1Cette traversée de Pot-Bouille est faite exclusivement d'extraits authentiques du roman, copiés mot pour mot et cousus dans l'ordre du récit. Entre les extraits, de courtes transitions en italique, comme celle-ci, resituent l'action. Tout le reste est de Zola.
2Rue Neuve-Saint-Augustin, un embarras de voitures arrêta le fiacre chargé de trois malles, qui amenait Octave de la gare de Lyon. Le jeune homme baissa la glace d’une portière, malgré le froid déjà vif de cette sombre après-midi de novembre. Il restait surpris de la brusque tombée du jour, dans ce quartier aux rues étranglées, toutes grouillantes de foule. Les jurons des cochers tapant sur les chevaux qui s’ébrouaient, les coudoiements sans fin des trottoirs, la file pressée des boutiques débordantes de commis et de clients, l’étourdissaient ; car, s’il avait rêvé Paris plus propre, il ne l’espérait pas d’un commerce aussi âpre, il le sentait publiquement ouvert aux appétits des gaillards solides.
3Octave Mouret, vingt-deux ans, arrive de Plassans pour conquérir Paris. L'architecte Campardon l'installe rue de Choiseul, dans un immeuble bourgeois tout neuf, et lui en fait les honneurs.
4Pendant les deux minutes qu’il resta seul, Octave se sentit pénétrer par le silence grave de l’escalier. Il se pencha sur la rampe, dans l’air tiède qui venait du vestibule ; il leva la tête, écoutant si aucun bruit ne tombait d’en haut. C’était une paix morte de salon bourgeois, soigneusement clos, où n’entrait pas un souffle du dehors. Derrière les belles portes d’acajou luisant, il y avait comme des abîmes d’honnêteté.
5Dans la chambre du quatrième qu'il lui a meublée, Campardon met son jeune ami en garde.
6– Seulement, mon brave, pas de tapage ici, surtout pas de femme !... Parole d’honneur ! si vous ameniez une femme, ça ferait une révolution.
7– Non, laissez-moi vous dire, c’est moi qui serais compromis... Vous avez vu la maison. Tous bourgeois, et d’une moralité ! même, entre nous, ils raffinent trop. Jamais un mot, jamais plus de bruit que vous ne venez d’en entendre... Ah bien ! M. Gourd irait chercher M. Vabre, nous serions propres tous les deux ! Mon cher, je vous le demande pour ma tranquillité : respectez la maison.
8– Dehors, ça ne regarde personne. Hein ? Paris est assez grand, on a de la place... Moi, au fond, je suis un artiste, je m’en fiche !
9Mais dès la cuisine des Campardon, la façade se fissure : l'architecte pousse la porte devant Octave.
10Un terrible bruit s’en échappa. La fenêtre, malgré le froid, était grande ouverte. Accoudées à la barre d’appui, la femme de chambre noiraude et une cuisinière grasse, une vieille débordante, se penchaient dans le puits étroit d’une cour intérieure, où s’éclairaient, face à face, les cuisines de chaque étage. Elles criaient ensemble, les reins tendus, pendant que, du fond de ce boyau, montaient des éclats de voix canailles, mêlés à des rires et à des jurons. C’était comme la déverse d’un égout : toute la domesticité de la maison était là, à se satisfaire. Octave se rappela la majesté bourgeoise du grand escalier.
11Le soir venu, l'immeuble s'endort.
12Lentement, il monta à son tour. Un seul bec de gaz brûlait, l’escalier s’endormait dans une chaleur lourde. Il lui sembla plus recueilli, avec ses portes chastes, ses portes de riche acajou, fermées sur des alcôves honnêtes. Pas un soupir ne passait, c’était un silence de gens bien élevés qui retiennent leur souffle. Cependant, un léger bruit se fit entendre, il se pencha et aperçut M. Gourd, en pantoufles et en calotte, éteignant le dernier bec de gaz. Alors, tout s’abîma, la maison tomba à la solennité des ténèbres, comme anéantie dans la distinction et la décence de son sommeil.
