1Cette version rassemble des extraits réels de La Curée, choisis pour parcourir tout l'arc du roman en une vingtaine de minutes de lecture. Ce ne sont pas des résumés : chaque paragraphe qui suit est un passage authentique du texte de Zola. Pour l'œuvre complète, voir le texte intégral.
2Le roman s'ouvre au Bois de Boulogne, dans la calèche qui ramène Renée Saccard et son beau-fils Maxime d'une promenade. Renée, jeune femme comblée par la fortune de son mari, confie son ennui.
3Et elle ne continua pas. Elle s'était tout à fait tournée, elle contemplait l'étrange tableau qui s'effaçait derrière elle. La nuit était presque venue ; un lent crépuscule tombait comme une cendre fine. Le lac, vu de face, dans le jour pâle qui traînait encore sur l'eau, s'arrondissait, pareil à une immense plaque d'étain ; aux deux bords, les bois d'arbres verts dont les troncs minces et droits semblent sortir de la nappe dormante, prenaient, à cette heure, des apparences de colonnades violâtres, dessinant de leur architecture régulière les courbes étudiées des rives ; puis, au fond, des massifs montaient, de grands feuillages confus, de larges taches noires fermaient l'horizon. Il y avait là, derrière ces taches, une lueur de braise, un coucher de soleil à demi éteint qui n'enflammait qu'un bout de l'immensité grise. Au-dessus de ce lac immobile, de ces futaies basses, de ce point de vue si singulièrement plat, le creux du ciel s'ouvrait, infini, plus profond et plus large. Ce grand morceau de ciel sur ce petit coin de nature, avait un frisson, une tristesse vague ; et il tombait de ces hauteurs pâlissantes une telle mélancolie d'automne, une nuit si douce et si navrée, que le Bois, peu à peu enveloppé dans un linceul d'ombre, perdait ses grâces mondaines, agrandi, tout plein du charme puissant des forêts. Le trot des équipages, dont les ténèbres éteignaient les couleurs vives, s'élevait, semblable à des voix lointaines de feuilles et d'eaux courantes. Tout allait en se mourant. Dans l'effacement universel, au milieu du lac, la voile latine de la grande barque de promenade se détachait, nette et vigoureuse, sur la lueur de braise du couchant. Et l'on ne voyait plus que cette voile, que ce triangle de toile jaune, élargi démesurément.
4Quand le lac et les petits bois, évanouis dans l'ombre, ne furent plus, au ras du ciel, qu'une barre noire, la jeune femme se retourna brusquement, et, d'une voix où il y avait des larmes de dépit, elle reprit sa phrase interrompue :
5– Quoi ?... autre chose, parbleu ! Je veux autre chose. Est-ce que je sais, moi ! Si je savais... Mais, vois-tu, j'ai assez de bals, assez de soupers, assez de fêtes comme cela. C'est toujours la même chose. C'est mortel... Les hommes sont assommants, oh ! oui, assommants...
6Maxime se mit à rire. Des ardeurs perçaient sous les mines aristocratiques de la grande mondaine. Elle ne clignait plus les paupières ; la ride de son front se creusait durement ; sa lèvre d'enfant boudeur s'avançait, chaude, en quête de ces jouissances qu'elle souhaitait sans pouvoir les nommer.
7– Certes, oui, vous êtes assommants... Je ne dis pas cela pour toi, Maxime : tu es trop jeune... Mais si je te contais combien Aristide m'a pesé dans les commencements ! Et les autres donc ! ceux qui m'ont aimée... Tu sais, nous sommes deux bons camarades, je ne me gêne pas avec toi ; eh bien ! vrai, il y a des jours où je suis tellement lasse de vivre ma vie de femme riche, adorée, saluée, que je voudrais être une Laure d'Aurigny, une de ces dames qui vivent en garçon.
8– Après tout, reprit-elle, ces dames doivent avoir leurs ennuis, elles aussi. Rien n'est drôle, décidément. C'est à mourir... Je le disais bien, il faudrait autre chose ; tu comprends, moi, je ne devine pas ; mais autre chose, quelque chose qui n'arrivât à personne, qu'on ne rencontrât pas tous les jours, qui fût une jouissance rare, inconnue.
