1Voici une traversée de Candide faite d'extraits réels du texte, cousus par de courtes liaisons, pour parcourir en une vingtaine de minutes l'ensemble du conte : le meilleur des mondes possibles, mis à l'épreuve d'un monde qui ne l'est pas.
2Il y avait en Vestphalie, dans le château de M. le baron de Thunder-ten-tronckh, un jeune garçon à qui la nature avait donné les mœurs les plus douces. Sa physionomie annonçait son âme. Il avait le jugement assez droit, avec l’esprit le plus simple ; c’est, je crois, pour cette raison qu’on le nommait Candide. Les anciens domestiques de la maison soupçonnaient qu’il était fils de la sœur de monsieur le baron et d’un bon et honnête gentilhomme du voisinage, que cette demoiselle ne voulut jamais épouser parce qu’il n’avait pu prouver que soixante et onze quartiers, et que le reste de son arbre généalogique avait été perdu par l’injure du temps.
3Monsieur le baron était un des plus puissants seigneurs de la Vestphalie, car son château avait une porte et des fenêtres. Sa grande salle même était ornée d’une tapisserie. Tous les chiens de ses basses-cours composaient une meute dans le besoin ; ses palefreniers étaient ses piqueurs ; le vicaire du village était son grand-aumônier. Ils l’appelaient tous monseigneur, et ils riaient quand il faisait des contes.
4Madame la baronne, qui pesait environ trois cent cinquante livres, s’attirait par là une très grande considération, et faisait les honneurs de la maison avec une dignité qui la rendait encore plus respectable. Sa fille Cunégonde, âgée de dix-sept ans, était haute en couleur, fraîche, grasse, appétissante. Le fils du baron paraissait en tout digne de son père. Le précepteur Pangloss était l’oracle de la maison, et le petit Candide écoutait ses leçons avec toute la bonne foi de son âge et de son caractère.
5Pangloss enseignait la métaphysico-théologocosmolonigologie. Il prouvait admirablement qu’il n’y a point d’effet sans cause, et que, dans ce meilleur des mondes possibles, le château de monseigneur le baron était le plus beau des châteaux, et madame la meilleure des baronnes possibles.
6Sa leçon favorite tenait en une phrase :
7« Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être autrement ; car tout étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la meilleure fin. Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des lunettes ; aussi avons-nous des lunettes. Les jambes sont visiblement instituées pour être chaussées, et nous avons des chausses. Les pierres ont été formées pour être taillées et pour en faire des châteaux ; aussi monseigneur a un très beau château : le plus grand baron de la province doit être le mieux logé ; et les cochons étant faits pour être mangés, nous mangeons du porc toute l’année. Par conséquent, ceux qui ont avancé que tout est bien ont dit une sottise ; il fallait dire que tout est au mieux. »
8Candide, fervent élève de Pangloss, aimait en secret Cunégonde. Un jour, derrière un paravent, tout bascule.
9Le lendemain, après le dîner, comme on sortait de table, Cunégonde et Candide se trouvèrent derrière un paravent ; Cunégonde laissa tomber son mouchoir, Candide le ramassa ; elle lui prit innocemment la main ; le jeune homme baisa innocemment la main de la jeune demoiselle avec une vivacité, une sensibilité, une grâce toute particulière ; leurs bouches se rencontrèrent, leurs yeux s’enflammèrent, leurs genoux tremblèrent, leurs mains s’égarèrent. Monsieur le baron de Thunder-ten-tronckh passa auprès du paravent, et voyant cette cause et cet effet, chassa Candide du château à grands coups de pied dans le derrière. Cunégonde s’évanouit : elle fut souffletée par madame la baronne dès qu’elle fut revenue à elle-même ; et tout fut consterné dans le plus beau et le plus agréable des châteaux possibles.
10Chassé du paradis terrestre, Candide erre, meurt de faim, et se fait enrôler de force par des recruteurs bulgares, qui lui font connaître le bâton, l'exercice, et bientôt la guerre. Il déserte au milieu d'une bataille, entre les armées bulgare et abare.
11Rien n’était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons ; formaient une harmonie telle qu’il n’y en eut jamais en enfer. Les canons renversèrent d’abord à peu près six mille hommes de chaque côté ; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d’hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes. Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu’il put pendant cette boucherie héroïque.
