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Zadig ou la destinée — en 20 minutes

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Conte philosophique de 1747 : à Babylone, le sage Zadig, devenu premier ministre et épris de la reine Astarté, doit fuir la jalousie du roi et traverse l'Égypte, l'Arabie et la Syrie, d'esclavage en procès, en éprouvant les caprices de la destinée.

Zadig ou la destinée — en 20 minutes
1
Voici une traversée de Zadig faite d’extraits réels du texte, cousus dans l’ordre du récit par de courtes liaisons, pour parcourir en une vingtaine de minutes l’histoire orientale de Voltaire : un sage de Babylone que chacune de ses vertus précipite dans un nouveau malheur, jusqu’à ce qu’un ange lui enseigne les voies de la Providence.

2
Du temps du roi Moabdar il y avait à Babylone un jeune homme nommé Zadig, né avec un beau naturel fortifié par l’éducation. Quoique riche et jeune, il savait modérer ses passions ; il n’affectait rien ; il ne voulait point toujours avoir raison, et savait respecter la faiblesse des hommes.
3
Il doit épouser Sémire, la plus belle et la plus riche de Babylone. En la défendant contre les ravisseurs du jeune Orcan, il reçoit une flèche près de l’œil, et le grand médecin Hermès, venu de Memphis, déclare qu’il le perdra.
4
Deux jours après l’abcès perça de lui-même ; Zadig fut guéri parfaitement. Hermès écrivit un livre où il lui prouva qu’il n’avait pas dû guérir. Zadig ne le lut point ; mais, dès qu’il put sortir, il se prépara à rendre visite à celle qui faisait l’espérance du bonheur de sa vie, et pour qui seule il voulait avoir des yeux. Sémire était à la campagne depuis trois jours. Il apprit en chemin que cette belle dame, ayant déclaré hautement qu’elle avait une aversion insurmontable pour les borgnes, venait de se marier à Orcan la nuit même.
5
Zadig épouse alors une citoyenne, Azora, qui s’indigne devant lui d’une jeune veuve occupée à détourner le ruisseau près duquel elle avait juré de rester. Pour l’éprouver, il se fait passer pour mort ; son ami Cador courtise la veuve, puis se dit atteint d’un mal que seul guérit le nez d’un homme mort la veille.
6
Elle prit donc un rasoir ; elle alla au tombeau de son époux, l’arrosa de ses larmes, et s’approcha pour couper le nez à Zadig, qu’elle trouva tout étendu dans la tombe. Zadig se relève en tenant son nez d’une main, et arrêtant le rasoir de l’autre. « Madame, lui dit-il, ne criez plus tant contre la jeune Cosrou ; le projet de me couper le nez vaut bien celui de détourner un ruisseau. »
7
Après avoir répudié Azora, Zadig se retire à la campagne pour étudier la nature.
8
Un jour, se promenant auprès d’un petit bois, il vit accourir à lui un eunuque de la reine, suivi de plusieurs officiers qui paraissaient dans la plus grande inquiétude, et qui couraient çà et là comme des hommes égarés qui cherchent ce qu’ils ont perdu de plus précieux. « Jeune homme, lui dit le premier eunuque, n’avez-vous point vu le chien de la reine ? » Zadig répondit modestement : « C’est une chienne, et non pas un chien. – Vous avez raison, reprit le premier eunuque. – C’est une épagneule très petite, ajouta Zadig ; elle a fait depuis peu des chiens ; elle boite du pied gauche de devant, et elle a les oreilles très longues. – Vous l’avez donc vue ? dit le premier eunuque tout essoufflé. – Non, répondit Zadig, je ne l’ai jamais vue, et je n’ai jamais su si la reine avait une chienne. »
9
Même scène avec le grand veneur, pour le cheval du roi, que Zadig décrit sans l’avoir vu. On le condamne ; les bêtes retrouvées, on le met encore à l’amende pour avoir dit qu’il n’avait point vu ce qu’il avait vu. Il plaide enfin sa cause devant le conseil.
