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La Joie de vivre — en 20 minutes

La Joie de vivre — en 20 minutes
1Cette version « Lire en 20 minutes » traverse La Joie de vivre d'Émile Zola par une sélection d'extraits authentiques du roman, reproduits mot pour mot et cousus par de courtes transitions éditoriales en italique. Elle suit tout l'arc du récit, de l'arrivée de Pauline chez les Chanteau jusqu'au dénouement.

2Bonneville, sur la côte normande, un soir de tempête de mars. Chanteau, le maire du village, perclus de goutte, guette le retour de sa femme.
3Comme six heures sonnaient au coucou de la salle à manger, Chanteau perdit tout espoir. Il se leva péniblement du fauteuil où il chauffait ses lourdes jambes de goutteux, devant un feu de coke. Depuis deux heures, il attendait madame Chanteau, qui, après une absence de cinq semaines, ramenait ce jour-là de Paris leur petite cousine Pauline Quenu, une orpheline de dix ans, dont le ménage avait accepté la tutelle.
4Le cabriolet arrive enfin, dans les bourrasques.
5Personne n’avait encore songé à l’enfant. Comme la capote du cabriolet tombait très bas, on ne voyait que sa jupe de deuil et ses petites mains gantées de noir. Du reste, elle n’attendit pas que le cocher l’aidât, elle sauta légèrement à son tour. Une bourrasque soufflait, ses vêtements claquèrent, des mèches de cheveux bruns s’envolèrent, sous le crêpe de son chapeau. Et elle avait l’air très fort pour ses dix ans, les lèvres grosses, la figure pleine et blanche, de cette blancheur des fillettes élevées dans les arrière-boutiques de Paris.
6La petite conquiert la maisonnée dès le premier soir.
7L’enfant n’éprouvait aucune gêne. Elle embrassa tout le monde, elle trouva un mot pour chacun, avec une grâce de petite Parisienne, déjà rompue aux politesses.
8– Mon oncle, je vous remercie bien de me prendre chez vous... Vous verrez, mon cousin, nous ferons bon ménage...
9Le soir même, la tante enferme sous les yeux de l'enfant les cent cinquante mille francs de son héritage, dans le secrétaire de sa chambre.
10Mais déjà elle avait le vieux registre dans la main, et elle dut le déposer au fond du tiroir, tandis que Lazare, la bougie tendue, éclairait l’intérieur du meuble.
11– Là, continuait madame Chanteau, tu es sûre maintenant, et sois tranquille, on mourrait de faim à côté... Souviens-toi, le premier tiroir de gauche. Ils n’en sortiront que le jour où tu seras assez grande fille pour les reprendre toi-même... Hein ? ce n’est pas la Minouche qui viendra les manger là-dedans.
12Les saisons passent. Pauline grandit entre son oncle qu'elle soigne et son cousin Lazare, de neuf ans son aîné. Un soir d'été, allongés sur le sable face aux étoiles, elle découvre la fêlure secrète du jeune homme.
13– Tu n’as pas appris ça, toi, murmura-t-il enfin. Chaque étoile est un soleil, autour duquel roulent des machines comme la terre ; et il y en a des milliards, d’autres encore derrière celles-ci, toujours d’autres...
14Il se tut, il reprit d’une voix qu’un grand frisson étranglait :
15– Moi, je n’aime pas les regarder... Ça me fait peur.
16La mer, qui montait, avait une lamentation lointaine, pareille à un désespoir de foule pleurant sa misère. Sur l’immense horizon, noir maintenant, flambait la poussière volante des mondes. Et, dans cette plainte de la terre écrasée sous le nombre sans fin des étoiles, l’enfant crut entendre près d’elle un bruit de sanglots.
17– Qu’as-tu donc ? es-tu malade ?
18Il ne répondait pas, il sanglotait, la face couverte de ses mains crispées violemment, comme pour ne plus voir. Quand il put parler, il bégaya :
19– Oh ! mourir, mourir !