12Fuyant les ruines et les cadavres, Candide gagne la Hollande, où un anabaptiste charitable, Jacques, le recueille — et lui apprend, en pleurs, que son cher Pangloss est vivant, mais rongé par la maladie que lui a transmise Paquette. Jacques le fait soigner, l'emploie, et embarque avec ses deux philosophes pour Lisbonne. La tempête les y jette juste à temps pour le tremblement de terre.
13À peine ont-ils mis le pied dans la ville, en pleurant la mort de leur bienfaiteur, qu’ils sentent la terre trembler sous leurs pas ; la mer s’élève en bouillonnant dans le port, et brise les vaisseaux qui sont à l’ancre. Des tourbillons de flammes et de cendres couvrent les rues et les places publiques ; les maisons s’écroulent, les toits sont renversés sur les fondements, et les fondements se dispersent ; trente mille habitants de tout âge et de tout sexe sont écrasés sous des ruines. Le matelot disait en sifflant et en jurant : « Il y aura quelque chose à gagner ici. Quelle peut être la raison suffisante de ce phénomène ? disait Pangloss. – Voici le dernier jour du monde ! » s’écriait Candide.
14Pour empêcher que la terre ne tremble encore, les sages de Lisbonne décident d'offrir au peuple un bel auto-da-fé.
15Après le tremblement de terre qui avait détruit les trois quarts de Lisbonne, les sages du pays n’avaient pas trouvé un moyen plus efficace pour prévenir une ruine totale que de donner au peuple un bel auto-da-fé ; il était décidé par l’université de Coïmbre que le spectacle de quelques personnes brûlées à petit feu, en grande cérémonie, est un secret infaillible pour empêcher la terre de trembler.
16On avait en conséquence saisi un Biscayen convaincu d’avoir épousé sa commère, et deux Portugais qui en mangeant un poulet en avaient arraché le lard : on vint lier après le dîner le docteur Pangloss et son disciple Candide, l’un pour avoir parlé, et l’autre pour l’avoir écouté avec un air d’approbation : tous deux furent menés séparément dans des appartements d’une extrême fraîcheur, dans lesquels on n’était jamais incommodé du soleil : huit jours après ils furent tous deux revêtus d’un san-benito, et on orna leurs têtes de mitres de papier : la mitre et le sanbenito de Candide étaient peints de flammes renversées, et de diables qui n’avaient ni queues ni griffes ; mais les diables de Pangloss portaient griffes et queues, et les flammes étaient droites. Ils marchèrent en procession ainsi vêtus, et entendirent un sermon très pathétique, suivi d’une belle musique en faux-bourdon. Candide fut fessé en cadence, pendant qu’on chantait ; le Biscayen et les deux hommes qui n’avaient point voulu manger de lard furent brûlés, et Pangloss fut pendu, quoique ce ne soit pas la coutume. Le même jour la terre trembla de nouveau avec un fracas épouvantable.
17Une vieille femme recueille alors Candide, le soigne en silence pendant des jours, puis le conduit sans un mot dans une maison isolée, où elle lui fait ôter un voile.
18Quel moment ! quelle surprise ! il croit voir mademoiselle Cunégonde ; il la voyait en effet, c’était elle-même. La force lui manque, il ne peut proférer une parole, il tombe à ses pieds. Cunégonde tombe sur le canapé. La vieille les accable d’eaux spiritueuses, ils reprennent leurs sens, ils se parlent : ce sont d’abord des mots entrecoupés, des demandes et des réponses qui se croisent, des soupirs, des larmes, des cris. « Quoi ! c’est vous, lui dit Candide, vous vivez ! je vous retrouve en Portugal ! On ne vous a donc pas violée ? on ne vous a point fendu le ventre, comme le philosophe Pangloss me l’avait assuré ? – Si fait, dit la belle Cunégonde ; mais on ne meurt pas toujours de ces deux accidents. »
19Cunégonde lui raconte alors son propre calvaire : les Bulgares, la vente à un juif, le partage entre ce juif et le grand inquisiteur de Lisbonne — jusqu'à ce jour d'auto-da-fé où, placée parmi les dames, elle a vu de loin ce qu'il était advenu de ses deux amis.