13Couché, la tête pleine des femmes entrevues dans la journée, Octave conclut.
14– Vont-elles me laisser dormir à la fin ! dit-il à voix haute, en se remettant violemment sur le dos. La première qui voudra, je m’en fiche ! et toutes à la fois, si ça leur plaît !... Dormons, il fera jour demain.
15Au quatrième, chez les Josserand, on rentre d'une soirée : Berthe, la cadette, vient encore de manquer un mariage.
16– Manqué ! cria Mme Josserand, en se laissant aller sur une chaise.
17Et, d’un geste brutal, elle arracha la dentelle qui lui enveloppait la tête, elle rejeta sur le dossier sa fourrure, et apparut en robe feu garnie de satin noir, énorme, décolletée très bas, avec des épaules encore belles, pareilles à des cuisses luisantes de cavale. Sa face carrée, aux joues tombantes, au nez trop fort, exprimait une fureur tragique de reine qui se contient pour ne pas tomber à des mots de poissarde.
18Pendant que sa femme tempête, M. Josserand, caissier modeste, use ses nuits à des écritures.
19Sous la maigre lueur de la petite lampe, la table était en effet semée de larges feuilles de papier gris, des bandes imprimées dont M. Josserand remplissait les blancs, pour un grand éditeur, qui avait plusieurs publications périodiques. Comme ses appointements de caissier ne suffisaient point, il passait des nuits entières à ce travail ingrat, se cachant, pris de honte à l’idée qu’on pouvait découvrir leur gêne.
20Mme Josserand fait la leçon à sa fille : il faut pêcher un mari.
21Elle prit un air doctoral, elle continua :
22– C’est fini, je désespère, vous êtes stupide, ma fille... Il faudrait tout vous seriner, et cela devient gênant. Puisque vous n’avez pas de fortune, comprenez donc que vous devez prendre les hommes par autre chose. On est aimable, on a des yeux tendres, on oublie sa main, on permet les enfantillages, sans en avoir l’air ; enfin, on pêche un mari... Si vous croyez que ça vous arrange les yeux, de pleurer comme une bête !
23Deux heures sonnaient à la pendule du salon ; et, dans l’excitation de cette veille prolongée, dans son désir devenu furieux d’un mariage immédiat, la mère s’oubliait à penser tout haut, tournant et retournant sa fille comme une poupée de carton. Celle-ci, molle, sans volonté, s’abandonnait ; mais elle avait le cœur très gros, une peur et une honte la serraient à la gorge. Brusquement, au milieu d’un rire perlé que sa mère la forçait à essayer, elle éclata en sanglots, le visage bouleversé, balbutiant :
24– Non ! non ! ça me fait de la peine !
25Mme Josserand demeura une seconde outrée et stupéfaite. Depuis sa sortie de chez les Dambreville, sa main était chaude, il y avait des claques dans l’air. Alors, à toute volée, elle gifla Berthe.
26La mère et les filles couchées, le père reprend ses bandes.
27Cependant, M. Josserand, resté seul, avait laissé tomber sa plume, le cœur trop gonflé de chagrin. Au bout de quelques minutes, il se leva pour aller doucement écouter aux portes. Mme Josserand ronflait. Dans la chambre de ses filles, on ne pleurait pas. L’appartement était noir et paisible. Alors, il revint, un peu soulagé. Il arrangea la lampe qui charbonnait, et recommença mécaniquement à écrire. Deux grosses larmes, qu’il ne sentait point, roulèrent sur les bandes, dans le silence solennel de la maison endormie.
28Quelques soirs plus tard, les Josserand reçoivent. Berthe joue du piano devant les épouseurs possibles ; Octave, invité, observe le salon.
29Il regardait l’auditoire, l’attention poliment distraite des hommes et le ravissement affecté des femmes, toute cette détente de gens rendus à eux-mêmes, repris par les soucis de chaque heure, dont l’ombre remontait à leurs visages fatigués. Des mères faisaient visiblement le rêve qu’elles mariaient leurs filles, la bouche fendue, les dents féroces, dans un abandon inconscient ; c’était la rage de ce salon, un furieux appétit de gendres, qui dévorait ces bourgeoises, aux sons asthmatiques du piano.
