1Cette traversée du dernier roman des Rougon-Macquart est faite exclusivement d'extraits authentiques du texte de Zola, cousus par de brèves liaisons. Elle suit l'arc entier du livre : la Souleiade, l'armoire aux dossiers, l'amour de Pascal et de Clotilde, la ruine, la séparation, la mort, et la vie qui recommence.
2Dans la chaleur de l’ardente après-midi de juillet, la salle, aux volets soigneusement clos, était pleine d’un grand calme. Il ne venait, des trois fenêtres, que de minces flèches de lumière, par les fentes des vieilles boiseries ; et c’était, au milieu de l’ombre, une clarté très douce, baignant les objets d’une lueur diffuse et tendre. Il faisait là relativement frais, dans l’écrasement torride qu’on sentait au-dehors, sous le coup de soleil qui incendiait la façade.
3Debout devant l’armoire, en face des fenêtres, le docteur Pascal cherchait une note, qu’il y était venu prendre. Grande ouverte, cette immense armoire de chêne sculpté, aux fortes et belles ferrures, datant du dernier siècle, montrait sur ses planches, dans la profondeur de ses flancs, un amas extraordinaire de papiers, de dossiers, de manuscrits, s’entassant, débordant, pêle-mêle. Il y avait plus de trente ans que le docteur y jetait toutes les pages qu’il écrivait, depuis les notes brèves jusqu’aux textes complets ses grands travaux sur l’hérédité. Aussi les recherches n’y étaient-elles pas toujours faciles. Plein de patience, il fouillait, et il eut un sourire, quand il trouva enfin.
4Un instant encore, il demeura près de l’armoire, lisant la note, sous un rayon doré qui tombait de la fenêtre du milieu. Lui-même, dans cette clarté d’aube, apparaissait, avec sa barbe et ses cheveux de neige, d’une solidité vigoureuse bien qu’il approchât de la soixantaine, la face si fraîche, les traits si fins, les yeux restés limpides, d’une telle enfance, qu’on l’aurait pris, serré dans son veston de velours marron, pour un jeune homme aux boucles poudrées.
5– Tiens ! Clotilde, finit-il par dire, tu recopieras cette note. Jamais Ramond ne déchiffrerait ma satanée écriture.
6Et il vint poser le papier près de la jeune fille, qui travaillait debout devant un haut pupitre, dans l’embrasure de la fenêtre de droite.
7– Bien, maître ! répondit-elle.
8Elle ne s’était pas même retournée, tout entière au pastel qu’elle sabrait en ce moment de larges coups de crayon. Près d’elle, dans un vase, fleurissait une tige de roses trémières, d’un violet singulier, zébré de jaune. Mais on voyait nettement le profil de sa petite tête ronde, aux cheveux blonds et coupés court, un exquis et sérieux profil, le front droit, plissé par l’attention, l’œil bleu ciel, le nez fin, le menton ferme. Sa nuque penchée avait surtout une adorable jeunesse, d’une fraîcheur de lait, sous l’or des frisures folles. Dans sa longue blouse noire, elle était très grande, la taille mince, la gorge menue, le corps souple, de cette souplesse allongée des divines figures de la Renaissance. Malgré ses vingt-cinq ans, elle restait enfantine et en paraissait à peine dix-huit.
9Sur la planche haute de l'armoire s'alignent les dossiers de la famille, que Pascal tient à jour depuis trente ans. Il vient d'y classer une note nouvelle.
10Lorsque Pascal, monté sur la chaise, eut trouvé le dossier qu’il cherchait, une des chemises les plus bourrées, où était inscrit le nom de « Saccard », il y ajouta la note nouvelle, puis replaça le tout à sa lettre alphabétique. Un instant encore, il s’oublia, redressa complaisamment une pile qui s’effondrait. Et, comme il sautait enfin de la chaise :
11– Tu entends ? Clotilde, quand tu rangeras, ne touche pas aux dossiers, là-haut.