10
J’ai vu sur le sable les traces d’un animal, et j’ai jugé aisément que c’étaient celles d’un petit chien. Des sillons légers et longs, imprimés sur de petites éminences de sable entre les traces des pattes, m’ont fait connaître que c’était une chienne dont les mamelles étaient pendantes, et qu’ainsi elle avait fait des petits il y a peu de jours.
11
Les juges admirent sa sagacité, et le roi fait rendre l’amende.
12
Le greffier, les huissiers, les procureurs, vinrent chez lui en grand appareil lui rapporter ses quatre cents onces ; ils en retinrent seulement trois cent quatre-vingt-dix-huit pour les frais de justice, et leurs valets demandèrent des honoraires.
13
Zadig vit combien il était dangereux quelquefois d’être trop savant, et se promit bien, à la première occasion, de ne point dire ce qu’il avait vu.
14
Retiré dans une belle maison de Babylone, Zadig s’attire la haine d’un voisin qu’on appelle l’envieux. Un jour, il écrit pour une dame quatre vers à la louange du roi, puis brise la tablette en deux. L’envieux en ramasse une moitié qui, lue seule, insulte le roi : Zadig est condamné à mort. Mais le perroquet du roi apporte à son maître l’autre moitié ; on rapproche les deux morceaux.
15
Par les plus grands forfaits j’ai vu troubler la terre.
16
Sur le trône affermi le roi sait tout dompter.
17
Dans la publique paix l’amour seul fait la guerre :
18
C’est le seul ennemi qui soit à redouter.
19
Zadig est libéré, demande pardon d’avoir fait de mauvais vers, et charme le roi et la reine.
20
L’estime du roi s’accrut de jour en jour pour Zadig. Il le mettait de tous ses plaisirs, et le consultait dans toutes ses affaires. La reine le regarda dès lors avec une complaisance qui pouvait devenir dangereuse pour elle, pour le roi son auguste époux, pour Zadig, et pour le royaume. Zadig commençait à croire qu’il n’est pas si difficile d’être heureux.
21
À la grande fête où l’on couronne tous les cinq ans l’action la plus généreuse, le premier satrape présente un juge, un amant et un soldat. Mais le roi, qui vient de disgracier son ministre Coreb, a son propre candidat, et prend la parole.
22
Je demandai à Zadig ce qu’il en pensait, et il osa en dire du bien. J’avoue que j’ai vu, dans nos histoires, des exemples qu’on a payé de son bien une erreur, qu’on a cédé sa maîtresse, qu’on a préféré une mère à l’objet de son amour ; mais je n’ai jamais lu qu’un courtisan ait parlé avantageusement d’un ministre disgracié contre qui son souverain était en colère. Je donne vingt mille pièces d’or à chacun de ceux dont on vient de réciter les actions généreuses ; mais je donne la coupe à Zadig.
23
– Sire, lui dit-il, c’est Votre majesté seule qui mérite la coupe, c’est elle qui a fait l’action la plus inouïe, puisque, étant roi, vous ne vous êtes point fâché contre votre esclave, lorsqu’il contredisait votre passion. »
24
Zadig disait : « Je suis donc enfin heureux ! » Mais il se trompait.
25
Le roi le nomme premier ministre.
26
Zadig ayant remercié le roi et la reine, alla remercier aussi le perroquet : « Bel oiseau, lui dit-il, c’est vous qui m’avez sauvé la vie, et qui m’avez fait premier ministre : la chienne et le cheval de Leurs Majestés m’avaient fait beaucoup de mal, mais vous m’avez fait du bien. Voilà donc de quoi dépendent les destins des hommes ! Mais, ajouta-t-il, un bonheur si étrange sera peut-être bientôt évanoui. » Le perroquet répondit : « Oui. » Ce mot frappa Zadig.
27
Ministre, il fait respecter les lois sans faire sentir le poids de sa dignité, et les tempère quand elles sont trop sévères.
28
C’est de lui que les nations tiennent ce grand principe : Qu’il vaut mieux hasarder de sauver un coupable que de condamner un innocent.
29
Depuis quinze cents ans, Babylone se déchire pour savoir s’il faut entrer dans le temple de Mithra du pied gauche ou du pied droit. Tous attendent le choix du ministre.