20Lazare abandonne la musique, puis la médecine, et se lance dans une usine de traitement des algues marines. Il faut trente mille francs : madame Chanteau suggère de les prendre sur l'héritage de Pauline, tout en feignant de l'en dissuader.
21Mais enfin Pauline retrouvait la voix, dans une explosion de son cœur.
22– Oh ! ne me faites pas cette peine, c’est moi qui dois prêter à Lazare ! Est-ce qu’il n’est pas mon frère ?... Ce serait trop vilain, si je lui refusais cet argent. Pourquoi m’en avez-vous parlé ?... Donne-lui l’argent, ma tante, donne-lui tout.
23Madame Chanteau, qui a surpris l'amour naissant de sa pupille, décide de marier les deux cousins : cela arrange tout.
24– Eh bien, quoi donc ? on se marie, dit Lazare en cachant son émotion sous une gaieté bruyante.
25Elle était restée une assiette à la main, très rouge, la voix coupée.
26– Qui se marie ? demanda l’oncle, comme éveillé en sursaut.
27Sa femme l’avait prévenu le matin ; mais, l’air gourmand dont la chatte promenait la langue sur son poil l’absorbait. Pourtant, il se souvint aussitôt.
28– Ah ! oui, cria-t-il.
29Et il regarda les jeunes gens d’un œil malin, la bouche tordue par un élancement douloureux au pied droit. Pauline, doucement, avait reposé l’assiette. Elle finit par répondre à Lazare :
30– Si tu veux, toi, moi je veux bien.
31– Allons, c’est fait, embrassez-vous, conclut madame Chanteau, en train d’accrocher son chapeau de paille.
32Mais l'usine est un gouffre, et la tante prend désormais sans compter dans le tiroir aux titres.
33L’habitude se trouvait prise, elle achevait de vivre sur le tiroir du secrétaire, emportée, ne résistant plus. Pourtant, dans l’obsession qui la ramenait toujours là, le meuble, lorsqu’elle baissait le tablier, jetait un léger cri, dont elle restait énervée. Quel vieux bahut ! dire qu’elle n’avait jamais pu s’acheter un bureau propre ! Ce secrétaire vénérable, qui, bourré d’une fortune, avait d’abord donné à la maison un air de gaieté et de richesse, la ravageait aujourd’hui, était comme la boîte empoisonnée de tous les fléaux, lâchant le malheur par ses fentes.
34Près de cent mille francs ont fondu quand on liquide l'affaire. Louise, une amie d'enfance riche de deux cent mille francs de dot, séjourne à Bonneville ; Lazare, désœuvré, se rapproche d'elle. Un jour de grande marée, sous l'averse, Pauline les regarde.
35Il avait ouvert son parapluie au-dessus de la tête de Louise. Cette dernière, d’un air de tourterelle frileuse, se serrait davantage contre lui. Et Pauline, oubliée, les regardait toujours, prise d’une rage sombre, croyant recevoir au visage la chaleur de leur étreinte. La pluie était devenue torrentielle, il se tourna tout d’un coup.
36– Quoi donc ? cria-t-il. Es-tu folle ?... Ouvre ton ombrelle au moins.
37Elle était debout, raidie sous ce déluge, qu’elle semblait ne pas sentir. Elle répondit d’une voix rauque :
38– Laisse-moi tranquille, je suis très bien.
39Trempée, Pauline contracte une angine qui manque de l'emporter. Lazare la veille nuit et jour.
40Puis, le silence était tombé, elle paraissait dormir, lorsqu’elle murmura d’une voix distincte, au bout d’un grand quart d’heure :
41– Mon pauvre ami, je crois que tu épouseras une autre femme.
42Il resta saisi, un petit frisson lui glaçait la nuque.
43– Comment ça ? demanda-t-il.
44Elle avait ouvert les yeux, elle le regardait de son air de résignation courageuse.
45– Va, je sais bien ce que j’ai... Et j’aime mieux savoir, pour vous embrasser tous au moins.
