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Au Bonheur des Dames — en 20 minutes

Au Bonheur des Dames — en 20 minutes
1Cette version « Lire en 20 minutes » traverse le roman d'Émile Zola par une sélection d'extraits authentiques, reproduits mot pour mot et cousus par de courtes liaisons éditoriales, en italique comme celle-ci. Vingt minutes pour suivre Denise Baudu, de son arrivée à Paris jusqu'au triomphe du grand magasin.

2Denise était venue à pied de la gare Saint-Lazare, où un train de Cherbourg l’avait débarquée avec ses deux frères, après une nuit passée sur la dure banquette d’un wagon de troisième classe. Elle tenait par la main Pépé, et Jean la suivait, tous les trois brisés du voyage, effarés et perdus, au milieu du vaste Paris, le nez levé sur les maisons, demandant à chaque carrefour la rue de la Michodière, dans laquelle leur oncle Baudu demeurait. Mais, comme elle débouchait enfin sur la place Gaillon, la jeune fille s’arrêta net de surprise.
3– Oh ! dit-elle, regarde un peu, Jean !
4Et ils restèrent plantés, serrés les uns contre les autres, tout en noir, achevant les vieux vêtements du deuil de leur père. Elle, chétive pour ses vingt ans, l’air pauvre, portait un léger paquet ; tandis que, de l’autre côté, le petit frère, âgé de cinq ans, se pendait à son bras, et que, derrière son épaule, le grand frère, dont les seize ans superbes florissaient, était debout, les mains ballantes.
5– Ah bien ! reprit-elle après un silence, en voilà un magasin !
6C’était, à l’encoignure de la rue de la Michodière et de la rue Neuve-Saint-Augustin, un magasin de nouveautés dont les étalages éclataient en notes vives, dans la douce et pâle journée d’octobre. Huit heures sonnaient à Saint-Roch, il n’y avait sur les trottoirs que le Paris matinal, les employés filant à leurs bureaux et les ménagères courant les boutiques. Devant la porte, deux commis, montés sur une échelle double, finissaient de pendre des lainages, tandis que, dans une vitrine de la rue Neuve-Saint-Augustin, un autre commis, agenouillé et le dos tourné, plissait délicatement une pièce de soie bleue. Le magasin, vide encore de clientes, et où le personnel arrivait à peine, bourdonnait à l’intérieur comme une ruche qui s’éveille.
7L'oncle Baudu, drapier ruiné par la concurrence, ne peut employer sa nièce. De sa boutique sombre, le Vieil Elbeuf, Denise regarde vivre le grand magasin d'en face.
8Alors, Denise eut la sensation d’une machine, fonctionnant à haute pression, et dont le branle aurait gagné jusqu’aux étalages. Ce n’étaient plus les vitrines froides de la matinée ; maintenant, elles paraissaient comme chauffées et vibrantes de la trépidation intérieure. Du monde les regardait, des femmes arrêtées s’écrasaient devant les glaces, toute une foule brutale de convoitise. Et les étoffes vivaient, dans cette passion du trottoir : les dentelles avaient un frisson, retombaient et cachaient les profondeurs du magasin, d’un air troublant de mystère ; les pièces de drap elles-mêmes, épaisses et carrées, respiraient, soufflaient une haleine tentatrice ; tandis que les paletots se cambraient davantage sur les mannequins qui prenaient une âme, et que le grand manteau de velours se gonflait, souple et tiède, comme sur des épaules de chair, avec les battements de la gorge et le frémissement des reins. Mais la chaleur d’usine dont la maison flambait, venait surtout de la vente, de la bousculade des comptoirs, qu’on sentait derrière les murs. Il y avait là le ronflement continu de la machine à l’œuvre, un enfournement de clientes, entassées devant les rayons, étourdies sous les marchandises, puis jetées à la caisse. Et cela réglé, organisé avec une rigueur mécanique, tout un peuple de femmes passant dans la force et la logique des engrenages.
9Au dîner, les Baudu déversent leur rancune contre le monstre d'en face. La tante, née au Vieil Elbeuf, lui est liée pour la vie.
