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La Mare au diable — en 20 minutes

La Mare au diable — en 20 minutes
1Cette version courte est faite uniquement d’extraits réels du roman de George Sand, choisis pour couvrir tout le récit et cousus par de brèves liaisons en italique. Aucun mot n’a été réécrit : ce que vous lisez ici, c’est le texte de Sand.

2Le roman s’ouvre non par une intrigue, mais par une gravure d’Holbein que la narratrice vient de regarder longuement, et par le quatrain qui l’accompagne : « À la sueur de ton visaige / Tu gaigneras ta pauvre vie… »
3Ce quatrain en vieux français, placé au-dessous d’une composition d’Holbein, est d’une tristesse profonde dans sa naïveté. La gravure représente un laboureur conduisant sa charrue au milieu d’un champ. Une vaste campagne s’étend au loin, on y voit de pauvres cabanes ; le soleil se couche derrière la colline. C’est la fin d’une rude journée de travail. Le paysan est vieux, trapu, couvert de haillons. L’attelage de quatre chevaux qu’il pousse en avant est maigre, exténué ; le soc s’enfonce dans un fonds raboteux et rebelle. Un seul être est allègre et ingambe dans cette scène de sueur et usaige. C’est un personnage fantastique, un squelette armé d’un fouet, qui court dans le sillon à côté des chevaux effrayés et les frappe, servant ainsi de valet de charrue au vieux laboureur.
4À cette allégorie de la mort, l’auteur oppose son propre parti pris.
5Non, nous n’avons plus affaire à la mort, mais à la vie. Nous ne croyons plus ni au néant de la tombe, ni au salut acheté par un renoncement forcé ; nous voulons que la vie soit bonne, parce que nous voulons qu’elle soit féconde. Il faut que Lazare quitte son fumier, afin que le pauvre ne se réjouisse plus de la mort du riche. Il faut que tous soient heureux, afin que le bonheur de quelques-uns ne soit pas criminel et maudit de Dieu.
6C’est alors qu’en marchant le long d’un champ labouré, elle aperçoit la scène qui va donner le livre.
7Mais ce qui attira ensuite mon attention était véritablement un beau spectacle, un noble sujet pour un peintre. À l’autre extrémité de la plaine labourable, un jeune homme de bonne mine conduisait un attelage magnifique : quatre paires de jeunes animaux à robe sombre mêlée de noir et de fauve à reflets de feu, avec ces têtes courtes et frisées qui sentent encore le taureau sauvage, ces gros yeux farouches, ces mouvements brusques, ce travail nerveux et saccadé qui s’irrite encore du joug et de l’aiguillon et n’obéit qu’en frémissant de colère à la domination nouvellement imposée. C’est ce qu’on appelle des bœufs fraîchement liés.
8Un enfant de six à sept ans, beau comme un ange, et les épaules couvertes, sur sa blouse, d’une peau d’agneau qui le faisait ressembler au petit saint Jean-Baptiste des peintres de la Renaissance, marchait dans le sillon parallèle à la charrue et piquait le flanc des bœufs avec une gaule longue et légère, armée d’un aiguillon peu acéré. Les fiers animaux frémissaient sous la petite main de l’enfant, et faisaient grincer les jougs et les courroies liés à leur front, en imprimant au timon de violentes secousses. Lorsqu’une racine arrêtait le soc, le laboureur criait d’une voix puissante, appelant chaque bête par son nom, mais plutôt pour calmer que pour exciter ; car les bœufs, irrités par cette brusque résistance, bondissaient, creusaient la terre de leurs larges pieds fourchus, et se seraient jetés de côté emportant l’areau à travers champs, si, de la voix et de l’aiguillon, le jeune homme n’eût maintenu les quatre premiers, tandis que l’enfant gouvernait les quatre autres. Il criait aussi, le pauvret, d’une voix qu’il voulait rendre terrible et qui restait douce comme sa figure angélique.
