Jean-Jacques Rousseau · 1761
1C’est ainsi que cette Préface se termine, tant dans les deux éditions originales d’Amsterdam et de Paris, que dans l’édition de Genève et dans toutes celles qui l’ont suivie jusqu’à l’édition de 1801. Celle-ci est la première dans laquelle, immédiatement après le dernier alinéa qu’on vient de lire, on trouve de plus le morceau suivant :
2Pers., sat. I, V. I
3C’est ainsi qu’en présentant une médecine à l’enfant malade, on arrose d’une liqueur agréable les bords du vase qui la contient ; trompé par cet artifice, l’enfant boit le breuvage amer, et cette erreur lui fait recouvrer la santé. – Tasso.
4Deuxième Partie, Lettre XVIII, vers la fin. G. P.
5Ceci ne regarde que les modernes romans anglais.
6Talis est via mulieris adulterae, quae comedit, et tergens os suum dicit : Non sum operata malum. Proverbe XXX, 20.
7Voyez la Lettre à M. d’Alembert.
8On prononce Klaran.
9Préface de Narcisse ; Lettre à M. d’Alembert.
10En amour vous l’avez rendue attentive, vous voilâtes vos blonds cheveux, et recueillîtes en vous-même vos doux regards. MÉTAST.
11On sent qu’il y a ici une lacune, et l’on en trouvera souvent dans la suite de cette correspondance. Plusieurs lettres se sont perdues, d’autres ont été supprimées, d’autres ont souffert des retranchements ; mais il ne manque rien d’essentiel qu’on ne puisse aisément suppléer à l’aide de ce qui reste.
12Et le plaisir s’unit à l’honnêteté. METAST.
13C’est ainsi que pensait Sénèque lui-même. « Si l’on me donnait, dit-il, la science à condition de ne la pas montrer je n’en voudrais point. » Sublime philosophie, voilà donc ton usage ! (Voici le passage de Sénèque : Si cum hac exceptione detur sapientia ut illam inclusam teneam, nec enumtiam, rejiciam. Epist. 6.)
14C’était le nom d’un jardinier de Montmorency avec lequel Jean-Jacques aimait à causer, parce qu'il ne voyait dans l’auteur d'Émile qu’un bon homme qui n'en savait pas autant que lui sur le jardinage et pas plus sur toute autre chose. M P.
15Haute montagne du pays de Vaud.
16Elle a raison. Sur le motif secret de ce voyage, on voit que jamais argent ne fut plus honnêtement employé. C’est grand dommage que cet emploi n’ait pas fait un meilleur profit.
17Tout ce dont je me souviens en ce moment, c'est que je suis sa fille.
18Le plus fort des nœuds, notre ouvrage, et non celui du sort.
19Au lieu des palais, des pavillons, des théâtres, les chênes, les noirs sapins, les hêtres, s’élancent de l’herbe verte au sommet des monts, et semblent élever au ciel, avec leurs têtes, les yeux et l'esprit des mortels. Pétrarque.
20Écu du pays.
22Son acerbe et dure mamelle se laisse entrevoir : un vêtement jaloux en cache en vain la plus grande partie ; l’amoureux désir, plus perçant que l’œil, pénètre à travers tous les obstacles. Tasso.
23Malheureux jeune homme, qui ne voit pas qu’en se laissant payer en reconnaissance ce qu’il refuse de recevoir en argent, il viole des droits plus sacrés encore! Au lieu d'instruire, il corrompt; au lieu de nourrir, il empoisonne : il se fait remercier par une mère abusée d’avoir perdu son enfant. On sent pourtant qu’il aime sincèrement la vertu, mais sa passion l’égare; et si sa grande jeunesse ne l'excusait pas, avec ses beaux discours il ne serait qu’un scélérat. Les deux amants sont à plaindre ; la mère seule est inexcusable.
24On verra bientôt que la prédiction ne saurait plus mal cadrer avec l’événement.
25Ô dieux! se sentir mourir et n’oser dire : Je me sens mourir! Metast.
26Vent du nord-est.
27Ce sentiment est juste et sain. Les passions déréglées inspirent les mauvaises actions; mais les mauvaises maximes corrompent la raison même, et ne laissent plus de ressource pour revenir au bien.
28Non, non, beaux yeux qui m'apprîtes à soupirer, jamais vous ne verrez changer mes affections. Metast.
29Comme celui qui semble écouter, et qui n'entend rien.
30Cavaliers, vieux mot qui ne se dit plus ; on dit homme. J’ai cru devoir aux provinciaux cette importante remarque, afin d’être au moins une fois utile au public.
31Jamais pâtre ni laboureur n’approcha des épais ombrages qui couvrent ces charmants asiles. Pétrarque.
32Jamais œil d’homme ne vit des bocages aussi charmants, jamais zéphyr n’agita plus de verts feuillages. Pétrarque.
33Voyez le livre IV des Confessions où Rousseau se loue beaucoup de M. de Merveilleux, officier dans les gardes suisses, et de sa mère qui tâchèrent vainement de lui être utiles lors de son premier voyage a Paris, en 1731.
34Terme du pays, pris ici métaphoriquement. Il signifie au propre une surface rude au toucher, et qui cause un frissonnement désagréable en y passant la main, comme celle d’une brosse fort serrée, ou de velours d’Utrecht.
35Rousseau modifia plus tard cette opinion, et même il se rétracta, mais à sa manière, en chantant des morceaux d ’Orphée et des opéras de Grétry. M. P.
36Et le chant qui se sent dans l’âme. Pétrarque.
37Femme trop facile, voulez-vous savoir si vous êtes aimée? examinez votre amant sortant de vos bras. Ô amour! si je regrette l'âge ou l'on te goûte, ce n’est pas pour l’heure de la jouissance : c’est pour l’heure qui la suit.
38Mais la véritable valeur n’a pas besoin du témoignage d'autrui, et tire sa gloire d'elle-même.
39Les lettres de noblesse sont rares en ce siècle, et même elles y ont été illustrées au moins une fois. Mais quant à la noblesse qui s’acquiert à prix d’argent et qu’on achète avec des charges, tout ce que j’y vois de plus honorable est le privilège de n’être pas pendu. (Quoique ceci puisse s’appliquer à Chevert, qui, simple soldat en 1705, parvint au rang de lieutenant général en 1746, et fut nommé grand-croix de l’ordre de SaintLouis en 1758, il est plus naturel de croire que Rousseau avait ici en vue son ami Duclos, anobli en 1768, sur la recommandation des États de Bretagne, dont il faisait partie comme député du tiers état. G. P.
40Il y a ici beaucoup d’inexactitude. Le pays de Vaud n’a jamais fait partie de la Suisse c’est une conquête des Bernois, et ses habitants ne sont ni citoyens, ni libres, mais sujets.
41Je suis un peu en peine de savoir comment cet amant anonyme, qu’il sera dit ci-après n’avoir pas encore vingt-quatre ans, a pu vendre une maison, n’étant pas majeur. Ces lettres sont si pleines de semblables absurdités, que je n’en parlerai plus ; il suffit d’en avoir averti.
