1Version courte du recueil : un parcours en extraits choisis à travers trois de ses récits, à lire en une vingtaine de minutes. Le texte est celui de Stendhal ; les passages en italique sont de brèves liaisons éditoriales. Pour tout lire, basculez sur le texte intégral depuis le sommaire.
2Les Chroniques italiennes rassemblent des récits que Stendhal disait avoir tirés de vieux manuscrits romains : des histoires d'amour, de vengeance et de mort, dans l'Italie des XVIe et XVIIe siècles. Voici trois d'entre eux — Vanina Vanini, L'Abbesse de Castro et San Francesco a Ripa.
3Vanina Vanini ouvre le recueil. À Rome, sous la Restauration pontificale, la fière et belle princesse Vanina Vanini règne sur un bal donné par un riche banquier.
4Vers le minuit une nouvelle se répandit dans le bal, et fit assez d’effet. Un jeune carbonaro, détenu au fort Saint-Ange, venait de se sauver le soir même, à l’aide d’un déguisement, et, par un excès d’audace romanesque, arrivé au dernier corps de garde de la prison, il avait attaqué les soldats avec un poignard ; mais il avait été blessé lui-même, les sbires le suivaient dans les rues à la trace de son sang, et on espérait le ravoir.
5Le lendemain, Vanina remarque que son père, l'homme le plus insouciant de Rome, s'est mis à fermer avec un soin extrême la porte d'une chambre du palais.
6Le lendemain du bal, Vanina remarqua que son père, le plus négligent des hommes, et qui de la vie ne s’était donné la peine de prendre une clef, fermait avec beaucoup d’attention la porte d’un petit escalier qui conduisait à un appartement situé au troisième étage du palais. Cet appartement avait des fenêtres sur une terrasse garnie d’orangers. Vanina alla faire quelques visites dans Rome ; au retour, la grande porte du palais étant embarrassée par les préparatifs d’une illumination, la voiture rentra par les cours de derrière. Vanina leva les yeux, et vit avec étonnement qu’une des fenêtres de l’appartement que son père avait fermée avec tant de soin était ouverte. Elle se débarrassa de sa dame de compagnie, monta dans les combles du palais, et à force de chercher parvint à trouver une petite fenêtre grillée qui donnait sur la terrasse garnie d’orangers. La fenêtre ouverte qu’elle avait remarquée était à deux pas d’elle. Sans doute cette chambre était habitée ; mais par qui ? Le lendemain Vanina parvint à se procurer la clef d’une petite porte qui ouvrait sur la terrasse garnie d’orangers.
7Elle s’approcha à pas de loup de la fenêtre qui était encore ouverte. Une persienne servit à la cacher. Au fond de la chambre il y avait un lit et quelqu’un dans ce lit. Son premier mouvement fut de se retirer ; mais elle aperçut une robe de femme jetée sur une chaise. En regardant mieux la personne qui était au lit, elle vit qu’elle était blonde, et apparemment fort jeune. Elle ne douta plus que ce ne fût une femme. La robe jetée sur une chaise était ensanglantée ; il y avait aussi du sang sur des souliers de femme placés sur une table. L’inconnue fit un mouvement ; Vanina s’aperçut qu’elle était blessée. Un grand linge taché de sang couvrait sa poitrine ; ce linge n’était fixé que par des rubans ; ce n’était pas la main d’un chirurgien qui l’avait placé ainsi. Vanina remarqua que chaque jour, vers les quatre heures, son père s’enfermait dans son appartement, et ensuite allait voir l’inconnue ; il redescendait bientôt, et montait en voiture pour aller chez la comtesse Vitteleschi. Dès qu’il était sorti, Vanina montait à la petite terrasse, d’où elle pouvait apercevoir l’inconnue. Sa sensibilité était vivement excitée en faveur de cette jeune femme si malheureuse ; elle cherchait à deviner son aventure. La robe ensanglantée jetée sur une chaise paraissait avoir été percée de coups de poignard. Vanina pouvait compter les déchirures. Un jour elle vit l’inconnue plus distinctement : ses yeux bleus étaient fixés dans le ciel ; elle semblait prier. Bientôt des larmes remplirent ses beaux yeux ; la jeune princesse eut bien de la peine à ne pas lui parler. Le lendemain Vanina osa se cacher sur la petite terrasse avant l’arrivée de son père. Elle vit don Asdrubale entrer chez l’inconnue ; il portait un petit panier où étaient des provisions. Le prince avait l’air inquiet, et ne dit pas grand’chose. Il parlait si bas que, quoique la porte-fenêtre fût ouverte, Vanina ne put entendre ses paroles. Il partit aussitôt.
