1Ce texte est une sélection d'extraits authentiques du roman d'Émile Zola, reproduits mot pour mot et cousus par de courtes transitions en italique. Bout à bout, ils traversent l'intrigue entière en une vingtaine de minutes de lecture : la rencontre du peintre Claude Lantier et de Christine, la bohème des amis du plein air, l'obsession du chef-d'œuvre et le dénouement tragique.
2Claude passait devant l’Hôtel-de-Ville, et deux heures du matin sonnaient à l’horloge, quand l’orage éclata. Il s’était oublié à rôder dans les Halles, par cette nuit brûlante de juillet, en artiste flâneur, amoureux du Paris nocturne. Brusquement, les gouttes tombèrent si larges, si drues, qu’il prit sa course, galopa dégingandé, éperdu, le long du quai de la Grève. Mais, au pont Louis-Philippe, une colère de son essoufflement l’arrêta : il trouvait imbécile cette peur de l’eau ; et, dans les ténèbres épaisses, sous le cinglement de l’averse qui noyait les becs de gaz, il traversa lentement le pont, les mains ballantes.
3Arrivé devant sa porte, une vieille porte ronde et basse, bardée de fer, Claude, aveuglé par la pluie, tâtonna pour tirer le bouton de la sonnette ; et sa surprise fut extrême, il eut un tressaillement en rencontrant dans l’encoignure, collé contre le bois, un corps vivant. Puis, à la brusque lueur d’un second éclair, il aperçut une grande jeune fille, vêtue de noir, et déjà trempée, qui grelottait de peur. Lorsque le coup de tonnerre les eut secoués tous les deux, il s’écria :
4– Ah bien ! si je m’attendais... Qui êtes-vous ? que voulez-vous ?
5Il ne la voyait plus, il l’entendait seulement sangloter et bégayer :
6– Oh ! monsieur, ne me faites pas du mal... C’est le cocher que j’ai pris à la gare, et qui m’a abandonnée près de cette porte, en me brutalisant... Oui, un train a déraillé, du côté de Nevers. Nous avons eu quatre heures de retard, je n’ai plus trouvé la personne qui devait m’attendre... Mon Dieu ! c’est la première fois que je viens à Paris, monsieur, je ne sais pas où je suis...
7Tous deux se trempaient. À la clarté vague du bec de gaz scellé au coin de la rue de la Femme-sans-Tête, il la voyait ruisseler, la robe collée à la peau, dans le déluge qui battait la porte. Une pitié l’envahit, il avait bien, un soir d’orage, ramassé un chien sur un trottoir ! Mais cela le fâchait de s’attendrir, jamais il n’introduisait de fille chez lui, il les traitait toutes en garçon qui les ignorait, d’une timidité souffrante qu’il cachait sous une fanfaronnade de brutalité ; et celle-ci, vraiment, le jugeait trop bête, de le raccrocher de la sorte, avec son aventure de vaudeville. Pourtant, il finit par dire :
8– En voilà assez, montons... Vous coucherez chez moi.
9Christine, orpheline arrivée de Clermont pour entrer comme lectrice chez une vieille dame de Passy, dort derrière le paravent de l'atelier. Au matin, Claude découvre la jeune fille endormie.
10La jeune fille, dans la chaleur de serre qui tombait des vitres, venait de rejeter le drap ; et, anéantie sous l’accablement des nuits sans sommeil, elle dormait, baignée de lumière, si inconsciente, que pas une onde ne passait sur sa nudité pure. Pendant sa fièvre d’insomnie, les boutons des épaulettes de sa chemise avaient dû se détacher, toute la manche gauche glissait, découvrant la gorge. C’était une chair dorée, d’une finesse de soie, le printemps de la chair, deux petits seins rigides, gonflés de sève, où pointaient deux roses pâles. Elle avait passé le bras droit sous sa nuque, sa tête ensommeillée se renversait, sa poitrine confiante s’offrait, dans une adorable ligne d’abandon ; tandis que ses cheveux noirs, dénoués, la vêtaient encore d’un manteau sombre.
11– Ah ! fichtre ! elle est bigrement bien !
