1Émile n'est pas un roman à intrigue mais un traité d'éducation qui suit, Livre après Livre, la formation d'un élève imaginaire de la naissance à l'âge d'homme — puis de sa rencontre avec Sophie jusqu'au mariage. Cette version rassemble des extraits réels du texte, dans leur ordre, pour donner à lire la progression : la nature de l'enfant, le rôle du gouverneur, l'éducation négative, l'âge de l'expérience (Robinson Crusoé), l'éveil des passions et de la pitié, la Profession de foi du vicaire savoyard, puis Sophie et le mariage.
2Rousseau ouvre le Livre premier sur le constat qui commande tout le traité : l'homme naît bon, la société le déforme.
3Tout est bien, sortant des mains de l’Auteur des choses : tout dégénère entre les mains de l’homme. Il force une terre à nourrir les productions d’une autre, un arbre à porter les fruits d’un autre : il mêle et confond les climats, les éléments, les saisons : il mutile son chien, son cheval, son esclave : il bouleverse tout, il défigure tout : il aime la difformité, les monstres : il ne veut rien, tel que l’a fait la nature, pas même l’homme ; il le faut dresser pour lui, comme un cheval de manège ; il le faut contourner à sa mode, comme un arbre de son jardin.
4Trois éducations façonnent l'enfant — celle de la nature, celle des hommes, celle des choses — et tout dépend de leur accord.
5Cette éducation nous vient de la nature, ou des hommes, ou des choses. Le développement interne de nos facultés et de nos organes est l’éducation de la nature : l’usage qu’on nous apprend à faire de ce développement est l’éducation des hommes ; et l’acquis de notre propre expérience sur les objets qui nous affectent est l’éducation des choses.
6Chacun de nous est donc formé par trois sortes de Maîtres. Le Disciple dans lequel leurs diverses leçons se contrarient est mal élevé, et ne sera jamais d’accord avec lui-même : celui dans lequel elles tombent toutes sur les mêmes points, et tendent aux mêmes fins, va seul à son but et vit conséquemment. Celui-là seul est bien élevé.
7Reste à savoir qui peut prétendre à ce rôle de gouverneur, inséparable de celui de père.
8Voulez-vous donc qu’il garde sa forme originelle ? Conservez-la dès l’instant qu’il vient au monde. Sitôt qu’il naît, emparez-vous de lui, et ne le quittez plus qu’il ne soit homme : vous ne réussirez jamais sans cela. Comme la véritable nourrice est la mère, le véritable précepteur est le père. Qu’ils s’accordent dans l’ordre de leurs fonctions ainsi que dans leur système : que des mains de l’un, l’enfant passe dans celles de l’autre. Il sera mieux élevé par un père judicieux et borné, que par le plus habile maître du monde ; car le zèle suppléera mieux au talent que le talent au zèle.
9Un père, quand il engendre et nourrit des enfants, ne fait en cela que le tiers de sa tâche. Il doit des hommes à son espèce, il doit à la société des hommes sociables, il doit des citoyens à l’État. Tout homme qui peut payer cette triple dette, et ne le fait pas, est coupable, et plus coupable, peut-être, quand il la paye à demi. Celui qui ne peut remplir les devoirs de père n’a point le droit de le devenir. Il n’y a ni pauvreté, ni travaux, ni respect humain, qui le dispensent de nourrir ses enfants et de les élever lui-même. Lecteurs, vous pouvez m’en croire. Je prédis à quiconque a des entrailles et néglige de si saints devoirs, qu’il versera longtemps sur sa faute des larmes amères, et n’en sera jamais consolé.
10Mais que fait cet homme riche, ce père de famille si affairé, et forcé selon lui de laisser ses enfants à l’abandon ? Il paye un autre homme pour remplir ces soins qui lui sont à charge. Âme vénale ! crois-tu donner à ton fils un autre père avec de l’argent ? Ne t’y trompe point ; ce n’est pas même un maître que tu lui donnes, c’est un valet. Il en formera bientôt un second.
11Faute de pouvoir écrire un traité sans exemple, Rousseau se donne un élève imaginaire, dont il conduira l'éducation depuis la naissance : Émile.
12Par la même raison, je ne serai pas fâché qu’Émile ait de la naissance. Ce sera toujours une victime arrachée au préjugé.
