1Ce document propose une traversée de La Faute de l’abbé Mouret en une vingtaine de minutes de lecture. Tous les passages sont des extraits authentiques du roman d’Émile Zola, reproduits mot pour mot et cousus par de très courtes transitions éditoriales en italique ; ils suivent, de bout en bout, l’arc des trois livres du récit.
2Livre premier. Aux Artaud, hameau écrasé de soleil au fond d’une vallée provençale, la vieille servante La Teuse prépare l’église pour la messe du jeune curé, Serge Mouret.
3La Teuse, en entrant, posa son balai et son plumeau contre l’autel. Elle s’était attardée à mettre en train la lessive du semestre. Elle traversa l’église, pour sonner l’Angélus, boitant davantage dans sa hâte, bousculant les bancs. La corde, près du confessionnal, tombait du plafond, nue, râpée, terminée par un gros nœud, que les mains avaient graissé ; et elle s’y pendit de toute sa masse, à coups réguliers, puis s’y abandonna, roulant dans ses jupes, le bonnet de travers, le sang crevant sa face large.
4Pendant que l’abbé officie devant les bancs vides, le printemps entre par les carreaux cassés.
5Ce fut alors que des flammes jaunes entrèrent par les fenêtres. Le soleil, à l’appel du prêtre, venait à la messe. Il éclaira de larges nappes dorées la muraille gauche, le confessionnal, l’autel de la Vierge, la grande horloge. Un craquement secoua le confessionnal ; la Mère de Dieu, dans une gloire, dans l’éblouissement de sa couronne et de son manteau d’or, sourit tendrement à l’enfant Jésus, de ses lèvres peintes ; l’horloge, réchauffée, battit l’heure, à coups plus vifs. Il sembla que le soleil peuplait les bancs des poussières qui dansaient dans ses rayons. La petite église, l’étable blanchie, fut comme pleine d’une foule tiède. Au-dehors, on entendait les petits bruits du réveil heureux de la campagne, les herbes qui soupiraient d’aise, les feuilles s’essuyant dans la chaleur, les oiseaux lissant leurs plumes, donnant un premier coup d’ailes. Même la campagne entrait avec le soleil : à une des fenêtres, un gros sorbier se haussait, jetant des branches par les carreaux cassés, allongeant ses bourgeons, comme pour regarder à l’intérieur ; et, par les fentes de la grande porte, on voyait les herbes du perron, qui menaçaient d’envahir la nef. Seul, au milieu de cette vie montante, le grand Christ, resté dans l’ombre, mettait la mort, l’agonie de sa chair barbouillée d’ocre, éclaboussée de laque. Un moineau vint se poser au bord d’un trou ; il regarda, puis s’envola ; mais il reparut presque aussitôt, et, d’un vol silencieux, s’abattit entre les bancs, devant l’autel de la Vierge. Un second moineau le suivit. Bientôt, de toutes les branches du sorbier, des moineaux descendirent, se promenant tranquillement à petits sauts, sur les dalles.
6Autour de l’église, le village vit à même la terre.
7Tous les habitants étaient parents, tous portaient le même nom, si bien qu’ils prenaient des surnoms dès le berceau, pour se distinguer entre eux. Un ancêtre, un Artaud, était venu, qui s’était fixé dans cette lande, comme un paria ; puis, sa famille avait grandi, avec la vitalité farouche des herbes suçant la vie des rochers ; sa famille avait fini par être une tribu, une commune, dont les cousinages se perdaient, remontaient à des siècles. Ils se mariaient entre eux, dans une promiscuité éhontée ; on ne citait pas un exemple d’un Artaud ayant amené une femme d’un village voisin ; les filles seules s’en allaient, parfois. Ils naissaient, ils mouraient, attachés à ce coin de terre, pullulant sur leur fumier, lentement, avec une simplicité d’arbres qui repoussaient de leur semence, sans avoir une idée nette du vaste monde, au-delà de ces roches jaunes, entre lesquelles ils végétaient. Et pourtant déjà, parmi eux, se trouvaient des pauvres et des riches ; des poules ayant disparu, les poulaillers, la nuit, étaient fermés par de gros cadenas ; un Artaud avait tué un Artaud, un soir, derrière le moulin. C’était, au fond de cette ceinture désolée de collines, un peuple à part, une race née du sol, une humanité de trois cents têtes qui recommençait les temps.