9Le soir même, pendant le grand dîner que donnent les Saccard dans leur hôtel du parc Monceau, Renée surprend Maxime en train de plaisanter avec Louise de Mareuil, la jeune fille qu'on destine à celui-ci en mariage. Une jalousie inattendue la saisit, et elle se réfugie dans la serre chaude de l'hôtel.
10Et, sous la lumière vive, Renée songeait, en regardant de loin Louise et Maxime. Ce n'était plus la rêverie flottante, la grise tentation du crépuscule, dans les allées fraîches du Bois. Ses pensées n'étaient plus bercées et endormies par le trot de ses chevaux, le long des gazons mondains, des taillis où les familles bourgeoises dînent le dimanche. Maintenant un désir net, aigu, l'emplissait.
11Un amour immense, un besoin de volupté, flottait dans cette nef close, où bouillait la sève ardente des tropiques. La jeune femme était prise dans ces noces puissantes de la terre, qui engendraient autour d'elle ces verdures noires, ces tiges colossales ; et les couches âcres de cette mer de feu, cet épanouissement de forêt, ce tas de végétations, toutes brûlantes des entrailles qui les nourrissaient, lui jetaient des effluves troublants, chargés d'ivresse.
12Renée, lentement, s'était adossée au socle de granit. Dans sa robe de satin vert, la gorge et la tête rougissantes, mouillées des gouttes claires de ses diamants, elle ressemblait à une grande fleur, rose et verte, à un des nymphéas du bassin, pâmé par la chaleur. À cette heure de vision nette, toutes ses bonnes résolutions s'évanouissaient à jamais, l'ivresse du dîner remontait à sa tête, impérieuse, victorieuse, doublée par les flammes de la serre. Elle ne songeait plus aux fraîcheurs de la nuit qui l'avaient calmée, à ces ombres murmurantes du parc, dont les voix lui avaient conseillé la paix heureuse. Ses sens de femme ardente, ses caprices de femme blasée s'éveillaient. Et, au-dessus d'elle, le grand sphinx de marbre noir riait d'un rire mystérieux, comme s'il avait lu le désir enfin formulé qui galvanisait ce cœur mort, le désir longtemps fuyant, « l'autre chose » vainement cherchée par Renée dans le bercement de sa calèche, dans la cendre fine de la nuit tombante, et que venait brusquement de lui révéler sous la clarté crue, au milieu de ce jardin de feu, la vue de Louise et de Maxime, riant et jouant, les mains dans les mains.
13Et les voix continuèrent, brutales, sonnant étrangement sous les palmes tombantes des massifs. Mais elles traversèrent comme un vain bruit le rêve de Renée, devant laquelle se dressait, avec l'appel du vertige, une jouissance inconnue, chaude de crime, plus âpre que toutes celles qu'elle avait déjà épuisées, la dernière qu'elle eût encore à boire. Elle n'était plus lasse.
14L'arbuste derrière lequel elle se cachait à demi était une plante maudite, un tanghin de Madagascar, aux larges feuilles de buis, aux tiges blanchâtres, dont les moindres nervures distillent un lait empoisonné. Et, à un moment, comme Louise et Maxime riaient plus haut, dans le reflet jaune, dans le coucher de soleil du petit salon, Renée, l'esprit perdu, la bouche sèche et irritée, prit entre ses lèvres un rameau du tanghin, qui lui venait à la hauteur des dents, et mordit une des feuilles amères.
15Pour comprendre Renée, il faut remonter à son mari, Aristide Rougon, devenu Saccard. Arrivé de province au lendemain du coup d'État de 1851, il s'est jeté sur Paris avec un appétit de fortune que le roman compare, dès son titre, à la ruée des chiens sur la curée.