30Octave entame sa campagne de séduction. Un soir de crise de nerfs, il tente sa chance auprès de Valérie, la femme de Théophile Vabre.
31Alors, les mains tendues, du geste brutal dont il aurait empoigné une fille, il voulut la prendre.
32– Eh bien ! quoi donc ? dit-elle d’une voix pleine de surprise.
33À son tour, elle le regardait, les yeux si froids, la chair si calme, qu’il se sentit glacé et laissa retomber ses mains, avec une lenteur gauche, comprenant le ridicule de son geste. Puis, dans un dernier bâillement nerveux qu’elle étouffait, elle ajouta lentement :
34– Ah ! cher monsieur, si vous saviez !
35Chez les Duveyrier, au premier, grande soirée avec chœurs. Pendant la Bénédiction des Poignards, Mme Josserand manœuvre : Berthe et Auguste Vabre, le marchand de soie de l'entresol, se retrouvent seuls derrière un rideau.
36Alors, brusquement, dans cette musique mourante, dans ce soulagement après tant de vacarme, on entendit une voix qui disait :
37– Vous me faites du mal !
38Toutes les têtes, de nouveau, s’étaient tournées vers la fenêtre. Mme Dambreville avait bien voulu se rendre utile, en allant relever le rideau. Et le salon regardait Auguste confus et Berthe très rouge, encore adossés à la barre d’appui.
39Mais, sous ces éloges, elle entendait bien le chuchotement qui courait dans le salon : la jeune fille se trouvait trop compromise, c’était un mariage conclu.
40En remontant, la famille exulte.
41Vers une heure, les Josserand rentrèrent à leur tour. Adèle laissait, sur une chaise, un bougeoir avec des allumettes. Quand la famille, qui n’avait pas échangé une parole en montant, se retrouva dans la salle à manger, d’où elle était descendue désespérée, elle céda brusquement à un coup de joie folle, délirant, se prenant par les mains, dansant une danse de sauvages autour de la table ; le père lui-même obéit à la contagion, la mère battait des entrechats, les filles poussaient de petits cris inarticulés ; tandis que la bougie, au milieu, détachait leurs grandes ombres, qui cabriolaient le long des murs.
42– Enfin, c’est fait ! dit Mme Josserand, essoufflée, en tombant sur un siège.
43Un matin, de la fenêtre d'une chambre de bonne, Octave surprend l'envers du décor : la cour des cuisines, où les domestiques déshabillent leurs maîtres.
44Alors, à plein gosier, une volée de gros mots s’échappa de ce trou, obscur et empesté comme un puisard. Toutes, la face levée, interpellaient violemment Adèle, qui était leur souffre-douleur, la bête sale et gauche sur laquelle la maison entière tapait.
45Un silence de mort tomba. Toutes, brusquement, avaient replongé dans leur cuisine ; et il ne montait plus, du boyau noir de l’étroite cour, que la puanteur d’évier mal tenu, comme l’exhalaison même des ordures cachées des familles, remuées là par la rancune de la domesticité. C’était l’égout de la maison, qui en charriait les hontes, tandis que les maîtres traînaient encore leurs pantoufles, et que le grand escalier déroulait la solennité des étages, dans l’étouffement muet du calorifère. Octave se souvint de la bouffée de vacarme qu’il avait reçue au visage, chez les Campardon, le jour de son arrivée.
46– Elles sont bien gentilles, dit-il simplement.
47Et il se penchait à son tour, il regardait les murailles, comme vexé de ne pas avoir lu tout de suite au travers, derrière les faux marbres et le carton-pâte luisant de dorure.
48Berthe épouse Auguste à Saint-Roch. Mais le matin même, Théophile Vabre a trouvé une lettre d'amant dans l'armoire de Valérie et, en pleine messe, vient demander des comptes à Octave, qu'il soupçonne.
