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L'Assommoir — en 20 minutes

L’Assommoir — en 20 minutes
1Cette version courte est faite exclusivement d’extraits authentiques du roman, copiés à la lettre et cousus bout à bout par de brèves transitions en italique. Elle traverse en une vingtaine de minutes l’ascension puis la déchéance de Gervaise Macquart, blanchisseuse de la Goutte-d’Or : l’abandon, le mariage, la boutique bleue, puis l’alcool, la misère et la mort.

2Gervaise avait attendu Lantier jusqu’à deux heures du matin. Puis, toute frissonnante d’être restée en camisole à l’air vif de la fenêtre, elle s’était assoupie, jetée en travers du lit, fiévreuse, les joues trempées de larmes. Depuis huit jours, au sortir du Veau-à-Deux-Têtes, où ils mangeaient, il l’envoyait se coucher avec les enfants et ne reparaissait que tard dans la nuit, en racontant qu’il cherchait du travail. Ce soir-là, pendant qu’elle guettait son retour, elle croyait l’avoir vu entrer au bal du Grand-Balcon, dont les dix fenêtres flambantes éclairaient d’une nappe d’incendie la coulée noire des boulevards extérieurs ; et, derrière lui, elle avait aperçu la petite Adèle, une brunisseuse qui dînait à leur restaurant, marchant à cinq ou six pas, les mains ballantes, comme si elle venait de lui quitter le bras pour ne pas passer ensemble sous la clarté crue des globes de la porte.
3Quand Gervaise s’éveilla, vers cinq heures, raidie, les reins brisés, elle éclata en sanglots. Lantier n’était pas rentré. Pour la première fois, il découchait. Elle resta assise au bord du lit, sous le lambeau de perse déteinte qui tombait de la flèche attachée au plafond par une ficelle. Et, lentement, de ses yeux voilés de larmes, elle faisait le tour de la misérable chambre garnie, meublée d’une commode de noyer dont un tiroir manquait, de trois chaises de paille et d’une petite table graisseuse, sur laquelle traînait un pot à eau ébréché. On avait ajouté, pour les enfants, un lit de fer qui barrait la commode et emplissait les deux tiers de la pièce. La malle de Gervaise et de Lantier, grande ouverte dans un coin, montrait ses flancs vides, un vieux chapeau d’homme tout au fond, enfoui sous des chemises et des chaussettes sales ; tandis que, le long des murs, sur le dossier des meubles, pendaient un châle troué, un pantalon mangé par la boue, les dernières nippes dont les marchands d’habits ne voulaient pas. Au milieu de la cheminée, entre deux flambeaux de zinc dépareillés, il y avait un paquet de reconnaissances du Mont-de-Piété, d’un rose tendre. C’était la belle chambre de l’hôtel, la chambre du premier, qui donnait sur le boulevard.
4Le matin même, au lavoir, son fils Claude lui apporte la clef de la chambre.
5Claude regarda son frère, hésita, ne sachant plus. Puis, il reprit d’un trait :
6– Papa est parti... Il a sauté du lit, il a mis toutes les affaires dans la malle, il a descendu la malle sur une voiture... Il est parti.
7Gervaise, accroupie, se releva lentement, la figure blanche, portant les mains à ses joues et à ses tempes, comme si elle entendait sa tête craquer. Et elle ne put trouver qu’un mot, elle le répéta vingt fois sur le même ton :
8– Ah ! mon Dieu !... ah ! mon Dieu !... ah ! mon Dieu !...
9Abandonnée avec ses deux garçons, Gervaise regarde le quartier depuis sa fenêtre.
10C’était sur ce pavé, dans cet air de fournaise, qu’on la jetait toute seule avec les petits ; et elle enfila d’un regard les boulevards extérieurs, à droite, à gauche, s’arrêtant aux deux bouts, prise d’une épouvante sourde, comme si sa vie, désormais, allait tenir là, entre un abattoir et un hôpital.
11Trois semaines plus tard, à l’Assommoir du père Colombe, l’ouvrier zingueur Coupeau lui fait la cour. Elle lui confie son rêve.
