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La Débâcle — en 20 minutes

La Débâcle — en 20 minutes
1Ce « Lire en 20 minutes » traverse La Débâcle par une sélection d'extraits authentiques du roman, cousus par de très courtes liaisons en italique. Du camp d'Alsace à la retraite, de l'écrasement de Sedan à la captivité, du siège de Paris à la Commune et au dénouement, il suit Jean Macquart et Maurice Levasseur jusqu'au bout de leur trajectoire.

2À deux kilomètres de Mulhouse, vers le Rhin, au milieu de la plaine fertile, le camp était dressé. Sous le jour finissant de cette soirée d’août, au ciel trouble, traversé de lourds nuages, les tentes-abris s’alignaient, les faisceaux luisaient, s’espaçaient régulièrement sur le front de bandière ; tandis que, fusils chargés, les sentinelles les gardaient, immobiles, les yeux perdus, là-bas, dans les brumes violâtres du lointain horizon, qui montaient du grand fleuve.
3Parmi ces soldats du 106e de ligne, un caporal, paysan sans terre venu se réengager.
4Le jour baissait, la retraite partit d’un coin éloigné du camp, un roulement des tambours, une sonnerie des clairons, faibles encore, emportés par le grand air. Et Jean Macquart, qui s’occupait à consolider la tente, en enfonçant les piquets davantage, se leva. Aux premiers bruits de guerre, il avait quitté Rognes, tout saignant du drame où il venait de perdre sa femme Françoise et les terres qu’elle lui avait apportées ; il s’était réengagé à trente-neuf ans, retrouvant ses galons de caporal, tout de suite incorporé au 106e régiment de ligne dont on complétait les cadres ; et, parfois, il s’étonnait encore, de se revoir avec la capote aux épaules, lui qui, après Solférino, était si joyeux de quitter le service, de n’être plus un traîneur de sabre, un tueur de monde. Mais quoi faire ? quand on n’a plus de métier, qu’on n’a plus ni femme ni bien au soleil, que le cœur vous saute dans la gorge de tristesse et de rage ? Autant vaut-il cogner sur les ennemis, s’ils vous embêtent. Et il se rappelait son cri : ah ! bon sang ! puisqu’il n’avait plus de courage à la travailler, il la défendrait, la vieille terre de France !
5Dans son escouade, Maurice Levasseur, avocat engagé volontaire, méprise d'abord ce paysan qui le commande. La première nuit, la nouvelle des désastres de la frontière tombe sur le camp : Jean et Maurice surprennent le colonel de Vineuil.
6– Ah ! mon ami, Mac-Mahon battu à Frœschwiller, Frossard battu à Spickeren, de Failly immobilisé, inutile entre les deux... À Frœschwiller, un seul corps contre toute une armée, des prodiges. Et tout emporté, la déroute, la panique, la France ouverte...
7Des larmes l’étranglaient, des paroles encore se perdirent, les trois ombres disparurent, noyées, fondues.
8Dans un frémissement de tout son être, Maurice s’était mis debout.
9– Mon Dieu ! bégaya-t-il.
10Et il ne trouvait rien autre chose, tandis que Jean, le cœur glacé, murmurait :
11– Ah ! fichu sort !... Ce monsieur, votre parent, avait tout de même raison de dire qu’ils sont plus forts que nous.
12Le lieutenant Rochas, vieux soldat d'Afrique qui n'a jamais douté de la victoire, refuse de comprendre.
13À plus de dix reprises, il répéta :
14– Battus ! comment battus ? pourquoi battus ?
15Maintenant, à l’orient, le jour blanchissait, un jour louche d’une infinie tristesse, sur les tentes endormies, dans l’une desquelles on commençait à distinguer les faces terreuses de Loubet et de Lapoulle, de Chouteau et de Pache, qui ronflaient toujours, la bouche ouverte. Une aube de deuil se levait, parmi les brumes couleur de suie qui étaient montées, là-bas, du fleuve lointain.
16Commence la retraite. Sur les routes d'Alsace encombrées de fuyards, une vieille paysanne apostrophe les soldats qui se replient sans avoir combattu.
17D’une voix de plus en plus perçante, elle leur crachait l’insulte de lâcheté, à toute volée. Et les rires cessèrent, un grand froid avait passé dans les rangs. Les hommes baissaient la tête, regardaient ailleurs.
18– Lâches ! lâches ! lâches !
