1Ces pages sont des extraits authentiques du roman de Zola, copiés mot pour mot et cousus par de courtes liaisons en italique : une traversée de La Conquête de Plassans en une vingtaine de minutes, depuis l'arrivée d'un mystérieux locataire chez les Mouret jusqu'au dénouement, l'un des plus violents des Rougon-Macquart.
2Plassans, sous le Second Empire. Dans leur maison de la rue Balande, François Mouret, sa femme Marthe et leurs trois enfants, Octave, Serge et Désirée, vivent une paix bourgeoise que rien ne semble devoir troubler.
3Désirée battit des mains. C’était une enfant de quatorze ans, forte pour son âge, et qui avait un rire de petite fille de cinq ans.
4Elle avait pris à sa mère un chiffon, dont elle travaillait depuis un quart d’heure à faire une poupée, en le roulant et en l’étranglant par un bout, à l’aide d’un brin de fil. Marthe leva les yeux du bas qu’elle raccommodait avec des délicatesses de broderie. Elle sourit à Désirée.
5Elle lui donna une rognure d’indienne qu’elle trouva dans sa table à ouvrage ; puis elle se remit à son bas, soigneusement. Elles étaient toutes deux assises, à un bout de l’étroite terrasse, la fille sur un tabouret, aux pieds de la mère. Le soleil couchant, un soleil de septembre, chaud encore, les baignait d’une lumière tranquille ; tandis que, devant elles, le jardin, déjà dans une ombre grise, s’endormait. Pas un bruit, au-dehors, ne montait de ce coin désert de la ville.
6Ce soir-là, Marthe interroge son mari.
7« Est-ce que tu attendais quelqu’un aujourd’hui, mon ami ?
8– Oui et non, répondit-il, en se mettant à marcher de long en large.
9– Tu as loué le second étage, peut-être ?
10– J’ai loué, en effet. »
11« Et sais-tu quel est ce prêtre ? reprit-elle.
12– Non, mais l’abbé Bourrette a loué en son nom, cela suffit. L’abbé Bourrette est un brave homme... Je sais que notre locataire s’appelle Faujas, l’abbé Faujas, et qu’il vient du diocèse de Besançon. Il n’aura pas pu s’entendre avec son curé ; on l’aura nommé vicaire ici, à Saint-Saturnin. Peut-être qu’il connaît notre évêque, Mgr Rousselot. Enfin, ce ne sont pas nos affaires, tu comprends... Moi, dans tout ceci, je me fie à l’abbé Bourrette. »
13Comme Marthe, calmée par cette paix, ôtait en souriant le couvercle de la soupière, un bruit se fit dans le corridor. Rose, effarée, accourut, en balbutiant :
14« M. l’abbé Faujas est là. »
15Mouret fit un geste de contrariété. Il n’attendait réellement son locataire que le surlendemain, au plus tôt. Il se levait vivement, lorsque l’abbé Faujas parut à la porte, dans le corridor. C’était un homme grand et fort, une face carrée, aux traits larges, au teint terreux. Derrière lui, dans son ombre, se tenait une femme âgée qui lui ressemblait étonnamment, plus petite, l’air plus rude. En voyant la table mise, ils eurent tous les deux un mouvement d’hésitation ; ils reculèrent discrètement, sans se retirer. La haute figure noire du prêtre faisait une tache de deuil sur la gaieté du mur blanchi à la chaux.
16Le soir même, une fois la maison endormie, le nouveau locataire se montre sous un autre jour.
17En haut, à la fenêtre, l’abbé Faujas, tête nue, regardait la nuit noire. Il demeura longtemps là, heureux d’être enfin seul, s’absorbant dans ces pensées qui lui mettaient tant de dureté au front. Sous lui, il sentait le sommeil tranquille de cette maison où il était depuis quelques heures, l’haleine pure des enfants, le souffle honnête de Marthe, la respiration grosse et régulière de Mouret. Et il y avait un mépris dans le redressement de son cou de lutteur, tandis qu’il levait la tête comme pour voir au loin, jusqu’au fond de la petite ville endormie. Les grands arbres du jardin de la sous-préfecture faisaient une masse sombre, les poiriers de M. Rastoil allongeaient des membres maigres et tordus ; puis, ce n’était plus qu’une mer de ténèbres, un néant, dont pas un bruit ne montait. La ville avait une innocence de fille au berceau.