46L'abcès perce enfin : elle est sauvée.
47Elle, cependant, ne témoignait pas si haut sa joie d’être sauvée. Mais elle était pénétrée de la douceur de vivre, après avoir eu le courage de s’habituer à la mort. Des attendrissements passaient sur son visage douloureux, elle lui avait serré la main, en murmurant avec un sourire :
48– Allons, mon ami, tu ne peux l’échapper : je serai ta femme.
49La convalescence éloigne les fiancés. Madame Chanteau, qui rêve maintenant de la dot de Louise pour son fils, pousse les deux jeunes gens l'un vers l'autre. Un après-midi, alertée par la bonne Véronique, Pauline monte en trombe à la chambre de Lazare.
50En haut, lorsque Pauline fut devant la porte de Lazare, elle s’y jeta d’un bond. La clef fut tordue, le battant alla claquer contre le mur. Et ce qu’elle vit acheva de l’affoler. Lazare, qui tenait Louise acculée contre l’armoire, lui mangeait de baisers le menton et le cou ; tandis que celle-ci, défaillante, prise de la peur de l’homme, s’abandonnait. Sans doute ils avaient joué, et le jeu finissait mal.
51Il y eut un moment de stupeur. Tous trois se regardaient. Enfin, Pauline cria :
52– Ah ! coquine ! coquine !
53Elle chasse sa rivale de la maison.
54Et, dès lors, elle n’eut plus que ce mot, elle la poursuivit à travers la pièce, la jeta dans le corridor, lui fit descendre les marches, en la souffletant du même cri.
55– Va-t’en ! va-t’en !... Prends tes affaires, va-t’en !
56Madame Chanteau s'interpose et retourne l'accusation contre sa nièce.
57– Eh ! vous êtes assez grands ! Mais je n’entends pas que mon fils s’achève dans l’inconduite... Laisse tranquilles les personnes qui peuvent encore faire d’honnêtes femmes.
58Pauline demeura un instant muette, ses larges yeux purs fixés sur madame Chanteau, qui détournait les siens. Puis, elle monta dans sa chambre, en disant d’une voix brève :
59– C’est bien, c’est moi qui pars.
60Pauline reste pourtant. Louise partie, la vie reprend, empoisonnée. Puis madame Chanteau enfle des jambes : le cœur se meurt. Dans le naufrage de son cerveau, sa rancune d'argent tourne au délire : elle se croit empoisonnée par Pauline, qui la soigne sans relâche.
61– Si tu crois que je ne le sens pas ! Tu mets du cuivre et du vitriol dans tout... C’est ça qui m’étouffe. Je n’ai rien, je me serais levée ce matin, si tu n’avais pas fait fondre du vert-de-gris dans mon bouillon, hier soir... Oui, tu as assez de moi, tu voudrais m’enterrer. Mais je suis solide, c’est moi qui t’enterrerai.
62Ses paroles s’embarrassaient de plus en plus, elle suffoquait, et ses lèvres devenaient si noires, qu’une catastrophe immédiate semblait à craindre.
63– Oh ! ma tante, ma tante, murmura Pauline terrifiée, si tu savais comme tu te fais du mal !
64– Eh bien ! c’est ce que tu veux, n’est-ce pas ? Va, je te connais, ton plan est arrêté depuis longtemps, tu es entrée ici dans l’unique but de nous assassiner et de nous dépouiller. Ton idée est d’avoir la maison, et je te gêne... Ah ! gueuse, j’aurais dû t’écraser le premier jour... Je te hais ! je te hais !
65Pauline, immobile, pleurait silencieusement. Un seul mot revenait sur ses lèvres, comme une protestation involontaire.
66– Mon Dieu !... mon Dieu !
67L'agonie dure vingt-quatre heures.