19Brusquement, elle parut encore grandir. Elle se soulevait, d’une maigreur tragique, dans son lambeau de robe, promenant son long bras de l’ouest à l’est, d’un tel geste immense, qu’il semblait emplir le ciel.
20– Lâches, le Rhin n’est pas là... Le Rhin est làbas, lâches, lâches !
21Enfin, on se remettait en marche, et Maurice dont le regard, à ce moment, rencontra le visage de Jean, vit que les yeux de celui-ci étaient pleins de grosses larmes. Il en eut un saisissement, son malheur en fut accru, à l’idée que les brutes avaient elles-mêmes senti l’injure, qu’on ne méritait pas et qu’il fallait subir. Tout s’effondrait dans sa pauvre tête endolorie, jamais il ne put se rappeler comment il avait achevé l’étape.
22Ramenée vers Paris puis relancée vers la Meuse au gré des ordres contraires, l'armée de Châlons est poussée en avant pour sauver la dynastie. Au Chesne, Maurice regarde l'ombre de l'empereur derrière une fenêtre éclairée, après la nuit où la retraite a été décidée puis contremandée.
23Qu’avaient-ils pu se dire, en effet, cet empereur et ce maréchal, tous les deux avertis du malheur auquel on marchait, convaincus le soir de la défaite, dans les effroyables conditions où l’armée allait se trouver, ne pouvant le matin avoir changé d’avis, lorsque le péril grandissait à chaque heure ? Le plan du général de Palikao, la marche foudroyante sur Montmédy, déjà téméraire le 23, possible peut-être encore le 25, avec des soldats solides et un capitaine de génie, devenait, le 27, un acte de pure démence, au milieu des hésitations continuelles du commandement et de la démoralisation croissante des troupes. Si tous deux le savaient, pourquoi cédaient-ils aux impitoyables voix fouettant leur indécision ? Le maréchal, peut-être, n’était qu’une âme bornée et obéissante de soldat, grande dans son abnégation. Et l’empereur, qui ne commandait plus, attendait le destin. On leur demandait leur vie et la vie de l’armée : ils les donnaient. Ce fut la nuit du crime, la nuit abominable d’un assassinat de nation ; car l’armée dès lors se trouvait en détresse, cent mille hommes étaient envoyés au massacre.
24Après le désastre de Beaumont, harcelées, affamées, les troupes refluent vers le nord.
25Enfin, des hauteurs de Remilly, on aperçut dans les brumes du soir, un ruban d’argent pâle, parmi le déroulement immense des prés et des terres. C’était la Meuse, cette Meuse si désirée, où il semblait que serait la victoire.
26Et Maurice, le bras tendu vers de petites lumières lointaines qui s’allumaient gaiement dans les verdures, au fond de cette vallée féconde, d’un charme délicieux sous la douceur du crépuscule, dit à Jean, avec le soulagement joyeux d’un homme qui retrouve un pays aimé :
27– Tiens ! regarde là-bas... Voilà Sedan !
28Dans la nuit, l'ordre tombe : repli général sur la ville, où l'armée entière vient s'entasser.
29Mais cette aube grise éclairait d’une infinie tristesse Bazeilles et Balan, noyés au bout des prairies ; tandis qu’un Sedan livide, un Sedan de cauchemar et de deuil, s’évoquait à l’horizon, sur l’immense rideau sombre des forêts. Et, après Wadelincourt, lorsqu’on eut enfin atteint la porte de Torcy, il fallut parlementer, supplier et se fâcher, presque faire le siège de la place, pour obtenir du gouverneur qu’il baissât le pont-levis. Il était cinq heures. Le 7e corps entra dans Sedan, ivre de fatigue, de faim et de froid.
30Le 1er septembre, la bataille éclate à Bazeilles, où Weiss, le beau-frère de Maurice, veille sur sa petite maison. Un obus vient de tuer une voisine sous ses yeux.
31Il s’élança, revint d’un bond, avec le chassepot et les cartouches du soldat mort. Pour les grandes occasions, lorsqu’il voulait voir très clair, il avait toujours sur lui une paire de lunettes, qu’il ne portait pas d’habitude, par une gêne coquette et touchante, à l’égard de sa jeune femme. D’une main prompte, il arracha le binocle, le remplaça par les lunettes ; et ce gros bourgeois en paletot, à la bonne face ronde que la colère transfigurait, presque comique et superbe d’héroïsme, se mit à faire le coup de feu, tirant dans le tas des Bavarois, au fond de la rue. Il avait ça dans le sang, disait-il, ça le démangeait d’en descendre quelques-uns, depuis les récits de 1814, dont on avait bercé son enfance, là-bas, en Alsace.