18L’abbé Faujas tendit les bras d’un air de défi ironique, comme s’il voulait prendre Plassans pour l’étouffer d’un effort contre sa poitrine robuste. Il murmura :
19« Et ces imbéciles qui souriaient, ce soir, en me voyant traverser leurs rues ! »
20L'abbé, prêtre pauvre à la soutane râpée, essuie d'abord un échec dans le salon de Mme Rougon, la mère de Marthe, où circulent de vilaines histoires venues de Besançon. La vieille dame, qui le pilote en secret pour le compte d'une « personne de Paris », lui souffle la consigne.
21– Oui, cette tactique est prudente, dit la vieille dame. Ne rentrez dans ce salon que triomphant... Un dernier mot, cher monsieur. La personne de Paris tient beaucoup à votre succès, et c’est pourquoi je m’intéresse à vous. Eh bien ! croyez-moi, ne vous faites pas terrible ; soyez aimable, plaisez aux femmes. Retenez bien ceci, plaisez aux femmes, si vous voulez que Plassans soit à vous. »
22Soirées de piquet partagées, œuvre de charité confiée à Marthe : l'abbé apprivoise la maison. Et Marthe, qui n'était pas dévote, se met à fréquenter Saint-Saturnin.
23Le ciel était gris, l’église s’emplissait d’un lent crépuscule. Dans les bas-côtés, déjà noirs, luisaient l’étoile d’une veilleuse, le pied doré d’un chandelier, la robe d’argent d’une Vierge ; et, enfilant la grande nef, un rayon pâle se mourait sur le chêne poli des bancs et des stalles. Marthe n’avait point encore éprouvé là un tel abandon d’elle-même ; ses jambes lui semblaient comme cassées, ses mains étaient si lourdes, qu’elle les joignait sur ses genoux, pour ne pas avoir la peine de les porter. Elle se laissait aller à un sommeil, dans lequel elle continuait de voir et d’entendre, mais d’une façon très douce. Les légers bruits qui roulaient sous la voûte, la chute d’une chaise, le pas attardé d’une dévote, l’attendrissaient, prenaient une sonorité musicale qui la charmait jusqu’au cœur ; tandis que les derniers reflets du jour, les ombres, montant le long des piliers comme des housses de serge, prenaient pour elle des délicatesses de soie changeante, tout un évanouissement exquis qui la gagnait, au fond duquel elle sentait son être se fondre et mourir. Puis, tout s’éteignit autour d’elle. Elle fut parfaitement heureuse dans quelque chose d’innomé.
24L'abbé, sorti du confessionnal, la trouve là.
25Elle avait baissé la tête, comme oppressée par le regard qu’elle sentait sur elle. Quand elle la releva et qu’elle rencontra les yeux du prêtre, elle joignit les mains avec le geste d’un enfant qui demande grâce, elle éclata en sanglots. Le prêtre la laissa pleurer, toujours debout, silencieux. Alors, elle tomba à genoux devant lui, pleurant dans ses mains fermées, dont elle se couvrait le visage.
26« Je vous en prie, relevez-vous, dit doucement l’abbé Faujas ; c’est devant Dieu que vous vous agenouillerez. »
27Un à un, les enfants quittent la maison : Octave est placé à Marseille, Désirée partira chez sa nourrice. Serge, que l'abbé a veillé pendant une longue maladie, parle à son père.
28Une après-midi, il était monté en étouffant le bruit de ses pas. Par la porte entrebâillée, il aperçut Serge au soleil, dans un fauteuil. Le jeune homme pleurait, les yeux au ciel, tandis que sa mère, devant lui, sanglotait également. Ils se tournèrent tous les deux au bruit de la porte, sans essuyer leurs larmes. Et, tout de suite, de sa voix faible de convalescent :
29« Mon père, dit Serge, j’ai une grâce à vous demander. Ma mère prétend que vous vous fâcherez, que vous me refuserez une autorisation qui me comblerait de joie... Je voudrais entrer au séminaire. » Il avait joint les mains avec une sorte de dévotion fiévreuse.
30« Toi ! toi ! » murmura Mouret.
31Et il regarda Marthe qui détournait la tête. Il n’ajouta rien, alla à la fenêtre, revint s’asseoir au pied du lit, machinalement, comme assommé sous le coup.
