1Cette version courte traverse le roman d’Émile Zola par une sélection d’extraits authentiques, reproduits mot pour mot, cousus par de courtes liaisons éditoriales en italique. Une lecture d’environ vingt minutes, de la nuit de neige où tout commence au baiser où tout s’achève.
2Pendant le rude hiver de 1860, l’Oise gela, de grandes neiges couvrirent les plaines de la basse Picardie ; et il en vint surtout une bourrasque du nord-est, qui ensevelit presque Beaumont, le jour de la Noël. La neige, s’étant mise à tomber dès le matin, redoubla vers le soir, s’amassa durant toute la nuit. Dans la ville haute, rue des Orfèvres, au bout de laquelle se trouve comme enclavée la façade nord du transept de la cathédrale, elle s’engouffrait, poussée par le vent, et allait battre la porte Sainte-Agnès, l’antique porte romane, presque déjà gothique, très ornée de sculptures sous la nudité du pignon. Le lendemain, à l’aube, il y en eut là près de trois pieds.
3La rue dormait encore, emparessée par la fête de la veille. Six heures sonnèrent. Dans les ténèbres, que bleuissait la chute lente et entêtée des flocons, seule une forme indécise vivait, une fillette de neuf ans, qui, réfugiée sous les voussures de la porte, y avait passé la nuit à grelotter, en s’abritant de son mieux. Elle était vêtue de loques, la tête enveloppée d’un lambeau de foulard, les pieds nus dans de gros souliers d’homme. Sans doute elle n’avait échoué là qu’après avoir longtemps battu la ville, car elle y était tombée de lassitude. Pour elle, c’était le bout de la terre, plus personne ni plus rien, l’abandon dernier, la faim qui ronge, le froid qui tue ; et, dans sa faiblesse, étouffée par le poids lourd de son cœur, elle cessait de lutter, il ne lui restait que le recul physique, l’instinct de changer de place, de s’enfoncer dans ces vieilles pierres, lorsqu’une rafale faisait tourbillonner la neige.
4Au matin, la femme du brodeur Hubert, Hubertine, découvre l’enfant effondrée dans la neige, devant leur maison scellée au flanc de la cathédrale.
5– Voyons, petite, tu ne peux rester sous cette porte.
6Alors, Hubert, qui était sorti à son tour, debout au seuil de la maison, la débarrassa du pain, en disant :
7– Prends-la donc, apporte-la !
8Hubertine, sans ajouter rien, la prit dans ses bras solides. Et l’enfant ne se reculait plus, emportée comme une chose, les dents serrées, les yeux fermés, toute froide, d’une légèreté de petit oiseau tombé de son nid.
9Réchauffée dans la cuisine, la petite serre contre elle un livret caché sous ses haillons. Les Hubert l’ouvrent.
10C’était un livret d’élève, délivré par l’Administration des enfants assistés du département de la Seine. À la première page, au-dessous d’un médaillon de saint Vincent de Paul, il y avait, imprimées, les formules : nom de l’élève, et un simple trait à l’encre remplissait le blanc ; puis, aux prénoms, ceux d’Angélique, Marie ; aux dates, née le 22 janvier 1851, admise le 23 du même mois, sous le numéro matricule 1634. Ainsi, père et mère inconnus, aucun papier, pas même un extrait de naissance, rien que ce livret d’une froideur administrative, avec sa couverture de toile rose pâle. Personne au monde et un écrou, l’abandon numéroté et classé.
11– Oh ! une enfant trouvée ! s’écria Hubertine.
12Le couple, qui pleure depuis vingt-quatre ans un enfant mort-né, décide de garder la fillette.
13Le mari et la femme s’étaient regardés. Justement, depuis l’automne, ils faisaient le projet de prendre une apprentie à demeure, quelque fillette qui égaierait la maison, si attristée de leurs regrets d’époux stériles. Et ce fut décidé tout de suite.
14– Veux-tu ? demanda Hubert.
15Hubertine répondit sans hâte, de sa voix calme :
16– Je veux bien.
17Le dimanche suivant, en allant à la messe, la petite repasse sous le portail où le gel a changé la neige des sculptures en dentelles de glace.
18Ce matin-là, en entrant à l’église, Angélique se trouva de nouveau sous la porte Sainte-Agnès.
19Angélique se souvint de la nuit qu’elle avait passée là, sous la protection des vierges. Elle leva la tête et leur sourit.
20Angélique grandit chez les chasubliers, dans l’ombre de la cathédrale, apprenant la broderie.
