par lʼabus des facultés qui lʼhonorent, se mit lui-même à la veille de sa ruine.
25Ce sont les riches, les premiers menacés par ce désordre qu'ils ont eux-mêmes créé, qui vont y trouver la parade la plus habile de l'esprit humain : convertir leurs adversaires en défenseurs.
26Les riches sur-tout durent bientôt sentir combien leur étoit désavantageuse une guerre perpétuelle dont ils faisoient seuls tous les frais, & dans laquelle le risque de la vie étoit commun, & celui des biens, particulier. Dʼailleurs, quelque couleur quʼils pussent donner à leurs usurpations, ils sentoient assez quʼelles nʼétoient établies que sur un droit précaire & abusif, & que, nʼayant été acquises que par la force, la force pouvoit les leur ôter sans quʼils eussent raison de sʼen plaindre. Ceux même que la seule industrie avoit enrichis, ne pouvoient gueres fonder leur propriété sur de meilleurs titres. Ils avoient beau dire: Cʼest moi qui ai bâti ce mur; jʼai gagné ce terrain par mon travail. Qui vous a donné les alignemens, leur pouvoit-on répondre, & en vertu de quoi prétendez-vous être payés à nos dépens dʼun travail que nous ne vous avons point imposé? Ignorez-vous quʼune multitude de vos freres périt ou souffre du besoin de ce que vous avez de trop, & quʼil vous faloit un consentement expres & unanime du genre humain pour vous approprier sur la subsistance commune tout ce qui alloit au-delà de la vôtre? Destitué de raisons valables pour se justifier, & de forces suffisantes pour se défendre, écrasant facilement un particulier, mais écrasé lui-même par des troupes de bandits; seul contre tous, & ne pouvant, à cause des jalousies mutuelles, sʼunir avec ses égaux contre des ennemis unis par lʼespoir commun du pillage, le riche pressé par la nécessité, conçut enfin le projet le plus réfléchi qui soit jamais entré dans lʼesprit humain; ce fut dʼemployer en sa faveur les forces mêmes de ceux qui lʼattaquoient, de faire des défenseurs de ses adversaires, de leur inspirer dʼautres maximes, & de leur donner dʼautres institutions qui lui fussent aussi favorables que le droit naturel lui étoit contraire.
27Voici, mis dans sa bouche, le discours par lequel le riche persuade ses voisins de fonder ensemble ce qui deviendra l'État — et par lequel, croyant courir à leur liberté, ils courent en réalité au-devant de leurs fers.
28Dans cette vue, après avoir exposé à ses voisins lʼhorreur dʼune situation qui les armoit tous les uns contre les autres, qui leur rendoit leurs possessions aussi onéreuses que leurs besoins, & où nul ne trouvoit sa sûreté ni dans la pauvreté, ni dans la richesse, il inventa aisément des raisons spécieuses pour les amener à son but. «Unissons-nous, leur dit-il, pour garantir de lʼoppression les foibles, contenir les ambitieux, & assurer à chacun la possession de ce qui lui appartient: instituons des reglemens de justice & de paix auxquels tous soient obligés de se conformer, qui ne fassent acception de personne, & qui réparent en quelque sorte les caprices de la fortune, en soumettant également le puissant & le foible à des devoirs mutuels. En un mot, au lieu de tourner nos forces contre nous-mêmes, rassemblons-les en un pouvoir suprême qui nous gouverne selon de sages loix, qui protege & défende tous les membres de lʼassociation, repousse les ennemis communs, & nous maintienne dans une concorde éternelle.»
29Ce pacte, conclu entre des hommes que la ruse d'un seul a su persuader, aura des effets qui dépassent de loin ses promesses.
30Telle fut, ou dut être lʼorigine de la société & des loix, qui donnerent de nouvelles entraves au foible & de nouvelles forces au riche, détruisirent sans retour la liberté naturelle, fixerent pour jamais la loi de la propriété & de lʼinégalité, dʼune adroite usurpation firent un droit irrévocable, & pour le profit de quelques ambitieux, assujettirent désormais tout le genre-humain au travail, à la servitude & à la misere. On voit aisément comment lʼétablissement dʼune seule société rendit indispensable celui de toutes les autres, & comment, pour faire tête à des forces unies, il falut sʼunir à son tour. Les sociétés se multipliant ou sʼétendant rapidement, couvrirent bientôt toute la surface de la terre, & il ne fut plus possible de trouver un seul coin dans lʼunivers où lʼon pût sʼaffranchir du joug, & soustraire sa tête au glaive, souvent mal conduit que chaque homme vit perpétuellement suspendu sur la sienne. Le droit civil étant ainsi devenu la regle commune des citoyens, la loi de nature nʼeut plus lieu quʼentre les diverses sociétés, où, sous le nom de droit des gens, elle fut tempérée par quelques conventions tacites pour rendre le commerce possible & suppléer à la commisération naturelle, qui, perdant de société à société presque toute la force quʼelle avoit dʼhomme à homme, ne réside plus que dans quelques grandes ames cosmopolites, qui franchissent les barrieres imaginaires qui séparent les peuples, & qui, à lʼexemple de lʼêtre souverain qui les a créés, embrassent tout le genre humain dans leur bienveillance.
