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L'Argent — en 20 minutes

L'Argent — en 20 minutes
1Cette version « Lire en 20 minutes » n'est pas un résumé : c'est un fil d'extraits authentiques de L'Argent, cousus par de courtes liaisons éditoriales (en italique), pour traverser tout le roman en une lecture courte. Saccard, spéculateur ruiné, y rêve une banque assez vaste pour conquérir l'Orient et abattre Gundermann, le roi de l'or — jusqu'à ce que le rêve, gonflé au-delà de toute raison, s'effondre.

2Onze heures venaient de sonner à la Bourse, lorsque Saccard entra chez Champeaux, dans la salle blanc et or, dont les deux hautes fenêtres donnent sur la place. D’un coup d’œil, il parcourut les rangs de petites tables, où les convives affairés se serraient coude à coude ; et il parut surpris de ne pas voir le visage qu’il cherchait.
3Saccard vient d'apprendre que son frère, le ministre Rougon, refuse de le réhabiliter à Paris. Ruiné depuis la débâcle de ses affaires de terrains, il erre autour de la Bourse, guettant sa revanche.
4Maintenant, il attendait ses asperges, absent de la salle où l’agitation croissait sans cesse, envahi par des souvenirs. Dans une large glace, en face, il venait d’apercevoir son image ; et elle l’avait surpris. L’âge ne mordait pas sur sa petite personne, ses cinquante ans n’en paraissaient guère que trente-huit, il gardait une maigreur, une vivacité de jeune homme. Même, avec les années, son visage noir et creusé de marionnette, au nez pointu, aux minces yeux luisants, s’était comme arrangé, avait pris le charme de cette jeunesse persistante, si souple, si active, les cheveux touffus encore, sans un fil blanc. Et, invinciblement, il se rappelait son arrivée à Paris, au lendemain du coup d’État, le soir d’hiver où il était tombé sur le pavé, les poches vides, affamé, ayant toute une rage d’appétits à satisfaire. Ah ! cette première course à travers les rues, lorsque, avant même de défaire sa malle, il avait eu le besoin de se lancer par la ville, avec ses bottes éculées, son paletot graisseux, pour la conquérir ! Depuis cette soirée, il était souvent monté très haut, un fleuve de millions avait coulé entre ses mains, sans que jamais il eût possédé la fortune en esclave, ainsi qu’une chose à soi, dont on dispose, qu’on tient sous clef, vivante, matérielle. Toujours le mensonge, la fiction avait habité ses caisses, que des trous inconnus semblaient vider de leur or. Puis, voilà qu’il se retrouvait sur le pavé, comme à l’époque lointaine du départ, aussi jeune, aussi affamé, inassouvi toujours, torturé du même besoin de jouissances et de conquêtes. Il avait goûté à tout, et il ne s’était pas rassasié, n’ayant pas eu l’occasion ni le temps, croyait-il, de mordre assez profondément dans les personnes et dans les choses. À cette heure, il se sentait cette misère d’être, sur le pavé, moins qu’un débutant, qu’auraient soutenu l’illusion et l’espoir. Et une fièvre le prenait de tout recommencer pour tout reconquérir, de monter plus haut qu’il n’était jamais monté, de poser enfin le pied sur la cité conquise. Non plus la richesse menteuse de la façade, mais l’édifice solide de la fortune, la vraie royauté de l’or trônant sur des sacs pleins !
5Installé chez la princesse d'Orviedo, rue Saint-Lazare, Saccard se lie avec ses voisins du second étage, l'ingénieur Hamelin, tout juste rentré d'Orient avec des projets plein son portefeuille, et sa sœur, madame Caroline. Un matin, il la trouve effondrée : l'argent manque à tous les trois.
6– Que voulez-vous ? cela tourne décidément mal... Je suis brave pourtant. Mais tout va nous manquer à la fois ; et ce qui me navre, c’est l’impuissance où le malheur réduit mon pauvre frère, car il n’est vaillant, il n’a de force qu’au travail... J’avais songé à me replacer institutrice quelque part, pour l’aider au moins. J’ai cherché et je n’ai rien trouvé... Pourtant, je ne puis pas me mettre à faire des ménages.