68C’était la crise finale. Madame Chanteau, d’un violent effort, avait réussi à jeter ses jambes enflées hors du lit ; et, sans l’aide de la bonne, elle serait tombée par terre. Une folie l’agitait, elle ne poussait plus que des cris inarticulés, les poings serrés comme pour une lutte corps à corps, ayant l’air de se défendre contre une vision qui la tenait à la gorge. Dans cette minute dernière, elle dut se voir mourir, elle rouvrit des yeux intelligents, dilatés par l’horreur. Une souffrance affreuse lui fit un instant porter les mains à sa poitrine. Puis, elle retomba sur les oreillers et devint noire. Elle était morte.
69On l'enterre à Caen.
70La cloche de l’église sonnait toujours, le corps quittait enfin la cour, suivi de Lazare et de Pauline, en noir au grand soleil. Et, de son fauteuil d’infirme, dans l’encadrement de la porte du vestibule laissée ouverte, Chanteau le regardait partir.
71Au retour, une marée d'équinoxe démolit les épis que Lazare avait construits pour protéger Bonneville, sous les ricanements des pêcheurs.
72Des ricanements accueillaient ces paroles. Tout Bonneville était là, les hommes, les femmes, les enfants, très amusés par les claques énormes que recevaient les épis. La mer pouvait écraser leurs masures, ils l’aimaient d’une admiration peureuse, ils en auraient pris pour eux l’affront, si le premier monsieur venu l’avait domptée, avec quatre poutres et deux douzaines de chevilles. Et cela les excitait, les gonflait comme d’un triomphe personnel, de la voir enfin se réveiller et se démuseler, en un coup de gueule.
73Les deuils s'enchaînent : le vieux chien Mathieu, compagnon de quatorze années, s'éteint une nuit dans la remise.
74Secoué d’un frisson, Mathieu faisait des efforts pour se soulever. Il raidissait ses membres, tandis que des hoquets, des houles venues de ses flancs, lui enflaient le cou. Mais c’était la fin, il s’abattit en travers des genoux de son maître, qu’il ne quittait pas des yeux, tâchant de le voir encore, sous ses paupières lourdes. Bouleversé par ce regard intelligent de moribond, Lazare le gardait sur lui ; et ce grand corps, long et lourd comme celui d’un homme, avait une agonie humaine, entre ses bras éperdus. Cela dura quelques minutes. Puis, il vit de vraies larmes, de grosses larmes rouler des yeux troubles, pendant que la langue sortait de la gueule convulsée, pour une dernière caresse.
75– Mon pauvre vieux toutou ! cria-t-il, en éclatant lui-même en sanglots.
76Mathieu était mort.
77Lazare s'enfonce dans la peur de la mort et l'ennui ; Pauline comprend qu'il désire toujours Louise. Après une nuit de lutte contre sa jalousie, elle décide de les marier elle-même.
78La nuit entière se passa au milieu de cette lutte. Quand le jour parut, Pauline se déshabilla enfin. Elle était très calme, elle goûta dans le lit un profond repos, sans pouvoir dormir encore. Jamais elle ne s’était sentie si légère, si haute, si détachée. Tout finissait, elle venait de couper les liens de son égoïsme, elle n’espérait plus en rien ni en personne ; et il y avait, au fond d’elle, la volupté subtile du sacrifice. Même elle ne retrouvait pas son ancienne volonté de suffire au bonheur des siens, ce besoin autoritaire qui lui apparaissait à cette heure comme le dernier retranchement de sa jalousie. L’orgueil de son abnégation s’en était allé, elle acceptait que les siens fussent heureux en dehors d’elle, C’était le degré suprême dans l’amour des autres : disparaître, donner tout sans croire qu’on donne assez, aimer au point d’être joyeux d’une félicité qu’on n’a pas faite et qu’on ne partagera pas. Le soleil se levait, lorsqu’elle s’endormit d’un grand sommeil.
79Elle a fait revenir Louise à Bonneville ; reste à la convaincre.
80– Mon Dieu ! je suis donc bien maladroite, que tu ne me comprennes pas ! Est-ce que j’aborderais un pareil sujet pour te tourmenter ?... Vous vous aimez, n’est-ce pas ? eh bien ! je veux vous marier ensemble, c’est très simple.