12– Bien, maître ! répondit-elle pour la troisième fois, docilement.
13Il s’était remis à rire, de son air de gaieté naturelle.
14– C’est défendu !
15– Je le sais, maître !
16Survient la grand-mère Félicité, quatre-vingts ans, gardienne farouche de la légende des Rougon : elle presse Clotilde de faire détruire ces papiers.
17– Eh bien ! mon enfant, s’écria violemment Félicité, cédant à sa passion, toi que Pascal aime bien, et qu’il écouterait peut-être, tu devrais le supplier de brûler tout ça, car, s’il venait à mourir et qu’on trouvât les affreuses choses qu’il y a làdedans, nous serions tous déshonorés !
18Ah ! ces dossiers abominables, elle les voyait, la nuit, dans ses cauchemars, étaler en lettres de feu les histoires vraies, les tares physiologiques de la famille, tout cet envers de sa gloire qu’elle aurait voulu à jamais enfouir, avec les ancêtres déjà morts ! Elle savait comment le docteur avait eu l’idée de réunir ces documents, dès le début de ses grandes études sur l’hérédité, comment il s’était trouvé conduit à prendre sa propre famille en exemple, frappé des cas typiques qu’il y constatait et qui venaient à l’appui des lois découvertes par lui. N’était-ce pas un champ tout naturel d’observation, à portée de sa main, qu’il connaissait à fond ? Et, avec une belle carrure insoucieuse de savant, il accumulait sur les siens, depuis trente années, les renseignements les plus intimes, recueillant et classant tout, dressant cet Arbre généalogique des Rougon-Macquart, dont les volumineux dossiers n’étaient que le commentaire, bourré de preuves.
19– Ah ! oui, continuait la vieille Mme Rougon ardemment, au feu, au feu, toutes ces paperasses qui nous saliraient !
20Ébranlée par sa grand-mère et par la dévote Martine, la vieille servante, Clotilde ouvre l'armoire ; Pascal les surprend, et la guerre entre sa science et leur foi est déclarée. Un jour de dispute, il jette à la jeune fille son credo.
21– Veux-tu que je te dise mon Credo, à moi, puisque tu m’accuses de ne pas vouloir du tien... Je crois que l’avenir de l’humanité est dans le progrès de la raison par la science. Je crois que la poursuite de la vérité par la science est l’idéal divin que l’homme doit se proposer. Je crois que tout est illusion et vanité, en dehors du trésor des vérités lentement acquises et qui ne se perdront jamais plus. Je crois que la somme de ces vérités, augmentées toujours, finira par donner à l’homme un pouvoir incalculable, et la sérénité, sinon le bonheur... Oui, je crois au triomphe final de la vie.
22Et son geste, élargi encore, faisait le tour du vaste horizon, comme pour prendre à témoin cette campagne en flammes, où bouillaient les sèves de toutes les existences.
23– Mais le continuel miracle, mon enfant, c’est la vie... Ouvre donc les yeux, regarde !
24Mais les sermons d'un capucin exaltent Clotilde, qui supplie son oncle de tout brûler. Une nuit d'orage, à deux heures du matin, il la surprend, à demi vêtue, en train de vider l'armoire.
25– Tu me voles et tu m’assassines ! répéta furieusement Pascal.
26Entre ses bras nus, elle tenait encore un des dossiers. Il voulut le reprendre. Mais elle le serrait de toutes ses forces, obstinée dans son œuvre de destruction, sans confusion ni repentir, en combattante qui a le bon droit pour elle. Alors, lui, aveuglé, affolé, se rua ; et ils se battirent. Il l’avait empoignée, dans sa nudité, il la maltraitait.
27– Tue-moi donc ! bégaya-t-elle. Tue-moi, ou je déchire tout !
28Mais il la gardait, liée à lui, d’une étreinte si rude, qu’elle ne respirait plus.
29– Quand une enfant vole, on la châtie !