7– Et dire, laissa échapper Hamelin, qu’il y a, là-bas, des millions qui nous attendent, si quelqu’un voulait seulement m’aider à les gagner !
8Devant les épures punaisées au mur — une mine d'argent au Carmel, une compagnie de paquebots, un chemin de fer traversant l'Asie Mineure —, Saccard s'enflamme.
9Dans ces quotidiennes causeries du matin, une fièvre s’était peu à peu déclarée, et si madame Caroline retournait à cette joie naturelle, inhérente à sa santé même, cela provenait du courage que leur apportait Saccard, avec sa flamme active des grandes affaires. C’était chose presque décidée, on allait exploiter le fameux portefeuille. Sous les éclats de sa voix aiguë, tout s’animait, s’exagérait. D’abord, on mettait la main sur la Méditerranée, on la conquérait, par la Compagnie générale des Paquebots réunis ; et il énumérait les ports de tous les pays du littoral où l’on créerait des stations, et il mêlait des souvenirs classiques effacés à son enthousiasme d’agioteur, célébrant cette mer, la seule que le monde ancien eût connue, cette mer bleue autour de laquelle la civilisation a fleuri, dont les flots ont baigné les antiques villes, Athènes, Rome, Tyr, Alexandrie, Carthage, Marseille, toutes celles qui ont fait l’Europe. Puis, lorsqu’on s’était assuré ce vaste chemin de l’Orient, on débutait là-bas, en Syrie, par la petite affaire de la Société des mines d’argent du Carmel, rien que quelques millions à gagner en passant, mais un excellent lançage, car cette idée d’une mine d’argent, de l’argent trouvé dans la terre, ramassé à la pelle, était toujours passionnante pour le public, surtout quand on pouvait y accrocher l’enseigne d’un nom prodigieux et retentissant comme celui du Carmel. Il y avait aussi là-bas des mines de charbon, du charbon à fleur de roche, qui vaudrait de l’or, lorsque le pays se couvrirait d’usines ; sans compter les autres menues entreprises qui serviraient d’entractes, des créations de banques, des syndicats pour les industries florissantes, une exploitation des vastes forêts du Liban, dont les arbres géants pourrissent sur place, faute de routes. Enfin, il arrivait au gros morceau, à la Compagnie des chemins de fer d’Orient, et là il délirait, car ce réseau de lignes ferrées, jeté d’un bout à l’autre sur l’Asie Mineure, comme un filet, c’était pour lui la spéculation, la vie de l’argent, prenant d’un coup ce vieux monde, ainsi qu’une proie nouvelle, encore intacte, d’une richesse incalculable, cachée sous l’ignorance et la crasse des siècles. Il en flairait le trésor, il hennissait comme un cheval de guerre, à l’odeur de la bataille.
10– Tenez ! criait Saccard, cette gorge du Carmel, que vous avez dessinée là, où il n’y a que des pierres et des lentisques, eh bien ! dès que la mine d’argent sera en exploitation, il y poussera d’abord un village, puis une ville... Et tous ces ports encombrés de sable, nous les nettoierons, nous les protégerons de fortes jetées. Des navires de haut bord stationneront où des barques n’osent s’amarrer aujourd’hui... Et, dans ces plaines dépeuplées, ces cols déserts, que nos lignes ferrées traverseront, vous verrez toute une résurrection, oui ! les champs se défricher, des routes et des canaux s’établir, des cités nouvelles sortir du sol, la vie enfin revenir comme elle revient à un corps malade, lorsque, dans les veines appauvries, on active la circulation d’un sang nouveau... Oui ! l’argent fera ces prodiges.
11Quelques jours plus tard, au saut du lit, l'enseigne de la future banque lui vient d'un coup.
12En sautant du lit, il venait de trouver enfin le titre de cette société, l’enseigne qu’il cherchait depuis longtemps. Les mots : la Banque Universelle, avaient brusquement flambé devant lui, comme en caractères de feu, dans la chambre encore noire.
13– La Banque Universelle, ne cessa-t-il de répéter, tout en s’habillant, la Banque Universelle, c’est simple, c’est grand, ça englobe tout, ça couvre le monde... Oui, oui, excellent ! la Banque Universelle !