30
Zadig entra dans le temple en sautant à pieds joints, et il prouva ensuite, par un discours éloquent, que le Dieu du ciel et de la terre, qui n’a acception de personne, ne fait pas plus de cas de la jambe gauche que de la jambe droite.
31
Mais la reine Astarté, qui le voit chaque jour, s’éprend de lui sans s’en apercevoir d’abord, et Zadig, saisi du même feu, le combat sans relâche.
32
Il n’osait plus parler à la reine avec cette douce liberté qui avait eu tant de charmes pour tous deux : ses yeux se couvraient d’un nuage ; ses discours étaient contraints et sans suite ; il baissait la vue, et quand, malgré lui, ses regards se tournaient vers Astarté, ils rencontraient ceux de la reine mouillés de pleurs, dont il partait des traits de flamme ; ils semblaient se dire l’un à l’autre : « Nous nous adorons, et nous craignons de nous aimer ; nous brûlons tous deux d’un feu que nous condamnons. »
33
Le roi Moabdar, le plus jaloux des hommes, surveille sa femme.
34
Il remarqua surtout que les babouches de sa femme étaient bleues, et que les babouches de Zadig étaient bleues, que les rubans de sa femme étaient jaunes, et que le bonnet de Zadig était jaune ; c’étaient là de terribles indices pour un prince délicat. Les soupçons se tournèrent en certitude dans son esprit aigri.
35
L’envieux fait porter au roi une jarretière bleue semblable à celle de la reine. Moabdar ordonne d’empoisonner Astarté et d’étrangler Zadig à l’aube ; un petit nain muet, témoin de l’ordre, en peint la scène et fait porter le tableau à la reine.
36
Cependant, au milieu de la nuit, on vient frapper à la porte de Zadig ; on le réveille ; on lui donne un billet de la reine ; il doute si c’est un songe ; il ouvre la lettre d’une main tremblante. Quelle fut sa surprise, et qui pourrait exprimer la consternation et le désespoir dont il fut accablé quand il lut ces paroles : « Fuyez, dans l’instant même, ou l’on va vous arracher la vie ! Fuyez, Zadig ; je vous l’ordonne au nom de notre amour et de mes rubans jaunes. Je n’étais point coupable ; mais je sens que je vais mourir criminelle. »
37
Cador fait fuir son ami vers l’Égypte, à dos de dromadaire.
38
Enfin, après s’être occupé de la destinée déplorable de la plus aimable des femmes et de la première reine du monde, il fit un moment de retour sur lui-même, et s’écria : « Qu’est-ce donc que la vie humaine ? Ô vertu ! à quoi m’avez-vous servi ? Deux femmes m’ont indignement trompé ; la troisième, qui n’est point coupable, et qui est plus belle que les autres, va mourir ! Tout ce que j’ai fait de bien a toujours été pour moi une source de malédictions, et je n’ai été élevé au comble de la grandeur que pour tomber dans le plus horrible précipice de l’infortune. Si j’eusse été méchant comme tant d’autres, je serais heureux comme eux. »
39
À la frontière égyptienne, Zadig voit un homme battre une femme qui implore son secours. Il s’interpose, l’homme l’attaque, et Zadig finit par le tuer.
40
Zadig alors s’avança vers la dame, et lui dit d’une voix soumise : « Il m’a forcé de le tuer : je vous ai vengée ; vous êtes délivrée de l’homme le plus violent que j’aie jamais vu. Que voulez-vous maintenant de moi, madame ? – Que tu meures, scélérat, lui répondit-elle ; que tu meures ! tu as tué mon amant ; je voudrais pouvoir déchirer ton cœur. – En vérité, madame, vous aviez là un étrange homme pour amant, lui répondit Zadig ; il vous battait de toutes ses forces, et il voulait m’arracher la vie parce que vous m’avez conjuré de vous secourir. – Je voudrais qu’il me battît encore, reprit la dame en poussant des cris. Je le méritais bien, je lui avais donné de la jalousie. Plût au ciel qu’il me battît, et que tu fusses à sa place ! »
41
Quatre courriers de Babylone enlèvent la dame, et les Égyptiens jugent Zadig : coupable du sang d’un homme, il est vendu comme esclave à un marchand arabe, Sétoc. Par sa science, puis par un procès qu’il fait gagner à son maître, il devient son conseil et son ami ; il veut alors le détourner d’adorer les astres.