30Quelques gouttes de sang avaient paru, près de l’aisselle, le long de son épaule ronde, dont une meurtrissure entamait la délicate peau de soie. Et, un instant, il la sentit si haletante, si divine dans l’allongement fin de son corps de vierge, avec ses jambes fuselées, ses bras souples, son torse mince à la gorge menue et dure, qu’il la lâcha. D’un dernier effort, il lui avait arraché le dossier.
31– Et tu vas m’aider à les remettre là-haut, tonnerre de Dieu ! Viens ici, commence par les ranger sur la table... Obéis-moi, tu entends !
32– Oui, maître !
33Alors, plutôt que de se taire encore, Pascal décide de tout dire.
34– Tu as vingt-cinq ans, tu dois savoir... Et puis, notre existence n’est plus possible, tu vis et tu me fais vivre dans un cauchemar, avec l’envolée de ton rêve. J’aime mieux que la réalité, si exécrable qu’elle soit, s’étale devant nous. Peut-être le coup qu’elle va te porter, fera-t-il de toi la femme que tu dois être... Nous allons reclasser ensemble ces dossiers, et les feuilleter, et les lire, une terrible leçon de vie !
35Toute la nuit, sous les éclairs, il déroule devant elle les dossiers des cinq générations, de Tante Dide, l'aïeule folle des Tulettes, jusqu'au petit Charles dégénéré.
36– Ah ! reprit-il, en montrant encore d’un geste les dossiers, c’est un monde, une société et une civilisation, et la vie entière est là, avec ses manifestations bonnes et mauvaises, dans le feu et le travail de forge qui emporte tout... Oui, notre famille pourrait, aujourd’hui, suffire d’exemple à la science, dont l’espoir est de fixer un jour, mathématiquement, les lois des accidents nerveux et sanguins qui se déclarent dans une race, à la suite d’une première lésion organique, et qui déterminent, selon les milieux, chez chacun des individus de cette race, les sentiments, les désirs, les passions, toutes les manifestations humaines, naturelles et instinctives, dont les produits prennent les noms de vertus et de vices.
37L'hiver venu, Pascal, surmené, tombe malade : la terreur le prend d'avoir hérité, lui aussi, de la fêlure familiale. Seul devant l'Arbre généalogique et les dossiers, il interroge ses morts.
38– Est-ce toi ?... Est-ce toi ?... Est-ce toi ?... Ô vieille mère, notre mère à tous, est-ce toi qui dois me donner ta folie ?... Est-ce toi, l’oncle alcoolique, le vieux bandit d’oncle, dont je vais payer l’ivrognerie invétérée ?... Est-ce toi, le neveu ataxique, ou toi, le neveu mystique, ou toi encore, la nièce idiote, qui m’apportez la vérité, en me montrant une des formes de la lésion dont je souffre ?... Est-ce toi plutôt le petit-cousin qui s’est pendu, ou toi, le petit-cousin qui a tué, ou toi, la petite cousine qui est morte de pourriture, dont les fins tragiques m’annoncent la mienne, la déchéance au fond d’un cabanon, l’abominable décomposition de l’être.
39Clotilde le soigne et le guérit, refuse d'épouser le jeune docteur Ramond, et un soir, ayant reçu de Pascal un corsage de dentelle pour ses noces, elle lui avoue enfin la vérité.
40Elle lui reprit les mains, elle le força à la regarder.
41– Et c’est parce que je suis ton ennemie que tu me renvoies ?... Écoute donc ! Je ne suis pas ton ennemie, je suis ta servante, ton œuvre et ton bien... Entends-tu ? je suis avec toi et pour toi, pour toi seul !
42Il rayonnait, une joie immense s’allumait au fond de ses yeux.
43– Je les mettrai, ces dentelles, oui ! Elles serviront à ma nuit de noces, car je désire être belle, très belle, pour toi... Mais tu n’as donc pas compris ! Tu es mon maître, c’est toi que j’aime...