10Elle secouait la tête, ses paroles lentes disaient le drame de sa vie. Née au Vieil Elbeuf, elle en aimait jusqu’aux pierres humides, elle ne vivait que pour lui et par lui ; et, autrefois glorieuse de cette maison, la plus forte, la plus richement achalandée du quartier, elle avait eu la continuelle souffrance de voir grandir peu à peu la maison rivale, d’abord dédaignée, puis égale en importance, puis débordante, menaçante. C’était pour elle une plaie toujours ouverte, elle se mourait du Vieil Elbeuf humilié, vivant encore ainsi que lui par la force de l’impulsion, mais sentant bien que l’agonie de la boutique serait la sienne, et qu’elle s’éteindrait, le jour où la boutique fermerait.
11Le soir, sous la pluie, Denise revient pourtant rêver devant les vitrines illuminées.
12Denise, cédant à la séduction, était venue jusqu’à la porte, sans se soucier du rejaillissement des gouttes, qui la trempait. À cette heure de nuit, avec son éclat de fournaise, le Bonheur des dames achevait de la prendre tout entière. Dans la grande ville, noire et muette sous la pluie, dans ce Paris qu’elle ignorait, il flambait comme un phare, il semblait à lui seul la lumière et la vie de la cité. Elle y rêvait son avenir, beaucoup de travail pour élever les enfants, avec d’autres choses encore, elle ne savait quoi, des choses lointaines dont le désir et la crainte la faisaient trembler. L’idée de cette femme morte dans les fondations lui revint ; elle eut peur, elle crut voir saigner les clartés ; puis, la blancheur des dentelles l’apaisa, une espérance lui montait au cœur, toute une certitude de joie ; tandis que la poussière d’eau volante lui refroidissait les mains et calmait en elle la fièvre du voyage.
13Le lendemain, elle va se présenter au Bonheur des dames. Dans son cabinet, le patron, Octave Mouret, écoute son associé Bourdoncle le mettre en garde.
14– Vous savez qu’elles se vengeront.
15– Qui donc ? demanda Mouret, auquel la conversation échappait.
16– Mais les femmes.
17Alors, il s’égaya davantage, il laissa percer le fond de sa brutalité, sous son air d’adoration sensuelle. D’un haussement d’épaules, il parut déclarer qu’il les jetterait toutes par terre, comme des sacs vides, le jour où elles l’auraient aidé à bâtir sa fortune. Bourdoncle, entêté, répétait de son air froid :
18– Elles se vengeront... Il y en aura une qui vengera les autres, c’est fatal.
19– As pas peur ! cria Mouret en exagérant son accent provençal. Celle-là n’est pas encore née, mon bon. Et, si elle vient, vous savez...
20Il avait levé son porte-plume, il le brandissait, et il le pointa dans le vide, comme s’il eût voulu percer d’un couteau un cœur invisible.
21Aux confections, Mme Aurélie, la première, reçoit froidement cette petite provinciale chétive ; mais quand Mouret lui demande si c'est Baudu qui l'envoie, Denise éclate de rire.
22Et elle ne put s’empêcher de rire, tant l’idée lui parut singulière. Ce fut une transfiguration. Elle restait rose, et le sourire, sur sa bouche un peu grande, était comme un épanouissement du visage entier. Ses yeux gris prirent une flamme tendre, ses joues se creusèrent d’adorables fossettes, ses pâles cheveux eux-mêmes semblèrent voler, dans la gaieté bonne et courageuse de tout son être.
23– Mais elle est jolie ! dit tout bas Mouret à Bourdoncle.
24Denise est engagée. Peu après, chez Mme Desforges, sa maîtresse, Mouret expose au baron Hartmann le mécanisme du nouveau commerce, tout entier fondé sur la femme.