81Louise, éperdue, cessa de se débattre. Une stupeur arrêta ses larmes, l’immobilisa, les mains tombées et inertes.
82– Comment ? et toi ?
83Lazare résiste, puis cède. Le mariage a lieu à Caen ; Pauline rentre seule, le soir des noces, dans la maison vide, et se découvre ensanglantée du flux perdu de sa fécondité.
84Ah ! misère ! la pluie rouge de la puberté tombait là, aujourd’hui, pareille aux larmes vaines que sa virginité pleurait en elle. Désormais, chaque mois ramènerait ce jaillissement de grappe mûre, écrasée aux vendanges, et jamais elle ne serait femme, et elle vieillirait dans la stérilité !
85Elle veut partir, se placer comme demoiselle de compagnie à Saint-Lô. Mais une crise de goutte de son oncle la retient, puis le départ du jeune ménage pour Paris.
86Un matin, elle répondit :
87– Non, mon oncle, je reste.
88Le docteur, qui était là, partit en levant les bras au ciel.
89– Elle est impossible, cette petite ! Et quel guêpier, là-dedans ! Jamais elle n’en sortira.
90À Paris, le bonheur des époux se défait vite.
91Une nuit, Lazare fut réveillé en sursaut par le souffle glacé, dont l’effleurement lui hérissait les poils de la nuque ; et il grelotta, et il bégaya son cri d’angoisse : « Mon Dieu ! mon Dieu ! il faut mourir ! » Louise dormait à côté de lui. C’était la mort qu’il retrouvait au bout de leurs baisers.
92Dix-huit mois plus tard, Lazare revient seul à Bonneville, laissant Louise enceinte chez sa belle-sœur. Les jours anciens renaissent entre les cousins, jusqu'au vertige : un soir, Pauline s'arrache de ses bras et s'enferme dans sa chambre.
93Puis, la voix de Lazare souffla très bas, étouffée d’émotion :
94– Pauline, ouvre-moi... Tu es là, je le sais.
95Un frisson courut sur sa chair, cette voix l’avait chauffée du crâne aux talons. Mais elle ne répondit point. La tête penchée, elle retenait d’une main ses jupes tombantes, tandis que l’autre main, crispée sur le corsage défait, étreignait sa gorge, pour en cacher la nudité.
96– Tu souffres autant que moi, Pauline... Ouvre, je t’en supplie. Pourquoi nous refuser ce bonheur ?
97Il avait peur maintenant de réveiller Véronique, dont la chambre était voisine. Ses supplications se faisaient douces, pareilles à une plainte de malade.
98– Ouvre donc... Ouvre, et nous mourrons après, si tu veux... Ne nous aimons-nous pas depuis l’enfance ? Tu devrais être ma femme, n’est-ce pas fatal que tu la sois un jour ?... Je t’aime, je t’aime, Pauline...
99Elle tremblait plus fort, chaque mot la serrait au cœur.
100Elle ne cède pas. Louise, inquiète, débarque sans prévenir ; et bientôt le travail commence, un mois trop tôt. L'enfant se présente par l'épaule ; le docteur Cazenove, arrivé en pleine nuit, descend consulter la famille.
101– Il faut bien que je vous dise tout, reprit-il. La mère et l’enfant me semblent perdus... Peut-être serait-il temps encore de sauver l’un ou l’autre...
102Lazare et Pauline s’étaient levés, glacés du même frisson. Chanteau, réveillé par le bruit des voix, avait ouvert des yeux troubles, et il écoutait avec effarement les choses qu’on disait devant lui.
103– Qui dois-je essayer de sauver ? répétait le médecin, aussi tremblant que les pauvres gens auxquels il posait cette question. L’enfant ou la mère ?
104– Qui ? mon Dieu ! s’écria Lazare... Est-ce que je sais ? est-ce que je puis ?
105Le docteur tente de sauver les deux. Louise survit ; le nouveau-né, inerte, est abandonné pour mort. Pauline l'emporte près du feu, dans l'ancienne chambre de madame Chanteau.