9Il se trouvait donc que j’avais sous les yeux un tableau qui contrastait avec celui d’Holbein, quoique ce fût une scène pareille. Au lieu d’un triste vieillard, un homme jeune et dispos ; au lieu d’un attelage de chevaux efflanqués et harassés, un double quadrige de bœufs robustes et ardents ; au lieu de la mort, un bel enfant ; au lieu d’une image de désespoir et d’une idée de destruction, un spectacle d’énergie et une pensée de bonheur.
10Le laboureur s’appelle Germain, l’enfant Petit-Pierre. La narratrice connaît leur histoire.
11Eh bien ! arrachons, s’il se peut, au néant de l’oubli, le sillon de Germain, le fin laboureur. Il n’en saura rien et ne s’en inquiétera guère ; mais j’aurai eu quelque plaisir à le tenter.
12Germain est veuf depuis deux ans et vit chez ses beaux-parents avec ses trois enfants. Un jour, le père Maurice l’aborde.
13– Germain, lui dit un jour son beau-père, il faut pourtant te décider à reprendre femme. Voilà bientôt deux ans que tu es veuf de ma fille, et ton aîné a sept ans. Tu approches de la trentaine, mon garçon, et tu sais que, passé cet âge-là, dans nos pays, un homme est réputé trop vieux pour rentrer en ménage. Tu as trois beaux enfants, et jusqu’ici ils ne nous ont point embarrassés.
14Le vieillard explique que la maison ne peut plus s’occuper des petits : il faut à Germain une femme, et à lui une autre bru.
15– Eh bien, mon père, répondit le gendre, si vous le voulez absolument, il faudra donc vous contenter. Mais je ne veux pas vous cacher que cela me fera beaucoup de peine, et que je n’en ai guère plus d’envie que de me noyer. On sait qui on perd et on ne sait pas qui l’on trouve. J’avais une brave femme, une belle femme, douce, courageuse, bonne à ses père et mère, bonne à son mari, bonne à ses enfants, bonne au travail, aux champs comme à la maison, adroite à l’ouvrage, bonne à tout enfin ; et quand vous me l’avez donnée, quand je l’ai prise, nous n’avions pas mis dans nos conditions que je viendrais à l’oublier si j’avais le malheur de la perdre.
16Le beau-père a déjà quelqu’un en vue : un parti sage, un peu de bien, et le même prénom que la morte.
17– Oui, j’ai quelqu’un en vue, répondit le père Maurice. C’est une Léonard, veuve d’un Guérin, qui demeure à Fourche.
18– Je ne connais ni la femme ni l’endroit, répondit Germain résigné, mais de plus en plus triste.
19– Elle s’appelle Catherine, comme ta défunte.
20– Catherine ? Oui, ça me fera plaisir d’avoir à dire ce nom-là : Catherine ! Et pourtant, si je ne peux pas l’aimer autant que l’autre, ça me fera encore plus de peine, ça me la rappellera plus souvent.
21Le voyage est fixé au lendemain : trois lieues, la jument grise, un présent de gibier pour le futur beau-père.
22– Quand il s’agit d’un mariage d’amour, il faut s’attendre à perdre du temps ; mais quand c’est un mariage de raison entre deux personnes qui n’ont pas de caprices et savent ce qu’elles veulent, c’est bientôt décidé.
23Néanmoins il était triste. Il se passait peu de jours qu’il ne pleurât sa femme en secret, et, quoique la solitude commençât à lui peser, il était plus effrayé de former une union nouvelle que désireux de se soustraire à son chagrin. Il se disait vaguement que l’amour eût pu le consoler, en venant le surprendre, car l’amour ne console pas autrement. On ne le trouve pas quand on le cherche ; il vient à nous quand nous ne l’attendons pas.
24Le même soir, une voisine très pauvre, la mère Guillette, vient demander un service : sa fille de seize ans, la petite Marie, doit se placer comme bergère aux Ormeaux, tout près de Fourche, et ne connaît pas le chemin.