14Un syndicat d'amis — Daigremont, le marquis de Bohain, le député Huret, l'industriel Sédille — se forme pour garantir l'émission. Le 5 octobre, chez le notaire, l'acte est signé.
15Ce fut le surlendemain, le 5 octobre, que Saccard, assisté d’Hamelin et de Daigremont, se rendit chez maître Lelorrain, notaire, rue Sainte-Anne ; et l’acte fut reçu, qui constituait, sous la dénomination de société de la Banque Universelle, une société anonyme, au capital de vingt-cinq millions, divisé en cinquante mille actions de cinq cents francs chacune, dont le quart seul était exigible. Le siège de la société était fixé rue Saint-Lazare, à l’hôtel d’Orviedo. Un exemplaire des statuts, dressés suivant l’acte, fut déposé en l’étude de maître Lelorrain. Il faisait, ce jour-là, un très clair soleil d’automne, et ces messieurs, lorsqu’ils sortirent de chez le notaire, allumèrent des cigares, remontèrent doucement par le boulevard et la rue de la Chaussée-d’Antin, heureux de vivre, s’égayant comme des collégiens échappés.
16Les débuts sont prudents, presque austères — au point que Caroline, qui avait redouté les trafics louches de Saccard, en vient à l'admirer.
17Des mois se passèrent, et il faut dire que madame Caroline trouva Saccard très énergique et très prudent, durant tous ces pénibles débuts de la Banque Universelle. Ses soupçons de trafics louches, ses craintes qu’il ne les compromît, elle et son frère, se dissipèrent même entièrement, à le voir sans cesse en lutte avec les difficultés, se dépensant du matin au soir pour assurer le bon fonctionnement de cette grosse mécanique neuve, dont les rouages grinçaient, près d’éclater ; et elle lui en eut de la reconnaissance, elle l’admira. L’Universelle, en effet, ne marchait pas comme il l’avait espéré, car elle avait contre elle la sourde hostilité de la haute banque : de mauvais bruits couraient, des obstacles renaissaient, immobilisant le capital, ne permettant pas les grandes tentatives fructueuses. Aussi s’était-il fait une vertu de cette lenteur d’allures, à laquelle on le réduisait, n’avançant que pas à pas sur un terrain solide, guettant les fondrières, trop occupé à éviter une chute pour oser se lancer dans les hasards du jeu. Il se rongeait d’impatience, piétinant comme une bête de course réduite à un petit trot de promenade ; mais jamais commencements d’une maison de crédit ne furent plus honorables ni plus corrects ; et la Bourse en causait, étonnée.
18Mais le succès grandit, le capital de l'Universelle est augmenté plusieurs fois, les actions montent sans raison, et bientôt tout Paris joue le titre. Caroline, sur l'ordre de son frère resté prudent, vend leurs actions à l'insu de Saccard.
19– Vous savez, mon ami, que j’ai vendu, moi... Je viens de vendre nos dernières mille actions au cours de deux mille sept cents.
20Il resta anéanti, comme devant la plus noire des trahisons.
21– Vous avez vendu, vous ! vous, mon Dieu !
22Elle lui avait pris les mains, elle les lui serrait, vraiment peinée, lui rappelant qu’elle et son frère l’avaient averti. Ce dernier, qui était toujours à Rome, écrivait des lettres pleines d’une mortelle inquiétude sur cette hausse exagérée, qu’il ne s’expliquait pas, qu’il fallait enrayer à tout prix, sous peine d’une culbute en plein gouffre. La veille encore, elle en avait reçu une, lui donnant l’ordre formel de vendre. Et elle avait vendu.
23– Vous, vous ! répétait Saccard. C’était vous qui me combattiez, que je sentais dans l’ombre ! Ce sont vos actions que j’ai dû racheter !
24Il ne s’emportait pas, selon son habitude, et elle souffrait davantage de son accablement, elle aurait voulu le raisonner, lui faire abandonner cette lutte sans merci qu’un massacre seul pouvait terminer.