32« Mon père, reprit Serge au bout d’un long silence, j’ai vu Dieu, si près de la mort ; j’ai juré d’être à lui. Je vous assure que toute ma joie est là. Croyez-moi, ne me désolez point. »
33Mouret, la face morne, les yeux à terre, ne prononçait toujours pas une parole. Il fit un geste de suprême découragement, en murmurant :
34« Si j’avais le moindre courage, je mettrais deux chemises dans un mouchoir et je m’en irais. »
35Puis il se leva, vint battre contre les vitres du bout des doigts. Comme Serge allait l’implorer de nouveau :
36« Non, non ; c’est entendu, dit-il simplement. Fais-toi curé, mon garçon. »
37Bientôt les Faujas prennent tous leurs repas chez les Mouret. L'abbé règne à table entre Marthe et Rose, la cuisinière ; en face, le maître de maison n'est plus rien.
38Et Mouret, assis en face de sa femme, restait oublié. Il se tenait, les poignets au bord de la table, comme un enfant, en attendant que Marthe voulût bien songer à lui. Elle le servait le dernier, au hasard, maigrement. Rose, debout derrière elle, l’avertissait, lorsqu’elle se trompait et qu’elle tombait sur un bon morceau.
39Marthe n’avait pas les aigreurs de Rose ; elle le traitait en parent pauvre, qu’on tolère ; elle finissait par ignorer qu’il fût là, ne lui adressant presque jamais la parole, agissant comme si l’abbé Faujas eût seul donné des ordres dans la maison. D’ailleurs, Mouret ne se révoltait pas ; il échangeait quelques mots de politesse avec le prêtre, mangeait en silence, répondait par de lents regards aux attaques de la cuisinière. Puis, comme il avait toujours fini le premier, il pliait sa serviette méthodiquement, et se retirait, souvent avant le dessert.
40Pendant que Marthe se consume en dévotion, les Trouche, la sœur et le beau-frère de l'abbé installés au second étage, répandent dans la ville que Mouret est fou et qu'il bat sa femme la nuit. Un certificat est obtenu du docteur Porquier ; après une crise nerveuse où Marthe s'est fendu le front, on agit.
41Marthe dut garder le lit, le lendemain. Elle avait encore un peu de délire ; elle voyait une main de fer qui lui ouvrait le crâne avec une épée flamboyante. Rose refusa absolument à Mouret de le laisser entrer. Elle lui servit à déjeuner dans le bureau, sur la table poussiéreuse. Il ne mangea pas. Il regardait stupidement son assiette, lorsque la cuisinière introduisit auprès de lui trois messieurs vêtus de noir.
42« Vous êtes les médecins ? demanda-t-il. Comment va-t-elle ?
43– Elle va mieux », répondit un des messieurs.
44Mouret coupa machinalement du pain, comme s’il allait se mettre à manger.
45« J’aurais voulu que les enfants fussent là, murmura-t-il ; ils la soigneraient, nous serions moins seuls... C’est depuis que les enfants sont partis qu’elle est malade... Je ne suis pas bien, moi non plus. »
46Il avait porté une bouchée de pain à sa bouche, et de grosses larmes coulaient sur ses joues. Le personnage qui avait déjà parlé lui dit alors, en jetant un regard sur ses deux compagnons :
47« Voulez-vous que nous allions les chercher, vos enfants ?
48– Je veux bien ! s’écria Mouret, qui se leva. Partons tout de suite. »
49Dans l’escalier, il ne vit pas Trouche et sa femme, penchés au-dessus de la rampe du second étage, qui le suivaient à chaque marche, de leurs yeux ardents. Olympe descendit rapidement derrière lui, se jeta dans la cuisine, où Rose guettait par la fenêtre, très émotionnée. Et quand une voiture, qui attendait à la porte, eut emmené Mouret, elle remonta quatre à quatre les deux étages, prit Trouche par les épaules, le fit danser autour du palier, crevant de joie.
50« Emballé ! » cria-t-elle.
51Huit jours plus tard, Marthe, remise, descend et demande son mari. Rose lui rétorque qu'il n'y a rien à regretter, que le quartier respire depuis qu'on l'a emmené.
52Marthe écoutait ce flux de paroles, les yeux agrandis, horriblement pâle. Elle avait laissé retomber sa cuiller ; elle regardait en face d’elle, par la fenêtre ouverte, comme si quelque vision, montant derrière les arbres fruitiers du jardin, l’avait terrifiée.
53« Les Tulettes, les Tulettes ! » bégaya-t-elle en se cachant les yeux sous ses mains frémissantes.