8Le jeune prêtre, lui, traverse ce pays sans le voir.
9Lui, gardait toute l’ombre morte du séminaire. Pendant des années, il n’avait pas connu le soleil. Il l’ignorait même encore, les yeux fermés, fixés sur l’âme, n’ayant que du mépris pour la nature damnée. Longtemps, aux heures de recueillement, lorsque la méditation le prosternait, il avait rêvé un désert d’ermite, quelque trou dans une montagne, où rien de la vie, ni être, ni plante, ni eau, ne le viendrait distraire de la contemplation de Dieu.
10Sa foi l’a retranché du monde.
11On avait tué l’homme en lui, il le sentait, il était heureux de se savoir à part, créature châtrée, déviée, marquée de la tonsure ainsi qu’une brebis du Seigneur.
12Un matin, son oncle, le docteur Pascal, l’emmène au chevet d’un vieillard voltairien, Jeanbernat, gardien d’un domaine abandonné : le Paradou. En chemin, le docteur lui en conte la légende.
13Du temps de Louis XV, un seigneur y avait bâti un palais superbe, avec des jardins immenses, des bassins, des eaux ruisselantes, des statues, tout un petit Versailles perdu dans les pierres, sous le grand soleil du Midi. Mais il n’y était venu passer qu’une saison, en compagnie d’une femme adorablement belle, qui mourut là sans doute, car personne ne l’avait vue en sortir. L’année suivante, le château brûla, les portes du parc furent clouées, les meurtrières des murs elles-mêmes s’emplirent de terre ; si bien que, depuis cette époque lointaine, pas un regard n’était entré dans ce vaste enclos, qui tenait tout un des hauts plateaux des Garrigues.
14Chez Jeanbernat, une porte s’ouvre soudain au fond du vestibule.
15Une porte venait de s’ouvrir brusquement, au fond du vestibule ; une trouée éclatante s’était faite, dans le noir de la muraille. Ce fut comme une vision de forêt vierge, un enfoncement de futaie immense, sous une pluie de soleil. Dans cet éclair, le prêtre saisit nettement, au loin, des détails précis : une grande fleur jaune au centre d’une pelouse, une nappe d’eau qui tombait d’une haute pierre, un arbre colossal empli d’un vol d’oiseaux ; le tout noyé, perdu, flambant, au milieu d’un tel gâchis de verdure, d’une débauche telle de végétation, que l’horizon entier n’était plus qu’un épanouissement. La porte claqua, tout disparut.
16– Ah ! la gueuse ! cria Jeanbernat, elle était encore dans le Paradou !
17Albine riait sur le seuil du vestibule. Elle avait une jupe orange, avec un grand fichu rouge attaché derrière la taille, ce qui lui donnait un air de bohémienne endimanchée. Et elle continuait à rire, la tête renversée, la gorge toute gonflée de gaieté, heureuse de ses fleurs, des fleurs sauvages tressées dans ses cheveux blonds, nouées à son cou, à son corsage, à ses bras minces, nus et dorés. Elle était comme un grand bouquet d’une odeur forte.
18Sur le chemin du retour, la nièce du vieillard, seize ans, suit en riant le cabriolet des visiteurs, cachée derrière la muraille du parc.
19Mais, sans qu’on vît personne, sans qu’on aperçût autre chose, en l’air, que les bouleaux balancés de plus en plus furieusement, on entendit une voix claire, coupée de rires, qui criait :
20– Au revoir, docteur ! au revoir, monsieur le curé !... J’embrasse l’arbre, l’arbre vous envoie mes baisers.
21Le soir, dans sa chambre, l’abbé sent monter une fièvre inconnue : le rire d’Albine le poursuit.
22Mais, devant lui, Albine reparut comme une grande fleur, poussée et embellie sur ce terreau. Elle était la fleur naturelle de ces ordures, délicate au soleil, ouvrant le jeune bouton de ses épaules blanches, si heureuse de vivre, qu’elle sautait de sa tige et qu’elle s’envolait sur sa bouche, en le parfumant de son long rire.