12– Mon Dieu ! je ne suis pas ambitieuse, je ne demande pas grand-chose... Mon idéal, ce serait de travailler tranquille, de manger toujours du pain, d’avoir un trou un peu propre pour dormir, vous savez, un lit, une table et deux chaises, pas davantage... Ah ! je voudrais aussi élever mes enfants, en faire de bons sujets, si c’était possible... Il y a encore un idéal, ce serait de ne pas être battue, si je me remettais jamais en ménage ; non, ça ne me plairait pas d’être battue... Et c’est tout, vous voyez, c’est tout...
13Elle cherchait, interrogeait ses désirs, ne trouvait plus rien de sérieux qui la tentât. Cependant, elle reprit, après avoir hésité :
14– Oui, on peut à la fin avoir le désir de mourir dans son lit... Moi, après avoir bien trimé toute ma vie, je mourrais volontiers dans mon lit, chez moi.
15Avant de sortir, elle va regarder au fond de la salle l’alambic qui distille l’eau-de-vie.
16L’alambic, sourdement, sans une flamme, sans une gaieté dans les reflets éteints de ses cuivres, continuait, laissait couler sa sueur d’alcool, pareil à une source lente et entêtée, qui à la longue devait envahir la salle, se répandre sur les boulevards extérieurs, inonder le trou immense de Paris. Alors, Gervaise, prise d’un frisson, recula ; et elle tâchait de sourire, en murmurant :
17– C’est bête, ça me fait froid, cette machine... la boisson me fait froid...
18Puis, revenant sur l’idée qu’elle caressait d’un bonheur parfait :
19– Hein ? n’est-ce pas ? ça vaudrait bien mieux : travailler, manger du pain, avoir un trou à soi, élever ses enfants, mourir dans son lit...
20– Et ne pas être battue, ajouta Coupeau gaiement. Mais je ne vous battrais pas, moi, si vous vouliez, madame Gervaise... Il n’y a pas de crainte, je ne bois jamais, puis je vous aime trop... Voyons, c’est pour ce soir, nous nous chaufferons les petons.
21Gervaise finit par dire oui. Le mariage est expédié un samedi de juillet, entre la mairie et une chapelle vide.
22Et, au fond de la chapelle perdue, dans la poussière d’un coup de balai donné par le bedeau, le prêtre à l’air maussade promenait vivement ses mains sèches sur les têtes inclinées de Gervaise et de Coupeau, semblait les unir au milieu d’un déménagement, pendant une absence du bon Dieu, entre deux messes sérieuses. Quand la noce eut de nouveau signé sur un registre, à la sacristie, et qu’elle se retrouva en plein soleil, sous le porche, elle resta un instant là, ahurie et essoufflée d’avoir été menée au galop.
23Le ménage prend son train modeste et honnête. Une fille naît, Nana.
24Ce furent quatre années de dur travail. Dans le quartier, Gervaise et Coupeau étaient un bon ménage, vivant à l’écart, sans batteries, avec un tour de promenade régulier le dimanche, du côté de Saint-Ouen. La femme faisait des journées de douze heures chez Mme Fauconnier, et trouvait le moyen de tenir son chez elle propre comme un sou, de donner la pâtée à tout son monde, matin et soir. L’homme ne se soûlait pas, rapportait ses quinzaines, fumait une pipe à sa fenêtre avant de se coucher, pour prendre l’air. On les citait, à cause de leur gentillesse.
25Un soir de mai, Gervaise vient chercher Coupeau sur le toit qu’il achève, rue de la Nation. Nana l’accompagne.
26Le tuyau auquel il devait adapter le chapiteau, se trouvait au milieu du toit. Gervaise, tranquillisée, continuait à sourire en suivant ses mouvements. Nana, amusée tout d’un coup par la vue de son père, tapait dans ses petites mains. Elle s’était assise sur le trottoir, pour mieux voir là-haut.
27– Papa ! papa ! criait-elle de toute sa force ; papa ! regarde donc !
28Le zingueur voulut se pencher, mais son pied glissa. Alors, brusquement, bêtement, comme un chat dont les pattes s’embrouillent, il roula, il descendit la pente légère de la toiture, sans pouvoir se rattraper.