42Je n’ai guère besoin, je crois d’avertir que dans cette seconde partie et dans la suivante, les deux amants séparés ne font que déraisonner et battre la campagne ; leurs pauvres têtes n’y sont plus.
43Il y a des pays où cette convenance des conditions et de la fortune est tellement préférée à celle de la nature et des cœurs, qu’il suffit que la première ne s’y trouve pas pour empêcher ou rompre les plus heureux mariages, sans égard pour l’honneur perdu des infortunées qui sont tous les jours victimes de ces odieux préjugés. J’ai vu plaider au parlement de Paris une cause célèbre, où l’honneur du rang attaquait insolemment et publiquement l’honnêteté, le devoir, la foi conjugale et où l’indigne père qui gagna son procès osa déshériter son fils pour n’avoir pas voulu être un malhonnête homme. On ne saurait dire à quel point, dans ce pays si galant, les femmes sont tyrannisées par les lois. Faut-il s’étonner qu’elles s’en vengent si cruellement par leurs mœurs ? (La cause célèbre dont il est question dans cette note, est celle des père et mère du sieur de La Bédoyère, avocat-général, plaidant contre leur fils en nullité de son mariage avec Agathe Sticotti, fille d’un acteur de la Comédie italienne et actrice. La nullité fut prononcée par arrêt du 18 juillet 1748. Mais il importe ici de ne pas confondre les idées, et Rousseau paraît s’y être trompé. Ce ne fut pas la mésalliance qui fit prononcer la nullité de ce mariage, car aucune loi n’interdisait aux nobles de l’un et de l’autre sexe cet oubli de leur rang, à quelque point qu’il fût porté, mais uniquement l’inobservation des formalités ecclésiastiques. C’était sous ce rapport seul qu’en effet le mariage était attaqué ; il y avait appel comme abus, et les moyens d’appel furent jugés valables. Si donc il était vrai de dire que, dans le fait, l’honneur du rang attaquait l’honnêteté, le devoir, la foi conjugale, l’issue du procès ne prouverait pas que ce devoir et cette foi furent réellement sacrifiés par les juges à cet honneur imaginaire. Le fond de le cause se réduisait à des questions de forme, et cela est si vrai, que le père et la mère avaient demandé en outre qu’il fût fait défenses à leur fils de réhabiliter son mariage, et qu’en ce point l’arrêt mit les parties hors de cour. – Toutes les pièces de ce procès remarquable ont été réunies en un tout vol. in-12. (La Haye, 1749). G.P.
44La suite montre que ses soupçons tombaient sur Mylord Édouard, et que Claire les a pris pour elle.
45La chimère des conditions ! c’est un pair d’Angleterre qui parle ainsi et tout ceci ne serait pas une fiction ! Lecteur, qu’en dites-vous ?
46Nos âmes étaient jointes ainsi que nos demeures, et nous avions la même conformité de goûts que d’âges. TASS. AMINTE.
47Idiotisme italien qui répond notre qu’à cela ne tienne ; c’est le moindre mal qui en puisse arriver. G. P.
48C’est avoir une étrange prévention pour son pays ; car je n’entends pas dire qu’il y en ait au monde, où généralement parlant, les étrangers soient moins bien reçus, et trouvent plus d’obstacles à s’avancer qu’en Angleterre. Par le goût de la nation, ils n’y sont favorisés
49À l’imitation de Julie, il l’appelait ma cousine et à l’imitation de Julie, Claire l’appelait mon ami.
50Les fruits de l’automne sur la fleur du printemps.
51Justesse de sens inséparable de l’amour ! Bonne Julie, elle ne brille pas ici dans le vôtre.
52La véritable philosophie des amants est celle de Platon ; durant le charme ils n’en ont jamais d’autre. Un homme ému ne peut quitter ce philosophe ; un lecteur froid ne peut le souffrir.
53Ô de quelle flamme d’honneur et de gloire je sens embraser tout mon sang, âme grande, en parlant avec toi !
54Rousseau se plaignant amèrement de cette sentence de Diderot : Il n’y a que le méchant qui soit seul, et disant ici qu’il n’est pas bon que l’homme soit seul, parait être en contradiction avec lui-même. Mais si l’on fait le parallèle des situations entre Saint-Preux séparé de Julie et Jean-Jacques isolé du monde par son choix et sa volonté, il n’y a plus contradiction. Voyez d’ailleurs l’explication qu’il donne lui-même au livre IX des Confessions, tome I.
55Sans prévenir le jugement du lecteur et celui de Julie sur ces relations, je crois pouvoir dire que si j’avais à les faire, et que je ne les fisse pas meilleures, je les ferais du moins fort différentes. J’ai été plusieurs fois sur le point de les citer et d’en substituer de ma façon ; enfin je les laisse, et je me vante de ce courage. Je me dis qu’un jeune homme de vingt-quatre ans entrant dans le monde ne doit pas le voir comme le voit un homme de cinquante, à qui l’expérience n’a que trop appris à le connaître. Je me dis encore que, sans y avoir fait un fort grand rôle, je ne suis pourtant pas plus dans le cas d’en pouvoir parler avec impartialité. Laissons donc ces lettres comme elles sont ; que les lieux communs usés restent, que les observations triviales restent ; c’est un petit mal que tout cela mais il importe à l’ami de la vérité que, jusque la fin de sa vie, ses passions ne souillent point ses écrits.
56Mot de Scipion l’Africain rapporté par Cicéron. (De Offic., lib. III, cap. 1.) G. P.
57On doit passer ce raisonnement à un Suisse qui voit son pays fort bien gouverné, sans qu’aucune des trois professions y soit établie. Quoi ! l’état peut-il subsister sans défenseurs ? Non, il faut des défenseurs à l’état, mais tous les citoyens doivent être soldats par devoir, aucun par métier. Les mêmes hommes, chez les Romains et chez les Grecs, étaient officiers au camp, magistrats à la ville, et jamais ces deux fonctions ne furent mieux remplies que quand on ne connaissait pas ces bizarres préjugés d’état qui les séparent et les déshonorent.
58Auteur de Lettres sur les François et les Anglois (1726, 2 vol. in 12) qui eurent beaucoup de succès. Il était né à Berne, et mourut vers 1750. G.P.
59Ce jugement, vrai ou faux, ne peut s’entendre que des subalternes, et de ceux qui ne vivent pas à Paris, car tout ce qu’il y a d’illustre dans le royaume est au service, et la cour même est toute militaire. Mais il y a une grande différence, pour les manières que l’on contracte, entre faire campagne en temps de guerre, et passer sa vie dans des garnisons.
60C’est ici qu’il chanta d’un ton si doux ; voilà le siège où il s’assit ; ici il marchait ; et là il s’arrêta ; ici, d’un regard tendre il me perça le cœur ici il me dit un mot, et là je le vis sourire. Pétrarque.
61Sudate, o fochi, a preparar metalli. Vers d’un sonnet du cavalier Marin.
62C’est d’après ces principes que Rousseau se conduisit avec mesdames Dupin, de Francueil, d’Épinay, d’Houdetot, de Verdetin, etc. M. P.