12C’était ça, tout à fait ça, la figure qu’il avait inutilement cherchée pour son tableau, et presque dans la pose. Un peu mince, un peu grêle d’enfance, mais si souple, d’une jeunesse si fraîche ! Et, avec ça, des seins déjà mûrs. Où diable la cachait-elle, la veille, cette gorge-là, qu’il ne l’avait pas devinée ? Une vraie trouvaille !
13Légèrement, Claude courut prendre sa boîte de pastel et une grande feuille de papier. Puis, accroupi au bord d’une chaise basse, il posa sur ses genoux un carton, il se mit à dessiner, d’un air profondément heureux. Tout son trouble, sa curiosité charnelle, son désir combattu, aboutissaient à cet émerveillement d’artiste, à cet enthousiasme pour les beaux tons et les muscles bien emmanchés. Déjà, il avait oublié la jeune fille, il était dans le ravissement de la neige des seins, éclairant l’ambre délicat des épaules. Une modestie inquiète le rapetissait devant la nature, il serrait les coudes, il redevenait un petit garçon, très sage, attentif et respectueux. Cela dura près d’un quart d’heure, il s’arrêtait parfois, clignait les yeux. Mais il avait peur qu’elle ne bougeât, et il se remettait vite à la besogne, en retenant sa respiration, par crainte de l’éveiller.
14Christine repartie pour Passy, Claude retrouve ses amis de jeunesse, l'écrivain Sandoz en tête. Tandis que Sandoz pose pour Plein air, la grande toile destinée au Salon, le peintre expose son rêve d'un art nouveau.
15– Maintenant, il faut autre chose... Ah ! quoi ? je ne sais pas au juste ! Si je savais et si je pouvais, je serais très fort. Oui, il n’y aurait plus que moi... Mais ce que je sens, c’est que le grand décor romantique de Delacroix craque et s’effondre ; et c’est encore que la peinture noire de Courbet empoisonne déjà le renfermé, le moisi de l’atelier où le soleil n’entre jamais... Comprends-tu, il faut peut-être le soleil, il faut le plein air, une peinture claire et jeune, les choses et les êtres tels qu’ils se comportent dans de la vraie lumière, enfin je ne puis pas dire, moi ! notre peinture à nous, la peinture que nos yeux d’aujourd’hui doivent faire et regarder.
16Un jeudi, toute la bande, peintres, sculpteur, journaliste, traverse Paris et débouche place de la Concorde.
17Claude, frémissant, cria :
18– Ah ! ce Paris... Il est à nous, il n’y a qu’à le prendre.
19Tous quatre se passionnaient, ouvraient des yeux luisants de désir. N’était-ce pas la gloire qui soufflait, du haut de cette avenue, sur la ville entière ? Paris tenait là, et ils le voulaient.
20– Eh bien ! nous le prendrons, affirma Sandoz de son air têtu.
21Christine revient à l'atelier, d'abord par gratitude, puis chaque semaine. Elle a donné son visage à la figure centrale de Plein air ; mais à trois jours de l'envoi au Salon, la femme nue du tableau reste manquée, faute de modèle. Claude n'ose demander ; elle comprend.
22Elle, toute droite, très blanche, entendait chaque mot ; et ces yeux d’ardente prière exerçaient sur elle une puissance. Sans hâte, elle ôta son chapeau et sa pelisse ; puis, simplement, elle continua du même geste calme, dégrafa le corsage, le retira ainsi que le corset, abattit les jupons, déboutonna les épaulettes de la chemise, qui glissa sur les hanches. Elle n’avait pas prononcé une parole, elle semblait autre part, comme les soirs, où, enfermée dans sa chambre, perdue au fond de quelque rêve, elle se déshabillait machinalement, sans y prêter attention. Pourquoi donc laisser une rivale donner son corps, quand elle avait déjà donné sa face ? Elle voulait être là tout entière, chez elle, dans sa tendresse, en comprenant enfin quel malaise jaloux ce monstre bâtard lui causait depuis longtemps. Et, toujours muette, nue et vierge, elle se coucha sur le divan, prit la pose, un bras sous la tête, les yeux fermés.
23Refusé par le jury officiel, Plein air est accroché au Salon des Refusés, que Claude visite avec ses amis le jour de l'ouverture.