21Angélique, pendant cinq années, grandit là, comme dans un cloître, loin du monde.
22Un livre acheva l’œuvre. Comme elle furetait un matin, fouillant sur une planche de l’atelier, couverte de poussière, elle découvrit, parmi des outils de brodeur hors d’usage, un exemplaire très ancien de la Légende dorée, de Jacques de Voragine.
23Seule, la Légende la passionnait, la tenait penchée, le front entre les mains, prise toute, au point de ne plus vivre de la vie quotidienne, sans conscience du temps, regardant monter, du fond de l’inconnu, le grand épanouissement du rêve.
24Enfin, plus que Catherine, plus qu’Élisabeth, plus que toutes, une sainte lui était chère, Agnès, l’enfant martyre. Son cœur tressaillait, en la retrouvant dans la Légende, cette vierge, vêtue de sa chevelure, qui l’avait protégée sous la porte de la cathédrale.
25À quinze ans, la sauvageonne recueillie est devenue une jeune fille rayonnante.
26Ses yeux couleur de violette s’étaient encore adoucis, sa bouche s’entrouvrait, découvrait les petites dents blanches, dans l’ovale allongé du visage, que les cheveux blonds, d’une légèreté de lumière, nimbaient d’or. Elle avait grandi, sans devenir fluette, le cou et les épaules toujours d’une grâce fière, la gorge ronde, la taille souple ; et gaie, et saine, une beauté rare, d’un charme infini, où fleurissaient la chair innocente et l’âme chaste.
27Les Hubert veulent l’adopter. Hubert part pour Paris retrouver la trace de sa mère, une courtière véreuse ; il choisit de trancher le lien pour toujours et, au retour, lui dit simplement :
28– Mon enfant, ta mère est morte.
29Angélique, pleurante, les embrassa avec passion. Jamais il n’en fut reparlé. Elle était leur fille.
30Un matin, à l’atelier, Hubertine raconte l’histoire du nouvel évêque, Mgr d’Hautecœur, descendant des marquis légendaires : veuf après neuf mois d’un mariage d’amour fou, entré dans les ordres, et qui vient de rappeler près de lui son fils de vingt ans.
31– Riche comme un roi, beau comme un dieu, répéta inconsciemment Angélique, de sa voix de songe.
32– Oh ! ce que je voudrais, moi, ce que je voudrais, ce serait d’épouser un prince... Un prince que je n’aurais jamais vu, qui viendrait un soir, au jour tombant, me prendre par la main et m’emmener dans un palais... Et ce que je voudrais, ce serait qu’il fût très beau, très riche, oh ! le plus beau, le plus riche que la terre eût jamais porté ! Des chevaux que j’entendrais hennir sous mes fenêtres, des pierreries dont le flot ruissellerait sur mes genoux, de l’or, une pluie, un déluge d’or, qui tomberait de mes deux mains, dès que je les ouvrirais... Et ce que je voudrais encore, ce serait que mon prince m’aimât à la folie, afin moi-même de l’aimer comme une folle. Nous serions très jeunes, très purs et très nobles, toujours, toujours !
33– Le bonheur, c’est très simple. Nous sommes heureux, nous autres. Et pourquoi ? parce que nous nous aimons. Voilà ! ce n’est pas plus difficile... Aussi, vous verrez, quand viendra celui que j’attends. Nous nous reconnaîtrons tout de suite. Je ne l’ai jamais vu, mais je sais comment il doit être. Il entrera, il dira : « Je viens te prendre. » Alors, je dirai : « Je t’attendais, prends-moi. » Il me prendra, et ce sera fait, pour toujours. Nous irons dans un palais dormir sur un lit d’or, incrusté de diamants. Oh ! c’est très simple !
34Hubertine, la raisonnable, s’alarme de ce rêve.
35– Tais-toi ! tu me fais trembler... Malheureuse, quand nous te marierons à quelque pauvre diable, tu te briseras les os, en retombant sur la terre. Le bonheur, pour nous misérables, n’est que dans l’humilité et l’obéissance.
36Angélique continuait de sourire, avec une obstination tranquille.
37– Je l’attends, et il viendra.
38Au printemps de ses seize ans, des nuits entières au balcon, au-dessus du Clos-Marie, Angélique guette les voix de l’invisible. Une ombre rôde sous les saules.
39Une nuit, brusquement, sur la terre blanche de lune, l’ombre se dessina d’une ligne franche et nette, l’ombre d’un homme, qu’elle ne pouvait voir, caché derrière les saules. L’homme ne bougeait pas, elle regarda longtemps l’ombre immobile.