13Émile est orphelin. Il n’importe qu’il ait son père et sa mère. Chargé de leurs devoirs, je succède à tous leurs droits. Il doit honorer ses parents, mais il ne doit obéir qu’à moi. C’est ma première ou plutôt ma seule condition.
14Le Livre second s'ouvre sur la seconde enfance — l'âge où l'on apprend, avant tout, à souffrir sans se plaindre.
15C’est ici le second terme de la vie, et celui auquel proprement finit l’enfance ; car les mots infans et puer ne sont pas synonymes. Le premier est compris dans l’autre, et signifie qui ne peut parler, d’où vient que dans Valère Maxime on trouve puerum infantem. Mais je continue à me servir de ce mot selon l’usage de notre langue, jusqu’à l’âge pour lequel elle a d’autres noms.
16Quand les enfants commencent à parler, ils pleurent moins. Ce progrès est naturel ; un langage est substitué à l’autre. Sitôt qu’ils peuvent dire qu’ils souffrent avec des paroles, pourquoi le diraient-ils avec des cris, si ce n’est quand la douleur est trop vive pour que la parole puisse l’exprimer ? S’ils continuent alors à pleurer, c’est la faute des gens qui sont autour d’eux. Dès qu’une fois Émile aura dit, j’ai mal, il faudra des douleurs bien vives pour le forcer de pleurer.
17S’il tombe, s’il se fait une bosse à la tête, s’il saigne du nez, s’il se coupe les doigts ; au lieu de m’empresser autour de lui d’un air alarmé, je resterai tranquille, au moins pour un peu de temps. Le mal est fait, c’est une nécessité qu’il l’endure ; tout mon empressement ne servirait qu’à l’effrayer davantage, et augmenter sa sensibilité. Au fond, c’est moins le coup que la crainte qui tourmente, quand on s’est blessé. Je lui épargnerai du moins cette dernière angoisse ; car très sûrement il jugera de son mal comme il verra que j’en juge : s’il me voit accourir avec inquiétude, le consoler, le plaindre, il s’estimera perdu : s’il me voit garder mon sang-froid, il reprendra bientôt le sien, et croira le mal guéri, quand il ne le sentira plus. C’est à cet âge qu’on prend les premières leçons de courage, et que, souffrant sans effroi de légères douleurs, on apprend par degrés à supporter les grandes.
18Loin d’être attentif à éviter qu’Émile ne se blesse, je serais fort fâché qu’il ne se blessât jamais et qu’il grandît sans connaître la douleur. Souffrir est la première chose qu’il doit apprendre, et celle qu’il aura le plus grand besoin de savoir. Il semble que les enfants ne soient petits et faibles que pour prendre ces importantes leçons sans danger. Si l’enfant tombe de son haut il ne se cassera pas la jambe ; s’il se frappe avec un bâton il ne se cassera pas le bras ; s’il saisit un fer tranchant, il ne serrera guère, et ne se coupera pas bien avant. Je ne sache pas qu’on ait jamais vu d’enfant en liberté se tuer, s’estropier, ni se faire un mal considérable, à moins qu’on ne l’ait indiscrètement exposé sur des lieux élevés, ou seul autour du feu, ou qu’on n’ait laissé des instruments dangereux à sa portée. Que dire de ces magasins de machines, qu’on rassemble autour d’un enfant pour l’armer de toutes pièces contre la douleur, jusqu’à ce que, devenu grand, il reste à sa merci, sans courage et sans expérience, qu’il se croie mort à la première piqûre, et s’évanouisse en voyant la première goutte de son sang ?
19Et cette lucidité sur la douleur ne va pas sans une exhortation à la tendresse.
20Hommes, soyez humains, c’est votre premier devoir : soyez-le, pour tous les états, pour tous les âges, pour tout ce qui n’est pas étranger à l’homme. Quelle sagesse y a-t-il pour vous hors de l’humanité ? Aimez l’enfance ; favorisez ses jeux, ses plaisirs, son aimable instinct. Qui de vous n’a pas regretté quelquefois cet âge où le rire est toujours sur les lèvres, et où l’âme est toujours en paix ? Pourquoi voulez-vous ôter à ces petits innocents la jouissance d’un temps si court qui leur échappe, et d’un bien si précieux dont ils ne sauraient abuser ? Pourquoi voulez-vous remplir d’amertume et de douleurs ces premiers ans si rapides, qui ne reviendront pas plus pour eux qu’ils ne peuvent revenir pour vous ? Pères, savez-vous le moment où la mort attend vos enfants ? Ne vous préparez pas des regrets en leur ôtant le peu d’instants que la nature leur donne : aussitôt qu’ils peuvent sentir le plaisir d’être, faites qu’ils en jouissent ; faites qu’à quelque heure que Dieu les appelle, ils ne meurent point sans avoir goûté la vie.