24Jory prit la tête, suivi de la bande. Il fallut faire le coup de poing à la porte de la dernière salle, pour entrer. Mais Claude, resté en arrière, entendait toujours monter les rires, une clameur grandissante, le roulement d’une marée qui allait battre son plein. Et comme il pénétrait enfin dans la salle, il vit une masse énorme, grouillante, confuse, en tas, qui s’écrasait devant son tableau. Tous les rires s’enflaient, s’épanouissaient, aboutissaient là. C’était de son tableau qu’on riait.
25Mais Claude demeurait immobile. Un grand froid le glaçait. Son cœur s’était arrêté un moment, tant la déception venait d’être cruelle. Et, les yeux élargis, attirés et fixés par une force invincible, il regardait son tableau, il s’étonnait, le reconnaissait à peine, dans cette salle. Ce n’était certainement pas la même œuvre que dans son atelier. Elle avait jauni sous la lumière blafarde de l’écran de toile ; elle semblait également diminuée, plus brutale et plus laborieuse à la fois ; et, soit par l’effet des voisinages, soit à cause du nouveau milieu, il en voyait du premier regard tous les défauts, après avoir vécu des mois aveuglé devant elle.
26Le soir, Claude retrouve Christine qui l'a attendu trois heures dans l'atelier : elle aussi est allée au Salon, elle a vu la foule rire de sa nudité exposée, et elle console le peintre.
27Il l’écoutait bégayer ardemment ces tendresses, toujours immobile ; et, brusquement, il s’abattit devant elle, il laissa tomber la tête sur ses genoux, en éclatant en larmes. Toute son excitation de l’après-midi, sa bravoure d’artiste sifflé, sa gaieté et sa violence, crevaient là, en une crise de sanglots qui le suffoquait. Depuis la salle où les rires l’avaient souffleté, il les entendait le poursuivre comme une meute aboyante, là-bas aux Champs-Élysées, puis le long de la Seine, puis à présent encore chez lui, derrière son dos. Sa force entière s’en était allée, il se sentait plus débile qu’un enfant ; et il répéta, roulant sa tête, la voix éteinte, le geste vague :
28– Mon Dieu ! que je souffre !
29Alors, elle, des deux poings, le remonta jusqu’à sa bouche, dans un emportement de passion. Elle le baisa, elle lui souffla jusqu’au cœur, d’une haleine chaude :
30– Tais-toi, tais-toi, je t’aime !
31Ils s’adoraient, leur camaraderie devait aboutir à ces noces, sur ce divan, dans l’aventure de ce tableau qui peu à peu les avait unis. Le crépuscule les enveloppa, ils restèrent aux bras l’un de l’autre, anéantis, en larmes sous cette première joie d’amour. Près d’eux, au milieu de la table, les lilas qu’elle avait envoyés le matin, embaumaient la nuit : et les parcelles d’or éparses, envolées du cadre, luisaient seules d’un reste de jour, pareilles à un fourmillement d’étoiles.
32Christine ne supporte plus de mentir à Mme Vanzade : elle quitte tout pour vivre avec Claude, qui rêve de fuir Paris.
33Ce fut une folie. Christine quitta brutalement Mme Vanzade, emporta sa malle, dès le lendemain. Tout de suite, Claude et elle avaient évoqué la vieille maison déserte de Bennecourt, les rosiers géants, les pièces immenses. Ah ! partir, partir sans perdre une heure, vivre au bout de la terre, dans la douceur de leur jeune ménage ! Elle, joyeuse, battait des mains. Lui, saignant encore de son échec du Salon, ayant le besoin de se reprendre, aspirait à ce grand repos de la bonne nature ; et il aurait là-bas le vrai plein air, il travaillerait dans l’herbe jusqu’au cou, il rapporterait des chefs-d’œuvre. En deux jours, tout fut prêt, le congé de l’atelier donné, les quatre meubles portés au chemin de fer. Une chance heureuse leur était advenue, une fortune, cinq cents francs payés par le père Malgras, pour un lot d’une vingtaine de toiles, qu’il avait triées au milieu des épaves du déménagement. Ils allaient vivre comme des princes, Claude avait sa rente de mille francs, Christine apportait quelques économies, un trousseau, des robes. Et ils se sauvèrent, une véritable fuite, les amis évités, pas même prévenus par une lettre, Paris dédaigné et lâché avec des rires de soulagement.
34Quatre années s'écoulent à Bennecourt : un fils naît, Jacques, puis l'ennui gagne Claude, hanté par Paris, et le ménage rentre. Un soir de promenade, sur le pont des Saints-Pères, le peintre s'arrête devant la pointe de la Cité.