25– C’est tout à côté, et mon gendre la conduira. Cela se doit ; il pourra même la prendre en croupe sur la jument, ce qui ménagera ses souliers. Le voilà qui rentre pour souper. Dis-moi, Germain, la petite Marie à la mère Guillette s’en va bergère aux Ormeaux. Tu la conduiras sur ton cheval, n’est-ce pas ?
26Dans notre monde à nous, pareille chose ne viendrait pas à la pensée d’une mère, de confier une fille de seize ans à un homme de vingt-huit ; car Germain n’avait réellement que vingt-huit ans ; et quoique, selon les idées de son pays, il passât pour vieux au point de vue du mariage, il était encore le plus bel homme de l’endroit.
27Ils partent donc à deux sur la Grise, l’un pour se marier, l’autre pour se louer, tous deux le cœur gros. Sur la route, la jument fait un écart.
28Comme ils devisaient ainsi, la Grise fit un écart en dressant les oreilles, puis revint sur ses pas et se rapprocha du buisson, où quelque chose qu’elle commençait à reconnaître l’avait d’abord effrayée.
29– Ce n’est pas une bête, s’écria la petite Marie, c’est un enfant qui dort ; c’est votre Petit-Pierre.
30Il prit dans ses bras l’enfant qui lui sourit en ouvrant les yeux et jeta ses bras autour de son cou en lui disant : « Mon petit père, tu vas m’emmener avec toi ! »
31Mais l’enfant n’entendit rien. Il se prit à pleurer tout de bon, disant que, puisque son père emmenait la petite Marie, il pouvait bien l’emmener aussi. On lui objecta qu’il fallait passer les grands bois, qu’il y avait là beaucoup de méchantes bêtes qui mangeaient les petits enfants, que la Grise ne voulait pas porter trois personnes, qu’elle l’avait déclaré en partant, et que, dans le pays où l’on se rendait, il n’y avait ni lit ni souper pour les marmots.
32– Vrai, vous avez le cœur trop dur, lui dit enfin la petite Marie, et, pour ma part, je ne pourrai jamais résister comme cela à un enfant qui a un si gros chagrin. Voyons, Germain, emmenez-le.
33Les voilà trois. Mais le soir tombe, un brouillard monte des mares, et Germain, qui a voulu couper au plus court, s’égare.
34– Je crois que nous sommes ensorcelés, dit Germain en s’arrêtant : car ces bois ne sont pas assez grands pour qu’on s’y perde, à moins d’être ivre, et il y a deux heures au moins que nous y tournons sans pouvoir en sortir. La Grise n’a qu’une idée en tête, c’est de s’en retourner à la maison, et c’est elle qui me fait tromper.
35Mais la Grise, qui s’ennuyait fort de ce voyage, donna un coup de reins, dégagea les rênes, rompit les sangles, et, lâchant, par manière d’acquit, une demi-douzaine de ruades plus haut que sa tête, partit à travers les taillis, montrant fort bien qu’elle n’avait besoin de personne pour retrouver son chemin.
36Sans cheval, sans chemin, ils s’arrêtent sous de grands chênes, au bord d’une mare. Marie prend les choses en main.
37– Ce n’est pas difficile, dit la petite Marie, le bois mort craque partout sous les pieds ; mais donnez-moi d’abord ici la bâtine.
38– Tenez ! voilà qui est fait, Germain. Donnez-moi votre manteau, que j’enveloppe ses petits pieds, et ma cape par-dessus son corps. Voyez ! s’il n’est pas couché là aussi bien que dans son lit ! et tâtez-le comme il a chaud !
39Elle allume le feu, fait cuire sous la cendre deux des perdrix destinées au futur beau-père, et sort de son panier une bouteille de vin qu’elle avait mise de côté, à l’auberge, en pensant que l’enfant aurait soif.
40– Tu es la fille la plus avisée que j’aie jamais rencontrée. Voyez ! elle pleurait pourtant, cette pauvre enfant en sortant de l’auberge ! ça ne l’a pas empêchée de penser aux autres plus qu’à elle-même. Petite Marie, l’homme qui t’épousera ne sera pas sot.