106Alors, sans répugnance pour cette face molle, à peine lavée, elle colla sa bouche contre la petite bouche inerte. Lentement, longuement, elle soufflait, mesurant son haleine à la force des étroits poumons, où l’air n’avait pu entrer. Quand elle étouffait elle-même, elle devait s’arrêter quelques secondes ; puis, elle recommençait. Le sang lui montait à la tête, ses oreilles s’emplissaient de bourdonnements, elle eut un peu de vertige. Et elle ne lâchait pas, elle donna ainsi son souffle pendant plus d’une demi-heure, sans être encouragée par le moindre résultat. Quand elle aspirait, il ne lui venait au goût qu’une fadeur de mort. Très doucement, elle avait en vain essayé de faire jouer les côtes, en les pressant du bout des doigts. Rien ne réussissait, une autre aurait abandonné cette résurrection impossible. Mais elle y apportait un désespoir obstiné de mère, qui achève de mettre au jour l’enfant mal venu de ses entrailles. Elle voulait qu’il vécût, et elle sentit enfin s’animer le pauvre corps, la petite bouche avait eu un frisson léger sous la sienne.
107Pendant près d'une heure encore, elle alterne frictions et bouche-à-bouche.
108Des glaires, des mucosités lui souillaient les lèvres, mais sa joie de l’avoir sauvé emportait son dégoût : elle aspirait maintenant une âpreté chaude de vie, qui la grisait. Quand il cria enfin, d’un faible cri plaintif, elle tomba assise devant le fauteuil, remuée jusqu’au ventre.
109Devant l'enfant sauvé, Lazare se confesse enfin.
110– Est-ce que tu me crois assez mauvais pour ne pas comprendre que je te dois tout ?... Depuis ton entrée dans cette maison, tu n’as cessé de te sacrifier. Je ne reparle plus de ton argent, mais tu m’aimais encore, lorsque tu m’a donné à Louise, je le sais à cette heure... Si tu te doutais combien j’ai honte, quand je te regarde, quand je me souviens ! Tu aurais ouvert tes veines, tu étais toujours bonne et gaie, même les jours où je t’écrasais le cœur. Ah ! tu avais raison, il n’y a que la gaieté et la bonté, le reste est un simple cauchemar.
111L'aube se lève sur la maison épuisée.
112Un clair soleil jaunissait la cour, lorsque le docteur Cazenove prit enfin congé. Comme Lazare et Pauline l’accompagnaient, il demanda tout bas à cette dernière :
113– Vous ne partez pas aujourd’hui ?
114Elle resta un instant silencieuse. Ses grands yeux songeurs se levaient, semblaient regarder au loin, dans l’avenir.
115– Non, répondit-elle. Je dois attendre.
116Dix-huit mois ont passé. Pauline, qui a donné à son filleul Paul presque tout ce qui lui restait, élève l'enfant, réconcilie le ménage installé à Bonneville et soigne son oncle, que la goutte a pétrifié dans son fauteuil.
117Il était devenu un objet d’effroyable pitié. Peu à peu, la goutte chronique avait accumulé la craie à toutes ses jointures, des tophus énormes s’étaient formés, perçant la peau de végétations blanchâtres. Les pieds, qu’on ne voyait pas, enfouis dans des chaussons, se rétractaient sur eux-mêmes, pareils à des pattes d’oiseau infirme. Mais les mains étalaient l’horreur de leur difformité, gonflées à chaque phalange de nœuds rouges et luisants, les doigts déjetés par les grosseurs qui les écartaient, toutes les deux comme retournées de bas en haut, la gauche surtout qu’une concrétion de la force d’un petit œuf rendait hideuse.
118Sur la terrasse, par une belle après-midi de juin, on fait marcher le petit Paul du fauteuil du grand-père aux genoux du père.
119– Encore une fois ! encore une fois ! criait Pauline.