42
Le soir venu, Zadig alluma un grand nombre de flambeaux dans la tente où il devait souper avec Sétoc ; et dès que son patron parut, il se jeta à genoux devant ces cires allumées, et leur dit : « Éternelles et brillantes clartés, soyez-moi toujours propices ! » Ayant proféré ces paroles, il se mit à table sans regarder Sétoc. « Que faites-vous donc ? lui dit Sétoc étonné. – Je fais comme vous, répondit Zadig ; j’adore ces chandelles, et je néglige leur maître et le mien. » Sétoc comprit le sens profond de cet apologue. La sagesse de son esclave entra dans son âme ; il ne prodigua plus son encens aux créatures, et adora l’Être éternel qui les a faites.
43
Une coutume veut alors que les veuves se brûlent sur le corps de leur mari. Zadig va trouver la jeune veuve Almona, qui s’apprête au bûcher.
44
« Vous aimiez donc prodigieusement votre mari ? lui dit-il. – Moi ? point du tout, répondit la dame arabe. C’était un brutal, un jaloux, un homme insupportable ; mais je suis fermement résolue de me jeter sur son bûcher. – Il faut, dit Zadig, qu’il y ait apparemment un plaisir bien délicieux à être brûlée vive. – Ah ! cela fait frémir la nature, dit la dame ; mais il faut en passer par là. Je suis dévote ; je serais perdue de réputation, et tout le monde se moquerait de moi si je ne me brûlais pas. »
45
Zadig persuade les chefs des tribus de ne permettre le bûcher qu’à la veuve qui aura d’abord passé une heure en tête à tête avec un jeune homme : aucune ne se brûle plus. À la foire de Bassora, un Égyptien, un Indien, un Chaldéen, un homme du Cathay, un Grec et un Celte se disputent sur leurs dieux, jusqu’à manquer d’ensanglanter la table. Zadig se lève.
46
Ensuite il leur dit : « Mes amis, vous alliez vous quereller pour rien, car vous êtes tous du même avis. » À ce mot, ils se récrièrent tous. « N’est-il pas vrai, dit-il au Celte, que vous n’adorez pas ce gui, mais celui qui a fait le gui et le chêne ? – Assurément, répondit le Celte. – Et vous, monsieur l’Égyptien, vous révérez apparemment dans un certain bœuf celui qui vous a donné les bœufs ? – Oui, dit l’Égyptien. – Le poisson Oannès, continua-t-il, doit céder à celui qui a fait la mer et les poissons. – D’accord, dit le Chaldéen. – L’Indien, ajouta-t-il, et le Cathayen, reconnaissent comme vous un premier principe ; je n’ai pas trop bien compris les choses admirables que le Grec a dites, mais je suis sûr qu’il admet aussi un Être supérieur, de qui la forme et la matière dépendent. » Le Grec, qu’on admirait, dit que Zadig avait très bien pris sa pensée. « Vous êtes donc tous de même avis, répliqua Zadig, et il n’y a pas là de quoi se quereller. » Tout le monde l’embrassa.
47
De retour, il apprend que les prêtres des étoiles, privés des bijoux des veuves brûlées, l’ont fait condamner au bûcher. Almona décide de le sauver : elle se rend chez le chef des prêtres, qui signe la grâce contre la promesse d’un rendez-vous ; elle en fait autant chez trois autres prêtres, puis convoque les juges à l’heure de ces rendez-vous. Les prêtres sont confondus, Zadig est sauvé, et Sétoc épouse Almona.
48
Aux confins de la Syrie, Zadig, assailli par les gens du brigand Arbogad, se défend si vaillamment que celui-ci le délivre et le reçoit à sa table ; il lui vante son métier et lui apprend que Moabdar, devenu fou, a été tué et que tout est en confusion dans Babylone.