16L'Empire venait d'être proclamé, après ce fameux voyage pendant lequel le prince-président avait réussi à chauffer l'enthousiasme de quelques départements bonapartistes. Le silence s'était fait à la tribune et dans les journaux. La société, sauvée encore une fois, se félicitait, se reposait, faisait la grasse matinée, maintenant qu'un gouvernement fort la protégeait et lui ôtait jusqu'au souci de penser et de régler ses affaires. La grande préoccupation de la société était de savoir à quels amusements elle allait tuer le temps. Selon l'heureuse expression d'Eugène Rougon, Paris se mettait à table et rêvait gaudriole au dessert. La politique épouvantait, comme une drogue dangereuse. Les esprits lassés se tournaient vers les affaires et les plaisirs. Ceux qui possédaient déterraient leur argent, et ceux qui ne possédaient pas cherchaient dans les coins les trésors oubliés. Il y avait, au fond de la cohue, un frémissement sourd, un bruit naissant de pièces de cent sous, des rires clairs de femmes, des tintements encore affaiblis de vaisselle et de baisers. Dans le grand silence de l'ordre, dans la paix aplatie du nouveau règne, montaient toutes sortes de rumeurs aimables, de promesses dorées et voluptueuses. Il semblait qu'on passât devant une de ces petites maisons dont les rideaux soigneusement tirés ne laissent voir que des ombres de femmes, et où l'on entend l'or sonner sur le marbre des cheminées. L'Empire allait faire de Paris le mauvais lieu de l'Europe. Il fallait à cette poignée d'aventuriers qui venaient de voler un trône un règne d'aventures, d'affaires véreuses, de consciences vendues, de femmes achetées, de soûlerie furieuse et universelle. Et, dans la ville où le sang de décembre était à peine lavé, grandissait, timide encore, cette folie de jouissance qui devait jeter la patrie au cabanon des nations pourries et déshonorées.
17Un dimanche, avant même d'avoir fait fortune, Saccard emmène sa première femme, Angèle, dîner sur les buttes Montmartre. Devant Paris étalé à leurs pieds, il lui dévoile, sans qu'elle en mesure la portée, le plan qui doit faire sa fortune : les grands travaux d'Haussmann.
18– Oh ! vois, dit Saccard, avec un rire d'enfant, il pleut des pièces de vingt francs dans Paris !
19Angèle se mit à rire à son tour, en accusant ces pièces-là de n'être pas faciles à ramasser. Mais son mari s'était levé, et s'accoudant sur la rampe de la fenêtre :
20– C'est la colonne Vendôme, n'est-ce pas, qui brille là-bas ?... Ici, plus à droite, voilà la Madeleine... Un beau quartier, où il y a beaucoup à faire... Ah ! cette fois, tout va brûler ! Vois-tu ?... On dirait que le quartier bout dans l'alambic de quelque chimiste.
21– Oui, oui, j'ai bien dit, plus d'un quartier va fondre, et il restera de l'or aux doigts des gens qui chaufferont et remueront la cuve. Ce grand innocent de Paris ! vois donc comme il est immense et comme il s'endort doucement ! C'est bête, ces grandes villes ! Il ne se doute guère de l'armée de pioches qui l'attaquera un de ces beaux matins, et certains hôtels de la rue d'Anjou ne reluiraient pas si fort sous le soleil couchant, s'ils savaient qu'ils n'ont plus que trois ou quatre ans à vivre.
22Devenu veuf, Saccard épouse en secondes noces Renée Béraud du Châtel, fille d'une vieille famille bourgeoise. Sa tante, Mme Aubertot, négocie le contrat ; parmi la dot figurent de vastes terrains à Charonne, que Saccard, en homme d'affaires consommé, feint de dédaigner tout en calculant déjà leur avenir.
23– Enfin, je veux faire un cadeau à Renée. Je n'ai pas d'enfant, ma fortune reviendra un jour à mes nièces, et ce n'est pas parce que l'une d'elles est dans les larmes, que je fermerai aujourd'hui la main. Leurs cadeaux de mariage à toutes deux étaient prêts. Celui de Renée consiste en vastes terrains situés du côté de Charonne, que je crois pouvoir évaluer à deux cent mille francs. Seulement...
24– Seulement, continua-t-elle, je désire que la propriété de ces terrains soit reportée sur la tête du premier enfant de Renée. Vous comprendrez mon intention, je ne veux pas que cet enfant puisse un jour être à votre charge. Dans le cas où il mourrait, Renée resterait seule propriétaire.
25– Par grâce, dit-il, finissons-en avec cette désagréable question d'argent... Mon avis est que Mlle Renée doit rester maîtresse de sa fortune et moi maître de la mienne. Le notaire arrangera cela.