31Rousseau retrace ensuite les gouvernements, leurs formes, leurs dérives — pour aboutir à une loi de progression qu'il résume en trois degrés.
32Si nous suivons le progrès de lʼinégalité dans ces différentes révolutions, nous trouverons que lʼétablissement de la loi & du droit de propriété fut son premier terme, lʼinstitution de la magistrature le second, que le troisieme & dernier fut le changement du pouvoir légitime en pouvoir arbitraire; en sorte que lʼétat de riche & de pauvre fut autorisé par la premiere époque, celui de puissant & de foible par la seconde, & par la troisieme celui de maître & dʼesclave, qui est le dernier degré de lʼinégalité & le terme auquel aboutissent enfin tous les autres, jusquʼà ce que de nouvelles révolutions dissolvent tout-à-fait le Gouvernement, ou le rapprochent de lʼinstitution légitime.
33Au bout de cette dernière révolution, le despotisme referme le cercle : il ramène, par un chemin inverse, à une nouvelle forme d'état de nature — celui de la corruption plutôt que celui de l'innocence.
34Cʼest ici le dernier terme de lʼinégalité, & le point extrême qui ferme le cercle & touche au point dʼoù nous sommes partis: cʼest ici que tous les particuliers redeviennent égaux, parce quʼils ne sont rien, & que les sujets nʼayant plus dʼautre loi que la volonté du maître, ni le maître dʼautre regle que ses passions, les notions du bien & les principes de la justice sʼévanouissent derechef. Cʼest ici que tout se ramene à la seule loi du plus fort, & par conséquent à un nouvel état de nature différent de celui par lequel nous avons commencé, en ce que lʼun étoit lʼétat de nature dans sa pureté, & que ce dernier est le fruit dʼun exces de corruption. Il y a si peu de différence dʼailleurs entre ces deux états, & le contrat de gouvernement est tellement dissous par le despotisme, que le despote nʼest le maître quʼaussi long-tems quʼil est le plus fort, & que, si-tôt quʼon peut lʼexpulser, il nʼa point à réclamer contre la violence. Lʼémeute qui finit par étrangler ou détrôner un Sultan, est un acte aussi juridique que ceux par lesquels il disposoit la veille des vies & des biens de ses sujets. La seule force le maintenoit, la seule force le renverse; toutes choses se passent ainsi selon lʼordre naturel; & quel que puisse être lʼévénement de ces courtes & fréquentes révolutions, nul ne peut se plaindre de lʼinjustice dʼautrui, mais seulement de sa propre imprudence ou de son malheur.
35Rousseau referme le Discours sur la thèse même qui en aura porté toute la démonstration.
36Jʼai tâché dʼexposer lʼorigine & le progrès de lʼinégalité, lʼétablissement & lʼabus des sociétés politiques, autant que ces choses peuvent se déduire de la nature de lʼhomme par les seules lumieres de la raison, & indépendamment des dogmes sacrés qui donnent à lʼautorité souveraine la sanction du droit divin. Il suit de cet exposé que lʼinégalité étant presque nulle dans lʼétat de nature, tire sa force & son accroissement du développement de nos facultés & des progrès de lʼesprit humain, & devient enfin stable & légitime par lʼétablissement de la propriété & des loix. Il suit encore que lʼinégalité morale, autorisée par le seul droit positif, est contraire au droit naturel, toutes les fois quʼelle ne concourt pas en même proportion avec lʼinégalité physique; distinction qui détermine suffisamment ce quʼon doit penser à cet égard de la sorte dʼinégalité qui regne parmi tous les peuples policés, puisquʼil est manifestement contre la loi de nature, de quelque maniere quʼon la définisse, quʼun enfant commande à un vieillard, quʼun imbécile conduise un homme sage, & quʼune poignée de gens regorge de superfluités, tandis que la multitude affamée manque du nécessaire.