40Deux soirées s’étaient passées encore, lorsque, la troisième nuit, en venant s’accouder, Angélique reçut au cœur un choc violent. Là, dans la clarté vive, elle l’aperçut debout, tourné vers elle. Son ombre, ainsi que celle des arbres, s’était repliée sous ses pieds, avait disparu. Il n’y avait plus que lui, très clair. À cette distance, elle le voyait comme en plein jour, âgé de vingt ans, blond, grand et mince. Il ressemblait au saint Georges, à un Jésus superbe, avec ses cheveux bouclés, sa barbe légère, son nez droit, un peu fort, ses yeux noirs, d’une douceur hautaine. Et elle le reconnaissait parfaitement : jamais elle ne l’avait vu autre, c’était lui, c’était ainsi qu’elle l’attendait.
41Angélique le regardait toujours. Il leva les deux bras, les tendit, grands ouverts. Elle n’avait pas peur, elle lui souriait.
42Aux jours de lessive dans le Clos-Marie, elle retrouve l’inconnu en blouse d’ouvrier, occupé à réparer le vitrail de saint Georges. Une camisole lui échappe, emportée par la Chevrotte.
43Il y eut quelques secondes d’angoisse. Il avait compris, s’était élancé. Mais le courant bondissait sur les cailloux, cette diablesse de camisole courait plus vite que lui. Il se penchait, croyait la saisir, ne prenait qu’une poignée d’écume. Deux fois, il la manqua. Enfin, excité, de l’air brave dont on se jette au péril de sa vie, il entra dans l’eau, il sauva la camisole, juste à l’instant où elle s’abîmait sous terre.
44Quelques jours plus tard, dans le grand vent, ils étendent ensemble le linge sur l’herbe.
45Elle finit par sourire, mais sans malice, d’un sourire de remerciement. Il s’enhardit.
46– Moi, je me nomme Félicien.
47– Et moi, Angélique.
48– Je suis peintre verrier, on m’a chargé de réparer ce vitrail.
49– J’habite là, avec mes parents, et je suis brodeuse.
50Un soir de crépuscule, chez les pauvres du vieux moulin, elle donne ses souliers à une mendiante et s’enfuit pieds nus. Félicien la poursuit.
51Effrayée, ayant peur de l’eau, Angélique suivit la Chevrotte, pour gagner la planche qui servait de pont. Mais Félicien avait coupé au travers des broussailles. Si timide jusqu’alors, il était devenu plus rouge qu’elle, à voir ses pieds blancs ; et une flamme le poussait, il aurait voulu crier la passion qui l’avait possédé tout entier, dès le premier jour, dans le débordement de sa jeunesse. Puis, quand elle le frôla, il ne put que balbutier l’aveu, dont ses lèvres brûlaient :
52– Je vous aime.
53Et elle se remit à fuir, dans sa peur de l’amant. La Chevrotte ne l’arrêta plus, elle y entra comme les biches poursuivies, ses petits pieds blancs y coururent parmi les cailloux, sous le frisson de l’eau glacée. La porte du jardin se referma, ils disparurent.
54Sous prétexte d’une mitre à broder, Félicien s’introduit chez les Hubert et suit chaque jour le travail d’Angélique. Elle, qui a compris qu’elle l’aime à en mourir, se jure de n’en rien laisser voir. Mais une nuit de juillet, il escalade les charpentes jusqu’à son balcon.
55Du temps s’écoula encore, Angélique n’en avait pas conscience. Cela lui parut naturel, lorsque Félicien arriva, enjambant la balustrade du balcon. Sur le ciel blanc, sa taille haute se détachait. Il n’entra pas, il resta dans le cadre lumineux de la fenêtre.
56– N’ayez pas peur... C’est moi, je suis venu.
57Toute la nuit, ils se parlent dans la chambre blanche ; et le mot si longtemps retenu s’échappe enfin des lèvres d’Angélique.
58– Je vous aime... Prenez-moi, emportez-moi, je vous appartiens.
59Et ce fut lui, venu pour la prendre, qui trembla devant cette innocence, si passionnée. Il la retint doucement par les poignets, il lui recroisa ses mains chastes sur la poitrine. Un instant, il la regarda, sans même céder à la tentation de baiser ses cheveux.
60Le 28 juillet, la procession du Miracle traverse Beaumont. Derrière le dais de monseigneur, Angélique aperçoit la mitre brodée de ses mains, et celui qui l’a commandée.