25C’était la femme que les magasins se disputaient par la concurrence, la femme qu’ils prenaient au continuel piège de leurs occasions, après l’avoir étourdie devant leurs étalages. Ils avaient éveillé dans sa chair de nouveaux désirs, ils étaient une tentation immense, où elle succombait fatalement, cédant d’abord à des achats de bonne ménagère, puis gagnée par la coquetterie, puis dévorée. En décuplant la vente, en démocratisant le luxe, ils devenaient un terrible agent de dépense, ravageaient les ménages, travaillaient au coup de folie de la mode, toujours plus chère. Et si, chez eux, la femme était reine, adulée et flattée dans ses faiblesses, entourée de prévenances, elle y régnait en reine amoureuse, dont les sujets trafiquent, et qui paye d’une goutte de son sang chacun de ses caprices.
26Et Mouret de conclure à l'oreille du banquier :
27– Ayez donc les femmes, dit-il tout bas au baron, en riant d’un rire hardi, vous vendrez le monde !
28Le lundi de la grande mise en vente d'hiver, la foule déferle jusqu'au soir. Lhomme, le caissier manchot, monte la recette sous les yeux de Mouret.
29– Combien, Lhomme ? demanda Mouret.
30Le caissier répondit :
31– Quatre-vingt mille sept cent quarante-deux francs dix centimes !
32Un rire de jouissance souleva le Bonheur des dames. Le chiffre courait. C’était le plus gros chiffre qu’une maison de nouveautés eût encore jamais atteint en un jour.
33Pour Denise, écrasée de fatigue et harcelée par les vendeuses, cette première journée s'achève dans les larmes.
34Et, le soir, lorsque Denise monta se coucher, elle s’appuyait aux cloisons de l’étroit corridor, sous le zinc de la toiture. Dans sa chambre, la porte fermée, elle s’abandonna sur le lit, tellement les pieds lui faisaient du mal. Longtemps, elle regarda d’un air hébété la table de toilette, l’armoire, toute cette nudité d’hôtel garni. C’était donc là qu’elle allait vivre ; et sa première journée se creusait, abominable, sans fin. Jamais elle ne trouverait le courage de la recommencer. Puis, elle s’aperçut qu’elle était vêtue de soie ; cet uniforme l’accablait, elle eut l’enfantillage, pour défaire sa malle, de vouloir remettre sa vieille robe de laine, restée au dossier d’une chaise. Mais quand elle fut rentrée dans ce pauvre vêtement à elle, une émotion l’étrangla, les sanglots qu’elle contenait depuis le matin crevèrent brusquement en un flot de larmes chaudes. Elle était retombée sur le lit, elle pleurait au souvenir de ses deux enfants, elle pleurait toujours sans avoir la force de se déchausser, ivre de fatigue et de tristesse.
35Des mois de brimades suivent. Un jour, surprise dans le sous-sol avec son frère Jean, qu'on prend pour un amant, Denise est condamnée par Bourdoncle.
36Enfin, Mme Aurélie se tourna, l’air solennel.
37– Mademoiselle Baudu...
38Et son masque empâté d’empereur avait l’immobilité inexorable de la toute-puissance.
39– Passez à la caisse !
40La terrible phrase sonna très haut, dans le rayon alors vide de clientes. Denise était demeurée droite et blanche, sans un souffle. Puis, elle eut des mots entrecoupés.
41– Moi ! moi !... Pourquoi donc ? qu’ai-je fait ?
42Bourdoncle répondit durement qu’elle le savait, qu’elle ferait mieux de ne pas provoquer une explication ; et il parla des cravates, et il dit que ce serait joli, si toutes ces demoiselles voyaient des hommes dans le sous-sol.
43– Mais c’est mon frère ! cria-t-elle avec la colère douloureuse d’une vierge violentée.
44Marguerite et Clara se mirent à rire, tandis que Mme Frédéric, si discrète d’habitude, hochait également la tête d’un air incrédule. Toujours son frère ! c’était bête à la fin ! Alors, Denise les regarda tous : Bourdoncle, qui dès la première heure ne voulait pas d’elle ; Jouve, resté là pour témoigner, et dont elle n’attendait aucune justice ; puis, ces filles qu’elle n’avait pu toucher par neuf mois de courage souriant, ces filles heureuses enfin de la pousser dehors. À quoi bon se débattre ? pourquoi vouloir s’imposer, quand personne ne l’aimait ? Et elle s’en alla sans ajouter une parole, elle ne jeta même pas un dernier regard, dans ce salon où elle avait lutté si longtemps.