63Les mémoires de madame d’Épinay, les lettres de Galiani, et d’autres publications, ont fait ressortir la vérité de ce tableau. On y trouve beaucoup de détails qui prouvent que Jean-Jacques était loin d’avoir mis de l’exagération dans le langage qu’il fait tenir à Saint-Preux. En confrontant les détails donnés par madame d’Épinay sur les mœurs du temps avec les passages de l’auteur, on est obligé de reconnaitre sa véracité, d’avouer même qu’il n’osait pas tout dire, et qu’il restait en deçà de la vérité. M. P.
64Pourvu toutefois qu’une plaisanterie imprévue ne vienne pas déranger cette gravité ; car alors chacun renchérit ; tout part à l’instant, et il n’y a plus moyen de reprendre le ton sérieux. Je me rappelle un certain paquet de gimblettes qui troubla si plaisamment une représentation de la foire. Les acteurs dérangés n’étaient que des animaux, Mais que de
65S’affliger à la mort de quelqu’un est un sentiment d’humanité et un témoignage de bon naturel, mais non pas un devoir de vertu, ce quelqu’un fût-il même notre père. Quiconque, en pareil cas, n’a point d’affliction dans le cœur, n’en doit point montrer au dehors ; car il est beaucoup plus essentiel de fuir la fausseté que de s’asservir aux bienséances.
66C’est une remarque de Montaigne. « Il n’a jamais en la bouche que cochers, menuisiers, savetiers et massons. Soubs une si vile forme, nous n’eussions jamais choisi la noblesse et splendeur de ses conceptions admirables, nous… qui n’apercevons la richesse qu’en montre et en pompe. Nostre monde n’est formé qu’à l’ostentation. » (Liv. III. ch. 12, au commencement).
67PLUTARQUE. Comment il faut ouïr. ch. 7. Montaigne rapporte ainsi le même trait d’après lui « Melanthius, interrogé ce qu’il lui semblait de la tragédie de Dionysius : Je ne l’ay, dict-il, point veue, tant elle est offusquée de langage. » (Liv. III, ch. 8.) G. P.
68Il ne faut point associer en ceci Molière à Racine ; car le premier est, comme tous les autres, plein de maximes et de sentences, surtout dans ses pièces en vers : mais chez Racine tout est sentiment ; il a su faire parler chacun pour soi, et c’est en cela qu’il est vraiment unique parmi les auteurs dramatiques de sa nation.
69Cette critique, fondée alors, ne le serait plus aujourd’hui que le costume est rigoureusement observé. M. P.
70La famille Saint-Saphorin est vaudoise. On en cite plusieurs personnages qui se sont distingués, et ont obtenu de hauts grades dans le service militaire. On ne nous en a point indiqué qui, dans le civil, aient fait un chemin quelconque au service de l’Autriche. G. P.
71J’aurais bien mauvaise opinion de ceux qui, connaissant le caractère et la situation de Julie, ne devineraient pas à l’instant que cette cu-
72Si le lecteur approuve cette règle, et qu’il s’en serve pour juger ce recueil, l’éditeur n’appellera pas de son jugement.
73Le sens propre de ce mot est l’air libre et dégagé, l’aisance dans les manières. G. P.
74MONTAIGNE, livre III, chap. 5. G. P.
75Parlons pour nous, mon cher philosophe pourquoi d’autres ne seraient-ils pas plus heureux ? Il n’y a qu’une coquette qui promette à tout le monde ce qu’elle ne doit tenir qu’a un seul.
76Tout cela est fort changé. Par les circonstances, ces lettres ne semblent écrites que depuis quelque vingtaine d’années ; aux mœurs, au style, on les croirait de l’autre siècle.
77On a vu cela dans l’autre guerre, mais non dans celle-ci, que je sache. On épargne les hommes mariés, et l’on en fait ainsi marier beaucoup.
78L’Histoire du peuple de Dieu, du P. Berruyer, dont la première partie parut en 1728, et la seconde en 1755. G. P.
79Je me garderai de prononcer sur cette lettre ; mais je doute qu’un jugement qui donne libéralement à celles qu’il regarde des qualités qu’elles méprisent, et qui leur refuse les seules dont elles font cas, soit fort propre à être bien reçu d’elles.
80Dit en mots plus ouverts, cela n’en serait que plus vrai ; mais ici je suis partie, et je dois me taire. Partout où l’on est moins soumis aux lois qu’aux hommes, on doit savoir endurer l’injustice.
81De Chassé, basse-taille célèbre, et aussi bon acteur que chanteur habile. Il débuta en 1721, et quitta le théâtre en 1757. D’après l’article que lui a consacré M. Roquefort dans la Biographie universelle, il ne serait pas vrai de dire qu’il était fier de son métier. Il est à observer aussi que Rousseau lui-même fait ailleurs l’éloge le plus honorable de cet acteur, tant sous le rapport des talents que sous celui des qualités morales. Voyez le Dictionnaires de Musique, au mot Acteur. G. P.
82Forcé par le tyran de monter sur le théâtre, il déplora son sort par des vers très touchants, et très capables d’allumer l’indignation de tout honnête homme contre ce César si vanté. « Après avoir, dit-il, vécu soixante ans avec honneur, j’ai quitté ce matin mon foyer chevalier romain, j’y rentrerai ce soir vil histrion. Hélas ! j’ai vécu trop d’un jour. Ô fortune ! s’il fallait me déshonorer une fois, que ne m’y forçais-tu quand la jeunesse et la vigueur me laissaient au moins une figure agréable ? mais maintenant quel triste objet viens-je exposer aux rebuts du peuple romain ! une voix éteinte, un corps infirme, un cadavre, un sépulcre animé, qui n’a plus rien de moi que mon nom. » Le prologue entier qu’il récita dans cette occasion, l’injustice que lui fit César, piqué de la noble liberté avec laquelle il vengeait son honneur flétri, l’affront qu’il reçut au cirque, la bassesse qu’eut Cicéron d’insulter à son opprobre, la réponse fine et piquante que lui fit Labérius, tout cela nous été conservé par Aulu-Gelle, et c’est à mon gré le morceau le plus curieux et le plus intéressant
83On ne sait ce que c’est que des doubles en Italie, le public ne les souffrirait pas : aussi le spectacle est-il à beaucoup meilleur marché, il en coûterait trop pour être mal servi.
84Le Bûcheron.
85Je trouve qu’on n’a pas mal comparé les airs légers de la musique française à la course d’une vache qui galope, ou d’une oie grasse qui veut voler.
86Cette dissertation existe dans le Dictionnaire de Musique. Voyez l’article Opéra.
87Blonde chevelure, yeux bleus, et sourcils bruns. MARINI.
88Poème en vingt chants du cavalier Marin. G. P.
89On peut comparer ce récit avec celui d’une pareille aventure que fait Rousseau au titre VIII des Confessions (tom. I, page 184), et que Saint-Preux ne pouvait faire à Julie.
90Douce Julie, à combien de titres vous allez vous faire siffler ! Eh quoi ! vous n’avez pas même le ton du jour. Vous ne savez pas qu’il y a des petites-maîtresses, mais qu’il n’y a plus de petit-maîtres ! Bon Dieu ! que savez-vous donc ?