8Un soir, Vanina se laisse surprendre par le regard de l'inconnue.
9— Je vous aime, je vous suis dévouée. L’inconnue lui fit signe d’entrer. — Que je vous dois d’excuses, s’écria Vanina, et que ma sotte curiosité doit vous sembler offensante ! Je vous jure le secret, et, si vous l’exigez, jamais je ne reviendrai.
10Les deux jeunes femmes se lient d'amitié ; la blessée se fait appeler Clémentine.
11— Je serais heureuse, lui dit Vanina, de savoir votre nom. — On m’appelle Clémentine. — Eh bien ! chère Clémentine, demain à cinq heures je viendrai vous voir.
12Mais un jour, l'inconnue avoue la vérité.
13— J’ai un aveu à vous faire. Avant-hier, j’ai menti en disant que je m’appelais Clémentine ; je suis un malheureux carbonaro…
14Vanina étonnée recula sa chaise et bientôt se leva. — Je sens, continua le carbonaro, que cet aveu va me faire perdre le seul bien qui m’attache à la vie ; mais il est indigne de moi de vous tromper. Je m’appelle Pietro Missirilli ; j’ai dix-neuf ans ; mon père est un pauvre chirurgien de Saint-Angelo-in-Vado, moi je suis carbonaro. On a surpris notre vente ; j’ai été amené, enchaîné, de la Romagne à Rome. Plongé dans un cachot éclairé jour et nuit par une lampe, j’y ai passé treize mois. Une âme charitable a eu l’idée de me faire sauver. On m’a habillé en femme. Comme je sortais de prison et passais devant les gardes de la dernière porte, l’un d’eux a maudit les carbonari ; je lui ai donné un soufflet. Je vous assure que ce ne fut pas une vaine bravade, mais tout simplement une distraction. Poursuivi la nuit dans les rues de Rome après cette imprudence, blessé de coups de baïonnette, perdant déjà mes forces, je monte dans une maison dont la porte était ouverte ; j’entends les soldats qui montent après moi, je saute dans un jardin ; je tombe à quelques pas d’une femme qui se promenait.
15Loin de fuir ce carbonaro évadé caché dans le palais de son père, Vanina s'éprend de lui à son tour.
16Si sa folie fut grande, il faut avouer que Vanina fut parfaitement heureuse. Missirilli ne songea plus à ce qu’il croyait devoir à sa dignité d’homme ; il aima comme on aime pour la première fois à dix-neuf ans et en Italie. Il eut tous les scrupules de l’amour-passion, jusqu’au point d’avouer à cette jeune princesse si fière, la politique dont il avait fait usage pour s’en faire aimer. Il était étonné de l’excès de son bonheur. Quatre mois passèrent bien vite. Un jour, le chirurgien rendit la liberté à son malade. Que vais-je faire ? pensa Missirilli ; rester caché chez une des plus belles personnes de Rome ? Et les vils tyrans qui m’ont tenu treize mois en prison sans me laisser voir la lumière du jour croiront m’avoir découragé ! Italie, tu es vraiment malheureuse, si tes enfants t’abandonnent pour si peu !