41Petit-Pierre s’éveille, soupe, puis veut dire sa prière du soir — qu’il n’a jamais su jusqu’au bout.
42L’enfant s’agenouilla sur la jupe de la jeune fille, joignit ses petites mains, et se mit à réciter sa prière, d’abord avec attention et ferveur, car il savait très bien le commencement ; puis avec plus de lenteur et d’hésitation, et enfin répétant mot à mot ce que lui dictait la petite Marie, lorsqu’il arriva à cet endroit de son oraison, où, le sommeil le gagnant chaque soir, il n’avait jamais pu l’apprendre jusqu’au bout. Cette fois encore, le travail de l’attention et la monotonie de son propre accent produisirent leur effet accoutumé, il ne prononça plus qu’avec effort les dernières syllabes, et encore après se les être fait répéter trois fois ; sa tête s’appesantit et se pencha sur la poitrine de Marie : ses mains se détendirent, se séparèrent et retombèrent ouvertes sur ses genoux. À la lueur du feu du bivouac, Germain regarda son petit ange assoupi sur le cœur de la jeune fille, qui, le soutenant dans ses bras et réchauffant ses cheveux blonds de sa pure haleine, s’était laissée aller aussi à une rêverie pieuse et priait mentalement pour l’âme de Catherine.
43L’enfant se laissa coucher, mais en s’étendant sur la peau de chèvre du bât, il demanda s’il était sur la Grise. Puis, ouvrant ses grands yeux bleus, et les tenant fixés vers les branches pendant une minute, il parut rêver tout éveillé, ou être frappé d’une idée qui avait glissé dans son esprit durant le jour, et qui s’y formulait à l’approche du sommeil. – Mon petit père, dit-il, si tu veux me donner une autre mère, je veux que ce soit la petite Marie.
44Et sans attendre de réponse, il ferma les yeux et s’endormit.
45Marie n’y voit qu’une marque d’amitié. Germain, lui, ne dort plus.
46– Je ne sais pas comment je ne m’étais jamais aperçu, pensait-il, que cette petite Marie est la plus jolie fille du pays !... Elle n’a pas beaucoup de couleurs, mais elle a un petit visage frais comme une rose de buissons ! Quelle gentille bouche et quel mignon petit nez !... Elle n’est pas grande pour son âge, mais elle est faite comme une petite caille et légère comme un petit pinson !... Je ne sais pas pourquoi on fait tant de cas chez nous d’une grande et grosse femme bien vermeille... La mienne était plutôt mince et pâle, et elle me plaisait par-dessus tout... Celle-ci est toute délicate, mais elle ne s’en porte pas plus mal, et elle est jolie à voir comme un chevreau blanc !... Et puis, quel air doux et honnête ! comme on lit son bon cœur dans ses yeux, même lorsqu’ils sont fermés pour dormir !...
47Ils repartent au clair de lune, tournent encore, et se retrouvent au point de départ, devant leur propre feu. Marie n’en peut plus ; Germain la prend dans ses bras pour la réchauffer, et parle enfin.
48– Marie, lui dit-il, tu me plais, et je suis bien malheureux de ne pas te plaire. Si tu voulais m’accepter pour ton mari, il n’y aurait ni beau-père, ni parents, ni voisins, ni conseils qui pussent m’empêcher de me donner à toi. Je sais que tu rendrais mes enfants heureux, que tu leur apprendrais à respecter le souvenir de leur mère, et, ma conscience étant en repos, je pourrais contenter mon cœur. J’ai toujours eu de l’amitié pour toi, et à présent je me sens si amoureux que si tu me demandais de faire toute ma vie tes mille volontés, je te le jurerais sur l’heure.
49– Germain, répondit Marie, tout étonnée et toute pensive, vous parlez honnêtement et tout ce que vous dites est vrai. Je suis sûre que je ferais bien de vous aimer, si ça ne mécontentait pas trop vos parents : mais que voulez-vous que j’y fasse ? le cœur ne m’en dit pas pour vous. Je vous aime bien, mais quoique votre âge ne vous enlaidisse pas, il me fait peur.