21De cette tendresse découle la règle la plus fameuse — et la plus retournée — de tout le traité : la première éducation doit être négative.
22Oserais-je exposer ici la plus grande, la plus importante, la plus utile règle de toute l’éducation ? ce n’est pas de gagner du temps, c’est d’en perdre. Lecteurs vulgaires, pardonnez-moi mes paradoxes : il en faut faire quand on réfléchit ; et quoi que vous puissiez dire, j’aime mieux être homme à paradoxes qu’homme à préjugés. Le plus dangereux intervalle de la vie humaine, est celui de la naissance à l’âge de douze ans. C’est le temps où germent les erreurs et les vices, sans qu’on ait encore aucun instrument pour les détruire ; et quand l’instrument vient, les racines sont si profondes, qu’il n’est plus temps de les arracher. Si les enfants sautaient tout d’un coup de la mamelle à l’âge de raison, l’éducation qu’on leur donne pourrait leur convenir ; mais, selon le progrès naturel, il leur en faut une toute contraire. Il faudrait qu’ils ne fissent rien de leur âme jusqu’à ce qu’elle eût toutes ses facultés ; car il est impossible qu’elle aperçoive le flambeau que vous lui présentez tandis qu’elle est aveugle, et qu’elle suive, dans l’immense plaine des idées, une route que la raison trace encore si légèrement pour les meilleurs yeux.
23La première éducation doit donc être purement négative. Elle consiste, non point à enseigner la vertu ni la vérité ; mais à garantir le cœur du vice et l’esprit de l’erreur. Si vous pouviez ne rien faire et ne rien laisser faire : si vous pouviez amener votre Élève sain et robuste à l’âge de douze ans, sans qu’il sût distinguer sa main droite de sa main gauche, dès vos premières leçons les yeux de son entendement s’ouvriraient à la raison ; sans préjugés, sans habitudes, il n’aurait rien en lui qui pût contrarier l’effet de vos soins. Bientôt il deviendrait entre vos mains le plus sage des hommes, et en commençant par ne rien faire, vous auriez fait un prodige d’éducation.
24Vient l'âge de force et d'utilité — le Livre troisième — où l'enfant apprend par les choses plutôt que par les livres. Un seul livre échappe à la proscription : Robinson Crusoé.
25Philosophe ardent, je vois déjà s’allumer la vôtre. Ne vous mettez pas en frais ; cette situation est trouvée, elle est décrite, et sans vous faire tort, beaucoup mieux que vous ne la décririez vous-même ; du moins avec plus de vérité et de simplicité. Puisqu’il nous faut absolument des livres, il en existe un qui fournit, à mon gré, le plus heureux traité d’éducation naturelle. Ce livre sera le premier que lira mon Émile : seul il composera durant longtemps toute sa bibliothèque, et il y tiendra toujours une place distinguée. Il sera le texte auquel tous nos entretiens sur les sciences naturelles ne serviront que de commentaire. Il servira d’épreuve durant nos progrès à l’état de notre jugement, et tant que notre goût ne sera pas gâté, sa lecture nous plaira toujours. Quel est donc ce merveilleux livre ? Est-ce Aristote, est-ce Pline, est-ce Buffon ? Non ; c’est Robinson Crusoé.
26Robinson Crusoé dans son île, seul, dépourvu de l’assistance de ses semblables et des instruments de tous les arts, pourvoyant cependant à sa subsistance, à sa conservation, et se procurant même une sorte de bien-être ; voilà un objet intéressant pour tout âge, et qu’on a mille moyens de rendre agréable aux enfants. Voilà comment nous réalisons l’île déserte qui me servait d’abord de comparaison. Cet état n’est pas, j’en conviens, celui de l’homme social ; vraisemblablement il ne doit pas être celui d’Émile ; mais c’est sur ce même état qu’il doit apprécier tous les autres. Le plus sûr moyen de s’élever au-dessus des préjugés, et d’ordonner ses jugements sur les vrais rapports des choses, est de se mettre à la place d’un homme isolé, et de juger de tout comme cet homme en doit juger lui-même, eu égard à sa propre utilité.