17Guéri, Missirilli ne songe plus qu'à retourner en Romagne reprendre le combat des carbonari pour la liberté de l'Italie. Seul, il hésite pourtant à quitter Vanina.
18— Qu’est-ce que la patrie ? se dit-il. Ce n’est pas un être à qui nous devions de la reconnaissance pour un bienfait, et qui soit malheureux et puisse nous maudire si nous y manquons. La patrie et la liberté, c’est comme mon manteau, c’est une chose qui m’est utile, que je dois acheter, il est vrai, quand je ne l’ai pas reçue en héritage de mon père ; mais enfin j’aime la patrie et la liberté, parce que ces deux choses me sont utiles. Si je n’en ai que faire, si elles sont pour moi comme un manteau au mois d’août, à quoi bon les acheter, et à un prix énorme ? Vanina est si belle ! elle a un génie si singulier ! On cherchera à lui plaire ; elle m’oubliera. Quelle est la femme qui n’a jamais eu qu’un amant ? Ces princes romains, que je méprise comme citoyens, ont tant d’avantages sur moi ! Ils doivent être bien aimables ! Ah ! si je pars, elle m’oublie, et je la perds pour jamais.
19Il part malgré tout, rejoint les carbonari en Romagne, reprend les armes.
20Quelque temps après, Missirilli, serré de près par les carabiniers, en tua deux avec les pistolets que Vanina lui avait donnés. On mit sa tête à prix.
21Vanina ne paraissait pas en Romagne : Missirilli se crut oublié. Sa vanité fut choquée ; il commençait à songer beaucoup à la différence de rang qui le séparait de sa maîtresse. Dans un moment d’attendrissement et de regret du bonheur passé, il eut l’idée de retourner à Rome voir ce que faisait Vanina. Cette folle pensée allait l’emporter sur ce qu’il croyait être son devoir, lorsqu’un soir la cloche d’une église de la montagne sonna l’Angelus d’une façon singulière, et comme si le sonneur avait une distraction. C’était un signal de réunion pour la vente de carbonari à laquelle Missirilli s’était affilié en arrivant en Romagne. La même nuit, tous se trouvèrent à un certain ermitage dans les bois. Les deux ermites, assoupis par l’opium, ne s’aperçurent nullement de l’usage auquel servait leur petite maison. Missirilli, qui arrivait fort triste, apprit là que le chef de la vente avait été arrêté, et que lui, jeune homme à peine âgé de vingt ans, allait être élu chef d’une vente qui comptait des hommes de plus de cinquante ans, et qui étaient dans les conspirations depuis l’expédition de Murat en 1815. En recevant cet honneur inespéré, Pietro sentit battre son cœur. Dès qu’il fut seul, il résolut de ne plus songer à la jeune Romaine qui l’avait oublié, et de consacrer toutes ses pensées au devoir de délivrer l’Italie des barbares.
22Vanina le rejoint pourtant en Romagne — mais le sent tout entier à sa cause, jamais à elle seule. Un soir, dans un accès de jalousie et de désespoir de le perdre, elle commet l'irréparable : elle dénonce elle-même, sous un faux prétexte, la vente de carbonari à la police pontificale — en omettant, seul, le nom de Missirilli.
23Elle courut chez une de ses femmes de chambre qui l’avait quittée pour se marier et prendre un petit commerce à Forli. Arrivée chez cette femme, elle écrivit à la hâte à la marge d’un livre d’Heures qu’elle trouva dans sa chambre, l’indication exacte du lieu où la vente des carbonari devait se réunir cette nuit-là même. Elle termina sa dénonciation par ces mots : « Cette vente est composée de dix-neuf membres ; voici leurs noms et leurs adresses. » Après avoir écrit cette liste, très exacte à cela près que le nom de Missirilli était omis, elle dit à la femme, dont elle était sûre :
24— Porte ce livre au cardinal-légat ; qu’il lise ce qui est écrit, et qu’il te rende le livre. Voici dix sequins ; si jamais le légat prononce ton nom, ta mort est certaine ; mais tu me sauves la vie si tu fais lire au légat la page que je viens d’écrire.