49
– Mais la reine, dit Zadig ; de grâce, ne savez-vous rien de la destinée de la reine ? – On m’a parlé d’un prince d’Hyrcanie, reprit-il ; elle est probablement parmi ses concubines, si elle n’a pas été tuée dans le tumulte ; mais je suis plus curieux de butin que de nouvelles. J’ai pris plusieurs femmes dans mes courses, je n’en garde aucune ; je les vends cher quand elles sont belles, sans m’informer de ce qu’elles sont. On n’achète point le rang ; une reine qui serait laide ne trouverait pas marchand : peut-être ai-je vendu la reine Astarté, peut-être est-elle morte ; mais peu m’importe, et je pense que vous ne devez pas vous en soucier plus que moi. »
50
Sur sa route, il sauve de la noyade un pêcheur ruiné, ancien fournisseur de fromages de la reine et du ministre, à qui Orcan a pris sa femme ; il lui donne la moitié de son argent et l’envoie attendre chez Cador. Dans une prairie, des esclaves cherchent un basilic que leur maître malade, le seigneur Ogul, doit manger cuit dans l’eau de rose. Une seule ne cherche rien : elle trace des lettres sur le sable.
51
Zadig eut la curiosité de voir ce que cette femme écrivait ; il s’approcha, il vit la lettre Z, puis un A ; il fut étonné ; puis parut un D ; il tressaillit. Jamais surprise ne fut égale à la sienne quand il vit les deux dernières lettres de son nom. Il demeura quelque temps immobile ; enfin, rompant le silence d’une voix entrecoupée : « Ô généreuse dame ! pardonnez à un étranger, à un infortuné, d’oser vous demander par quelle aventure étonnante je trouve ici le nom de ZADIG tracé de votre main divine ? » À cette voix, à ces paroles, la dame releva son voile d’une main tremblante, regarda Zadig, jeta un cri d’attendrissement, de surprise et de joie, et, succombant sous tous les mouvements divers qui assaillaient à la fois son âme, elle tomba évanouie entre ses bras. C’était Astarté elle-même, c’était la reine de Babylone, c’était celle que Zadig adorait, et qu’il se reprochait d’adorer ; c’était celle dont il avait tant pleuré et tant craint la destinée.
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Astarté lui raconte tout : cachée par Cador dans une statue du temple, elle a fait perdre la raison au roi, qui avait épousé à sa place l’Égyptienne Missouf, la femme battue de la frontière. Dans la guerre civile, Moabdar a été tué ; prise par le prince d’Hyrcanie, Astarté s’est enfuie, puis Arbogad l’a enlevée et vendue à des marchands qui l’ont menée chez Ogul. Zadig se présente chez lui en médecin, obtient la liberté de la reine, et fait pousser au malade, huit jours durant, une outre gonflée où est censé se trouver le basilic.
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« Vous avez joué au ballon, et vous avez été sobre, lui dit Zadig : apprenez qu’il n’y a point de basilic dans la nature, qu’on se porte toujours bien avec de la sobriété et de l’exercice, et que l’art de faire subsister ensemble l’intempérance et la santé est un art aussi chimérique que la pierre philosophale, l’astrologie judiciaire et la théologie des mages. »
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Ainsi, après avoir été toujours puni pour avoir bien fait, il était près de périr pour avoir guéri un seigneur gourmand. On l’invita à un excellent dîner. Il devait être empoisonné au second service ; mais il reçut un courrier de la belle Astarté au premier. Il quitta la table, et partit. Quand on est aimé d’une belle femme, dit le grand Zoroastre, on se tire toujours d’affaire dans ce monde.
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À Babylone, la main d’Astarté et le trône iront au plus vaillant et au plus sage : il faudra vaincre dans un tournoi, puis expliquer des énigmes. Zadig, en armes blanches, triomphe de tous, puis livre un long combat au prince Otame.
56
Enfin Zadig, ayant un moment repris ses esprits, s’arrête, fait une feinte, passe sur Otame, le fait tomber, le désarme, et Otame s’écrie : « Ô chevalier blanc ! c’est vous qui devez régner sur Babylone. »
57
Zadig dormit, quoique amoureux, tant il était fatigué. Itobad, qui était couché auprès de lui, ne dormit point. Il se leva pendant la nuit, entra dans sa loge, prit les armes blanches de Zadig avec sa devise, et mit son armure verte à la place. Le point du jour étant venu, il alla fièrement au grand mage, déclarer qu’un homme comme lui était vainqueur. On ne s’y attendait pas ; mais il fut proclamé pendant que Zadig dormait encore.