29– Nom de Dieu ! dit-il d’une voix étouffée.
30Et il tomba. Son corps décrivit une courbe molle, tourna deux fois sur lui-même, vint s’écraser au milieu de la rue avec le coup sourd d’un paquet de linge jeté de haut.
31Gervaise, stupide, la gorge déchirée d’un grand cri, resta les bras en l’air. Des passants accoururent, un attroupement se forma. Mme Boche, bouleversée, fléchissant sur ses jambes, prit Nana entre ses bras, pour lui cacher la tête et l’empêcher de voir. Cependant, en face, la petite vieille, comme satisfaite, fermait tranquillement sa fenêtre.
32Coupeau guérit, soigné chez lui à prix d’or. Mais la longue convalescence le change.
33Et il prenait là, avec le plaisir de vivre, une joie à ne rien faire, les membres abandonnés, les muscles glissant à un sommeil très doux ; c’était comme une lente conquête de la paresse, qui profitait de sa convalescence pour entrer dans sa peau et l’engourdir, en le chatouillant.
34Grâce à un prêt du forgeron Goujet, secrètement amoureux d’elle, Gervaise loue enfin sa boutique de blanchisseuse, rue de la Goutte-d’Or.
35L’emménagement eut lieu tout de suite. Gervaise, les premiers jours, éprouvait des joies d’enfant, quand elle traversait la rue, en rentrant d’une commission. Elle s’attardait, souriait à son chez elle. De loin, au milieu de la file noire des autres devantures, sa boutique lui apparaissait toute claire, d’une gaieté neuve, avec son enseigne bleu tendre, où les mots : Blanchisseuse de fin, étaient peints en grandes lettres jaunes. Dans la vitrine, fermée au fond par des petits rideaux de mousseline, tapissée de papier bleu pour faire valoir la blancheur du linge, des chemises d’homme restaient en montre, des bonnets de femme pendaient, les brides nouées à des fils de laiton. Et elle trouvait sa boutique jolie, couleur du ciel.
36À la forge de la rue Marcadet, Goujet, la Gueule-d’Or, bat le fer sous les yeux de Gervaise.
37Un homme magnifique au travail, ce gaillard-là ! Il recevait en plein la grande flamme de la forge. Ses cheveux courts, frisant sur son front bas, sa belle barbe jaune, aux anneaux tombants s’allumaient, lui éclairaient toute la figure de leurs fils d’or, une vraie figure d’or, sans mentir. Avec ça, un cou pareil à une colonne, blanc comme un cou d’enfant ; une poitrine vaste, large à y coucher une femme en travers ; des épaules et des bras sculptés qui paraissaient copiés sur ceux d’un géant, dans un musée. Quand il prenait son élan, on voyait ses muscles se gonfler, des montagnes de chair roulant et durcissant sous la peau ; ses épaules, sa poitrine, son cou enflaient ; il faisait de la clarté autour de lui, il devenait beau, tout-puissant, comme un bon Dieu.
38Mais Coupeau, qui ne buvait que du vin, a passé aux tournées de vitriol de l’Assommoir. Un soir, il rentre.
39Coupeau traversait justement la rue. Il faillit enfoncer un carreau d’un coup d’épaule, en manquant la porte. Il avait une ivresse blanche, les dents serrées, le nez pincé. Et Gervaise reconnut tout de suite le vitriol de l’Assommoir, dans le sang empoisonné qui lui blêmissait la peau. Elle voulut rire, le coucher, comme elle faisait les jours où il avait le vin bon enfant. Mais il la bouscula, sans desserrer les lèvres ; et, en passant, en gagnant de lui-même son lit, il leva le poing sur elle. Il ressemblait à l’autre, au soûlard qui ronflait là-haut, las d’avoir tapé. Alors, elle resta toute froide, elle pensait aux hommes, à son mari, à Goujet, à Lantier, le cœur coupé, désespérant d’être jamais heureuse.
40Le 19 juin, jour de sa fête, Gervaise reçoit quatorze convives dans la boutique. C’est le sommet de sa prospérité : on apporte l’oie.