25– Mon ami, écoutez-moi... Songez que nos trois mille titres ont produit plus de sept millions et demi. N’est-ce point un gain inespéré, extravagant ? Moi, tout cet argent m’épouvante, je ne puis pas croire qu’il m’appartienne... Mais ce n’est d’ailleurs pas de notre intérêt personnel qu’il s’agit. Songez aux intérêts de tous ceux qui ont remis leur fortune entre vos mains, un effrayant total de millions que vous risquez dans la partie. Pourquoi soutenir cette hausse insensée, pourquoi l’exciter encore ? On me dit de tous les côtés que la catastrophe est au bout, fatalement... Vous ne pourrez monter toujours, il n’y a aucune honte à ce que les titres reprennent leur valeur réelle, et c’est la maison solide, c’est le salut.
26Mais, violemment, il s’était remis debout.
27– Je veux le cours de trois mille... J’ai acheté et j’achèterai encore, quitte à en crever... Oui ! que je crève, que tout crève avec moi, si je ne fais pas et si je ne maintiens pas le cours de trois mille !
28Après la liquidation du 15 décembre, les cours montèrent à deux mille huit cents, à deux mille neuf cents. Et ce fut le 21 que le cours de trois mille vingt francs fut proclamé à la Bourse, au milieu d’une agitation de foule démente. Il n’y avait plus ni vérité, ni logique, l’idée de la valeur était pervertie, au point de perdre tout sens réel. Le bruit courait que Gundermann, contrairement à ses habitudes de prudence, se trouvait engagé dans d’effroyables risques, depuis des mois qu’il nourrissait la baisse, ses pertes avaient grandi à chaque quinzaine, au fur et à mesure de la hausse, par sauts énormes ; et l’on commençait à dire qu’il pourrait bien avoir les reins cassés. Toutes les cervelles étaient à l’envers, on s’attendait à des prodiges.
29Et, à cette minute suprême, où Saccard, au sommet, sentait trembler la terre, dans l’angoisse inavouée de la chute, il fut roi. Lorsque sa voiture arrivait rue de Londres, devant le palais triomphal de l’Universelle, un valet descendait vivement, étalait un tapis, qui des marches du vestibule se déroulait sur le trottoir, jusqu’au ruisseau ; et Saccard alors daignait quitter la voiture, et il faisait son entrée, en souverain à qui l’on épargne le commun pavé des rues.
30Le jour de la liquidation de décembre, la Bourse est en fièvre : on ne parle plus que du cours démentiel de l'Universelle et d'une rumeur, Gundermann en personne nourrirait la baisse contre Saccard.
31À cette fin d’année, le jour de la liquidation de décembre, la grande salle de la Bourse se trouva pleine dès midi et demi, dans une extraordinaire agitation de voix et de gestes. Depuis quelques semaines, d’ailleurs, l’effervescence montait, et elle aboutissait à cette dernière journée de lutte, une cohue fiévreuse où grondait déjà la décisive bataille qui allait s’engager. Dehors, il gelait terriblement ; mais un clair soleil d’hiver pénétrait, d’un rayon oblique, par le haut vitrage, égayant tout un côté de la salle nue, aux sévères piliers, à la voûte triste, que glaçaient encore des grisailles allégoriques ; tandis que des bouches de calorifères, tout le long des arcades, soufflaient une haleine tiède, au milieu du courant froid des portes grillagées, continuellement battantes.
32L'attaque, longtemps différée, finit par tomber d'un coup, à la toute dernière demi-heure d'une séance.
33Alors, pendant la dernière demi-heure, ce fut la débâcle, la déroute s’aggravant et emportant la foule en un galop désordonné. Après l’extrême confiance, l’engouement aveugle, arrivait la réaction de la peur, tous se ruant pour vendre, s’il en était temps encore. Une grêle d’ordres de vente s’abattit sur la corbeille, on ne voyait plus que des fiches pleuvoir ; et ces paquets énormes de titres, jetés ainsi sans prudence, accéléraient la baisse, un véritable effondrement. Les cours, de chute en chute, tombèrent à 1500, à 1200, à 900. Il n’y avait plus d’acheteurs, la plaine restait rase, jonchée de cadavres. Au-dessus du sombre grouillement des redingotes, les trois coteurs semblaient être des greffiers mortuaires, enregistrant des décès. Par un singulier effet du vent de désastre qui traversait la salle, l’agitation s’y était figée, le vacarme s’y mourait, comme dans la stupeur d’une grande catastrophe. Un silence effrayant régna, lorsque, après le coup de cloche de la clôture, le dernier cours de 830 francs fut connu. Et la pluie entêtée ruisselait toujours sur le vitrage, qui ne laissait plus filtrer qu’un crépuscule louche ; la salle était devenue un cloaque, sous l’égouttement des parapluies et le piétinement de la foule, un sol fangeux d’écurie mal tenue, où traînaient toutes sortes de papiers déchirés ; tandis que, dans la corbeille, éclatait le bariolage des fiches, les vertes, les rouges, les bleues, jetées à pleines mains, si abondantes ce jour-là, que le vaste bassin débordait.