20« Mais quelle fut ma surprise, mon effroi, mon trouble, quand je vis dans un san-benito, et sous une mitre, une figure qui ressemblait à celle de Pangloss ! Je me frottai les yeux, je regardai attentivement, je le vis pendre ; je tombai en faiblesse. À peine reprenais-je mes sens, que je vous vis dépouillé tout nu ; ce fut là le comble de l’horreur, de la consternation, de la douleur, du désespoir. »
21Ce même soir, le juif don Issachar, l'un des deux maîtres de Cunégonde, surgit et trouve Candide à ses côtés.
22En disant cela il tire un long poignard dont il était toujours pourvu, et, ne croyant pas que son adverse partie eût des armes, il se jette sur Candide ; mais notre bon Vestphalien avait reçu une belle épée de la vieille avec l’habit complet. Il tire son épée, quoiqu’il eût les mœurs fort douces, et vous étend l’Israélite roide mort sur le carreau, aux pieds de la belle Cunégonde.
23Une heure plus tard, c'est au tour du grand inquisiteur d'entrer, et de trouver Candide l'épée à la main.
24Voici dans ce moment ce qui se passa dans l’âme de Candide, et comment il raisonna : « Si ce saint homme appelle du secours, il me fera infailliblement brûler, il pourra en faire autant de Cunégonde ; il m’a fait fouetter impitoyablement ; il est mon rival ; je suis en train de tuer ; il n’y a pas à balancer. » Ce raisonnement fut net et rapide ; et, sans donner le temps à l’inquisiteur de revenir de sa surprise, il le perce d’outre en outre, et le jette à côté du juif.
25Candide, Cunégonde et la vieille fuient à cheval jusqu'à Cadix, s'embarquent pour le Nouveau Monde, et débarquent à Buenos-Ayres — où le gouverneur, épris de Cunégonde, envoie Candide passer en revue sa compagnie pour mieux la séduire en son absence. Prévenu que la justice le recherche pour le meurtre de l'inquisiteur, Candide s'enfuit avec son nouveau valet Cacambo vers le Paraguay, où les jésuites gouvernent en maîtres. Le commandant du premier poste, un « très beau jeune homme », consent à recevoir cet étranger allemand.
26« Vous êtes donc Allemand ? lui dit le jésuite en cette langue. – Oui, mon révérend père », dit Candide. L’un et l’autre, en prononçant ces paroles, se regardaient avec une extrême surprise, et une émotion dont ils n’étaient pas les maîtres. « Et de quel pays d’Allemagne êtes-vous ? dit le jésuite. – De la sale province de Vestphalie, dit Candide : je suis né dans le château de Thunder-ten-tronckh. – Ô ciel ! est-il possible ! s’écria le commandant. – Quel miracle ! s’écria Candide. – Serait-ce vous ? dit le commandant. – Cela n’est pas possible », dit Candide. Ils se laissent tomber tous deux à la renverse, ils s’embrassent, ils versent des ruisseaux de larmes.
27C'est le frère de Cunégonde, qu'on croyait égorgé par les Bulgares, et qui a fait carrière chez les jésuites. La joie des retrouvailles ne dure guère : quand Candide annonce son intention d'épouser Cunégonde, le baron s'emporte.
28« Vous, insolent ! répondit le baron, vous auriez l’impudence d’épouser ma sœur qui a soixante et douze quartiers ! Je vous trouve bien effronté d’oser me parler d’un dessein si téméraire ! » Candide, pétrifié d’un tel discours, lui répondit : « Mon révérend père, tous les quartiers du monde n’y font rien ; j’ai tiré votre sœur des bras d’un juif et d’un inquisiteur ; elle m’a assez d’obligations, elle veut m’épouser. Maître Pangloss m’a toujours dit que les hommes sont égaux ; et assurément je l’épouserai. – C’est ce que nous verrons, coquin ! » dit le jésuite baron de Thunder-ten-tronckh ; et en même temps il lui donna un grand coup du plat de son épée sur le visage. Candide dans l’instant tire la sienne, et l’enfonce jusqu’à la garde dans le ventre du baron jésuite ; mais en la retirant toute fumante, il se mit à pleurer : « Hélas ! mon Dieu ! dit-il, j’ai tué mon ancien maître, mon ami, mon beau-frère ; je suis le meilleur homme du monde, et voilà déjà trois hommes que je tue ; et dans ces trois il y a deux prêtres. »
29Cacambo déguise Candide en jésuite pour passer les frontières, et les deux fugitifs s'enfoncent dans un pays inconnu — jusqu'au jour où, après des péripéties chez les sauvages Oreillons, un fleuve souterrain les emporte vers un horizon inespéré.