25La dénonciation frappe : dix-neuf carbonari sont arrêtés le soir même — sauf Missirilli, seul épargné. Comprenant qu'il va passer pour un traître aux yeux de ses frères, il se rend lui-même au légat, et laisse à Vanina ce mot d'adieu :
26« Je vais me rendre prisonnier au légat ; je désespère de notre cause ; le ciel est contre nous. Qui nous a trahis ? apparemment le misérable qui s’est jeté dans le puits. Puisque ma vie est inutile à la pauvre Italie, je ne veux pas que mes camarades, en voyant que, seul, je ne suis pas arrêté, puissent se figurer que je les ai vendus. Adieu ; si vous m’aimez, songez à me venger. Perdez, anéantissez l’infâme qui nous a trahis, fût-ce mon père. »
27Vanina rentre à Rome, se rapproche du gouverneur de la ville par mille détours, et finit par arracher au pape lui-même la grâce de Missirilli. Le jour où le convoi des condamnés doit passer par Citta-Castellana, elle obtient de le revoir seul, dans la chapelle de la prison.
28Le jour qui devait décider du sort de Vanina parut enfin. Dès le matin, elle s’enferma dans la chapelle de la prison. Qui pourrait dire les pensées qui l’agitèrent durant cette longue journée ? Missirilli l’aimait-il assez pour lui pardonner ? Elle avait dénoncé sa vente, mais elle lui avait sauvé la vie. Quand la raison prenait le dessus dans cette âme bourrelée, Vanina espérait qu’il voudrait consentir à quitter l’Italie avec elle : si elle avait péché, c’était par excès d’amour. Comme quatre heures sonnaient, elle entendit de loin, sur le pavé le pas des chevaux des carabiniers. Le bruit de chacun de ces pas semblait retentir dans son cœur. Bientôt elle distingua le roulement des charrettes qui transportaient les prisonniers. Elles s’arrêtèrent sur la petite place devant la prison ; elle vit deux carabiniers soulever Missirilli, qui était seul sur une charrette, et tellement chargé de fers qu’il ne pouvait se mouvoir. Du moins il vit, se dit-elle les larmes aux yeux, ils ne l’ont pas encore empoisonné ! La soirée fut cruelle ; la lampe de l’autel, placée à une grande hauteur, et pour laquelle le geôlier épargnait l’huile, éclairait seule cette chapelle sombre. Les yeux de Vanina erraient sur les tombeaux de quelques grands seigneurs du moyen âge morts dans la prison voisine. Leurs statues avaient l’air féroce.
29Tous les bruits avaient cessé depuis longtemps ; Vanina était absorbée dans ses noires pensées. Un peu après que minuit eut sonné, elle crut entendre un bruit léger comme le vol d’une chauve-souris. Elle voulut marcher, et tomba à demi évanouie sur la balustrade de l’autel. Au même instant, deux fantômes se trouvèrent tout près d’elle, sans qu’elle les eût entendus venir. C’était le geôlier et Missirilli chargé de chaînes, au point qu’il en était comme emmailloté. Le geôlier ouvrit une lanterne, qu’il posa sur la balustrade de l’autel, à côté de Vanina, de façon à ce qu’il pût bien voir son prisonnier. Ensuite il se retira dans le fond, près de la porte. À peine le geôlier se fut-il éloigné que Vanina se précipita au cou de Missirilli. En le serrant dans ses bras, elle ne sentit que ses chaînes froides et pointues. Qui les lui a données ces chaînes ? pensa-t-elle. Elle n’eut aucun plaisir à embrasser son amant. À cette douleur en succéda une autre plus poignante ; elle crut un instant que Missirilli savait son crime, tant son accueil fut glacé.