44D’un geste éperdu, il essaya inutilement de lui fermer la bouche. Dans un cri, elle acheva.
45– Et c’est toi que je veux !
46– Non, non ! tais-toi, tu me rends fou !... Tu es fiancée à un autre, tu as engagé ta parole, toute cette folie est heureusement impossible.
47– L’autre, je l’ai comparé à toi, et je t’ai choisi... Je l’ai congédié, il est parti, il ne reviendra jamais plus... Il n’y a que nous deux, et c’est toi que j’aime, et tu m’aimes, je le sais bien, et je me donne...
48Un frisson le secouait, il ne luttait déjà plus, emporté dans l’éternel désir, à étreindre, à respirer en elle toute la délicatesse et tout le parfum de la femme en fleur.
49– Prends-moi donc, puisque je me donne !
50Ce ne fut pas une chute, la vie glorieuse les soulevait, ils s’appartinrent au milieu d’une allégresse. La grande chambre complice, avec son antique mobilier, s’en trouva comme emplie de lumière. Et il n’y avait plus ni peur, ni souffrances, ni scrupules : ils étaient libres, elle se donnait, en le sachant, en le voulant, et il acceptait le don souverain de son corps, ainsi qu’un bien inestimable que la force de son amour avait gagné.
51Malgré leurs presque soixante ans et vingt-cinq ans, malgré la parenté et le scandale, le vieux maître et son élève vivent des mois d'idylle à la Souleiade. Puis, un matin, Martine revient bouleversée de chez le notaire Grandguillot, qui détenait toutes leurs économies.
52– Ah ! mon Dieu ! ah ! mon Dieu... M. Grandguillot est parti !
53Pascal ne comprit pas d’abord.
54– Eh bien ! ma fille, rien ne presse, vous y retournerez un autre jour.
55– Mais non ! mais non ! il est parti, entendez-vous, parti tout à fait... Et, comme dans la rupture d’une écluse, les mots jaillirent, sa violente émotion se vida.
56– J’arrive dans la rue, je vois de loin du monde devant la porte... Le petit froid me prend, je sens qu’il est arrivé un malheur. Et la porte fermée, pas une persienne ouverte, une maison de mort... Tout de suite, le monde m’a dit qu’il avait filé, qu’il ne laissait pas un sou, que c’était la ruine pour les familles.
57Elle posa le reçu sur la table de pierre.
58– Tenez ! le voilà, votre papier ! C’est fini, nous n’avons plus un sou, nous allons mourir de faim !
59Le notaire en fuite, c'est la misère : bijoux vendus, dettes, pommes de terre à l'eau. Un soir de dénuement complet devient pourtant leur festin le plus délicieux.
60Alors, les bras nus, le cou nu, la gorge nue, elle acheva magnifiquement le festin qu’elle lui donnait, elle lui fit le royal cadeau de son corps. La nuit précédente, ils avaient eu leur premier frisson d’inquiétude, une épouvante d’instinct, à l’approche du malheur menaçant. Et, maintenant, le reste du monde semblait une fois encore oublié, c’était comme une nuit suprême de béatitude, que leur accordait la bonne nature, dans l’aveuglement de ce qui n’était pas leur passion.
61Elle avait ouvert les bras, elle se livrait, se donnait toute.
62– Maître ! maître ! j’ai voulu travailler pour toi, et j’ai appris que je suis une bonne à rien, incapable de gagner une bouchée du pain que tu manges. Je ne peux que t’aimer, me donner, être ton plaisir d’un moment... Et il me suffit d’être ton plaisir, maître ! Si tu savais comme je suis contente que tu me trouves belle, puisque cette beauté, je puis t’en faire le cadeau. Je n’ai qu’elle, et je suis si heureuse de te rendre heureux.
63De cette nuit des derniers jours d'août datera l'enfant.