30Ils voguèrent quelques lieues entre des bords, tantôt fleuris, tantôt arides, tantôt unis, tantôt escarpés. La rivière s’élargissait toujours ; enfin elle se perdait sous une voûte de rochers épouvantables qui s’élevaient jusqu’au ciel. Au bout de vingtquatre heures ils revirent le jour ; mais leur canot se fracassa contre les écueils ; il fallut se traîner de rocher en rocher pendant une lieue entière ; enfin ils découvrirent un horizon immense, bordé de montagnes inaccessibles. Le pays était cultivé pour le plaisir comme pour le besoin ; partout l’utile était agréable.
31Quelques enfants du village, couverts de brocarts d’or tout déchirés, jouaient au palet à l’entrée du bourg ; nos deux hommes de l’autre monde s’amusèrent à les regarder : leurs palets étaient d’assez larges pièces rondes, jaunes, rouges, vertes, qui jetaient un éclat singulier. Il prit envie aux voyageurs d’en ramasser quelques uns ; c’était de l’or, c’était des émeraudes, des rubis, dont le moindre aurait été le plus grand ornement du trône du Mogol.
32Ils sont dans l'Eldorado, royaume caché des derniers Incas, où l'or ne vaut pas plus que du caillou. Un vieillard du pays les reçoit et répond à leurs questions.
33« Comment donc ! dit-il, en pouvez-vous douter ? Est-ce que vous nous prenez pour des ingrats ? » Cacambo demanda humblement quelle était la religion d’Eldorado. Le vieillard rougit encore : « Est-ce qu’il peut y avoir deux religions ? dit-il. Nous avons, je crois, la religion de tout le monde ; nous adorons Dieu du soir jusqu’au matin. » « Nous ne le prions point, dit le bon et respectable sage ; nous n’avons rien à lui demander, il nous a donné tout ce qu’il nous faut ; nous le remercions sans cesse. » Candide eut la curiosité de voir des prêtres ; il fit demander où ils étaient. Le bon vieillard sourit. « Mes amis, dit-il, nous sommes tous prêtres. – Quoi ! vous n’avez point de moines qui enseignent, qui disputent, qui gouvernent, qui cabalent, et qui font brûler les gens qui ne sont pas de leur avis ? – Il faudrait que nous fussions fous, dit le vieillard ; nous sommes tous ici du même avis, et nous n’entendons pas ce que vous voulez dire avec vos moines. »
34Un mois plus tard, Candide et Cacambo, songeant à Cunégonde, demandent congé au roi. Celui-ci les fait hisser hors du royaume avec cent moutons chargés d'or, de pierreries et de vivres — dont il ne restera bientôt presque rien, engloutis par les marais, la fatigue et la fraude d'un marchand hollandais. En approchant de Surinam, ils croisent un esclave mutilé, étendu au bord du chemin.
35« Eh ! mon Dieu ! lui dit Candide en hollandais, que fais-tu là, mon ami, dans l’état horrible où je te vois ? – J’attends mon maître, M. Vanderdendur, le fameux négociant, répondit le nègre. – Est-ce M. Vanderdendur, dit Candide, qui t’a traité ainsi ? – Oui, monsieur, dit le nègre, c’est l’usage. On nous donne un caleçon de toile pour tout vêtement deux fois l’année. Quand nous travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main : quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe : je me suis trouvé dans les deux cas. C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. Cependant, lorsque ma mère me vendit dix écus patagons sur la côte de Guinée, elle me disait : « Mon cher enfant, bénis nos fétiches, adore-les toujours, ils te feront vivre heureux ; tu as l’honneur d’être esclave de nos seigneurs les blancs, et tu fais par là la fortune de ton père et de ta mère. » Hélas ! je ne sais pas si j’ai fait leur fortune, mais ils n’ont pas fait la mienne. Les chiens, les singes, et les perroquets, sont mille fois moins malheureux que nous. »
36« Ô Pangloss ! s’écria Candide, tu n’avais pas deviné cette abomination ; c’en est fait, il faudra qu’à la fin je renonce à ton optimisme. – Qu’est-ce qu’optimisme ? disait Cacambo. – Hélas ! dit Candide, c’est la rage de soutenir que tout est bien quand on est mal. »
37Volé à son tour par le marchand hollandais, Candide s'embarque pour l'Europe avec un compagnon tout neuf, le savant Martin, aussi malheureux que pessimiste.