61Mais le cœur d’Angélique battit à se rompre. Derrière le dais, elle venait d’apercevoir la mitre, sainte Agnès ravie par deux anges, l’œuvre brodée fil à fil de son amour, qu’un chapelain, les doigts enveloppés d’un voile, portait dévotement, comme une chose sainte. Et là, parmi les laïques qui suivaient, dans le flot des fonctionnaires, des officiers, des magistrats, elle reconnaissait Félicien, au premier rang, mince et blond, en habit, avec ses cheveux bouclés, son nez droit, un peu fort, ses yeux noirs, d’une douceur hautaine. Elle l’attendait, elle n’était pas surprise de le voir enfin se changer en prince. Au regard anxieux qu’il lui jeta, implorant le pardon de son mensonge, elle répondit par un clair sourire.
62Le soir, dans la cathédrale illuminée, la vérité éclate sous ses yeux.
63Depuis que Félicien avait reparu, derrière la mitre, Angélique ne le quittait pas des yeux. Or, il arriva qu’il se trouva porté sur la droite du dais ; et, à cet instant, elle vit, dans le même regard, la tête blanche de monseigneur et la tête blonde du jeune homme. Un flamboiement avait passé sur ses paupières, elle joignit les mains, elle parla tout haut :
64– Oh ! monseigneur, le fils de monseigneur !
65– Vous avez bien entendu conter l’histoire ? continua la vieille mendiante. Sa mère est morte en le mettant au monde, et c’est alors que monseigneur s’est fait prêtre. Aujourd’hui, il se décide à l’appeler près de lui... Félicien VII d’Hautecœur, comme qui dirait un vrai prince !
66Alors, Hubertine eut un grand geste de chagrin. Et Angélique rayonna, devant son rêve qui se réalisait.
67La nuit même, Angélique rejoint Félicien dans le Clos-Marie, et lui dit sa joie de le connaître enfin.
68– Vous êtes le roi, vous êtes mon maître, et me voici à vous, je n’ai que le regret d’être si peu... Mais j’ai l’orgueil de vous appartenir, cela suffit que vous m’aimiez, pour que je sois reine à mon tour... J’avais beau savoir et vous attendre, mon cœur s’est élargi, depuis que vous y êtes devenu si grand... Ah ! mon cher seigneur, que je vous remercie et que je vous aime !
69Dans le pavillon du parc de l’évêché, ils se promettent le mariage. Au retour, Hubertine l’attend au jardin.
70– Ah ! mère, c’est fait !... Nous allons nous marier, je suis si contente !
71– Non, ne ris pas, bientôt tu n’auras pas assez de larmes pour pleurer... Jamais ce mariage ne se fera, ma pauvre enfant.
72Vraiment, elle s’imaginait cela ? Hubertine dut être impitoyable. Une petite brodeuse, sans argent, sans nom, épouser Félicien d’Hautecœur ! Un jeune homme riche à cinquante millions ! le dernier descendant d’une des plus vieilles maisons de France !
73Mais, à chaque nouvel obstacle, Angélique répondait tranquillement :
74– Pourquoi pas ?
75Ce serait un vrai scandale, un mariage en dehors des conditions ordinaires du bonheur. Tout se dresserait pour l’empêcher. Elle comptait donc lutter contre tout ?
76– Pourquoi pas ?
77On disait monseigneur fier de son nom, sévère aux tendresses d’aventure. Pouvait-elle espérer le fléchir ?
78– Pourquoi pas ?
79Hubertine lui apprend que monseigneur destine déjà son fils à Claire de Voincourt, et lui arrache le serment de ne plus revoir Félicien.
80Répète-toi, à chaque réveil de ton mal, que jamais monseigneur, le terrible Jean XII, dont le monde, paraît-il, se rappelle encore la fierté intraitable, ne donnera son fils, le dernier de sa race, à une petite brodeuse, ramassée sous une porte, adoptée par de pauvres gens tels que nous.
81Félicien a supplié son père en vain. Alors Angélique, un samedi soir, attend l’évêque dans la chapelle Hautecœur, et tombe à ses genoux.
82– Ô monseigneur, je suis venue, pour que vous puissiez me voir... Vous m’avez refusée, seulement vous ne me connaissiez pas. Et me voilà, regardez-moi, avant de me repousser encore... Je suis celle qui aime et qui est aimée, et rien autre, rien en dehors de cet amour, rien qu’une enfant pauvre, recueillie à la porte de cette église... Vous me voyez à vos pieds, combien je suis petite, faible et humble. Cela vous sera facile de m’écarter, si je vous gêne.