58
Réduit à porter l’armure verte sous les huées, Zadig erre au bord de l’Euphrate, accusant en secret la Providence.
59
Il rencontra en marchant un ermite, dont la barbe blanche et vénérable lui descendait jusqu’à la ceinture. Il tenait en main un livre qu’il lisait attentivement. Zadig s’arrêta, et lui fit une profonde inclination. L’ermite le salua d’un air si noble et si doux que Zadig eut la curiosité de l’entretenir. Il lui demanda quel livre il lisait. « C’est le livre des destinées, dit l’ermite ; voulez-vous en lire quelque chose ? » Il mit le livre dans les mains de Zadig, qui, tout instruit qu’il était dans plusieurs langues, ne put déchiffrer un seul caractère du livre.
60
Zadig jure de suivre quelques jours ce vieillard. Le premier soir, l’ermite vole un bassin d’or au seigneur qui les a reçus avec faste, puis l’offre à un avare qui les a fort mal traités.
61
« Mon père, lui dit Zadig, qu’est-ce que tout ce que je vois ? Vous ne me paraissez ressembler en rien aux autres hommes : vous volez un bassin d’or garni de pierreries à un seigneur qui vous reçoit magnifiquement, et vous le donnez à un avare qui vous traite avec indignité. – Mon fils, répondit le vieillard, cet homme magnifique, qui ne reçoit les étrangers que par vanité, et pour faire admirer ses richesses, deviendra plus sage ; l’avare apprendra à exercer l’hospitalité : ne vous étonnez de rien, et suivez-moi. »
62
Un philosophe les reçoit ensuite avec une noblesse simple.
63
Le vieillard au point du jour éveilla son camarade. « Il faut partir, dit-il ; mais tandis que tout le monde dort encore, je veux laisser à cet homme un témoignage de mon estime et de mon affection. » En disant ces mots, il prit un flambeau, et mit le feu à la maison. Zadig, épouvanté, jeta des cris, et voulut l’empêcher de commettre une action si affreuse. L’ermite l’entraînait par une force supérieure ; la maison était enflammée. L’ermite, qui était déjà assez loin avec son compagnon, la regardait brûler tranquillement. « Dieu merci ! dit-il, voilà la maison de mon cher hôte détruite de fond en comble ! L’heureux homme ! »
64
La dernière nuit, ils logent chez une veuve vertueuse, dont le neveu de quatorze ans les accompagne le lendemain jusqu’à un pont rompu.
65
Quand ils furent sur le pont : « Venez, dit l’ermite au jeune homme, il faut que je marque ma reconnaissance à votre tante. » Il le prend alors par les cheveux, et le jette dans la rivière. L’enfant tombe, reparaît un moment sur l’eau, et est engouffré dans le torrent. « Ô monstre ! ô le plus scélérat de tous les hommes ! s’écria Zadig. – Vous m’aviez promis plus de patience, lui dit l’ermite en l’interrompant : apprenez que sous les ruines de cette maison où la Providence a mis le feu, le maître a trouvé un trésor immense ; apprenez que ce jeune homme dont la Providence a tordu le cou aurait assassiné sa tante dans un an, et vous dans deux. – Qui te l’a dit, barbare ? cria Zadig ; et quand tu aurais lu cet événement dans ton livre des destinées, t’est-il permis de noyer un enfant qui ne t’a point fait de mal ? »
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Tandis que le Babylonien parlait, il aperçut que le vieillard n’avait plus de barbe, que son visage prenait les traits de la jeunesse. Son habit d’ermite disparut ; quatre belles ailes couvraient un corps majestueux et resplendissant de lumière. « Ô envoyé du ciel ! ô ange divin ! s’écria Zadig en se prosternant, tu es donc descendu de l’empyrée pour apprendre à un faible mortel à se soumettre aux ordres éternels ? – Les hommes, dit l’ange Jesrad, jugent de tout sans rien connaître : tu étais celui de tous les hommes qui méritait le plus d’être éclairé. » Zadig lui demanda la permission de parler. « Je me défie de moi-même, dit-il ; mais oserai-je te prier de m’éclaircir un doute : ne vaudrait-il pas mieux avoir corrigé cet enfant, et l’avoir rendu vertueux, que de le noyer ? » Jesrad reprit : « S’il avait été vertueux, et s’il eût vécu, son destin était d’être assassiné lui-même avec la femme qu’il devait épouser, et le fils qui en devait naître. – Mais quoi ! dit Zadig, il est donc nécessaire qu’il y ait des crimes et des malheurs ? et les malheurs tombent sur les gens de bien ! – Les méchants, répondit Jesrad, sont toujours malheureux : ils servent à éprouver un petit nombre de justes répandus sur la terre, et il n’y a point de mal dont il ne naisse un bien.