41Et il y eut une rentrée triomphale : Gervaise portait l’oie, les bras raidis, la face suante, épanouie dans un large rire silencieux ; les femmes marchaient derrière elle, riaient comme elle ; tandis que Nana, tout au bout, les yeux démesurément ouverts, se haussait pour voir. Quand, l’oie fut sur la table, énorme, dorée, ruisselante de jus, on ne l’attaqua pas tout de suite. C’était un étonnement, une surprise respectueuse, qui avait coupé la voix à la société. On se la montrait avec des clignements d’yeux et des hochements de menton. Sacré mâtin ! quelle dame ! quelles cuisses et quel ventre !
42Le festin s’emballe.
43Ah ! nom de Dieu ! oui, on s’en flanqua une bosse ! Quand on y est, on y est, n’est-ce pas ? et si l’on ne se paie qu’un gueuleton par-ci par-là, on serait joliment godiche de ne pas s’en fourrer jusqu’aux oreilles. Vrai, on voyait les bedons se gonfler à mesure. Les dames étaient grosses. Ils pétaient dans leur peau, les sacrés goinfres ! La bouche ouverte, le menton barbouillé de graisse, ils avaient des faces pareilles à des derrières, et si rouges, qu’on aurait dit des derrières de gens riches, crevant de prospérité.
44Au milieu des chansons, Gervaise aperçoit une silhouette sur le trottoir d’en face : Lantier.
45Et Lantier, en effet, se trouvait planté là, au premier rang, écoutant et regardant d’un air tranquille. Pour le coup, c’était du toupet.
46Coupeau sort pour se battre, puis, contre toute attente, ramène lui-même l’ancien amant à la table.
47Comme on les regardait, ils finirent par se promener doucement côte à côte, le long des maisons, tournant sur eux-mêmes tous les dix pas. Une conversation très vive s’était engagée. Brusquement, Coupeau parut se fâcher de nouveau, tandis que l’autre refusait, se faisait prier. Et ce fut le zingueur qui poussa Lantier et le força à traverser la rue, pour entrer dans la boutique.
48– Je vous dis que c’est de bon cœur ! criait-il. Vous boirez un verre de vin... Les hommes sont des hommes, n’est-ce pas ? On est fait pour se comprendre...
49Bientôt Lantier s’installe chez les Coupeau, en pensionnaire qui ne paie rien. Un soir où Coupeau rentre ivre mort, souillant la chambre, Lantier guette Gervaise.
50Il ne parlait plus, il restait souriant ; et, lentement, il la baisa sur l’oreille, ainsi qu’il la baisait autrefois pour la taquiner et l’étourdir. Alors, elle fut sans force, elle sentit un grand bourdonnement, un grand frisson descendre dans sa chair. Pourtant, elle fit de nouveau un pas. Et elle dut reculer. Ce n’était pas possible, la dégoûtation était si grande, l’odeur devenait telle, qu’elle se serait elle-même mal conduite dans ses draps. Coupeau, comme sur de la plume, assommé par l’ivresse, cuvait sa bordée, les membres morts, la gueule de travers. Toute la rue aurait bien pu entrer embrasser sa femme, sans qu’un poil de son corps en remuât.
51– Tant pis, bégayait-elle, c’est sa faute, je ne puis pas... Ah ! mon Dieu ! ah ! mon Dieu ! il me renvoie de mon lit, je n’ai plus de lit... Non, je ne puis pas, c’est sa faute.
52Elle tremblait, elle perdait la tête. Et, pendant que Lantier la poussait dans sa chambre, le visage de Nana apparut à la porte vitrée du cabinet, derrière un carreau. La petite venait de se réveiller et de se lever doucement, en chemise, pâle de sommeil. Elle regarda son père roulé dans son vomissement ; puis, la figure collée contre la vitre, elle resta là, à attendre que le jupon de sa mère eût disparu chez l’autre homme, en face. Elle était toute grave. Elle avait de grands yeux d’enfant vicieuse, allumés d’une curiosité sensuelle.
53L’hiver suivant, une nuit où Gervaise a rejoint Lantier, la vieille maman Coupeau s’éteint dans le cabinet voisin.