32La maison est prise, Weiss condamné à être fusillé avec le jardinier Laurent. Sa femme Henriette, accourue de Sedan sous les balles, s'est jetée à son cou ; il doit lui-même desserrer son étreinte.
33Enfin, à grand-peine, il lui tenait les deux mains. Muet jusque-là, ayant évité de parler, il ne dit qu’un mot :
34– Adieu, chère femme.
35Et, déjà, de lui-même, il l’avait jetée entre les bras du Bavarois, qui l’emportait. Elle se débattait, criait, tandis que, pour la calmer sans doute, le soldat lui adressait tout un flot de rauques paroles. D’un violent effort, elle avait dégagé sa tête, elle vit tout.
36Cela ne dura pas trois secondes. Weiss, dont le binocle avait glissé, dans les adieux, venait de le remettre vivement sur son nez, comme s’il avait voulu bien voir la mort en face. Il recula, s’adossa contre le mur, en croisant les bras ; et, dans son veston en lambeaux, ce gros garçon paisible avait une figure exaltée, d’une admirable beauté de courage. Près de lui, Laurent s’était contenté de fourrer les mains dans ses poches. Il semblait indigné de la cruelle scène, de l’abomination de ces sauvages qui tuaient les hommes sous les yeux de leurs femmes. Il se redressa, les dévisagea, leur cracha d’une voix de mépris :
37– Sales cochons !
38Mais l’officier avait levé son épée, et les deux hommes tombèrent comme des masses, le garçon jardinier la face contre terre, l’autre, le comptable, sur le flanc, le long du mur. Celui-ci, avant d’expirer, eut une convulsion dernière, les paupières battantes, la bouche tordue. L’officier, qui s’approcha, le remua du pied, voulant s’assurer qu’il avait bien cessé de vivre.
39Sur le plateau au-dessus de Sedan, l'artillerie se fait écraser pièce par pièce. Honoré Fouchard, le maréchal des logis cousin de Maurice, veut sauver son canon.
40C’était son idée, sauver sa pièce, ainsi qu’on sauve le drapeau. Et il parlait encore, lorsqu’il fut foudroyé, le bras droit arraché, le flanc gauche ouvert. Il était tombé sur la pièce, il y resta comme étendu sur un lit d’honneur, la tête droite, la face intacte et belle de colère, tournée là-bas, vers l’ennemi. Par son uniforme déchiré, venait de glisser une lettre, que ses doigts crispés avaient prise et que le sang tachait, goutte à goutte.
41Pour tenter de rompre le cercle qui se referme, la cavalerie du général Margueritte charge, escadron après escadron. Prosper, le chasseur d'Afrique de Remilly, monte son cheval Zéphir.
42Enfin, ce ne fut que le quatrième escadron, à la quatrième reprise, qui tomba dans les lignes prussiennes, Prosper, le sabre haut, tapa sur des casques, sur des uniformes sombres, qu’il voyait dans un brouillard. Du sang coulait, il remarqua que Zéphir avait la bouche sanglante, et il s’imagina que c’était d’avoir mordu dans les rangs ennemis. La clameur autour de lui devenait telle, qu’il ne s’entendait plus crier, la gorge arrachée pourtant par le hurlement qui devait en sortir. Mais, derrière la première ligne prussienne, il y en avait une autre, et puis une autre, et puis une autre. L’héroïsme demeurait inutile, ces masses profondes d’hommes étaient comme des herbes hautes où chevaux et cavaliers disparaissaient. On avait beau en raser, il y en avait toujours. Le feu continuait avec une telle intensité, à bout portant, que des uniformes s’enflammèrent. Tout sombra, un engloutissement parmi les baïonnettes, au milieu des poitrines défoncées et des crânes fendus. Les régiments allaient y laisser les deux tiers de leur effectif, il ne restait de cette charge fameuse que la glorieuse folie de l’avoir tentée. Et, brusquement, Zéphir, atteint d’une balle en plein poitrail, s’abattit, écrasant sous lui la hanche droite de Prosper, dont la douleur fut si vive, qu’il perdit connaissance.
43Du haut de la Marfée, le roi Guillaume a suivi la bataille entière.