50Germain ne répondit pas. Il mit sa tête dans ses deux mains et il fut impossible à la petite Marie de savoir s’il pleurait, s’il boudait, ou s’il était endormi.
51Au jour, ils se séparent : Marie emmène Petit-Pierre aux Ormeaux, « c’est un gage que je vous garde », et force ainsi Germain à se rendre à Fourche. Il y trouve le père Léonard sur son banc vert.
52– Ah ! ah ! dit le père Léonard en riant et en frappant sur son estomac rebondi, je vois, j’entends, j’y suis ! Et, clignant de l’œil, il ajouta : Vous ne serez pas le seul à faire vos compliments, mon jeune homme. Il y en a déjà trois à la maison qui attendent comme vous. Moi, je ne renvoie personne, et je serais bien embarrassé de donner tort ou raison à quelqu’un, car ce sont tous de bons partis. Pourtant, à cause du père Maurice et de la qualité des terres que vous cultivez, j’aimerais mieux que ce fût vous.
53La veuve Guérin est belle, parée, et entourée de trois prétendants qu’elle fait durer.
54Cette recherche d’habillement et ces manières dégagées la lui firent trouver vieille et laide, quoiqu’elle ne fût ni l’un ni l’autre. Il pensa qu’une si jolie parure et des manières si enjouées siéraient à l’âge et à l’esprit fin de la petite Marie, mais que cette veuve avait la plaisanterie lourde et hasardée, et qu’elle portait sans distinction ses beaux atours.
55Le père Léonard lui explique le calcul de sa fille, qui garde ses trois soupirants comme une enseigne. Germain coupe court, et se retire avec une excuse de laboureur.
56Sachez donc que je ne suis pas venu ici dans la vue de demander votre fille en mariage, mais dans celle de vous acheter une paire de bœufs que vous voulez conduire en foire la semaine prochaine, et que mon beau-père suppose lui convenir.
57Il court alors aux Ormeaux chercher son fils — et apprend que la nouvelle bergère est repartie au bout de deux heures, avec l’enfant qui pleurait. Le fermier des Ormeaux, dit-on, est parti à cheval derrière elle. Germain s’élance vers les bois et retrouve la vieille femme qui ramassait le bois mort près de leur feu de la nuit.
58– Oui, mon garçon, dit-elle, c’est ici la Mare au Diable. C’est un mauvais endroit, et il ne faut pas en approcher sans jeter trois pierres dedans de la main gauche, en faisant le signe de la croix de la main droite : ça éloigne les esprits. Autrement il arrive des malheurs à ceux qui en font le tour.
59– Il y a bien longtemps de ça ; en mémoire de l’accident on y avait planté une belle croix ; mais, par une belle nuit de grand orage, les mauvais esprits l’ont jetée dans l’eau. On peut en voir encore un bout. Si quelqu’un avait le malheur de s’arrêter ici la nuit, il serait bien sûr de ne pouvoir jamais en sortir avant le jour.
60Le fermier rejoint Germain sur le chemin et prétend chercher la bergère pour lui rendre sa bourse. Ils avancent ensemble ; Petit-Pierre sort des genêts, puis Marie, les vêtements déchirés par les épines.
61– Mon maître ? dit-elle fièrement ; cet homme-là n’est pas mon maître et ne le sera jamais !... C’est, vous, Germain, qui êtes mon maître. Je veux que vous me rameniez avec vous... Je vous servirai pour rien !
62Germain, qui veut « en avoir le cœur net », la laisse approcher du cheval de l’homme.
63– Petite, voilà un beau louis d’or pour toi ! tu ne diras rien, entends-tu ? Je dirai que je t’ai trouvée trop faible pour l’ouvrage de ma ferme... Et qu’il ne soit plus question de ça... Je repasserai par chez vous un de ces jours ; et si tu n’as rien dit, je te donnerai encore quelque chose...