35Mais il s’avança jusqu’au milieu du pont. Elle dut le suivre. De nouveau, il demeurait immobile, les yeux toujours fixés là-bas, sur l’île continuellement à l’ancre, sur ce berceau et ce cœur de Paris, où depuis des siècles vient battre tout le sang de ses artères, dans la perpétuelle poussée des faubourgs qui envahissent la plaine. Une flamme était montée à son visage, ses yeux s’allumaient, il eut enfin un geste large.
36– Regarde ! regarde !
37Claude ne l’écoutait toujours pas, ce cœur de Paris l’avait pris tout entier. La belle soirée élargissait l’horizon. C’étaient des lumières vives, des ombres franches, une gaieté dans la précision des détails, une transparence de l’air vibrante d’allégresse. Et la vie de la rivière, l’activité des quais, cette humanité dont le flot débouchait des rues, roulait sur les ponts, venait de tous les bords de l’immense cuve, fumait là en une onde visible, en un frisson qui tremblait dans le soleil. Un vent léger soufflait, un vol de petits nuages roses traversait très haut l’azur pâlissant, tandis qu’on entendait une palpitation énorme et lente, cette âme de Paris épandue autour de son berceau.
38Lui, à son contact, avait eu le tressaillement d’un homme qu’on réveille. Puis, tournant la tête, dans un dernier regard :
40Claude loue un ancien séchoir rue Tourlaque et s'attaque à une toile de huit mètres : la Cité vue du pont, avec au centre une grande figure de femme nue. Marié entre-temps à Christine, il fait d'elle son modèle de toutes les heures ; elle pose, et souffre.
41Pendant des mois, la pose fut ainsi pour elle une torture. La bonne vie à deux avait cessé, un ménage à trois semblait se faire, comme s’il eût introduit dans la maison une maîtresse, cette femme qu’il peignait d’après elle. Le tableau immense se dressait entre eux, les séparait d’une muraille infranchissable ; et c’était au-delà qu’il vivait, avec l’autre. Elle en devenait folle, jalouse de ce dédoublement de sa personne, comprenant la misère d’une telle souffrance, n’osant avouer son mal dont il l’aurait plaisantée.
42Les refus du jury s'accumulent, la misère s'installe, et le petit Jacques, dont la tête a démesurément grossi, s'éteint une nuit pendant que sa mère dort. Au matin :
43– Claude ! Claude ! vois donc... Il est mort.
44Il accourut, les yeux gros, trébuchant, sans comprendre, répétant d’un air de profonde surprise :
45– Comment, il est mort ?
46Un instant, ils restèrent béants au-dessus du lit. Le pauvre être, sur le dos, avec sa tête trop grosse d’enfant du génie, exagérée jusqu’à l’enflure des crétins, ne paraissait pas avoir bougé depuis la veille ; seulement, sa bouche élargie, décolorée, ne soufflait plus, et ses yeux vides s’étaient ouverts. Le père le toucha, le trouva d’un froid de glace.
47– C’est vrai, il est mort.
48Claude s’était mis à marcher, dans un besoin nerveux de changer de place. La face convulsée, il ne pleurait que de grosses larmes rares, qu’il essuyait régulièrement, d’un revers de main. Et, quand il passait devant le petit cadavre, il ne pouvait s’empêcher de lui jeter un regard. Les yeux fixes, grands ouverts, semblaient exercer sur lui une puissance. D’abord, il résista, l’idée confuse se précisait, finissait par être une obsession. Il céda enfin, alla prendre une petite toile, commença une étude de l’enfant mort. Pendant les premières minutes, ses larmes l’empêchèrent de voir, noyant tout d’un brouillard : il continuait de les essuyer, s’entêtait d’un pinceau tremblant. Puis, le travail sécha ses paupières, assura sa main ; et, bientôt, il n’y eut plus là son fils glacé, il n’y eut qu’un modèle, un sujet dont l’étrange intérêt le passionna. Ce dessin exagéré de la tête, ce ton de cire des chairs, ces yeux pareils à des trous sur le vide, tout l’excitait, le chauffait d’une flamme. Il se reculait, se complaisait, souriait vaguement à son œuvre.