27Ce roman, débarrassé de tout son fatras, commençant au naufrage de Robinson près de son île, et finissant à l’arrivée du vaisseau qui vient l’en tirer, sera tout à la fois l’amusement et l’instruction d’Émile durant l’époque dont il est ici question. Je veux que la tête lui en tourne, qu’il s’occupe sans cesse de son château, de ses chèvres, de ses plantations ; qu’il apprenne en détail, non dans des livres, mais sur les choses, tout ce qu’il faut savoir en pareil cas ; qu’il pense être Robinson lui-même ; qu’il se voie habillé de peaux, portant un grand bonnet, un grand sabre, tout le grotesque équipage de la figure, au parasol près dont il n’aura pas besoin.
28Le Livre quatrième porte Émile à l'adolescence, où s'éveillent les passions. Rousseau distingue alors deux formes de l'amour de soi.
29L’amour de soi, qui ne regarde que nous, est content quand nos vrais besoins sont satisfaits ; mais l’amour-propre, qui se compare, n’est jamais content et ne saurait l’être ; parce que ce sentiment, en nous préférant aux autres, exige aussi que les autres nous préfèrent à eux ; ce qui est impossible. Voilà comment les passions douces et affectueuses naissent de l’amour de soi, et comment les passions haineuses et irascibles naissent de l’amour-propre. Ainsi ce qui rend l’homme essentiellement bon, est d’avoir peu de besoins, et de peu se comparer aux autres ; ce qui le rend essentiellement méchant est d’avoir beaucoup de besoins et de tenir beaucoup à l’opinion.
30De l'amour de soi bien réglé naît le premier sentiment qui nous relie vraiment aux autres : la pitié.
31Ainsi naît la pitié, premier sentiment relatif qui touche le cœur humain, selon l’ordre de la nature. Pour devenir sensible et pitoyable, il faut que l’enfant sache qu’il y des êtres semblables à lui, qui souffrent ce qu’il a souffert, qui sentent les douleurs qu’il a senties, et d’autres dont il doit avoir l’idée, comme pouvant les sentir aussi. En effet, comment nous laissons-nous émouvoir à la pitié, si ce n’est en nous transportant hors de nous, et nous identifiant avec l’animal souffrant ; en quittant, pour ainsi dire, notre être pour prendre le sien ? Nous ne souffrons qu’autant que nous jugeons qu’il souffre ; ce n’est pas dans nous, c’est dans lui que nous souffrons. Ainsi nul ne devient sensible que quand son imagination s’anime et commence à le transporter hors de lui.
32Si le premier spectacle qui le frappe est un objet de tristesse, le premier retour sur lui-même est un sentiment de plaisir. En voyant de combien de maux il est exempt, il se sent plus heureux qu’il ne pensait l’être. Il partage les peines de ses semblables ; mais ce partage est volontaire et doux. Il jouit à la fois de la pitié qu’il a pour leurs maux, et du bonheur qui l’en exempte ; il se sent dans cet état de force qui nous étend au-delà de nous, et nous fait porter ailleurs l’activité superflue à notre bien-être. Pour plaindre le mal d’autrui, sans doute il faut le connaître, mais il ne faut pas le sentir. Quand on a souffert, ou qu’on craint de souffrir, on plaint ceux qui souffrent ; mais tandis qu’on souffre, on ne plaint que soi.
33C'est encore dans ce Livre quatrième que Rousseau place le plus long développement du traité : la Profession de foi du vicaire savoyard, où un prêtre expose au jeune homme, sans dogme ni système, ce que son propre cœur lui a appris de Dieu. Il part du seul fait qu'aucune philosophie ne peut lui retirer : il existe.
34J’existe, et j’ai des sens par lesquels je suis affecté. Voilà la première vérité qui me frappe, et à laquelle je suis forcé d’acquiescer. Ai-je un sentiment propre de mon existence, ou ne la sens-je que par mes sensations ? Voilà mon premier doute, qu’il m’est, quant à présent, impossible de résoudre. Car étant continuellement affecté de sensations, ou immédiatement, ou par la mémoire, comment puis-je savoir si le sentiment du moi est quelque chose hors de ces mêmes sensations, et s’il peut être indépendant d’elles ?