67
Les hommes pensent que cet enfant qui vient de périr est tombé dans l’eau par hasard, que c’est par un même hasard que cette maison est brûlée : mais il n’y a point de hasard ; tout est épreuve, ou punition, ou récompense, ou prévoyance. Souviens-toi de ce pêcheur qui se croyait le plus malheureux de tous les hommes. Orosmade t’a envoyé pour changer sa destinée. Faible mortel ! cesse de disputer contre ce qu’il faut adorer. – Mais, dit Zadig... » Comme il disait mais, l’ange prenait déjà son vol vers la dixième sphère. Zadig, à genoux, adora la Providence, et se soumit. L’ange lui cria du haut des airs : « Prends ton chemin vers Babylone. »
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Zadig arrive à Babylone le jour des énigmes, sans armes, et obtient d’y répondre.
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Le grand mage proposa d’abord cette question : « Quelle est de toutes les choses du monde la plus longue et la plus courte, la plus prompte et la plus lente, la plus divisible et la plus étendue, la plus négligée et la plus regrettée, sans qui rien ne se peut faire, qui dévore tout ce qui est petit, et qui vivifie tout ce qui est grand ? »
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Zadig dit que c’était le temps : « Rien n’est plus long, ajouta-t-il, puisqu’il est la mesure de l’éternité ; rien n’est plus court, puisqu’il manque à tous nos projets ; rien n’est plus lent pour qui attend ; rien de plus rapide pour qui jouit ; il s’étend jusqu’à l’infini en grand ; il se divise jusque dans l’infini en petit ; tous les hommes le négligent, tous en regrettent la perte ; rien ne se fait sans lui ; il fait oublier tout ce qui est indigne de la postérité et il immortalise les grandes choses. » L’assemblée convint que Zadig avait raison.
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Il dénonce alors le vol de son armure et défie Itobad, en robe et l’épée à la main.
72
Alors Zadig, saisissant son ennemi au corps, le renversa par terre ; et lui portant la pointe de son épée au défaut de la cuirasse : « Laissez-vous désarmer, dit-il, ou je vous tue. » Itobad, toujours surpris des disgrâces qui arrivaient à un homme comme lui, laissa faire Zadig, qui lui ôta paisiblement son magnifique casque, sa superbe cuirasse, ses beaux brassards, ses brillants cuissards ; s’en revêtit, et courut dans cet équipage se jeter aux genoux d’Astarté. Cador prouva aisément que l’armure appartenait à Zadig. Il fut reconnu roi d’un consentement unanime, et surtout de celui d’Astarté, qui goûtait, après tant d’adversités, la douceur de voir son amant digne aux yeux de l’univers d’être son époux. Itobad alla se faire appeler monseigneur dans sa maison. Zadig fut roi, et fut heureux.
73
Ni la belle Sémire ne se consolait d’avoir cru que Zadig serait borgne, ni Azora ne cessait de pleurer d’avoir voulu lui couper le nez. Il adoucit leurs douleurs par des présents. L’envieux mourut de rage et de honte. L’empire jouit de la paix, de la gloire, et de l’abondance ; ce fut le plus beau siècle de la terre : elle était gouvernée par la justice et par l’amour. On bénissait Zadig, et Zadig bénissait le ciel.