91Et pourquoi ne l’aurait-il pas oublié ? est-ce que ces soins les regardent ? Eh ! que deviendraient le monde et l’état ? Auteurs illustres,
1Claire, êtes-vous ici moins indiscrète ? Est-ce la dernière fois que vous le serez ?
2On voit dans la quatrième partie que ce nom substitué était celui de Saint-Preux.
3Et où le bon Suisse avait-il vu cela ? Il y a longtemps que les femmes galantes l’ont pris sur un plus haut ton. Elles commencent par établir fièrement leurs amants dans la maison ; et si l’on daigne y souffrir le mari, c’est autant qu’il se comporte envers eux avec le respect qu’il leur doit. Une femme qui se cacherait d’un mauvais commerce ferait croire qu’elle en a honte, et serait déshonorée ; pas une honnête femme ne voudrait la voir.
4M. Richardson se moque beaucoup de ces attachements nés de la première vue, et fondés sur des conformités indéfinissables. C’est fort bien fait de s’en moquer, mais comme il n’en existe que trop de cette espèce, au lieu de s’amuser à les nier, ne ferait-on pas mieux de nous apprendre à les vaincre ?
5Quand ces rapports sont chimériques, il dure autant que l’illusion qui nous les fait imaginer.
6Pasteur du lieu.
7Ceci suppose d’autres lettres que nous n’avons pas.
8Sainte ardeur ! Julie, ah Julie ! quel mot pour une femme aussi bien guérie que vous croyez l’être ?
9Voyez la première partie. Lettre XXIV.
10Il n’y a pas d’association plus commune que celle du faste et de la lésine. On prend sur la nature, sur les vrais plaisirs, sur le besoin même, tout ce qu’on donne à l’opinion. Tel homme orne son palais aux dépens de sa cuisine ; tel autre aime mieux une belle vaisselle qu’un bon dîner ; tel autre fait un repas d’appareil, et meurt de faim tout le reste de l’année. Quand je vois un buffet de vermeil, je m’attends à du vin qui m’empoisonne. Combien de fois dans des maisons de campagne en respirant le frais au matin, l’aspect d’un beau jardin vous tente ? On se lève de bonne heure, on se promène, on gagne de l’appétit, on veut déjeuner : l’officier est sorti, ou les provisions manquent, ou Madame n’a pas donné ses ordres, ou l’on vous fait ennuyer d’attendre. Quelquefois on vous prévient, on vient magnifiquement vous offrir de tout, à condition que vous n’accepterez rien. Il faut rester à jeun jusqu’à trois heures, ou déjeuner avec des tulipes. Je me souviens de m’être promené dans un très beau parc dont on disait que la maîtresse aimait beaucoup le café et n’en prenait jamais, attendu qu’il coûtait quatre sous la tasse ; mais elle donnait de grand cœur mille écus à son jardinier. Je crois que j’aimerais mieux avoir des charmilles moins bien taillées, et prendre du café plus souvent.
11Apparemment qu’elle n’avait pas découvert encore le fatal secret qui la tourmenta si fort la suite, ou qu’elle ne voulait pas alors le confier à son ami.
12Je serais bien surpris que Julie eût lu et cité La Rochefoucauld en toute autre occasion : jamais son triste livre ne sera goûté des bonnes gens.
13Nos situations diverses déterminent et changent malgré nous les affections de nos cœurs : nous serons vicieux et méchants tant que nous aurons intérêt à l’être, et malheureusement les chaînes dont nous sommes chargés multiplient cet intérêt autour de nous. L’effort de corriger le désordre de nos désirs est presque toujours vain, et rarement il est vrai. Ce qu’il faut changer, c’est moins nos désirs que les situations qui les produisent. Si nous voulons devenir bons, ôtons les rapports qui nous empêchent de l’être, il n’y a point d’autre moyen. Je ne voudrais pas pour tout au monde avoir droit à la succession d’autrui, surtout de personnes qui devraient m’être chères ; car que sais-je quel horrible vœu l’indigence pourrait m’arracher ? Sur ce principe, examinez bien la résolution de Julie, et la déclaration qu’elle en fait à son ami. Pesez cette résolution dans toutes ses circonstances, et vous verrez comment un cœur droit en doute de lui-même fait s’ôter au besoin tout intérêt contraire au devoir. Dès ce moment, Julie, malgré l’amour qui lui reste, met ses sens du parti de sa vertu ; elle se force, pour ainsi dire, d’aimer Wolmar comme son unique époux, comme le seul homme avec lequel elle habitera de sa vie ; elle change l’intérêt secret qu’elle avait à sa perte en intérêt à le conserver. Ou je ne connais rien au cœur humain, ou c’est à cette seule résolution si critiquée que tient le triomphe de la vertu dans tout le reste de la vie de Julie, et l’attachement sincère et constant qu’elle a jusqu’à la fin pour son mari.
14Chirurgien de Lyon, homme d’honneur, bon citoyen, ami tendre, et généreux, négligé, mais non pas oublié de tel qui fut honoré de ses bienfaits.
15L’étrange lettre pour la délibération dont il s’agit ! Raisonne-t-on si paisiblement sur une question pareille, quand on l’examine pour soi ? La lettre est-elle fabriquée, ou l’auteur ne veut-il qu’être réfuté ? Ce qui peut tenir en doute, c’est l’exemple de Robeck qu’il cite, et qui semble autoriser le sien. Robeck délibéra si posément qu’il eut la patience de faire un livre, un gros livre, bien long, bien pesant, bien froid, et quand il eût établi, selon lui, qu’il était permis de se donner la mort, il se la donna avec la même tranquillité. Défions-nous des préjugés de siècle et de nation. Quand ce n’est pas la mode de se tuer, on n’imagine que des enragés qui se tuent ; tous les actes de courage sont autant de chimères pour les âmes faibles ; chacun ne juge des autres que par soi. Cependant combien n’avons-nous pas d’exemples attestés d’hommes sages en tout autre point, qui sans remords, sans fureur, sans désespoir, renoncent à la vie uniquement parce qu’elle leur est à charge, et meurent plus tranquillement qu’ils n’ont vécu !
16Non, Milord, on ne termine pas ainsi sa misère, on y met le comble ; on rompt les derniers nœuds qui nous attachaient au bonheur. En regrettant ce qui nous fut cher, on tient encore à l’objet de sa douleur par sa douleur même, et cet état est moins affreux que de ne tenir plus à rien.
17Des droits plus chers que ceux de l’amitié ! Et c’est un sage qui le dit ! Mais ce prétendu sage était amoureux lui-même.
18Je n’entends pas trop bien ceci. Kensington n’étant qu’à un quart de lieue de Londres, les seigneurs qui vont à la cour n’y couchent pas ; cependant voilà Milord Édouard forcé d’y passer je ne sais combien de jours.