49Théophile, qui avait parlé de gifles, fut pris d’une telle émotion en abordant Octave, qu’il ne put d’abord trouver un mot, vexé d’être petit, se haussant sur la pointe des pieds.
50– Monsieur, dit-il enfin, je vous ai vu hier avec ma femme...
51Octave ouvrit la lettre. L’émotion avait grandi dans l’assistance. Des chuchotements couraient, on se poussait du coude, on regardait par-dessus les livres de messe ; personne ne faisait plus la moindre attention à la cérémonie. Les deux mariés seuls restaient graves et raides devant le prêtre. Puis, Berthe elle-même tourna la tête, aperçut Théophile qui blêmissait devant Octave ; et, dès lors, elle fut distraite, elle ne cessa de couler des regards luisants du côté de la chapelle de Saint-Joseph.
52Le prêtre allait faire le signe de la croix sur la main gauche de Berthe. Les yeux ailleurs, il se trompa, le fit sur la main droite.
53– In nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti.
54– Amen, répondit l’enfant de chœur, qui lui aussi se haussait pour voir.
55Enfin, le scandale était évité. Duveyrier avait prouvé à Théophile ahuri que la lettre ne pouvait être de M. Mouret. Ce fut presque une déception pour l’assistance. Il y eut des soupirs, des mots vifs échangés. Et quand le monde, encore tumultueux, se retourna vers l’autel, Berthe et Auguste se trouvaient mariés, elle sans paraître y avoir pris garde, lui n’ayant pas perdu une parole du prêtre, tout à cette affaire, dérangé seulement par sa migraine qui lui fermait l’œil gauche.
56Au retour de la noce, Valérie embrasse la mariée.
57Alors, au moment de quitter Berthe, Valérie céda à une brusque émotion, et la serrant dans ses bras, achevant de chiffonner sa robe blanche, elle la baisa, elle lui dit à voix basse :
58– Ah ! ma chère, je vous souhaite plus de chance qu’à moi !
59Quelques mois plus tard, le vieux Vabre, propriétaire de l'immeuble, est frappé d'apoplexie devant ses fiches de statistique. La famille guette autour du lit.
60Alors, il y eut une minute solennelle. La famille, serrée autour du lit, attendait. M. Vabre, qui semblait ne reconnaître personne, avait laissé échapper la plume de ses doigts. Un instant, il promena les yeux sur la table, où se trouvait la boîte de chêne, pleine de fiches. Puis, glissé des oreillers, tombé en avant comme un chiffon, il allongea le bras par un suprême effort ; et, la main dans les fiches, il se mit à patauger, avec le geste d’un bébé heureux, qui pétrit quelque chose de sale. Il rayonnait, il voulait parler, mais il ne bégayait qu’une syllabe, toujours la même, une de ces syllabes où les enfants au maillot mettent un monde de sensations.
61– Ga... ga... ga... ga...
62C’était au travail de sa vie, à sa grande étude de statistique, qu’il disait adieu. Brusquement, sa tête roula. Il était mort.
63Dès le soir, des querelles commencèrent. La famille se trouvait devant un désastre. M. Vabre, avec cette insouciance sceptique que les notaires montrent parfois, ne laissait pas de testament. On fouilla en vain tous les meubles, et le pis fut qu’il n’y avait pas un sou des six ou sept cent mille francs espérés, ni argent, ni titres, ni actions ; on découvrit seulement sept cent trente-quatre francs en pièces de dix sous, une cachette de vieillard gâteux.
64Devenu commis d'Auguste, Octave fait maintenant sa cour à Berthe, à coups de cadeaux. Un samedi de querelle conjugale, envoyé pour la consoler, il se retrouve seul avec elle, le verrou poussé.