30— Chère amie, lui dit-il enfin, je regrette l’amour que vous avez pris pour moi ; c’est en vain que je cherche le mérite qui a pu vous l’inspirer. Revenons, croyez-m’en, à des sentiments plus chrétiens, oublions les illusions qui jadis nous ont égarés ; je ne puis vous appartenir. Le malheur constant qui a suivi mes entreprises vient peut-être de l’état de péché mortel où je me suis constamment trouvé. Même à n’écouter que les conseils de la prudence humaine, pourquoi n’ai-je pas été arrêté avec mes amis, lors de la fatale nuit de Forli ? Pourquoi, à l’instant du danger, ne me trouvais-je pas à mon poste ? Pourquoi mon absence a-t-elle pu autoriser les soupçons les plus cruels ? J’avais une autre passion que celle de la liberté de l’Italie.
31— Si j’aimais quelque chose sur la terre, ce serait vous, Vanina ; mais grâce à Dieu, je n’ai plus qu’un seul but dans ma vie : je mourrai en prison, ou en cherchant à donner la liberté à l’Italie.
32— Si vous permettez un conseil à un homme qui vous fut cher, mariez-vous sagement à l’homme de mérite que votre père vous destine. Ne lui faites aucune confidence fâcheuse ; mais, d’un autre côté, ne cherchez jamais à me revoir ; soyons désormais étrangers l’un à l’autre. Vous avez avancé une somme considérable pour le service de la patrie ; si jamais elle est délivrée de ses tyrans, cette somme vous sera fidèlement payée en biens nationaux.
33Vanina ne peut se taire ; elle lui raconte alors tout ce qu'elle a entrepris pour le sauver — jusqu'à l'aveu final.
34— Non, reprit Vanina furieuse, je veux que tu saches ce que j’ai fait, guidée par l’amour que j’avais pour toi.
35Alors elle lui dit sa trahison. — Ah ! monstre, s’écrie Pietro furieux, en se jetant sur elle, et il cherchait à l’assommer avec ses chaînes.
36Il y serait parvenu sans le geôlier qui accourut aux premiers cris. Il saisit Missirilli.
37— Tiens, monstre, je ne veux rien te devoir, dit Missirilli à Vanina, en lui jetant, autant que ses chaînes le lui permettaient, les limes et les diamants, et il s’éloigna rapidement.
38Vanina resta anéantie. Elle revint à Rome ; et le journal annonce qu’elle vient d’épouser le prince don Livio Savelli.
39Le recueil rassemble aussi de plus longs récits. Le plus vaste, L'Abbesse de Castro, raconte l'amour contrarié d'Hélène de Campireali et du bandit Jules Branciforte, chef de bande au service du prince Colonna. Séparée de lui, enfermée par sa mère dans la vie religieuse, Hélène devient malgré elle abbesse du couvent de Castro — où une liaison avec l'évêque du diocèse tourne au scandale, puis au procès : elle est condamnée à la réclusion perpétuelle au couvent de Sainte-Marthe, à Rome. Sa mère, pour la sauver, fait alors creuser, des mois durant, un souterrain secret jusqu'à son cachot. C'est au moment où l'évasion touche presque au but qu'Hélène apprend une nouvelle qui bouleverse tout : Jules, qu'elle croyait mort, est vivant.
40— Ô ma mère ! s’écriait-elle, m’avez-vous fait assez de mal !
41Sa mère elle-même la rejoint bientôt par le souterrain enfin achevé, pour la faire évader.
42— Ô ma chère Hélène ! je viens te sauver ! s’écria la signora de Campireali.
43— Et qui vous dit que je veuille être sauvée ? La signora de Campireali restait étonnée ; elle regardait sa fille avec de grands yeux ; elle parut fort agitée.