19Eh ! Que n’est-il un moment ici ce pauvre malheureux déjà las de souffrir et de vivre ! PÉTRARQUE
20Que cette bonne Suissesse est heureuse d’être gaie, quand elle est gaie sans esprit, sans naïveté, sans finesse ! Elle ne se doute pas des apprêts qu’il faut parmi nous pour faire passer la bonne humeur. Elle ne sait pas qu’on n’a point cette bonne humeur pour soi, mais pour les autres, et qu’on ne rit pas pour rire, mais pour être applaudi.
21Et sur des mers suspectes, sous un pôle inconnu, j’éprouvai la trahison de l’onde et l’infidélité des vents.
22Les Patagons.
23Que lui doit-il donc tant, à elle qui a fait les malheurs de sa vie ? Malheureux questionneur ! Il lui doit l’honneur, la vertu, le repos de celle qu’il aime ; il lui doit tout.
24C’est celui qu’elle lui avait donné devant ses gens à son précédent voyage. Voyez Tome II, Lettre XLII.
25Pourquoi saigné ? Est-ce aussi la mode en Suisse ?
26La lettre où il était question de cette seconde épreuve a été supprimée ; mais j’aurai soin d’en parler dans l’occasion.
27Marqué de petite vérole. Terme du pays.
28À Paris on se pique surtout de rendre la société commode et facile, et c’est dans une foule de règles de cette importance qu’on y fait consister cette facilité. Tout est usages et lois dans la bonne compagnie. Tous ces usages naissent et passent comme un éclair. Le savoir-vivre consiste à se tenir toujours au guet ; à les saisir au passage, à les affecter, à montrer qu’on sait celui du jour. Le tout pour être simple.
29Petite monnaie du pays.
30Simple ! Il a donc beaucoup changé.
31Sorte de gâteaux du pays.
32Appartement des femmes.
33Laitages excellents qui se font sur la montagne de Salève. Je doute qu’ils soient connus sous ce nom au Jura ; surtout vers l’autre extrémité du lac.
34Dans ma lettre à M. d’Alembert sur les spectacles, j’ai transcrit de celle-ci le morceau suivant et quelques autres ; mais comme alors je ne faisais que préparer cette édition, j’ai cru devoir attendre qu’elle parût pour citer ce que j’en avais tiré.
35J’ai examiné d’assez près la police des grands maisons et j’ai vu clairement qu’il était impossible à un maître qui a vingt domestiques de venir jamais à bout de savoir s’il y a parmi eux un honnête homme, et de ne pas prendre pour tel le plus méchant fripon de tous. Cela seul me dégoûterait d’être au nombre des riches. Un des plus doux plaisirs de la vie, le plaisir de la confiance et de l’estime, est perdu pour ces malheureux. Ils achètent bien cher tout leur or.
36Îles désertes de la mer du Sud, célèbres dans le voyage de l’Amiral Anson.
37Cette réponse n’est pas exacte, puisque le mot d’hôte est corrélatif de lui-même. Sans vouloir relever toutes les fautes de langue, je dois avertir de celles qui peuvent induire en erreur.
38De la vesce.
39Les loirs, les souris, les chouettes et surtout les enfants.
40Ainsi ce ne sont pas de ces petits bosquets à la mode, si ridiculement contournés qu’on n’y marche qu’en zigzag, et qu’à chaque pas il faut faire une pirouette.
41Je suis persuadé que le temps approche où l’on ne voudra plus dans les jardins rien de ce qui se trouve dans la campagne ; on n’y souffrira plus ni plantes, ni arbrisseaux : on n’y voudra que des fleurs de porcelaine, des magots, des treillages, du sable de toutes couleurs, et de beaux vases pleins de rien.
42Il devait bien s’étendre un peu sur le mauvais goût d’élaguer ridiculement les arbres, pour les élancer dans les nues, en leur ôtant leurs belles têtes, leurs ombrages, en épuisant leur sève et les empêchant de profiter. Cette méthode, il est vrai, donne du bois aux jardiniers : mais elle en ôte au pays, qui n’en a pas déjà trop. On croirait que la nature est faite en France autrement que dans tout le reste du monde, tant on y prend soin de la défigurer. Les parcs n’y sont plantés que de longues perches ; ce sont des forêts de mâts ou de mais, et l’on s’y promène au milieu des bois sans trouver d’ombre.
43Le sage Wolmar n’y avait pas bien regardé. Lui qui savait si bien observer les hommes, observait-il si mal la nature ? Ignorait-il que si son auteur est grand dans les grandes choses, il est très grand dans les petites ?
44Je ne sais si l’on a jamais essayé de donner aux longues allées d’une étoile une courbure légère, en sorte que l’œil ne pût suivre chaque allée tout-à-fait jusqu’au bout, et que l’extrémité opposée en fût cachée au spectateur. On perdrait, il est vrai, l’agrément des points de vue ; mais on gagnerait l’avantage si cher aux propriétaires d’agrandir à l’imagination le lieu où l’on est et dans le milieu d’une étoile assez bornée on se croirait perdu dans un parc immense. Je suis persuadé que la promenade en serait aussi moins ennuyeuse quoique plus solitaire ; car tout ce qui donne prise à l’imagination excite les idées et nourrit l’esprit ; mais les faiseurs de jardins ne sont pas gens à sentir ces choses-là. Combien de fois dans un lieu rustique le crayon leur tomberait des mains, comme à Le Nostre dans le parc de St. James, s’ils connaissaient comme lui ce qui donne de la vie à la nature et de l’intérêt à son spectacle ?
45« Oh ! si les tourments secrets qui rongent les cœurs se lisaient sur les visages, combien de gens qui font envie seraient pitié. »
46Madame D’Orbe ignorait apparemment que les deux premiers noms sont en effet des titres distingués, mais qu’un Boyard n’est qu’un simple gentilhomme.
47Cette raison n’est pas connue encore du lecteur ; mais il est prié de ne pas s’impatienter.
48Vous êtes bien folles, vous autres femmes, de vouloir donner de la consistance à un sentiment aussi frivole et aussi passager que l’amour. Tout change dans la nature, tout est dans un flux continuel et vous voulez inspirer des feux constants ? et de quel droit prétendez-vous être aimée aujourd’hui parce que vous l’étiez hier ? Gardez donc le même visage, le même âge, la même humeur ; soyez toujours la même et l’on vous aimera toujours, si l’on peut. Mais changer sans cesse et vouloir toujours qu’on vous aime, c’est vouloir qu’à chaque instant on cesse de vous aimer ; ce n’est pas chercher des cœurs constants, c’est en chercher d’aussi changeants que vous.
49Oiseau de passage sur le lac de Genève. Le besolet n’est pas bon à manger.
50Diverses sortes d’oiseaux du lac de Genève, tous très bons à manger.
51Terme des bateliers du lac de Genève. C’est tenir la rame qui gouverne les autres.
52Comment cela ? Il s’en faut bien que vis-à-vis de Clarens le lac ait deux lieues de large.
53Ces montagnes sont si hautes qu’une demi-heure après le soleil couché, leurs sommets sont encore éclairés de ses rayons, dont le rouge forme sur ces cimes blanches une belle couleur de rose qu’on aperçoit de sort loin.