54Et Gervaise, ayant baissé la lampe qui faisait danser de grandes ombres, éclaira le visage de maman Coupeau, la vit toute blanche, la tête roulée sur l’épaule, avec les yeux ouverts. Maman Coupeau était morte.
55Au sortir de l’enterrement, Goujet, qui sait tout, dit adieu à Gervaise.
56Lui, hocha la tête, en répondant :
57– Non, bien sûr, jamais nous ne serons fâchés... Seulement, vous comprenez, tout est fini.
58Et il s’en alla à grandes enjambées, laissant Gervaise étourdie, écoutant sa dernière parole battre dans ses oreilles avec un bourdonnement de cloche. En entrant chez le marchand de vin, elle entendait sourdement au fond d’elle : « Tout est fini, eh bien ! tout est fini ; je n’ai plus rien à faire, moi, si tout est fini ! »
59La boutique est cédée aux Poisson, le ménage remonte au sixième étage. Un soir, venue chercher Coupeau à l’Assommoir, Gervaise s’attable et boit à son tour.
60Au deuxième verre, Gervaise ne sentit plus la faim qui la tourmentait. Maintenant, elle était raccommodée avec Coupeau, elle ne lui en voulait plus de son manque de parole. Ils iraient au Cirque une autre fois ; ce n’était pas si drôle, des faiseurs de tours qui galopaient sur des chevaux. Il ne pleuvait pas chez le père Colombe, et si la paie fondait dans le fil-en-quatre, on se la mettait sur le torse au moins, on la buvait limpide et luisante comme du bel or liquide. Ah ! elle envoyait joliment flûter le monde ! La vie ne lui offrait pas tant de plaisirs ; d’ailleurs, ça lui semblait une consolation d’être de moitié dans le nettoyage de la monnaie.
61Nana, quinze ans, fleuriste et déjà coureuse, étouffe entre un père et une mère ivrognes.
62Un samedi, Nana trouva en rentrant son père et sa mère dans un état abominable. Coupeau, tombé en travers du lit, ronflait. Gervaise, tassée sur une chaise, roulait la tête avec des yeux vagues et inquiétants ouverts sur le vide. Elle avait oublié de faire chauffer le dîner, un restant de ragoût. Une chandelle, qu’elle ne mouchait pas, éclairait la misère honteuse du taudis.
63– C’est toi, chenillon ? bégaya Gervaise. Ah bien ! ton père va te ramasser !
64Nana ne répondait pas, restait toute blanche, regardait le poêle froid, la table sans assiettes, la pièce lugubre où cette paire de soûlards mettaient l’horreur blême de leur hébétement. Elle n’ôta pas son chapeau, fit le tour de la chambre ; puis, les dents serrées, elle rouvrit la porte, elle s’en alla.
65– Tu redescends ? demanda sa mère, sans pouvoir tourner la tête.
66– Oui, j’ai oublié quelque chose. Je vais remonter... Bonsoir.
67Et elle ne revint pas.
68Un janvier de famine, Gervaise, qui n’a plus ni travail ni meubles, connaît la faim des rues.
69Ah ! la crevaison des pauvres, les entrailles vides qui crient la faim, le besoin des bêtes claquant des dents et s’empiffrant de choses immondes, dans ce grand Paris si doré et si flambant ! Et dire que Gervaise s’était fichu des ventrées d’oie grasse ! Maintenant, elle pouvait s’en torcher le nez.
70Un soir de neige, à bout de tout, elle descend faire le trottoir sur le boulevard. Un homme s’approche.
71Alors, dans cette première rafale, Gervaise, réveillée, marcha plus vite. Des hommes couraient, se hâtaient de rentrer, les épaules déjà blanches. Et, comme elle en voyait un qui venait lentement sous les arbres, elle s’approcha, elle dit encore :
72– Monsieur, écoutez donc...
73L’homme s’était arrêté. Mais il n’avait pas semblé entendre. Il tendait la main, il murmurait d’une voix basse :
74– La charité, s’il vous plaît...