65Et tous deux, derrière le vide de ces paroles, sentaient la même pensée les envahir. Ils étaient seuls, libres, à l’abri de toute surprise, le verrou poussé. Cette sécurité, la tiédeur enfermée de la chambre, les pénétraient. Cependant, il n’osait pas ; son côté féminin, son sens de la femme s’affinait à cette minute de passion, au point de faire de lui la femme, dans leur approche. Alors, elle, comme si elle se fût souvenue d’anciennes leçons, laissa tomber son mouchoir.
66– Voilà la nuit qui vient, reprit-elle, en allant pousser la fenêtre.
67Mais il l’empoigna, la jeta sur le lit qu’elle venait d’ouvrir ; et, dans son désir contenté, toute sa brutalité reparut, le dédain féroce qu’il avait de la femme, sous son air d’adoration câline. Elle, silencieuse, le subit sans bonheur. Quand elle se releva, les poignets cassés, la face contractée par une souffrance, tout son mépris de l’homme était remonté dans le regard noir qu’elle lui jeta. Un silence régnait. On entendait seulement, derrière la porte, Saturnin faisant reluire les bottes du mari, à larges coups de brosse réguliers.
68– Si vous m’aviez épousée ! murmura-t-elle.
69Il resta surpris, inquiet presque ; ce qui ne l’empêcha pas de murmurer, en la baisant encore :
70– Oh ! oui, comme ce serait bon !
71La liaison se cache mal dans l'immeuble surveillé. Un matin, réfugiés dans une chambre de bonne, les amants entendent les domestiques, aux fenêtres des cuisines, étaler leurs secrets.
72Octave lui prit la main, la serra fortement, étranglé lui aussi par une colère impuissante. Que faire ? il ne pouvait se montrer, imposer silence à ces filles. Les mots ignobles continuaient, des mots que la jeune femme n’avait jamais entendus, toute une débâcle d’égout, qui chaque matin, se déversait là, près d’elle, et qu’elle ne soupçonnait même pas. Maintenant, leurs amours, si soigneusement cachées, traînaient au milieu des épluchures et des eaux grasses. Ces filles savaient tout, sans que personne eût parlé.
73Ils restaient, la main dans la main, face à face, sans pouvoir détourner les yeux ; et leurs mains se glaçaient, et leurs yeux s’avouaient l’ordure de leur liaison, l’infirmité des maîtres étalée dans la haine de la domesticité. C’était ça leurs amours, cette fornication sous une pluie battante de viande gâtée et de légumes aigres !
74Un mardi soir enfin, profitant d'un voyage d'Auguste, Berthe monte passer la nuit chez Octave. Mais Rachel, la bonne, les a vendus : Auguste rentre.
75Elle s’était allongée près de lui, sous le drap, et elle allait répondre du même ton exaspéré, lorsque des coups de poing s’abattirent dans la porte. Ils restèrent saisis, sans comprendre d’abord, immobiles et glacés. Une voix sourde disait :
76– Ouvrez, je vous entends bien faire vos saletés... Ouvrez ou j’enfonce tout !
77Depuis le dernier terme, Octave demandait au propriétaire une petite réparation, deux vis neuves pour la gâche de sa serrure, qui branlait dans le bois. Tout d’un coup, la porte eut un craquement, la gâche sauta, et Auguste, emporté par son élan, vint rouler au milieu de la chambre.
78Pendant leur courte lutte, Berthe s’était enfuie en chemise par la porte restée grande ouverte ; elle voyait, au poing sanglant de son mari, luire un couteau de cuisine, et elle avait le froid de ce couteau entre les épaules.
79En chemise, chassée de partout, Berthe erre dans l'escalier.
80Il était noir, il était sévère. Personne ne la voyait, et une confusion la prenait pourtant, à être ainsi en chemise, dans l’honnêteté des zincs dorés et des faux marbres. Derrière les hautes portes d’acajou, la dignité conjugale des alcôves exhalait un reproche. Jamais la maison n’avait respiré d’une haleine si vertueuse. Puis, un rayon de lune glissa par les fenêtres des paliers, et l’on eût dit une église : un recueillement montait du vestibule aux chambres de bonne, toutes les vertus bourgeoises des étages fumaient dans l’ombre ; tandis que, sous la pâle clarté, sa nudité blanchissait.