54La bécassine du lac Genève n’est point l’oiseau qu’on appelle en France du même nom. Le chant plus vif et plus animé de la nôtre donne au lac, durant les nuits d’été, un air de vie et de fraîcheur qui rend ses rives encore plus charmantes.
55Et cette foi si pure, et ces doux souvenirs, et cette longue familiarité ! MÉTASTASE
56Cette lettre paraît avoir été écrite avant la réception de la précédente.
57Non, ce siècle de la philosophie ne passera point sans avoir produit un vrai philosophe. J’en connais un, un seul, j’en conviens ; mais c’est beaucoup encore et pour comble de bonheur, c’est dans mon pays qu’il existe. L’oserai-je nommer ici, lui dont la véritable gloire est d’avoir su rester peu connu ? Savant et modeste Abauzit ; que votre sublime simplicité pardonne à mon cœur un zèle qui n’a point votre nom pour objet. Non, ce n’est pas vous que je veux faire connaître à ce siècle indigne de vous admirer ; c’est Genève que je veux illustrer de votre séjour : ce sont mes concitoyens que je veux honorer de l’honneur qu’ils vous rendent. Heureux le pays où le mérite qui se cache est d’autant plus estimé ! Heureux le peuple où la jeunesse altière vient abaisser son ton dogmatique et rougir de son vain savoir, devant la docte ignorance du sage ! Vénérable et vertueux vieillard ! vous n’aurez point été prôné par les beaux esprits ; leurs bruyantes académies n’auront point retenti de vos éloges ; au lieu de déposer comme eux votre sagesse dans des livres, vous l’aurez mise dans votre vie pour l’exemple de la patrie que vous avez daigné vous choisir, que vous aimez et qui vous respecte. Vous avez vécu comme Socrate ; mais il mourut par la main de ses concitoyens, et vous êtes chéri des vôtres.
58Le galimatias de cette lettre me plaît, en ce qu’il est tout-à-fait dans le caractère du bon Édouard, qui n’est jamais si philosophe que quand il fait des sottises, et ne raisonne jamais tant que quand il ne sait ce qu’il dit.
59Cette précédente lettre ne se trouve point. On en verra ci-après la raison.
60Il y a près de Clarens un village appelé Moutru, dont la commune seule est assez riche pour entretenir tous les communiers, n’eussent-ils pas un pouce de terre en propre. Aussi la bourgeoisie de ce village est-elle presque aussi difficile à acquérir que celle de Berne. Quel dommage qu’il n’y ait pas là quelque honnête homme de subdélégué, pour rendre messieurs de Moutru plus sociables, et leur bourgeoisie un peu moins chère !
61L’homme sorti de sa première simplicité devient si stupide qu’il ne fait pas même désirer. Ses souhaits exaucés le mèneraient tous à la fortune, jamais à la félicité.
62Nourrir les mendiants c’est, disent-ils, former des pépinières de voleurs ; et tout au contraire, c’est empêcher qu’ils ne le deviennent. Je conviens qu’il ne faut pas encourager les pauvres à se faire mendiants, mais quand une fois ils le sont, il faut les nourrir, de peur qu’ils ne se fassent voleurs. Rien n’engage tant à changer de profession que de ne pouvoir vivre dans la sienne : or tous ceux qui ont une fois goûté de ce métier oiseux prennent tellement le travail en aversion, qu’ils aiment mieux voler et se faire pendre, que de reprendre l’usage de leurs bras. Un liard est bientôt demandé et refusé, mais vingt liards auraient payé le souper d’un pauvre que vingt refus peuvent impatienter. Qui est-ce qui voudrait jamais refuser une si légère aumône, s’il songeait qu’elle peut sauver deux hommes, l’un du crime et l’autre de la mort ? J’ai lu quelque part que les mendiants sont une vermine qui s’attache aux riches. Il est naturel que les enfants s’attachent aux pères ; mais ces pères opulents et durs les méconnaissent et laissent aux pauvres le soin de les nourrir.
63Petite monnaie du pays.
64Cela me paraît incontestable. Il y a de la magnificence dans la symétrie d’un grand palais ; il n’y en a point dans une foule de maisons confusément entassées. Il y a de la magnificence dans l’uniforme d’un régiment en bataille ; il n’y en a point dans le peuple qui le regarde, quoiqu’il ne s’y trouve peut-être point un seul homme dont l’habit en particulier ne vaille que celui d’un soldat. En un mot, la véritable magnificence n’est l’ordre rendu sensible dans le grand ; ce qui fait que de tous les spectacles imaginables, le plus magnifique est celui de la nature.
65Le bruit des gens d’une maison trouble incessamment le repos du maître ; il ne peut rien cacher à tant d’Argus. La foule de ses
66Je crois qu’un de nos beaux esprits voyageant dans ce pays là, reçu et caressé dans cette maison à son passage, ferait ensuite à ses amis une relation bien plaisante de la vie de manants qu’on y mène. Au reste, je vois par les lettres de Milady Catesby que ce goût n’est pas particulier à la France, et que c’est apparemment aussi l’usage en Angleterre de tourner ses hôtes en ridicules, pour prix de leur hospitalité.
67Deux lettres écrites en différents temps roulaient sur le sujet de celle-ci, ce qui occasionnait bien des répétitions inutiles. Pour les retrancher, j’ai réuni ces deux lettres en une seule. Au reste, sans prétendre justifier l’excessive longueur de plusieurs des lettres dont ce recueil est composé, je remarquerai que les lettres des solitaires sont longues et rares, celles des gens du monde fréquentes et courtes. Il ne faut qu’observer cette différence pour en sentir à l’instant la raison.
68Les langues se taisent mais les cœurs parlent.
69Locke lui-même, le sage Locke l’a oubliée ; il dit bien plus ce qu’on doit exiger des enfants que ce qu’il faut faire pour l’obtenir.
70Cette doctrine si vraie me surprend dans M. De Wolmar ; on verra bientôt pourquoi.
71Si jamais la vanité fit quelque heureux sur la terre, à coup sûr cet heureux là n’était qu’un sot.
72Ce proverbe est tiré de Chardin. Tome 5. Pag. 170. In-12.
73Cela ne me paraît pas bien vu. Rien n’est si nécessaire au jugement que la mémoire : il est vrai que ce n’est pas mémoire des mots.
74C’est le nom que les Anglais donnent à la bataille d’Hochstet.
75À Dieu ne plaise que je veuille approuver ces assertions dures et téméraires ; j’affirme seulement qu’il y a des gens qui les font, et dont la conduite du clergé de tous les pays et de toutes les sectes, n’autorise que trop souvent l’indiscrétion. Mais loin que mon dessein dans cette note soit de me mettre lâchement à couvert, voici bien nettement mon propre sentiment sur ce point. C’est que nul vrai croyant ne saurait être intolérant ni persécuteur. Si j’étais magistrat et que la loi portât peine de mort contre les athées, je commencerais par faire brûler comme tel quiconque en viendrait dénoncer un autre.
76Comment ! Dieu n’aura donc que les restes des créatures ? Au contraire, ce que les créatures peuvent occuper du cœur humain est si peu de chose, que quand on croit l’avoir rempli d’elles, il est encore vide. Il faut un objet infini pour le remplir.