83– Nous nous aimons, monseigneur. Lui, sans doute, vous a expliqué comment cette chose a pu se faire. Moi, souvent, je me le suis demandé, sans parvenir à me répondre... Nous nous aimons, et si c’est un crime, pardonnez-le, car il est venu de loin, des arbres et des pierres mêmes qui nous entouraient. Quand j’ai su que je l’aimais, il était trop tard pour ne plus l’aimer...
84Enfin, il ouvrit les lèvres, il lui dit un seul mot, le mot jeté à son fils :
85– Jamais !
86Et, sans même faire ses dévotions, ce jour-là, il partit. Ses pas graves se perdirent derrière les piliers de l’abside.
87Tombée sur les dalles, Angélique pleura longtemps à gros sanglots, dans la grande paix vide de l’église.
88Les semaines passent. Trompée par les silences qu’on organise autour d’elle, Angélique croise Félicien accompagnant Claire de Voincourt chez ses pauvres.
89Ce fut un soir, après une de ces rencontres, seule dans sa chambre, étouffée d’angoisse, qu’elle laissa échapper ce cri :
90– Mais il ne m’aime plus !
91Une langueur, en effet, épuisait Angélique, depuis qu’elle ne se croyait plus aimée de Félicien. Elle avait la blessure au flanc, elle en mourait un peu à chaque heure, discrète, sans une plainte.
92Une nuit d’hiver, alors qu’elle s’éteint doucement, Félicien, trompé lui aussi, reparaît au balcon et lui jure son amour.
93Alors, elle eut un cri.
94– Ah ! c’est vous... Je ne vous attendais plus, et c’est vous...
95– Alors, on nous a trompés l’un et l’autre, on nous a menti pour nous séparer... Nous nous aimions, et on nous a torturés, on a failli nous tuer tous les deux... Eh bien ! c’est abominable, cela nous délie de nos serments. Nous sommes libres.
96– Allons, partons ! dit-elle simplement.
97Mais au moment de fuir, la chambre blanche, les choses, toute son éducation d’humilité la retiennent.
98– Non, non, je ne peux pas, je ne peux plus !
99– Non, de grâce ! Tout à l’heure, je vous aurais suivi. Mais c’était la révolte dernière. Peu à peu, à mon insu, l’humilité et le renoncement qu’on mettait en moi devaient s’y amasser. Aussi, à chaque retour de mon péché d’origine, la lutte était-elle moins rude, je triomphais de moi-même avec plus de facilité. Désormais, c’est fini, je me suis vaincue... Ah ! cher seigneur, je vous aime tant ! Ne faisons rien contre notre bonheur. Il faut se soumettre pour être heureux.
100– Mais vous en mourrez ! cria-t-il.
101Elle s’était calmée, elle murmura, avec un sourire :
102– Oh ! c’est à moitié fait.
103Un instant encore, il la regarda, si blanche, si réduite, d’une légèreté de plume qu’un souffle emporte ; et il eut un geste de résolution furieuse, il disparut dans la nuit.
104Au matin, on la trouve mourante. Félicien affronte son père, qui, déchiré, s’en remet à Dieu. Et quand vient l’heure de l’extrême-onction, ce n’est pas l’abbé Cornille qui monte l’escalier.
105Au lieu du vieux prêtre attendu, c’était monseigneur qui entrait, monseigneur en rochet de dentelle, ayant l’étole violette et portant le vaisseau d’argent, où se trouvait l’huile des infirmes, bénite par lui-même le jeudi saint. Ses yeux d’aigle restaient fixes, sa belle face pâle, sous les épaisses boucles de ses cheveux blancs, gardait une majesté.
106Les onctions s’achèvent sur les cinq fenêtres de l’âme ; mais la main inerte retombe, le prodige ne vient pas.
107Alors, monseigneur fut saisi d’un grand tremblement. C’était l’émotion, longtemps combattue, qui débordait en lui, emportant les dernières rigidités du sacerdoce.
108Et monseigneur, se rappelant les miracles de sa race, ce pouvoir que le ciel leur avait donné de guérir, songea que Dieu sans doute attendait son consentement de père. Il invoqua sainte Agnès, devant laquelle tous les siens avaient fait leurs dévotions, et comme Jean V d’Hautecœur allant prier au chevet des pestiférés et les baiser, il pria, il baisa Angélique sur la bouche.
109– Si Dieu veut, je veux.