81Elle sonne chez les Campardon, qui la remettent à la porte. L'architecte referme derrière elle à double tour.
82Puis, comme Lisa, derrière lui, éclatait de rire :
83– C’est vrai, on en aurait toutes les nuits, si on les recevait... Chacun pour soi. Je lui aurais donné cent francs, mais ma réputation, non, par exemple !
84Au matin, l'immeuble se recompose.
85Ce matin-là, le réveil de la maison fut d’une grande dignité bourgeoise.
86Rien, dans l’escalier, ne gardait la trace des scandales de la nuit, ni les faux marbres qui avaient reflété ce galop d’une femme en chemise, ni la moquette d’où s’était évaporée l’odeur de sa nudité.
87Auguste veut se battre ; ses témoins passent la journée en fiacre et en déjeuners. Trublot tranche.
88– En voilà des raffinements ! finit par dire Trublot avec mépris. S’ils se sont giflés tous les deux, eh bien ! ils sont quittes.
89Berthe s'est réfugiée chez ses parents, où les scènes s'enchaînent. Au milieu de l'une d'elles, on entend M. Josserand tomber dans sa chambre.
90Alors, elles pénétrèrent dans la chambre. Devant le lit, M. Josserand gisait, pris de faiblesse ; sa tête avait porté sur une chaise, un mince filet de sang coulait de l’oreille droite. La mère, les deux filles, la bonne, l’entourèrent, l’examinèrent. Berthe seule pleurait, reprise des gros sanglots dont la gifle l’avait secouée. Et, quand elles voulurent, à elles quatre, le soulever pour le mettre sur le lit, elles l’entendirent qui murmurait :
91– C’est fini... Elles m’ont tué.
92Quelques mois plus tard, il s'éteint.
93D’ailleurs, M. Josserand mourut avec simplicité. Son honnêteté l’étouffait. Il avait passé inutile, il s’en allait, en brave homme las des vilaines choses de la vie, étranglé par la tranquille inconscience des seules créatures qu’il eût aimées. À huit heures, il bégaya le nom de Saturnin, se tourna contre le mur, et s’éteignit.
94Son enterrement fournit l'occasion honorable : sur le palier, poussé par l'abbé Mauduit et la famille, Auguste reprend Berthe.
95Un grand soupir de soulagement traversa l’escalier, emplit la maison d’allégresse.
96– Que madame se rassure, expliqua complaisamment Hippolyte. C’est la petite dame d’en haut qui a été prise des douleurs... J’ai vu le Dr Juillerat monter en courant.
97Puis, lorsqu’il fut seul, il ajouta philosophiquement :
98– Un qui part, un qui vient.
99Duveyrier, lui, chassé et ruiné par sa maîtresse Clarisse, est rentré avec un revolver de poche. Sa femme vient de le repousser une fois de plus.
100Et elle avait le cœur soulevé d’un tel dégoût, qu’il recula. Sans dire une parole, il sortit, s’arrêta dans l’antichambre, hésita une seconde ; puis, comme une porte se trouvait devant lui, la porte des lieux d’aisances, il la poussa ; et, sans hâte, il s’assit au milieu du siège. C’était un endroit tranquille, personne ne viendrait l’y déranger. Il introduisit le canon du petit revolver dans sa bouche, il lâcha un coup.
101Duveyrier, étourdi plus encore par la peur que par le mal, restait accroupi sur le siège, dans une pose lugubre, les yeux grands ouverts, la face ruisselante de sang : il venait de se rater.
102– Comment ! c’est ce que vous venez faire là ! cria Clotilde hors d’elle. Eh ! tuez-vous dehors !
103À Saint-Roch, devant son Calvaire enfin achevé, l'abbé Mauduit mesure ce qu'il recouvre chaque jour du manteau de la religion.