49Lorsque Christine se releva, elle le trouva ainsi à la besogne. Alors, reprise d’un accès de larmes, elle dit seulement :
50– Ah ! tu peux le peindre, il ne bougera plus !
51Claude peint son fils mort en cinq heures. Grâce aux manœuvres de Fagerolles, l'ancien camarade devenu peintre à la mode et membre du jury, l'Enfant mort est reçu au Salon, mais pendu si haut, dans un coin, que nul ne le regarde.
52Claude s’en alla, revint à trois reprises, le cœur battant, chaque fois qu’un rare visiteur stationnait et promenait un lent regard de la cimaise au plafond. Un besoin maladif l’enrageait d’entendre une parole, une seule. Pourquoi exposer ? comment savoir ? tout, plutôt que cette torture du silence ! Et il étouffa, lorsqu’il vit s’approcher un jeune ménage, l’homme gentil avec de petites moustaches blondes, la femme ravissante, l’allure délicate et fluette d’une bergère en Saxe. Elle avait aperçu le tableau, elle en demandait le sujet, stupéfiée de n’y rien comprendre ; et, quand son mari, feuilletant le catalogue, eut trouvé le titre : l’Enfant mort, elle l’entraîna, frissonnante, avec ce cri d’effroi :
53– Oh ! l’horreur ! est-ce que la police devrait permettre une horreur pareille !
54Alors, Claude demeura là, debout, inconscient et hanté, les yeux cloués en l’air, au milieu du troupeau continu de la foule qui galopait, indifférente, sans un regard à cette chose unique et sacrée, visible pour lui seul ; et ce fut là, dans ces coudoiements, que Sandoz finit par le reconnaître.
55Les années usent tout : les amis dispersés se déchirent, le grand tableau reste inachevé. Une nuit de novembre, après un dîner chez Sandoz, Claude s'échappe et marche jusqu'au pont des Saints-Pères ; Christine le suit de loin, terrifiée qu'il ne se jette dans la Seine.
56Il était venu, appelé par elle, et il ne la voyait pas, au fond des ténèbres. Il ne distinguait que les ponts, des carcasses fines de charpentes se détachant en noir sur l’eau braisillante. Puis, au-delà, tout se noyait, l’île tombait au néant, il n’en aurait pas même retrouvé la place, si des fiacres attardés n’avaient promené, par moments, le long du Pont-Neuf, ces étincelles filantes qui courent encore dans les charbons éteints. Une lanterne rouge, au ras du barrage de la Monnaie, jetait dans l’eau un filet de sang. Quelque chose d’énorme et de lugubre, un corps à la dérive, une péniche détachée sans doute, descendait avec lenteur au milieu des reflets, parfois entrevue, et reprise aussitôt par l’ombre. Où avait donc sombré l’île triomphale ? Était-ce au fond de ces flots incendiés ? Il regardait toujours, envahi peu à peu par le grand ruissellement de la rivière dans la nuit. Il se penchait sur ce fossé si large, d’une fraîcheur d’abîme, où dansait le mystère de ces flammes. Et le gros bruit triste du courant l’attirait, il en écoutait l’appel, désespéré jusqu’à la mort.
57Rentrés se coucher, Christine s'éveille en pleine nuit : une raie de lumière vient de l'atelier.
58Claude, en manches de chemise malgré la rude température, n’ayant mis dans sa hâte qu’un pantalon et des pantoufles, était debout sur sa grande échelle, devant son tableau. Sa palette se trouvait à ses pieds, et d’une main il tenait la bougie, tandis que de l’autre il peignait. Il avait des yeux élargis de somnambule, des gestes précis et raides, se baissant à chaque instant, pour prendre de la couleur, se relevant, projetant contre le mur une grande ombre fantastique, aux mouvements cassés d’automate. Et pas un souffle, rien autre, dans l’immense pièce obscure, qu’un effrayant silence.
59Christine éclate enfin : elle crie dix années de souffrance face à la peinture rivale, arrache Claude à son échelle, se dresse nue devant la toile pour reconquérir son mari. Vaincu, sanglotant, il la suit dans la chambre.
60Elle eut un cri de victoire.
61– Enfin ! tu es à moi, il n’y a plus que moi, l’autre est bien morte !