35Mes sensations se passent en moi, puisqu’elles me font sentir mon existence ; mais leur cause m’est étrangère, puisqu’elles m’affectent malgré que j’en aie, et qu’il ne dépend de moi ni de les produire, ni de les anéantir. Je conçois donc clairement que ma sensation qui est en moi, et sa cause ou son objet qui est hors de moi, ne sont pas la même chose.
36Ainsi non seulement j’existe, mais il existe d’autres êtres, savoir les objets de mes sensations ; et quand ces objets ne seraient que des idées, toujours est-il vrai que ces idées ne sont pas moi.
37De l'existence du monde à celle d'une intelligence qui l'ordonne, il n'y a, pour le vicaire, qu'un pas.
38Souvenez-vous toujours que je n’enseigne point mon sentiment, je l’expose. Que la matière soit éternelle ou créée, qu’il y ait un principe passif ou qu’il n’y en ait point, toujours est-il certain que le tout est un, et annonce une Intelligence unique ; car je ne vois rien qui ne soit ordonné dans le même système, et qui ne concoure à la même fin, savoir la conservation du tout dans l’ordre établi. Cet Être qui veut et qui peut, cet Être actif par lui-même, cet Être enfin, quel qu’il soit, qui meut l’univers et ordonne toutes choses, je l’appelle Dieu. Je joins à ce nom les idées d’intelligence, de puissance, de volonté, que j’ai rassemblées, et celle de bonté qui en est une suite nécessaire ; mais je n’en connais pas mieux l’Être auquel je l’ai donné ; il se dérobe également à mes sens et à mon entendement ; plus j’y pense, plus je me confonds ; je sais très certainement qu’il existe, et qu’il existe par lui-même : je sais que mon existence est subordonnée à la sienne, et que toutes les choses qui me sont connues sont absolument dans le même cas. J’aperçois Dieu partout dans ses œuvres, je le sens en moi, je le vois tout autour de moi ; mais sitôt que je veux le contempler en lui-même, sitôt que je veux chercher où il est, ce qu’il est, quelle est sa substance, il m’échappe et mon esprit troublé n’aperçoit plus rien.
39Et de Dieu, le vicaire revient à ce qui, en l'homme, lui ressemble le plus : la conscience.
40Conscience ! conscience ! instinct divin ; immortelle et céleste voix, guide assuré d’un être ignorant et borné, mais intelligent et libre ; juge infaillible du bien et du mal, qui rends l’homme semblable à Dieu ; c’est toi qui fais l’excellence de sa nature et la moralité de ses actions ; sans toi je ne sens rien en moi qui m’élève au-dessus des bêtes, que le triste privilège de m’égarer d’erreurs en erreurs à l’aide d’un entendement sans règle, et d’une raison sans principe.
41Reste, pour clore l'éducation d'Émile, à lui donner une compagne. Le Livre cinquième s'ouvre sur Sophie.
42Nous voici parvenus au dernier acte de la Jeunesse, mais nous ne sommes pas encore au dénouement.
43Sophie n’est pas belle, mais auprès d’elle les hommes oublient les belles femmes, et les belles femmes sont mécontentes d’elles-mêmes. À peine est-elle jolie au premier aspect, mais plus on la voit et plus elle s’embellit ; elle gagne où tant d’autres perdent, et ce qu’elle gagne elle ne le perd plus. On peut avoir de plus beaux yeux, une plus belle bouche, une figure plus imposante ; mais on ne saurait avoir une taille mieux prise, un plus beau teint, une main plus blanche, un pied plus mignon, un regard plus doux, une physionomie plus touchante. Sans éblouir elle intéresse, elle charme, et l’on ne saurait dire pourquoi.
44Le gouverneur mène alors Émile, en voyage, jusqu'à la maison où Sophie vit avec ses parents — sans lui dire où il le conduit ni pourquoi.