44Et l’effort suprême pour briser le cercle, au moment où il se fermait, l’inutile et glorieuse charge de la division Margueritte avait arraché au roi un cri d’admiration : « Ah ! les braves gens ! »
45Dans Sedan bombardé, Napoléon III, malade, torturé par le canon qui ne cesse pas, n'a plus qu'un ordre à donner.
46Et cet empereur qui n’avait plus de trône, ayant confié ses pouvoirs à l’impératrice-régente, ce chef d’armée qui ne commandait plus, depuis qu’il avait remis au maréchal Bazaine le commandement suprême, eut alors un réveil de sa puissance, l’irrésistible besoin d’être le maître une dernière fois. Depuis Châlons, il s’était effacé, n’avait pas donné un ordre, résigné à n’être qu’une inutilité sans nom et encombrante, un paquet gênant, emporté parmi les bagages des troupes. Et il ne se réveillait empereur que pour la défaite ; le premier, le seul ordre qu’il devait donner encore, dans la pitié effarée de son cœur, allait être de hisser le drapeau blanc sur la citadelle, afin de demander un armistice.
47– Oh ! ce canon, ce canon !... Prenez un drap, une nappe, n’importe quoi ! Courez vite, dites qu’on le fasse taire !
48Le soir, un général français gravit les pentes de la Marfée, précédé d'un drapeau blanc.
49C’était le général Reille, chargé par l’empereur de porter au roi de Prusse cette lettre : « Monsieur mon Frère, n’ayant pu mourir au milieu de mes troupes, il ne me reste qu’à remettre mon épée entre les mains de Votre Majesté. Je suis, de Votre Majesté, le bon Frère, Napoléon. »
50Le lendemain, la capitulation est signée : l'armée entière est prisonnière, avec armes et bagages. Dans la ville, la petite Rose raconte ce qu'elle a vu.
51À la Sous-Préfecture, elle avait vu des officiers qui arrachaient leurs épaulettes, en fondant en pleurs comme des enfants. Sur le pont, des cuirassiers jetaient leurs sabres à la Meuse ; et tout un régiment avait défilé, chaque homme lançait le sien, regardait l’eau jaillir, puis se refermer. Dans les rues, les soldats saisissaient leur fusil par le canon, en brisaient la crosse contre les murs ; tandis que des artilleurs, qui avaient enlevé le mécanisme des mitrailleuses, s’en débarrassaient au fond des égouts.
52Sur le champ de bataille dévasté, Silvine, la servante de la ferme Fouchard, cherche parmi les morts le corps d'Honoré, qui devait l'épouser.
53Et c’était enfin Honoré, couché sur sa pièce bancale, ainsi que sur un lit d’honneur, foudroyé au flanc et à l’épaule, la face intacte et belle de colère, regardant toujours, là-bas, vers les batteries prussiennes.
54– Oh ! mon ami, sanglota Silvine, mon ami...
55Entre les doigts crispés du mort, elle reconnaît un papier taché de sang.
56C’était la lettre qu’elle lui avait écrite, la lettre gardée par lui entre sa peau et sa chemise, serrée ainsi comme pour un adieu, dans la convulsion dernière de l’agonie.
57Parqués dans la presqu'île d'Iges, Jean, Maurice et quatre-vingt mille prisonniers sont abandonnés sous la pluie, sans vivres.
58Pas une précaution ne semblait avoir été prise, pas un effort n’était fait pour nourrir les quatre-vingt mille hommes dont l’agonie commençait, dans cet enfer effroyable que les soldats allaient nommer le Camp de la Misère, un nom de détresse dont les plus braves devaient garder le frisson.
59Sur la route de la captivité, à Mouzon, les deux amis parviennent à s'évader sous des habits de paysans.
60Dans le bois, dans le grand silence noir des arbres immobiles, quand ils n’entendirent plus rien, que plus rien ne remua et qu’ils se crurent sauvés, une émotion extraordinaire les jeta aux bras l’un de l’autre. Maurice pleurait à gros sanglots, tandis que des larmes lentes ruisselaient sur les joues de Jean. C’était la détente de leur long tourment, la joie de se dire que la douleur allait peut-être avoir pitié d’eux. Et ils se serraient d’une étreinte éperdue, dans la fraternité de tout ce qu’ils venaient de souffrir ensemble ; et le baiser qu’ils échangèrent alors leur parut le plus doux et le plus fort de leur vie, un baiser tel qu’ils n’en recevraient jamais d’une femme, l’immortelle amitié, l’absolue certitude que leurs deux cœurs n’en faisaient plus qu’un, pour toujours.