23Le prêtre poussa un cri. Il avait senti une brûlure à ses lèvres. C’était comme un jet ardent qui avait coulé dans ses veines. Alors, cherchant un refuge, il se jeta à genoux devant la statuette de l’Immaculée Conception, en criant, les mains jointes :
24– Sainte Vierge des Vierges, priez pour moi !
25Toute la nuit, il supplie la Vierge de le retrancher de la vie et des sens.
26Et l’abbé Mouret, claquant des dents, terrassé par la fièvre, s’évanouit sur le carreau.
27Livre deuxième. Terrassé par une fièvre cérébrale, Serge a été porté au pavillon du Paradou par le docteur Pascal, qui l’a confié en secret aux soins d’Albine. Il s’éveille sans mémoire.
28Assise près d’une console où une bouilloire chauffait sur une lampe à esprit-de-vin, Albine regardait les rideaux de l’alcôve, attentivement. Elle était vêtue de blanc, les cheveux serrés dans un fichu de vieille dentelle, les mains abandonnées, veillant d’un air sérieux de grande fille. Une respiration faible, un souffle d’enfant assoupi s’entendait, dans le grand silence. Mais elle s’inquiéta, au bout de quelques minutes ; elle ne put s’empêcher de venir, à pas légers, soulever le coin d’un rideau. Serge, au bord du grand lit, semblait dormir, la tête appuyée sur l’un de ses bras repliés. Pendant sa maladie, ses cheveux s’étaient allongés, sa barbe avait poussé. Il était très blanc, les yeux meurtris de bleu, les lèvres pâles ; il avait une grâce de fille convalescente.
29Quand il a la force de gagner la fenêtre, Albine lui montre leur royaume.
30Une mer de verdure, en face, à droite, à gauche, partout. Une mer roulant sa houle de feuilles jusqu’à l’horizon, sans l’obstacle d’une maison, d’un pan de muraille, d’une route poudreuse. Une mer déserte, vierge, sacrée, étalant sa douceur sauvage dans l’innocence de la solitude. Le soleil seul entrait là, se vautrait en nappe d’or sur les prés, enfilait les allées de la course échappée de ses rayons, laissait pendre à travers les arbres ses fins cheveux flambants, buvait aux sources d’une lèvre blonde qui trempait l’eau d’un frisson. Sous ce poudroiement de flammes, le grand jardin vivait avec une extravagance de bête heureuse, lâchée au bout du monde, loin de tout, libre de tout.
31Jour après jour, le convalescent renaît au soleil du jardin.
32Et le matin vint battre le mûrier contre lequel Serge s’adossait. Serge naquit dans l’enfance du matin.
33Un matin, dans le bois de roses, il s’éveille d’un long sommeil et regarde Albine comme pour la première fois.
34Il lui prit les mains, en répétant d’une voix frémissante d’admiration :
35– Comme tu es belle !
36Albine, dans la poussière du soleil qui tombait, avait une chair de lait, à peine dorée d’un reflet de jour. La pluie de roses, autour d’elle, sur elle, la noyait dans du rose. Ses cheveux blonds, que son peigne attachait mal, la coiffaient d’un astre à son coucher, lui couvrant la nuque du désordre de ses dernières mèches flambantes. Elle portait une robe blanche, qui la laissait nue, tant elle était vivante sur elle, tant elle découvrait ses bras, sa gorge, ses genoux. Elle montrait sa peau innocente, épanouie sans honte ainsi qu’une fleur, musquée d’une odeur propre. Elle s’allongeait, point trop grande, souple comme un serpent, avec des rondeurs molles, des élargissements de lignes voluptueux, toute une grâce de corps naissant, encore baigné d’enfance, déjà renflé de puberté. Sa face longue, au front étroit, à la bouche un peu forte, riait de toute la vie tendre de ses yeux bleus. Et elle était sérieuse pourtant, les joues simples, le menton gras, aussi naturellement belle que les arbres sont beaux.