45Jetée à la rue, elle trouve refuge chez le vieux Bourras, le marchand de parapluies dont Mouret veut acheter la masure. À qui lui conseille de céder, le vieillard répond :
46– Jamais !... La tête sous le couteau, je dirai non, tonnerre de Dieu !... J’ai encore dix ans de bail, ils n’auront pas la maison avant dix ans, lorsque je devrais crever de faim entre les quatre murs vides... Deux fois déjà, ils sont venus pour m’entortiller. Ils m’offraient douze mille francs de mon fonds et les années à courir du bail, dix-huit mille francs, en tout trente mille... Pas pour cinquante mille ! Je les tiens, je veux les voir lécher la terre devant moi !
47Un soir d'été, aux Tuileries, Mouret croise Denise : il sait désormais que les accusations étaient fausses, et il s'excuse.
48Il continua, fut d’une politesse respectueuse, à laquelle les vendeuses du Bonheur des dames n’étaient guère habituées de sa part. Le trouble de Denise avait augmenté ; mais une joie inondait son cœur. Il savait donc qu’elle ne s’était donnée à personne ! Tous deux gardaient le silence, il restait près d’elle, réglant ses pas sur les petits pas de l’enfant ; et les bruits lointains de Paris se mouraient, sous les ombres noires des grands arbres.
49Denise rentre au Bonheur, tandis qu'en face le Vieil Elbeuf achève de mourir : sa cousine Geneviève dépérit, délaissée par son fiancé Colomban.
50C’était vrai, il leur volait tout : au père, la fortune ; à la mère, son enfant mourante ; à la fille, un mari attendu depuis dix ans. Devant cette famille condamnée, Denise, dont le cœur se noyait de compassion, eut un instant peur d’être mauvaise. N’allait-elle pas remettre la main à la machine qui écrasait le pauvre monde ? Mais elle se trouvait comme emportée par une force, elle sentait qu’elle ne faisait pas le mal.
51Aux magasins agrandis, la grande exposition d'été triomphe ; le soir, Denise, nommée seconde, assiste à la montée de la recette dans le cabinet de Mouret.
52– Cinq cent quatre-vingt-sept mille, deux cent dix francs, trente centimes ! cria le caissier dont la face molle et usée semblait s’éclairer d’un coup de soleil, au reflet d’une pareille somme.
53C’était la recette de la journée, la plus forte que le Bonheur eût encore faite. Au loin, dans les profondeurs des magasins, que Lhomme venait de traverser lentement, de la marche pesante d’un bœuf trop chargé, on entendait le brouhaha, le remous de surprise et de joie, laissé par cette recette géante qui passait.
54Resté seul avec elle devant l'argent, Mouret plaisante, lui offre ce qu'elle pourra prendre dans une poignée.
55Mais elle se recula encore. Il l’aimait donc ? Brusquement, elle comprenait, elle sentait la flamme croissante du coup de désir dont il l’enveloppait, depuis qu’elle était de retour aux confections. Ce qui la bouleversait davantage, c’était de sentir son cœur battre à se rompre. Pourquoi la blessait-il avec tout cet argent, lorsqu’elle débordait de gratitude et qu’il l’eût fait défaillir d’une seule parole amie ? Il se rapprochait, en continuant de plaisanter, lorsque, à son grand mécontentement, Bourdoncle parut, sous le prétexte de lui apprendre le chiffre des entrées, l’énorme chiffre de soixante-dix mille clientes, venues au Bonheur ce jour-là. Et elle se hâta de sortir, après avoir remercié de nouveau.
56Au dimanche de l'inventaire, Mouret l'invite à dîner, de ces dîners dont tout le magasin connaît le dessert. Pressée de questions dans une salle écartée, Denise refuse.
57Mais elle relevait déjà la tête, elle le regardait en face, et elle dit, en souriant de son air doux et brave :
58– Je n’ai peur de rien, monsieur... On fait seulement ce qu’on veut faire, n’est-ce pas ? Moi je ne veux pas, voilà tout !