44— Et c’est parce qu’il vit que je ne veux pas vivre. La signora de Campireali ne comprenait pas d’abord le langage de sa fille, puis elle lui adressa les supplications les plus tendres ; mais elle n’obtenait pas de réponse : Hélène s’était tournée vers son crucifix et priait sans l’écouter. Ce fut en vain que, pendant une heure entière, la signora de Campireali fit les derniers efforts pour obtenir une parole ou un regard. Enfin, sa fille, impatientée, lui dit :
45Restée seule avec un de ses gens fidèles, Hélène demande qu'on lui laisse une heure et de quoi écrire.
46Après ces paroles, Hélène se mit à écrire.
47« Je ne doute point de toi, mon cher Jules : si je m’en vais, c’est que je mourrais de douleur dans tes bras, en voyant quel eût été mon bonheur si je n’eusse pas commis une faute. Ne va pas croire que j’aie jamais aimé aucun être au monde après toi ; bien loin de là, mon cœur était rempli du plus vif mépris pour l’homme que j’admettais dans ma chambre. Ma faute fut uniquement d’ennui, et, si l’on veut, de libertinage.
48» Un jour, je regardais cette terre que jadis, pour moi, tu avais abreuvée de ton sang ; j’entendis une parole de mépris, je levai la tête, je vis des visages méchants ; pour me venger, je voulus être abbesse. Ma mère, qui savait bien que tu étais vivant, fit des choses héroïques pour obtenir cette nomination extravagante. Cette place ne fut, pour moi, qu’une source d’ennuis ; elle acheva d’avilir mon âme ; je trouvai du plaisir à marquer mon pouvoir souvent par le malheur des autres ; je commis des injustices. Je me voyais à trente ans, vertueuse suivant le monde, riche, considérée, et cependant parfaitement malheureuse.
49» Voilà toute la vérité, mon cher Jules : je ne voulais pas mourir sans te la dire, et je pensais aussi que peut-être cette conversation avec toi m’ôterait l’idée de mourir. Je t’ordonne de vivre et de continuer cette carrière militaire qui m’a causé tant de joie quand j’ai appris tes succès. Vis, et rappelle-toi souvent la mémoire de Ranuce, tué aux Ciampi, et celle d’Hélène, qui, pour ne pas voir un reproche dans tes yeux, est morte à Sainte-Marthe. »
50Ugone alla et revint fort vite ; il trouva Hélène morte : elle avait la dague dans le cœur.
51Plus bref, San Francesco a Ripa conte, dans la Rome de 1726, la liaison orageuse d'une princesse italienne, la Campobasso, nièce du pape, et d'un jeune diplomate français, le chevalier de Sénecé — aussi léger et insouciant qu'elle est passionnée et pieuse.
52La Campobasso était bien éloignée de regretter son espagnol, qui, pendant deux ans au moins l’avait mortellement ennuyée. Si elle l’eût regretté, elle l’eût envoyé chercher, car c’était un de ces caractères naturels et passionnés, comme il n’est pas rare d’en rencontrer à Rome. D’une dévotion exaltée, quoique à peine âgée de vingt-trois ans et dans toute la fleur de la beauté, il lui arrivait de se jeter aux genoux de son oncle en le suppliant de lui donner la bénédiction papale, qui, comme on ne le sait pas assez, à l’exception de deux ou trois péchés atroces, absout tous les autres, même sans confession. Le bon Benoît XIII pleurait de tendresse. « Lève-toi, ma nièce, lui disait-il, tu n’as pas besoin de ma bénédiction, tu vaux mieux que moi aux yeux de Dieu. »
53Mais la princesse apprend que Sénecé se rapproche de sa rivale, la comtesse Orsini. Le soir même, elle le reçoit dans la salle basse de son palais où il vient la voir en secret.
54— Ainsi vous ne m’aimez plus ? dit-elle enfin d’une voix oppressée.
55Un long silence suit. Puis, cédant à son amour malgré elle, la princesse se jette dans ses bras — avant que la jalousie ne reprenne le dessus.