37– Et que je t’aime ! dit Serge, en l’attirant à lui.
38Des semaines durant, les deux enfants parcourent verger, prairies et futaies ; sous les grands arbres, l’aveu finit par leur échapper.
39Alors, il se pencha encore, il parut chercher à quelle place exquise de ce visage il poserait le mot suprême. Puis, il ne dit rien, il n’eut qu’un petit souffle. Il baisa les lèvres d’Albine.
40– Albine, je t’aime !
41– Je t’aime Serge !
42Et ils s’arrêtèrent, frémissants de ce premier baiser. Elle avait ouvert les yeux très grands. Il restait la bouche légèrement avancée. Tous deux, sans rougir, se regardaient. Quelque chose de puissant, de souverain les envahissait ; c’était comme une rencontre longtemps attendue, dans laquelle ils se revoyaient grandis, faits l’un pour l’autre, à jamais liés.
43Mais le jardin les veut plus loin : au terme d’une longue quête, Albine conduit Serge à la clairière défendue.
44C’était, au centre, un arbre noyé d’une ombre si épaisse, qu’on ne pouvait en distinguer l’essence. Il avait une taille géante, un tronc qui respirait comme une poitrine, des branches qu’il étendait au loin, pareilles à des membres protecteurs. Il semblait bon, robuste, puissant, fécond ; il était le doyen du jardin, le père de la forêt, l’orgueil des herbes, l’ami du soleil qui se levait et se couchait chaque jour sur sa cime.
45Sous ses branches, l’angoisse qui les séparait tombe d’un coup.
46C’était le jardin qui avait voulu la faute. Pendant des semaines, il s’était prêté au lent apprentissage de leur tendresse. Puis, au dernier jour, il venait de les conduire dans l’alcôve verte. Maintenant, il était le tentateur, dont toutes les voix enseignaient l’amour.
47Du parterre aux grandes roches, toutes les voix du parc, fleurs, bêtes et eaux, leur soufflent le même appel.
48Alors, Albine et Serge entendirent. Il ne dit rien, il la lia de ses bras, toujours plus étroitement. La fatalité de la génération les entourait. Ils cédèrent aux exigences du jardin. Ce fut l’arbre qui confia à l’oreille d’Albine ce que les mères murmurent aux épousées, le soir des noces.
49Albine se livra. Serge la posséda.
50Et le jardin entier s’abîma avec le couple, dans un dernier cri de passion. Les troncs se ployèrent comme sous un grand vent ; les herbes laissèrent échapper un sanglot d’ivresse ; les fleurs, évanouies, les lèvres ouvertes, exhalèrent leur âme ; le ciel lui-même, tout embrasé d’un coucher d’astre, eut des nuages immobiles, des nuages pâmés, d’où tombait un ravissement surhumain. Et c’était une victoire pour les bêtes, les plantes, les choses, qui avaient voulu l’entrée de ces deux enfants dans l’éternité de la vie. Le parc applaudissait formidablement.
51Peu après, gagnés par une honte nouvelle, les amants s’égarent dans les taillis.
52Cependant, ils ne pouvaient sortir des buissons. Tout d’un coup, au bout d’un sentier, ils se trouvèrent en face d’un obstacle, d’une masse grise, haute, grave. C’était la muraille.
53Par une brèche du mur, Serge reconnaît, en contrebas, le village des Artaud et son église ; l’Angélus sonne au loin.
54La cloche avait eu un léger saut. Et, lentement, dans l’air endormi du soir, les trois coups de l’Angelus arrivèrent jusqu’au Paradou. C’étaient des souffles argentins, des appels très doux, réguliers. Maintenant, la cloche semblait vivante.
55– Mon Dieu ! cria Serge, tombé à genoux, renversé par les petits souffles de la cloche.
56Debout sur la brèche, Frère Archangias, le brutal frère des écoles, les a découverts.
57– Au nom de Dieu ! Au nom de Dieu ! criait le Frère d’une voix tonnante.