75Tous deux se regardèrent. Ah ! mon Dieu ! Ils en étaient là, le père Bru mendiant, Mme Coupeau faisant le trottoir ! Ils demeuraient béants en face l’un de l’autre. À cette heure, ils pouvaient se donner la main. Toute la soirée, le vieil ouvrier avait rôdé, n’osant aborder le monde ; et la première personne qu’il arrêtait, était une meurt-de-faim comme lui. Seigneur ! n’était-ce pas une pitié ? avoir travaillé cinquante ans, et mendier ! s’être vue une des plus fortes blanchisseuses de la rue de la Goutte-d’Or, et finir au bord du ruisseau ! Ils se regardaient toujours. Puis, sans rien se dire, ils s’en allèrent chacun de son côté, sous la neige qui les fouettait.
76Plus loin, dans la tempête, elle poursuit une dernière silhouette.
77Enfin elle aperçut les larges épaules d’un homme, une tache sombre et dansante, s’enfonçant dans un brouillard. Oh ! celui-là, elle le voulait, elle ne le lâcherait pas ! Et elle courut plus fort, elle l’atteignit, le prit par la blouse.
78– Monsieur, monsieur, écoutez donc...
79L’homme se tourna. C’était Goujet.
80Le forgeron l’emmène chez lui et la fait manger.
81Mais Goujet avait compris. Il posa le ragoût sur la table, coupa du pain, lui versa à boire.
82– Merci ! merci ! disait-elle. Oh ! que vous êtes bon ! Merci !
83Elle bégayait, elle ne pouvait plus prononcer les mots. Lorsqu’elle empoigna la fourchette, elle tremblait tellement qu’elle la laissa retomber. La faim qui l’étranglait lui donnait un branle sénile de la tête. Elle dut prendre avec les doigts. À la première pomme de terre qu’elle se fourra dans la bouche, elle éclata en sanglots. De grosses larmes roulaient le long de ses joues, tombaient sur son pain. Elle mangeait toujours, elle dévorait goulûment son pain trempé de ses larmes, soufflant très fort, le menton convulsé. Goujet la força à boire, pour qu’elle n’étouffât pas ; et son verre eut un petit claquement contre ses dents.
84– Voulez-vous encore du pain ? demandait-il à demi-voix.
85Elle pleurait, elle disait non, elle disait oui, elle ne savait pas. Ah ! Seigneur ! que cela est bon et triste de manger, quand on crève !
86Debout en face d’elle, il la contemple, se rappelant leurs amours d’autrefois.
87Gervaise se leva. Elle avait fini. Elle demeura un instant la tête basse, gênée, ne sachant pas s’il voulait d’elle. Puis, croyant voir une flamme s’allumer dans ses yeux, elle porta la main à sa camisole, elle ôta le premier bouton. Mais Goujet s’était mis à genoux, il lui prenait les mains, en disant doucement :
88– Je vous aime, madame Gervaise, oh ! je vous aime encore et malgré tout, je vous le jure !
89Il ne demande qu’un baiser au front. C’est leur adieu.
90Il la baisa sur le front, sur une mèche de ses cheveux gris. Il n’avait embrassé personne, depuis que sa mère était morte. Sa bonne amie Gervaise seule lui restait dans l’existence. Alors, quand il l’eut baisée avec tant de respect, il s’en alla à reculons tomber en travers de son lit, la gorge crevée de sanglots. Et Gervaise ne put pas demeurer là plus longtemps ; c’était trop triste et trop abominable, de se retrouver dans ces conditions, lorsqu’on s’aimait. Elle lui cria :
91– Je vous aime, monsieur Goujet, je vous aime bien aussi...
92– Oh ! ce n’est pas possible, je comprends... Adieu, adieu, car ça nous étoufferait tous les deux.
93Quelques jours plus tard, Coupeau est enfermé à Sainte-Anne, terrassé par le delirium tremens. Gervaise vient le voir.
94Ah ! mon Dieu ! quelle vue ! Elle resta saisie. La cellule était matelassée du haut en bas ; par terre, il y avait deux paillassons, l’un sur l’autre ; et, dans un coin, s’allongeaient un matelas et un traversin, pas davantage. Là-dedans, Coupeau dansait et gueulait. Un vrai chienlit de la Courtille, avec sa blouse en lambeaux et ses membres qui battaient l’air ; mais un chienlit pas drôle, oh ! non, un chienlit dont le chahut effrayant vous faisait dresser tout le poil du corps. Il était déguisé en un-qui-va-mourir.