56« Je ne le verrai plus, » se dit-elle. Et tout à coup elle se jeta dans ses bras et couvrit de baisers ce front et ces yeux qui ne rougissaient plus de bonheur en la revoyant. Le chevalier se fût mésestimé, s’il n’eût pas oublié à l’instant tous ses projets de rupture ; mais sa maîtresse était trop profondément émue pour oublier sa jalousie. Peu d’instants après, Sénecé la regardait avec étonnement ; des larmes de rage tombaient rapidement sur ses joues. « Quoi ! disait-elle à demi-voix, je m’avilis jusqu’à lui parler de son changement ; je le lui reproche, moi, qui m’étais juré de ne jamais m’en apercevoir ! Et ce n’est pas assez de bassesse, il faut encore que je cède à la passion que m’inspire cette charmante figure ! Ah ! vile, vile, vile princesse !… Il faut en finir. »
57— Chevalier, il faut en finir, lui dit-elle assez tranquillement. Vous paraissez souvent chez la comtesse… Ici elle pâlit extrêmement. Si tu l’aimes, vas-y tous les jours, soit ; mais ne reviens plus ici… » Elle s’arrêta comme malgré elle. Elle attendait un mot du chevalier ; ce mot ne fut point prononcé. Elle continua avec un petit mouvement convulsif et comme en serrant les dents : « Ce sera l’arrêt de ma mort et de la vôtre. »
58Sénecé, qui ne comprend rien à cette âme romaine, revient pourtant la voir deux jours plus tard et lui propose, tout tranquillement, de continuer à se voir sans plus d'exclusivité. L'insulte est mortelle.
59Comment ! vous osez paraître ici ! dit la princesse étonnée.
60— C’est-à-dire que vous me trouvez, après tout, assez jolie pour être une fille employée à votre service !
61— Malgré tout mon respect pour votre parole d’honneur, c’est cependant une chance que je ne courrai pas, dit la princesse d’un air résolu, et qui enfin commença à étonner un peu le jeune Français. « Adieu ! chevalier… » Et, comme il s’en allait un peu indécis : « Viens m’embrasser », lui dit-elle.
62Elle s’attendrit évidemment ; puis elle lui dit d’un ton ferme : « Adieu, chevalier… »
63La princesse jure de se venger et fait appeler le prélat Ferraterra, son confesseur. Deux jours plus tard, en pleine nuit, Sénecé s'aperçoit qu'il est suivi.
64Deux jours après, comme la chaleur était accablante, Sénecé alla prendre l’air au Cours sur les minuit. Il y trouva toute la société de Rome. Quand il voulut reprendre sa voiture, son laquais put à peine lui répondre : il était ivre ; le cocher avait disparu ; le laquais lui dit, en pouvant à peine parler, que le cocher avait pris dispute avec un ennemi.
65— Ah ! mon cocher a des ennemis ! dit Sénecé en riant. En revenant chez lui, il était à peine à deux ou trois rues du Corso, qu’il s’aperçut qu’il était suivi. Des hommes, au nombre de quatre ou cinq, s’arrêtaient quand il s’arrêtait, recommençaient à marcher quand il marchait. « Je pourrais faire le crochet et regagner le Corso par une autre rue, pensa Sénecé. Bah ! ces malotrus n’en valent pas la peine ; je suis bien armé. » Il avait son poignard nu à la main.
66Poursuivi, Sénecé se réfugie dans une petite église où l'on célèbre justement, cette nuit-là, un service funèbre — pour lui : un caveau tout neuf porte déjà ses armes et son nom. Il s'échappe par une porte dérobée du couvent et court jusqu'à son hôtel, où son valet vient de lui annoncer que son cocher a été tué.
67Comme le valet parlait, huit coups de tromblon partant à la fois d’une fenêtre qui donnait sur le jardin, étendirent Sénecé mort à côté de son valet de chambre ; ils étaient percés de plus de vingt balles chacun.
68Deux ans après, la princesse Campobasso était vénérée à Rome comme le modèle de la plus haute piété, et depuis longtemps monsignor Ferraterra était cardinal.