120Elle, vibrante de gaieté et de santé, le lançait toujours de l’un à l’autre, du grand-père obstiné dans la douleur, au père déjà mangé par l’épouvante du lendemain.
121– Celui-là sera peut-être d’une génération moins bête, dit-elle tout à coup. Il n’accusera pas la chimie de lui gâter la vie, et il croira qu’on peut vivre, même avec la certitude de mourir un jour.
122Lazare se mit à rire, embarrassé.
123– Bah ! murmura-t-il, il aura la goutte comme papa et ses nerfs seront plus détraqués que les miens... Regarde donc comme il est faible ! C’est la loi des dégénérescences.
124– Veux-tu te taire ! s’écria Pauline. Je l’élèverai, et tu verras si j’en fais un homme !
125Il y eut un silence, pendant qu’elle reprenait le petit dans une étreinte maternelle.
126– Pourquoi ne te maries-tu pas, si tu aimes tant les enfants ? demanda Lazare.
127Elle demeura stupéfaite.
128– Mais j’ai un enfant ! est-ce que tu ne me l’as pas donné ?... Me marier ! jamais de la vie, par exemple !
129Elle berçait le petit Paul, elle riait plus haut, en racontant plaisamment que son cousin l’avait convertie au grand saint Schopenhauer, qu’elle voulait rester fille afin de travailler à la délivrance universelle ; et c’était elle, en effet, le renoncement, l’amour des autres, la bonté épandue sur l’humanité mauvaise. Le soleil se couchait dans la mer immense, du ciel pâli descendait une sérénité, l’infini de l’eau et l’infini de l’air prenaient cette douceur attendrie d’un beau jour à son déclin. Seule, une petite voile blanche, très loin, mettait encore une étincelle, qui s’éteignit, lorsque l’astre fut descendu sous la grande ligne droite et simple de l’horizon. Alors, il n’y eut plus que la tombée lente du crépuscule sur les flots immobiles. Et elle berçait toujours l’enfant, avec son rire de vaillance, debout au milieu de la terrasse bleuie par l’ombre, entre son cousin accablé et son oncle qui geignait. Elle s’était dépouillée de tout, son rire éclatant sonnait le bonheur.
130– On ne dîne donc pas, ce soir ? demanda Louise, qui parut dans une coquette robe de soie grise.
131– Moi, je suis prête, répondit Pauline. Je ne sais ce qu’ils peuvent faire au jardin.
132À ce moment, l’abbé Horteur revint, l’air bouleversé. Comme on l’interrogeait avec inquiétude, il finit par dire brutalement, après avoir cherché une phrase pour amortir le coup :
133– Cette pauvre Véronique, nous venons de la trouver pendue à un de vos poiriers.
134Tous eurent un cri de surprise et d’horreur, le visage pâle sous le petit vent de mort qui passait.
135– Mais pourquoi ? s’écria Pauline. Elle n’avait aucun motif, son dîner était même commencé... Mon Dieu ! ce n’est pas au moins parce que je lui ai dit qu’on lui avait fait payer son canard dix sous trop cher !
136Le docteur Cazenove arrivait à son tour. Depuis un quart d’heure, il essayait inutilement de la rappeler à la vie, dans la remise, où Martin les avait aidés à la porter. Est-ce qu’on pouvait savoir, avec ces têtes de vieilles bonnes maniaques ! Jamais elle ne s’était consolée de la mort de sa maîtresse.
137– Ça n’a pas dû traîner, dit-il. Elle s’est accrochée simplement avec le cordon d’un de ses tabliers de cuisine.
138Lazare et Louise, glacés de peur, se taisaient. Alors, Chanteau, après avoir écouté en silence, se révolta tout d’un coup, à la pensée du dîner compromis. Et ce misérable sans pieds ni mains, qu’il fallait coucher et faire manger comme un enfant, ce lamentable reste d’homme dont le peu de vie n’était plus qu’un hurlement de douleur, cria dans une indignation furieuse :
139– Faut-il être bête pour se tuer !