58Serge, invinciblement, marchait vers la brèche. Quand Frère Archangias, d’un geste brutal, l’eut tiré hors du Paradou, Albine, glissée à terre, les mains follement tendues vers son amour qui s’en allait, se releva, la gorge brisée de sanglots. Elle s’enfuit, elle disparut au milieu des arbres, dont elle battait les troncs de ses cheveux dénoués.
59Livre troisième. Revenu à sa cure et à ses austérités, l’abbé Mouret s’enferme dans la pénitence, jusqu’au jour où le docteur Pascal vient lui parler d’Albine.
60– Je sors du Paradou, dit-il brusquement. Jeanbernat est venu me chercher cette nuit... J’ai vu Albine. Elle m’inquiète. Elle a besoin de beaucoup de ménagements.
61Il étudiait toujours le prêtre en parlant. Il ne vit pas même ses paupières battre.
62– Enfin, elle t’a soigné, ajouta-t-il plus rudement. Sans elle, mon garçon, tu serais peut-être à cette heure dans un cabanon des Tulettes, avec la camisole de force aux épaules... Eh bien ! j’ai promis que tu irais la voir. Je t’emmène avec moi. C’est un adieu. Elle veut partir.
63– Je ne puis que prier pour la personne dont vous parlez, dit l’abbé Mouret avec douceur.
64Et comme le docteur s’emportait, allongeant un grand coup de canne sur le canapé :
65– Je suis prêtre, je n’ai que des prières, acheva-t-il simplement, d’une voix très ferme.
66Alors Albine ose venir elle-même, un soir de pluie, le chercher jusque dans l’église.
67Elle se dressait devant lui, souveraine, allongeant les bras. Elle répéta d’une voix plus haute :
68– Entends-tu, Serge ? tu es à moi !
69Alors, lentement, l’abbé Mouret se leva. Il s’adossa à l’autel, en disant :
70– Non, vous vous trompez, je suis à Dieu.
71Elle promet de croire, d’apprendre, de tout accepter pour le garder.
72L’abbé Mouret montra sa soutane.
73– Je ne puis, dit-il simplement ; je suis prêtre.
74– Prêtre ! répéta-t-elle en cessant de sourire. Oui, l’oncle prétend que les prêtres n’ont ni femme, ni sœur, ni mère. Alors, cela est vrai... Mais pourquoi es-tu venu ? C’est toi qui m’as prise pour ta sœur, pour ta femme. Tu mentais donc ?
75Après une dernière lutte, où il oppose la mort de la croix à la vie du jardin, il la chasse.
76Il criait, il poussait Albine violemment vers la porte. Celle-ci, très pâle, reculait pas à pas. Quand il se tut, la voix étranglée, elle dit gravement :
77– Alors, c’est fini, tu me chasses ?... Je suis ta femme pourtant. C’est toi qui m’as faite. Dieu, après avoir permis cela, ne peut nous punir à ce point.
78Elle était sur le seuil. Elle ajouta :
79– Écoute, tous les jours, quand le soleil se couche, je vais au bout du jardin, à l’endroit où la muraille est écroulée... Je t’attends.
80Et elle s’en alla. La porte de la sacristie retomba avec un soupir étouffé.
81Des jours plus tard, vaincu par le souvenir, Serge franchit pourtant la brèche une dernière fois.
82Derrière la muraille, à quelques pas, Albine était assise sur un tapis d’herbe. Elle se leva, en apercevant Serge.
83– Te voilà ! cria-t-elle toute tremblante.
84– Oui, dit-il paisiblement, je suis venu.
85Elle veut lui faire refaire le pèlerinage de leurs tendresses ; mais la saison a tourné.
86Et ils s’enfoncèrent dans le Paradou. L’automne venait, les arbres étaient soucieux, avec leurs têtes jaunies qui se dépouillaient feuille à feuille. Dans les sentiers, il y avait déjà un lit de verdure morte, trempé d’humidité, où les pas semblaient étouffer des soupirs. Au fond des pelouses, une fumée flottait, noyant de deuil les lointains bleuâtres. Et le jardin entier se taisait, ne soufflant plus que des haleines mélancoliques, qui passaient pareilles à des frissons.
87Au pied de l’arbre géant, Albine exige son mari ; Serge, repris par l’Église, n’a plus que des larmes.