64Elle se donna, et il la prit. À ce moment, un reflet de lune l’éclairait, dans sa nudité souveraine. Elle apparut comme la beauté même de la femme, à son immortel printemps. Jamais il ne l’avait vue si jeune, si blanche, si divine. Et il la remerciait du cadeau de son corps, comme si elle lui eût donné tous les trésors de la terre. Aucun don ne peut égaler celui de la femme jeune qui se donne, et qui donne le flot de vie, l’enfant peut-être. Ils songèrent à l’enfant, leur bonheur en fut accru, dans ce royal festin de jeunesse qu’elle lui servait et que des rois auraient envié.
65Mais Félicité manœuvre : une lettre anonyme rappelle à Pascal son âge et sa pauvreté, puis Maxime, le frère de Clotilde, frappé d'ataxie à Paris, réclame sa sœur. Pour sauver Clotilde de la ruine, Pascal résout de mentir et de la renvoyer.
66– Regarde-moi, maître, regarde-moi en face... Et, je t’en conjure, sois brave, choisis donc entre ton œuvre et moi, puisque tu parais dire que tu me renvoies pour mieux travailler !
67La minute de l’héroïque mensonge était venue. Il leva la tête, il la regarda en face, bravement ; et, avec un sourire de mourant qui veut la mort, retrouvant sa voix de divine bonté :
68– Comme tu t’animes !... Ne peux-tu donc faire ton devoir simplement, ainsi que tout le monde ?... J’ai beaucoup à travailler, j’ai besoin d’être seul ; et toi, chérie, tu dois rejoindre ton frère. Va donc, tout est fini.
69Il y eut un terrible silence de quelques secondes. Elle le regardait toujours fixement, dans l’espoir qu’il faiblirait. Disait-il bien la vérité, ne se sacrifiait-il pas pour qu’elle fût heureuse ? Un instant, elle en eut la sensation subtile, comme si un souffle frissonnant, émané de lui, l’avait avertie.
70– Et c’est pour toujours que tu me renvoies ? tu ne me permettrais pas de revenir demain ?
71Il resta brave, il sembla répondre d’un nouveau sourire qu’on ne s’en allait pas pour revenir ainsi ; et tout se brouilla, elle n’eut plus qu’une perception confuse, elle put croire qu’il choisissait le travail, sincèrement, en homme de science chez qui l’œuvre l’emporte sur la femme. Elle était redevenue très pâle, elle attendit encore un peu, dans l’affreux silence ; puis, lentement, de son air de tendre et absolue soumission :
72– C’est bien, maître, je partirai quand tu voudras, et je ne reviendrai que le jour où tu m’auras rappelée.
73Alors, ce fut le coup de hache entre eux. L’irrévocable était accompli.
74Le dimanche, sous un mistral furieux, Clotilde prend le train pour Paris.
75Brusquement, Pascal s’aperçut qu’il était seul sur le quai, pendant que, là-bas, le train avait disparu, à un coude de la ligne. Alors, il n’écouta pas sa mère, il prit sa course, un galop furieux de jeune homme, monta la pente, enjamba les gradins de pierres sèches, se trouva en trois minutes sur la terrasse de la Souleiade. Le mistral y faisait rage, une rafale géante qui pliait les cyprès centenaires comme des pailles. Dans le ciel décoloré, le soleil paraissait las de tout ce vent dont la violence, depuis six jours, lui passait sur la face. Et, pareil aux arbres échevelés, Pascal tenait bon, avec ses vêtements qui avaient des claquements de drapeaux, avec sa barbe et ses cheveux emportés, fouettés de tempête. L’haleine coupée, les deux mains sur son cœur pour en contenir les battements, il regardait au loin fuir le train, à travers la plaine rase, un train tout petit que le mistral semblait balayer, ainsi qu’un rameau de feuilles sèches.
76Resté seul, Pascal s'enferme dans le travail ; l'angine de poitrine le guette. Un matin de novembre, une lettre de Clotilde lui apprend qu'elle est enceinte de deux mois.