61Blessé à la jambe en franchissant les lignes, Jean est caché à Remilly, chez l'oncle Fouchard, où Henriette le soigne, tandis que Maurice gagne Paris. Les nouvelles n'arrivent que par le docteur Dalichamp.
62Un matin, le docteur arriva bouleversé, les mains tremblantes. Il tira un journal belge de sa poche, le jeta sur le lit, en s’écriant :
63– Ah ! mes amis, la France est morte, Bazaine vient de trahir !
64Jean, adossé contre deux oreillers, somnolent, se réveilla.
65– Comment de trahir ?
66– Oui, il a livré Metz et l’armée. C’est le coup de Sedan qui recommence, et cette fois c’est le reste de notre chair et de notre sang.
67Dans la chambre close, au long de l'hiver, une tendresse muette grandit entre le blessé et la jeune veuve.
68Chaque jour, maintenant, Henriette rentrait de la sorte, bouleversée par quelque agonie, et cette souffrance des autres les rapprochait encore, pendant les tristes heures qu’ils vivaient si seuls, au fond de la grande chambre paisible. Heures bien douces pourtant, car la tendresse était venue, une tendresse qu’ils croyaient fraternelle, entre leurs deux cœurs qui avaient peu à peu appris à se connaître. Lui, d’un esprit si réfléchi, s’était haussé, dans leur intimité continue ; et elle, à le voir bon et raisonnable, ne songeait même plus qu’il était un humble, ayant conduit la charrue avant de porter le sac. Ils s’entendaient très bien, ils faisaient un excellent ménage, comme disait Silvine, avec son sourire grave. Aucune gêne d’ailleurs n’était née entre eux, elle continuait à lui soigner sa jambe, sans que jamais leurs regards clairs se fussent détournés. Toujours en noir, dans ses vêtements de veuve, elle semblait avoir cessé d’être une femme.
69À Paris assiégé, Maurice s'est rengagé. La ville affamée s'obstine.
70Huit longs jours encore s’écoulèrent. Paris agonisait, sans une plainte. Les boutiques ne s’ouvraient plus, les rares passants ne rencontraient plus de voitures, dans les rues désertes. On avait mangé quarante mille chevaux, on en était arrivé à payer très cher les chiens, les chats et les rats. Depuis que le blé manquait, le pain, fait de riz et d’avoine, était un pain noir, visqueux, d’une digestion difficile ; et, pour en obtenir les trois cents grammes du rationnement, les queues interminables, devant les boulangeries, devenaient mortelles. Ah ! ces douloureuses stations du siège, ces pauvres femmes grelottantes sous les averses, les pieds dans la boue glacée, toute la misère héroïque de la grande ville qui ne voulait pas se rendre !
71Paris capitule à son tour ; puis, le 18 mars, l'insurrection éclate et la Commune s'empare de la ville. Ce soir-là, Maurice, passé aux fédérés, croise Jean, resté soldat de l'armée régulière, et le presse de rester avec eux.
72Mais, d’un geste de furieuse révolte, Maurice lui avait lâché les mains. Et tous deux restèrent quelques secondes face à face, l’un dans l’exaspération du coup de démence qui emportait Paris entier, ce mal venu de loin, des ferments mauvais du dernier règne, l’autre fort de son bon sens et de son ignorance, sain encore d’avoir poussé à part, dans la terre du travail et de l’épargne. Tous les deux étaient frères pourtant, un lien solide les attachait, et ce fut un arrachement, lorsque, soudain, une bousculade qui se produisit, les sépara.
73– Au revoir, Maurice !
74– Au revoir, Jean !
75Fin mai, l'armée de Versailles reprend Paris rue par rue : c'est la Semaine sanglante, dans la lueur des incendies allumés par les fédérés. Sur une barricade de la rue du Bac, un dernier combattant tire encore.
76Violemment, Jean déboucha dans la rue du Bac, avec les quelques hommes de son escouade. D’abord, il ne vit personne, il crut que la barricade venait d’être évacuée. Puis, là-bas, entre deux sacs de terre, il aperçut un communard qui remuait, qui épaulait, tirant encore dans la rue de Lille. Et ce fut sous la poussée furieuse du destin, il courut, il cloua l’homme sur la barricade, d’un coup de baïonnette.