104Alors, l’abbé Mauduit, les yeux sur le Calvaire, éclata en sanglots. Il pleurait comme Marie et Madeleine, il pleurait la vérité morte, le ciel vide. Au fond des marbres et des orfèvreries, le grand Christ de plâtre n’avait plus une goutte de sang.
105En décembre, soir de réception chez les Duveyrier. Là-haut, sous les combles, Adèle, la bonne des Josserand, qui a caché sa grossesse à tous, accouche seule dans sa chambre glacée.
106Ce n’était donc pas assez de ne jamais manger à sa faim, d’être le souillon sale et gauche, sur lequel la maison entière tapait : il fallait que les maîtres lui fissent un enfant ! Ah ! les salauds !
107Enfin, les os crièrent, tout lui parut se casser, elle eut la sensation épouvantée que son derrière et son devant éclataient, n’étaient plus qu’un trou par lequel coulait sa vie ; et l’enfant roula sur le lit, entre ses cuisses, au milieu d’une mare d’excréments et de glaires sanguinolentes.
108Elle avait poussé un grand cri, le cri furieux et triomphant des mères.
109Comme elle avait oublié de regarder si c’était un garçon ou une fille, elle déplia les papiers. C’était une fille. Encore une malheureuse ! de la viande à cocher ou à valet de chambre, comme cette Louise, trouvée sous une porte ! Pas une bonne ne remuait encore, et elle put sortir, se faire tirer en bas le cordon par M. Gourd endormi, aller poser son paquet dans le passage Choiseul dont on ouvrait les grilles, puis remonter tranquillement. Elle n’avait rencontré personne. Enfin, une fois dans sa vie, la chance était pour elle !
110En bas, pendant ce temps, le salon chante de nouveau la Bénédiction des Poignards. Octave, qui a épousé Mme Hédouin et règne désormais sur le Bonheur des Dames agrandi, contemple la soirée.
111Alors, Octave eut une singulière sensation de recommencement. C’était comme si les deux années vécues par lui, rue de Choiseul, venaient de se combler. Sa femme se trouvait là, qui lui souriait, et pourtant rien ne semblait s’être passé dans son existence : aujourd’hui répétait hier, il n’y avait ni arrêt ni dénouement.
112Puis, il eut un sourire. C’était le passé, et il revit ses amours, toute sa campagne de Paris : les complaisances de cette bonne petite Pichon, son échec auprès de Valérie dont il gardait un agréable souvenir, sa liaison imbécile avec Berthe qu’il regrettait comme du temps perdu. Maintenant, il avait fait son affaire, Paris était conquis ; et, galamment, il suivait celle qu’il nommait encore au fond de lui Mme Hédouin, il se baissait pour que la traîne de sa robe ne s’accrochât pas aux tringles des marches.
113La maison, une fois de plus, avait son grand air de dignité bourgeoise. Il crut entendre la romance lointaine et mourante de Marie. Sous la voûte, il rencontra Jules qui rentrait. Mme Vuillaume se trouvait au plus mal et refusait de recevoir sa fille. Puis, ce fut tout, le docteur et l’abbé se retiraient les derniers en discutant, Trublot était furtivement monté chez Adèle pour la soigner ; et l’escalier désert s’endormait dans une chaleur lourde, avec ses portes chastes, fermées sur des alcôves honnêtes. Une heure sonnait, lorsque M. Gourd, que Mme Gourd attendait douillettement au lit, éteignit le gaz. Alors, la maison tomba à la solennité des ténèbres, comme anéantie dans la décence de son sommeil. Rien ne restait, la vie reprenait son niveau d’indifférence et de bêtise.
114Au matin, dans la cour des cuisines, le mot de la fin revient aux bonnes.
115Julie, les bras nus, tout saignants d’un turbot qu’elle vidait pour le soir, était revenue s’accouder près du valet de chambre. Elle haussa les épaules et conclut par cette réponse philosophique :
116– Mon Dieu ! mademoiselle, celle-ci ou celle-là, toutes les baraques se ressemblent. Au jour d’aujourd’hui, qui a fait l’une a fait l’autre. C’est cochon et compagnie.