88Elle se leva, irritée, menaçante. Elle le secoua, en criant :
89– Que dis-tu ? Que rêves-tu là, tout haut ?... Ne suis-je pas ta femme ? N’es-tu pas venu pour être mon mari ?
90Lui, tremblait plus fort, se reculait.
91– Non, laisse-moi, j’ai peur, balbutia-t-il.
92– Et notre vie commune, et notre bonheur, et nos enfants ?
93– Non, non, j’ai peur !
94Puis, il jeta ce cri suprême :
95– Je ne peux pas ! je ne peux pas !
96Elle tente une dernière étreinte.
97Elle ne dit plus rien. Elle le prit elle-même, d’une étreinte farouche. Ses lèvres se collèrent sur ce cadavre pour le ressusciter. Et Serge n’eut encore que des larmes.
98Au bout d’un grand silence, Albine parla. Elle était debout, méprisante, résolue.
99– Va-t’en ! dit-elle à voix basse.
100Serge se leva d’un effort. Il ramassa son bréviaire qui avait roulé dans l’herbe. Il s’en alla.
101– Va-t’en ! répétait Albine qui le suivait, le chassant devant elle, haussant la voix.
102Et elle le poussa ainsi de buisson en buisson, elle le reconduisit à la brèche, au milieu des arbres graves. Et là, comme Serge hésitait, le front bas, elle lui cria violemment :
103– Va-t’en ! va-t’en !
104Puis, lentement, elle rentra dans le Paradou, sans tourner la tête. La nuit tombait, le jardin n’était plus qu’un grand cercueil d’ombre.
105Restée seule, Albine comprend que le jardin lui ménage la mort comme une dernière joie : elle moissonne toutes ses fleurs.
106D’abord, elle courut au bois de roses. Là, dans la dernière lueur du crépuscule, elle fouilla les massifs, elle cueillit toutes les roses qui s’alanguissaient aux approches de l’hiver. Elle les cueillait à terre, sans se soucier des épines ; elle les cueillait devant elle, des deux mains ; elle les cueillait au-dessus d’elle, se haussant sur les pieds, ployant les arbustes. Une telle hâte la poussait, qu’elle cassait les branches, elle qui avait le respect des moindres brins d’herbe. Bientôt elle eut des roses plein les bras, un fardeau de roses sous lequel elle chancelait. Puis, elle rentra au pavillon, ayant dépouillé le bois, emportant jusqu’aux pétales tombés ; et quand elle eut laissé glisser sa charge de roses sur le carreau de la chambre au plafond bleu, elle redescendit dans le parterre.
107Toute la soirée, elle vide le parterre et pare sa chambre, murs, meubles et lit, d’un amoncellement de fleurs.
108Un instant, elle resta debout, regardant autour d’elle. Elle songeait, elle cherchait si la mort était là. Et elle ramassa les verdures odorantes, les citronnelles, les menthes, les verveines, les baumes, les fenouils ; elle les tordit, les plia, en fabriqua des tampons, à l’aide desquels elle alla boucher les moindres fentes, les moindres trous de la porte et des fenêtres. Puis, elle tira les rideaux de calicot blanc, cousus à gros points. Et, muette, sans un soupir, elle se coucha sur le lit, sur la floraison des jacinthes et des tubéreuses.
109Couchée sur les fleurs, elle écoute les parfums lui rejouer, un à un, la musique de ses amours.
110Les noces étaient venues, les fanfares des roses annonçaient l’instant redoutable. Elle, les mains de plus en plus serrées contre son cœur, pâmée, mourante, haletait. Elle ouvrait la bouche, cherchant le baiser qui devait l’étouffer, quand les jacinthes et les tubéreuses fumèrent, l’enveloppèrent d’un dernier soupir, si profond, qu’il couvrit le chœur des roses. Albine était morte dans le hoquet suprême des fleurs.
111Le lendemain, le docteur Pascal, fou de douleur, arrête son cabriolet au pied de l’église.