54Elle se renversait, se raidissait déjà dans une attaque de nerfs, lorsque l’abbé Faujas, qui avait achevé son potage, lui prit les mains, qu’il serra fortement, et en murmurant de sa voix la plus souple :
55« Soyez forte devant cette épreuve que Dieu vous envoie. Il vous accordera des consolations, si vous ne vous révoltez pas ; il saura vous ménager le bonheur que vous méritez. »
56Sous la pression des mains du prêtre, sous la tendre inflexion de ses paroles, Marthe se redressa, comme ressuscitée, les joues ardentes.
57« Oh ! oui, dit-elle en sanglotant, j’ai besoin de beaucoup de bonheur, promettez-moi beaucoup de bonheur. »
58Son candidat élu député, l'évêché dompté, Plassans conquis à l'Empire : il ne reste à Faujas qu'un obstacle, Marthe elle-même. Un soir, elle monte jusqu'à sa chambre nue.
59« Écoutez, Ovide, murmura-t-elle, je vous aime, et vous le savez, n’est-ce pas ? Je vous ai aimé, Ovide, le jour où vous êtes entré ici... Je ne vous le disais pas. Je voyais que cela vous déplaisait. Mais je sentais bien que vous deviniez mon cœur. J’étais satisfaite, j’espérais que nous pourrions être heureux un jour, dans une union toute divine... Alors, c’est pour vous que j’ai vidé la maison. Je me suis traînée sur les genoux, j’ai été votre servante... Vous ne pouvez pourtant pas être cruel jusqu’au bout. Vous avez consenti à tout, vous m’avez permis d’être à vous seul, d’écarter les obstacles qui nous séparaient. Souvenez-vous, je vous en supplie. Maintenant que me voilà malade, abandonnée, le cœur meurtri, la tête vide, il est impossible que vous me repoussiez... Nous n’avons rien dit tout haut, c’est vrai. Mais mon amour parlait et votre silence répondait. C’est à l’homme que je m’adresse, ce n’est pas au prêtre. Vous m’avez dit qu’il n’y avait qu’un homme ici. L’homme m’entendra... Je vous aime, Ovide, je vous aime, et j’en meurs. »
60Elle sanglotait. L’abbé Faujas avait redressé sa haute taille. Il s’approcha de Marthe, laissa tomber sur elle son mépris de la femme.
61« Ah ! misérable chair ! dit-il. Je comptais que vous seriez raisonnable, que jamais vous n’en viendriez à cette honte de dire tout haut ces ordures... Oui, c’est l’éternelle lutte du mal contre les volontés fortes. Vous êtes la tentation d’en bas, la lâcheté, la chute finale. Le prêtre n’a pas d’autre adversaire que vous, et l’on devrait vous chasser des églises, comme impures et maudites.
62– Je vous aime, Ovide, balbutia-t-elle encore ; je vous aime, secourez-moi.
63– Je vous ai déjà trop approchée, continua-t-il. Si j’échoue, ce sera vous, femme, qui m’aurez ôté de ma force par votre seul désir. Retirez-vous, allez-vous-en, vous êtes Satan ! Je vous battrai pour faire sortir le mauvais ange de votre corps. »
64Elle s’était laissé glisser, assise à demi contre le mur, muette de terreur, devant le poing dont le prêtre la menaçait. Ses cheveux se dénouaient, une grande mèche blanche lui barrait le front. Lorsque, cherchant un secours dans la chambre nue, elle aperçut le christ de bois noir, elle eut encore la force de tendre les mains vers lui, d’un geste passionné.
65« N’implorez pas la croix, s’écria le prêtre au comble de l’emportement. Jésus a vécu chaste, et c’est pour cela qu’il a su mourir. »
66Chassée de la chambre par la mère de l'abbé, Marthe n'a plus qu'une idée : reprendre François. Elle court aux Tulettes, où l'oncle Macquart la fait entrer dans le cabanon.
67Marthe entra, tremblante, la gorge sèche. Elle ne vit d’abord qu’une masse repliée contre le mur, dans un coin. Le jour pâlissait, le cabanon n’était éclairé que par une lueur de cave, tombant d’une fenêtre grillée, garnie d’un tablier de planches.
68« Eh ! mon brave, cria familièrement Alexandre, en allant taper sur l’épaule de Mouret, je vous amène une visite... Vous allez être gentil, j’espère. »
69Il revint s’adosser contre la porte, les bras ballants, ne quittant pas le fou des yeux. Mouret s’était lentement relevé. Il ne parut pas surpris le moins du monde.