34Quelques jours plus tard, tandis que Saccard s'obstine encore à vouloir tout relever, Busch, à qui l'on doit de l'argent, dépose une plainte en escroquerie.
35Le lendemain, rue de Londres, au siège de la société, Saccard eut une longue entrevue avec les commissaires-censeurs et avec l’administrateur judiciaire, pour arrêter le bilan qu’il désirait présenter à l’assemblée générale. Malgré les sommes prêtées par les autres établissements financiers, on avait dû fermer les guichets, suspendre les payements, devant les demandes croissantes. Cette banque qui, un mois plus tôt, possédait près de deux cents millions dans ses caisses, n’avait pu rembourser, à sa clientèle affolée, que les quelques premières centaines de mille francs. Un jugement du tribunal de commerce avait déclaré d’office la faillite, à la suite d’un rapport sommaire, remis la veille par un expert, chargé d’examiner les livres. Malgré tout, Saccard, inconscient, promettait encore de sauver la situation, avec un aveuglement d’espoir, un entêtement de bravoure extraordinaires. Et précisément, ce jour-là, il attendait la réponse du parquet des agents de change, pour la fixation d’un cours de compensation, lorsque l’huissier entra lui dire que trois messieurs le demandaient, dans un salon voisin. C’était le salut peut-être, il se précipita, très gai, et il trouva un commissaire de police, aidé de deux agents, qui procéda à son arrestation immédiate. Le mandat d’amener venait d’être lancé, sur la lecture du rapport de l’expert, dénonçant des irrégularités d’écritures, et particulièrement sur la plainte en abus de confiance de Busch, qui prétendait que des fonds, confiés par lui pour être placés en report, avaient reçu une destination autre. À la même heure, on arrêtait également Hamelin, à son domicile, rue Saint-Lazare. Cette fois, c’était bien la fin, comme si toutes les haines, toutes les malchances aussi se fussent acharnées. L’assemblée générale extraordinaire ne pouvait plus se réunir, la Banque Universelle avait vécu.
36L'instruction traîne sept mois. Au procès, en décembre, malgré une défense éclatante, le verdict tombe.
37Ce ne fut que trois mois plus tard, vers le milieu de décembre, que l’affaire de la Banque Universelle vint enfin devant le tribunal. Elle tint cinq grandes audiences de la police correctionnelle, au milieu d’une curiosité très vive. La presse avait fait un bruit énorme autour de la catastrophe, des histoires extraordinaires circulaient sur les lenteurs de l’instruction. On remarqua beaucoup l’exposé des faits que le parquet avait dressé, un chef-d’œuvre de féroce logique, où les plus petits détails étaient groupés, utilisés, interprétés avec une clarté impitoyable. D’ailleurs, on disait partout que le jugement était rendu à l’avance. Et, en effet, l’évidente bonne foi d’Hamelin, l’héroïque attitude de Saccard qui tint tête à l’accusation pendant les cinq jours, les plaidoiries magnifiques et retentissantes de la défense, n’empêchèrent pas les juges de condamner les deux prévenus à cinq années d’emprisonnement et à trois mille francs d’amende. Seulement, remis en liberté provisoire sous caution, un mois avant le procès, et s’étant ainsi présentés devant le tribunal en qualité de prévenus libres, ils purent faire appel et quitter la France dans les vingt-quatre heures. C’était Rougon qui avait exigé ce dénouement, ne voulant pas garder sur les bras l’ennui d’un frère en prison. La police veilla elle-même au départ de Saccard, qui fila en Belgique, par un train de nuit. Le même jour, Hamelin était parti pour Rome.