38« Monsieur, répondit Martin, mes prêtres m’ont accusé d’être socinien ; mais la vérité du fait est que je suis manichéen. – Vous vous moquez de moi, dit Candide ; il n’y a plus de manichéens dans le monde. – Il y a moi, dit Martin. » « J’en ai tant vu et tant éprouvé, que je suis manichéen. – Il y a pourtant du bon, répliquait Candide. – Cela peut être, disait Martin ; mais je ne le connais pas. »
39Après Bordeaux, Paris, et quelques mésaventures dont un faux rendez-vous avec une fausse Cunégonde, Candide et Martin passent en Angleterre — où ils assistent, sur les quais de Portsmouth, à un étrange spectacle.
40Une multitude de peuple couvrait le rivage, et regardait attentivement un assez gros homme qui était à genoux, les yeux bandés, sur le tillac d’un des vaisseaux de la flotte ; quatre soldats, postés vis-à-vis de cet homme, lui tirèrent chacun trois balles dans le crâne, le plus paisiblement du monde ; et toute l’assemblée s’en retourna extrêmement satisfaite. « Qu’est-ce donc que tout ceci ? dit Candide ; et quel démon exerce partout son empire ? » Il demanda qui était ce gros homme qu’on venait de tuer en cérémonie. « C’est un amiral, lui répondit-on. – Et pourquoi tuer cet amiral ? – C’est, lui dit-on, parce qu’il n’a pas fait tuer assez de monde ; il a livré un combat à un amiral français, et on a trouvé qu’il n’était pas assez près de lui. – Mais, dit Candide, l’amiral français était aussi loin de l’amiral anglais que celui-ci l’était de l’autre ! – Cela est incontestable, lui répliqua-t-on ; mais dans ce pays-ci il est bon de tuer de temps en temps un amiral pour encourager les autres. »
41De là, Candide gagne enfin Venise, où Cunégonde doit le rejoindre — en vain. Cacambo, retrouvé esclave d'un sultan détrôné, lui apprend qu'elle est à Constantinople, réduite à laver la vaisselle, et devenue laide. Candide s'y précipite, rachète Cacambo, puis reconnaît, parmi des forçats enchaînés à une galère turque, deux visages qu'il croyait ne jamais revoir.
42Quelques traits de leurs visages défigurés lui parurent avoir un peu de ressemblance avec Pangloss et avec ce malheureux jésuite, ce baron, ce frère de mademoiselle Cunégonde. « En vérité, dit-il à Cacambo, si je n’avais pas vu pendre maître Pangloss, et si je n’avais pas eu le malheur de tuer le baron, je croirais que ce sont eux qui rament dans cette galère. » Au nom du baron et de Pangloss les deux forçats poussèrent un grand cri, s’arrêtèrent sur leur banc, et laissèrent tomber leurs rames. « Quoi ! c’est Candide ! disait l’un des forçats. – Quoi ! c’est Candide ! disait l’autre. »
43Candide rachète les deux hommes. Pangloss lui raconte comment il a survécu à sa pendaison de Lisbonne.
44« Il est vrai, dit Pangloss, que vous m’avez vu pendre ; je devais naturellement être brûlé mais vous vous souvenez qu’il plut à verse lorsqu’on allait me cuire : l’orage fut si violent qu’on désespéra d’allumer le feu ; je fus pendu, parce qu’on ne put mieux faire : un chirurgien acheta mon corps, m’emporta chez lui, et me disséqua. La corde était mouillée et glissa mal, elle fut mal nouée ; enfin je respirais encore : l’incision cruciale me fit jeter un si grand cri, que mon chirurgien tomba à la renverse ; et croyant qu’il disséquait le diable, il s’enfuit en mourant de peur. » « Eh bien ! mon cher Pangloss, lui dit Candide, quand vous avez été pendu, disséqué, roué de coups, et que vous avez ramé aux galères, avez-vous toujours pensé que tout allait le mieux du monde ? – Je suis toujours de mon premier sentiment, répondit Pangloss ; car enfin je suis philosophe ; il ne me convient pas de me dédire. »
45Toute la troupe s'embarque enfin pour la Propontide, où Cunégonde et la vieille étendent des serviettes à sécher.