70« C’est toi, ma bonne ? dit-il de sa voix paisible ; je t’attendais, j’étais inquiet des enfants. »
71Marthe, dont les genoux fléchissaient, le regardait avec anxiété, rendue muette par cet accueil attendri. D’ailleurs, il n’avait point changé ; il se portait même mieux, gros et gras, la barbe faite, les yeux clairs. Ses tics de bourgeois satisfait avaient reparu ; il se frotta les mains, cligna la paupière droite, piétina, en bavardant de son air goguenard des bons jours.
72« Méfiez-vous, lui dit le gardien à l’oreille ; il a des yeux qui m’inquiètent.
73– Mais il n’est pas fou ! balbutia-t-elle ; je vous jure qu’il n’est pas fou !... Il faut que je parle au directeur. Je veux l’emmener tout de suite.
74– Méfiez-vous », répéta rudement le gardien, en la tirant par le bras.
75Mouret, au milieu de son bavardage, venait de tourner sur lui-même, comme une bête assommée. Il s’aplatit par terre ; puis, lestement, il marcha à quatre pattes, le long du mur.
76« Hou ! hou ! » hurlait-il d’une voix rauque et prolongée.
77Il s’enleva d’un bond, il retomba sur le flanc. Alors, ce fut une épouvantable scène : il se tordait comme un ver, se bleuissait la face à coups de poing, s’arrachait la peau avec les ongles. Bientôt il se trouva à demi nu, les vêtements en lambeaux, écrasé, meurtri, râlant.
78« Sortez donc, madame ! » criait le gardien.
79Marthe était clouée. Elle se reconnaissait par terre ; elle se jetait ainsi sur le carreau, dans la chambre, s’égratignait ainsi, se battait ainsi. Et jusqu’à sa voix qu’elle retrouvait ; Mouret avait exactement son râle. C’était elle qui avait fait ce misérable.
80« Il n’est pas fou ! bégayait-elle ; il ne peut pas être fou !... Ce serait horrible. J’aimerais mieux mourir. »
81Cette nuit-là, tandis qu'on ramène Marthe mourante chez sa mère, une main a laissé ouverte la porte du cabanon.
82Dans le cabanon des Tulettes, il faisait nuit noire. Un souffle glacial tira Mouret de la stupeur cataleptique où l’avait jeté la crise de la soirée. Accroupi contre le mur, il resta un moment immobile, les yeux ouverts, roulant doucement la tête sur le froid de la pierre, geignant comme un enfant qui s’éveille. Mais il avait les jambes coupées par un courant d’air si humide, qu’il se leva et regarda. En face de lui, il aperçut la porte du cabanon grande ouverte.
83« Elle a laissé la porte ouverte, dit le fou à voix haute ; elle doit m’attendre, il faut que je parte. »
84À minuit, il est rue Balande. La maison, envahie par les Trouche, ne garde plus trace de sa vie d'autrefois ; il la fouille en appelant Marthe, en vain.
85Il ouvrit la porte donnant sur le jardin, il descendit à la petite serre. Là, il déménagea méthodiquement les grands buis séchés ; il en emportait des brassées énormes, qu’il montait, qu’il empilait devant les portes des Trouche et des Faujas. Comme il était pris d’un besoin de grande clarté, il alla allumer dans la cuisine toutes les lampes, qu’il revint poser sur les tables des pièces, sur les paliers de l’escalier, le long des corridors. Puis, il transporta le reste des fascines de buis. Les tas s’élevaient plus haut que les portes. Mais, en faisant un dernier voyage, il aperçut les fenêtres. Alors, il retourna chercher les arbres fruitiers et dressa un bûcher sous les fenêtres, en ménageant fort habilement les courants d’air pour que la flamme fût belle. Le bûcher lui parut petit.
86« Il n’y a plus rien, répétait-il ; il faut qu’il n’y ait plus rien. »
87Alors, il prit un sarment. Il alluma les tas. Il commença par les tas de la terrasse, sous les fenêtres. D’un bond, il rentra, enflamma les tas du salon et de la salle à manger, de la cuisine et du vestibule. Puis il sauta d’étage en étage, jetant les débris embrasés de son sarment sur les tas barrant les portes des Trouche et des Faujas. Une fureur croissante le secouait, la grande clarté de l’incendie achevait de l’affoler. Il descendit à deux reprises avec des sauts prodigieux, tournant sur lui-même, traversant l’épaisse fumée, activant de son souffle les brasiers, dans lesquels il rejetait des poignées de charbons ardents. La vue des flammes s’écrasant déjà aux plafonds des pièces le faisait asseoir par moments sur le derrière, riant, applaudissant de toute la force de ses mains.