77Maurice n’avait pas eu le temps de se retourner. Il jeta un cri, il releva la tête. Les incendies les éclairaient d’une aveuglante clarté.
78– Oh ! Jean, mon vieux Jean, est-ce toi ?
79Mourir, il le voulait, il en avait l’enragée impatience. Mais mourir de la main de son frère, c’était trop, cela lui gâtait la mort, en l’empoisonnant d’une abominable amertume.
80– Est-ce donc toi, Jean, mon vieux Jean ?
81Foudroyé, dégrisé, Jean le regardait. Ils étaient seuls, les autres soldats s’étaient déjà mis à la poursuite des fuyards. Autour d’eux, les incendies flambaient plus haut, les fenêtres vomissaient de grandes flammes rouges, tandis qu’on entendait, à l’intérieur, l’écroulement embrasé des plafonds. Et Jean s’abattit près de Maurice, sanglotant, le tâtant, tâchant de le soulever, pour voir s’il ne pourrait pas le sauver encore.
82– Oh ! mon petit, mon pauvre petit !
83Jean panse son ami et l'emporte en barque, sur la Seine, entre les palais incendiés, jusqu'à la petite chambre de Maurice, rue des Orties.
84La barque, en effet, semblait portée par un fleuve de braise. Sous les reflets dansants de ces foyers immenses, on aurait cru que la Seine roulait des charbons ardents. De brusques éclairs rouges y couraient, dans un grand froissement de tisons jaunes. Et ils descendaient toujours lentement, au fil de cette eau incendiée, entre les palais en flammes, ainsi que dans une rue démesurée de ville maudite, brûlant aux deux bords d’une chaussée de lave en fusion.
85Veillé par Henriette accourue de Remilly, Maurice décline. Dans sa fièvre, il absout son frère d'armes.
86– Mon vieux Jean, tu es le simple et le solide... Va, va ! prends la pioche, prends la truelle ! et retourne le champ, et rebâtis la maison !... Moi, tu as bien fait de m’abattre, puisque j’étais l’ulcère collé à tes os !
87Le dernier jour de la Semaine sanglante, Jean remonte l'escalier de la rue des Orties.
88Le dimanche soir, au déclin du jour, lorsque Jean monta le sombre escalier de la maison, rue des Orties, un affreux pressentiment lui serrait le cœur. Il entra, et tout de suite il vit l’inévitable fin, Maurice mort sur le petit lit, étouffé par l’hémorragie que Bouroche redoutait. L’adieu rouge du soleil glissait par la fenêtre ouverte, deux bougies brûlaient déjà sur la table, au chevet du lit. Et Henriette, à genoux dans ses vêtements de veuve qu’elle n’avait pas quittés, pleurait en silence.
89Entre Jean et Henriette, la tombe de Maurice a tout séparé. Jean regarde une dernière fois Paris en flammes.
90Alors, Jean eut une sensation extraordinaire. Il lui sembla, dans cette lente tombée du jour, au-dessus de cette cité en flammes, qu’une aurore déjà se levait. C’était bien pourtant la fin de tout, un acharnement du destin, un amas de désastres tels, que jamais nation n’en avait subi d’aussi grands : les continuelles défaites, les provinces perdues, les milliards à payer, la plus effroyable des guerres civiles noyée sous le sang, des décombres et des morts à pleins quartiers, plus d’argent, plus d’honneur, tout un monde à reconstruire ! Lui-même y laissait son cœur déchiré, Maurice, Henriette, son heureuse vie de demain emportée dans l’orage. Et pourtant, par delà la fournaise, hurlante encore, la vivace espérance renaissait, au fond du grand ciel calme, d’une limpidité souveraine. C’était le rajeunissement certain de l’éternelle nature, de l’éternelle humanité, le renouveau promis à qui espère et travaille, l’arbre qui jette une nouvelle tige puissante, quand on en a coupé la branche pourrie, dont la sève empoisonnée jaunissait les feuilles.
91Dans un sanglot, Jean répéta :
92– Adieu !
93Henriette ne releva pas la tête, la face cachée entre ses deux mains jointes.
94– Adieu !
95Le champ ravagé était en friche, la maison brûlée était par terre ; et Jean, le plus humble et le plus douloureux, s’en alla, marchant à l’avenir, à la grande et rude besogne de toute une France à refaire.