95Quatre jours durant, le corps entier danse. Gervaise pose la main sur l’épaule de son homme et sent le travail du poison.
96C’était le vitriol de l’Assommoir qui donnait là-bas des coups de pioche. Le corps entier en était saucé, et dame ! il fallait que ce travail s’achevât, émiettant, emportant Coupeau, dans le tremblement général et continu de toute la carcasse.
97Les médecins s’en étaient allés. Au bout d’une heure, Gervaise, restée avec l’interne, répéta à voix basse :
98– Monsieur, monsieur, il est mort...
99Mais l’interne, qui regardait les pieds, dit non de la tête. Les pieds nus, hors du lit, dansaient toujours. Ils n’étaient guère propres, et ils avaient les ongles longs. Des heures encore passèrent. Tout d’un coup, ils se raidirent, immobiles. Alors, l’interne se tourna vers Gervaise, en disant :
100– Ça y est.
101La mort seule avait arrêté les pieds.
102Gervaise, veuve, achève seule sa dégringolade.
103Gervaise dura ainsi pendant des mois. Elle dégringolait plus bas encore, acceptait les dernières avanies, mourait un peu de faim tous les jours. Dès qu’elle possédait quatre sous, elle buvait et battait les murs. On la chargeait des sales commissions du quartier. Un soir, on avait parié qu’elle ne mangerait pas quelque chose de dégoûtant ; et elle l’avait mangé, pour gagner dix sous. M. Marescot s’était décidé à l’expulser de la chambre du sixième. Mais, comme on venait de trouver le père Bru mort dans son trou, sous l’escalier, le propriétaire avait bien voulu lui laisser cette niche. Maintenant, elle habitait la niche du père Bru. C’était là-dedans, sur de la vieille paille, qu’elle claquait du bec, le ventre vide et les os glacés. La terre ne voulait pas d’elle, apparemment. Elle devenait idiote, elle ne songeait seulement pas à se jeter du sixième sur le pavé de la cour, pour en finir. La mort devait la prendre petit à petit, morceau par morceau, en la traînant ainsi jusqu’au bout dans la sacrée existence qu’elle s’était faite. Même on ne sut jamais au juste de quoi elle était morte. On parla d’un froid et chaud. Mais la vérité était qu’elle s’en allait de misère, des ordures et des fatigues de sa vie gâtée. Elle creva d’avachissement, selon le mot des Lorilleux. Un matin, comme ça sentait mauvais dans le corridor, on se rappela qu’on ne l’avait pas vue depuis deux jours ; et on la découvrit déjà verte, dans sa niche.
104Justement, ce fut le père Bazouge qui vint, avec la caisse des pauvres sous le bras, pour l’emballer. Il était encore joliment soûl, ce jour-là, mais bon zig tout de même, et gai comme un pinson. Quand il eut reconnu la pratique à laquelle il avait affaire, il lâcha des réflexions philosophiques, en préparant son petit ménage.
105– Tout le monde y passe... On n’a pas besoin de se bousculer, il y a de la place pour tout le monde... Et c’est bête d’être pressé, parce qu’on arrive moins vite... Moi, je ne demande pas mieux que de faire plaisir. Les uns veulent, les autres ne veulent pas. Arrangez un peu ça, pour voir... En v’la une qui ne voulait pas, puis elle a voulu. Alors, on l’a fait attendre... Enfin, ça y est, et, vrai ! elle l’a gagné ! Allons-y gaiement !
106Et, lorsqu’il empoigna Gervaise dans ses grosses mains noires, il fut pris d’une tendresse, il souleva doucement cette femme qui avait eu un si long béguin pour lui. Puis, en l’allongeant au fond de la bière avec un soin paternel, il bégaya, entre deux hoquets :
107– Tu sais... écoute bien... c’est moi, Bibi-la-Gaieté, dit le consolateur des dames... Va, t’es heureuse. Fais dodo, ma belle !