88Cependant, la maison ronflait comme un poêle trop bourré. L’incendie éclatait sur tous les points à la fois, avec une violence qui fendait les planchers. Le fou remonta, au milieu des nappes de feu, les cheveux grillés, les vêtements noircis. Il se posta au second étage, accroupi sur les poings, avançant sa tête grondante de bête. Il gardait le passage, il ne quittait pas du regard la porte du prêtre.
89« Ovide ! Ovide ! » appela une voix terrible.
90Au fond du corridor, la porte de Mme Faujas s’étant brusquement ouverte, la flamme s’engouffra dans la chambre avec le roulement d’une tempête. La vieille femme parut au milieu du feu. Les mains en avant, elle écarta les fascines qui flambaient, sauta dans le corridor, rejeta à coups de pied, à coups de poing, les tisons qui masquaient la porte de son fils, qu’elle continuait à appeler désespérément. Le fou s’était aplati davantage, les yeux ardents, se plaignant toujours.
91« Attends-moi, ne descends pas par la fenêtre », criait-elle, en frappant à la porte.
92Elle dut l’enfoncer ; la porte, qui brûlait, céda facilement. Elle reparut, tenant son fils entre les bras. Il avait pris le temps de mettre sa soutane ; il étouffait, suffoqué par la fumée.
93« Écoute, Ovide, je vais t’emporter, dit-elle avec une rudesse énergique. Tiens-toi bien à mes épaules ; cramponne-toi à mes cheveux, si tu te sens glisser... Va, j’irai jusqu’au bout. »
94Elle le chargea sur ses épaules comme un enfant, et cette mère sublime, cette vieille paysanne, dévouée jusqu’à la mort, ne chancela point sous le poids écrasant de ce grand corps évanoui qui s’abandonnait. Elle éteignait les charbons sous ses pieds nus, s’ouvrait un passage en repoussant les flammes de sa main ouverte, pour que son fils n’en fût pas même effleuré. Mais, au moment où elle allait descendre, le fou, qu’elle n’avait pas vu, sauta sur l’abbé Faujas, qu’il lui arracha des épaules. Sa plainte lugubre s’achevait dans un hurlement tandis qu’une crise le tordait au bord de l’escalier. Il meurtrissait le prêtre, l’égratignait, l’étranglait.
95« Marthe ! Marthe ! » cria-t-il.
96Et il roula avec le corps le long des marches embrasées ; pendant que Mme Faujas, qui lui avait enfoncé les dents en pleine gorge, buvait son sang. Les Trouche flambaient dans leur ivresse, sans un soupir. La maison, dévastée et minée, s’abattait au milieu d’une poussière d’étincelles.
97Devant le brasier, la belle société de Plassans, installée en demi-cercle dans des fauteuils sur le trottoir, regarde brûler la maison.
98« Bah ! disait la femme du juge, personne ne le pleurera, si ce n’est cette grosse bête de Bourrette. Il était devenu insupportable, nous étions tous esclaves. Monseigneur doit rire à l’heure qu’il est... Enfin, Plassans est délivré !
99– Et les Rougon ! fit remarquer M. de Condamin, ils doivent être enchantés.
100– Pardieu ! les Rougon sont aux anges. Ils vont hériter de la conquête de l’abbé... Allez, ils auraient payé bien cher celui qui se serait risqué à mettre le feu à la baraque. »
101Chez les Rougon, où Marthe agonise, Serge, tiré du séminaire, soutient la tête de sa mère.
102Macquart entra dans la chambre. Mme Rougon, à genoux, se cachait la face entre les mains ; tandis que Serge, debout devant le lit, les joues ruisselantes de larmes, soutenait la tête de la mourante. Elle n’avait point encore repris connaissance. Les dernières lueurs de l’incendie éclairaient la chambre d’un reflet rouge.
103Un hoquet secoua Marthe. Elle ouvrit des yeux surpris, se mit sur son séant pour regarder autour d’elle. Puis, elle joignit les mains avec une épouvante indicible, elle expira, en apercevant, dans la clarté rouge, la soutane de Serge.