64– Voilà, monsieur, le cadeau que je vous fais, moi ! répondit à haute voix la petite Marie, en lui jetant son louis d’or au visage, et même assez rudement. Je vous remercie beaucoup, et vous prie, quand vous repasserez par chez nous, de me faire avertir : tous les garçons de mon endroit iront vous recevoir, parce que chez nous, on aime fort les bourgeois qui veulent en conter aux pauvres filles ! Vous verrez ça, on vous attendra.
65Germain désarçonne l’homme et le terrasse.
66– Homme de peu de cœur ! lui dit Germain, je pourrais te rouer de coups si je voulais ! Mais je n’aime pas à faire du mal, et d’ailleurs aucune correction n’amenderait ta conscience... Cependant, tu ne bougeras pas d’ici que tu n’aies demandé pardon, à genoux, à cette jeune fille.
67Puis, prenant d’une main son fils, et de l’autre la petite Marie, il s’éloigna tout tremblant d’indignation.
68De retour à la métairie, le père Maurice approuve : « Tu n’as pas eu tort, Germain ; ça se devait. » Mais l’hiver passe, et rien ne bouge.
69Germain essaya d’oublier aussi, en se replongeant dans le travail ; mais il devint si triste et si distrait, que tout le monde le remarqua. Il ne parlait pas à la petite Marie, il ne la regardait même pas ; et pourtant, si on lui eût demandé dans quel pré elle était et par quel chemin elle avait passé, il n’était point d’heure du jour où il n’eût pu le dire s’il avait voulu répondre. Il n’avait pas osé demander à ses parents de la recueillir à la ferme pendant l’hiver, et pourtant, il savait bien qu’elle devait souffrir de la misère. Mais elle n’en souffrit pas, et la mère Guillette ne put jamais comprendre comment sa petite provision de bois ne diminuait point, et comment son hangar se trouvait rempli le matin lorsqu’elle l’avait laissé presque vide le soir.
70C’est la mère Maurice qui, un jour, dans le verger, force la confidence.
71– C’est qu’apparemment, Germain, nous n’avons pas su deviner votre goût. Il faut donc que vous nous aidiez en nous disant la vérité. Sans doute il y a quelque part une femme qui est faite pour vous, car le bon Dieu ne fait personne sans lui réserver son bonheur dans une autre personne. Si donc vous savez où la prendre, cette femme qu’il vous faut, prenez-là ; et qu’elle soit belle ou laide, jeune ou vieille, riche ou pauvre, nous sommes décidés, mon vieux et moi, à vous donner consentement.
72Germain fit comme les enfants qui se décident quand ils voient qu’on ne s’occupera plus d’eux. Il suivit sa belle-mère, et lui nomma enfin en tremblant la petite Marie à la Guillette.
73Les vieux consentent. Germain se rend chez la Guillette, la tête basse.
74– Petite Marie, lui dit-il en s’asseyant auprès d’elle, je viens te faire de la peine et t’ennuyer, je le sais bien : mais l’homme et la femme de chez nous (désignant ainsi, selon l’usage, les chefs de famille) veulent que je te parle et que je te demande de m’épouser. Tu ne le veux pas, toi, je m’y attends.
75– Germain, répondit la petite Marie, c’est donc décidé que vous m’aimez ?
76– Ça te fâche, je le sais, mais ce n’est pas ma faute : si tu pouvais changer d’avis, je serais trop content, et sans doute je ne mérite pas que cela soit. Voyons, regarde-moi, Marie, je suis donc bien affreux ?
77– Non, Germain, répondit-elle en souriant, vous êtes plus beau que moi.
78– Ne te moque pas ; regarde-moi avec indulgence ; il ne me manque encore ni un cheveu ni une dent. Mes yeux te disent que je t’aime. Regarde-moi donc dans les yeux, ça y est écrit, et toute fille sait lire dans cette écriture-là.
79Marie regarda dans les yeux de Germain avec son assurance enjouée ; puis, tout à coup, elle détourna la tête et se mit à trembler.