26Devenu maître de la maison, Saccard fait bâtir son hôtel du parc Monceau. Son fils Maxime, laissé au collège de province, arrive alors à Paris pour y vivre. Il a treize ans ; Renée en a vingt et un.
27Un domestique venait de l'amener de la gare, et il était dans le grand salon, ravi par l'or de l'ameublement et du plafond, profondément heureux de ce luxe au milieu duquel il allait vivre, lorsque Renée, qui revenait de chez son tailleur, entra comme un coup de vent. Elle jeta son chapeau et le burnous blanc qu'elle avait mis sur ses épaules pour se protéger contre le froid déjà vif. Elle apparut à Maxime, stupéfait d'admiration, dans tout l'éclat de son merveilleux costume.
28Quand Renée aperçut Maxime :
29– C'est le petit, n'est-ce pas ? demanda-t-elle au domestique, surprise de le voir aussi grand qu'elle.
30– Tiens, il est drôle ! s'écria Renée... Mais quelle horreur ! comme on lui a coupé les cheveux !... Écoute, mon petit ami, ton père ne rentrera sans doute que pour le dîner, et je vais être obligée de t'installer... Je suis votre belle-maman, monsieur. Veux-tu m'embrasser ?
31– Je veux bien, répondit carrément Maxime.
32Et il baisa la jeune femme sur les deux joues, en la prenant par les épaules, ce qui chiffonna un peu l'habit de garde-française. Elle se dégagea, riant, disant :
33– Mon Dieu ! qu'il est drôle, le petit tondu !...
34Elle revint à lui, plus sérieuse.
35– Nous serons amis, n'est-ce pas ?... Je veux être une mère pour vous. Je réfléchissais à cela, en attendant mon tailleur qui était en conférence, et je me disais que je devais me montrer très bonne et vous élever tout à fait bien... Ce sera gentil !
36Maxime continuait à la regarder, de son regard bleu de fille hardie, et brusquement :
37– Quel âge avez-vous ? demanda-t-il.
38– Mais on ne demande jamais cela ! s'écria-t-elle en joignant les mains... Il ne sait pas, le petit malheureux ! Il faudra tout lui apprendre... Heureusement que je puis encore dire mon âge. J'ai vingt et un ans.
39– Moi, j'en aurai bientôt quatorze... Vous pourriez être ma sœur.
40Les années passent. Renée et Maxime deviennent des camarades de plaisirs, complices de toutes les frivolités du Tout-Paris. Un soir, après un bal masqué, ils soupent en tête-à-tête dans un cabinet du Café Riche. Ce qui devait rester un jeu bascule.
41Elle se débattit en riant nerveusement.
42– Pourquoi donc ? Est-ce que je ne suis pas ta confidente ?
43Mais lui, insistant, d'un ton plus étouffé :
44– Non, non, pas ce soir.
45Il la tenait toujours, et elle donnait de petites secousses avec ses poignets pour se dégager. Ils avaient des yeux qu'ils ne se connaissaient pas, un long sourire contraint et un peu honteux. Elle tomba sur les genoux, au bord du divan. Ils continuaient à lutter, bien qu'elle ne fît plus un mouvement du côté de la glace et qu'elle s'abandonnât déjà. Et comme le jeune homme la prenait à bras-le-corps, elle dit avec son rire embarrassé et mourant :
46– Voyons, laisse-moi... Tu me fais mal.
47Ce fut le seul murmure de ses lèvres. Dans le grand silence du cabinet, où le gaz semblait flamber plus haut, elle sentit le sol trembler et entendit le fracas de l'omnibus des Batignolles qui devait tourner le coin du boulevard. Et tout fut dit. Quand ils se retrouvèrent côte à côte, assis sur le divan, il balbutia, au milieu de leur malaise mutuel :
48– Bah ! ça devait arriver un jour ou l'autre.
49Elle ne disait rien. Elle regardait d'un air écrasé les rosaces du tapis.
50Mais elle, d'une voix profonde, comme si toute l'honnêteté bourgeoise des Béraud du Châtel s'éveillait dans cette faute suprême :
51– C'est infâme, ce que nous venons de faire là, murmura-t-elle, dégrisée, la face vieillie et toute grave.
52Loin des remords, la liaison s'installe et se love bientôt dans le décor le plus troublant de l'hôtel du parc Monceau : la serre chaude, cette « nef » tropicale où Renée avait mordu la feuille du tanghin.