77Éperdu, craignant de ne pas bien comprendre, Pascal recommença la lettre. Un enfant ! cet enfant qu’il se méprisait de n’avoir pu faire, le jour du départ, dans le grand souffle désolé du mistral, et qui était là déjà, qu’elle emportait, lorsqu’il regardait au loin fuir le train, par la plaine rase ! Ah ! c’était l’œuvre vraie, la seule bonne, la seule vivante, celle qui le comblait de bonheur et d’orgueil. Ses travaux, ses craintes de l’hérédité avaient disparu. L’enfant allait être, qu’importait ce qu’il serait ! pourvu qu’il fût la continuation, la vie léguée et perpétuée, l’autre soi-même ! Il en restait remué jusqu’au fond des entrailles, dans un frisson attendri de tout son être. Il riait, il parlait tout haut, il baisait follement la lettre.
78Il dépêche aussitôt Ramond au télégraphe.
79Il s’était assis de nouveau devant sa table, il écrivit simplement : « Je t’attends, pars ce soir. »
80Mais dans la nuit, une crise effroyable le terrasse : il sait qu'il mourra avant l'arrivée du train de cinq heures.
81Mais, dès qu’il n’étouffa plus, Pascal, jetant un regard sur la pendule, dit de sa voix faible et tranquille :
82– Mon ami, il est sept heures... Dans douze heures, à sept heures, ce soir, je serai mort.
83Entre deux crises, il dicte à Ramond son testament scientifique ; puis, à quatre heures, il se traîne une dernière fois jusqu'à sa table, devant l'Arbre généalogique.
84Pascal n’écoutait pas, n’entendait pas. Il avait senti un crayon rouler sous ses doigts. Il le tenait, il se penchait sur l’Arbre, comme si ses yeux à demi éteints ne voyaient plus. Et, une dernière fois, il passait en revue les membres de la famille. Le nom de Maxime l’arrêta, il écrivit : « Meurt ataxique, en 1873 », dans la certitude que son neveu ne passerait pas l’année. Ensuite, à côté, le nom de Clotilde le frappa, et il compléta aussi la note, il mit : « À, en 1874, de son oncle Pascal, un fils. » Mais il se cherchait, s’épuisant, s’égarant. Enfin, quand il se fut trouvé, sa main se raffermit, il s’acheva, d’une écriture haute et brave : « Meurt, d’une maladie de cœur, le 7 novembre 1873. » C’était l’effort suprême, son râle augmentait, il étouffait, lorsqu’il aperçut, au-dessus de Clotilde, la feuille blanche. Ses doigts ne pouvaient plus tenir le crayon. Pourtant, en lettres défaillantes, où passait la tendresse torturée, le désordre éperdu de son pauvre cœur, il ajouta encore : « L’enfant inconnu, à naître en 1874. Quel sera-t-il ? »
85La troisième crise l'emporte.
86– Ça marche trop vite... Ne me quittez pas, la clef est sous l’oreiller... Clotilde, Clotilde...
87Au pied du lit, Martine était tombée à genoux, étranglée de sanglots. Elle voyait bien que Monsieur se mourait. Elle n’avait point osé courir chercher un prêtre, malgré sa grande envie ; et elle récitait elle-même les prières des agonisants, elle priait ardemment le bon Dieu, pour qu’il pardonnât à Monsieur et que Monsieur allât droit en paradis.
88Pascal mourut. Sa face était toute bleue. Après quelques secondes d’une immobilité complète, il voulut respirer, il avança les lèvres, ouvrit sa pauvre bouche, un bec de petit oiseau qui cherche à prendre une dernière gorgée d’air. Et ce fut la mort, très simple.
89Le lendemain, à cinq heures, Clotilde arrive à la Souleiade, où Ramond l'attend au seuil.
90Elle eut un grand cri.
91– Mais il est mort !
92Et elle chancela, foudroyée, elle s’abattit entre les bras de Ramond, qui l’étreignit fraternellement, dans un sanglot. Tous les deux, au cou l’un de l’autre, pleurèrent.