80– Pauvre petite fille, tu as bon cœur, je le sais ; mais tu ne m’aimes pas, et tu me caches ta figure parce que tu crains de me laisser voir ton déplaisir et ta répugnance. Et moi ! je n’ose pas seulement te serrer la main ! Dans le bois, quand mon fils dormait, et que tu dormais aussi, j’ai failli t’embrasser tout doucement. Mais je serais mort de honte plutôt que de te le demander et j’ai autant souffert dans cette nuit-là qu’un homme qui brûlerait à petit feu. Depuis ce temps-là j’ai rêvé à toi toutes les nuits.
81Germain parlait comme dans un rêve sans entendre ce qu’il disait. La petite Marie tremblait toujours ; mais comme il tremblait encore davantage, il ne s’en apercevait plus. Tout à coup elle se retourna ; elle était tout en larmes et le regardait d’un air de reproche. Le pauvre laboureur crut que c’était le dernier coup, et, sans attendre son arrêt, il se leva pour partir, mais la jeune fille l’arrêta en l’entourant de ses deux bras, et, cachant sa tête dans son sein :
82– Ah ! Germain, lui dit-elle en sanglotant, vous n’avez donc pas deviné que je vous aime ?
83Germain serait devenu fou, si son fils qui le cherchait et qui entra dans la chaumière au grand galop sur un bâton, avec sa petite sœur en croupe qui fouettait avec une branche d’osier ce coursier imaginaire, ne l’eût rappelé à lui-même. Il le souleva dans ses bras, et, le mettant dans ceux de sa fiancée :
84– Tiens, lui dit-il, tu as fait plus d’un heureux en m’aimant !
85L’appendice raconte la noce berrichonne : le siège comique de la maison de la mariée, le combat de chansons entre le fossoyeur et le chanvreur, et l’épreuve de la baguette, où le fiancé doit reconnaître sa promise sous un drap blanc, parmi quatre filles de même taille.
86Germain, après dix minutes d’hésitation, ferma les yeux, recommanda son âme à Dieu, et tendit la baguette au hasard. Il toucha le front de la petite Marie, qui jeta le drap loin d’elle en criant victoire. Il eut alors la permission de l’embrasser, et, l’enlevant dans ses bras robustes, il la porta au milieu de la chambre, et ouvrit avec elle le bal, qui dura jusqu’à deux heures du matin.
87Le lendemain, toute la noce part à cheval pour la mairie ; Petit-Pierre a obtenu de monter devant son père sur la Grise.
88– Tiens, Marie, j’arrive là un peu plus content que le jour où je t’ai ramenée chez nous, des bois de Chanteloube, croyant que tu ne m’aimerais jamais ; je te pris dans mes bras pour te mettre à terre comme à présent ; mais je pensais que nous ne nous retrouverions plus jamais sur la pauvre bonne Grise avec cet enfant sur nos genoux. Tiens, je t’aime tant, j’aime tant ces pauvres petits, je suis si heureux que tu m’aimes, et que tu les aimes, et que mes parents t’aiment, et j’aime tant ta mère et mes amis, et tout le monde aujourd’hui, que je voudrais avoir trois ou quatre cœurs pour y suffire.
89Trois jours de fête. Puis, au matin du quatrième, le livre se referme sur le sillon par lequel il avait commencé.
90Alors, tandis que ceux-là regagnaient leurs demeures, silencieux et trébuchants, Germain, fier et dispos, sortit pour aller lier ses bœufs, laissant sommeiller sa jeune compagne jusqu’au lever du soleil. L’alouette, qui chantait en montant vers les cieux, lui semblait être la voix de son cœur rendant grâce à la Providence. Le givre, qui brillait aux buissons décharnés, lui semblait la blancheur des fleurs d’avril précédant l’apparition des feuilles. Tout était riant et serein pour lui dans la nature. Le petit Pierre avait tant ri et tant sauté la veille, qu’il ne vint pas l’aider à conduire ses bœufs ; mais Germain était content d’être seul. Il se mit à genoux dans le sillon qu’il allait refendre, et fit la prière du matin avec une effusion si grande que deux larmes coulèrent sur ses joues encore humides de sueur.