53Et c'était surtout dans la serre que Renée était l'homme. La nuit ardente qu'ils y passèrent fut suivie de plusieurs autres. La serre aimait, brûlait avec eux. Dans l'air alourdi, dans la clarté blanchâtre de la lune, ils voyaient le monde étrange des plantes qui les entouraient se mouvoir confusément, échanger des étreintes. La peau d'ours noir tenait toute l'allée. À leurs pieds, le bassin fumait, plein d'un grouillement, d'un entrelacement épais de racines, tandis que l'étoile rose des Nymphéas s'ouvrait, à fleur d'eau, comme un corsage de vierge, et que les tornélias laissaient pendre leurs broussailles, pareilles à des chevelures de Néréides pâmées.
54Maxime et Renée, les sens faussés, se sentaient emportés dans ces noces puissantes de la terre. Le sol, à travers la peau d'ours, leur brûlait le dos, et, des hautes palmes, tombaient sur eux des gouttes de chaleur. La sève qui montait aux flancs des arbres les pénétrait, eux aussi, leur donnait des désirs fous de croissance immédiate, de reproduction gigantesque. Ils entraient dans le rut de la serre.
55D'habitude, les amants se couchaient sous le tanghin de Madagascar, sous cet arbuste empoisonné dont la jeune femme avait mordu une feuille. Autour d'eux, des blancheurs de statues riaient, en regardant l'accouplement énorme des verdures. La lune, qui tournait, déplaçait les groupes, animait le drame de sa lumière changeante. Et ils étaient à mille lieues de Paris, en dehors de la vie facile du Bois et des salons officiels, dans le coin d'une forêt de l'Inde, de quelque temple monstrueux, dont le sphinx de marbre noir devenait le dieu. Ils se sentaient rouler au crime, à l'amour maudit, à une tendresse de bêtes farouches.
56Pendant ce temps, Saccard, toujours à court d'argent malgré ses fortunes déclarées, use et abuse de la dot de Renée. Il finit par obtenir, par le grand chantier d'expropriation du boulevard du Prince-Eugène, la plus-value fabuleuse qu'il attendait depuis des années sur les terrains de Charonne.
57Ce fut Saccard qui rédigea le rapport, et le jury accorda trois millions. Le spéculateur était aux abois, il n'aurait pu attendre un mois de plus. Cet argent le sauvait de la ruine, et même un peu de la cour d'assises. Il donna cinq cent mille francs sur le million qu'il devait à son tapissier et à son entrepreneur, pour l'hôtel du parc Monceau. Il combla d'autres trous, se lança dans des sociétés nouvelles, assourdit Paris du bruit de ces vrais écus qu'il jetait à la pelle sur les tablettes de son armoire de fer.
58Mais l'argent de Charonne appartenait à Renée. Saccard, pour éviter tout scandale et parce que Maxime doit épouser la riche et malade Louise de Mareuil, précipite le mariage. Louise meurt en Italie peu après ses noces. Renée, délaissée, force alors la rupture entre père et fils en révélant l'inceste à sa manière — et sombre dans une déchéance que rien n'arrête plus.
59Au milieu de ces intérêts, de ces soifs ardentes qui ne pouvaient se satisfaire, Renée agonisait. La tante Élisabeth était morte ; sa sœur, mariée, avait quitté l'hôtel Béraud, où son père seul restait debout, dans l'ombre grave des grandes pièces. Elle mangea en une saison l'héritage de la tante. Elle jouait, maintenant. Elle avait trouvé un salon où les dames s'attablaient jusqu'à trois heures du matin, perdant des centaines de mille francs par nuit. Elle dut essayer de boire ; mais elle ne put pas, elle avait des soulèvements de dégoût invincibles. Depuis qu'elle s'était retrouvée seule, livrée à ce flot mondain qui l'emportait, elle s'abandonnait davantage, ne sachant à quoi tuer le temps. Elle acheva de goûter à tout. Et rien ne la touchait, dans l'ennui immense qui l'écrasait. Elle vieillissait, ses yeux se cerclaient de bleu, son nez s'amincissait, la moue de ses lèvres avait des rires brusques, sans cause. C'était la fin d'une femme.