93Cette nuit-là, pendant que Clotilde, épuisée, s'endort près du mort, Félicité et Martine forcent l'armoire à la vrille et jettent au feu, deux heures durant, manuscrits et dossiers.
94Mais, comme elle voulait vider le bas de l’armoire, ayant déjà brûlé, à poignées, le pêlemêle de notes qui s’entassait là, Félicité eut un cri étranglé de triomphe.
95– Ah ! les voici !... Au feu ! au feu !
96Elle venait enfin de tomber sur les dossiers. Tout au fond, derrière le rempart des notes, le docteur avait dissimulé les chemises de papier bleu. Et ce fut alors la folie de la dévastation, une rage qui l’emporta, les dossiers ramassés à pleines mains, lancés dans les flammes, emplissant la cheminée d’un ronflement d’incendie.
97Réveillée par le grondement de l'incendie, Clotilde se précipite.
98Et le cri qui lui jaillit des lèvres fut celui que Pascal avait poussé lui-même, la nuit d’orage, lorsqu’il l’avait surprise en train de voler les papiers.
99– Voleuses ! assassines !
100Tout de suite, elle s’était précipitée vers la cheminée ; et, malgré le ronflement terrible, malgré les morceaux de suie rouge qui tombaient, au risque de s’incendier les cheveux et de se brûler les mains, elle saisit à poignées les feuilles non consumées encore, elle les éteignit vaillamment, en les serrant contre elle. Mais c’était bien peu de chose, à peine des débris, pas une page complète, pas même des miettes du travail colossal, de l’œuvre patiente et énorme de toute une vie, que le feu venait de détruire là en deux heures.
101Félicité, sans remords, proclame la gloire des Rougon sauvée ; il ne reste à Clotilde que des débris noircis et l'Arbre généalogique, oublié sur la table. Dix mois plus tard, un dimanche d'août, seule à la Souleiade, elle allaite son fils de trois mois dans la salle de travail, devant l'Arbre étalé.
102La vie ne craignait pas d’en créer un de plus, dans le défi brave de son éternité. Elle poursuivait son œuvre, se propageait selon ses lois, indifférente aux hypothèses, en marche pour son labeur infini. Au risque de faire des monstres, il fallait bien qu’elle créât, puisque, malgré les malades et les fous qu’elle crée, elle ne se lasse pas de créer, avec l’espoir sans doute que les bien portants et les sages viendront un jour. La vie, la vie qui coule en torrent, qui continue et recommence, vers l’achèvement ignoré ! la vie où nous baignons, la vie aux courants infinis et contraires, toujours mouvante et immense, comme une mer sans bornes !
103Et, penchée sur l'enfant, elle espère.
104Quand même, elle était l’espérance. Une mère qui allaite, n’est-ce pas l’image du monde continué et sauvé ? Elle s’était penchée, elle avait rencontré ses yeux limpides, qui s’ouvraient ravis, désireux de la lumière. Que disait-il, le petit être, pour qu’elle sentit battre son cœur, sous le sein qu’il épuisait ? Quelle bonne parole annonçait-il, avec la légère succion de sa bouche ? À quelle cause donnerait-il son sang, lorsqu’il serait un homme, fort de tout ce lait qu’il aurait bu ? Peut-être ne disait-il rien, peutêtre mentait-il déjà, et elle était si heureuse pourtant, si pleine d’une absolue confiance en lui !
105De nouveau, les cuivres lointains éclatèrent en fanfares. Ce devait être l’apothéose, la minute où la grand-mère Félicité, avec sa truelle d’argent, posait la première pierre du monument élevé à la gloire des Rougon. Le grand ciel bleu, que réjouissaient les gaietés du dimanche, était en fête. Et, dans le tiède silence, dans la paix solitaire de la salle de travail, Clotilde souriait à l’enfant, qui tétait toujours, son petit bras en l’air, tout droit, dressé comme un drapeau d’appel à la vie.