110Tout de suite, Angélique ouvrit les paupières. Elle le regardait sans surprise, éveillée de son long évanouissement ; et ses lèvres, tièdes du baiser, souriaient. C’étaient des choses qui devaient se réaliser, peut-être sortait-elle de les rêver une fois encore, trouvant très simple que monseigneur fût là, pour la fiancer à son fils, puisque l’heure était arrivée enfin. D’elle-même, elle se mit sur son séant, au milieu du grand lit royal.
111Un grand cri traversa la chambre, Félicien était debout, comme soulevé par le vent du miracle ; tandis que les Hubert, renversés sous le même souffle, restaient à genoux, les yeux béants, la face ravie, devant ce qu’ils venaient de voir.
112– Ah ! chère âme, vous nous reconnaissez, vous vivez... Je suis à vous, mon père le veut bien, puisque Dieu l’a voulu.
113Elle inclina la tête, elle eut un rire gai.
114– Oh ! je savais, j’attendais... Tout ce que j’ai vu doit être.
115Le mariage est fixé à la mi-avril. Angélique, toujours faible, sait qu’elle est condamnée, et presse l’heure de son bonheur. Par une claire matinée de printemps, la cathédrale entière est en fête.
116À dix heures, les orgues grondèrent, Angélique et Félicien entraient, marchant à petits pas vers le maître-autel, entre les rangs pressés de la foule. Un souffle d’admiration attendrie fit onduler les têtes.
117C’était enfin la réalisation de son rêve, elle épousait la fortune, la beauté, la puissance, au-delà de tout espoir. L’église chantait par ses orgues, rayonnait par ses cierges, vivait par son peuple de fidèles et de prêtres. Jamais l’antique vaisseau n’avait resplendi d’une pompe plus souveraine, comme élargi, dans son luxe sacré, d’une expansion de bonheur. Et Angélique souriait, sachant qu’elle avait la mort en elle, au milieu de cette joie, célébrant sa victoire.
118La messe s’achève, la grand-porte s’ouvre à deux battants sur le soleil d’avril et sur la foule qui acclame les époux.
119Et, d’une marche lente, entre la double haie des fidèles, Angélique et Félicien se dirigèrent vers la porte. Après le triomphe, elle sortait du rêve, elle marchait là-bas, pour entrer dans la réalité. Ce porche de lumière crue ouvrait sur le monde qu’elle ignorait ; et elle ralentissait le pas, elle regardait les maisons actives, la foule tumultueuse, tout ce qui la réclamait et la saluait. Sa faiblesse était si grande, que son mari devait presque la porter. Pourtant, elle souriait toujours, elle songeait à cet hôtel princier, plein de bijoux et de toilettes de reine, où l’attendait la chambre des noces, toute de soie blanche. Une suffocation l’arrêta, puis elle eut la force de faire quelques pas encore. Son regard avait rencontré l’anneau passé à son doigt, elle souriait de ce lien éternel. Alors, au seuil de la grand-porte, en haut des marches qui descendaient sur la place, elle chancela. N’était-elle pas allée jusqu’au bout du bonheur ? N’était-ce pas là que la joie d’être finissait ? Elle se haussa d’un dernier effort, elle mit sa bouche sur la bouche de Félicien. Et, dans ce baiser, elle mourut.
120Mais la mort était sans tristesse. Monseigneur, de son geste habituel de bénédiction pastorale, aidait cette âme à se délivrer, calmé lui-même, retourné au néant divin. Les Hubert, pardonnés, rentrant dans l’existence, avaient la sensation extasiée qu’un songe finissait. Toute la cathédrale, toute la ville étaient en fête. Les orgues grondaient plus haut, les cloches sonnaient à la volée, la foule acclamait le couple d’amour, au seuil de l’église mystique, sous la gloire du soleil printanier. Et c’était un envolement triomphal, Angélique heureuse, pure, élancée, emportée dans la réalisation de son rêve, ravie des noires chapelles romanes aux flamboyantes voûtes gothiques, parmi les restes d’or et de peinture, en plein paradis des légendes.
121Félicien ne tenait plus qu’un rien très doux et très tendre, cette robe de mariée, toute de dentelles et de perles, la poignée de plumes légères, tièdes encore, d’un oiseau. Depuis longtemps, il sentait bien qu’il possédait une ombre. La vision, venue de l’invisible, retournait à l’invisible. Ce n’était qu’une apparence, qui s’effaçait, après avoir créé une illusion. Tout n’est que rêve. Et, au sommet du bonheur, Angélique avait disparu, dans le petit souffle d’un baiser.