60Un dernier après-midi, tandis que la femme de chambre qui lui restait fidèle vient de la quitter, Renée fait atteler et retourne, seule, au Bois — ce même Bois où le roman s'ouvrait.
61Renée eut honte de son coupé, de son costume de soie puce, par cette admirable journée. Elle se renfonça un peu, les glaces ouvertes, regardant ce ruissellement de lumière sur l'eau et sur les verdures. Aux coudes des allées, elle apercevait la file des roues qui tournaient comme des étoiles d'or, dans une longue traînée de lueurs aveuglantes.
62Puis toutes ses promenades au Bois lui revinrent. Elle y avait vécu, Maxime avait grandi là, à côté d'elle, sur le coussin de sa voiture. C'était leur jardin. La pluie les y surprenait, le soleil les y ramenait, la nuit ne les en chassait pas toujours. Ils s'y promenaient par tous les temps, ils y goûtaient les ennuis et les joies de leur vie. Dans le vide de son être, dans la mélancolie du départ de Céleste, ces souvenirs lui causaient une joie amère. Son cœur disait : Jamais plus ! jamais plus !
63Elle aperçoit alors, marchant bras dessus bras dessous sur le trottoir, Saccard et Maxime, réconciliés, devisant d'affaires comme si de rien n'était.
64Saccard et Maxime marchaient à petits pas, au bras l'un de l'autre. Le père avait dû rendre visite au fils, et tous deux étaient descendus de l'avenue de l'Impératrice jusqu'au lac, en causant.
65– Tu m'entends, répétait Saccard, tu es un nigaud... Quand on a de l'argent comme toi, on ne le laisse pas dormir au fond de ses tiroirs. Il y a cent pour cent à gagner dans l'affaire dont je te parle. C'est un placement sûr. Tu sais bien que je ne voudrais pas te mettre dedans !
66Au même instant, le cortège impérial traverse le Bois, saluant d'un même mouvement toute cette foule dorée qui vit de la curée du Second Empire.
67Il était au fond d'un landau, seul sur la banquette. Vêtu de noir, avec sa redingote boutonnée jusqu'au menton, il avait un chapeau très haut de forme, légèrement incliné, et dont la soie luisait. En face de lui, occupant l'autre banquette, deux messieurs, mis avec cette élégance correcte qui était bien vue aux Tuileries, restaient graves, les mains sur les genoux, de l'air muet de deux invités de noce promenés au milieu de la curiosité d'une foule.
68Mais Saccard, qui avait retiré son chapeau, avant même que les piqueurs eussent passé, attendit que la voiture impériale se trouvât juste en face de lui, et alors il cria de sa grosse voix provençale :
69– Vive l'empereur !
70Bouleversée, Renée fuit ce triomphe et fait au contraire atteler vers l'hôtel Béraud, la vieille demeure familiale de l'île Saint-Louis, où elle retrouve, tout en haut, la « chambre des enfants » de son enfance.
71Renée étouffait, au milieu de cet air gâté de son premier âge. Elle ouvrit la fenêtre, elle regarda l'immense paysage. Là rien n'était sali. Elle retrouvait les éternelles joies, les éternelles jeunesses du grand air. Derrière elle, le soleil devait baisser ; elle ne voyait que les rayons de l'astre à son coucher, jaunissant avec des douceurs infinies ce bout de ville qu'elle connaissait si bien. C'était comme une chanson dernière du jour, un refrain de gaieté qui s'endormait lentement sur toutes choses.
72Et Renée, levant les yeux, regarda le vaste ciel qui se creusait, d'un bleu tendre, peu à peu fondu dans l'effacement du crépuscule. Elle songeait à la ville complice, au flamboiement des nuits du boulevard, aux après-midi ardents du Bois, aux journées blafardes et crues des grands hôtels neufs. Puis, quand elle baissa la tête, qu'elle revit d'un regard le paisible horizon de son enfance, ce coin de cité bourgeoise et ouvrière où elle rêvait une vie de paix, une amertume dernière lui vint aux lèvres. Les mains jointes, elle sanglota dans la nuit tombante.
73L'hiver suivant, lorsque Renée mourut d'une méningite aiguë, ce fut son père qui paya ses dettes. La note de Worms se montait à deux cent cinquante-sept mille francs.