77Il est certain qu’il faut se fatiguer l’âme pour l’élever aux sublimes idées de la Divinité ; un culte plus sensible repose l’esprit du peuple. Il aime qu’on lui offre des objets de piété qui le dispensent de penser à Dieu. Sur ces maximes les catholiques ont-ils mal fait de remplir leurs légendes, leurs calendriers, leurs églises, de petits anges, de beaux garçons et de jolies saintes ? L’enfant Jésus entre les bras d’une mère charmante et modeste, est en même temps un des plus touchants et des plus agréables spectacles que la dévotion chrétienne puisse offrir aux yeux des fidèles.
78Combien ce sentiment plein d’humanité n’est-il pas plus naturel que le zèle affreux des persécuteurs, toujours occupés à tourmenter les incrédules, comme pour les damner dès cette vie et se faire les précurseurs des démons ! Je ne cesserai jamais de le redire ; c’est que ces persécuteurs là ne sont point des croyants ; ce sont des fourbes.
79Il y avait ici une grande lettre de Milord Édouard à Julie. Dans la suite il sera parlé de cette lettre, mais pour de bonnes raisons j’ai été forcé de la supprimer.
80On voit qu’il manque ici plusieurs lettres intermédiaires, ainsi qu’en beaucoup d’autres endroits. Le lecteur dira qu’on se tire sort commodément d’affaire avec de pareilles omissions et je suis tout-à-fait de son avis.
81Il y faut ajouter la chasse. Encore la font-ils si commodément qu’ils n’en ont pas la moitié de la fatigue ni du plaisir. Mais je n’entame point ici cet article de la chasse, il fournit trop pour être traité dans une note. J’aurai peut-être occasion d’en parler ailleurs.
82On vendange fort tard dans le pays de Vaud ; parce que la principale récolte est en vins blancs et que la gelée leur est salutaire.
83Sorte de foudre ou de grand tonneau du pays.
84Ceci s’entendra mieux par l’extrait suivant d’une lettre de Julie qui n’est pas dans ce recueil. « Voilà, me dit M. de Wolmar en me tirant à part, le seconde épreuve que je lui destinais. S’il n’eût pas caressé votre père je me serais défié de lui. Mais, dis-je, comment concilier ces caresses et votre épreuve avec l’antipathie que vous avez vous-même trouvée entre eux ? Elle n’existe plus, reprit-il ; les préjugés de votre père ont fait à Saint-Preux tout le mal qu’ils pouvaient lui faire ; il n’en a plus rien à craindre, il ne les hait plus, il les plaint. Le baron de son côté ne le craint plus ; il a le cœur bon, il sent qu’il lui a fait bien du mal, il en a pitié. Je vois qu’ils seront fort bien ensemble, et se verront avec plaisir. Aussi dès cet instant, je compte sur lui tout-à-fait. »
85En Suisse on boit beaucoup de vin d’absinthe ; et en général, comme les herbes des Alpes ont plus de vertu que dans les plaines, on y fait plus d’usage des infusions.
86Si de là naît un commun état de fête, non moins doux à ceux qui descendent qu’à ceux qui montent, ne s’ensuit-il pas que tous les états sont presque indifférents par eux-mêmes, pourvu qu’on puisse et qu’on veuille en sortir quelquefois ? Les gueux sont malheureux parce qu’ils sont toujours gueux ; les rois sont malheureux parce qu’ils sont toujours rois. Les états moyens, dont on sort plus aisément offrent des plaisirs au-dessus et au-dessous de soi ; ils étendent aussi les lumières de ceux qui les remplissent, en leur donnant plus de préjugés à connaître, et plus de degrés à comparer. Voilà, ce me semble, la principale raison pourquoi c’est généralement dans les conditions médiocres qu’on trouve les hommes les plus heureux et du meilleur sens.
87Pour bien entendre cette lettre et la troisième de la sixième partie, il faudrait savoir les aventures de Milord Édouard ; et j’avais d’abord résolu de les ajouter à ce recueil. En y repensant, je n’ai pu me résoudre à gâter la simplicité de l’histoire des deux amants par le romanesque de la sienne. Il vaut mieux laisser quelque chose à deviner au lecteur.*
*Les Aventures de Milord Édouard ont été ajoutées à cette édition.
88Je n’ai pas voulu laisser lacs, à cause de la prononciation genevoise remarquée par madame D’Orbe, dans la Lettre cinquième de la sixième partie.
89Ce vers est renversé de l’original, et, n’en déplaise aux belles dames, le sens de l’auteur est plus véritable et plus beau.
90Qu’un froid amant est un peu sûr ami.
91Pourquoi l’éditeur laisse-t-il les continuelles répétitions dont cette lettre est pleine, ainsi que beaucoup d’autres ? Par une raison fort simple ; c’est qu’il ne se soucie point du tout que ces lettres plaisent à ceux qui feront cette question.
92Par la lettre Milord Édouard ci-devant supprimée, on voit qu’il pensait qu’à la mort des méchants leurs âmes étaient anéanties
93L’éditeur les croit un peu rapprochés.
94Il y avait grande orgue. Je remarquerai pour ceux de nos Suisses et Genevois qui se piquent de parler correctement, que le mot orgue est masculin au singulier, féminin au pluriel et s’emploie également dans les deux nombres ; mais le singulier est plus élégant.
95Maintenant on ne leur donne plus la peine de les aller chercher, on les leur porte.
96On se souviendra que cette lettre est de vieille date, et je crains bien que cela ne soit trop facile à voir.
97Il fallait risposte, de l’italien risposta ; toutefois riposte se dit aussi, et je le laisse. Ce n’est, au pis aller, qu’une faute de plus.
98Comment cela ? Lausanne n’est pas au bord du lac ; il y a du port à la ville une demi-lieue de fort mauvais chemin ; et puis il faut un peu supposer que tous ces jolis arrangements ne seront point contrariés par le vent.
99Quelques hommes sont continents sans mérite, d’autres le sont par vertu, et je ne doute point que plusieurs prêtres catholiques ne soient dans ce dernier cas : mais imposer le célibat à un corps aussi nombreux que le clergé de l’Église romaine, ce n’est pas tant lui défendre de n’avoir point de femmes, que lui ordonner de se contenter de celles d’autrui. Je suis surpris que dans tout pays où les bonnes mœurs sont encore en estime, les lois et les magistrats tolèrent un vœu si scandaleux.
100On a dit que Saint-Preux était un nom controuvé. Peut-être le véritable était-il sur l’adresse.
101Ma carrière est finie au milieu de mes ans.
102Il a dit précisément le contraire quelques pages auparavant. Le pauvre philosophe, entre deux jolies femmes, me paraît dans un plaisant embarras. On dirait qu’il veut n’aimer ni l’une ni l’autre, afin de les aimer toutes deux.
103Saint-Preux fait de la conscience morale un sentiment et non pas un jugement, ce qui est contre les définitions des philosophes. Je crois pourtant qu’en ceci leur prétendu confrère a raison.
104Ce n’est pas de tout cela qu’il s’agit. Il s’agit de savoir si la volonté se détermine sans cause, ou quelle est la cause qui détermine la volonté ?