59L'inspecteur Jouve, discret, referme la porte sur eux.
60Denise, cependant, s’était levée. Mouret lui disait d’une voix basse et tremblante :
61– Écoutez, je vous aime... Vous le savez depuis longtemps, ne jouez pas le jeu cruel de faire l’ignorante avec moi... Et ne craignez rien. Vingt fois, j’ai eu l’envie de vous appeler dans mon cabinet. Nous aurions été seuls, je n’aurais eu qu’à pousser un verrou. Mais je n’ai pas voulu, vous voyez bien que je vous parle ici, où chacun peut entrer... Je vous aime, Denise...
62Elle était debout, la face blanche, l’écoutant, le regardant toujours en face.
63– Dites, pourquoi refusez-vous ?... N’avez-vous donc pas de besoins ? Vos frères sont une lourde charge. Tout ce que vous me demanderiez, tout ce que vous exigeriez de moi...
64D’un mot, elle l’arrêta :
65– Merci, je gagne maintenant plus qu’il ne me faut.
66– Mais c’est la liberté que je vous offre, c’est une existence de plaisirs et de luxe... Je vous mettrai chez vous, je vous assurerai une petite fortune.
67– Non, merci, je m’ennuierais à ne rien faire... Je n’avais pas dix ans que je gagnais ma vie.
68Il eut un geste fou. C’était la première qui ne cédait pas. Il n’avait eu qu’à se baisser pour prendre les autres, toutes attendaient son caprice en servantes soumises ; et celle-ci disait non, sans même donner un prétexte raisonnable. Son désir, contenu depuis longtemps, fouetté par la résistance, s’exaspérait. Peut-être n’offrait-il pas assez ; et il doubla ses offres, et il la pressa davantage.
69– Non, non, merci, répondait-elle chaque fois, sans une défaillance. Alors, il laissa échapper ce cri de son cœur :
70– Vous ne voyez donc pas que je souffre !... Oui, c’est imbécile, je souffre comme un enfant !
71Il lui saisit les mains : il l'attend le soir, ou il prendra des mesures.
72Il devenait brutal. Elle poussa un léger cri, la douleur qu’elle ressentait aux poignets lui rendit son courage. D’une secousse, elle se dégagea. Puis, toute droite, l’air grandi dans sa faiblesse :
73– Non, laissez-moi... Je ne suis pas une Clara, qu’on lâche le lendemain. Et puis, monsieur, vous aimez une personne, oui, cette dame qui vient ici... Restez avec elle. Moi, je ne partage pas.
74Quelques semaines plus tard, Mme Desforges, jalouse, attire Denise chez elle pour un essayage humiliant, sous les yeux de Mouret. Poussée à bout, la vendeuse ose répondre ; la dame éclate.
75– C’est bien, monsieur, s’il faut que je souffre chez moi les insolences de vos maîtresses !... Une fille ramassée dans quelque ruisseau.
76Deux grosses larmes jaillirent des yeux de Denise. Elle les retenait depuis longtemps ; mais tout son être défaillait sous l’insulte. Quand il la vit pleurer ainsi, sans répondre par une violence, d’une dignité muette et désespérée, Mouret n’hésita plus, son cœur allait vers elle, dans une tendresse immense. Il lui prit les mains, il balbutia :
77– Partez vite, mon enfant, oubliez cette maison.
78Henriette, pleine de stupeur, étranglée de colère, les regardait.
79– Attendez, continua-t-il en pliant lui-même le manteau, remportez ce vêtement. Madame en achètera un autre ailleurs... Et ne pleurez plus, je vous en prie. Vous savez quelle estime j’ai pour vous.
80Il l’accompagna jusqu’à la porte, qu’il referma ensuite. Elle n’avait pas prononcé une parole ; seulement, une flamme rose était montée à ses joues, tandis que ses yeux se mouillaient de nouvelles larmes, d’une douceur délicieuse.
81Restée seule avec lui, Henriette l'interroge.
82– Alors, c’est cette fille que vous aimez ? dit-elle péniblement, quand ils furent seuls.