38Le désastre a d'autres victimes. La princesse d'Orviedo elle-même, qui avait consacré toute sa fortune aux œuvres de charité, se retrouve ruinée — et c'est chez elle que Caroline apprend, ce même automne, ce qu'est devenu Victor, le fils que Saccard avait eu autrefois d'une fille du peuple et que Caroline avait fait placer à l'Œuvre du Travail.
39La princesse d’Orviedo, enfin, était ruinée. Dix ans à peine lui avaient suffi pour rendre aux pauvres les trois cents millions de l’héritage du prince, volés dans les poches des actionnaires crédules. S’il lui avait fallu cinq années d’abord pour dépenser en bonnes œuvres folles les cent premiers millions, elle était arrivée, en quatre ans et demi, à engloutir les deux cents autres, dans des fondations d’un luxe plus extraordinaire encore. À l’Œuvre du Travail, à la Crèche Sainte-Marie, à l’orphelinat Saint-Joseph, à l’Asile de Châtillon et à l’Hôpital Saint-Marceau, s’ajoutaient aujourd’hui une Ferme modèle, près d’Évreux, deux Maisons de convalescence pour les enfants, sur les bords de la Manche, une autre Maison de retraite pour les vieillards, à Nice, des Hospices, des Cités ouvrières, des Bibliothèques et des Écoles, aux quatre coins de la France ; sans compter des donations considérables à des œuvres de charité déjà existantes.
40Un après-midi, à l'Œuvre, Victor a disparu après une agression d'une violence effroyable sur une jeune pensionnaire, Alice de Beauvilliers.
41Madame Caroline écouta ce récit dans un saisissement tel, qu’il lui semblait que tout le sang de son cœur se glaçait. Un souvenir s’était éveillé, l’épouvantait d’un affreux rapprochement : Saccard, autrefois, prenant la misérable Rosalie sur une marche, lui démettant l’épaule, au moment de la conception de cet enfant qui en avait gardé comme une joue écrasée ; et, aujourd’hui, Victor violentant à son tour la première fille que le sort lui livrait. Quelle inutile cruauté ! cette jeune fille si douce, la fin désolée d’une race, qui était sur le point de se donner à Dieu, ne pouvant avoir un mari, comme toutes les autres ! Avait-elle donc un sens, cette rencontre imbécile et abominable ? Pourquoi avoir brisé ceci contre cela ?
42– Je ne veux vous adresser aucun reproche, madame, conclut la princesse, car il serait injuste de faire remonter jusqu’à vous la moindre responsabilité. Seulement, vous aviez vraiment là un protégé bien terrible.
43Le même jour, une autre mort attend Caroline chez Busch : Sigismond, son frère, le rêveur socialiste tuberculeux, agonise, et supplie qu'on sauve ses papiers, tout le système qu'il avait mis dix ans à bâtir.
44– Je ne savais pas, mais je sais maintenant. Mon frère vend des papiers, et il y a des gens que j’ai entendus pleurer là, dans son cabinet... Mon frère, ah ! j’en ai eu le cœur comme traversé d’un fer rouge. Oui, c’est ça qui m’est resté dans la poitrine, ça me brûle toujours, parce que c’est abominable, l’argent, le pauvre monde qui souffre... Alors, tout à l’heure, quand je serai mort, mon frère vendra mes papiers, et je ne veux pas, je ne veux pas !
45– Ah ! que d’activités nouvelles, l’humanité entière au travail, les mains de tous les vivants améliorant le monde !... Il n’y a plus de landes, plus de marais, plus de terres incultes. Les bras de mer sont comblés, les montagnes gênantes disparaissent, les déserts se changent en vallées fertiles, sous les eaux qui jaillissent de toutes parts. Aucun prodige n’est irréalisable, les anciens grands travaux font sourire, tant ils semblent timides et enfantins. La terre enfin est habitable... Et c’est tout l’homme développé, grandi, jouissant de ses pleins appétits, devenu le vrai maître. Les écoles et les ateliers sont ouverts, l’enfant choisit librement son métier, que les aptitudes déterminent. Des années déjà se sont écoulées, et la sélection s’est faite, grâce à des examens sévères. Il ne suffit plus de pouvoir payer l’instruction, il faut en profiter. Chacun se trouve ainsi arrêté, utilisé, au juste degré de son intelligence, ce qui répartit équitablement les fonctions publiques, d’après les indications mêmes de la nature. Chacun pour tous, selon sa force... Ah ! cité active et joyeuse, cité idéale de saine exploitation humaine où n’existe plus le vieux préjugé contre le travail manuel, où l’on voit un grand poète menuisier, un serrurier grand savant ! Ah ! cité bienheureuse, cité triomphale vers qui les hommes marchent depuis tant de siècles, cité dont les murs blancs resplendissent, là-bas... Là-bas, dans le bonheur, dans l’aveuglant soleil...