112L’oncle Pascal, dont le visage paraissait bouleversé, eut un geste terrible de sa main droite, qui tenait le fouet. Il reprit, se penchant davantage, au risque de tomber :
113– Ah ! il lit son bréviaire !... Non, ne l’appelez pas. Je l’étranglerais, et c’est inutile... J’ai à lui dire qu’Albine est morte, entendez-vous ! Dites-lui qu’elle est morte, de ma part !
114Et il disparut, il lança à son cheval un si rude coup de fouet, que la bête s’emporta. Mais, vingt pas plus loin, il l’arrêta de nouveau, allongeant encore la tête, criant plus fort :
115– Dites-lui aussi de ma part qu’elle était enceinte ! Ça lui fera plaisir.
116Au Paradou, le docteur trouve Jeanbernat une bêche à la main.
117– Ah ! c’est vous, docteur ! dit la voix calme de Jeanbernat.
118Le vieux, à grands coups de bêche, creusait un trou, au pied d’un mûrier. Il avait redressé sa haute taille, en entendant des pas. Puis, il s’était remis à la besogne, enlevant d’un seul effort une motte énorme de terre grasse.
119– Que faites-vous donc là ? demanda le docteur Pascal.
120Jeanbernat se redressa de nouveau. Il essuyait la sueur de son front sur la manche de sa veste.
121– Je fais un trou, répondit-il simplement. Elle a toujours aimé le jardin. Elle sera bien là pour dormir.
122L’Église, pourtant, reprend la morte : l’abbé Mouret conduit lui-même l’enterrement d’Albine, dans le petit cimetière des Artaud.
123Devant la fosse, l’abbé Mouret achevait le De profundis. Puis, il s’approcha du cercueil, à pas lents, se redressa, le regarda un instant, sans un battement de paupières. Il semblait plus grand, il avait une sérénité de visage qui le transfigurait. Et il se baissa, il ramassa une poignée de terre qu’il sema sur la bière en forme de croix. Il récitait, d’une voix si claire, que pas une syllabe ne fut perdue :
124– Revertitur in terram suam unde erat, et spiritus redit ad Deum qui dedit illum.
125Au bord de la fosse, un dernier compte se règle.
126Mais la Rosalie les fit taire en murmurant :
127– Eh ! regardez, le voilà, le Philosophe !
128En effet, Jeanbernat entrait dans le cimetière. Il marcha droit au groupe qui se tenait autour de la fosse. Il avait son pas gaillard, si souple encore, qu’il ne faisait aucun bruit. Quand il se fut avancé, il demeura debout derrière Frère Archangias, dont il sembla couver un instant la nuque des yeux. Puis, comme l’abbé Mouret achevait les oraisons, il tira tranquillement un couteau de sa poche, l’ouvrit, et abattit, d’un seul coup, l’oreille droite du Frère.
129Personne n’avait eu le temps d’intervenir. Le Frère poussa un hurlement.
130– La gauche sera pour une autre fois, dit paisiblement Jeanbernat en jetant l’oreille par terre.
131Et il repartit.
132Et tandis que la terre retombe, la vie, de l’autre côté du mur, a le dernier mot.
133Puis, tout d’un coup, pendant que le cercueil descendait, soutenu par les cordes, dont les nœuds lui arrachaient des craquements, un tapage effroyable monta de la basse-cour, derrière le mur. La chèvre bêlait. Les canards, les oies, les dindes, claquaient du bec, battaient des ailes. Les poules chantaient l’œuf, toutes ensemble. Le coq fauve Alexandre jetait son cri de clairon. On entendait jusqu’aux bonds des lapins, ébranlant les planches de leurs cabines. Et, par-dessus toute cette vie bruyante du petit peuple des bêtes, un grand rire sonnait. Il y eut un froissement de jupes. Désirée, décoiffée, les bras nus jusqu’aux coudes, la face rouge de triomphe, parut, les mains appuyées au chaperon du mur. Elle devait être montée sur le tas de fumier.
134– Serge ! Serge ! appela-t-elle.
135À ce moment, le cercueil d’Albine était au fond du trou. On venait de retirer les cordes. Un des paysans jetait une première pelletée de terre.
136– Serge ! Serge ! cria-t-elle plus fort, en tapant des mains, la vache a fait un veau !