83Mouret ne répondit pas tout de suite, il marchait de la fenêtre à la porte, en cherchant à vaincre sa violente émotion. Enfin, il s’arrêta, et très poliment, d’une voix qu’il tâchait de rendre froide, il dit avec simplicité :
84– Oui, madame.
85Des mois durant, Mouret, rongé, promène son tourment à travers son empire. Un jour, dans son cabinet, il veut savoir pourquoi elle se refuse toujours.
86– Vous aimez quelqu’un, n’est-ce pas ? reprit-il d’une voix tremblante. Oh ! vous pouvez le dire, je n’ai aucun droit sur vos tendresses... Vous aimez quelqu’un.
87Elle devenait très rouge, son cœur était sur ses lèvres, et elle sentait le mensonge impossible, avec cette émotion qui la trahissait, cette répugnance à mentir qui mettait quand même la vérité sur son visage.
88– Oui, finit-elle par avouer faiblement. Je vous en prie, monsieur, laissez-moi, vous me faites du chagrin.
89Autour du colosse, les victimes tombent une à une. Geneviève, morte de chagrin, est enterrée sous les yeux du quartier ruiné.
90En attendant le corbillard qu’une erreur attardait, ce monde vêtu de noir, piétinant dans la boue, levait des regards de haine sur le Bonheur, dont les vitrines claires, les étalages éclatants de gaieté, leur semblaient une insulte, en face du Vieil Elbeuf, qui attristait de son deuil l’autre côté de la rue. Quelques têtes de commis curieux se montraient derrière les glaces ; mais le colosse gardait son indifférence de machine lancée à toute vapeur, inconsciente des morts qu’elle peut faire en chemin.
91Quelques mois plus tard, Mme Baudu s'éteint à son tour, face à la fenêtre.
92Quand elle se sentit mourir, elle eut encore la force d’exiger de son mari qu’il ouvrît les deux fenêtres. Il faisait doux, une nappe de gai soleil dorait le Bonheur, tandis que la chambre de l’antique logis frissonnait dans l’ombre. Mme Baudu demeurait les regards fixes, emplis de cette vision de monument triomphal, de ces glaces limpides, derrière lesquelles passait un galop de millions. Lentement, ses yeux pâlissaient, envahis de ténèbres, et lorsqu’ils s’éteignirent dans la mort, ils restèrent grands ouverts, regardant toujours, noyés de grosses larmes.
93La nuit, Denise médite cette loi de la lutte, partagée entre la pitié et l'amour.
94Mouret avait inventé cette mécanique à écraser le monde, dont le fonctionnement brutal l’indignait ; il avait semé le quartier de ruines, dépouillé les uns, tué les autres ; et elle l’aimait quand même pour la grandeur de son œuvre, elle l’aimait davantage à chacun des excès de son pouvoir, malgré le flot de larmes qui la soulevait, devant la misère sacrée des vaincus.
95En février, l'inauguration de la façade monumentale sur la rue du Dix-Décembre et la grande exposition de blanc consacrent le triomphe du Bonheur.
96Ensuite, les galeries s’enfonçaient, dans une blancheur éclatante, une échappée boréale, toute une contrée de neige, déroulant l’infini des steppes tendues d’hermine, l’entassement des glaciers allumés sous le soleil. On retrouvait le blanc des vitrines du dehors, mais avivé, colossal, brûlant d’un bout à l’autre de l’énorme vaisseau, avec la flambée blanche d’un incendie en plein feu. Rien que du blanc, tous les articles blancs de chaque rayon, une débauche de blanc, un astre blanc dont le rayonnement fixe aveuglait d’abord, sans qu’on pût distinguer les détails, au milieu de cette blancheur unique.
97Au centre du grand hall, la décoration culmine au-dessus des soieries.