46Ses yeux pâlirent, les derniers mots s’exhalèrent, indistincts, en un petit souffle ; et sa tête retomba, gardant le sourire extasié de ses lèvres. Il était mort.
47Busch, revenu trop tard, découvre le corps de son frère.
48Bouleversée de pitié et de tendresse, madame Caroline le regardait, lorsqu’elle eut, derrière elle, la sensation d’une tempête qui entrait. C’était Busch, revenant sans médecin, haletant, ravagé d’angoisse ; tandis que la Méchain, sur ses talons, lui expliquait pourquoi elle n’avait pu encore faire la tisane, l’eau s’étant renversée. Mais il avait aperçu son frère, son petit enfant, comme il le nommait, couché sur le dos, immobile, avec la bouche ouverte, les yeux fixes ; et il comprit, et il poussa un hurlement de bête égorgée. D’un bond, il s’était jeté sur le corps, il l’avait soulevé dans ses deux grands bras, comme pour lui souffler de la vie. Ce terrible mangeur d’or, qui aurait tué un homme pour dix sous, qui avait si longtemps écumé le Paris immonde, hurlait d’une abominable souffrance. Son petit enfant, mon Dieu ! Lui qui le couchait, qui le dorlotait ainsi qu’une mère ! Il ne l’aurait jamais plus, son petit enfant ! Et, dans une crise d’enragé désespoir, il ramassa les papiers épars sur le lit, il les déchira, les broya, comme s’il avait voulu anéantir tout ce travail imbécile et jalousé, qui lui avait tué son frère.
49Ce soir-là, en refaisant ses malles pour rejoindre son frère à Rome, Caroline songe à Saccard, déjà relancé dans une nouvelle affaire, en Hollande.
50Maintenant, madame Caroline, à l’aide d’une forte ficelle nouait le paquet des plans. Son frère, qui l’attendait à Rome, où tous deux allaient recommencer une existence, lui avait bien recommandé de les emballer avec soin ; et, comme elle serrait les nœuds, l’idée lui vint de Saccard, qu’elle savait en Hollande, lancé de nouveau dans une affaire colossale, le dessèchement d’immenses marais, un petit royaume conquis sur la mer, grâce à un système compliqué de canaux. Il avait raison : l’argent, jusqu’à ce jour, était le fumier dans lequel poussait l’humanité de demain ; l’argent, empoisonneur et destructeur, devenait le ferment de toute végétation sociale, le terreau nécessaire aux grands travaux qui facilitaient l’existence. Cette fois, voyait-elle clair enfin, son invincible espoir lui venait-il donc de sa croyance à l’utilité de l’effort ? Mon Dieu ! au-dessus de tant de boue remuée, au-dessus de tant de victimes écrasées, de toute cette abominable souffrance que coûte à l’humanité chaque pas en avant, n’y a-t-il pas un but obscur et lointain, quelque chose de supérieur, de bon, de juste, de définitif, auquel nous allons sans le savoir et qui nous gonfle le cœur de l’obstiné besoin de vivre et d’espérer ?
51Et madame Caroline était gaie malgré tout, avec son visage toujours jeune, sous sa couronne de cheveux blancs, comme si elle se fût rajeunie à chaque avril, dans la vieillesse de la terre. Et, au souvenir de honte que lui causait sa liaison avec Saccard, elle songeait à l’effroyable ordure dont on a également sali l’amour. Pourquoi donc faire porter à l’argent la peine des saletés et des crimes dont il est la cause ? L’amour est-il moins souillé, lui qui crée la vie ?