105Notre galant philosophe, après avoir imité la conduite d’Abélard, semble en vouloir prendre aussi la doctrine. Leurs sentiments sur la prière ont beaucoup de rapport. Bien des gens relevant cette hérésie, trouveront qu’il eût mieux valu persister dans l’égarement que de tomber dans l’erreur ; je ne pense pas ainsi. C’est un petit mal de se tromper ; c’en est un grand de se mal conduire. Ceci ne contredit point, à mon avis, ce que j’ai dit ci-devant sur le danger des fausses maximes de morale. Mais il faut laisser quelque chose à faire au lecteur.
106Sorte de fous qui avaient la fantaisie d’être chrétiens et de suivre l’Évangile à la lettre : à peu près comme sont aujourd’hui les méthodistes en Angleterre, les moraves en Allemagne, les jansénistes en France ; excepté pourtant qu’il ne manque à ces derniers que d’être les maîtres, pour être plus durs et plus intolérants que leurs ennemis.
107Il fallait, que hors, et sûrement madame de Wolmar ne l’ignorait pas. Mais outre les fautes qui lui échappaient par ignorance ou par inadvertance, il paraît qu’elle avait l’oreille trop délicate pour s’asservir toujours aux règles mêmes qu’elle savait. On peut employer un style plus pur, mais non pas plus doux ni plus harmonieux que le sien.
108D’où il suit que tout prince qui aspire au despotisme, aspire à l’honneur de mourir d’ennui. Dans tous les royaumes du monde, cherchez-vous l’homme le plus ennuyé du pays ? Allez toujours directement au souverain, surtout s’il est très absolu. C’est bien la peine de faire tant de misérables ! ne saurait-il s’ennuyer à moindres frais ?
109Quoi Julie ! aussi des contradictions ! Ah ! je crains bien, charmante dévote, que vous ne soyez pas non plus trop d’accord avec vous-même ! Au reste, j’avoue que cette lettre me paraît le chant du cygne.
110Le cœur lui suffit et qui fait son devoir le prie. MÉTASTASE
111Cette objection me paraît tellement solide et sans réplique, que si j’avais le moindre pouvoir dans l’église, je l’emploierais à faire retrancher de nos livres sacrés le Cantique des Cantiques et j’aurais bien du regret d’avoir attendu si tard.
112Voyez V. Partie Lett. III.
113Le château de Chillon, ancien séjour des Baillis de Vevey, est situé dans le lac sur un rocher qui forme une presqu’île et autour duquel j’ai vu sonder à plus de cent cinquante brasses qui font près de 800 pieds, sans trouver le fond. On a creusé dans ce rocher des caves et des cuisines au-dessous du niveau de l’eau, qu’on y introduit quand on veut par des robinets. C’est là que fut détenu six ans prisonnier François Bonivard, Prieur de St. Victor, homme d’un mérite rare, d’une droiture et d’une fermeté à toute épreuve, ami de la liberté quoique Savoyard, et tolérant quoique prêtre. Au reste, l’année où ces dernières lettres paraissent avoir été écrites, il y avait très longtemps que les baillis de Vevey n’habitaient plus le château de Chillon. On supposera si l’on veut, que celui de ce temps-là y était allé passer quelques jours.
114Ceci n’est pas bien exact. Suétone, dit que Vespasien travaillait à l’ordinaire dans son lit de mort, et donnait même ses audiences ; mais peut-être, en effet, eût-il mieux valu se lever donner ses audiences et se recoucher pour mourir. Je sais que Vespasien, sans être un grand homme, était au moins un grand prince. N’importe ; quelque rôle qu’on ait pu faire durant sa vie, on ne doit point jouer la comédie à sa mort.
115Platon dit qu’à la mort les âmes des justes qui n’ont point contracté de souillure sur la terre, se dégagent seules de la matière dans toute leur pureté. Quant à ceux qui se sont ici-bas asservis à leurs passions, il ajoute que leurs âmes ne reprennent point sitôt leur pureté primitive, mais qu’elles entraînent avec elles des parties terrestres qui les tiennent comme enchaînées autour des débris de leurs corps ; voilà, dit-il, ce qui produit ces simulacres sensibles qu’on voit quelquefois errant sur les cimetières, en attendant de nouvelles transmigrations. C’est une
116Cela me paraît très bien dit : car qu’est-ce que voir Dieu face à face, si ce n’est lire dans la suprême intelligence.
117Il est aisé de comprendre que par ce mot voir, elle entend un pur acte de l’entendement, semblable à celui par lequel Dieu nous voit et par lequel nous verrons Dieu. Les sens ne peuvent imaginer l’immédiate communication des esprits : mais la raison la conçoit très bien et mieux, ce me semble, que la communication du mouvement dans les corps.
118Excellent poisson particulier au lac de Genève, et qu’on n’y trouve qu’en certain temps.
119Lecteurs à beaux laquais, ne demandez point avec un ris moqueur où l’on avait pris ces gens-là. On vous a répondu d’avance : on ne les avait point pris, on les avait faits. Le problème entier dépend d’un point unique : trouvez seulement Julie, et tout le reste est trouvé. Les hommes en général ne sont point ceci ou cela, ils sont ce qu’on les fait être.
120On voit assez que c’est le songe de Saint-Preux, dont Madame d’Orbe avait l’imagination toujours pleine, qui lui suggère l’expédient de ce voile. Je crois que si l’on y regardait de bien près, on trouverait ce même rapport dans l’accomplissement de beaucoup de prédictions. L’événement n’est pas prédit parce qu’il arrivera ; mais il arrive parce qu’il a été prédit.
121Le peuple du pays de Vaud, quoique protestant, ne laisse pas d’être extrêmement superstitieux.
122Voilà pourquoi nous aimons tous le théâtre et plusieurs d’entre nous les Romans.
123En achevant de relire ce recueil, je crois voir pourquoi l’intérêt, tout faible qu’il est, m’en est si agréable et le sera, je pense, à tout lecteur d’un bon naturel. C’est qu’au moins ce faible intérêt est pur et sans mélange de peine ; qu’il n’est point excité par des noirceurs, par des crimes, ni mêlé du tourment de haïr. Je ne saurais concevoir quel plaisir on peut prendre à imaginer et composer le personnage d’un scélérat, à se mettre à sa place tandis qu’on le représente, à lui prêter l’éclat le plus imposant. Je plains beaucoup les auteurs de tant de tragédies pleines d’horreurs, lesquels passent leur vie à faire agir et parler des gens qu’on ne peut écouter ni voir sans souffrir. Il me semble qu’on devrait gémir d’être condamné à un travail si cruel ; ceux qui s’en font un amusement doivent être bien dévorés du zèle de l’utilité publique. Pour moi, j’admire de bon cœur leurs talents et leurs beaux génies ; mais je remercie Dieu de ne me les avoir pas donnés.
124Cette pièce qui paraît pour la première fois, a été copiée sur le manuscrit original et unique de la main de l’auteur, qui appartient et existe entre les mains de madame la maréchale de Luxembourg, qui a bien voulu le confier.