46Le baron pâlit à cette vue. Le tendre amant Candide en voyant sa belle Cunégonde rembrunie, les yeux éraillés, la gorge sèche, les joues ridées, les bras rouges et écaillés, recula trois pas, saisi d’horreur, et avança ensuite par bon procédé. Elle embrassa Candide et son frère ; on embrassa la vieille : Candide les racheta toutes deux.
47Cunégonde exige que Candide tienne enfin sa promesse de l'épouser ; le baron, intraitable sur les quartiers de noblesse, refuse jusqu'au bout — on finit par le renvoyer aux galères pour avoir la paix. Toute la petite société s'installe dans une métairie, où l'ennui devient bientôt le pire des maux. Un jour, ils vont consulter un derviche réputé le meilleur philosophe de Turquie.
48« Maître, nous venons vous prier de nous dire pourquoi un aussi étrange animal que l’homme a été formé. – De quoi te mêles-tu ? lui dit le derviche ; est-ce là ton affaire ? – Mais, mon révérend père, dit Candide, il y a horriblement de mal sur la terre. – Qu’importe, dit le derviche, qu’il y ait du mal ou du bien ? » Le derviche, à ces mots, leur ferma la porte au nez.
49En rentrant, ils croisent un bon vieillard turc qui cultive vingt arpents avec ses enfants.
50« Vous devez avoir, dit Candide au Turc, une vaste et magnifique terre ? – Je n’ai que vingt arpents, répondit le Turc ; je les cultive avec mes enfants ; le travail éloigne de nous trois grands maux, l’ennui, le vice, et le besoin. »
51Candide en retournant dans sa métairie fit de profondes réflexions sur le discours du Turc. Il dit à Pangloss et à Martin : « Ce bon vieillard me paraît s’être fait un sort bien préférable à celui des six rois avec qui nous avons eu l’honneur de souper. – Les grandeurs, dit Pangloss, sont fort dangereuses, selon le rapport de tous les philosophes ; car enfin Églon, roi des Moabites, fut assassiné par Aod ; Absalon fut pendu par les cheveux et percé de trois dards ; le roi Nadab, fils de Jéroboam, fut tué par Baasa ; le roi Éla, par Zambri ; Ochosias, par Jéhu ; Athalie, par Joïada ; les rois Joachim, Jéchonias, Sédécias, furent esclaves. Vous savez comment périrent Crésus, Astyage, Darius, Denys de Syracuse, Pyrrhus, Persée, Annibal, Jugurtha, Arioviste, César, Pompée, Néron, Othon, Vitellius, Domitien, Richard II d’Angleterre, Édouard II, Henri VI, Richard III, Marie Stuart, Charles Ier, les trois Henri de France, l’empereur Henri IV ? Vous savez... – Je sais aussi, dit Candide, qu’il faut cultiver notre jardin. – Vous avez raison, dit Pangloss ; car, quand l’homme fut mis dans le jardin d’Éden, il y fut mis ut operaretur eum, pour qu’il travaillât ; ce qui prouve que l’homme n’est pas né pour le repos. – Travaillons sans raisonner, dit Martin, c’est le seul moyen de rendre la vie supportable. »
52Toute la petite société entra dans ce louable dessein ; chacun se mit à exercer ses talents. La petite terre rapporta beaucoup. Cunégonde était, à la vérité, bien laide ; mais elle devint une excellente pâtissière ; Paquette broda ; la vieille eut soin du linge. Il n’y eut pas jusqu’à frère Giroflée qui ne rendît service ; il fut un très bon menuisier, et même devint honnête homme ; et Pangloss disait quelquefois à Candide : « Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles ; car enfin si vous n’aviez pas été chassé d’un beau château à grands coups de pied dans le derrière pour l’amour de mademoiselle Cunégonde, si vous n’aviez pas été mis à l’Inquisition, si vous n’aviez pas couru l’Amérique à pied, si vous n’aviez pas donné un bon coup d’épée au baron, si vous n’aviez pas perdu tous vos moutons du bon pays d’Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats confits et des pistaches. – Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin. »