45On fait hâter le souper pour l’amour de nous. En entrant dans la salle à manger, nous voyons cinq couverts ; nous nous plaçons, il en reste un vide. Une jeune personne entre, fait une grande révérence, et s’assied modestement sans parler. Émile, occupé de sa faim ou de ses réponses, la salue, parle et mange. Le principal objet de son voyage, est aussi loin de sa pensée, qu’il se croit lui-même encore loin du terme. L’entretien roule sur l’égarement des voyageurs. Monsieur, lui dit le maître de la maison, vous me paraissez un jeune homme aimable et sage ; et cela me fait songer que vous êtes arrivés ici, votre Gouverneur et vous, las et mouillés, comme Télémaque et Mentor dans l’Île de Calypso. Il est vrai, répond Émile, que nous trouvons ici l’hospitalité de Calypso. Son Mentor ajoute : Et les charmes d’Eucharis. Mais Émile connaît l’Odyssée et n’a point lu Télémaque ; il ne sait ce que c’est qu’Eucharis. Pour la jeune personne, je la vois rougir jusqu’aux yeux, les baisser sur son assiette, et n’oser souffler. La mère, qui remarque son embarras, fait signe au père, et celui-ci change de conversation. En parlant de sa solitude, il s’engage insensiblement dans le récit des événements qui l’y ont confiné ; les malheurs de sa vie, la constance de son épouse, les consolations qu’ils ont trouvées dans leur union, la vie douce et paisible qu’ils mènent dans leur retraite, et toujours sans dire un mot de la jeune personne ; tout cela forme un récit agréable et touchant, qu’on ne peut entendre sans intérêt. Émile ému, attendri, cesse de manger pour écouter. Enfin, à l’endroit où le plus honnête des hommes s’étend avec plus de plaisir sur l’attachement de la plus digne des femmes, le jeune voyageur hors de lui, serre une main du mari qu’il a saisie, et de l’autre prend aussi la main de la femme, sur laquelle il se penche avec transport en l’arrosant de pleurs. La naïve vivacité du jeune homme touche tout le monde : mais la fille, plus sensible que personne à cette marque de son bon cœur, croit voir Télémaque affecté des malheurs de Philoctète. Elle porte à la dérobée les yeux sur lui pour mieux examiner sa figure ; elle n’y trouve rien qui démente la comparaison.
46Le mariage vient, puis l'annonce d'un enfant à naître. Émile, devenu père à son tour, adresse à son gouverneur les derniers mots du livre — ceux d'un homme fait, qui n'a plus besoin d'être conduit, mais qui choisit encore d'être accompagné.
47Peu à peu le premier délire se calme, et leur laisse goûter en paix les charmes de leur nouvel état. Heureux amants, dignes époux ! Pour honorer leurs vertus, pour peindre leur félicité, il faudrait faire l’histoire de leur vie. Combien de fois contemplant en eux mon ouvrage, je me sens saisi d’un ravissement qui fait palpiter mon cœur ! Combien de fois je joins leurs mains dans les miennes, en bénissant la Providence et poussant d’ardents soupirs ! Que de baisers j’applique sur ces deux mains qui se serrent ! De combien de larmes de joie ils me les sentent arroser ! Ils s’attendrissent à leur tour, en partageant mes transports. Leurs respectables parents jouissent encore une fois de leur jeunesse dans celle de leurs enfants ; ils recommencent, pour ainsi dire, de vivre en eux, ou plutôt ils connaissent pour la première fois le prix de la vie : ils maudissent leurs anciennes richesses, qui les empêchèrent, au même âge, de goûter un sort si charmant. S’il y a du bonheur sur la terre, c’est dans l’asile où nous vivons qu’il faut le chercher.
48Au bout de quelques mois, Émile entre un matin dans ma chambre, et me dit en m’embrassant : Mon maître, félicitez votre enfant ; il espère avoir bientôt l’honneur d’être père. Ô quels soins vont être imposés à notre zèle, et que nous allons avoir besoin de vous ! À Dieu ne plaise que je vous laisse encore élever le fils, après avoir élevé le père. À Dieu ne plaise qu’un devoir si saint et si doux soit jamais rempli par un autre que moi, dussé-je aussi bien choisir pour lui, qu’on a choisi pour moi-même : mais restez le maître des jeunes maîtres. Conseillez-nous, gouvernez-nous, nous serons dociles : tant que je vivrai, j’aurai besoin de vous. J’en ai plus besoin que jamais, maintenant que mes fonctions d’homme commencent. Vous avez rempli les vôtres ; guidez-moi pour vous imiter, et reposez-vous, il en est temps.