98Et la merveille, l’autel de cette religion du blanc, était, au-dessus du comptoir des soieries, dans le grand hall, une tente faite de rideaux blancs, qui descendaient du vitrage. Les mousselines, les gazes, les guipures d’art, coulaient à flots légers, pendant que des tulles brodés, très riches, et des pièces de soie orientale, lamées d’argent, servaient de fond à cette décoration géante, qui tenait du tabernacle et de l’alcôve. On aurait dit un grand lit blanc, dont l’énormité virginale attendait, comme dans les légendes, la princesse blanche, celle qui devait venir un jour, toute-puissante, avec le voile blanc des épousées.
99Denise, pourtant, a donné sa démission : elle part le lendemain. Le soir, dans le cabinet de Mouret, Lhomme apporte la recette rêvée.
100Cependant, Mouret avait ouvert la porte. Lhomme parut, suivi des deux garçons, qui chancelaient ; et, hors d’haleine, il eut encore la force de crier :
101– Un million, deux cent quarante-sept francs, quatre-vingt-quinze centimes !
102Bourdoncle congédié, Denise paraît enfin.
103– Monsieur, vous avez désiré me voir, dit-elle de son air calme. Du reste, je serais venue vous remercier de toutes vos bontés.
104En entrant, elle avait aperçu le million sur le bureau, et l’étalage de cet argent la blessait. Au-dessus d’elle, comme s’il eût regardé la scène, le portrait de Mme Hédouin, dans son cadre d’or, gardait l’éternel sourire de ses lèvres peintes.
105– Vous êtes toujours résolue à nous quitter ? demanda Mouret, dont la voix tremblait.
106– Oui, monsieur, il le faut.
107Alors, il lui prit les mains, il dit dans une explosion de tendresse, après la longue froideur qu’il s’était imposée :
108– Et si je vous épousais, Denise, partiriez-vous ?
109Mais elle avait retiré ses mains, elle se débattait comme sous le coup d’une grande douleur.
110– Oh ! monsieur Mouret, je vous en prie, taisez-vous ! Oh ! ne me faites pas plus de peine encore !... Je ne peux pas ! je ne peux pas. Dieu est témoin que je m’en allais pour éviter un malheur pareil !
111Elle continuait de se défendre par des paroles entrecoupées. N’avait-elle pas trop souffert déjà des commérages de la maison ? Voulait-il donc qu’elle passât aux yeux des autres et à ses propres yeux pour une gueuse ? Non, non, elle aurait de la force, elle l’empêcherait bien de faire une telle sottise. Lui, torturé, l’écoutait, répétait avec passion :
112– Je veux... je veux...
113– Non, c’est impossible... Et mes frères ? j’ai juré de ne point me marier, je ne puis vous apporter deux enfants, n’est-ce pas ?
114– Ils seront aussi mes frères... Dites oui, Denise.
115– Non, non, oh ! laissez-moi, vous me torturez !
116Peu à peu, il défaillait, ce dernier obstacle le rendait fou. Eh quoi ! même à ce prix, elle se refusait encore ! Au loin, il entendait la clameur de ses trois mille employés, remuant à pleins bras sa royale fortune. Et ce million imbécile qui était là ! il en souffrait comme d’une ironie, il l’aurait poussé à la rue.
117– Partez donc ! cria-t-il dans un flot de larmes. Allez retrouver celui que vous aimez... C’est la raison, n’est-ce pas ? Vous m’aviez prévenu, je devrais le savoir et ne pas vous tourmenter davantage.
118Elle était restée saisie, devant la violence de ce désespoir. Son cœur éclatait. Alors, avec une impétuosité d’enfant, elle se jeta à son cou, sanglota elle aussi, en bégayant :
119– Oh ! monsieur Mouret, c’est vous que j’aime !
120Une dernière rumeur monta du Bonheur des dames, l’acclamation lointaine d’une foule. Le portrait de Mme Hédouin souriait toujours, de ses lèvres peintes. Mouret était tombé assis sur le bureau, dans le million, qu’il ne voyait plus. Il ne lâchait pas Denise, il la serrait éperdument sur sa poitrine, en lui disant qu’elle pouvait partir maintenant, qu’elle passerait un mois à Valognes, ce qui fermerait la bouche du monde, et qu’il irait ensuite l’y chercher lui-même, pour l’en ramener à son bras, toute puissante.