62Et elle l’arracha de l’œuvre exécrée, elle l’emporta dans sa chambre à elle, dans son lit, grondante, triomphante. Sur l’échelle, la bougie qui s’achevait, clignota un instant derrière eux, puis se noya. Cinq heures sonnèrent au coucou, pas une lueur n’éclairait encore le ciel brumeux de novembre. Et tout retomba aux froides ténèbres.
63Au petit jour, tandis que Christine dort enfin, Claude se dégage doucement de ses bras, croit entendre une voix l'appeler du fond de l'atelier, et s'y rend.
64Le jour ne se débrouillait pas, sale et triste, un de ces petits jours d’hiver lugubres ; et, au bout d’une heure, Christine se réveilla dans un grand frisson glacé. Elle ne comprit pas. Pourquoi donc se trouvait-elle seule ? Puis, elle se souvint : elle s’était endormie, la joue contre son cœur, les membres mêlés aux siens. Alors, comment avait-il pu s’en aller ? où pouvait-il être ? Tout d’un coup, dans son engourdissement, elle sauta du lit avec violence, elle courut à l’atelier. Mon Dieu ! est-ce qu’il était retourné près de l’autre ? est-ce que l’autre venait encore de le reprendre, lorsqu’elle croyait l’avoir conquis à jamais ?
65Au premier coup d’œil, elle ne vit rien, l’atelier lui parut désert, sous le petit jour boueux et froid. Mais, comme elle se rassurait en n’apercevant personne, elle leva les yeux vers la toile, et un cri terrible jaillit de sa gorge béante.
66– Claude, oh ! Claude...
67Claude s’était pendu à la grande échelle, en face de son œuvre manquée. Il avait simplement pris une des cordes qui tenaient le châssis au mur, et il était monté sur la plate-forme en attacher le bout à la traverse de chêne, clouée par lui un jour, afin de consolider les montants. Puis, de là-haut, il avait sauté dans le vide. En chemise, les pieds nus, atroce avec sa langue noire et ses yeux sanglants sortis des orbites, il pendait là, grandi affreusement dans sa raideur immobile, la face tournée vers le tableau, tout près de la Femme au sexe fleuri d’une rose mystique, comme s’il lui eût soufflé son âme à son dernier râle, et qu’il l’eût regardée encore, de ses prunelles fixes.
68Christine, pourtant, restait droite, soulevée de douleur, d’épouvante et de colère. Son corps en était gonflé, sa gorge ne lâchait plus qu’un hurlement continu. Elle ouvrit les bras, les tendit vers le tableau, ferma les deux poings.
69– Oh ! Claude, oh ! Claude... Elle t’a repris, elle t’a tué, tué, tué, la gueuse !
70Et ses jambes fléchirent, elle tourna et s’abattit sur le carreau. L’excès de la souffrance avait retiré tout le sang de son cœur, elle demeura évanouie par terre, comme morte, pareille à une loque blanche, misérable et finie, écrasée sous la souveraineté farouche de l’art. Au-dessus d’elle, la Femme rayonnait avec son éclat symbolique d’idole, la peinture triomphait, seule immortelle et debout, jusque dans sa démence.
71Le lundi, un maigre cortège conduit Claude au cimetière de Saint-Ouen. Christine, mourante d'une fièvre cérébrale, est à l'hôpital ; seuls Sandoz et Bongrand, le vieux maître, suivent vraiment le corbillard.
72Mais, enfin, le corbillard s’était arrêté, au milieu de l’avenue. Lorsque Sandoz aperçut la fosse prête, à l’angle du carré voisin, en face du cimetière des tout petits, il murmura tendrement :
73– Ah ! mon vieux Claude, grand cœur d’enfant, tu seras bien à côté d’eux.
74Le cercueil descendu, les deux amis s'attardent parmi les tombes, parlant de l'œuvre absente et de l'art qui les dévore.
75Et Sandoz, se décidant à quitter la fosse à demi comblée, reprit :
76– Nous seuls l’aurons connu... Plus rien, pas même un nom !
77– Fichtre ! onze heures ! dit Bongrand en tirant sa montre. Il faut que je rentre.
78Sandoz eut une exclamation de surprise.
79– Comment ! déjà onze heures !
80Il promena sur les sépultures basses, sur le vaste champ fleuri de perles, si régulier et si froid, un long regard de désespoir, encore aveuglé de larmes. Puis il ajouta :